‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 8 sur 32 · BRELAN DE CONFRÈRES · texte numérisé non relu

BRELAN DE CONFRÈRES

Je serai cette fois, avec Claretie, aussi équitable que pos- •sible. Bien inférieur pour le caractère à Deslandes et à La Rounat, il a eu certainement plus de talent que l'un et l'autre. Claretie a été sans trop de peine l'un des grands faiseurs de copie de notre époque. Il a remué tous les lieux •communs avec aisance, quelquefois même avec bonheur. Il faut bien le reconnaître aujourd'hui, on a exagéré sa nullité qui est restée proverbiale.

Claretie, qui valait ce qu'il valait, pouvait se passer d'un "théâtre. La protection, l'exemple, les conseils de Camille Doucet, que l'administration des Beaux-Arts avait conduit •à l'Académie, l'ont perdu. Il a demandé la Comédie-Française pour son usage personnel et il s'en est servi cyniquement. Il faut être du métier, je le répète, et, pour parler des gens, les avoir suivis toutes les cinq minutes. Le nombre de calculs et de mensonges, de compromis et de saletés qu'a coûté à Claretie son élection académique, est inima- ..ginable. C'est le fauteuil de Tartuffe qu'il occupe.

Si Claretie était resté le bon garçon et le petit garçon que nous avons connu si longtemps, on se serait amusé de sa •réussite. C'était drôle, voilà tout. Il aurait fait comme les autres, comme Deslandes et comme La Rounat, il se serait donné trop d'importance, on le lui aurait pardonné encore. Il faut bien en prendre son parti. Lorsqu'un homme est resté toujours sans autorité personnelle et qu'une fonction lui tombe entre les mains, il demande tout naturellement à cette fonction les satisfactions qui lui ont manqué jusque-là. C'est le moment attendu par la grenouille pour faire le bœuf. Mais Claretie a fait pis que les autres. 11 a pensé que les grands emplois demandc^ient dissimulation et rouerie, et •que pour être un homme fort il fallait être d'abord un hom-

me habile. Claretie s'est trompé. Il ne sera jamais un hom-me fort, et il est devenu un véritable fourbe.

Claretie connaissait beaucoup Sarcey ; mais Sarcey, on le sait, ne plaisante pas avec son indépendance ; il éreintait régulièrement les pièces de Claretie. « Que voulez-vous,, disait-il, Claretie est un bien brave garçon que j'aime de tout mon cœur; pourquoi s'obstine-t-il à faire du théâtre ?■ Le théâtre, je ne cesserai de le répéter, est un don. Claretien'a pas le don. »

En prenant le Théâtre-Français, Claretie engagea aussitôt M^^*^ Nancy-Martel. Sarcey écrivit alors : « Je préviens, les jeunes gens que toutes leurs plaintes ne me touchent, guère. Qu'ils travaillent ! Qu'ils fassent une bonne pièce ! Ils ont, au Théâtre-Français, un homme dans lequel j'ai pleine confiance, qui est un artiste et un lettré, et Tun de nos, premiers auteurs dramatiques. »

Le Klephte

Le Klephte

Quand je suis entré dans le monde des lettres, je me suis lié de préférence avec de pauvres diables comme moi qui avaient de la peine à vivre et de la peine à percer. Je croyais que les gueux étaient de bonnes gens, des natures franches et des cœurs chauds, et, comme dit la chanson, qu'ils s'aimaient entre eux' Abraham Dreyfus était alors de mes amis et bien certainement l'un des préférés.

M. Dreyfus, pour être sincère, ne me satisfaisait pas complètement. Je lui trouvais bien de la petitesse. 11 voyait petit et faisait petit. Il se perdait dans des ouvrages de nain et des compétitions microscopiques. On ne me croira peutêtre pas. L'homme alors qu'il jalousait le plus, le concurrent terrible et qui lui prenait sa place au soleil, c'était ce pauvre Verconsin. Dreyfus avait écrit un monologue rembarqué : le Monsieur en habit noir ; mais Verconsin, avec C'était Gertrude ! le dépassait de beaucoup. Quand on parlait piécettes, saynettes, théâtre de paravent, on disait ; Verconsin et Dreyfus, et bien souvent Verconsin tout seul ; Dreyfus le savait et en souffrait profondément.

Dreyfus avait aussi une préoccupation singulière et que chez un autre j aurais trouvée suspecte. 11 re pouvait pas faire comme tout le monde, écrire quelque chose et le signer. Il lui fallait un pseudonyme. 11 lui en fallait deux, trois, dix^

cinquante . Il est bien certainement l'écrivain de notre temps qui a le plus usé de ce demi-anonymat. Il a été M. Josse, M. Perrichon et \& Monsieur qui pjsse ; il a été Nimportequi et Chose et Machin ; il a été X..., V..., Z. Je ne comprenais pas bien qu'un homme qui avait un nom à se faire changeât de nom continuellement. J'étais bien loin de prévoir que ce goiit des pseudonymes et de l'alibi aurait ses conséquences et nous brouillerait tôt ou tard.

Tout compte fait, Abraham Dreyfus m'était très sympatique et j'avais pour lui un réel attachement. Notre amitié à un moment devint plus intime. La ressemblance de nos situations devait nous lier davantage. J'étais un petit bourgeois, il l'était aussi ; je vivais en famille, il vivait de même ; il avait une mère excellente, des frères et des sœurs, il leur parlait de moi quelquefois ; ce monde aimable voulut me connaître, et j'allai, un jour, manger la soupe aux choux chez eux.

M. Abraham Dreyfus a été interviewé la semaine dernière par un rédacteur du Gaulois. M. Dreyfus, on le pense bien, n'avait pas de bien grosses nouvelles à donner de lui; il s'est rejeté sur moi, et j'ai fait les frais de la conversation. Je ])lains profondément M. Dreyfus ; nous croyions tous autrefois qu'il avait quelque chose dans le ventre ; il n'a rien fait et il ne fera rien ; il en est maintenant, il nous l'a appris lui-même, à écrire des pièces pour enfants, des saynètes pèdagogiques. Devant cette fin lamentable, je voulais d'abord ignorer son article, laisser pa^^ser cette trombe de méchancetés, de mensonges et de perfidies. Mais on m'a assuré que j'aurais tort et que M. Dreyfus avait abusé cette fois de ma complaisance. Quelqu'un m'a dit gaiement : « Que vous lui

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