‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 10 sur 90 · NS ANA · texte numérisé non relu

NS ANA

et ont commencé leur œuvre de dissection avec des cris d'enfant, car ils n'avaient pas compté sur du poisson frais pour diner. En deux coups, Marchais a séparé le corps'de la queue au-dessus de la dernière nageoire, et un aviron placé à l'instant mème dans la bouche du requin est broyé sous son triple ranz de dents fortes, aiguës et tranchantes. IL y avait péril à s'approcher de trop près du requin, dont une caronade et le filin amarré et tendu maitrisaient à peine les rapides convulsions.

On le traina sur le gaillard d’avant, où il fut suspendu et ouvert. Marchais et Vial firent l'opération en hommes habitués à ce genre d'exercice ; et, bouchers implacables, ils répondaient aux tortillements s ccadés du monstre par des lazzi et des quolibets qui mettaient en bonne humeur le reste de l’équipage. Cependant les intestins et le cœur avaient été arrachés ; il ne restait plus intacte que la carcasse, dont chaque escouade choisissait déjà de l'œil sa part huileuse, et le vivace animal se tordait toujours par un mouvement fiévreux. Deux heures après lo-

restée deux minutes à l’eau que déjà le pulote, ee petit poisson pourvoyeur du requin, par un fréüllement plus rapide, dit à son maitre qu'il y a là une proie facile. Le vorace animal s'élance aussitôt, se retourne sur le dos pour mordre avec plus de sûreté, 1l serre avec force le fer aigu, dont la pointe pénètre dans les chairset sort toute rouge par la mâchoire supérieure. Le monstre a beau s’agiter, plonger, se tordre et remonter à la surface, il nous appartient désormais ; et nous voilà tous pesant sur lui, l'arrachant de son domaine et le jetant prisonnier et vaincu sur le pont, dont il frappe les bordages avec violence. Le pilote ne l’a pas abandonné ; fidèle au souverain qu'il s’est volontairement imposé, 1l se cramponne au ventre du requin et vient généreusement mourir avec lui. Cependant plusieurs de nos matelots, heureux de cette capture, se sont munis de haches tranchantes

pération, le cœur battait violemment dans nos mains et les forçait à s'ouvrir par des secousses inattendues tandis que ses débris mutilès, et plongés dans l'eau pour être conservés plus frais, donnaient encore signe de vie le lendemain.

Ce requin avait douze pieds de longueur; il était de la grande espèce, et les tortures que nous lui fimes subir durent vivement exciter sa colère et donner de la vigueur à ses mouvements, qui furent, en effet, rapides et tourmentés. Mais n’ajoutez aucune foi, je vous prie, à tous les contes absurdes qu'on vous fait de bordages défoncés par les coups de queue des requins étendus pleins de vie sur le pont d'un navire; ce sont là de ces hyperboles de voyageurs casaniers qui ont recours au merveilleux pour faire croire aux périls des courses lointaines qu'ils n’ont faites qu'autour de leur foyer domestique. Certes, un homme serait renversé et blessé par les mouvements imprévus d'un requin captif à bord; mais il ny a rien à craindre, je vous assure, dans ces luttes prolongées, pour les bordages et la sécurité du navire.

Quelques heures plus tard, nos observations nous placèrent presque sous la ligne, et les incidents de la veille furent oubliés dans les préparatifs d'une fête solennelle et bouffonne à la fois, consacrée par l'usage de tous les peuples de la terre, et de laquelle la gravité même de notre expédition éminemment scientifique n'avait pas le droit de nous affranchir. Rien n'est despote comme un antique usage.

Le passage de la ligne est une époque mémorable pour tout navigateur. On change d’hémisphère, de nouvelles étoiles brillent au ciel, la grande Ourse se cache sous les flots, et la Croix-du-Sud plane éclatante sur le navire. Lors des premières conquêtes des navigateurs du quatorzième siècle, le passage de la ligne était un jour religieux de terreur et de gloire ; il devint plus tard un sujet de raillerie et de mépris. L'art nautique, agrandi par l'astronomie, science exacte et féconde, fit justice du merveilleux dont on avait coloré les phénomènes révés sous des zones jusqu'alors inconnues. Dès ce moment aussi la peur s’évanouit, et les dangers furent bravés avec insouciance ; dès qu'on les supposa moindres, on osa les supposer nuls, et le sarcasme succéda aux prières. Ainsi marche toute chose qui s'appuie sur la philosophie et le progrès. Cependant des obstacles restaient encore à vaincre et d'autres luttes devaient se préparer plus tard; les périls soumis donnaient de l'audace, et des cris de joie retentissaient alors que le cap de Bonne-Espcrance, le cap Horn et le détroit de Magellan n'avaient pas encore appris aux Colomb, aux Cabral, aux Dias de Solis, aux Vasco de Gama, que les mers les plus tempêtueuses leur restaient à vaincre. Ainsi ce fut d'abord la frayeur qui institua la cérémonie du passage de la ligne, dont il faut bien que je vous parle un peu, puisque c’est un des plus graves épisodes de notre longue campagne.

