‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 15 sur 90 · RIO-JANEIRO · texte numérisé non relu

RIO-JANEIRO

Le Corcovado — Le Négrier.

Je veux aujourd'hui bien employer les heures au profit de mon cœur et de me curiosité. Le général Hogendorp m'attend peut-être ; je lui ai promis quelques provisions. Le ciel est pur et embaumé, une brise fraiche et rapide chasse devant elle les nuages arrondis comme des flocons de neige. Un nègre ‘est là, à mon service ; un nègre aux robustes épaules, à l'allure intrépide, et pourtant au regard esclave, car il sait qu'il est à moi jusqu'à minuit, qu'on me l’a vendu, Joué pour quelques pièces de monnaie. Il n ignore pas que, s'il refuse de m'obéir, demain son corps, à une plainte de ma bouche, sera zébré de cinquante coups de lanière noueuse. Son maitre el moi avons conclu le traité, il m'a cédé sa marchandise, je puis en disposer.

Oh ! l'esclave noir ne sera pas frappé demain, car Je sais, moi, qu'un noir est un homme.

— Peux-tu porter aisément ce paquet ? lui dis-je avec bonté.

— Moi ! dix comme (

— Alors tu ne te a drRS pas si J'en place deux sur ton dos.

— Moi me plaindre jamais! si moi me plaindre une seule petite fois, moi recevoir cinquante coups de rotin.

— Je n'ai jamais fait donner de coups de rotin à un esclave.

— Vous pas dire vrai.

— Si.

— Alors vous pas Brésilien ?

— Non.

Nègre d'Angole.

— Tant mieux.

Nous nous mimes en route et longeämes l’aqueduc. Mon noir bondissait plutôt qu'il ne courait; sa poitrine large, haletante, brillait et ruisselait sous les

Paris. — Typographie de Ad, Fainé et J. Havard, rue des Saints-Pèros, 19.

premières atteintes du soleil levant, et ses muscles fortement dessinés accusaient une nature puissante et vigoureuse. À mesure que nous perdions de vue les derniers édifices de la ville, mon noir soufflait plus à l'aise, sa démarche prenait un caractère d’indépendance tout à fait en harmonie avec cette végétation tropicale qui nous protégeait de ses vastes parasols, et l'on eût dit qu il germait de généreuses pensées de liberté dans l'âme de cet homme abruti sous le fouet. — Pourquoi ne chantes-tu pas ? lui dis-je.

Notre maître veut rire.

Non, chante.

Je chante dans mor, mais pas en dehors, maitre me l'a défendu ; lui vouloir que nous jamais penser u pays.

— Moi, je te le permets. D'où es-tu ?

— D'Angole.

Y a-t-il longtemps que tu es au Brésil ?

Longtemps, bien longtemps.

Quel âge as-tu ?

Vingt-deux ans.

Voudrais-tu retourner à Angole ?

Trop loin; moi pas nager jusque-là.

T'es-tu vendu volontairement ?

Point; c'est père à moi.

D eebe ?

Oui, un baril d'eau-de-vie tout plein.

Avais-tu une sœur, un frère ?

Oui, une sœur, vendue, avec moi pour dix auncs d’étoffe bleue.

Où est ta sœur ?

Sur les nuages.

Comment cela ?

Je l’ai étrangléc en arrivant,

Une forêt vierge au Brésil

Et Zaë, mon nègre, s’arrèta tout court; ses yeux | rouges étaient immobiles, ses dents craquaient etses doigis se crispaient convulsivement.

— Tu as étranglé ta sœur, m'as-tu dit; pourquoi?

— Je l’aimais, nous allions nous marier ; car frère et sœur se marient à Angole. Quand nous arrivämes au Brésil, on nous sépara. Moi vendu à un homme riche, elle à un moine... Un jour, moi la trouvai à la fontaine, et je vis sur son dos des marques de coups de chicote qu'on lui avait donnés la veille. Moi lui serrai la main et lui demandai si elle était heureuse ; elle me montra ses épaules déchirées. — Demain tu ne souffriras plus. — Le lendemain j'attendis au coin de la rue d’Alfandéga maître à ma sœur. Quatreautres prêtres l'accompagnaient. Moi pas assez fort pour les tuer; aussi J'entrai dans la maison. et sœur à moi ne souffrit plus.

— Mais c’est un meurtre que tu as commis là, et que je peux dénoncer.

— Ça m'est égal, ] “rai rejoindre ma sœur.

Je rassurai l’esclave, et lui fis jurer, avant d'aller

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| plus loin, qu'il ne s’échapperait pas lorsque nous serions arrivés au Corcovado.

— Jele jure, me dit-il en faisant un grand effort sur lui-même ; mais je voulais m'en aller marron; la chicote de mon maitre est trop dure.

— Ainsi tu ne t'échapperas pas ?

— Non.

Je trouvai le général Hogeudorp souffrant, alité ; une fièvre ardente le dévorait, et 1l n'avait que son fidèle Zinga pour veiller à ses besoins et sur sa vie.

— C'est bien, me dit-il, vousavez pensé au pauvre exilé, vous lui avez apporté quelques provisions et les consolations de l'amitié; que le ciel vous en récompense |

— Je vous promets de nouvelles visites, général ; aujourd'hui je ne viens chez vous que comme un oiseau de passage. Le Corcovado est là sur notre tête,

| je vais le gravir pour faire > connaissance avec vos forêts vierges qu'on dit si imposantes.

— C'est unspectacle magique, poursuivit le géné-

ral; c2la se voit, s'étudie, s'admire ; cela ne se décrit pas.

— J'essayerai.

