LES MOLUQUES
Attaque nocturne, — Le roi de Guéhé
Le vandalisme de la science a été mille fois plus funeste aux monuments antiques que le frottement des siècles et le glaive des conquérants. Ceux-ci, rapides comme le feu, mutilent, brisent, dispersent, mais les débris informes gisent du moins sur le sol, et disent aux pèlerins, aux derviches, aux savants, que là s'élevait Thèbes aux cent portes; là, Carthage, qui it trembler Rome ; là, Sparte et Memphis, dont l'his-
toire et les traditions nous disent tant de merveilles. l'aide des pierres amoncelées que foule le pied di voyageur dans ses explorations lointaines, il est sou} vent aisé de rebâtir une cité naissante, en tout sem blable à la cité morte ; et l'on comprend tout ce que nous avons à gagner à ces recherches numismatiques L'histoire des monuments est celle des Etats.
Mais la science est accapareuse ; elle fouille dans
les tomhbeaux ; elle scrute les entrailles de la terre ; elle creuse les pyramides: elle n’a de respect pour aucune ruine. Les pierres muettes, les inscriptions, les cadavres, les racines des arbustes, elle prend tout, elle s’approprie tout. et, tandis qu'elle croit enrichir son pays de ses spoliations et de ses sacrilèges, elle ne fait, l'insensée, qu'appauvrir les lieux qu'elle vient de visiter.
Je me livrais à ces rapides réflexions en songeant à la conduite que nous avions tenue dès notre arrivée à Rawack, où des tombeaux aussi furent fouillés par nos mains et déshérités des trésors que leur avait confiés la piété ou la reconnaissance. Mais n'anticipons pas sur les événements.
Nous naviguions au milieu d’un groupe d'iles admirables par leur végétation. Leur histoire a son intérêt, car le drame y joue le principal rôle.
Le cap des Tourmentes avait été vaincu, les Indes orientales découvertes, une grande partie des archipels du grand océan Pacifique visitée par tous les navires explorateurs ; les Moluques eurent leur tour. L'Europe se rua sur les richesses immenses qu'on supposait enfouies sur les monts sauvages que les flots battaïent dans leur rage impuissante ; les vastes forêts dans lesquelles se cachaïent les farouches Malais furent fouillées. Là chaque arbre avait sa valeur; là chaque arbuste portait son trésor : la cannelle, l'indigo, le girofle, la muscade, pesaient sur le sol; on estimait le terrain non par toises, mais par pieds, et chaque sillon devenait l’objet d'une querelle ou d'un combat.
Dès que les Malais se furent aperçus que ce n'était pas à eux que l’Europe déclarait la guerre, ïls sortirent de leurs profondes retraites et se mélèrent aux équipages. Maïs leur férocité ne put être vaincue par l'aspect des nouvelles merveilles qui devaient les frapper.
Le sang des Portugais et des Hollandais coula par le meurtre. Des assassinats nocturnes furent organisés, et dès lors la nécessité d’une première défense se fit puissamment sentir. On bätit des forts ; le canon joua le principal rôle dans ces conquêtes, et la mitraille obtint quelque trêve.
Cependant les maladies du climat tombèrent sur les navires à l'ancre : chaque équipage fut décimé ; les cadavres flottèrent sur les vagues, et la dyssenterie et le scorbut vinrent en aide au crie des Malais. Les désastres furent si grands, que bien des navires se virent jetés à la côte, faute de bras pour les manœuvres, et qu'on délibéra en Europe si l'on continuerait des explorations achetées par tant de sacrifices.
Ce que la raison aurait dû tout d’abord commander fut précisément la dernière mesure qu'on adopta.
Les Portugais et les Hollandais se partagèrent les terrains.
« À vous ceci, à moi cela, et soyons amis pour détruire. »
Amboine s’éleva, Amboine que nous saluons de la main, au-dessus duquel se dessine une forêt de mats.
