‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 6 sur 32 · LA NAVETTE · texte numérisé non relu

LA NAVETTE

tation. Montigny intimidait ses pensionnaires. En même^ temps la présence de Landrol nous embarrassait tous en nous menaçant d'une tempête.

Landrol attendait le moment qu'il s'était fixé, la scène sixième, pour tout dire, où la pièce s'engage. Il se leva bruyamment :

«Je ne comprends rien à c'te pièce, dit-il. Je voudrais, bien que monsieur l'auteur m'expliquât ce qui s'est passé et pourquoi ce personnage change tout à coup de caractère. »

J'étais près de Montigny et je me levai à mon tour.

« C'est intolérable, m"écriai-je, intolérable. »

Montigny me mit la main sur le bras et dit très posément :

« Continuons. Ça va très bien comme ça. »

Le coup était manqué, Landrol l'avait pris sur un ton que Montigny, par respect pour lui-même, ne pouvait pas laisser passer. Landrol disparut aussitôt de l'orchestre, pendant que mes interprètes et moi nous échangions des clins d'oeil méphistophélistiques.

Je n'en avais pas encore fini. Landrol et Derval, qui n'é-tait pas moins monté que lui, cherchèrent autre chose. Ils lancèrent sur moi les amis de Montigny et tous les habitués de la maison.

Il ne se passa plus de jour sans que l'un d'eux ne me prit à part et ne me dit :

« Vous n'allez pas donner cette pièce-là au Gymnase ? Vous ne voudriez pas compromettre le théâtre pour plusieurs années. Si vous tenez à être joué ici, faites quelque chose pour ici. Portez donc la Navette au Palais-Royal, oùelle sera à sa place et où on la recevra à bras ouverts. »

Je répondais invariablement :

« Montigny sait ce qu'il a à faire. C'est à lui de prendre une décision. S'il préfère me payer l'indemnité fixée par la Société des auteurs dramatiques, je retirerai ma pièce avec plaisir. »

A la longue et bien que Montigny ne cédât pas facilement, toute cette désapprobation qui l'entourait et ne s'arrêtait pas, l'avait influencé. Il cessa de venir. La répétition générale eut lieu sans qu'il y assistât. Il fit plus. Il profita d'une grande première aux Variétés et glissa ma pièce le même soir, honteusement.

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Les Honnêtes Femmes

A LA Comédie-Française

Les Honnêtes Femmes A LA Comédie-Française

S'il y a un de mes confrères avec lequel j'aie été en de "bons termes, dans des rapports aimables et obligeants, qui ne m'avait jamais heurté et que j'avais ménagé toujours, c'est bien ce bêta de Claretie. Où et comment l'ai-je connu, je ne m'en souviens pas ; mais nous nous étions rencontrés de tiès bonne heure, et en 1870 nous étions déjà des camarades.

■ Presque tout de suite aorès la guerre, à une première représentation du Théâtre Cluny, Claretie eut une altercation très vive avec un jeune peintre de mes amis. Celui-ci lui avait reproché sa conduite pendant le siège, de s'être ■déguisé en adjudant-major de la garde nationale pour voler les papiers des Tuileries. Claretie me pria de calmer ce mauvais coucheur et je m'mterposai efficacement.

Je dirai à ce propos que Claretie, pendant le siège, n'a été ni colonel, ni lieutenant-colonel, pas même commandant. Mon pemtre ne se trompait pas. Claretie était bien adjudantînajor. Je ne sais si l'envie de rire m'abuse, mais comme ce grade d'adjudant-major convient bien à Claretie, comme il •est fait pour lui et le peint bien tout entier :

JULES CLARETIE Adjîidant-major de la garde nationale

c'est une merveille.

On ne sait plus aujourd'hui que Claretie, en 1870, ne s'est rien refusé. Il a mené de front la vie militaire et la vie politique. Les papiers des Tuileries n'étaient qu'une réclame électorale. Claretie s'est présenté à la députation. Il a tenu des réunions et prononcé des discours. Dans sa proclamation on retrouve ce grand axiome qu'il ne pouvait pas oublier et qui nous a tant amusés alors : « Ce ne sont pas leslois qui font les mœurs ; ce sont les mœurs qui font les lois. »

Le voilà, l'adjudant-major, le voilà bien.

Claretie, pour en finir sur ce point, fut très surpris de sort peu d'action sur les masses. Un jour, dans les dernières années de l'Empire, lorsque les troubles commençaient déjà, on l'avait vu perdre la tête; il s'était écrié :

— Je serai le Camille Desmoulins de la nouvelle Révolution. »

L'ami qui a entendu cette bouffonnerie et de qui je la tiens, me disait :

— Il n'en sera même pas le Camijle Doucet.

Je le répète. Pendant près de vingt années, mes relations avec Claretie, sans être suivies et intimes, restèrent invariablement excellentes. Il y a plus. Claretie, toutes les foisqu'il le pouvait, me cassait l'encensoir sur la figure, pendant que j'étais fort embarrassé moi-même, on le comprendra, avec un homme aussi uniformément nul, de lui rendre sa politesse.

A la commission des auteurs, où nous nous sommes bien longtemps trouves ensemble, lorsqu'il m'arrivait, comme on dit, d'attacher le grelot, Claretie ne manquait jamais de venir me serrer la main à la fin de la séance. C'est courageux, me disait-il ; ou bien : c'est généreux; ou bien encore:

VOUS êtes un vaillant. On reconnaît là cette grosse phraséologie qui lui est ordinaire.

Je pourrais, si je voulais, multiplier les exemples ; écoutez seulement celui-ci :

Quand le Prince Zilak a été joué au Gymnase, il avait été question un moment de lui faire une réclame monstre. Un journal tout entier, écrit par Weiss, par Halévy et deux ou trois autres, devait être consacré à Claretie, à sa pièce et à ses interprètes. On avait bien voulu penser à moi et me demander le portrait de cette belle et admirable Hading.