— Apropos, prenez garde aux nègres marrons ; ils sont nombreux sur le Corcovado, audacieux surtout. Mais vous avez de bons pistolets, sans doute, faites-les-leur voir ;ils ont grand peur des armes à feu ; le bruit les épouvante plus que la mort. Si j'avais un peu plus de force, je vous accompagnerais ; nous plongerions nos regards vers cet horizon oriental derrière lequel est une patrie absente ; et peut-être quelque douce émanation du pays natal raviveraitelle mon énergie prête à s'étendre. Allez donc seul, mon ami, je vous attends au retour.

Zaë voulut m'accompagner, je le lui défendis, ‘dans la crainte que les $olitudes que j'allais parcourir ne fissent renaître en lui cette soif d'indépendance dont nul homme nest jamais déshérité. Zaëé me bouda, mais il obéit ; je le recommandai à Zinga, et je priai le général de leur permettre une petite orgie.

— Soyez tranquille, elle est déjà méditée : ils sont d’Angole tous deux ; ils vont s'enivrer au souvenir de leurs cases de jonc et de leur sauvage Afrique.

Voici enfin une de ces forêts vierges où l’on ne peut, dit-on, pénétrer qu'à l’aide de la hache et de la flamme ! Armons-nous de résolution, et avancons sans regarder en arrière.

La source qui alimente l’aqueduc est là, étendue sur une large roche, polie et brillante : c’est le point de départ, où l’on voit serpenter un sentier assez bien tracé, mais qui s’elface peu à peu, à mesure que l’on gravit les flancs de la montagne. C’est que les tentalives sont fréquentes, et que le péril et la lassitude arrêtent bientôt les explorateurs, maisje voulais voir, et rien au monde ne m'eût forcé à rétrograder. De temps à autre, à l’aide d’une petite hache, je n'ouvrais un chemin plus direct dans cette masse compacte et serrée de feuillages divers, larges, carrés, aigus, ciselés, àpres ou polis, et de branches qui se croisaient, se heurtaient, se confondaient sans qu'on püt deviner, à quel tronc elles étaient attachées. La nuit devenait sombre, et pourtant le soleil, ce large soleil du Brésil, était à peine au tiers de sa course, Sur ma tèle, à mes côtés, des dômes touflus de verdurearrélaient tout rayon au passage ; et depuis des siècles peut-être le sol où mon pied glissait n'avait reflété l'azur du ciel.

J'avancais avec une lenteur désespérante ; les couches immenses des feuilles mortes et à demi pulvérisées qui couyraient le sol s’affaissaient sous mes pas et m'ensevelissaient quelquefois jusqu'à la ceinture.

Harassé, épuisé, j'écoutais alors, immobile et recueilli. Tantôt c'était le cri aigu de la perruche verte et coquette, qui tombait jusqu'à moi des cimes les plusélevées comme pour saluer ma bienvenue ; tantôt c'était la voix plaintive du singe ouistiti, si joli, si propre, si vif, si caressant.. quand il ne vousdéchire pas de ses crocs pointus comme des aiguilles. Maintenant c'est une écorce calcinée, arrachée d'une tête séculaire, se posant un instant sur une arète de palmiste, faisant une troute, glissant le long d’une tige polie et s'arrêtant après mille cascades sur le sol, qu'elle alimente et vivifie. Et tandis que, le regard tourné vers le ciel, vous cherchez à pénétrer ce dôme immense qui vous couvre, un rapide bruissement échappé de vos pieds et se prolongeant au loin vous dit que vous venez de réveiller un serpent effrayé pour la première fois du nouvel ennemi qui le poursuit jusque dans son paisible domaine.

Au surplus, je dis en passant que les voyagéhrs doivent se défier des récits exagérés de certains écrivains dont la plume présente le Brésil comme sillonné par une immense quantité de venimeux reptiles qui, selon eux, rendent si dangereux la promenade et le repos. Il y a sans doute un grand nombre de serpents au Brésil, il y en a même de redoutables ; mais personne n'apu m'assurer ici en avoir vu dont la morsure fût mortelle et qui osassent attaquer l'homme. Quant à moi, quelque fréquentes qu'aient été mes excursions dans les lieux les plus solitaires de cette contrée si puissante, Je dois à la vérité de déclarer, dût en souffrir mon amour-propre, que je n'ai jamais eu à combattre aucun de ces terribles reptiles dont tant de narrateurs m'avaient épouvanté, et qu'il est certaines provinces en France où les vipères sont en plus grand nombre que les serpents au Brésil. J'ajouterai toutefois que des lézards monstrueux peuplent ici toutes les ruines et les masures ; que le nombre en est immense malgré la guerre acharnée qu'on leur déclare, tant leur chair est délicate ; mais leur voisinage, assez peu dangereux, n’en est pas moinsinquiétant pour le repos et la tranquillité, car ils sont d’une familiarité extrème et ne fuient que devant le bruit et le mouvement.

Je continuai ma trouée avec énergie et persévérance ; plus la pente devenait äâpre et rude, plus je me roidissais contre les obstacles ; plus le chaos m'environnait, plus je me plaisais à m'y plonger, impatient du jour que j'étais bien sûr d'atteindre. Cependant, après une heure de luttes ardentes contre les ronces, les troncs raboteux, les flèches des pendanus et les obstacles de toute nature qui surgissaient pour ainsi dire à chaque pas, j'étais près de renoncer à mon entreprise, lorsqu'un incident innattendu vint ranimer mon courage et mes forces. Je crus entendre quelques voix humaines assez près de moi ; j'écoutai attentivement, et je visitai l’amorce de mes pistolets. Le bruit faiblissant peu à peu, je m'armai de résolutionetme dirigeai vers l'endroit d’où il s'était échappé. Une gigantesque liane, née au pied du tronc auquel je m'étais d’abord adossé, serpentant en mille festons et allant couronner le sommet des arbres les plus élevés, favorisa mon entreprise. Je me suspendis à elle et la suivis dans tous ses détours sans mettre pied à lerre, jusqu’à une clairière où plusieurs géants séculaires abattus attestaient les ravages récents de la foudre. Trois dames étaient là debout, immobiles, arrèlées par deux nègres entièrement nus, dont elles semblaient mépriser les gestes et les menaces. Elles me virent et me prièrent de leur venir en aide. À mon aspect, les deux noirs reculèrent et semblèrent attendre le résultat de notre délibération.