De leur côté, les Portugais couronnèrent les hauteurs de bastions et de citadelles; un pacte sacrilége fut conclu et signé entre les vainqueurs. Il y avait trop de richesses dans les Moluques, il fallut les détruire. La flamme dévora des forêts entières, et les populations effrayées, ne comprenant rieneà ces horribles incendies, y répondirent par des cris de rage et de désespoir. Cependant la force les soumit sans les dompter, et l'habitude du malheur les fit esclaves
ô SOUVENIRS D’UN AVEUGLE,
et assassins. Depuis les premiers jours de la conquête, l'usage immoral d’appauvrir la terre s’est conservé; chaque année, des inspecteurs sont nommés pour aller détruire une partie des plantations, et il faut avouer qu'ils s’acquittent de leur mission sinistre avec un zèle et un dévouement au-dessus de tout éloge. Hélas! l'histoire des découvertes européennes dans toutes les Indes justifie assez la sanglante réaction dont elles sont le théâtre.
Nous glissämes devant Amboine, poussés par une brise imperceptible, et pourtant nous appelions de nos vœux les vents et les orages, car, nous aussi, nous éprouvions les cruelles atteintes de ce climat dévorateur. La mousson nous était contraire, les courants nous drossaient, et nous perdions, la nuit, le peu de chemin que nous avions fait le jour. Le soleil brülait notre équipage, les maladies enchainaïent les forces des matelots, et nous eûmes besoin de toute notre constance, de tout notre courage, pour ne pas nous laisser aller au désespoir.
Nous naviguämes ainsi pendant une quinzaine de jours au milieu d’un archipel riche et fécond. Partout la verdure couvrait le rivage, partout aussi le silence et la solitude. Toutefois un vent favorable se leva enfin avec le soleil et nous poussa de l'avant ; bientôt nous nous trouvämes dans une sorte de détroit ravissant, au milieu duquel le navire cinglait avec majesté. Nous étions occupés à admirer ce magique spectacle, quand un grand nombre de pirogues, détachées de toutes les parties de l'archipel, mirent le cap sur notre corvette. Loin de craindre leur approche, nous la désirions ; nous savions bien ce que nous avions à redouter des Malais si nous étions vaincus ; nous n'ignorions pas que leurs triomphes, c’est la mort et la torture de leurs ennemis ; mais la monotonie de notre navigation nous pesait à l’âme : nous voulions des épisodes à nos risques et périls.
Cependant à l'horizon un pomt noir se dessina; bientôt il grandit, s’allongea, prit des formes bizarres, étendit les bras et envahit l’espace. De ses flancs ouverts s'échappérent des rafales terribles auxquelles se mêlaient des gouttes de pluie larges et rapides. Le navire fut entrainé un moment, et les prudentes pirogues, à l’approche du grain, s’abritérent dans leurs criques étroites et profondes. À cet orage succéda, comme de coutume, le calme plat de tous les jours, et la nuit nous retrouva à peu près dans les mêmes eaux.
Je vous ai parlé d'un matelot anglais, nommé Anderson, que le commandant avait enrôlé dans l’une de nos précédentes reläches. Il éfait agile, fort, robuste, patient, adroit : aussi l’employait-on souvent à la timonerie. Par suite de cette préférence méritée que lui accordait l'état-major dans les moments difficiles, Anderson était souvent le but des railleries amères des gabiers les plus habiles, et Marchais surfout, dont vous connaissez le caractère irritable, ne manquait jamais de dire quelques énergiques paroles sur les épaules de l'Anglais. Le soir de cette petite alerte qui nous fut donnée par les Malais, Anderson, quoique son quart füt achevé, resta sur le pont quand la nuit fut venue et se hissa à l'extrémité du beau-
ré.
— Holà, hé! English! lui eria Marchaïs, que fais-tu là, accroupi comme un crapaud ?
— Je regarde.
— Que regardes-tu? les marsouins, tes cousins
— Je regarde plus loin que ca; car vois-tu, Marchaïs, cette nuit il y aura bourrasque, et tu me diras merci, toi le premier.
— Ne croirait-on pas qu'il fixe le point, qu'il sait où nous sommes et qu'il est le maitre de faire venir la brise?