Remarquez ici avec moi, à la honte de l'humanité, que toutes les religions du mondesont filles de la peur, et, qu'au profit, ou plutôt au préjudice de leurs dogmes, les prètres de chaque croyance donnent une langue aux tortures pour les enseignements de leur foi. Au Mexique, le serpent eut ses autels avant que le solcileuüt son culte; le jaguar futle dieu des Paikicé, des Mondrueu<, des Bouticoudos; dans une grande partie des archipels de la mer du Sud, ainsi qu'à Madagascar et dans le Gange, le crocodile a recu l’adoration des peuples; les idoles des sauvages habitants de Rawack et de Waiggiou, avec leur gueule ouverte et leurs grands ongles crochus, nous disent assez qu'on leur rend un hommage de respect et d'amour, par le sang et le meurtre; j'en dirai autant des iles Sandwich, où des sacrifices humains étaient faits naguère encore, malgré nos fréquentes visites, aux idoles grossières et indécentes dont les moraï sont toujours décorés... Partout la peur, partout du fer et des tortures pour apaiser la colère du ciel... Hélas! que de prètreschez nous, terre decivilisation, semblent penser aussi que l'encens et les prières sont moins agréables à Dieu que les flagellations et les supplices ! Voici done, puisque mon devoir veut que je vous en parle, quelques détails sur la cérémonie du passage de la ligne, où, bon gré, mal gré, chacun de nous fut contraint de Jouer un rôle.

Dès la veille, un bruit inaccoutumé retentissant dans la batterie nous disait que les héros de la fête savaient les us et coutumes des anciens. Les caronades résonnaient sous les coups précipilés des marteaux qui faconnaient avec de la tôle les chaînes des diables, la couronne du monarque, son sceplre et son glaive sans fourreau. Les matelots-poôtes (et ils le sont tous

D'UN AVEVGLE

plus ou moins) improvisaient des refrains joyeux et gaillards d'où les images grivoises étaient bannies avec mépris, comme ayant des délicatesses incomprises par eux. La poétique d’un équipageen goguette a un délire à part, une énergie exceptionnelle, sautant à pieds joints sur toutes les convenances, dédaignant les périphrases, appelant sans grimacer chaque chose par son nom, et traitant l’enfer et le ciel, Dieu et Lucifer, avec la même irrévérence et la même brutalité. Un recueil exact de chansons de matelots serail, je vous jure, une publication bien curieuse et bien instructive.

Cependant l'heure est venue, la batterie est déserte, le pont se peuple, les visages sont gais et rayonnants. Tout à coup les fouets sifllent, les trompettes sonnent; et de la grande hune descend un luron botté, éperonné, s’avançant avec gravité vers le banc de quart et demandant d’un ton impérieux le chef de l'expédition.

— Qu'il accoste sur-le-champ ! ajoute-t:1l ; j'ai affaire à lui, ou plutôt il a affaire à moi.

Notre commandant, humble et soumis, se présente bientôt revêtu de son grand uniforme.

— Que voulez-vous? dit-il au courrier.

— Te parler.

— J'écoute.

— Que viens-tu faire dans les parages du roi de la ligne ?

— Des observations astronomiques.

— Bôtise !

— Et compter les oscillations du pendule pour déterminer l’aplatissement de la terre dans toutes ses régions.

— Que c'est plat!

— Étudier aussi les mœurs du peuple.

— On s’en bat l'œil, des mœurs à étudier ! Qu'estce que peut Le rapporter tout ça !

— De la gloire.

— Et la gloire donne-t-elle du vin, du rhum, de l'eau-de-vie?

— Non, pas toujours.

— Alors je me fiche de {a gloire comme d'une chique usée ! Au surplus, c’est votre affaire, à vous tous, pékins de l'état-major, qui vous dorlotez dans vos cabines quand nous sommes trempés comme des canards. Mais il s’agit d'autre chose en ce moment. Maitre Fouque, roi de fa ligne, l'écrit ; je suis son courrier, voici sa lettre. Sais-tu lire

— Un peu...

— Mon neveu. Tiens, j'attends {a réponse.

L'épitre était ainsi conçue :

« Capitaine, je veux bien que ta coquille de noix « aille de l’avant, si toi et ton piètre élat-major « consentez à vous soumettre aux lois de mon em- « pire. Ÿ consentez-vous? Largue tes voiles, hisse « tes bonnettes et file tes douze nœuds. Si tu n'y « consens pas, paravire, lof pour lof, et navigue à la « bouline !