J'allai trouver Claretie. Non, je ne pourrais pas dire tous les compliments qu'il me fit alors, sur \di Parisienne d'abord qu'on venait de jouer, sur mon talent, sur mon esprit, sur mon caractère. Je l'interrompais et il recommençait. Je lui demandais grâce, il allait toujours. Enfin il couronna cet interminable éloge de la façon la plus inattendue, avec une dernière et décisive flatterie : « Ma femme vous aime beaucoup, me dit-il. »

Nous en étions là, Claretie et moi, lorsqu'il devint administrateur de la Comédie-Française. Il m'adorait; sa femme m'aimait aussi'; je n'étais pas un indifférent pour ses tantes, et ses cousines répétaient mon nom.

Dans la première visite que je fis à Claretie, et j'étais déjà venu plusieurs fois sans qu'il me reçût, je lui demandai de régulariser mon service de première représentation.

Claretie me répondit : Que nous étions trois, Abraham Dreyfus, Emile Moreau et moi, qui n'avions pas encore le droit d'avoir une place aux premières représentations du Théâtre-Français .

Dans ma seconde visite, j'ai oublié ce qui m'amenait cette fois, je lui touchai un mot, en passant, de la Parisienne.

Claretie me répondit, et c'était de sa part sans doute un habile mensonge : « qu'un de mes grands confrères lavait menacé de retirer son répertoire du Théâtre-Français, s il y faisait entrer ma pièce».

Enfin, obligé d'écrire à Claretie pour la Revue illustrée^ qui allait paraître et où j'étais entré, j'ajoutai ces quelques mots en post-scriptum : « Je vais venir bientôt vous tourmenter pour les Honnêtes femmes. »

Claretie, le lendemain même, envoyait une note au Temps, une note officielle où il me faisait connaître sa réponse. Il avait retrouvé onze pièces qui devaient être jouées avant la mienne, et dans ces onze pièces, on ne croirait pas des choses pareilles, figurait un ouvrage de S car r on adapté par Gérard de Nerval !

Lorsque l'excellent M. Kaempfen, le prédécesseur de Claretie, et le Comité du Théâtre-Français avaient eu l'obligeance de me prendre les Honnêtes femmes^ il avait été convenu que ma pièce viendrait la quatrième, et M. Kaempfen m'avait donné le nom des trois autres. J'aurais assommé Claretie plutôt que d'en laisser passer une de plus.

Après des contestations de toute sorte, après un article de ma part qui amena des difficultés plus graves et que Louis Ganderax arrangea avec sa bonne grâce ordinaire, Claretie s'exécuta.

Je n'ai pas eu à me plaindre de lui pendant les répétitions. Il n'y parut pas. Au dernier moment seulement, lorsque ma pièce était prête et allait passer, Claretie vint donner le coup d'œil du maître.

Il faut que je rapporte un petit dialogue que nous avons eu alors et qui amusera, je crois, la nouvelle école.

A un moment, dans les Honnêtes femynes^ la femme prin- ■cipale a cette phrase à dire :

« Quand les bras me tombent, que ma tête s'engourdit et que je sens que je vais m'endormir, je trempe le bout d'un biscuit dans un demi-verre de ce petit vin blanc, la seule boisson qui me dise quelque chose. »

— Oh ! Becque, me dit Claretie qui était près de moi.

— Qu'est-ce qu'il y a ? lui répondis-je.

— Du petit vin blanc à la Comédie-Française !

— Eh bien ?

— 11 faudrait mettre du Marsala.

Est-ce drôle, hein, mes amis ? Est-ce assez comique ? Le voilà bien, l'adjudant-major !

Les Honnêtes femmes furent très bien accueillies par le public de la première représentation. On leur fit un succès, je puis dire, bien au-delà de leur mérite. Toute la presse s'y associa ccmplaisamment.

Un seul critique, un seul, ce vieux misérable auquel je suis toujours forcé de revenir, Sarcey apporta un pavé sur cette bluette. Mais Sarcey fit quelque chose de plus. Il raconta que Claretie, en jouant les Honnêtes femmes, avait voulu m'obliger, et il célébra ses généreuses intentions à mon égard.

Sarcey savait très bien que ma pièce avait été reçue par Kaempfen et que Claretie, s'il l'avait pu, l'aurait ajournée indéfiniment. D'abord je le lui avais écrit moi-même. Ensuite Sarcey sait tout ce qui se passe à la Comédie-Française. Il est renseigné jour et nuit. Mais Sarcey est aux ordres de Claretie, et il ne craignit pas de me sacrifier, de m'humilier presque, pour plaire à son patron. Eh bien, j'en ai assez, je le dis très nettement, de cette complicité mal-

propre et malfaisante. Quand on en a fini avec Claretie,. quand il a fallu se battre et se débattre, quand on est arrivé jusqu'à l'écœurement, allons, allons, c'est vraiment trop desouffrir encore quelque chose pour une grue.

Les Honnêtes femmes étaient mon premier ouvrage, le second, pour être tout à fait exact, qui me rapportait quelque argent. Arrivées à la vingt-troisième représentation et après m'avoir produit six mille francs, Claretie trouva que c'était assez. Il avait tant d'autres obligations. Les académiciens à se concilier ; les journalistes à satisfaire ; et cette insupportable Nancy Martel, à qui il faut renouveler son lever de rideau tous les trois mois.

Après ces vingt-trois représentations et pour en obtenir de nouvelles j'ai été obligé de demander une audience à M. Spuller, ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts.

Plus tard, j'ai été obligé de demander une audience à. M. Lockroy qui avait remplacé M. Spuller.

Plus tard, j'ai été obligé de demander une audience à M. Bourgeois qui avait remplacé M. Lockroy.

Depuis près de trois ans, le Théâtre-Français n'a pas. donné une représentation de ma pièce sans que j'aie été la solliciter au ministère, sans l'intervention constante d'un haut fonctionnaire des Beaux-Arts.

On se lasse de tout. J'ai renoncé maintenant au Théâtre- Français. J'ai pris le parti de faire des articles, puisque Claretie aime mieux ça.