A deux mille lieues de son pays et au sein d'une forêt sauvage, une amitié est bientôt faite et consolidée.

Seules ici, Mesdames ?

Absolument seules?

D'où venez-vous ?

— De Rio.

— Et avant ?

— De Paris.

— Par quel hasard dans ces solitudes ?

— Ce n'est pas le hasard, c’est le désir de voir, le besoin de connaitre, d'étudier. Nous avons parcouru l'Europe, nous sommes venues visiter l'Amérique ; l'Afrique et l'Asie auront leur tour: voyager c’est vivre. Et vous, monsieur ?

— Je viens de Paris comme vous ; comme vous, la

VOYAGE AUTOUR

soif des voyages me brûle ; je commence une course autour du monde, l'achèverai-je ?

— C'est l'incertitude qui fait le bonheur; quand le dénoûment est prévu, il n'y a plus d'intérêt dans le drame.

— C'est bien ! Je vous comprends, mais je vous admire.

— Parce que nous sommes femmes, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Toujours, et chez tous les hommes, des préventions et de l'orgueil !

— C'est qu'en général les femmes sont si faibles, si pusillanimes ! j

— Tant mieux si nous sommes une exceplion. Au surplus, monsieur, vous êtes arrivé fort à propos; voici les nègres marrons qui se réunissent en une bande assez nombreuse ; que ferons-nous s'ils nous attaquent ?

— Poursuivons notre route ensemble, sans nous occuper d'eux ; j'ai de bons pistolets.

— Prêtez-moi votre hache.

— Moi j'ai un poignard.

— Ala bonne heure! marchons.

Trois heures après nous étions au sommet de la montagne ; nous planions sur Rio, sur la rade, sur l'Océan, et nous saluions de la main les navires voyageurs, qui, du point élevé où nous étions placés, ressemblaient à des papillons étourdis, égarés dans l'espace.

Cependant les nègres nous avaient accompagnés jusqu’à notre derniére halte, et nous menacaient parfois d’assez près pour nous alarmer. Las de leurs importunités, j'en mis un en joue, et, à l’aspect seul de monpistolet, il tomba à genoux et demanda grâce, tandis que les autres se réfugiaient derrière les plus gros arbres.

— Écoute, lui dis-je, que nous veux-tu ?

— Nous avons faim et froid.

— Tiens, voici ce que nous pouvons te donner, à toi et à tes camarades, prends et va-'en.

Je lui donnai une volaille, une tranche de jambon, un gros morceau de pain blanc, une chemise, un gilet et un caleçon, dont par prudence j'avais chargé mon pelit havresac.

— Oh ! vous un bon maitre Dieu! me dit l’esclave, merei; vous n'avoir rien à craindre.

Il rejoignit ses compagnons, et trois cris éclatants retentirent dans les airs : c’étaient des cris de reconnaissance et de joie.

Une heure après nous nous remimes enroute, conslamment précédés par les noirs, qui cherchaient à nous guider età nous ouvrir un passage facile. Avant que le soleil se fût couché derrière les Orgues, nous avions de nouveau serré la mainau général Hogendorp à quiun verre de bordeaux avait rendu quelques forces. Quant à Zaë, il avait oublié son pays, sa sœur et ses projets de vengeance ; Zinga et lui s'étaient traités en compatriotes, et le vin d'oranges est aussi capiteux que le vin du Roussillon.

— Je ne vous quitterai pas sans vous demander votre nom, dis-je aux trois intrépides voyageuses, en arrivant à Rio.

Dubuisson, me répondit la mère.

Au revoir, monsieur.

Où donc ?

Au Thibet, peut-être.

Une ville régulière et belle, une cité presque européenne, au pied d'une montagne vierge et sauvage, est chose assez curieuse à interroger. Le peintre et le moraliste aiment les contrastes. À Rio, toutes les rues

DU MONDE. 27 sont droites, excepté celle appelée rue Droite. Suisje chargé defouetter tous les ridicules ? Dans la rue do Ouvidor où Grand-Juge, se sont coquettement établies les marchandes de modes parisiennes ; n’estce pas vous dire que la fashion du Brésil en a presque fait une promenade ? — Voici la vaste place do Rocio, sur laquelle est bâtie la salle de spectacle ; je vous parlerai plus tard du théâtre et des pièces qu’on v représente. Au milieu de la place s'élève une potence charmante, à quatre branches, surmontée des armes du royaume, et où les nobles seuls ont le droit d'être étranglés.

L'orgueil à la porte du néant ! le privilége sur le bord de la tombe !

J'aime mieux des images plusriantes, et je poursuis mes investigations. Un homme m'arrète en plein jour par le collet au détour d’une rue, et me demande si Je veux lui faire le plaisir d'accompagner un petit Jésus au ciel.

— Que faut-il faire pour cela?

— Me suivre.

— Je vous suis.