« Signé : Fouque, second maitre d'équipage de la « corvette, actuellement roi de la ligne. »

— Je connais mon devoir, répond le capitaine ; dès ce moment je suis le sujet du roi ton souverain.

— À la bonne heure! Sais-tu marcher la tête en bas, les pieds en haut!

— J'apprendrai.

— Rien n’est plus facile quand on ne porte pas de jupe. As-tu mangé du phoque et du pingouin ?

— Pas encore.

— Tu en mangeras, je t'en réponds; aiguise {es dents, et après cela, si le vent l'est favorable, si au-

VOYAGE AUTOUR

cune roche ne t'arrête en route, si ton navire ne sombre pas au large et si tu ne crèves pas, Lu reverras on pays; c'est moi qui Le le dis.

— Je vous remercie de vos prédictions.

— Ce n’est pas encore tout; il fait bien chaud.

— Ah! c'est juste, j'oubliais... Vite une carafe d’eau filtrée à l'ambassadeur!

— Tu te fiches de moi!

— Alors du vin.

— Merci! aujourd'hui je ne bois que de ce qui sole.

— Voici une bouteille de rhum.

— C'est mieux; mais on boite avec une seule jambe, et il m'en faut deux.

— Les voici.

— C'est faire les choses en vrai gabier ; tu arriveras. Adieu, à bientôt.

Les fanfares recommencent, le courrier remonte

“triomphant vers la hune où l'attend le roi, entouré des meilleurs matelots; et tandis que l'équipage impatient et joyeux se rue sur le pont, le nez au vent et l'oreille aux écoutes, maitre Fouque fait tomber sur lui un déluge d’eau salée, faible prélude des ablutions plus complètes qui auront lieu le lendemain. Pour nous, gens à privilèges, placés au gaillard d’arrière, nous recümes sur les épaules une violente grèle de blé de Turquie et de pois chiches, qui, sans nous blesser, nous força à la retraite.

Mais le grand jour est arrivé, et de la batterie en-

Jolivée monte par les écoutilles la mascarade la plus grotesque, la plus bizarre, la plus hideuse que jamais imagination de Callot eût pu jeter sur la toile. Les peaux de deux moutons écorchés la veille servent à vêtir le souverain; son front est paré d'une couronne et son cou desséché est orné d'un double rang de pommes de terre taillées à facette. Son épouse, le plus laid des matelots de l'équipage, voile ses appas sous des jupes fabriquées à l’aide de cinq ou six mouchoirs de diverses couleurs. Deux melons inégaux que convoitent les yeux amoureux de l'époux monarque embellissent sa poitrine velue et ridée. Le chapeau tricorne de M. de Quélen, notre indulgent aumônier, coiffe le chef du notaire (je ne sais pourquoi il y a des notaires partout). Deux ânes portent le roi ; leur rôle a été vivement disputé, et on ne l’a obtenu qu'après avoir donné des preuves éclatantes de hautes capacités et d’entêlement. Lucifer, avec son bec fourchu, ses cornes aigues et trainant de longues chaines, est vigoureusement fustigé par une badine de trois pieds de long et de deux pouces de diamètre. Il feimt de vouloir s'échapper, mais, épouvanté par l’eau sacrée dont l'inonde le prêtre, choisi parmi les moins sobres des matelots, il ronge ses fers, fait entendre d’horribles rugissements et pousse du pied la fille du monarque, qui se jette sur le sein de sa mère et le mord avec voracité. Huit soldats armés ferment le cortège, qui prend des banes, des tabourets ou des fauteuils, selon la dignité de chaque personnage.

— Vous avez donc froid? disions-nous à sa majesté La Ligne qui grelottait.

— Hélas ! non, répondait maître Fouque, j'étouffe, au contraire, sous cette épaisse fourrure, mais l'usage veut que je tremble, que je frissonne ; et mes gens sont tenus de m'imiter en tout point, sous peine d'étre privés de leur emploi. C’est bête, j'en conviens, mais ainsi l'ont ordonné nos anciens, qui apparemment étaient plus frileux que nous.

Cependant le trône est occupé, les grands dignitaires prennent gravement leur place autour d’une

DU MONDE. 15 énorme baille de combat sur le bord de laquelle est adaptée une planche à bascule où doit s'asseoir le patient. La liste de tout l'équipage est entre les mains du notaire, qui se lève et lit à haute voix les noms et prénoms de chacun de nous. Le premier appelé est notre commandant.

— Votre navire a-t-il déjà eu l'honneur de visiter notre royaume? lui dit le monarque.