J'en fais juges tous mes confrères. Voilà un homme qui, la. veille encore^ était mon camarade ; qui m'accablait de ses

•éloges et de ses flagorneries ; il a écrit des romans dont il îie reste pas une page ; des pièces de théâtre dont il ne reste pas une scène ; des chroniques dont il ne reste pas un mot ; nous le tenons tous pour un manœuvre et un praticien, pas davantage. Eh bien ! c'est ce manœuvre, c'est ce praticien, c'est cet adjudant-major qui se permet de me dire que je n'ai pas encore le droit d'avoir une place aux premières représentations de la Comédie ! Garde-là, ta place, académicien de carton, littérateur de pacotille, tu la paieras plus cher qu'elle ne vaut.

La Parisienne

A LA CoMÉDIE-FrANÇATSE

La Parisienne A LA Comédie Française

Au commencement de mai 1890, j'étais très tranquille dans mon coin et je m'étais remis à mes fameux Polichinelles. M. Albert Carré, en devenant Tunique directeur du Vaudeville, avait eu l'obligeance de me les demander.

J'avais bien une autre préoccupation théâtrale, mais de si peu d'importance. Les abonnements de la Comédie •allaient finir et Claretie leur avait donné toutes les petites pièces du répertoire courant, excepté la mienne.

L'année précédente, j'avais été obligé de me plaindre à M. Lockroy, alors ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts. L'année précédente encore, j'avais été obligé de me plaindre à M. Spuller, alors ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts. Mais Lockroy était un vieil ami, Spuller une vieille connaissance ; une démarche auprès deux allait toute seule. Je ne connaissais pas M. Bourgeois, le nouveau ministre, et il m'en coûtait, on le comprend, de l'importuner de mes petites affaires.

Justement je m'étais rencontré quelque temps auparavant avec M. Gustave Larroumet, alors directeur des Beaux- Arts, et il s'était mis très gracieusement à ma disposition. Je lui écrivis un mot et je lui demandai un rendezvous.

J'attendis une dizaine de jours sans que M. Larroumet me donnât signe de vie. C'étaient dix jours encore de perdus. Je n'avais plus que bien juste le temps si je voulais, obtenir mes deux représentations, en quelque sorte réglementaires. Je pris mon parti et je demandai une audience à M. Bourgeois.

Je reçus du même coup la réponse du ministre et celle de M. Larroumet. Ces messieurs me donnaient rendez-vouspour le lendemain,, M. Bourgeois dans la matinée et M. Larroumet dans l'après-midi

Je revins alors à ma première idée de ne pas déranger le ministre et je me bornai à aller voir M. Larroumet.

M. Larroumet, en me recevant, me dit tout de suite :

— Le ministre vous a attendu ce matin, vous n'êtes pas venu.

— Mon dieu, lui répondis-je, il s'agit de si peu de chose que c'est déjà trop de vous en ennuyer.

M . Larroumet me regarda avec surprise et me laissa, continuer.

— Depuis que Claretie est là, repris-je, je ne peux rien obtenir de lui sans l'intervention du ministère. Voilà les. abonnements qui vont finir et ma petite pièce, les Honnêtes Femmes, est peut-être la seule qu'il n'aura pas jouée. Je vous serais bien reconnaissant de la lui rappeler.

M. Larroumet me regardait toujours avec surprise et comme un homme qui s'attendait à autre chose.

— Laissons cela, me dit-il. Le ministre va vous indiquer un autre rendez-vous. Vous irez le voir et vous lui demanderez de faire entrer la Paj-isiennc dM Théâtre-Français. Il vous répondra que c'est une affaire convenue.

C'était mon tour d'être étonné. Je ne savais rien de rien,, et j'étais à mille lieues d'une pareille nouvelle.

Depuis longtemps déjà, après tous les mensonges et toutes les saletés que m'avait faites Claretie, j'étais fixé sur

son compte. J'étais bien sûr qu'il ne me prendrait pas ma pièce. Pour tout dire, je ne l'avais jamais désiré sérieusement. Pressé par mes amis, par mes relations littéraires et mes relations mondaines, j'avais bien parlé de la Pai'isienne à celui-ci et à celui-là, mais malgré moi et à mon corps défendant. Ce que j'aurais voulu, c'est que le Théâtre-Français remontât les Corbeaux. Là était mon intérêt véritable. Quanta la Parisien72e, je pensais qu'un jour ou l'autre un théâtre de genre me la demanderait, et que M"^ Réjane, qui y avait eu tant de succès dans un grand salon parisien, voudrait bien certainement la jouer. Si on ne croyait pas ce que je dis, je vais le prouver dans un instant.

Bien entendu, je remerciai vivement M. Larroumet de la faveur qu'on me faisait et de la part qu'il y avait sans, doute prise. J'essayai bien de savoir quelque chose, d'où venait cet intérêt si inattendu pour la Parisienne et pourson auteur ; mais M. Larroumet ne m'en dit pas davantage.

En rentrant chez moi, je trouvai la lettre du cabinet du ministre que M. Larroumet m'avait annoncée. Le lendemain, j'allai voir M. Bourgeois.

Je n'ai pas à parler ici de l'homme politique qui s'est fait une si grande place en si peu de temps, et dont nous admirons tous la haute intelligence, l'éloquence et l'intégrité. Pour la première fois peut-être, je trouvai un ministre simple et ouvert, souriant, une personne naturelle.

J'exposai à M. Bourgeois le but de ma visite ; il ne me laissa pas continuer.

— C'est entendu, me dit-il, et nous sommes très heureux de vous être agréables.

Nous causâmes théâtre un instant. Il en parlait très bien et il était renseigné. Je mis en avant mes amis, Georges.

Ancey et Jean Jullien, dont il connaissait le grand talent. Au moment de quitter M. Bourgeois, je le remerciai de nouveau et j'ajoutai :

— Je vous suis d'autant plus reconnaissant, monsieur le ministre, que sans votre intervention ma pièce n'aurait jamais été jouée au Théâtre-Français.