Nous entrâmes dans une maison de belle apparence, et nous montämes à un premier étage. Une centaine de cierges allumés, dans une chambre close, éclairaient une petite figure pâle que deux dames paraient de fleurs, de rubans et de pierres précieuses, tandis qu'une jeune fille lui fardait les joues d'un rose brillant, comme font les acteurs au théâtre, et placait coquettement des mouches sur son front décoloré. Le maitre de la maison vint me baiser la main et me présenta un cierge allumé.

Je m'assis quelques instants au milieu d’un groupe de femmes richement parées et caquetant à voix basse. Bientôt le cortège se mit en marche pour l'église voisine. Après quelques prières, la bière, tou- Jours découverte, fut déposée sur le maitre-autel, et la foule se dispersa. — Je venais d'accompagner un enfant au ciel, bonheur bien grand sans doute, car chez tous les invités à la fête, les yeux étaient secs, et les vêtements mondains. Je fus à coup süûr le plus pieux des assistants. L'argent ouvre ici les caveaux des églises aux cadavres, de sorte que, dans les cérémonies religieuses, les vivants se promènent sur les morts.

Les dames brésiliennes se mettent avec luxe, mais sans grâce, sans élégance; et les rubis, les perles et les diamants dont elles surchargent leurs doigts, leurs oreilles et leurs cheveux, ne contribuent pas mal à rehausser l'éclat de leur teint olivâtre. Dans les rues elles marchent constamment seules, les unes à la suite des autres, à deux pas de distance, comme un vol de grues, tandis que des esclaves proprement vêtus, mais nu-pieds, ferment la marche et protégent le dernier rang. Au moindre obstacle, l’ordre est rompu, et il faut toujours quelques minutes d’intervalle entre le temps du repos et celui du mouvement, car la plus stricte étiquette règne ici à ce sujet dans toutes les familles.

D'autres dames se promènent le soir et une partie de la nuit dans les rues et sur les places publiques de Rio, mais seules cette fois et couvertes des pieds à la tête d’un manteau noir dont elles se drapent à la manière des Arabes avec leur burnous. Est-ce coquetterie? Non, c’est adresse et prévoyance ; car elles sont presque toutes d'une laideur repoussante, et leur langage est parfaitement en harmonie avec leurs mœurs. Vous voyez que l'Europe a son reflet au Brésil, et que les vices sont d'actifs explorateurs. A lio, plus qu'ailleurs, peut-être, la noblesse s’est faite in-

LZ souciante et paresseuse : de là la sottise et l'ignorance! — Dans un salon pérorait une sorte de gran- “esse portant une clef à son habit; je parlai de Camoëns, cette gloire portugaise rivale de tant d’autres gloires. -

— Eh! eh! me répondit le chambellan, votre Napoléon a bien son prix aussi, et ne le cède en rien à notre Camoëns.

Les lettres de recommandation peuvent vous ouvrir ici les maisons de quelques grands personnages ; mais il est rare qu'après une première visite et de banales politesses, vous soyez accueilli de nouveau. On ne fête les étrangers à Rio que tout juste assez pour ne pas leur dire en face que leur présence est importune. Au surplus, modérez vos regrets; rien n'est triste et monotone comme une soirée d'apparat bré-

AVEUGLE

silienne. J'ai hâte d'ajouter que chez M. Marcelino- Gonzalves, l’un des gérants de la banque et grand de première classe, j'ai trouvé une réunion d'hommes instruits et aimables, que le maitre de la maison, actuellement en France. avait faconnés aux mœurs et aux habitudes des grandes cités européennes. Une dame faisait les honneurs de la maison : c’élait une Française, qui voulait, disait-elle, régénérer le Brésil. Jamais vanité féminine n’a été poussée plus loin !

En sortant de chez M. Marcelino-Gonzalves, j'allai chez M. R.... : ses deux jeunes et très-jolies demoiselles, à demi étendues sur une belle natte de Chine, s’essayaient, à l’aide d'un fouet, à frapper telle partie désignée du corps d’un esclave à qui elles avaient ordonné une parfaite immobilité. Ce malheureux avait les joues et les reins déchirés, sanguinolents, et n'o-

...Une jeune fille lui fardait les joues d’un rose brillant. (Page 27.)

sait pousser un seul cri de douleur. J'allais témoigner aux deux gracieuses personnes tout le mépris et toute l'horreur que m'inspirait une telle conduite, lorsque le père, en entrant, fit entendre de sévères paroles, et me pria d'oublier ce qu'il appelait la legèreté de ses enfants.

Peu s’en faut que le nom de ces demoiselles n'échappe de ma plume ; elles s'appellent Rovira…

Au Brésil, les femmes surtout traitent les noirs avec la plus épouvantable brutalité, et s'éloignent d'eux comme d'une bête venimeuse.

Voici le Palais-Royal en face du débarcadère. Il n’y a pas de maison dans la rue de Richelieu qui n'ait une plus belle apparence.

Voici les équipages du roi, des princes et des ministres, trainés par des mules : nos fiacres ont une allure plus élégante et une forme plus coquette. Il y a trois siècles entre le Brésil et l'Europe, et cependant si vous voyiez les carosses et les harnais des grandes cérémonies, peut-être modifieriez-vous votre opinion; les arts et le luxe de France et d'Angleterre

ont franchi l'Atlantique, et sont venus jusqu'ici proclamer leur puissance dominatrice.

La siesta espagnole est en grande faveur au Brésil. En plein jour les étrangers, les commis et les noirs seuls parcourent la cité assoupie.