— Non.

— En ce cas, grenadiers, à vos fonctions! A ces mots, quatre soldats armés de haches s’élancent sur le gaillard d'avant et font mine de vouloir abattre la poulaine à coups redoublés. Deux pièces d’or tombées dans un bassin placé sur une table arrêtent l’ardeur des assaillants, qui reprennent leur poste d’un air salisfait : ce diable de métal fait partout des prodiges. L'état-major est appelé nominativement, et chacun, à tour de rôle, se place à califourchon sur la planche à bascule qui domine l'énorme baille à demipleine d’eau salée. Là, on doit répondre d’une manière positive et sans hésiter à la formule suivante et sacramentelle, lue à’haute voix par le notaire.

« Dans quelque circonstance que vous vous trou- « viez, Jurez devant sa majesté La Ligne de ne jamais « faire la cour à la femme légitime d’un marin. » Le patient doit répondre : Je le jure! sous peine d'immersion, et jeter dans le bassin quelques pièces d’argent réservées, pour la première relâche, à un gala général où les rangs et les grades seront confondus. La décence (car il en faut même dans les choses les moins sérieuses), la décence ne permettait pas qu'un seul de nous recût l'ablution totale; on se contentait d'ouvrir une des manches de notre habit et d'y infiltrer quelques gouttes d'eau en prononçant les paroles d'usage : Je te baptise. Mais quand vint le tour des matelots, nul ne fut épargné. Plongés dans la baille, ils ne parvenaient à en sortir qu'après les efforts les plus inouis, les contorsions les plus grotesques; et les énergiques jurons frappaient les airs, et les éclats de rire se mêlaient aux jurons, et les bons mots de cabaret se croisaient sans que pas un martyr eût osé se fâcher. C'était ure joie bruyante, tumultueuse, une Joie de matelot en délire qui oublie que lä et là, sous ses pieds, sur sa tête, il y a une mer et un ciel dont le caprice et le courroux peuvent le broyer et l’engloutir aujourd'hui ou demain. Hélas! ces heures sont si courtes à bord que je ne vis pas sans un vif regret l'horizon se charger de nuages et la cérémonie près d'être close par une bourrasque ou une tempête.

Mais un incident inattendu devait varier encore les émotions de la journée. Un nom répété plusieurs fois reste sans réponse; on se questionne, on s'émeut, on s'agite, on fouille de tous côtés, dans les hunes, sous les cäbles ; on descend dans la batterie, et l’on apprend enfin qu’un profane, fier de son état de cuisinier, est décidé à tout prix à s'affranchir de la règle commune. — Tout le monde à la batterie! crie une voix formidable. Et la batterie est aussitôt envahie par les écoutilles et les sabords. — Sur le pont! sur le pont!... à cheval sur la bascule! Point de grâce! point de merci! Que la noyade soit complète! s’écrie-t-on de toutes parts, qu’il en perde la respiration ! j

Dans la batterie, en effet, était un héros, cuisinier de l'état-major, lequel avait juré en partant de ne pas recevoir le baplème, et qui aurait regardé comme un grand déshonneur qu'une seule goutte d’eau salée vint outrager l'harmonie de ses cheveux bouclés avec une coquetterie dont il tirait une si ridicule vanité. Son front ruisselant est coiffé du bonnet blanc de

l'ordre, où voltigent cà et là quelques légères plumes, dépouilles ensanglantées de ses victimes du jour; ses yeux sont rouges de colère, sa mâchoire contractée, ses lèvres violettes, crispées et frémissantes ; son tablier, relevé avec grâce sur l'épaule, le drape à la grecque ; un grand couteau de cuisine pend’à son côté et figure un glaive hors du fourreau; de la main droite il tient serrée une longue broche où est empalé un chapelet de pigeons à demi consumés, qui, la tête tournée vers les assaillants, semblent les meuacer d'un sort pareil au leur; son pied, chaussé d'une pantoufle verte, presse fortement une caronade; et, bien disposé à se défendre, il adresse d’abord Ja parole aux plus audacieux de ses ennemis.

— Que me voulez-vous? qui vous amène dans mes foyers ?

— L'ordre de notre roi.

— Obéissez, puisque vous êtes esclaves ; moi, je n'ai pas de roi et je trône seul ici.

— Tu dois être baptisé comme nous.

— J'ai reçu mon baptème de feu, et cela me suffit ; Je ne veux pas de votre baptôme d’eau.

— La loi est pour tous.