— Vous vous trompez, me répondit doucement M. Bourgeois ; M. Claretie était très bien disposé, je vous assure.

— Non, monsieur le ministre, non, repris-je ; n'essayez pas de couvrir M. Claretie, vous n'y réussiriez pas. Je tiens M. Claretie pour le dernier des polissons.

— Enfin, reprit M. Bourgeois, l'affaire est faite, c'est le principal.

Nous échangeâmes encore quelques mots et je me retirai.

Quelques jours après, je retournai chez M. Larroumet pour deux raisons ; d'abord, pour lui rendre compte de ma visite au ministre ; ensuite, pour me mettre entièrement d'accord avec lui.

— Ainsi, dis-je à M. Larroumet en le revoyant, ma .pièce entre au Théâtre-Français, c'est bien entendu?

— C'est parfaitement entendu, me répondit-il.

— Quand me jouera-t-on ?

— On va vous jouer tout de suite.

— Qu'est-ce que je dois faire auprès de Claretie ?

— Rien^ vous n'avez qu'à attendre.

— Qui me conseillez-vous pour le rôle de la Parisienne ?

— Bartet.

Cette conversation était bien de nature à me satisfaire. On avait pensé à tout, jusqu'à me donner M"*^ Bartet. Et 'Cependant je regrettais encore ma combinaison qui me

paraissait de beaucoup la plus avantageuse : les Corbeaux au Théâtre-Français, la Parisienne ailleurs.

Pour en finir sur ce point et pour donner la preuve que j'ai promise, voici ce qui se passa :

Dès que l'on sut au Théâtre-Français et autour du Théâtre-Français que la Parisienne allait y être jouée, M. Porel, alors directeur de l'Odéon, m'écrivit et me demanda la. pièce pour Réjane. Aussitôt, je priai M. G. Roger, agent général de la Société des auteurs, de voir Porel et de s'entendre avec lui. C'est bien clair. Mais Porel ne voulut prendre aucun engagement. Il me demandait ma pièce sans, conditions, pour la donner quand il lui plairait. Je ne pouvais pas, on le comprend, accepter une éventualité semblable, et comme l'on dit, lâcher la proie pour l'ombre.

La situation était bien nette. Claretie avait reçu l'ordrede jouer la Parisienne et il devait la jouer aussitôt. M. Larroumet m'avait dit d'attendre, j'attendais.

Je reçus alors une lettre de William Busnach, oui, de William Busnach, qui m'écrivait :

« Mon cher ami, j'ai déjeuné ce matin avec Claretie; nous avons beaucoup causé de la Parisienne ; il serait assez disposé à la monter. Allez donc le voir et battez le fer pendant qu'il est chaud. »

Qu'est-ce que vous dites de ça ?

On ne sait peut-être pas que Busnach a rendu à Claretieplus d'un service discret. C'est lui qui a commencé la pièce : Monsieur le Ministre^ qu'Alexandre Dumas a finie.

Je répondis tout de suite à Busnach ;

<s Mon cher ami. je suis seul à connaître mes rapports avec Claretie. \.^ Parisienne n'entrera au Théâtre-Français que lorsqu'un ministre la prendra par la main. »

Je reçus alors une lettre de Prud'hon, oui, de Prud'hon, le sociétaire de la Comédie-Française. Il avait, m'écrivaitil, une communication importante à me faire.

Qu'est-ce que vous dites de ça encore ?

Devant ces preuves manifestes que me donnait Claretie de son imbécillité, quelle conduite devais-je tenir ? Devaisje laisser agir le ministre ou l'aider de mon mieux ? Ce second parti me parut le plus convenable, et j'entrai en rapport avec Prud'hon.

Prud'hon était chargé de m'apprendre que le comité du Théâtre-Français, ou plutôt deux de ses membres, Got et Febvre, avaient soulevé une difficulté.

Il est d'usage au Théâtre-Français qu'une pièce qui y a été refusée, et c'était le cas de la Pai'isienne^ ne peut plus jamais y être jouée.

Je ne discute pas, je raconte.

Devant cette chicane si inutile que l'on me faisait et que Claretie n'avait pas su empêcher, je pensai tout naturellement à son prédécesseur.

Ah! bien, il aurait fait bon avec Perrin que le comité discutât une décision ministérielle, et que Febvre, plus particulièrement, fît la mauvaise tête.

Qu'on me permette à ce propos une anecdote.

Lorsque les Corbeaux ont été reçus au Théâtre-Français et que Got était tout indiqué pour les jouer, Febvre me demanda le second rôle de ma pièce. Je le lui promis. Plus tard, à la veille même des répétitions, en apprenant que

Got était remplacé par Thiron, Febvre revint sur nos arrangements.

Nous étions sur la scène, derrière la toile de fond, lors- -que Febvre me rendit mon rôle. Au même moment parut Perrin. J'allai à lui et je lui dis :

— Febvre ne veut plus jouer.

— Restez là, me dit Perrin.

Il fonça sur l'ami du prince de Galles et en moins d'une minute, d'une seconde, il revenait vers moi en me disant :

— Febvre se trompait, il jouera votre pièce.

Je passe sur mes négociations avec le comité. Elles du- Tèrent bien près d'un mois et Prud'hon servait toujours d'intermédiaire.

C'est que Claretie n'est pas seulement un administrateur incapable ; il en fait le moins possible. Il ne s'occupe que des engagements et du sociétariat, où il trouve toujours quelque chose à gagner.

La Parisienne était enfm reçue.

Le lendemain, le lendemain même, mes rapports avec 'Claretie devenaient exécrables, et il allait multiplier les mensonges, les perfidies, toutes les canailleries possibles, jusqu'à la dernière représentation de ma pièce.

J'étais allé le lendemain voir Claretie et le remercier pour la forme, Après quelques mots sur les difficultés que le Comité avait faites et qu'il avait si énergiquement combattues, il me dit :

— Voilà votre pièce ici. Je vous jouerai dans un an, j'ai "des engagements jusque-là.

