‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 13 sur 90 · NAT NT CE LENS · texte numérisé non relu

NAT NT CE LENS

Le marchand de g

et ses villas si fraiches; ni Venise la riche avec son architecture mauresques, ses coupoles et ses ciselures; ni même le Bosphore avec ses immenses dômes, ses kiosques et ses minarets jusqu'aux nues, n'offrent à l'œil étonné un plus magnifique panorama. A droite, à gauche, devant nous, derrière nous, une nature puissante étale ses coquettes richesses de toute l’année, des arbres d’une hauteur surprenante, des iles Joyeuses, semées pour ainsi dire dans toute l’étendue de cette masse d’eau limpide sur laquelle passent et repassent des myriades de papillons voyageurs, gris, jaunes, rouges, diaprès; un ciel plus haut, peuplé de perroquets criards et d'élégantes perruches, de goëlands et d’essaims nombreux et craintifs d'oiseaux-mouches, qu'on prendrait pour des abeilles s'ils n'étaient trahis par l'or, les émeraudes et les rubis de leur plumage ; et puis des anses dominées par des églises à l'architecture bizarre; de délicieuses habitalions éparses çà et là, à demi voilées en quelque sorte par des plantations de palmistes et les larges parasols des bananiers; et puis encore des milliers de pirogues, allant d’une praya à l'autre, lancées à l’aide de la courte pagaie du nègre esclave, qui hurle

âteaux. (Page 25.)

son chant national pour se donner du courage, vous voyez encore là une immense forêt de mâts et de pavillons de tous les pays du monde, une ville grande et belle, un superbe aqueduc qui la domine et l’alimente; dans le lointain, posées là comme une barrière puissante aux envahissements de l'Atlantique, les montagnes des Orgues avec leurs aiguilles si aiguës et si régulières, qu'on les dirait taillées par la main des hommes. Oh ! tout cela est magnifique, imposant, radieux , tout cela ne peut se décrire, c’est assez de l'admirer.

A pee est-on arrivé dans un pays nouveau que l’on veut tout voir , tout étudier. tout connaitre, les fleuves et leurs richesses cachées, la terre et ses trésors, les hommes et leurs mœurs. On craint de manquer d’air ou de courage, ou de patience : les heures

| volent si vite dans l'étude et la méditation!

| Voici donc le Brésil, terre féconde parmi les plus fécondes du globe; on dirait une nature à part, une nature privilégiée. Pour s'enrichir, la cupidité n’a qu'à fouiller le sol; pour vivre, l'homme n'a qu'à respirer, car la brise de mer, qui souffle le matin, vous donne des forces contre la chaleur du jour; et

le vent de terre, qui a traversé les hautes montagnes de l'intérieur, vous fait vite oublier le soir la température d'une zone écrasante.

Ici nagent trop de poissons dans les rivières, trop d'oiscaux volent à l'air, trop de fruits pèsent sur les arbres, trop d'insectes glissent sous l'herbe. lei les montagnes cachent des pierres précieuses, les ruisseaux roulent des paillettes d’or et de diamants aussi beaux que ceux de Golconde. Au Brésil, point de ces maladies épidémiques ou contagieuses qui déciment les populations, et dont le souvenir seul est un fléau.

Si vous aimez une vie indolente et tranquille, sipour vous le repos est le bonheur, suspendez votre hamac aux troncs écaillés des palmistes, ou cherchez une douce habitation près de la plage frappée par le flot paresseux; mais si vous craignez la monotonie des plaisirs exempts de péripéties, restez chez vous, vieillissez chez vous ; car, au Brésil, chaque matin de la veille ressemble au matin du lendemain; et vous croiriez que le nuage qui passe aujourd'hui sur votre tête est le nuage qui est venu hier vous protéger de son ombre ou vous rafraichir de sa rosée.

Au Brésil, on dirait que cette nature forte et vigoureuse qui pèse sur le sol est la même depuis des sièeles et qu'elle ne se renouvelle jamais. Elle est verte, diaprée, riante : c’est une richesse de tons à décourager toute palette ; c'est un parfum suave; c’est un silence mystérieux qui pénètre l'âme et la pousse à la rèverie; c'est une quiétude qui repose sans énerver; c'est un demi-rève, un demi-réveil; on sent ghsser doucement la vie sur les pores, on aspire l'air, on se laisse mollement aller au repos du sommeil, comme si le jour devenait de la fatigue, et l'on s’assoupit aux sifflements et aux cris aigus des insectes et des colibris, comme à un céleste concert qui ne meurt que longtemps après que le soleil s'est couché sous l'horizon.