J'entrai hier, par hasard, dans une vaste salle attenante à une église et à un hôpital, espèce de morgue où la police fait transporter chaque matin les cadavres trouvés la nuit dans les rues ou sur la plage. — « Il n'y a personne, dit en sortant un Brésilien à une dame qu'il accompagnait. » — Moi j'y vis trois cadavres de nègre. L'un avait recu un coup de couteau au bas-ventre ; l’autre était percé à la poitrine de quatre coups de stylet; le troisième avait le front brisé par quelque marteau ou bâton noueux. Personne n’était là, avait dit le Brésilien ! les noirs ne comptent pour rien ici; et le meurtrier d'un noir dort tranquille.

En sortant de là je passai en face d’une maison sombre et isolée, autour de laquelle plusieurs soldats montaient la garde. On m'appela, moi étranger, en m'honorant de l'épithète d’altesse, et une voix

rauque me demanda l'aumône à travers une double grille de fer. Je vis en même temps une petite ficelle qui descendait presque jusqu'à terre une bourse de cuir. J’allai y déposer quelques pièces de monnaie ; mais je ne savais pas qu’il fallait tirer la ficelle pour prévenir les malheureux que l'aumône était faite. Aussi qu’arriva-t-il ? Un des soldats du poste s’approcha de la bourse, la visita, en retira une partie de mon offrande, et donna le signal convenu. La bourse remonta délestée. Indigné, je voulus défendre les droits du malheur et réclamer pour lui. — Au large ! me dit la sentinelle ; au large! on ne s'approche pas ainsi deux fois de suite de la prison. — J'avais fait, sans le savoir, la charité à des voleurs.

Près delà, surveillés et accroupis, plusieurs esclaves attendaient que leur tour arrivât. On frappait à coups redoublés de chicote les noirs amarrés les uns après

les autres à un poteau : le sang coulait dans un fossé creusé à cet usage. Au surplus, les bourreaux lassés se succédaient comme les victimes. J’étais sans puissance contre ces châtiments ordonnés par des maitres assez humains pour ne pas les infliger euxmêmes. Aussi n’éloignai-je bien vite et la douleur dans l'âme.

Dès que la civilisation fait une trouée quelque part, on est toujours sûr de voir couler autour d'elle des larmes et du sang.

Mais je vous parle depuis assez longtemps de maitres et d'esclaves, de victimes et de bourreaux, et je ne vous ai pas dit encore d’où et comment venaient chez les peuples civilisés ces hommes au front d'ébène et aux cheveux crépus, faits exprès, sans doute, pour creuser la terre et mourir sous le fouet. Ecoutez, écoutez.

Je vous dirai bien des choses à ce sujet, car je viens de visiter dans ses plus petits détails un de ces effrayants et lugubres tombeaux où ont retenti tant de douleurs et succombé tant de courages. Oh! c’est horrible à voir, cela est cruel à l'âme, cela précipite et glace le sang au cœur.

Jugez des äutres navires par celui-ci, vaisseau de luxe, m'avait-on dit; jugez aussi des autres capitaines par celui que j'ai entendu, capitaine généreux et compatissant, selon le portrait flatteur qu'on n’en avait fait. C’est un trois-mâts de 350 tonneaux, gros, lourd, large, sale, puant ; ses cordages sont mal tenus, ses mâts bariolés de mille couleurs ; son pont boueux et marqueté de petits bouts de cigares éteints et de débris de manœuvres, d’avirons et de voiles. Il y a là quatre caronades sur chaque bord, et entre les caronades sèchent au soleil des nattes jaunes où se dessinent de larges plaques de sang, et sur lesquelles sont encore adhérents des cheveux noirs et crépus. Un pavillon royal flotte à l’arrière et dit à tous les peuples que le navire vogue sous la haute protection d’un trône.

On me fit les honneurs du bord et l’on m invita à descendre. Le faux-pont est bas et sans air, raboteux

aux pieds et menaçant pour la tête : car de gros pi-

tons et de forts anneaux de fer sont fixés aux courbes par de solides vis à écrous qui heurtent le front avec violence. Là dorment, roulés dans de fétides couvertures de laine ou suspendus dans des hamacs noirs et déchirés, quinze ou vingt matelots, écume des vagabonds et des malfaiteurs de tous les pays du globe. L’atmosphère pèse sur la poitrine dans ce faux-pont de malheur; et cependant, c’est là le lieu

| de repos, la chambre de luxe, le boudoir du bord, la

salle des galas, l'asile mystérieux des débauches, alors que les marchés conclus à la côte d'Angole ont

| donné au capitaine quelques jeunes filles en échange q J ë

d’une étoffe, d’un baril d’eau-de-vie ou de plusieurs centaines de cigares.

À fond de cale tout est rangé, symétrique, arrimé avec soin: c’est un ordre méticuleux qui fait l'éloge du décorateur et de l'architecte. Une énorme barre de fer, bien et solidement fixée aux côtes et bordages du navire, a reçu des anneaux parfaitement commodes pour retenir captif le pied d’un esclave. Celui-ci a la faculté de se lever, de s'asseoir, de se coucher sur des caisses et des tonneaux; il peut, sans trop d'efforts, se tourner à dioite, à gauche, parler et prêter

30 SOUVENIRS secours à son voisin, sans que le maitre se fâche, À la vérité, il ne fait pas jour dans le cachot et l'air y est mortel ; mais à quoi bon l'air et le jour à des poitrines robustes, à des yeux de lynx qui percent les ténèbres les plus épaisses? Et puis, qu'est-ce que l'air, le jour, le ciel, l'horizon, les étoiles au firmament, un large soleil qui réchauffe? C'est le luxe de la vie; tous les hommes sont-ils donc faits pour en jouir ? Et d’ailleurs, sont-ce des hommes ces infortunés que vous avez rivés là, à ces anneaux de fer, à ces barres de fer? Non, sans doute, ce sont des bêtes fauves, des chacals arrachés à leurs steppes sauvages pour venir peupler et enrichir une terre civilisée et bienfaisante. C'est bonne et sainte justice, n'est-ce pas, que de les enchainer, de les mutiler, de les broyer !.…. 5