— Ce n’est pas du ciel que viendra la rafale, c’est delaterre.
— Qui La dit ça?
— Personne, mais-je le sais.
Anderson avait été mousse sur un des navires anglais en croisière devant Toulon pendant les guerres de l'Empire. Depuis lors il avait toujours naviguë, et dans les Moluques surtout il avait fait de fréquentes campagnes. La vue de cet homme était si prodigieuse, qu'il distinguait à l'œil nu les mâts d’un navire au delà de l'horizon, beaucoup mieux que nous à l’aide de nos lunettes d'approche. Il connaissait les mœurs des Malais, dont il parlait assez bien la langue, et il était étonné que depuis notre séjour dans ces parages on ne nous eut pas encore attaqués. La démonstration du matin, dont sans doute le grain avait empêché l'exécution, lui paraissait un acte hostile qui lui avait inspiré des craintes pour la nuit. Aussi ne voulut-il pas se coucher, dans la prévision d’une affaire sérieuse. Anderson avait du cœur, et ses craintes ne naissaient que de la juste opinion qu'il avait du caractère malais. ;
La nuit était calme et lourde ; le soleil s’était couchè rouge comme du sang, et la corvette roulait silencieuse sur sa quille. Marchais, Petit et leurs camarades poursuivaient sans cesse Anderson de railleries, {andis que celui-ci se contentait de leur répondre :
— Nous verrons bientôt. ;
Tout à coup l'Anglais, attentif, se dresse à demisur le mât avancé; son œil plonge dans les ténèbres, et d'une voix calme et forte il s’écrie :
—— Pirogues de l’avant !
L'officier de quart s’élance, regarde, ne voit etn'entend rien. Mais Anderson interroge de nouveau l’espace, et dit d’une voix plus ferme :
— Pirogues de l'avant! pirogues à bâbord! pirogues à tribord! pirogues de l'arrière !
— Combien? dit le brave Lamarche.
— Un grand nombre.
Marchais et Petit ne riaient plus, ne goguenardaient plus, et se mordaient les lèvres d’impatience et de dépit.
Sur les avertissements du matelot anglais, des ordres rapides sont donnés, chacun est à son poste. Les canons se chargent, les pistolets pendent aux ceincures, les briquets aux flancs. Le commandant a l'œil à tout et se prépare bravement à l'attaque; le branlebas de combat est ordonné, etnous attendons l'ennemi sans le voir encore,
Le voilà pourtant; il nous entoure, il vient à nous lentement et en silence; ses courtes pagaies font à peine frémir les flots paisibles. Il pense sans doute que nos sabords sont peints; que, semblable à celle des navires marchands, notre batterie n’a guère que des canons de bois, et les Malais avides s’attendent à un facile triomphe. Les mèches sont allumées, les glaives dors du fourreau, les crocs en arrêt.
— Ouvre les sabords!.…
La lumière de la corvette se projette au loin'et éclaire ia flotte des pirates. Ils ont vu les bouches béantes de nos canons, et ils s'arrêtent avec prudence devant la fête que nous leur avons préparée.
Ils réfléchissent encore; ils restent ur instant en panne. Mais bientôt la sagesse leur donne conseil, ils virent de bord et s’éloignent comme des voleurs désappointés.
Le lendemain matin, Marchais et Petit se lièrent d’une vive amitié avec Anderson, qui recut le soir du premier de ces matelots une gratification de coups de poing à briser un mât.
