TIMOR
Diély. — Courte explication. — M, Pinto. — Détails, — Mæœnrs. — Boa.
Quand vous ne voudrez pas trouver d'incrédules en ce monde, ne racontez pas, ou plutôt ne dites aux
hommes que ce qu'ils savent, ne leur apprenez rien ; ne leur parlez jamais que des objets qui les entourent,
qui frappent leurs sens, et avec lesquels ils vivent, pour ainsi dire, en famille. Hors de là vous trouverez le doute, le doute railleur, offensant, qui vous force-
Une famille chinoise à Diély. (Page 118.)
rait à mentir, si vous n’aviez le courage de trouver » dans cette persécution même un motif de plus de résolution et de persévérance,
Eh, messieurs! eroyez-vous donc que l’on fait le tour du monde pour ne voir que des maisons alignées, des querelles de ménage, des cafés, des tables d'hôte, des marchands de briquets phosphoriques et des gardes nationaux en grande ou petite tenue ? Non, celui qui voyage et veut étudier ne s'arrête guère en face des tableaux qui lui rappellent le pays qu'il a quitté. Ce qu'il veut, lui, ce qu'il demande aux flots, à la terre, au ciel, ce sont des contrastes, de l’imprévu, du dramatique; et maintenant, pour peu que l'âme du voyageur soit ardente, que son imagination bouillonne, pourvu qu'il ait du cœur au cœur, qu'il envisage les périls et la mort d'un œil tranquille, soyez sûrs qu'il verra ce que d’autres n’ont pas su voir, qu'il décrira ce que d’autres n’ont pas su décrire. Après cela, tant pis pour vous si vous êles sans croyance; il aura fait son devoir, lui : lisez les Mille et une Nuits, et laissez de côté les pages, vraies jus-
qu'à la naïveté, qu'il aura écrites, pour lui d'abord, égoïste qu'il est, et puis encore pour les hommes qui veulent connaitre et s’instruire.
Oh! si je vous disais que j'ai trouvé dans l’intérieur de l'Afrique, au milieu des archipels de tous les océans, au centre de la Nouvelle-Hollande, des préfets loyaux, comme vous en connaissez, des ministres intègres, comme vous n'en connaissez pas, des maires
ui ne savent pas lire, des spéculateurs sans probité,
es fils de famille qui commencent par être dupes et finissent par en fare, des femmes qui se vendent, des hommes qui se louent ; si je vous avais présenté les ridicules et les vices de nos capitales e1 honneur aux antipodes, vous auriez trouvé cela tout naturel, tout logique ; là pourtant eût été le phénomène, l’incroyable, l'absurde et le mensonge. Je connais des gens (vous peut-être qui me lisez) qui vont jusqu’à s'étonner que le soleil des tropiques soit brülant, qui ne
.. Une jeune fille m'apparut, päle, les yeux épars. (Page 119.)
veulent pas que les baleines parcourent les mers, et qui s’indignent que d'énormes montagnes de glace emprisonnent les pôles. Misère humaine !
Non, non, les hommes et les choses, les mœurs et les elimats ne sont pas identiques; j'ai vu ce que je dis avoir vu; je cite des noms propres; mes compagnons de voyage sont à Paris, je les nomme, je rends toute justice à leur courage; je fais ma part quelquefois bien petite dans ces périlleuses excursions : je ne mens pas, j'écris de l’histoire.
Partez, messieurs, allez visiter Timor, Rawack, la Nouvelle-Zélande, la terre d'Endracht, Fitgi, Campbell, le cap Horn.
Et vous saurez ce qu'est le monde, et vous le direz à vos amis; mais n'allez point à Ombay, nul de vous n'en reviendrait.
Et maintenant que j'ai franchement répondu à vos doutes, je poursuis.
Il est impossible d’être plus courtois que les vents, qui se levèrent frais et soutenus, immédiatement après notre retour à bord, et nous empêchèrent de tenir notre parole aux bons et généreux naturels de Bitoka ; ils ne voulurent pas que nous eussions à nous reprocher notre impolitesse à leur égard ; mais de leur côté, les Ombayens, qui sans doute du rivage nous voyaient fuir le détroit maudit, durent se reprocher
amèrement leur tendresse méconnue ou leur bienveillance trompée. Gare maintenant aux navigateurs qui après nous mettront le pied sur ce sol que la mitraille européenne devrait labourer!
C'est que nous apprimes encore à Diély, par le gouverneur lui-même de cette colonie, que toutes les tentatives essayées contre Ombay avaient échoué devant les difficultés redoutables d’un mouillage impossible et d’un débarcadère difficile ; que les cannibales, liguës en masse contre l'ennemi commun, se retiraient dans l’intérieur des terres, sur le sommet des plus rudes montagnes ; que, descendant la nuit avec précaution comme des hyènes affamées, ils guettaient les soldats des avant-postes ; que leurs flèches empoisonnées faisaient de nombreuses victimes, et que, dès qu'ils s'étaient emparés d’un homme, on en trouvait le lendemain sur la plage les restes sanglants et déchirés. — Au surplus, ajouta le sénor Pinto, dès qu'on a quitté leur pays d’enfer, ces farouches Malais, chassés de Timor pour leurs cruautés, rebâtissent en peu de Jours leurs demeures saccagées, se séparent avec des cris frénétiques, deviennent ennemis implacables et se font de village à village une guerre à outrance. Ne dites à personne ici que vous êtes descendus à Ombay; personne ne voudra vous croire, quand on saura que vous n'aviez pour auxiliaires que des fusils,
118 SOUVENIRS des pistolets, des sabres et des gobelets d’escamoteur. De tous vos tours de passe-passe, poursuivit le gouverneur, qui m'adressait la parole, le plus surprenant, monsieur, est de leur avoir escamoté votre cràne et celui de vos amis; ne le tentez pas une seconde fois, vous perdriez la partie.
Si les guerres intérieures que le gouverneur de Koupang faisait à l'empereur Louis avaient enlevé toules les munitions du fort Concordia, il était aisé de voir que Diély vivait en paix avec ses voisins, car la rade retentissait incessamment du bruit du canon que M. José Pinto-Alcoforado-de-Azvedo-e-Souxa faisait gronder dès qu'une de nos embarcations s'approchait de terre. Rien au monde n'est assourdissant comme l'enthousiasme; il voulait que notre arrivée fût une époque mémorable dans les annales de la colonie. Il rajeunit son palais, il appela auprès de lui tous ses officiers, et voulut que les rajahs, ses tributaires, vinssent agrandir le cercle de ses courtisans. C'était une joie expansive, une amitié brûlante quoique née 4e la veille; l'Europe était là, présente au pays qu’il protége de ses armes et de sa sagesse, et il prétendait lèter en notre personne cette Europe entière, dont un des plus glorieux pavillons flottait dans la rade.
C'est à nous féliciter des vents contraires et des calmes ; nous venions pour faire de l'eau, et voilà que les regrets vont escorter notre départ. M. Pinto sait comment on traite les gens de bonne maison.