Je vous ai parlé, je crois, de l'aquedue qui, partant du pied vierge du Corcovado, descend et serpente de colline en colline, garde fraiche et limpide la source qu'il a reçue à sa naissance, et alimente toute la ville, Cet aqueduc aura aujourd'hui ma première visite, et je vais le suivre dans toutes ses sinuosités.

De loin, on dirait un ouvrage des Romains au temps de leur grandeur; mais, en se dépouillant de toute prévention, on n'y voit qu'un travail de patience et d'utilité publique : le courant d'eau arrive à une colline voisine, à l’aide d'un double aquedue où lon compte quarante-deux arcades à l'étage supérieur , et qui offre un aspect assez monumental. Du pied du couvent de Sainte-Thérèse jusqu'aux flancs déblayés du Corcovado, c’est un mur de briques et de grosses pierres bien cimentées, long d'une lieue et demie, haut de quatre à cinq pieds, lié par une votte à un autre mur parallèle, le tout servant de rigole au courant d’eau. De temps à autre, de petits jours carrés sont pratiqués sur les parois, et à chaque cent pas de distance un petit bassin latéral, où l'eau tombe par un tuyau de plomb, a été creusé pour les besoins des piétons et des voyageurs. Pour qui s'est fait une juste idée des mœurs paresseuses des Brésiliens, cet aqueduc estune œuvre grandiose qui fait l'eloge du prince sous lequel il a été bâti.

Après deux heures de marche à travers les sites les plus bizarres et les plus pittoresques, J'atteignis l'extrémité de la bâtisse, et je me reposai quelques instants sous un magnifique bertholletiia ombrageant la nappe d'eau qui, s’échappant de la végétation puissante où elle était prisonnière, coule en Hberté sur un tuf dur et poli, où les eurieux ont habitude de

faire halte avant de gravir le Corcovado. Le paysage

offre ici, plus encore que partout ailleurs, un de ces

panoramas fantastiques que Claude Lorrain avait soupconnés, mais que Martin, ce peintre de l’espace,

a si admirablement poétisés. F

Au Brésil, il ne faut point aimer les arts, si l'on ne veut à chaque instant être dévoré des regrets de sa propre impuissance. Gudin, Isabey, Roqueplan, Dupré, Cabat, briseraient leur palette de honte et de désespoir,

La journée était avancée, et, au lieu de m’enfoncer dans celte masse informe el compacte de verdure qui me dominait, je me décidai à renvoyer au lendemain

| la course instructive que j'avais projetée, et, descendant de coteau en coteau, je repris la direction de la ville à travers champs et plantations de caféiers, de bananiers et d’orangers. Je vous l'ai dit, le Brésil est un immense jardin.

À peine avais-je marché pendant une demi-heure, que je me trouvai comme enfermé dans un enclos, | au milieu duquel était bâtie une pelile maisonnelte | peinte en vert, et entourée d'un treillage au travers duquel serpentaient des fleurs, riches de couleurs éblouissantes. J'avais soif; je m'avançai vers la porte | d’entrée, et j'appelai; personne ne me répondant, je supposai que le maitre de l'habitation serait assez poli pour me pardonner mon inäiscrétion; je mis le doigt sur le loquet et j'ouvris.

Quel ne fut pas mon étonnement! Un magnifique portrait à l'huile enrichi d'un beau cadre arrêta mes regards. C'était celui d'un général français, dont l’uniforme était décoré de crachats, de Ja croix d'honneur et de plusieurs ordres étrangers; à sa main droite était une lettre cachetée ; sur une table, près de lui, on voyait le plan d’une ville de guerre, d’un port. La figure du vétéran se dessinail fière et calme sur un large rideau de soie verte. L'œilinterrogeait, le front méditait, et la légère contraction qui faisait baisser les deux coins de la bouche annonçait le dédain mêlé à un peu de colère. Dans le lointain pointait la cime vaporeuse de quelques mâts pavoisés.

J'allais appeler encore, quand un vieillard, appuyé sur sa bêche et arrivant du dehors, me frappa sur l'épaule.

— Que voulez-vous ?.…

— Eh quoi! des paroles françaises!

— A la bonne heure, vous êtes Francais aussi?

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