Je fis un mouvement malgré moi et Claretie ajouta en rougissant :

— C'est sans doute M^'*^ Reichenberg que vous désirez avoir, elle n'est pas libre.

Je n'avais qu'un mot à dire, une autre comédienne à nommer et c'est ce que Claretie espérait sans doute. Je le quittai sans plus d'explications, en me promettant bien de le surveiller, lui et ses engagements.

Claretie a deux journaux, le Figaro et le Temps, avec lesquels il communique et qu'il inonde de sa prose administrative. Le Figaro, pour cette fois, fut mis de côté. Ce fut le Temps, huit jours après ma visite, qui publia lesnouvelles suivantes :

« Dans sa dernière séance, le Comité du Théâtre-Français a reçu la Parisienne, de Becque.

« Au mois d'octobre prochain, Frou-Frou, de Meilhac et Halévy, qu'on avait eu déjà l'intention de monter sous la direction de M. Perrin, entrera en répétition à la Comédie- Française. Le rôle de Frou-Frou sera joué par M"^ Reichenberg. »

Je les connaissais maintenant, ses engagements. Il avait hâte de payer à Ludovic Halévy sa dette académique.

Je découpai la note du Temps et je l'envoyai à M. Larroumet avec ces mots :

« Arrêtez-le tout de suite ; il recommence l'histoire des- Honnètes Femmes. »

En même temps, j'écrivis à Claretie :

« Il a été convenu au ministère que ma pièce serait jouée la première. Si vous aviez monté un ouvrage nouveau, je n'aurais rien dit ; mais reprise pour reprise, il y a une sorte de justice générale à faire passer la Parisienneavant Frou-Frou. »

Claretie me répondit :

« Le ministère n'a rien à voir là-dedans. Vous avez été reçu par estime littéraire. Si vous voulez vous faire jouer par ordre, essayez. »

Qu'est-ce que vous dites de ça encore ?

Le samedi suivant, je répète : le samedi suivant, il y avait dîner et réception à l'Instruction publique. J'allai à la réception, j"y trouvai Claretie et je l'abordai :

— Où en sommes-nous ? lui dis-je.

— Je ne vous jouerai pas, me répondit-il délibérément. J'ai vu le ministre hier (j'insiste : hier, c'était vendredi), je lui ai exposé ma situation et mes engagements et il les a approuvés.

J'étais très déconfit. Je Tétais surtout pour la raison que je vais dire. M. Bourgeois et M. Larroumet avaient été parfaits : je craignais d'être allé trop loin et de les avoir indisposés.

— Il y aurait bien un moyen pour vous d'être joué tout de suite, ajouta Claretie, ce serait de prendre Samary pour la Parisienne.

Accepter Samary c'était en finir ; je consentis. J allai bien vite voir M. Larroumet qui devait intervenir auprès de Bartet et lui éviter une peine inutile.

— Pourquoi avez-vous fait ça? me dit-il.

— Que voulez-vous ? lui répondis-je, Claretie avait vu le ministre vendredi et, je le crois bien, il l'avait retourné,

— Je ne sais pas, reprit M. Larroumet, si Claretie a vu le ministre vendredi, mais samedi, à 7 heures et demie, deux heures avant que vous ne causiez avec lui, au moment de nous mettre à table, Claretie était du dîner, le ministre lui a dit devant moi": Je ne peux pas vous fixer une date précise pour la Parisienne^ mais j'entends que M. Becque profite des avantages que nous avons voulu lui faire.

Qu'est-ce que vous dites de ça? Qu'est-ce que vous dites de ça ?

Je conte en ce moment une histoire de théâtre, des misères d'auteur et des saletés de coulisses qui paraîtront peutêtre bien insignifiantes. Mais c'est de notre grande scène qu'il s'agit, qu'on ne l'oublie pas, et de l'homme déplorable qui aujourd'hui encore en a la direction.

C'était fait. J'avais accepté Samary, tout en la trouvant trop jeune et trop innocente pour représenter ma Parisienne. On sait le malheur qui arriva. La charmante artiste tomba malade et ne se releva plus.

Ah ! que ce Claretie a de cœur! Il en remontrerait pour le cœur à tous les ingénieurs du théâtre moderne. Il renonça aussitôt, la main sur son cœur, à jouer la Parisienne et remit Frou-Frou en avant.

Ici se place un épisode agréable et qui donne de Claretie une exacte mer>ure.

Il faut que je dise d'abord que M"" Bartet, dès qu'on lui avait parlé du rôle, l'avait refusé. D'un autre côté, je ne voulais pas transiger avec Claretie, en me rejetant sur sa comédienne de prédilection. M"^ Reichenberg se trouvait ainsi ma dernière ressource. J'allai la voir sans la trouver ou plutôt sans qu'elle me reçût.

Dès qu'il eut connaissance de cette démarche, Claretie manda Reichenberg et lui parla avec autorité. La Parisienne, après la mort de Samary, était devenue une pièce impossible ; aucune comédienne, digne de ce nom, ne se risquerait à la jouer.

J'étais allé en même temps consulter Sardou. Sardou s'entremit aussitôt auprès de Claretie et lui fit entendre raison. Quarante-huit heures après avoir vu Reichenberg, Claretie la mandait de nouveau et lui distribuait le rôle de la Parisienne.

Il est temps que Sarcey entre dans la danse. C'est à lui tout autant qu'à Claretie que j'ai affaire. Je ne pourrais pas dire lequel des deux a été le plus méprisable.

Ainsi et comme entrée de jeu, Claretie m'avait placé dans cette alternative, ou de prendre la comédienne de son choix, de son cœur, ou d'être renvoyé à l'année suivante. Ainsi, M"*^ Bartet avait refusé son rôle, un rôle que le directeur des Beaux- Arts trouvait tout indiqué pour elle, et Claretie s'était immédiatement incliné. Ainsi et grâce au plus effronté mensonge, Claretie m'avait imposé Samary qui me paraissait un choix défavorable. Ainsi Claretie avait voulu arrêter net la combinaison Reichenberg, la seule qui me restât, et c était Sardou qui l'avait fait réussir. Ce n'est pas tout. Je vais parler dans un instant de mes répétitions, qui ont été pitoyables, et plus particulièrement de la conduite de Lebargy, le grand camarade de Claretie.

