NOUS
— Tête, bras et cœur à la France.
— Quel est ce portrait?
— Ce portrait est celui d'un général lichement calomnié ; il a été aide de camp de l'Empereur et gouverneur dans les deux hémisphères.. Il fut le probe défenseur d’une ville opulente confiée à la garde de son honneur et de sa fidèle épée, que vous voyez là, ronillée, inutile. Ce portrait, gage d'amitié de Napoléon, est celui d'un homme qui a voulu vivre pour protéger la mémoire de l'Empereur ; c’est le général Hogendorp, c'est moi !..
Je serrai fortement la main du soldat et m'assis près de lui sur un canapé d'osier. Dieu! que Pexil change les hommes! Les yeux du brave défenseur de Hambourg étaient à demi éteints ; de profondes rides sillonnaient son front et ses joues amaigries, ses cheveux étaient rares, son teint hàve, brülé. Le malheur n'avait rien épargné, ni l'âme, ni le corps; il avait de la misère dans cette haute charpente qui s'était roidie contre tant d’orages, mais une misère | noble et dignement supportée, Hogendorp était une
de ces ruines graves et solennelles devant lesquelles on ne s'arrête que le front découvert. :
Nous gardàmes quelques intants le silence; lui, pour savoir qui j'étais, moi, pour attendre quelque nouvelle confidence. Cependant, afin de chasser de sa mémoire les douloureuses idées qui semblaient le poursuivre, je lui dis mon nom, la mission dont j'étais chargé, l'heureux hasard qui n'avait conduit chez lui, et je lui demandai un verre d'eau.
— Et de vin aussi, monsieur, si vous voulez : je suis maintenant marchand de vin d’oranges, et charbonnicr. Ils ont dit là-bas que j'avais volé une banque, et à peine ai-je pu solder mon passage jusqu'au Brésil; ils ont publié que je possédais en ce pays des plantations immenses et que je commandais à trois cents nègres, Zinga est mon seul domestique; si vous faites cinquante pas autour de cette maison, bâtie par moi, vous aurez parcouru tout mon domaine; si J'ai sur mes épaules une blouse à peu près neuve, c’est que je lai achetée avec le prix du vin d’ofanges que je fabrique; si j'ai des souliers à mes pieds, c’est que j'apporte du charbon à la ville et que le commerce est l'échange du superflu contre le nécessaire. Demandez-moi done, monsieur, du mauvais vin, des oranges, des bananes, mais ne me demandez pas de pain, le général français n’en a pas aujourd'hui.
Le pauvre exilé avait lu daus mes regards tout l'intérêt qu'il m'inspirait, et m'en remercia comme d'un bienfait. ;
— Vous reverrai-je, monsieur ?
— Oui.
— Consentirez-vous à jeter un coup d'œil sur les mémoires que j'écris?
— De toute mon âme.
— Je vous les confierai, monsieur; votre nom est une garantie de probité, et, de retour en France, vous les publierez si vous le jugez convenable. Ce que Je veux qu'on sache avant tout, c'est que je suis pauvre, malheureux, exilé, près de la tombe; mais que je renaitrais fortet jeune si mon pays avait encore besoin de moi. Adieu, monsieur.
— Non, général, au revoir.
— Au.revoir donc; n'oubliez pas votre promesse, je vous attends. Le jour baisse, voici mon nègre, mon brave Zinga, le seul compagnon de ma vie solitaire. Je ne puis vous offrir un hamac; suivez vite ce sentier, et doublez le pas, car des esclaves pourraient vous arrêter s'ils vous rencontraient loin de la ville.
La nuit me surprit en route; nuit étoilée, rafraichissante, harmonieuse surtout par son silence et ses parfums, réveillée à de courts intervalles par les soupirs à demi voilés de quelques oiseaux de nuit, et le bruissement régulier de la vague qui venait expirer sur le bord.
Il était près d'une heure quand j'arrivai au débarcadère, où nulle pirogue ne stationnait. J'allais m'acheminer vers la rue do Ouvidor pour y chercher un asile, quand la voix glapissante d’un esclave arrêta mes pas. Le malheureux portait dans une petite corbeille une vingtaine de gâteaux; seul et debout à côté de la fontaine élevée en face du Palais-Royal, il poussait vainement son cri, perdu dans le silence. Je m'approchai de lui.
— Que vends-tu là?
.— Des gäteaux. Oh! je serais bien reconnaissant si vous vouliez m'en acheter quatre.
— Pourquoi quatre?
— Parce que si je n’en vends pas quatre encore, je recevrai en rentrant vingt-cinq coups de chicote.
— Mais il est bien tard, et personne ne t’achètera de gâteaux à cette heure-ci.
— Vous êtes compatissant, vous m'en achèterez.
— Et si j'achetais tout ce que tu as là?
— Alors j'aurais trois jours de grâce el je prierais le bon Dieu pour vous.
— Tiens, prie le bon Dieu pour Loi, mange ces gâteaux, et dis à ton maitre que tu les a vendus.
Le pauvre esclave allait vivre trois jours entiers sans craindre le fouet.
Avant de frapper à la porte de l'Hôtel-de-France, où je complais passer la nuit, je me retournai, et J'aperçus dans les ténèbres un objet qui, pareil à un fantôme, semblait suivre mes pas.
— Qui va là? dis-je d'une voix forte.
— C'est moi, bon maitre, me répondit-on, c’est moi; je vous ai suivi, en mangeant les gâteaux : les nègres marrons auraient pu vous attaquer; ils n'auraient tué avant vous.
Et l’on croit qu'il n’y a pas d'égoisme dans la bienfaisance!.….
