‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 12 sur 90 · AU BRÉSIL · texte numérisé non relu

AU BRÉSIL

— Rio-Janeiro. -

à entendre le terrible roulement, le goëland, adroit pêcheur, planant immobile au plus. haut des airs et tombant comme un plomb pour saisir sa nourriture,. nageant entre deux eaux ; et puis encore les myriades de marsouins chassant devant eux les innombrables légions de poissons volants, qui viennent s’abattre sur les porte-haubans du navire; et les élégantes frégates, orientées toujours selon le vent; et les meduses phosphorescentes qui éclairent l'espace, et les mollusques si variés, si curieux, qu’on prendrait tantôt pour des insectes ailès, et tantôt pour des grappes de raisin, ou des bouquets de fleurs. Rien n’est perdu pour l'observateur dans cette traversée heureuse, où les études sont sans périls et sans fatigues : pas une heure n’est lente pour qui veut voir et pour qui sait tenir un pinceau ou une plume. Mais, ce qui fait fortement battre le cœur dans la poitrine, ce qui surtout fait vibrer l'âme, et qui révèle la présence du Dieu de

l'univers, ce sont ces admirables couchers de soleil, après une journée ardente.

Là-bas, là-bas, dans un océan de feu, sur un ciel de feu, brillent, d’un jet à blesser la vue, les contours bizarres des nuages, se dessinantsousles formes les plus fantastiques; ce sont des montagnes avec leurs crêtes arides, leurs volcans ouverts et en activité, sillonnés par des torrents de laves, s'effaçant et renaissant comme un jeu d'optique qu'on admire sans le comprendre ! ce sont des armées ennemies qui se ruent, turbulentes, les unes contre les autres, et font jaillir au loin mille millions d’étincelles dans leur terrible choc; ce sont des plaines à perte de vue, des champs de blé nourrissant la flamme sans l’assouvir ; ce sont des villes immenses avec leurs dômes, leurs clochers, leurs minarets, leurs tours, leurs citadelles,

et tout cela bâti sur le feu, avec du feu; ce sont des charbons ardents au sommet ; partout le ciel et l’enfer, partout un brasier immense dans lequel le navire va bientôt s’engouffrer.

Oh! oui, je vous l’atteste, un beau coucher de soleil sur un ciel tropical est le plus imposant, le plus majestueux spectacle dont l’homme puisse jouir. Tempètes, ouragans, calmes, naufrages, la mémoire peut tout oublier, personne n’oubliera un beau cou-

| cher du soleil sous la zone torride; car, si toutes les

| tempêtes offrent le même chaos, si tous les calmes ont la même tranquillité, nul coucher du soleil ne ressemble à celui de la veille, nul ne ressemble à celui du lendemain. Dieu est là, grand, incommensurable, éternel.

Cent fois, à coup sûr, les premmers navigateurs qui

Vue de Rio-Janeiro. (Page 21.)

sont allés à la recherche de ce nouveau monde, si hardiment deviné par Colomb, ont dû se croire arrivés au terme de leurs courses à l’aspect de ces puissants phénomènes devant lesquels l'âme tombe en adoration. Comme eux aussi, nous avons souvent crié terre! mais une heure après que le soleil s'était plongé dans les flots, l'illusion s’effaçait, l'horizon devenait une réalité, et nous nous retrouvions désenchantés entre le ciel et l'eau, attendant une brise plus vigoureuse qui vint offrir un nouvel aliment à notre curiosité. Cependant si le point est exact, si les courants ne nous ont pas drosses, nous devons, ce matin, voir devant nous la terre découverte par le Portugais Cabral...

La voilà, en effet, Terre! crie la vigie à cheval sur le beaupré, terre de l'avant ! Chacun est sur le pont, l'œil à sa longue-vue et interrogeant l'horizon ; la corvette fend les flots, et le point signalé s'élargit, montre sa forme tranchée, se dessine bientôt, et les heures de langueur et d’ennuis s’effacent dans ce premier moment de joie et d'ivresse, Le cap Frio a levé la

| tête, comme pour nous indiquer la route de Rio; derrière lui, la terre, que nous longeons à l’aide seulement de peu de voiles, est unie, basse, sans aspérités, couverte d'une végétation vierge et gigantesque. Autour du bord, voltigent quelques oiseaux de terre, dont les ailes faibles et paresseuses n'osent pas s’éloigner du rivage. Ge sont toujours là des visiteurs bien reçus, bien fèêtés, car ils apportent de bonnes nouvelles, du calme, du repos.

Pendant la nuit, nous avons viré de bord, malgré le présage d'un ciel protecteur ; et, au lever de l'aurore, nous mettions le cap sur Rio-Janeiro, cité royale où nous laisserons bientôt tomber l'ancre pour la seconde fois.

Je dessine la côte : elle est partout d’une richesse merveilleuse, etje mets la dévotion du zèle à en reproduire le plus fidèlement possible les contours bizarres et variés. L'entrée nous est signalée par deux petites îles, dont l’une s'appelle ile Ronde, sans doute parce qu'elle est carrée, etentre lesquelles tout navire peut hardiment prendre passage. Voici le pain de

VOYAGE AUTOUR DU

sucre, rapide, aigu, sans verdure ; cest le pied d'un géant qui doit servir de point de mire aux navigateurs. La tête est là-bas, à l’ouest de la rade; tête bien dessinée avec son front découvert, sa chevelure, vaste forêt; son œil, grotte humide; son nez, pic osseux, et son menton déprimé; puis vient le cou, figuré par une large vallée, puis les pectoraux dominant une roche taillée en forme d'épaule et de bras, puis l’abdomen, puis la cuisse, le genou , la jambe, et enfin le pain de sucre, dessinant le pied : c’est un véritable géant couché sur le dos, plus ou moins allongé, selon la position du navire, mais toujours taillé comme l’eût fait un statuaire. Je ne saurais trop recommander aux capitaines la vue si heureuse etsi singulière de cette chaine de montagnes, afin qu'ils ne puissent pas manquer l'entrée de l'immense rade que le pied du géant leur indique d’une manière exacte et précise, mieux encore que ne le ferait un phare. |

La joie est sur tous les visages, l'avidité dans tous les regards ; chacun. est debout, curieux, attentif, excepté Petitet Marchais, assis sur la drôme et levant les épaules de pitié, à notre impatience et à nos cris d’admiration. Des nuées de papillons de mille couleurs se jouent parmi les cordages, luttent entre eux de variété. de coquetterie, résistent à la brise de mer qui les repousse, et pénétrent avec nous dans le golfe où ils viennent d'éclore. Ces nouveaux hôtes sont respectés comme les riches oiseaux de la veille, et nous saluons enfin, bord contre bord, cette terre du Brésil, dans laquelle l'Atlantique s’est ouvert un passage comme pour donner asile aux navires qu'elle vient de tourmenter.

Le goulet est bientôt franchi; nous entrons dans la rade : quel ravissant spectacle! Ni la superbe Gênes avec ses palais de marbre et ses jardins suspendus ; ni la riante Naples avec ses eaux limpides, son Vésuve

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