— Mon code à moi est celui que je me suis fait, et vous êles des renègats qui abjurez votre première religion pour une religion nouvelle. Ici est mon domaine, mon empire; ici sont mes dieux et ma croyance; ces fourneaux, ces casseroles, ces broches, ces pelles, ces lèchefrites, ce sont là mes armes, les insignes de ma souveraineté, de mon indé-

AVEUGLE

pendance. Quel rapport existe-t-il donc entre vous et moi ? Suis-je le coq, sale fricoteur de vos monotones et maigres repas? Ai-je l'habitude de manquer les ragoûts? Non; de ne point épicer mes sauces ou de brüler mes fritures? Non. Qui vous a donné le droit de m'attaquer, de me poursuivre, de me traquer chez moi comme une bête fauve, comme un marsouin, requins que vous êtes! Oh! je ne vous crains pas ! car moi, Voyez-vous, je n'aurais pas salué le chapeau de Gessler, je ne me serais point courbé devant le cheval de Caligula, etje ne serai pas baptisé. Il dit et plante dans le bordage sa broche aiguë qui tremble jusqu’à ce que la rage de Mars et le poids des étiques pigeons aient cessé de l’animer.

— En avant les pompes! dit Marchais, de sa voix rauque et caverneuse; en avant les pompes !

Et mille jets rapides inondent de l'avant et de l’arrière l'intrépide cuisinier, dont les sauces grandissent sans devenir plus mauvaise £elui-ci reste cloué à son poste d'honneur, pareil au roc battu par la tourmente ; et il sort, sinon vainoueur, du moins invaineu de cette lutte acharnée, à laquelle un grain violent, pesant sur le navire, vient mettre un terme.

L'orage dura quelques heures, l'effervescence des matelots se calma avec les vents, une nuit silencieuse et douce plana sur la corvette mollement balancée, et nous nous vimes jetés de nouveau sous les zones heureuses des vents alizés!, qui, soufflant également dans les deux hémisphères, devaient voyager avec nous jusqu'au Brésil.

EN MER

Petit, — Marchais,

Pour être conséquent avec le programme que je ne suis {racé, et puisqu'une brise régulière et monotone nous pousse à pelites journées vers notre destination, puisque la mer tranquille et belle ne rous offre aucun de ces incidents pleins d'intérêt, qui surgissent, pour ainsi dire, à chaque pas dans les régions élevées, ou aux jours de tempêtes et de périls, permettez-moi de vous parler du bord, de notre équipage si actif, si brave, si tranché, mais surtout de deux de nos matelots, qui résument en eux seuls

-loutes les tristesses, toutes les alternatives, toutes les

misères de la vie de mer. Ge ne sont pas là deux exceptions, mais bien deux sommités, et la philosophie et la morale peuvent puiser de précieux enseignements dans leur chaude carrière.

L'un s'appelle Marchais ; il vous dira, lui, comment sont bâtis les cachots et les prisons de toutes nos villes de relâche. Il sait mieux que personne au monde l'art d'improviser les querelles avec les gens les plus pacifiques ; les yeux fermés 11 vous mènera dans les cabarets de tous les lieux qu'il a visités; il vous dira les noms et les prénoms des aubergistes, et surtout des servantes pour lesquelles il a eu, avec ou sans motif, mille combats à soutenir, mille blessures à cicatriser, Le bord, les prisons et le cabaret, c’est tout ce qu'il sait, c’est son monde, ce sont ses autels. Nul mieux que lui n’applique sur une joue maigre ou rebondie ce qu’il appelle une giroflee à cinq feuilles, et pas un Breton où Normand ne lui donnerait de leçons

1 Voyez les notes à la fin du volume

sur Part si noble et si distingué du häfon ou de la

Marchaïis.

Paris, — Typographie Georges Chamerot, rue des Saints Pères, 19.

VOYÈGE

savate. Peu lui importe la taille de son adversaire; nain ou géant, tout lui est égal, pourvu qu'il y ait là un œil à pocher, une mâchôire à démettre, une épaule à écraser, un nez à aplatir. Ses pieds sont des cornes dures, écaillées, ses mains des battoirs raboteux, sa peau goudronnée est nuancée de mille plaies et trouée de mille crevasses. Quand son poing fermé tombe, poussé par sa volonté d’enfer et le levier de son bras nerveux, ily a brèche et fracture au corps sur lequel il s'applique. Le sang, c’est pour lui de l'eau tiède ; la douleur, ilne la comprend pas. Amarré un jour au bastingage, il reçut à bord vingt-cinq coups de garcette cinglés vertement, je vous l’atteste. Pendant l'opération j'observais le mouvement de sa physionomie, et je n'y vis que le dédain mèlé à un peu de honte. Il chiquait tranquillement sa pincée de