Une ou deux fois par heure le capitaine ou le second du navire, le maître ou le contre-maitre, armé d'une lanière longue et noueuse, descend dans l'égout et fait l'inspection des fers. S'il s'aperçoit d'un effort tenté ou seulement s'il le soupcenne, l'air siffle, et les jambes, les cuisses et le dos nus du coupable sont zébrés de rubans rouges d’où le sang coule à flots sur le voisin. L'opération achevée, et à un signal donné, des chants nationaux se font entendre comme un concert de loups affamés; malheur alors à qui n'enfle pas sa poitrine pour hurler sa joie et son bonheur !

Ainsi se font les mœurs, ainsi se dresse la domination et se courbe l'esclavage.

Mais l'heure du repas vient de sonner, et tout nègres et tout esclaves qu’ils sont, il faut bien que ces malheureux mangent et vivent. Je dis plus, il faut qu'ils mangent beaucoup; car ils ont besoin de beaucoup de forces pour tant de tortures. — Aussi les maitres l'ont-ils compris à merveille, et vous les voyez, pleins d’une tendresse toute généreuse et compatissante, donner une poignée de farine de manioe, et présenter à chaque lèvre brûlante un énorme baquet contenant une grande quantité d'excellente eau croupie et saumâtre, sur laquelle on se jette avec avidité. C'est tout : la cérémonie a lieu deux fois par jour. Vous voyez done bien que l'humanité n'a pas perdu tous ses droits.

D'UN

AVEUGLE

Au surplus, chaque esclave, à tour de rôle, a la permission de monter sur le pont. Il se promène entre deux matelots, et il voit tout à son aise ce ciel pur et bleu qui favorise la traversée, ces eaux limpides et phosphorescentes qui le bercent, cet horizon lointain où s'est effacée sa terre natale, et cet horizon plus rapproché où il va continuer sa vie de repos et de bonheur. -

Je vous ai dit que l'inspection à fond de cale se faisait une fois par heure, et plus souvent encore. Dès qu'un râle dit au maitre que l’agonie et les tortures ont saisi un passager, on le déferre, on lui roue une corde autour des reins, on le hisse à l’aide d’une poulie, on le laisse tomber sur le pont, et on l’étend sur une de ces nattes jaunes dont je vous ai déjà parlè. Ces premiers soins donnés, le roulis promène cà et là le fantôme noir, qui se tord sous la douleur ou se laisse aller insensible au balancement du navire. Alors le matelot qui le trouve sous ses pas le pousse du pied, et le remet à sa première place. — Un quart d'heure après, tout l'équipage attentif, penché sur l’abime regarde en sifflant comment le requin saisit sa proie, et combien il lui faut de minutes pour mâcher et avaler un homme... La mer, vous le voyez, a ses distractions et ses jours de fête.

Mais d’autres incidents, plus dramatiques encore, ont lieu pendant les longues traversées ; il arrive parfois qu'un navire de guerre, en chasse des négriers, met le cap, toutes voiles dehors, sur un de ces bâtiments de damnés contre lesquels le ciel n’a pas assez de foudres! Qu'arrive-t-il alors? le capitaine aux abois, s’il est vaincu dans sa marche, fait hisser des tonneaux sur le pont, les emplit d'esclaves, les ferme et les jette aux flots. C’est un amusement comme un autre,

Puis, en arrivant dans le port, le capitaine va voir l'armateur.

— Eh bien?

— On m'a donné chasse, j'ai été forcé de me délester.

— Allons, préparez-vous à repartir au premier vent favorable ; la place manque de marchandise,

RIO-JANEIRO Bibliothèque. — Esclaves. — Détails.

A Rio-Janeiro, ilya une bibliothèque royale, grande, belle, et enrichie des meilleurs ouvrages littéraires, scientifiques et philosophiques des nations civilisées. J'ai eu toutes les peines du monde à me la faire indiquer, car elle est parfaitement déserte et inconnue des Brésiliens, Je l'ai visitée deux fois, deux fois je in y suis trouvé seul avec le directeur, jeune moine aux formes polies, mais ne parlant de Montesquieu, de Rousseau, de Montaigne, de Voltaire, de Pascal, de d’Alembert et de Diderot qu'avec le plus profond dégoût. Ce directeur croit beaucoup à l'astrologie et fort peu à l'astronomie : je n'en étais douté.

Dans une salle voisine de la salle publique sont des rayons privilégiés où dorment sans secousses 2,500 volumes à peu près, admirablement reliés et enfermés sous des vitrages élégants.

— Ceci, me dit le moine, c’est la bibliothèque particulière de notre gracieux fils don Miguel, futur souverain du Brésil.

— Vient-il souvent ?

— Jamais.

— Que saura done ce jeune prince ?

— Qu'il est fils de roi.

— C'est peu.

— C’est beaucoup, tant d’autres l'ont oublié !

De la bibliothèque j'allai au musée. Le directeur (car ce mot est à la mode ici comme en Portugal) me fit les honneurs des diverses salles de ce vaste local avec une aménité toute particulière, et étala à mes yeux les richesses confiées à ses soins, avec une Complaisance qui tenait de l’orgueil. Dès que je lui eus fait l'offre de quelques insectes et papillons qui manquaient à sa collection européenne, il m'offrit généreusement en échange un grand nombre d'individus fort rares de ses cartons du Brésil, et se serait offensé si j'avais persisté dans mon refus. le regrette d’avoir oublié le nom de ce savant modeste, auprès duquel les étrangers trouvent une bienveillance honorable et

une conversation exceptionnelle dans ce pays à demi sauvage.