Diély est plutôt une colonie chinoïse que portugaise; des émigrations nombreuses de Macao et de Canton ont lieu toutes les années; mais malheureusement le sol de Timor est dévorant, et de cruelles maladies appellent incessamment de nouvelles recrues. Depuis que le sénor Pinto était gouverneur, son état-major européen avait élé deux ou trois fois renouvelé; lui seul et un de ses officiers avaient résisté aux atteintes d'une dyssenterie dont les premiers symptômes précèdent la mort de très-peu de jours. C'était l'exil qui avait conduit José Pinto à Diély ; &’était une disgräce imméritée qui l'avait fait chef omnipotent d’un pays si éloigné du sien : eh bien! loin d'en garder une basse rancune à ses juges abusés, en abandonnant au hasard les rênes de sa nouvelle patrie, 1l y exerçait au contraire un pouvoir doux et humain. IL veillait avec activité à la culture des terres ; il traitait ses rajahs avec ‘une bonté toute paternelle, se faisant rendre compte de leurs différends, se jetant au milieu de leurs querelles pour les apaiser, et il était rare que son rôle de conciliateur n’obtint pas les résultats qu'il en attendait. Les guerres des rajahs ontsouvent pour motif des causes futiles qui diviseraient à peine de simples colons. Un buffle volé fera verser des flots de sang, et la moitié d’une peuplade guerrière disparaitra pour venger le rapt d'un cheval. On nous assure que les Malais de cette partie de Timor sont encore plus cruels et plus redoutables que ceux qui obéissent aux Hollandais. Leurs batailles ne cessent que par l’anéantissement de l’un des deux partis ,'et l'usage de ces peuples indomptés veut qu'ils affrontent la mort en poussant des cris au ciel, en dansant et en faisant, au milieu de la mêlée, mille grimaces et contorsions ridicules.
Dès que le gouverneur est instruit des guerres des rajahs, il envoie un de ses officiers aux chefs des partis, et au même instant cessent toutes les hostilités. Des députés sont expédiés des deux armées ; les raisons sont pesées dans la même balance, et l’agresseur condamné, sans appel, à une amende plus ou moins ‘forte, consistant en bestiaux ou en esclaves, dont la dixième partie appartient au gouverneur. Si le rajah condamné refuse de se soumettre à l'arrêt
prononcé contre lui, la force sait l'y contraindre, et au premier signal du sénor Pinto, tous les autres chefs prennent les armes et marchent contre le rebelle.
Nous n'avions pas vu d’ares aux guerriers de Koupang, parce qu'il n’était resté à la ville que les moins intrépides et les plus maladroïts des Malais. Mais à Diély, nous trouvämes ces arcs redoutables dans les mains de presque tous les naturels. Ils sont absolument pareils à ceux d'Ombay, quoique faconnés avec moins de goût et d'élégance. Au surplus, les archers de Diély sont d'une adresse peu commune, et dans les Jeux que M. Pinto fit exécuter pour satisfaire notre curiosité, un des jouteurs, à plus de soixante pas, perca à deux reprises différentes une orange suspendue à un arbre. La sagaie durcie au feu devient dans la mêlée une arme meurtrière sur des membres privés de vêtements : c'est un bien curieux spectacle que de voir l’agresseur passer le trait de la main gauche à la main droite, en faisant en avant deux ou trois pas, comme pour prendre de l'élan et se donner de la grâce, puis le lancer avec la rapidité d’une pierre qui s'échappe de la fronde. Mais ce qui est merveilleux, €e qui tient du prodige, c’est la dextérité de l'adversaire à éviter le dard par un mouvement rapide à droite ou à gauche, et à le saisir de la main au passage, alors qu'il rase sa poitrine. Ombay se reflète sur Diély, et quoi qu'en dise le sénor Pinto, je ne crois guère à la bonne harmonie qu'il m'assurait régner entre les peuplades guerrières qu'il avait mission de gouverner. Ce n’est pas aux jours de paix que lon apprend si bien à se servir de ces terribles armes.
Ce qu'il y a de vrai pourtant, c’est que la physionomie des Timoriens de cette partie de l’île, quoique aussi belle, aussi martiale que celles des hommes de Koupang, a quelque chose de moins sauvage, de moins farouche ; et que, loin de nous fuir, les soldats composant la garnison de Diély se plaisaient avec nous, nous recherchaïent et semblaient beaucoup s'amuser de notre langage, de nos manières toutes frivoles et de notre costume si lourd et si hostile à la liberté des mouvements.
J'ai demandé à M. Pinto s'il eroyait à l’anthropophagie des naturels de l'intérieur.
— Croyez-y vous-même aussi, me répondit-il; à Timor tous les guerriers sont plus ou moins anthropophages, mais seulement dans la chaleur du combat ou dans la soif de la vengeance.
— Avez-vous essayé d’arracher des mœurs cet épouvantable usage?
— J'ai promis cinq roupies pour chaque prisonnier vivant, et pas un guerrier n'a tenu à gagner la récompense.
— Mais les menaces?
— Ils ont leurs forêts impénétrables.
— Les chätiments?
— Allez les chercher dans leurs montagnes inaccessibles. |
— Pourquoi ne pas tenter de terribles exemples?
— Ici l'exemple ne corrige personne; il faudrait châtier l'enfance, la faire vivre sous un autre ciel, lui donner un nouveau sol à fouler, infiltrer peut-être dans ses veines un sang plus pur, el ce ne sont ni quelques années de civilisation ni les faibles ressources accordées par la métropole qui peuvent modifier les usages d’un peuple aussi éminemment turbulent et farouche. Voyez, je leur offre gratis des terrains à cultiver; je leur propose des ouvriers pour les aider à se construire des demeures saines et commodes : ch
VOYAGE AUTOUR DU
bien! nul d’entre eux n'accepte, nul ne veut de ma protection à ce prix : les déserts vont mieux à leur allure d'indépendance et de domination. Ils cherchent des rochers secs et tristes, des bois silencieux, un ciel d’airain, les menaces des volcans, le sifflement des vents et le roulement du tonnerre. Un vrai Malais, dans nos cités européennes, mourrait étouffé, car il va là surtout où on lui a défendu d’aller.
— Punissez-vous de mort un criminel?
— Oui, quelquefois, quoique je sache qu'on ne lose pas à Koupang. ;
— Ces exécutions sont-elles publiques ?
— Souvent, et je me hâte d'ajouter que je ne manque pas malheureusement de bourreaux, car tous les témoins de cette scène lugubre se disputent l'horrible plaisir de trancher une tèle. |
— Ne craignez-vous pas pour vous un assassinat après ces sanglantes tragédies ?
— Non, l'on maime, l’on aadore ici; j'y suis l’objet d'un culte particulier, et, en vérité, je ne sais pourquoi, puisque les naturels ne veulent que la moitié des bienfaits que je leur offre. Certes, je fais tout le bien que je peux; mais, Comme on n'a à Diély que des notions imparfaites sur le bien et le mal tels qu'on les comprend en Europe, vous concevez que leur haine naït parfois d’un bienfait et leur amitié d'une proscription. Allez, c'est une rude tâche que de commander à ces hommes de fer qui m’entourent. Je suis venu à Diély frappè par un jugement inique; ma seule vengeance sera la paix d’une colonie que tous mes prédécesseurs ont vainement cherché à obtenir. Quant à mon successeur, quelque belle que je lui aie fait la route, l'avenir nous dira ce que deviendra Diély après mon départ ou à ma mort.