DU MONDE. 17 tabac en regardant couler le flot, comme si rien ne se passait derrière lui. Cinq minutes après le châtiment, il buvait un verre de vin que je lui avais envoyé, à la santé du contre-maitre qui venait de le fustiger. Marchais ne mäche plus maintenant qu'à l’aide de ses gencives dépouillées. Cinq ou six juifs de Gibraltar lui firent tomber les incisives; deux autres dents quittèrent leur place à Rio-Janeiro sous un bâton noueux qui lui ouvrit la lèvre supérieure ; le reste suivit les premières dans nos suivantes reläches; et quand vous le plaisantez sur la disette de sa bouche, il se f.. de vous, et, tirant une petite boite de sa poche, il vous prouve que vous avez tort, en vous montrant les débris mutilès qu'il a sauvés de ses combats et de ses naufrages. Avez-vous rendu un petit service à Marchais, soyez sans inquiétude; au moment

Petit.

du danger, Marchais mourra avant vous et pour vous. Si j'étais tombé à l’eau et si un requin m’eût emporté une euisse, Marchais se serait jeté à la mer armé de son couteau, il aurait lutté contre le requin. Mais pour peu que Marchais ait de la rancune contre vous, songez à votre défense : non pas qu'il veuille vous prendre en traître et vous frapper par derrière, mais parce que, si vous êtes son égal, il ne manquera pas une seule occasion de vous chercher noise, et, à la première réplique, le marteau tombera sur lenclume. Marchais est un loup de mer , un marsouin, un phoque; dès qu'on lève l'ancre, il jure contre l’état de matelot, il jure pendant toute la traversée, il jure dans le calme et dans la bourrasque, il jure encore dès qu'on arrive; et, à peine débarqué, il demande avec colère si c'est pour se promener sur le plancher des vaches que l'on construit des navires, que les vents ont ordre de bouleverser les flots, et que le ciel a jeté tant d’eau sur la terre. Marchais ne vous demandera jamais rien, mais il acceptera tout ce que vous voudrez lui offrir, pourvu que ce que vous lui offrez lui donne l'espérance d’une orgie bachique. Il ne méprise pas le vin de Bordeaux, Livr. 3.

il aime assez le bourgogne, il raffole du roussillon, il se ferait sabrer pour une houteille d’eau-de-vie et hacher pour un flacon de rhum. La science devrait analyser ce qui coule dans les artères de Marchais ; à coup sûr ce n’est pas du sang.

Voici le second type queje vous ai promis, c’est Petit.

Petit est rond, rabougri, rouge de la figure, des mains, des sourcils et des cheveux. Marchais l'avait surnommé la carotte. Petit a cinq pieds un pouce, mi plus, ni moins; il se tient debout dans l'entrepont Sans jamais craindre les bosses à la tête, à moins qu'il ne soit gris, ce qui ne lui arrive guère que deux fois par jour; quand il marche, il figure à merveille une gabare au roulis avec ses larges flanes et son tranquille sillage ; à quelques pas de distance, on dirait un morceau de bois qui se promène entre quatre parenthèses, tant ses jambes sont arquées et tant il a donné à ses bras la courbure de ses jambes. Le plaisir et le bonheur sont incompris par Petit; sa nature est une nature à part, jetée en holocauste à la douleur et à la fatigue depuis sa plus tendre enfance.

Sa vie entière a été un combat à outrance contre les hommes et les éléments. Il est aujourd'hui, ainsi que Marchais, matelot de première classe; il ne sera jamais que cela. Marchais sait lire ; lui, Petit, ne connait pas seulement une lettre, et il rougirait, dit-il lui-même, si l’on pouvait eroire qu'il est capable de signer son nom. Il est resté six ans mousse à bord de plusieurs navires marchands, puis il a été fait matelot de troisième classe, puis matelot de seconde classe,

etila conquis aujourd'hui son bäton de maréchal.

Petit n’a jamais eu de souliers que sur notre corvelte et sous son grand et magnifique costume de matelot, lequel le génait horriblement; jamais il n'a-

