‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 5 sur 32 · LA NAVETTE · texte numérisé non relu

LA NAVETTE

C'était la première fois, je le croyais du moins, après plus de dix années de théâtre, que j'allais donner une pièce tout tranquillement, sans querelles et sans obstacles. J'étais bien loin de prévoir la petite conspiration qui était déjà en •train.

• Montigny avait avec lui deux seconds que sa mauvaise -santé rendait tous les jours plus nécessaires et plus importants : Derval, qui était administrateur général, et Landrol, qui était directeur de la scène.

Derval avait bien près de quatre-vingts ans. Très droit, très solide encore, une correction imperturbable. Il avait «été comédien dans le bon temps, au temps des vaudevilles galants et des pièces à poudre. Il en était resté au théâtre •de Madame.

Landrol, bien que beaucoup plus jeune, qui ne manquait ni de talent ni d'esprit sur les planches, était un autre arriéré à sa manière. Il n'avait de goût que pour les parades, âe quiproquo et l'effet siir. Il avait la spécialité des maris quinteux et des commandants de mauvaise humeur. On ne pouvait plus l'approcher quand il tenait un rôle de Marseillais .

Derval et Landrol avaient lu la Navette qui les avait profondément révoltés. Le doute n'était plus possible. Montigny commençait à baisserpour avoir reçu une pièce pareille et leur devoir, à eux, était d'en empêcher la représentation.

Le premier tour que me joua Landrol ne paraîtra peutêtre pas croyable, et j'en ris encore aujourd'hui. Landrol -était tenu par ses fonctions de directeur de la scène d'as-

sister à mes répétitions et de les suivre avec moi. Il s'excusa dignement auprès de mes interprètes s'il les privait de ses lumières, mais la Navette^ leur dit-il, était un ouvrage tel que sa conscience ne lui permettait pas de s'y intéresser.

Cette attitude de Landrol n'était pas seulement comique; elle me créait les plus grands embarras. Achard, qui était chargé du personnage principal, suppliait Montigny de le remplacer. Ses camarades, convaincus que la pièce ne serait jamais jouée, trouvaient très inutile de la répéter et del'apprendre. Mlle Dinelli était la seule qui me restât fidèle. Il fallait la gagner et l'effrayer ; on y réussit. Brusquement, elle me rendit son rôle. Je ne perdis pas la tête. «Réfléchissez jusqu'à demain, lui dis-je, il y a ici une autre artiste que Montigny voulait me donner et que vous allez rendre bien heureuse.» C'est grâce à ce petit mensonge, qui n'en était un qu'à moitié du reste, que je retins Dinelli et que je ramenai les autres avec elle.

Nous répétions maintenant avec entrain. J'avais appris d'un de mes interprètes tous les détails que je viens de donner, et je ne craignais pas de plaisanter Landrol ouvertement. Quand quelque chose n'allait pas et que nous étions embarrassés pour une passade : Quel malheur, disais-je, que le directeur de la scène ne soit pas ici !

Landrol préparait une nouvelle manœuvre, et celle-là, il le croyait du moins, devait être décisive.

La Navette était à peu près montée. Il ne lui manquait plus que le concours et le coup de pouce de Montigny. Lorsqu'il vint pour la première fois prendre sa place au milieu de nous, Landrol, au même moment, parut à l'orchestre et s'y établit.

Les premières scènes furent jouées mollement, avec hési-

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