La ville est située sur une petite plaine riante, au pied de hautes montagnes boisées, séjour continueldes orages. Sa rade n'est point aussi vaste ni aussi sûre que celle de Koupang, mais l'ile Cambi d’un côté et le cap Lif de l’autre la garantissent assez bien des vents les plus constants. Une jetée naturelle et presque à fleur d’eau s’avance à plus d’un quart de lieue au large, et il me semble qu'à très-peu de frais on pourrait y construire un môle auquel les navires auraient la facilité de s'amarrer. Du reste, la mer n'y est jamais bien haute, le fond en est bon, et le mouillage sûr et agréable.
Exceptèle palais du gouverneur et une église dédiée à saint Antoine, on chercherait en vain un édifice à Diély. Toutes les maisons, basses et bâties en arêtes de latanier, à cause des fréquents tremblements de terre, sont entourées d’enclos, de sorte qu'on ne peut les apercevoir que lorsqu'on est vis-à-vis de la porte d'entrée. Sous ce rapport, Diély est encore inférieur à Koupang, où du moins le quartier chinois offre l’aspect d’un pays à demi civilisé.
La ville est défendue par deux petits forts assez réguliers et une palissade à hauteur d'homme où sont placées, de distance en distance et à côté des corps de garde, de jolies chapelles fort bien ornées. Mais la plus grande force de la colonie est dans l'amour des sujets pour le gouverneur.
Il existe presque au sortir de la ville divers sentiers qu'on ne peut parcourir sans s’exposer de la part des naturels au danger d’être massacré, et rien cependant n'annonce que ces sentiers soient pamali (sacrés).
. Un jour que, dans une de mes promenades du ma- Un, j'allais franchir un de ces chemins révérés où l'ombre descend fraiche du haut des larges rimas, je vis mon guide effrayé accourir et me supplier avec des larmes de ne pas aller plus loin, si je ne voulais
à l'instant mème avoir la tête tranchée. Je m'amusai un peu de ses fraveurs et de ses menaces, et comme je me disposais à continuer ma route en lui ordonnant de me suivre, le Malais se jeta à mes genoux et implora ma pitié. Je me laissai attendrir, je pris un autre chemin, et le pauvre homme me {émoigna sa reconnaissance par des gestes, des grimaces et de: contorsions qui me divertirent beaucoup. Lei la joie ressemble à la douleur comme si elles étaient enfants de la même mère.
À mon retour à la ville, je pris des informations sur le petit incident des chemins pamali; le gouverneur m'assura qu'il les respectait lui-même, et que si J'avais voulu suivre celui où l’on m'avai! prié de ne point entrer, le naturel qui me conduisait eût été à coup sûr victime de ma persévérance el massacré sans pitié par ceux qui l'auraient vu. Du reste, je ne ne courais, d’après lui, aucun danger, et le Timorien n'avait cherché à n'effrayer que pour sauver sa tête. Le motif était assez puissant, je pense, et je me félilicite fort d’avoir cédé aux ferventes prières qui m’avaient été adressées.
Dans une de mes fréquentes excursions aux environs de Diély, je poussai mes recherches tellement loin, que je me vis forcé d'aller demander l'hospitalité et de frapper à la porte d'une habitation située sur un monticule à la lisière d’un bois qui s’éteñdait au loin sur des mornes sauvages et dans une vaste plaine au bord de la mer : c’était celle d’un Chinois déserteur de Koupang, où plutôt chassé pour ses méfaits, comme je l’appris plus tard de M. Pinto. Il ne parlait que sa langue naturelle; moi, je n’en savais pas une syllabe : vous comprenez si ma position était erbarrassante. Au premier regard que Je lançai sur lui, je reconnus qu'il avait peur et qu'il me soupçonnait d’être un émissaire secret expédié par M. Hazaart pour le saisir et le ramener à Koupang ; mais je le rassurai et j'essayai de lui faire comprendre qu'il me fallait un gite pour la nuit. Il parut fort embarrassé et très-contrarié de la nécessité où je le mettais; il me donna à entendre qu'il était seul et qu'il n'avait point de couche à n'offrir, puisque qu'il n’en possédait qu'une seule.
A peine eut-il achevé ses grimaces peu persuasives que, dans la pièce voisine de celle où nous nous trouvions, retentit une toux assez violente. Aussitôt, d'un geste courroucé et d’un mouvement de tête qui ex primait à merveille le mépris, je témoignai au Chinois combien j'étais blessé de son.mensonge; et oubliant qu'il ne pouvait me comprendre, j'articulai très-clairement :
— Il me faut une natte et de la lumière !
À ces paroles brèves et hautes, un frôlement se fit entendre à mes côtès, comme des roseaux qui courent sur des roseaux ; une partie du mur en bambou s'ouvrit, une croisée se dessina, et, encadrée dans cette bordure élégante et bizarre, n'apparut, les cheveux épars, une jeune fille pàle, couverte à demi d'une tunique blanche et la main droite en ayant, comme pour se garantir d'un danger imprévu. Ses petits yeux vifs me regardaient avec une attention mêlée d'effroi; sa bouche entr’ouverte me montrait les plus jolies dents du monde et essayait de sourire comme pour calmer ma colère.
J'étais en extase, car je croyais voir là une de ces suaves apparitions fantastiques que vous caressez dans vos rêves quand vous vous êtes endormiheureux du bonheur de la veille et plein d'espérance pour le lendemain. Sur un mouvement rapide du Ghinoïs, la cloison allait se refermer; mais je m'élançai et j'ar-
190 VOYAGE rêtai fortement le volet, cer je tenais à savoir aussi comment était faite et meublée la chambre à coucher d’une jeune Chinoise; et si les devoirs de l'hospitalité, auxquels je manquais déjà légèrement, m'imposaient l'obligation de ne pas y pénétrer, la précieuse ouverture par où plongeaient ines regards me permettait au moins de fouiller dans ce réduit mystérieux qu'on m interdisail. À ma place, n’en auriez-vous pas fait autant?
Le lit sur lequel reposait la jeune fille était bas, sans matelas, recouvert d'une fine natte de Manille qui tombait drapée des deux côtés; à chaque angle de la couche se dressait un dragon de quatre ou cinq pouces de haut, peint en noir et ayant des yeux d'émaul, ouvrant de larges ailes bariolées de vert, de jaune et de rouge; un cerceau en tige de bambou coupée en deux partait de la tête et aboutissait au sol, formant une courbe à deux pieds et demi ou trois de la natte supérieure ; sur cette courbe une autre natte plus fine encore, servant sans doute de moustiquaire, était roulée et relevée en ce moment. A côté du lit se voyait un petit meuble de porcelaine blanche et bleue, à deux anses, posé sur une sorte de guéridon fort élégant et orné de dessins grotesques et érotiques; à terre de petits souliers, plus loin une sorte de tabouret admirablement faconné, des peisnes de forme originale, des boules, un long bâton d'ivoire, terminé par une main à demi fermée, en ivoire aussi, servant à gratter les diverses parties du corps où les doigts ne peuvent que difficilement atteindre, et une lrentaine au moins de baguettes de bois de sandal, dont quelques-unes étaient à demi consumées ; deux tables, un buffet, six chaises, un paravent et six tableaux représentant des sujets d’une moralité fort équivoque, le tout d’une forme gracieuse et travaillé avec beaucoup de goût, d'art et de patience, comiposaient le reste de l'ameublement.