vait voulu qu'un rasoir effleurät ses joues et son menton, et personne n'a pu lui faire comprendre l'usage des gants. Sur Petit, les moustiques et les abeilles sont sans aiguillon, et d’ autres insectes plus incommodes encore sans venin. Sa peau, tatouée de rousseurs, est un rude parchemin. La fluxion que vous croyez remarquer l'une ou l’autre de ses joues, ne provient que d'une énorme pincée de tabac, dont la privation serait pour luiun coup funeste à sa santé robuste, sans pourtant rien ôter à sa gaieté, si triste el si communicalive à la fois. Petit était à bord plus aimé que Marchais, parce que dans l'amitié qu'on avait pour celui-ci se mélait toujours un peu de crainte : e£ puis Marchais était railleur et ne voulait pas être raillé, tandis que Petit riait le premier des lazzi et quolibets dont il était sans cesse poursuivi. L'un etl'autre, en temps de calme, se signalaient par leur paresse à l'épreuve des menaces et des coups ; mais quand le gros temps venait, quand il y avait péril à une manœuvre, oh! alors , il fallait voir mes deux lurons, cramponnés à la pointe des mâts et des vercues, en butte au courroux des éléments, lulter contre eux de toute la force de leurs doigts crispés, recevoir avec une stoïque impassibilité les flots salés de la mer et les rapides ondées du ciel, qu'ils regardaient toujours comme les revenants-bons de leur mélier de damné. Marchais, à la flèche d'un cacatois, avait l'air d’un vampire; on eût dit, en voyant Petit sur un bout-dehors, une de ces figures grotesques et fantastiques dont Callot a peuplé son admirable Tenlation de saint Antoine.

Marchais a eu jusqu'à six chemises dans son magnifique bagage; plus, deux pantalons, trois gilets, deux paires de souliers, une casaque et cinq chaussettes. Petit, dans sa plus grande fortune, n'a possédé qu'une chemise et demie et un pantalon dépassant à peine le genou, un gilet à trois boutons au pectoral, une vesle et une blague à tabac, plus des boucles d'oreille en laiton et une bague en cheveux : son trousseau de bord appartenant à l'Etat, il n'a jamais osé espérer, dans ses rêves d’ambition, qu'après la

campagne on lui en fit généreusement cadeau.

Voilà, à peu près, nos deux hommes. Heureux les navires qui en possèdent de pareils à leur bords! J'achèterais par bien des sacrifices le plaisir d'avoir aujourd'hui, auprès de moi, au moment où J'écris, ces deux étranges et braves compagnons de mes courses et de mes périls, auxquels j'aimais tant à les associer. Si jamais ces lignes leur sont lues, je suis bien sûr que les yeux de Petit et de Marchais se mouilleront de pleurs au souvenir de mon amitié pour eux, el qu'ils iront, s'ils le peuvent, au plus proche cabaret, boire au retour à la lumière de celui qui leur à fait si souvent oublier les tristes et douloureusés journées de notre longue campagne.

La nuit, quand la brise régulière laissait oisifs les bras des matelots, Marchais et Petit, sur le gaillard

D'UN

AVEUGLE

d'avant, présidaient le quart et égayaient la traversée. Petit racontait mieux que Marchais, probablement parce qu'il avait plus souffert, et l'habitude de narration était si bien prise par Jui, qu'on eût dit un homme lisant à haute voix dans un livre.

Dans les lentes et paisibles soirées tropicales, j'aimais, après les travaux du } Jour, à faire une station à côté des matelots qui entouraient Petit, quand il racontait ses tribulations et ses misères, etles angoisses de la faim sur les hideux pontons de Portsmouth. Oh ! cela faisait pitié à entendre! Cependant son récit était si naïivement coloré, qu'il l’achevait toujours au milieu de bruyants éclats de rire de son auditoire attentif. La laideur de l'historien avait un caractère à part : elle était singulière, mais non repoussante ; on regardait Petit avec étonnement, mais non avec dégoût, et l’on n’eût pas été surpris d’ apprendre qu'il eût pu achever une conquête : les femmes sont si

capricieuses !

I fut un jour confronté avec un autre prisonnier, et l'on proclama à la presque unanimité, sur le ponton, que la face de Petit était d’une encäblure plus hideuse que celle de son compétiteur. Aussi eut-il d'abord à souffrir toutes les railleries, tous les sarcasmes, toutes les bourrades des appointés du lieu, d'autant plus intolérants qu'il y avait profit pour eux dans ces méchantes attaques

Après une partie de jeu, Petit se trouva privé de ration complète pendant une semaine entière ; la ralion était si faible, hélas ! pour les prisonniers, qu'à peine la plupart d’entre eux av aeut-ils la force de ne pas mourir de faim. De sorte qu'un emprunt, même forcé sur les vivres, devenait impraticable. Dans une circonstance sicritique, Petit eut recours à mille ruses, à mille stratagèmes presque toujours sans succès, aussi était-il fluet comme un bout-dehors, selon sa pittoresque expression.

