Livre
Je n'avais ni le temps ni l’éloquence nécessaires pour poursuivre mes investigations, et c'était moins pour leur instruction que pour la mienne que j'interrogeais {ous mes noirs.
Mais il y avait parmi eux un vieillard d’une cinquantaine d'années, qui, à chaque question que j'adressais el à chaque réponse qui m'était faite, haussait dédaigneusement les épaules et souriait de pitié. Je l'appelai pour l'interroger à son tour. Ils’approcha brusquement, s’accroupit, et je remarquai avec surprise que tous les autres noirs s'empressèrent de venir se grouper autour de nous. Dès ce moment je me crus destiné à soutenir une thèse dans les formes, et je commençai l'attaque.
— D'oùes-tu ?
— D'Angole.
— Ya-tal longtemps que tu es à l'Ile de France ?
— Depuis vingtans.
— Tu es catholique ?
— Oui, depuis que j'y suis.
— Et avant qu'étais-tu ?
— Rien.
— Te crois-tu quelque chose à présent ?
— Bien moins.
— Alors pourquoi as-tu changé ?
— Je voudrais bien vous voir sous le fouet! C'est le fouet qui m'a appris qu'il n’y avait qu'un Dieu, et si mon maitre l'avait voulu de la même manière, j'aurais cru qu'il y en avait deux, ou trois, suivant sa volonté.
— Dans ton pays avez-vous un seul Dieu, ou bien y en a-t-il plusieurs ?
— Avant de connaitreles Portugais, nousn'en avions qu'un ; depuis que nous avons su qu'ils n’en avaient qu'un aussi, nous en avons voulu deux.
— Ainsi c'est vous qui faites vos dieux ?
— Oui, chaque fois que les Portugais viennent et nous les brülent, nous abattons de gros arbres et nous en faisons de nouveaux. Nos forêts sont grandes, allez, nous ne manquons jamais de dieux à Angole.
Comme j'allais passer en revue quelques nouvelles croyances, le vieux noir me fit observer que ie soleil allait vite et qu'il fallait se hâter si nous voulions être de retour avant la nuit. Nous nous remimes donc en route, et deux heures après je planais sur une cascade ravissante, dans les tourbillons de laquelle voltigeaient les ailes humides de lélégant paille-enqueue, le plusamoureux des oiseaux. lei encore, pour la vinglième fois depuis mon départ, je regrettai amérement qu'un habile pinceau ne se fût point associé à la faiblesse du mien, car si c'estun vif regret que l'impuissance totale, c'en est un peut-être plus vif encore de gâäter pour ainsi dire une nature si belle et si riche, devant laquelle le cœur est en exlase.
J'étais là dans un désert; la cascade bouillonnait au fond d’une délicieuse vallée, et les noirs qui m'enlouraient me parurent enfin disposés à écouter une lecon. Je quittai donc mes pinceaux et mes calepins ; et, saint Jean improvisé (bien que je m'appelle Jacques), je commencai.
A la fin de la première période, le vieux noir d'Ansole me dit :
— Maitre, le soleil se couche; nous ne pourrons pas arriver aujourd'hui.
Je feignis de ne pas entendre; mais après quelques phrases je fus de nouveau interrompu par la mème voix du nègre, qui savait bien que je parlerais dans le désert.
— N'est-ce pas, dis-je à tous mes disciples, que j'ai le temps de prècher?
AVEUGLE
— Non, répondirent-ils tous à la fois, et j'en fus pour mes frais d'éloquence et mes évangéliques intentions.
A monrelour je dis à M. Pitot mes tentatives et mes efforts auprès de ses esclaves, et il m’assura que lui-même y avait perdu ses soins et ses peines. « Au surplus, ajouta-t-il, dans l’état actuel de nos colonies, il n’est pas aussi impolitique que vous le croyez que nous laissions les noirs dans leur ignorance et leur abrutissement; notre puissance est là. Nous avons besoin d'esclaves ; vouloir apprendre, c’est un pas vers l’affranchissement ; penser, c’est être libre ; l'heure venue, ils diront, comme nous, qu'ils croient d'après eux. Il y a de l'orgueil dans tout corps où réside une âme, et si vous dites à l’esclave que ses chaines sont des fleurs, il les portera sans se plaindre. Souvent ce n’est pas tant la chose qui les blesse que le mot... Allons nous mettre à table. »
Ce fut le vieux noir qui se trouva, par un singulier hasard, placé derrière moi, et le coquin me servait en ricanant et en grommelant quelques paroles que Jentendais à peine. Je suis sûr qu'il se moquait de mon Dieu et de ses dieux d'Angole. À mon coucher, je lui ordonnai de me suivre ; ille fiten murmurant, car il s'attendait sans doute encore à une leçon de morale ; mais je suis un prètre tolérant, et grâce à quelques verres de liqueur que je fis accepter à Boulebouli, il oublia, la nuit, ma religion, la sienne, et ses vingt ans d’esclavage ; moi, je ne voulus rien oublier, et j'écrivis.