Mon inspection achevée, je ne parus pas satisfait, et je témoignai le désir et la volonté de pénétrer dans cette pièce; mais le (hinois, qui était resté immobile de peur, accroupi sur le plancher, me fit entendre que la jeune fille était malade et que l’émotion qu'elle éprouverait ne pourrait que nuire à sa santé. En dépit de cette prière, que je compris à merveille, j'allais passer outre et braver la consigne, quand mon drôle, qui tenait à me convaincre, me présenta un petit are tendu à l'aide d’une corde de guitare et m'invita à m'assurer de la vérité de son assertion. Pour le coup ma pénétration se trouva en défaut, et je le lui fis comprendre ; mais le coquin, adressant deux ou trois paroles à la jeune fille appuyée sur ses deux mains, celle-ci tendit le bras. Le Chinois appliqua alors une des extrémités de la corde de l'arc sur l'artère de la prétendue malade, posa l'index sur l'autre extrémité et parut compter les pulsations ; moi alors j'essayai de l'instrument chinois et ne sentis aucune vibration, soit qu'en effet mon doigt füt insensible à l'expérience, soit que mes distractions fussent nuisibles à l'épreuve. Nul doute que la jalousie des Chinois ne leur ait inspiré cet instrument à l'aide duquel ils garantissent leurs femmes des attouchements si fréquents et si pleins de mansuétude dont la médecine use chez nous avec une si pieuse circonspection. Mais ce qui est plus positif encore, c'est que l'arc dont je parle suffit aux habitants de ce pays pour déterminer d’une manière précise le degré de fièvre d’un malade, et une seule des trente expériences que j'ai tentées à Diély a donné tort à la science du lettré soumis à mes investigations. }
Cependant la nuit était sombre; nul chemin prati-
qué ne pouvat me guider jusqu'à Koupang, et qucique J'eusse achevé à peu près toutes mes observations morales, je résolus de m'installer, sans autre forme de procès, chez Hac-Ping, mon honnête Chinois, en lui faisant comprendre que je solderais ma malvenue.i Bien lui en prit de ne pas me refuser, car j'étais dé-, cidé, en cas de résistance ou de refus, à rester gratis et à le mettre à la porte. Un conquérant n’en use pas avec moins de cérémonie. Un double intérêt, celui de ma conservation et celui de ma curiosité, me dicta ma conduite si franchement sans gêne. Il y avait force majeure, et ma conscience de voyageur me mit à l'abri de tout remords.
Je m'installai donc sur une chaise, en face de la porte d'entrée, prêt à prendre la fuite en cas de trahison ou d'attaque imprévue, ou disposé à me défendre contre des forces à peu près égales. La jeune fille me dévisageait de son regard ; le patron cessait de me défendre les investigations qu'il n'avait pu empêcher une fois, et les heures passaient, au bruit lointain des oiseaux qui venaient se reposer sur les arbres du voisinage. Cette triple situation de trois êtres qui ne se comprenaient pas, se regardant sans mot dire, s’étudiant et se craignant, avait pour moi quelque chose d’original à la fois et d’inattendu qui allait à merveille à mon humeur aventureuse.
C'était en effet un tableau assez curieux à étudier.
Le Chinois avait quarante ans, moi beaucoup moins, et la jolie fille tout au plus quinze ou seize ans. Nos gestes, souvent incompris, donnaient lieu à de singuliers quiproquos qui nous faisaient rire à tour de rôle. Dans cette position bizarre, chacun de nous avait peur de quelque chose : elle, de je ne sais quoi, lui, de mes menaces, et moi, d’une lâche trahison. Je me hâte d'ajouter que les regards de la fille avaient quelque chose d’assuré qu'il m'était loisible de traduire à mon avantage. Les Européens sont si présomptueux !
Pour tromper le sommeil, qui aurait pu me gagner en dépit de ma volonté, je fredonnai à demi-voix quelques refrains de Béranger, et je ne saurais vous dire ce qu'il y a de charme à répéter, à l’antipode de son pays, au milieu de gens d’une nature opposée à la vôtre, les chants nationaux qui viennent visiter votre mémoire, ainsiqu'un ami consolateur votre demeure. Mais, comme je ne voulais pas faire à moi seul les frais de cette sorte d’entr’acte, je priai le Chinois d'en remplir les vides. Ce fut la jeune fille qui répondit à ma prière, et je fus tellement ému de ses accords, que peu s’en fallut que je ne la trouvasse véritablement laide, elle si appétissante dans le silence. 0 Meyerbeer ! à Rossini! il n’est pas vrai que vous soyez encore citoyens de l'univers!
Après les chansonnettes vinrent le dessin et l'aquarelle. Je m'approchai de la jeune fille et lui demandai la permission de fare son profil, ce à quoi elle conseniit avec une joie d'enfant tout à fait divertissante. Quand j'eus achevé mon travail, elle m'en demanda une copie, que je m'empressai de lui offrir galamment et qu’elle reçut avec reconnaissance.
Le jour même de cette demi-aventure assez singulière, je me rendis chez le gouverneur, à qui je la racontai, avec tous ses détails ; il s’amusa beaucoup de Ja frayeur du Chinois, du respect que j'avais témoigné à la jeune fille, et il m'apprit que le drôle à qui je devais une hospitalité aussi généreuse avait été déjà trois fois battu de verges par ses ordres; qu'il faisait un trafic honteux de l'infortanée qu'un rapt avait sans doute mise en sa puissance, et qu'il appelait effrontément sa fille.
VOYAGE AUTOUR DU MONDE. fx
Plus, en avançant dans ma course, je hante de Chiuois sur mon passage, plus je trouve que mes premières observations sur leurs mœurs ont été logiques, plus j'apprends à les mépriser.
Il est aisé de comprendre que lorsque, dans un pays neuf pour l'étude, nous faisons une station bientôt limitée, il nous devient impossible de recueillir tous les documents dont la science et la philosophie feraient souvent leur profit, et que nous devons nous contenter, sans aucun moyen d'en vérifier la rigoureuse exactitude, des renseignements qui nous sont officieusement donnés. Le devoir du voyageur consiste surtout à puiser à des sources pures et à chercher à discerner autant que possible la vérité de l'erreur. Notre relâche à Diély, par exemple, sera courte, puisque sous peu de jours nous mettons à ja voile. Mais
Un boa aura été réveillé de son assoupissement. (Page 121.)
ce n'élait pas assez pour moi que M. Pinto et ses officiers répondissent le mieux possible à nos incessantes questions, il fallait encore que je furetasse çà et là pour donner pâture à mon ardent appétit de curiosité. Un matin donc que, parti avec Petit, mon vieux matelot, je m’acheminais vers un bois immense dont les dermers échelons ne sont éloignés de la ville que d’une demi-lieue, je fus distrait de mes méditations par un bruit sourd semblable à celui d'un escadron au galop.