Un institut, fondé sur les mêmes bases que celui de France, devait être créé au Brésil sous la protection spéciale du monarque. Déjà certain nombre de membres étaient nommés, et parmi eux quelques savants et artistes parisiens. L'un, M. Taunay, peintre du plus haut mérite, alla prècher là-bas, comme saint Jean dans le désert, le eulte et l'amour des beauxarts. Découragé et presque honteux de l'inutilité de ses efforts, il se retira bientôt dans les montagnes, au pied de la délicieuse cascade Tijuka, où ses pinceauxactifs et spirituels continuèrent à doter son pays d’un grand nombre de ces piquants paysages et tableaux de genre si estimés des amateurs.

L'autre, sculpteur de talent, artiste par l'âme et le ciseau, termina bientôt dans le dégoût une vie de fatigue et de progrès. Au Brésil, on appréciait ses statues en raison de leur volume et je l'ai vu prèt à briser à coups de maillet un magnifique buste de Camoëns, parce que, fidèle à l'histoire, il avait fait le poête borgne, et qu’on exigeait de lui qu'il lui dessinât les deux yeux en harmonie.

L'institut de Rio n'a jamais tenu de séance, et tout est mort au Brésil pour les hommes de talent qui s’étaient flattés d'y élever une nouvelle religion des lettres, des sciences et des beaux-arts. Les Brésiliens

se distinguer de ses compagnons ! le fouet est là qui sillonne jes flancs et fait voler à l'air des lambeaux de chair noire

Mais, je vous l'ai dit, chacun sait son rôle et le Joue à merveille.

Silence maintenant ; l'affaire va se traiter, le marché se conclure.

— Oh! pst! ici, toi.

Quelque chose se lève ; ce quelque chose, c’est un être

| qui à deux veux, un front, une cervelle, un cœur

ne comprendront-ils donc jamais que dans cette reli-

gion seule est la véritable gloire des nations?

A Rio vous ne trouverez pas une seule collection de tableaux, ni chez les anciens nobles, nichez lesriches seigneurs ; seulement, par ©1 par là, quelques gravures décorent les vastes salons des hôtels ; et quelles gravures, grand Dieu ! Roméo, Paul et Virginie, Cora, Amazil, Atala et Chactas… Tout cela vous fait souvent désirer de quitter la ville et de vous enfouir dans les forêts éternelles qui la circonscrivent.

. Il faut cependant que j'achève ma tâche et que j'é- -

tudie cette capitale, qui pourrait devenir si belle et si florissante. Je n'écris pas des panégyriques, je fais de l'histoire.

Mais si Rio-Janeiro n’est pas une cité où les arts soient en honneur, du moins est-ce une ville spéculative et commerciale, où tout homme arrivant avec des capitaux est recu partout comme s'il venait doter le pays de nouvelles richesses.

Me voici dans la rue où le génie du commerce a planté son caducée dominateur. Elle se nomme Vallongue ; c'est un bazar ouvert à tout le monde, un rendez-vous général de toutes les fortunes, une foire perpétuelle et permanente ; c'est une sorte de place

comme vous et moi. Je me trompe, il n'y a pas de cœur sous celte poitrine ; le reste est au complet.

— Voyez ça. (Cest le maître qui parle.)

— Ce n’est pas mal.

— Marche.

Et ça se met à marcher.

— Cours maintenant.

Et ça court comme un Andalous.

— Lève la tête, agite les membres, trépigne, ris, crie, montre les dents.

— Allons, bravo ! combien?

— Six quadruples.

— J'en donne cinq. A propos, et la petite vérole?

— Il l'a eue ; regardez bien.

En effet, des taches jaunes et luisantes, Jetées cà et là sur le corps noir, attestent le contact d'un pelit fer rouge dont la cicatrice a laissé un petit enfoncement qui trompe l'acheteur inexpérimenté.

— À la bonne heure i voici vos quadruples.

Un nouvel acheteur se présente ; c'est un moine.

— Ho! lève-toi, viens, marche, saute ! absolument comme tout à l'heure.

— Elle est assez bien, elle est jeune, ses dents sont éblouissantes ; mais.

— Monseigneur peut être tranquille, j'en réponds.

— Trois onces, dis-tu? tiens.

— Et votre bénédiction?

— La voilà!

— Chantez, vous autres !

La cascade tombe mugissante, les deux acheteurs

sortent, poussent du pied devant eux leur acquisition.

publique, un forum, un camp, comme vous voudrez

l'appeler; c’est aussi un lieu d'étude et de méditation. Entrez: — La marchandise elle-même crie, prie, chante, hurle pour que vous la remarquiez; elle s’étiquette, elle se fait coquette et belle, alors mème qu'elle est hideuse et sale; elle est lasse du magasin, vos dédains la rendent triste et grave, et si elle n'obtient pas vos préférences, du moins n'échappe-t-elle pas à votre attention.

Là, dans une salle basse, putride, sont fichès dans laterre et dans les murs des bancs noirs et graisseux. Sur ces bancs et sur le sol humide s’assoient, nus, absolument nus, des hommes, des femmes, des enfants, parfois aussi des vieillards, qui attendent l'acheteur. Dès que celui-ci se présente à la porte, et sur un signe du maitre, tout le harem bondit, gesticule, s'agite, se tord, beugle des chants sauvages, et prouve qu'il a des poumons et qu'il comprend à merveille Ja servitude. Malheur à qui ne cherche pas à

Le maitre enferme son or dans une bourse de cuir, et se placesur la porte pour arrêter d'autres chalands au passage: voilà, en miniature, un marché de noirs au Brésil.