— Qu'avez-vous done dit et fait à mes noirs? me demanda M. Pitot, le lendemain : ils sont d'une gaieté bouffonne qui vient de me fort divertir, et je dois vous avouer que les quolibets pleuvent sur vous avec une rare profusion.
— J'ai prèché, voilà tout.
— Non, il ne s'agissait pas de cela entre eux.
— De quoi donc?
— Ne leur avez-vous pas distribué quelques bouteilles de vin à la campagne de M, Piston, en les priant de boire à votre santé ?
— Oui.
— Quelle lourde faute! c'est à leur santé seule qu'ils ont bu, ou plutôt à leur dégradation. Vous croyiez vous montrer généreux, vous n'avez étè que dupe. Obliger ces gens-là, c’est semer sur du granit. C’est pis encore, ils voudront dans l'avenir une faveur pareille à celle que vous leur avez accordée aujourd'hui. Quant à vous, quipartez, vous n'ensubirez pas les conséquences ; mais si l’un de nous était coupable d’une bienfaisance aussi mal placée, nos caves seraient à sec en bien peu de mois. Gracier un noir qui a mérité vingt-cinq coups de rotin, c'est tout ce que nous pouvons et osons nous permettre ; aller au delà serait signer la ruine de la colonie.
— Ils me semblaient pourtant heureux, répliquaije à M. Pitot.
— Oui, ils l'étaient de vous avoir volé.
— ]Is ne volaient pas, je donnais.
— C'est cela: ils ne jugent les autres que d'après eux, et eux, ils volent et ne donnent jamais.
—— Savez-vous quel est le boute-en-train de cette espèce de comédiedont vous êtes le niais? C'est ce vieux nègre d'Angole, que vous avez grisé en rentrant le soir dans votre pavillon. Tenez, venez les voir, cela vous amusera.
— À quoi bon? leur joie finirait, et je veux être dupe jusqu'au bout.
— Vous avez raison, quand le bonheur arrive, il
faut le hien recevoir sous quelque forme qu'il se présente. Vous me convertissez aussi.
J'ai assisté dans une des riches habitations de M. Pitot à la célébration de quelques mariages entre noirs. Je vous assure que la cérémonie ne manque pas d’une certaine dignité ; et si J'étais plus oseur, je vous donnerais là-dessus de piquants détails. Eh! bon Dieu ! ne trouvons-nous pas un brin de ridicule jusque dans nos institutions les plus sérieuses ?
Cependant le jour du départ approchait, et quoique nous oubliassions ici notre patrie par cela même que tout nous la rappelait, 11 fallut bien se préparer au dernier adieu.
Toutefois, quitte envers les noirs de l'ile, dont j'ai esquisse quelques-uns des principaux caractères physiques et moraux, je ne le suis pas envers des eitoyens de Maurice, à qui je dois paver ma dette de reconnaissance. Oh! c'est un bonheur bien doux à l'âme que ces joyeuses promenades au Champ-delars (à l'extrémité duquel s'élève le grave tombeau du général Malartic), alors que le soleil de ses rayons obliques dore les piltoresques cimes du Pouce, des Trois-Mamelles et du Pitterboth. La dame créole est vive, enjouée, rieuse. S'il y a coquetlerie ravissante dans son magique parler et dans son onduleuse démarche, c'est qu'elle n'ignore pas qu'il faut être un peu au-dessus du naturel et du vrai pour arriver au cœur de ces flegmaliques jeunes gens de l'ile que je vous ai déjà fait connaitre; mais elle redevient elleméme, c'est-à-dire à une nature privilégiée, alors qu'elle est avec vous, étranger, qui allez partir et dont elle ne veut garder l'souvenir que comme un agréable passe-temps. — Elle est assez bien faite pour une Européenne ; et celle facon de parler proverbiale vous dit assez que les femmes créoles ont le sentiment de leur supériorité, j'allais écrire de leur perfection.
Aux bals donnés par les opulents planteurs, on serail tenté de se croire dansles magnifiques salons de la Chaussée-d’Antin ; toutes les belles femmes y forment de fraiches guirlandes, tant les riches parures y jettent de vives étincelles..…. Paris est deviné à Maurice.
Mais ce n'est pas seulement par la frivolité de ses