— C'est un tremblement de terre, dis-je à Petit attentif.
— La terre tremble, me répondit-il, mais ce n’est pasun tremblement de terre; cela n’est pas profond : c'est seulement à la surface
— Que penses-tu?
— Comme d'habitude, je ne pense rien, j'attends.
— Que crois-tu du moins que nous ayons à faire ?
— Le bruit redouble, c’est une lame perdue: mettons en panne et voyons venir. Comme nous sommes sous le vent, nous saurons bientôt de quoi il retourne.
Live. 16.
A peine eut-il fini, qu'un tapage épouvantable échappé de la forêt, nous tint en haleine et qu'au même mstant une vingtaine de buffles haletants, essoufflés et renversant tout sur leur passage franchirent les derniers arbres, se dirigérent de notre côté et nous contraignirent à escalader les branchesnoueuses d'un multipliant voisin. Mais, comme s'ils n'avaient obéi d'abord qu'à un mouvement fiévreux ou à une panique, les redoutables animaux s’arrétèrent tout à coup et broutèrent l'herbe avec tranquillité.
Ce singulier manège, ces mugissements violents qu'ils poussaient dans leur fuite rapide, cette queue pelée qui fouettait leurs robustes flancs, et ce temps d arrêt si prompt, me faisaient soupçonner qu'il y avait là une cause extraordinaire que je cherchais Yainement à m'expliquer.
— Et toi, Petit, que dis-tu de ce caprice ?
— Ce n'est pas un caprice; ils allaient trois quarts RE toutes voiles dehors, et ils viennent de mouiler:
Évalé-Tetti, rajah de Dao. (Page 122.\
— Devons-nous continuer notre promenade ?
— Oui, mais en virant de bord.
— Ainsi done tu as peur!
— Moi, peur! Vire au cabestan, dérape, mettons le cap dessus, et en route.
— Non, c'est moi qui ne suis pas rassuré; mais cette manœuvre est si extraordinaire, que j'en vais demander l'explication au gouverneur ou à l’un de ses officiers,
— C'est peut-être un lion qui pousse ces gaillardslà.
— Il n'y en a pas ici.
— Laissez donc! dans ces chiens de pays il y a de tout, excepté du vin et de l’eau-de-vie.
— Tiens, bois un coup et marchons vers Diély.
Arrivé chez le gouverneur, je lui demandai l’explication d’un si étrange phénomène.
— Il est tout naturel, me répondit-il. Un boa aura èté réveillé de son assoupissement ; il se sera élancé vers ce troupeau de buffles et aura fait une victime. L'instinct dit aux autres qu'ils n’ont rien à craindre dès que le reptile allonge sa proie contre le tronc
122 SOUVENIRS noueux d’un arbre afin de l’avaler plus facilement, et voilà pourquoi ils se sont arrêtés, oubliant le péril qui les avail menacés. Ces courses bruyantes et rapides ne nous étonnent plus, nous qui en avons été témoins si fréquemment.
— Ainsi done vous croyez que le boa déjeune en ce moment ?
— J'en suis sûr.
— Je voudrais bien m’en convaincre aussi.
— C'est une curiosité qui a coûté cher à bien du monde ?
— Vous voulez m'effrayer, monsieur le gouverneur.
— Je ne demanderais pas mieux.
— C'est égal, je me risque; mais je serai prudent.
— Soit: voulez-vous un cheval?
D'UN AVEUGLCE.
— J'accepte, quoique je sois fort mauvais écuyer.
— de vais ordonner qu'on en selle un aussi pour votre matelot, et bonne chance.
M. Pinto sourit en m'adressant ces dernières paroles, et je ne compris que plus tard le sens de ce rire moqueur, où il y avait pourtant beaucoup de bienveillance.
Le gouverneur avait à peine achevé, qu'il fut mandé pour aller recevoir le rajah de Dao, Evalé-Tetti, lequel, mécontent des Hollandais, qui l'étaient beaucoupaussi de ses soldats, venait demander aide et protection à M. Pinto. Celui-ci le recut avec amitié, et lui promit de s’interposer entre lui et M. Hazaart, fort intraitable envers ses tributaires.
Vous voyez que l'Europe n’est pas la seule partie du monde où les grands s’appuient sur les petits qu'ils écrasent :
TIMOR Boa (suite). — Deux Rajahs. — Détails. — Maladie. — Départ
Cependant les chevaux se fafsaient attendre; M. le gouverneurgrondait etmmemaçait ; moi j'étais presque fäché (je le dis à voix de m'être montré si curieux, et Petit, insouciant, se consolait de cette nouvelle course sous un soleil de plomb, en songeant qu'au retour il dirait quelques mots à certaine bouteille de vin que je lui ayais montrée du doigt.
Enfin les chevaux mous furent amenés. Petit, plus inhabile encore que moi, se hissa dessus moins bien que sur les barres de perroquet, M Pinto me serra la main, m'indiqua la route da plus aisée et la plus ouverle, et, nous recommandant la prudence, il me fit promettre d'être de retour pour un grand souper qu'il nous donnait le soir même.
— Ainsi donc, vous comptez qu'il y aura un retour pour moi?
— Sans cela, vous laisserais-je partir ?
— Le boa ne fait donc pas deux repas coup sur coup?
— L'on raïlle toujours loin de son ennemi. Au revoir !
— C’est donc bien bête, un boa! dit Petit entre ses dents; moi je dinerais toujours et je boirais encore plus souvent.
Nous allions au petit pas, comme des gens curieux de ne pas voir et honteux d’avoir essayé. Petit prit le premier la parole.
— Je crois, monsieur, que nous faisons une sot-
tise.
— C’est possible.
— Bien lourde.
— Peut-être.
— Alors pourquoi la faire ?
— Parce que reculer maintenant serait poltronnerie.
— Etes-vous plus brave d’aller là en tremblant ?
— Qui te dit que je tremble?
— Tiens ! ca se voit bien assez.
— Tu trembles donc, toi ?
— Non, mais à votre place je n'irais pas.
— Pourquoi, à ma place ?
— Vous avez un souper sterling qui vous attend, et vous tenez à voir comment un gredin de serpent avale un buffle avec ses cornes, sans boire seulement un petit verre de schnik !
— On ne voit pas cela tous les jours.
— Non, maïs on ne le voit pas deux fois, Eh bien! je ne recommencerai pas quand j'aurai
vu.
Poltron ou brave, géant ou naïu, faible ou fort, un compagnon de voyage amoindrit toujours le danger, et je connais bien des gens de par le monde qui r ont de cœur qu'en compagnie. Appliquez cette remarque à Petit ou à moi, peu m'importe.