Sarcey n'ignorait rien. Sarcey, je l'ai déjà dit ailleurs, sait tout ce qui se passe à la Comédie-Française ; il est renseigné jour et nuit. Sarcey, dans l'ignoble article qu il consacra plus tard à la Parisienne, n'en écrivit pas moins :

« 11 faut leur rendre cette justice (à Claretie et au théâtre), une fois la résolution prise (la décision du ministre acceptée), ils n'opposèrent à M. Becque aucun mauvais vouloir ni aucune résistance. Ils firent bonne mine à l'œuvre et à l'auteur. // choisit ses interprètes^ les dressa avec la minutie entêtée qu'il apporte dans la mise en scène de

ses ouvrages et monta la Parisienne comme il Tentendit. Claretie n'intervint que très discrètement. »

Voilà les mensonges triplement calculés qu'on débite au public, avec lesquels on trompe les ministres, et que répand un impudent critique pour couvrir le directeur et le théâtre qui le subventionnent.

En 1882, lorsque j'étais entré à la Comédie-Française, j'avais trouvé un théâtre imposant, administré de haut et jusqu'en ses plus petits détails par un homme fort. Perrin, la silhouette de Perrin, l'ombre de Perrin, était partout.

En y revenant huit ans après, je tombais dans une pétaudière, dans une maison livrée par un subalterne aux subalternes, où tout le monde décidait, excepté Claretie, préoccupé uniquement de ses intérêts, de ses fredaines et de sa. réclame.

Il faut bien qu'on le sache et que quelqu'un le dise enfin. Si Sarcey, pendant tant d'années, a poursuivi Perrin de ses plus perfides critiques, de sa plus haineuse rancune, c'est que Perrin avait refusé de l'acheter ; et c'est parce que Claretie, en entrant, à peine assis, l'a acheté tout de suite, que Sarcey met aujourd'hui à défendre et à prolonger Claretie l'acharnement qu'il mettait autrefois à détruire Perrin..

Je viens de dire que mes répétitions avaient été pitoyables : ce n'est pas assez. J'avais voulu, hélas ! obliger Prud'hon ; je constatai tout de suite ses résistances et son impuissance. Féraudy cherchait des ^^/i" ^'/îri'. M'^' Reichenberg. que j'avais connue si laborieuse, si souple et si docile,, n'apprenait même plus. Avec Lebargy, j'étais aux Funambules.

Lebargy, entraîné par l'exemple de Bartet, aurait voulu faire comme elle. Bartet avait dit : « C'est un rôle pour M'^*^

Réchane. » Lebargy disait : « On me donne un rôle de M. Galipaux. »

Le jour de ma lecture, Lebargy arriva une heure en retard et fit une entrée étonnante. Il prit un siège et affecta la posture la plus singulière. Ses camarades se demandaient ce qu'il avait, s'il était malade ou s'il était ivre ; M"*^ Reichenberg, à tout hasard, ramena ses jupes.

Lebargy, après cette mascarade, en prit à son aise. Il venait vers les trois heures ; il se montrait un instant et on ne le revoyait plus. Quand on avait besoin de lui, M''® Reichenberg parcourait le théâtre en appelant de tous côtés : Le-bar-gy ! Lebargy n'était pas là et on levait la répétition.

Un jour, ses camarades impatientés s'en prirent à moi : « Vous ne devez pas supporter ça », me dirent-ils en chœur. Le lendemain, lorsque Lebargy parut, je l'appelai, je le forçai à venir en scène et je lui dis : « Quoi que vous fassiez, vous jouerez le rôle. — Je le jouerai, me répondit-il, si je le veux. » C'est ainsi aujourd'hui, au Théâtre-Français, que parlent les apprentis et les doublures.

Claretie ne venait jamais. Les semainiers ne venaient jamais. Worms, que j'avais choisi pour monter la pièce avec moi, était absent. Je pris le parti d'attendre son retour, et je cessai aussi de venir.

Voilà la minutie entêtée que signale Sarcey et dont j'ai fait preuve.

Qu'on me permette pour finir sur ce point une anecdote.

A la troisième ou quatrième répétition des Corbeaux^ Perrin, qui voulait voir comment je m'en tirerais, s'était caché dans la salle. Personne ne le savait là, et nous travaillions consciencieusement. La répétition finie, Perrin vînt nous retrouver, et en me montrant à mes interprètes, il leur dit : « Ecoutez-le bien ; il est plus fort que nous tous. »

Si je rappelle ce propos, ce n'est pas, qu'on le croie

bien, pour en tirer une vanité folle ; non. Mais je trouve là une réponse à Sarcey, à cette vieille et odieuse portière, qui discrédite un auteur sur des rapports de cabotins.

Ma pièce tomba.

C'était un bien petit malheur auprès de celui qui m'attendait. Je perdis une sœur que j'aimais tendrement. J'en avertis Claretie et j'ajoutai ;

« Je ne reviendrai pas au théâtre. Ne vous préoccupez « pas de moi, et faites passer les intérêts de la Comédie « avant les miens. »

J'avais écrit à Claretie :

« Ne vous préoccupez pas de moi et faites passer les intérêts de la Comédie avant les miens. »

Le lendemain, je lui écrivais :

« Je viens de lire l'article de Sarcey qui a changé mes dispositions. Il faut que Mlle Nancy Martel quitte la Comédie-Française. »

Je ne peux pas, après bientôt trois ans, entrer dans le détail de cet article de Sarcey, fait de main de traître, oii il avait accumulé mensonges sur mensonges et perfidies sur perfidies. C'était un coup d'assommoir, concerté entre Claretie et lui, pour achever ma pièce.

En mettant tout de suite Mlle Nancy Martel en cause^ j'avais voulu établir la complicité de Claretie et lui donner

un avertissement. Mais qu'allais-je faire de plus et pourraisje faire quelque chose de plus, je me le demandais.