Dans cette rude extrémité, notre héros trouva cependant encore le moyen de lutter victorieusement

contre sa mauvaise fortune. Il vendit la doublure de son gilet, sa chemise, à part le col et le bout des

manches, la semelle de ses souliers, qu'il remplaca par des fils carrès qui retenaient l'empeigne. Il trompa de la sorte la vigilance des inspecteurs qui, chaque dimanche, faisaient la visite du ponton, où la vente des effets élait sévèrement punie. Petit vécut donc presque nu pendant les six mois les plus rudes de l’année, quand on le croyait vêtu assez chaudement; car il ne retrouva aucune chance favorable pour reconquérir, au jeu, la partie de ses effets dont un de ses camarades s'était enrichi à ses dépens. Peüt nageait comme un marsouin ; il disait que si l’on voulait lui servir sa ration sur l’eau, il s'engageait à ne pas aborder pendant quinze jours. Lui, huitième dans une embarcation qui n'avait pas pu embouquer le goulet de Toulon, il se vit forcé, avec tout l'équipage, de courir des bordées toute la nuit. En virant de bord, le canot chavira ; voilà nos pauvres malelots jouant des pieds et des mains contre les lames violentes qui les couvraient; la brise venait de terre. Petit mit le cap sur les iles d’ Hyères, les voilà en route. Le trajet était long et difficile; mais l'intrépide nageur comptait sur ses forces, et tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, el après cinq heures d'une lutte incroyadle, il arriva à terre et se traina douloureusement sur la grève vers une batterie où brillait quelque lumière.

Qui vive? lui eria la sentinelle. Petit veut répondre, mais les forces lui manquent, sa voix meurt sur ses lèvres. Qui vive ? cria-t-on une seconde fois, puis une

VOYAGE

troisième. Petit lève la main, fait un geste d'amis et s’avance faible et déchiré. Un coup part, la balle side et Petit tombe la cuisse percée d'une balle. Maïs ce

qu'il y a de plus drôle dans l'affaire, disait Lelit, en racontant sa déplorable aventure, c’est que le scélérat de phoque qui me visa si bien était un cousin à moi, que, par mes protections, j'avais fait engager dans les ç gardes-côtes. Gredin! lui dis-je, tu gardes bien les côtes, mais tu brises mieux les cuisses

Pauvre matelot, que Dieu te donne une vi ieillesse tranquille, et que le ciel te dédommage de tant de misères et de douleurs !

Les histoires de Marchais étaient toujours à l'encre rouge. Des pugilats, des duels, des batailles rangées des bouteilles casséessur des crânes ouverts, des rixes sanglantes de cabarets, des mèlées tumultueuses dans les cachots, il ne sortait pas de là ; mais alors aussi son style avait de la chaleur, de l'entrainement : on eût dit toujours le héros de la lutte et non le narrateur de l’action. Mais ce qu'il y avait de particulier dans le caractère de Marchais, c'est qu'il ne mentait jamais, et qu'il racontait ses défaites avec autant de franchise que ses prouesses. Quant à Petit, ses récits avaient toujours une teinte religieuse ; mais sa religion était un culte bizarre, une dévotion incomplète, mélée d'i ignorance, d'humilité et de raillerie. On voyait que les principes étaient purs, mais on sentait le tort que le monde, où il s'était trouvé jeté, lui avait fait. Tantôt ses prières s’adressaient au ciel, tantôt à l'enfer ; aujourd'hui c'était à saint Francois, ou à saint Laurent, il invoquait demain Belzébuthou Lucifer. La prière, pour lui, était une affaire d'habitude, prière sans réflexion, sans foi, sans piété; il priait, parce qu'il se souvenait peut-être qu'auprès de son berceau (hélas ! Petit a-t-il jamais eu un berceau?), il avait vu sa mère à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel.

Ayant de le quitter, et puisque je n'aurai que peu d'occasions de vous parler de mon honnête et malheureux matelot, je veux vous dire une des mille anecdotes qu'il nous raconta: Je l'ai écrite sous sa dictée.

« C'était sur la côte de Bretagne, où je vivais en « compagnie de mon brave homme de père, qui

Couchers du soleil,

Nous venons de sillonner l'Atlantique de l’est à l’ouest, et la monotonie de notre navigation ne s’est trouvée interrompue que par quelques-uns de ces incidents auxquels les navires ne peuvent échapper dans une route longue et tracée. Des grains, des trombes, desrafales, des calmes, et puis Le le rapide passage des baleines vovageuses qui se promènent dans leur vaste Empires Télégant damier voltigeant sans cessesur latète de l'équipage attentif, etle stupide fou qui venait se poser sur une vergue et se laissait bêtement abattre, comme si la vie Jui était à char ge; et puis encore l’albatros, nommé poëliquement l'oiseau des tempêtes et mouton du Cap; maintenant, à votre zénith, et plus rapide que la flèche, se perdant bien- LôL après à l'horizon, et se jouant avec ja vague écumeuse, la frappant de son aile robuste, comme pour insulter à sonimpuissante rage, et s’élevant d'un seul bond jusqu'aux régions de la foudre, dont il se plait

AUTOUR

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