Selon les aspérités de la route, nos grêles montures hâtaient ou ralentissaient leur marche, et, au lieu de les guider, nous les laissions doucement aller à leur caprice, comme des hommes à qui 1l était indifférent d'arriver au but, ou plutôt comme des poltrons qui craignent de l’atteindre. Je vis dans l’antipathie des reptiles ; l'aspect d’un crapaud me fait mal; j’aimerais cent fois mieux, dans un désert, l'approche d'un lion ou d’un tigre que le sifflement d’un t ou le bruissement de sa marche à travers les plantes et les roseaux.
La chaleur était étouffante, et, pour garantir ses épaules nues des piqüres du soleil, Petit, dont le chef était couvert d'un criquet de chapeau de paille à bords imperceptibles, arracha de sa tige, sur la lisière de la route, une large feuille de bananier, y fit un trou par lequel il passa sa tête rouge, et se fabriqua ainsi une espèce de parasol fort commode et fort pittoresque, mais qui lui donnait la physionomie la plus comique du monde. Callot et Decamps eussent donné bien des choses pour se trouver en face d'un pareil modèle.
— Si Marchais me voyait ainsi accoutré, me disaitil, je ne sortirais de ses mains qu’en lambeaux.
— Pourquoi cela?
— Est-ce que je le sais, moi? Quand il marronne, il tape; quand il est content, il tape encore ; il tape toujours, lui. Au surplus, j'aimerais mieux encore qu'il fût ici qu'à bord.
— Et la raison?
— C'est qu'il m'aplatirait assez pour m'empêcher d'aller de l'avant.
— Ainsi certainement {u as toujours peur ?
— Presque autant que vous.
— Mais je n’ai pas peur, moi.
— C'est comme si vous disiez que je ne suis pas laid ; Ca ne se voit que de reste.
— Tu vois aussi que ça ne mempêche pas d'avancer.
— Qui, comme latortue. Tenez, franchement, nous naviguons à la bouline. :
— Va, va, nous arriverons; je te croyais dans des :ntentions plus guerroyantes.
— Dites-moi, monsieur, est-il vrai qu'autrefois, quand il y avait des Romains, sous le règne de... l'œutre, le Napoléon de cette époque-là, on ait été faire Fa chasse d’un boa avec une vingtaine de pièces de canon de trente-six ?
— Non, car la poudre n'était pas encore inventée.
— Ni les boas non plus, peut-être ?
— Qui done l'a raconté cette fable ?
— C'est Hugues, votre domestique, qui dit l'avoir lue. Quelle raclée quand j'arriverai à bord !
— Jete le défends.
— Pourquoi nous fait-il des colles ? À propos, croyez-vous qu'il soit aussi bête qu'on le dit ?
— Non, il l’est beaucoup plus.
— À la bonne heure !
Tout en causant ainsi, nous étions arrivés àla plaine étroite et allongée où les buffles s'étaient d'abord arrêtés et où ils paissaient encore. Nousfimes un grand circuit pour les éviter, et, suivant les mstructions du gouverneur, nous longeämes le bois du côté de la mer. Mais à peine en fûmes-nous à une cimquantaine de
pas de e, que plusieurs Malais armés d’ares, de sad: ( cries se présentèrent à nous et nous fire périeusement signe de rebrousser chemin.
ontre des hommes, à la bonne heure ! me dit it. Si vous voulez, nous allons tomber dessus ? = Gardet'en bien ; peut-être sont-ils en grand bre ; laisse-moi leur faire comprendre que nous avons une permission du gouverneur.
— Vous serez bien habile si vous leur faites comprendre une syllabe ! Figurez-vous que j'en ai trouvé deux hiér matinsur Le port, et que ces vieux marsouins n'ont pas même compris les mots rhum et eau-de-vie, comme si ça n’était pas connu de tout lunivers ! Je parie que ces gredins-là ne sont d'aucun pays.
— flais-toi et laisse-moi faire.
— Vous allez faire de belles choses.
Je m'approchai alors d’un des Malais, je lui montrai le cheval du gouverneur, qu'il devait connaitre; je prononcai à haute voix le nom de Pinto et le mot rajah. À tout ce que je disais, il me répondit :
— Pamali.
— [ls sont bien embêtants avec leur pamali ! ils n'ont que ça à vous jeter à la face. Quand ils ont dit pamal ! ils croient avoir cargué et serré une misaine.
J'eus beau crier, jurer, pester, je ne pus rien obtenir des soldats qui me barraent le passage, la sagaie ou le eric à la main et la flèche sur la corde de l'arc.
Aussi Petit ne cachait-ilplus sa joie et commençaitil à remächer son tabac avec plus d'assurance.
— À quoi bon vous fâcher ?
— Cela soulage.
— Oui, mais ils ne vous comprennent pas ; vos S..., vos B... et vos F..., c'est comme si vous leur parliez latin. Tout à l'heure quand vous avez appelé ce grand escogriffe vilain bulor, je suis sûr qu'il s’est fourré dans la tête que vous l’appeliez joli garçon, car il riait à se disloquer la mâchoire.
— Nous avons fait une belle course, mon garçon; ne pas voir seulement un boa!
— Venez à bord, il y en a de plus longs que ceux qui se promènent dans cette forêt l’aviron à la main.
— Il y a des boas à bord ?
— Et les câbles done ! À propos de câbles, le plus gros n'a plus qu'un seul bout.
— Comment cela ?
— L'autre était trop mauvais, nous l'avons coupé hier matin.
Cette naïveté, dans le genre de toutes celles de ce pauvre Petit, m'amusa beaucoup. Il me futimpossible de lui faire comprendre qu'il avait dit une bêtise, et ce fut au milieu de notre diseussion logique et grammaticale que nous arrivämes à Diély. Je recoumandai mon excellent compagnon aux soins d’un domestique du palais, et moi, j'allai voir le maître.
— Eh bien! medit-ilen nr'apercevantsle loin, avezvous vu un boa? en avez-vous vu deux ?
— J'ai vu vos damnés de Timoriens, qui m'ont menacé de leurs flèches.
— Il fallait dire que vous aviez toute permission.
— Le moyen de se faire entendre ?
— Vous êtes donc bien fâché du peu de succès de votre entreprise ?
— Sans doute.
— Et moi j'en suis bien aise, car c'est par mon ordre que tout s’est ainsi passé. J'étais très-convainen que vous n’aviezrien à redouter du boa, qui déjà avait avalé la moitié de sa proie; mais rien ne m'indiquoit qu'il n'eût pas auprès de lui quelque membre à jeun de sa famille. En général, ils voyagent par couples, ils dorment mème entortillés Les uns dans les autres, et vous comprenez maintenant pourquoi mes soldats gardaïent si bien la lisière de la forêt. D'ailleurs, qu'auriez-vous appris dans cette course téméraire ? Ge que je vous avais déjà dit, et je vous ai dit la vérité. Dans ce pays les imprudences sont coûteuses; ne apprenez pas à vos dépens.