Cependant le lendemain vous entrez dans une église, vous trouvez agenouillés devant le maitre-autel deux noirs habillés d’une tunique de mousseline blanche, la ceinture nouée par un ruban rose ou bleu avec des fleurs sur la tête. Un prêtre s’avance, jette quelques gouttes d’eau sur les deux fronts, s’en va en ricanant, et deux hommes sont faits chrétiens... Ce n'est pas plus difficile que cela.

Le pays dont je vous parle est sans contredit le lieu de la terre où les esclaves sont le plus à plaindre, où leurs travaux sont le plus rudes, où les châtiments sont le plus cruels, j'allais dire le plus féroces. Et pourtant Saint-Domingue, la Martinique, Bourbon et l'ile de France ont eu fréquemment leurs jours de révolte, d'incendie et de meurtre. — Au Brésil seul, les esclaves se taisent, immobiles sous la noueuse chicote. Ils ne comprennent pas encore que plus un sol a d’étendue et de déserts, plus il est propre à la révolte, Mais vienne une heure de vengeance, mas qu'il s'échappe un seul cri de haine et de mort d'une poitrine vigoureuse, et le Brésil. comme les autres colonies du monde, aura sa Saint-Barthélemi et ses Vèpres siciliennes.

En attendant, voyez cet homme qui passe là, avec un anneau de fer auquel est adaptée verticalement uné

épée du même métal, le tout serrant assez fortement le cou; c'est un esclave qui a tenté de s'échapper, et que son maître signale ainsi comme vagabond : c'est bien !

En voici un autre dont le visage est entièrement couvert d'un masque de fer où l'on a pratiqué deux trous pour les yeux, et qui est fermé derrière la tête avec un fort cadenas. Le misérable se sentait trop

malheureux, il avalait de la terre et du gravier pour |

en finir avec le fouet ; il expiera sous le fouet cette criminelle tentative de suicide.

Un autre (je l’ai vu, je l’ai entendu), un autre, amarré à une échelle, venait de recevoir cinquante

AVEUGLE

coups de rotin, dont le plus faible avait enlevé la peau. Pas un signe de douleur ne trahit le supplice, pas un cri n’accusa le bras du bourreau. Quand la sentence fut exécutée, le noir étendit les bras, bâilla comme si l’on venait de l’arracher à un tranquille sommeil, et dit en souriant : « Ma foi, je n’ai pas pu dormir. »

En voici un quatrième qui compte à haute voix le nombre de coups qu'il reçoit, et se plait, vers la fin, | à répêter le numéro déjà prononcé, pour prouver qu'il | ne croit pas aux tortures.

Et tous ces hommes sont esclaves !.… Il y a à Rio cent trente mille âmes : les cinq sixiè-

Une vente de nègres. (Page 51.)

mes sont des esclaves vendus : ceux qui les achètent sont des esclaves à vendre.

Un jour, un noble brésilien passait, monté sur son cheval, dans un chemin assez étroit, mais où cependant deux voitures auraient pu aller de front. Un esclave le voyant arriver se gare et se place respectueusement sur le bord de la route.

— Saute le fossé, lui dit le Brésilien.

— Monseigneur a assez de place.

— Je la veux toute ; saute.

— Je me casserai peut-être une cuisse.

— Comment! tu ne veux pas sauter ?

Le grand, le noble, l'homme enfin descend de sa monture et cingle de sa cravache la figure de l'autre, du noir, de l’eselave, de la brute. Furieux, celui-ci applique sur la joue de l'agresseur le plus vigoureux soufflet dont la vengeance ou le mépris ait Jamais |

flétri un lâche ou un insolent. Puis il franchit le fossé et disparait au loin dans un champ de cannes à sucre. Le Brésilien rentre dans son hôtel la mâchoire ensanglantée; le noir retourne au logis de son maitre, dont il était fort aimé, et auquel il raconte que, ayant voulu séparer deux esclaves qui se battaient, il avait recu cette estafilade dont la trace était si profonde.

Aun mois de là, en face du Palais-Royal, un nègre attendait, le baquet sur l’épaule, que son tour arrivât de le remplir d'eau. Deux seigneurs se promenaient sans presque mot dire, selon l'habitude des Brèsiliens.

— Adieu, marquis.

— Au revoir, vicomte.

Quelques instants après, l'un des deux nobles frappa un petit coup sur la porte d'un menuisier.

— Es-tu le maitre de cette maison ?

yoographie de Ad. Lainé, rue des Saints-Pêres, 19.

Par

VOYAGE AUTOUR DU MONDE. Be

— Qui, Votre Seigneurie. ao ’ L, TE n'est pas tout, seigneur : c’est un homme —— Un nègre vient d'entrer chez toi; t'appartient-il1? fidèle, brave; je lui donne mes enfants à garder, et — Est-ce celui qui apportait de l’eau ? je suis tranquille.

— Oui ; sais-tu qu'il est beau et leste? — Je voudrais pourtant l'acheter.

...Deux noirs habillés d’une tunique de mousseline blanche, (Page 51.)

— Jenele-vendrais pas quand vous m'en donneriez — Et si je t'en donnais cent ? cinquante quadruples. — Je ne le vendrais pas.

Chätiment d'un esclave. (Page 32.

— Cent cinquante ? , mais celle que vous m’offrezest heaucoup plusgrande.… — Pas davantage. | j'accepte.

— Alors, trois cents? — Le marché est-il conclu ?

— L'est une fortune contre une autre, seigneur ; | — Conclu.

Ce

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