Je reçus alors une lettre de M. Tézenas, l'avocat bien connu, avec lequel j'étais en d'aimables relations. Evidemment cette lettre, sans rien dire, voulait me dire : « Il y a un procès dans l'article de Sarcey ; le faites- vous, le faisons-nous ? »

J'allai voir M. Tézenas aussitôt. Je ne m'étais pas trompé. Il connaissait l'article mieux que moi et il avait déjà étudié l'affaire.

Nous convînmes d'attaquer Sarcey. J'étais très monté, et, d'ailleurs, je n'avais pas d'autre parti à prendre. Cependant, lorsque M. Tézenas, qui voyait là un procès à sensation, me dit : « Il faut le faire annoncer. » « Attendons encore, lui répondis-je, laissez-moi choisir mon moment. » En réalité, la menace me suffisait et me plaisait plus que l'exécution.

A peine rentré chez moi, je trouvai une occasion, et elles ne me manquèrent pas, d'écrire à Claretie. Je glissai négligemment ce post-scriptum : « Sarcey va recevoir une assignation qui ne le fera pas rire. »

A partir de ce moment, j'ai défendu la Parisienne pied à pied, minute par mmute, contre toutes les supercheries de Claretie. Il m'est arrivé de lui envoyer jusqu'à trois télégrammes dans la même journée et de le sommer de rétablir ma pièce sur l'affiche. Je jouais de l'assignation avec bien de la délicatesse ; tantôt elle était prête, tantôt elle se trouvait retardée ; une autre fois^ elle était imminente,, imminente.

La Parisienne par bonheur faisait plus d'argent que les autres spectacles et résistait de son mieux. La troisième

6o SOUVENIRS d'un AUTEUR DRAMATIQUE

représentation avait produit quatre mille neuf cent quatre- 'vingts francs. C'était sur une recette de 5,000 francs, faite, j'ai le droit de le dire, par ma pièce seule, sans interprétation, sans toilettes et sans décors, que Sarcey Tavait exécutée

Il faut que j'en convienne, souffrant et affecté comme je l'étais, préoccupé justement du dommage matériel qui m'était causé, cette petite guerre entreprise contre un directeur et un critique, ces deux fléaux de l'art dramatique (le comédien est le troisième), n'en tournait pas moins à la partie de plaisir. \J Assignation Sarcey était devenue un véritable vaudeville qui rappelait \ Affaire de la rue de Lourcine. Je voyais très bien Mistingue-Claretie et Lenglumé-Sarcey, chacun sur son téléphone, où ils échangeaient leurs inquiétudes pour une assignation imaginaire. C'était, j'ose le dire, de Texcellent théâtre et bien certainement le meilleur que j'aie fait.

Quelque chose me déplaisait. Claretie, dans les lettres qu'il m'écrivait, affectait de ne pas me parler de X Assignation. Il avait Tair de me dire : « C'est votre affaire, ce n'est pas la mienne ! » Je ne voulais pas de ça.

« Il est temps, écrivis-je à Claretie, de relever ma pièce. \-i Assignation Sarcey paraîtra lundi dans trois journaux à la fois. »

Aussitôt, Claretie me télégraphia de ne rien faire et d'attendre qu'il m'eût écrit. En effet, le lendemain, je reçus une lettre de lui, où il m'exhortait, au nom de ma situation littéraire, à éviter un pareil éclat. Claretie, pour donner plus d'importance à cette lettre, l'avait fait charger. Je ne m'embêtais pas, comme on voit.

J'avais un autre sujet d'amusement, et celui-là c'était dans l'article même de Sarcey que je l'avais trouvé. Sarcey

LA PARISIENNE 6l

•ne s'était pas contenté de son assassinat. 11 y avait ajouté une petite scélératesse d'un autre genre et que M^ Tézenas ^vait relevée comme moi. Sarcey avait écrit : ' « On me dit que Becque a fait la Parisienne sur une femme particulière. Je n'ai pas connu Clotilde. »

C'était canaille et bien drôle. Il n'avait pas connu Clotilde. Lorsque ma journée était finie, c'est-à-dire lorsque toutes mes précautions avec Claretie étaient prises et notre correspondance mise en ordre, je fredonnais sur un air qui •a été très en vogue un moment : // n'a pas de parapluie.

Il n'a pas connu Clotilde,

Et c'est bien heureux pour elle ;

Il connaît Nancy-Martel,

Ah ! plaignons la pauvre fille !

La vie serait peut-être trop dure, sans la gaîté qu'on y apporte et la résistance qu'on lui oppose.

Jusque-là et pendant près d'un mois, mon procès avec Sarcey n'avait été connu que de quatre personnes : Sarcey, 'Claretie, Tézenas et moi. Pour tout dire, je l'avais abandonné. Tout d'un coup, les journaux s'en emparèrent et les reporters se mirent en campagne.

Je trouvai alors, dans une interview de Sarcey, une révélation bien inattendue.

« Becque ne sait peut-être pas, avait dit Sarcey, que » c'est moi, par mes démarches personnelles, qui ai fait ■» jouer la Parisienne au Théâtre-Français. »

Non, Sarcey, non, je ne le savais pas et j'étais bien loin de le supposer.

Voilà un homme qui, peu de temps auparavant, avait •écrit de la Parisienne qu elle était un chef-d œuvre défini-

tif ; il dispose de ma pièce sans moi et presque malgrémoi ; il entraîne le ministre et le directeur des beaux-arts ; la plus petite délicatesse lui commandait, quoi qu'il arrivât, de rester de son avis, d'être de notre côté, avec nous, et de nous défendre tous ensemble. Il avait atténué et soutenu bien d'autres échecs, la Bûcheronne, la Souris, les Petits Oiseaux, etc. Que fait-il ? Il découvre le ministre qui s'est fié à lui; il découvre M. Larroumet, son ami; il massacre un ouvrage qu'il admirait la veille. Et tout cela, pourquoi ? Pour exonérer Claretie et le Théâtre-Français de leur responsabilité. De tous mes interprètes, Prud'hon avait été le plus attaqué ; il le trouve très bien pour sa part et en fait un grand éloge. C'est que Prud'hon est un vieux sociétaire qui a voix au chapitre et qui tient les clefs de la caisse.