A peine M. Pinto eut-il achevé ses conseils d'ami, auxquels Petit applaudissait de toute la largeur de ses gigantesques mains, que je vis arriver auprès du gouverneur une demi-douzaine de Timoriens, harassés, ruisselants, lui parlant tous à la fois avec des gestes et des manières d'une énergie effrayante. M. Pinto envoya chercher son interprète, s’assit et parut douloureusement écouter les récits qui lui étaient faits. Puis, d’un ton sévère, il donna des ordres aux Malais, qui s’inclinèrent avec respect et s’éloignèrent d’un pas martial.
— Quels peuples! quels hommes ! me dit le noble Portugais quand nous fûmes seuls; on n’en viendra jamais à bout. Deux rajahs étaient en querelle pour un buffle volé: des querelles ils en vinrent aux menaces; des menaces, aux hostilités. J’interposai mon autorité pour les réduire ; je fis restituer le baffle volé, ebJ'ordonnai la confiscation des trois autres buffles au profit du rajah offensé. Eh bien! quelle a été la conduite de ces misérables? Ni lun ni l’autre n’ont voulu se soumettre à ma justice; ils ont cessé des combats généraux, dont le bruit arrive bien vite jusqu'à moi, mais ils sont convenus entre eux de combats particuliers, dans lesquels un des deux adversaires reste mort sur la place. A cet effet, un étroit et profond ravinaété choisi; chaque jour deux soldats ennemis s’y rencontrent, et chaque jour un seul retourne auprès des siens. Voilà près d'un mois que durent ces duels sanglants, et jen’en ai reçu la nouvelle que tout à l'heure. Je vous jure que je donnerai un grand exemple. Au “surplus, poursuivit-il, je vous fais cette pénible confidénce, gardez-la pour vous seul ici; je ne veux voiler d'aucun nuage les heures de plaisir que vous nous promettez encore.
La soirée du gouverneur fut moins animée que celles qui lavaient précédée, et il me sembla recon-
naître que les officiers portugais savaient déjà la triste nouvelle qui avait assombri le front de M. Pinto.
Cependant, comme il ne devait m'arriver à Diély que des demi-aventures, chose que je déteste presque autant que le calme et l’inaction, Je m'approchai le lendemain matin d'une espèce de cachot obscur, d'où j'avais entendu s'échapper de lugubres gémissements. À la porte étaient deux Malais armés de leurs crics; mais à mon approche ils se levèrent, et me firent entendre que l'ordre qu ils avaient reçu d'éloigner les curieux et les importuns ne me regardait pas. J'usai done de la permission, et, après quelques pas faits dans des ténébres épaisses, je me trouvai en présence de deux malheureux, rivés à un mur par un énorme collier de fer, le pied droit fortement attaché à un poids de cinquante livres au moins : c’étaient deux rajahs. Le plus jeune vomissait d'ardentes imprécations, accompagnés de gestes menaçants et frénétiques; il n'avait pas encore vingt-cinq ans; ses bras étaient nerveux, sa taille imposante; ses prunelles jetaient des feux autour de lui, et l’on voyait qu'il épuisait inutilement ses forces à briser les chaines dont il était chargé. L'autre, vieillard d'une cinquantaine d'années, captif aussi, ne bougeait pas plus qu'une statue; assis sur le sol humide, absolument nu comme son camarade d’infortune, il était taciturne et sombre, mais nullement abattu. À mon entrée, à peine fit-il un léger mouvement de tète pour me regarder, et il la détourna un instant après, comme pour éviter des regards importuns. Cependant Le plus jeune, ne voyant personne à ina suite, se pencha vers moi et m’adressa la parole a demi-voix, sans doute pour me faireune confidence. 3e lui donnai à comprendre que je m'intéressais àson malheur, que je voudrais l'alléger, mais que je ne pouvais lui être d'aucun appui, et que je n’entendais pas un mot de sa langue. Ses violentes vociférations recommencèrent de plus belle; de ses ongles rudes et tranchants il déchirait ses chairs ; son poing fermé frappait rudement la muraille, tandis que le vieillard son voisin haussait les épaules et souriait de dégoût et de pitié.
Ma visite fut courte. À ma sortie, les deux gardiens se levèrent de nouveau, et de loin j'ententis encore les cris du jeune rajah euchainé.
Quelques heures après, il me fut impossible de ne pas parler au souverneur de la triste Cécouverte que j'avais faite. Je lui demandai la cau-e de la sévérité qu'il déployait contre ces deux princes du pays.
— Ah! vous les avez vus, me dit-il d'un air étonné: ce sont deux grands misérables.
— Leur crime, quel est-il?
— Ils en auraieut plus d’un sur la conscience, s’ils avaient une conscience.
— Ont-ils pillé, dévasté, assassiné ?
— Ce sont des scélérats qui ont mérité le châtiment qu'il subissent.
— (ju’en ferez-vous?
— Je ne sais.
— Un conseil les jugera-t-il ?
— Allons donc! assembler un conseil pour ces gens-là, ce serait leur faire trop d'honneur.
Le lendemain, curieux et inquiet, je passai devant la case aux deux rajahs prisonniers ; il n°y avait plus de gardiens à la porte; les fers n’enchainaient plus de membres ; tout était silencieux comme la lombe.s
En quittant Diély et en côtoyant un rivage coupé de çriques el de fondrières nées de violentes commotions ‘errestres, on arrive, après trois heures d'une marche endolorie par les galets, au pied d'un mont noir et gigantesque dans Les flancs duquel bouillonne sans cesse
EEE
une lave menaçante. Je tentai plusieurs chemins pour arriver jusqu'au cratère, et je fus toujours arrêté aux quatre cinquièmes de la hauteur par des couches immenses de cendres fines dans lesquelles je plongeais parfois jusqu'aux genoux, et qui me faisaient sentir une chaleur insupportable. Sont-ce les fournaises intérieures qui pénètrent jusqu'à la surface du sol?Estce le feu d'un soleil tropical qui pèse sur ces cendres, les réchauffe et leur fait garder cette haute température? Que les géologues décident la question et aillent étudier ce magnifique volcan, bien plus curieux que le Vésuve et l’Etna.
Au pied de cette masse imposante de laves sans végétation Jjaillissent, vives et riches, une douzaine de sources chaudes, sulfureuses et fort appréciées dans le pays, se réunissant à une centaine de pas dans un même canal creusé par la main des hommes. Sur les bords, je vis quelques lépreux, vieux, à demi rongés, qui trempaient leurs jambes dans le courant. L'on m'assura plus tard, à Diély, qu'à une certaine époque de l’année, et surtout après de violentes secousses de tremblement de terre, on voyait auprès de ces ruisseaux, changeant de cours selon les caprices du volcan, des populations entières venir demander à ces eaux bienfaisantes quelque adoucissement aux cruelles maladies héréditaires dont gémissent tant de naturels. Pas un de ces êtres souffreteux qui attendaient là sous leur cahen-slimout une vie bien près de leur échapper, ne tourna la tête pour me voir passe :
cuse plus la douleur que le mépris. Si, € tendent les habitants, l'efficacité de ces eaux est incontestable, si elles sont réellement pour eux un remède universel contre la goutte, la dyssenterie, 1 maladies de la peau, les insomnies, enfin contre t
les maux qui les poursuivent, pourquoi done, dans
mes courses d'explorateur, rencontré-je à chaque pas” des malheureux couverts de lèpres ou de gale? Si quelques-uns guérissent, est-ce le remède ou la foi qui les sauve?