J'invite les voyageurs sans asile, la nuit, à Rio- Janciro, à se promener le long de la plage ou dans la rue Droite plutôt que d'entrer à l'Hôtel-de-France, On m'y offit pour lit un canapé rude, étroit, sale, dans une vaste pièce, sans papier, sans rideaux, sans moustiquaire, où d’autres canapés attendaient de nouveaux piétons égarès. Grâce à mon apparence aisée et à mes vêtements assez confortables, on jeta sur ma couche une large nappe timbrée des sauces de la journée, et après un salut très-respectueux, on me souhaita une bonne nuit. J'eus tout loisir de penser au général Hogendorp.
Le lendemain, bien fatigué, bien meurtri de cette nuit d'auberge brésilienne, je retournai à bord pour être témoin d'une ridicule cérémonie. Quelques instants après avoir mouillé dans la rade, un de nos officiers s’élait rendu à terre pour traiter du salut. « Je tirerai sept, neuf, onze ou vingt et un coups de « Canon pour vous saluer, mais à condition que vous « me rendrez ma politesse coup pour coup.» C’est comme si l’on disait, en entrant dans un salon: « Monsieur, je me courberai jusqu’à telle distance du « parquet, si vous me promettez d'en faire autant. » L'usage a consacré des formalités bien frivoles.
Quoi qu'il en soit, nous saluämes de vingt et un coups de canon les forts, la cité royale; mais un de nos matelots nommé Merlino, passant sur les portehaubans en face d'une caronade, fut atteint par une forte gargousse et jeté à l’eau tout mutilé, à demi mort, À l'instant, deux de ses camarades, Astier et Pelit, s’élancèrent dans la mer; le premier, plus leste que son compagnon, saisit Merlino par les cheveux et le ramena à bord ; l'autre, désespéré d’avoir étè prévenu, se donnait de grands coups de poing sur la face et s’adressait à lui-même les épithètes Les plus énergiques. Quant à Merlino, couché dans la batterie, il faisait entendre les plus douloureux gèmissements. Quelques heures après, il avait cessé de vivre; Astier et Pelit burent le soir au repos de son âme. Les dernières paroles de Merlino avaient été une invitation à l’agent-complable de donner une piastre à chacun des deux généreux matelots.
Le lendemain, j'allai chez quelques personnes pour lesquelles j'avais des lettres de recommandation, et je parlai du général Hogendorp. Quel noble cœur! quel brave soldat! quel courage et quelle résignaüon dans l’infortune! disaient tous les Français.
— C'est un fou et un sot, ajouta un noble brésilien.
— Comment cela?
— Croyez-vous, monsieur, qu’on lui a offert un bel emploi dans les armées de notre gracieux souverain, et qu'il a refusé sous le ridic ue prétexte que les deux royaumes pouvant un jour être en guerre, il se verrait forcé de manquer à la reconnaissance ou de ürer l'épée contre son pays?
— En effet, réphquas-Je en haussant les épaules ; c’est un sot et un fou que monsieur ne comprendra jamais.
De la maison de M. Durand, où avait lieu cette conversation, je me rendis à la chapelle royale pour admirer ce chef-d'œuvre dont les Brésiliens ne parlent qu'avec un ridicule enthousiasme. De l'or à la nef, de l’or aux corniches, aux pilastres, au dôme, aux chapiteaux, aux autels, de l'or et des pierreries partout, partout des topazes, des rubis, des diamants, partout d'immenses ric hesses dans le temple d'un Dieu de pauvreté. Il n'ya point de chaises dans cette église. Les hommes se tiennent constamment debout ou à genoux, et les femmes, même les plus élégantes, sont à genoux ou accroupies à terre sur les talons. A chaque côté du maitre-autel de la chapelle royale, sont deux vastes loges d’où le souverain, les princes et les grands dignitaires assistent aux offices divins. Ce jour-là il y avait grande fête, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peme que j'arrivai au centre de l'église. La musique avait quelque chose de grave et de solennel à la fois, et les chants les pus “harmonieux visitaient tous les échos de la nef... Tout à coup de douces voies féminines retentissent, la musique s’est faite en un instant coquette et mondaine; on écoute
comme on écoute dans un concert, Toutes les têtes font face au chœur; de sa place, le prince royal bat la mesure et semble prêt à applaudir ; les princesses le félicitent des yeux et de la main; peu s'en faut que des bravos n'éclatent dans le saint temple.
La musique de cette messe était de don Pedro luimême ; les femmes qui chantaient... c'étaient des castrats. L'un d'eux avait à la boutonniére l’ordre du Christ.
Je sortis de la chapelle royale comme on sort d'un bal.
L'Espagne et le Portugal sont frères pour les cérémonies religieuses ; il ya chez les deux nations un mélange de “dévotion et de fanatisme, le même culte ferventpour des niaiseries, une même confiance dans quiconque est revêtu del habit de prètre, de quêteur, de moine, de capucin, de pèlerin ou de chartreux. Si l’histoire n’était pas là pour l'instruction des peuples, on croirait qu'à Madrid, à Lisbonne et à Rio surtout, la religion a ses plus dignes apôtres, la foi, ses plus intrépides défenseurs. Je vois là, au pied du maitre-autel de cette magnifique chapelle royale, une trentaine de prêtres tout couverts d'or, de soie et de dentelles ; ils s’'agenouillent à un signal convenu, 1ls baisent la terre périodiquement de leurs lèvres rosées, l'église retentit des coups de poing dontilsse frappent la poitrine... Maintenant, voyez- -les dans la rue, courant et papillonnant comme s'ils étaient las du rôle qu'ils viennent de jouer, comme s'ils voulaient se venger de la retenue qui leur a été imposée !
Au Brésil, un moine ou un prêtre a toujours dixhuit ans.