Après tant de pas et de démarches, après toutes les allées et venues que la représentation de la Parisiennem'avait demandées, il me restait une dernière et pénible visite. J'avais à m'excuser auprès du ministre de l'aventure où il s'était engagé pour moi. Je retrouvai M. Bourgeois plus aimable encore, avec cette belle grâce de Thomme supérieur pour qui les petites défaites ne comptent pas.

« Eh bien ! monsieur le ministre, lui dis-je, est-ce que je n'avais pas raison de vous dire que M. Claretie était un polisson? Croyez-vous que Sarcey, payé comme il l'est par la Comédie-Française, aurait fait un pareil article sans être d'accord avec Claretie ? »

« Certainement », me répondit M. Bourgeois, en bais-sant la tête.

Non, personne ne peut soupçonner les chagrins, les tourments, les inquiétudes, les difficultés, les embarras, que.-

m'ont causés ces deux coquins, ce fourbe et ce cynique, en. se concertant pour étouffer ma pièce, en la tuant du même coup à la Comédie et ailleurs.

Je sais très bien qu'en travaillant pour le public on s'expose à toutes les sévérités. La critique est maîtresse de ses pires jugements. Je ne lui ai jamais demandé indulgence ou appui. Mais la critique n'a rien à voir ici. Il s'agit d'un directeur, du directeur de notre première scène, et d'un écrivain publiquement à ses ordres et à sa solde, qui s'entendent pour faire un mauvais coup.

Croyez-moi, mes amis, nous nous sommes trompés sur Claretie. Nous l'avons pris pour un simple et un innocent. Il était bien médiocre, il était, je puis dire, le médiocretype, et nous ne voyions pas autre chose. Personne ne s'est conduit plus habilement et avec plus de savoir-faire ; il a franchi des distances incalculables à plat ventre. Il est entré sournoisement à la Comédie, lorsque tout le monde en attendait un autre. A peine arrivé, il a trouvé la rosette de la Légion d'honneur dans un lavabo. Un homme d'esprit, qui Ta vu pratiquer et qui sait ce qui se passe, l'a surnommé le Parfait Secrétaire des amants. En servant les autres, il ne s'oubliait pas ; il a fait du Théâtre-Français un marchepied et une descente de lit. Il y a un effronté dans ce pleutre.

Brelan de Confrères.

Brelan de Confrères

J'ai eu trois de mes confrères qui sont devenus directeurs ^e théâtre : Raymond Deslandes, Charles de La Rounat et Jules Claretie. Je dirai quelque chose des trois, et ce sera de bien près la même chose.

Deslandes est celui que j'ai le plus connu. En 1868, lorsque j'ai donné ma première pièce, j'entrai tout de suite en relations avec lui et nous devînmes pour bien longtemps d'excellents camarades.

Deslandes n'en menait pas large alors. Sa situation, pour tout dire, était lamentable. L'insuccès régulier de ses ouvrages, et plus encore leur irrémédiable platitude l'avait compromis définitivement. Il était brûlé : brûlé auprès des directeurs qui ne prenaient même plus la peine de le lire, et brûlé auprès de ses confrères qui esquivaient l'un après l'autre sa collaboration. Avec cela, pas d'argent et plus de crédit. Personne n'aurait supposé, en voyant Deslandes toujours tiré à quatre épingles, qu'il avait un martyr sous les yeux, le martyr de la comédie-vaudeville.

Deslandes, qui se sentait perdu, avait visé d'abord la direction de rOdéon. Il ne l'obtint pas. Il n'avait pas, comme La Rounat, rendu des services à la République. Le Vaudeville allait fort mal et les propriétaires ne demandaient ■qu'à s'en débarrasser. Deslandes se retourna de ce côté. II trouva des associés et une commandite.

En prenant possession d'un théâtre, Deslandes y apportait les dispositions les plus dangereuses. Ses amis et lui, disait-il, n'avaient pas donné leur mesure ; ils avaient été étouffés. Aussi ne voulait il jouer que des auteurs de son groupe, des ratés de sa nuance et de sa promotion ; Durantin, par exemple, qu'il admirait profondément.

Je ne plaisante pas. Je ne dis que bien juste la vérité, quelque énorme qu'elle paraisse. 11 faut être du métier et. avoir vu les gens sur place pour les connaître véritablement. Pendant les quinze années qu'il a administré la Comédie-Française, Perrin n'a monté qu'une pièce, une seule, avec joie et enthousiasme. On ne voudra pas me croire, lorsque je l'aurai nommée. Z,a Prt'fîcesse de Bagdad ! ! ! Deslandes, qui ne valait pas Perrin, avait comme lui des préférences stupéfiantes. De tous les ouvrages que Deslandes a représentés, c'est le Drame de la gare de l'Ouest, oui, le- Drame de la gare de l'Ouest où il a mis le plus de cœur, tout son cœur. Quelques jours avant la représentation, je me trouvais au Vaudeville ; Deslandes me prit le bras et me fit faire un tour avec lui. II me parla d'abord de Durantin, un esprit de premier ordre ; il me parla ensuite de sa pièce, une très, très jolie chose ; enfin, il termina par ces mots qui contenaient une grande leçon à mon adresse : « Voyez ça, me dit- il, voyez ça. »

Après un an de ce système, où Deslandes n'avait joué que ses amis et les pièces qu'il fabriquait avec eux, la commandite était manorée et le théâtre en déconfiture. On rarrangea les choses. On mit le Vaudeville en actions, et Sardou, qu'on ne devait plus jamais y voir, y rentra comme un sauveur.

A peine le théâtre prospérait-il, à peine une réserve avait-elle été constituée. Deslandes, qu'on me passe ce mauvais mot, perdit complètement la sienne. 11 devint méconnaissable. Vingt-cinq années de sottise rentrée et de-

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