De retour de cette promenade, qui avait cependant épuisé mes forces d'Européen, je m'arrètai, pour boire du lait de coco, dans une case isolée où je ne vis que deux jeunes filles à l'air vif, à l'œil teméraire, qui ne furent nullement effrayées de ma visite inattendue. Je leur fis comprendre que je voulais boire, ou plutôt je prononçai le mot klapas (coco) en leur montrant en échange un petit miroir. L’une d'elles me fit signe d'attendre et que j'allais être satisfait. Aussitôt elle se dépouilla du seul vêtement qui la gênait, escalada un cocotier voisin avec la rapidité d’un chat ou d’un écureuil. FX
Après m'être un peu reposé, je pris congé de mes deux Malaises, surprises que je ne leur demandasse pas d’autres preuves de leur désir de m'être agréables. Je payai done leur obligeance par un nouveau cadeau, et je donnai à ces deux jolies enfants, qui ne mâchaient ni tabac ni bétel, et qui avaient des dents éblouissantes, une haute idée de mon opulence et de ma générosité. J'avais dépensé dix sous à peu près.
Et maintenant que je vous ai fait promener avec moi dans cette ville Loute sauvage par ses mœurs et son aspect ; maintenant que je vous ai parlé en détail de ces peuples cruels qui engraissent Timor avec du sang, que vous dirai-je de ces réunions si amusantes qui pendant notre courte relâche ont eu lieu chez le gouverneur? L'Europe au milieu des forêts vierges, de joyeux repas, des tables servies avec tuxe et profusion, des vins exquis, de belles porcelaines, de riches flacons, du gibier de toute espèce, enfin des habitudes françaises à côté des allures des farouches
Timoriens : tout cela, je vous jure, a un charme qui ue peut être compris que par ceux qui se sont irouvés dans des positions analogues. On croit rèver l'Inde dans un salon parisien, ou plutôt on se sent heureux de retrouver une patrie dont on est séparé par le diamètre de la terre.
À notre soirée d'adieu au gouverneur, si noble, si généreux, si bienveillant, J'étais assis à côté de la dame d’un des premiers ofliciers de M. Pinto, et je lui demandai s'il ne lui tardait pas de revoir son pays.
— Oh! non, je suis heureuse ici, me répondit-elle.
— Vous ne craignez done pas les maladies contagieuses de ce climat ?
— J'y suis habituée.
— Mais avec ce soleil ardent, on ne peut guère se hasarder à une promenade ?
— Oh ! le jour je ne sors jamais.
— Je comprends que l’air pur et frais du matin doit vous plaire davantage.
— Non, monsieur, le matin je reste dans mes appartements.
— Alors les soirées sont réservées aux promenades ?
— Nous les passons chez nous dans nos hamacs ou sur des nattes.
— Vous vous réunissez donc, et les lectures et la conversation font doucement glisser les heures ?
— Nous n'avons aucun livre, et nous passons souvent un mois ou deux sans nous voir.
— Cependant vous vous plaisez beaucoup ici, m'avez-vous fait entendre?
— Beaucoup.
Sous l'influence de pareilles habitudes et un goût si prononcé pour une vie de marmotte ou de paresseux, il est tout naturel que tout pays soit accepté avec résignation et même avec plaisir. Il y a des gens qui assurent que dormir c’est vivre; à la bonne heure !
Il était impossible que les funestes effets des elimats meurtriers où nous nous trouvions ne se fissent pas sentir sur un équipage toujours actif, toujours plein de zèle, mais dont un soleil brûlant épuisait les forces physiques. La plus cruelle, la plus douloureuse des maladies épuisait nos matelots; le scorbut dévorant vint bientôt en aide à la dyssenterie, et la mort plana sur nous sans toutefois nous décourager.
Oh! cela est triste, je vous jure, cela est déchirant à voir, qu'une batterie silencieuse où sont suspendus, au gré du roulis et du tangage, dans des cases et des hamacs, des squelettes que les soins les plus constants et les attentions de chaque heure ne peuvent arracher aux tiraillements qui les dévorent! Notre chirurgien en chef, M. Quoy a beau se multiplier, apporter au
malade le secours de sa science et les consolations de sa parole toute detendresse et d'humanité, les hommes lui échappent et les flots les engloutissent. Gaimard et Gaudichaud le secondent avec cette ferveur incessante qu'ils ont montrée pendant tout le cours de cette longue campagne ; mais l’un et l’autre succom bent à la peine, et des cadres sont bientôt dressé: pour eux. C'est un deuil à briser l’âme, à faire doute: du retour pour un seul de nous.
Il ne sera peut-être pas inutile ici de faire remarquer queles hommes les plus robustes de l'équipage, ces torses de fer éprouvés déjà par les traverses d'une vie de fatigues et de privations, ne sont pas ceux qui résistent Le plus vigoureusemen: aux atteintes du scorbut et de la dyssenterie. Au contraire, il m'a semblé que les gens sobres ei délicats parvenaient plus efficacement à s'en garantir. Pour ma part, je dirai que, quoique ne buvant et n'ayant jamais bu une goutte d'eau-de-vie, ne fumant et n'ayant jamais fumé un seul cigare, je suis toujours demeuré à l'abri des coups de ces épouvantables fléaux si funestes aux navires voyageurs. Et pourtant j'ai fait partie de toutes les courses lointaines ordonnées dans l'intérêt du voyage; J'ai sollicité des explorations particulières pendant les longues relâches de la corvette, et tou- Jours à pied, quelquefois seul, souvent au milieu des sauvages ou avec les {amors (rois) des Carolines ; j'ai visité plusieurs iles, entre autres Tinian, dont je vous parlerai plus tard, et si célèbre par le séjour qu'y fit l'amiral Anson ; Rotta, Aguigan, où j'ai puisé des documents qui, j'ose le croire, ne seront pas sans intérèt pour la science.
Nous quittâmes enfin Timor et Diély avec tous ces sentiments opposés que l’âme éprouve après un rêve où de sombres tableaux se trouvent jetés au milieu de riantes images. L'ile offre en raccourci l'aspect du monde que nous habitons : des guerres cruelles entre les diverses peuplades qui la foulent, des princes voleurs, des peuples volés, le faible écrasé par le fort, des frères qui s’entr'égorgent, des tempêtesterrestres mêlées aux tempêtes des passions, etau milieu de tout cela de nobles courages, de sublimes dévouements, une richesse de sol inépuisable, des gouverneurs rivaux sur le même terrain, côte à côle, séparés par une ravine, se menaçant, s'observant sans relâche et prêts, à la première insulte, à en venir aux mains et à dépeupler la colonie. Il ne tient qu'à l'explorateur de se croire en Europe, au sein des peuples les plus civilisés du globe.
Mais le canon retentit. Nous pressämes cordialement la main à M. Pinto et à ses officiers, et nous primes tristement le chemin du port.
On a beau dire le contraire, le cœur joue un grand rôle dans la vie incidentée du voyageur.