Les courants continuaient de jouer un grand rôle dans cette navigation au milieu d’un groupe nombreux d'iles et de récifs dangereux, surtout dans certaines saisons de l’année. La route se faisait selon leurs caprices; et, deux jours après cette rencontre des Malais, si heureusement évitée, nous nous trouvâmes comme par enchantement engagés au milieu d’un grand nombre de rochers que la nuit nous avait dérobés et où nous courions risque d’être brisés à chaque instant. Nous mouillämes par un fond de trois brasses; le soleil se leva radieux, et je ne saurais dire l'admirable spectacle qui s’offrit à nous. Là, à notre côté, plus loin à droite, là-bas aussi sur notre gauche, des roches, les unes tapissées de verdure, les autres nues et découpées, s'élançant des eaux comme des clochers, diversement colorées par les feux plus ou moins obliques du jour naissant. Le courant se glissait entre elles, tantôt tranquille” tantôt rapide ; les cris aigus des oiseaux marins qui venaient chercher là un abri paisible, se faisaient entendre audessus du bruissement des brisants. J'appelai dans mes albums cette rade la Baie des Clochers, quoiqu'elle soit connue, je pense, sous le nom de Boula- Boula.
Il fallait pourtant sortir de ce labyrinthe ; une embarcation fut mise à flot pour sonder la route, et M. Ferrand, un de nos jeunes aspirants, chargé de cette difficile opération, s’en acquitta avec tout le succès que le commandant attendait de son zèle et de son expérience.
Une compensation dans nos longues fatigues nous était réservée. Les vents nous poussèrent jusqu'en vue de Pissang, sommet élevé de quelques centaines de toises et à qui je dois quelques lignes.
Savez-vous ce que c'est que cette ile? Une masse serrée et compacte de verdure impénétrable qui arrête au passage tout rayon de soleil. Des feuilles larges comme de vastes parasols s’entrelacent à des folioles imperceptibles, découpées, eiselées, de couleurs variées à l'infini; des troncs noueux disputent l’espace à des troncs lisses, et jettent côte à côte avec eux leurs têtes vers le ciel et leurs racines au fond des eaux ; des branches effilées, épineuses, polies, droites ou tortues, se croisent, se mêlent, sans que vous puissiez dire à quel pied elles appartiennent; un silence religieux rêgne dans cet amas de verdure et de feuillage. L'ile entière n’est qu'un arbre gigantesque, éternel, qui dispute sa place aux flots et descend avec eux jusqu'au fond des abimes.
La corvette était mouillée au large, le calme venait de nous saisir de nouveau, et dans l'espérance de nouvelles conquêtes botaniques ou zoologiques, le commandant fit armer un canot sous les ordres de Bérard pour aller visiter Pissang. MM. Quoy, Gaudichaud et moi, nous accompagnämes notre ami, et retournämes à bord sans avoir pu faire plus de trois pas sur cette île impénétrable. Seulement, au pied d'un rima, nous trouvâmes quelques débris de coquillages et la trace de feux récemment éteints ; le roi de Guëbé avait probablement passé par là, et il faut que je vous fasse le portrait de ce roi de Guébé.
Vous avez remarqué sans doute de ces vieilles figures de renards empaillés que les fourreurs placent debout derrière les vitres de leur magasin? Eh bien! à l'immobilité près, le roi de Guébé est le renard dont je vous parle.
Il était petit, vif, sautillant, piétinant; il voulait
il frappait sur l’épaule de celui-là ; il rudoyait le matout voir, tout savoir ; il pressait la main de celui-ci,
telot, il caressait l'officier ; il s’élançait d'un seul
.. Amboine s'éleva. (Page 126,) — Marché chinois à Amboine
bond vers le gaillard d'avant et revenait en caracolant au gaillard d’arrière ; et puis, riant, chantant, parlant haut avec une volubilité à vous étourdir, il paraissait
fort surpris de ne pas vous voir sourire à ses paroles d’ami ou de protecteur.
Il entra chez le commandant, demanda une plume,
.. La lumière de la corvette éclaire la flotte des pirates. (Page 127.)
de l'encre, du papier ; il griffonna en arabe un compliment pour cet officier, pour sa dame et pour le navire. Puis il nous pria, ou plutôt il nous ordonna
refus, et s’en consola pourtant par l'assurance qu'il nous donna de nous accompagner jusqu’à Rawack. Ce monarque si singulier se faisait appeler capitan
d’aller mouiller dans son ile; il nous jura que nous y serions reçus avec distinction et que les vivres ne nous feraient pas défaut. Il parut contrarié de notre
Guébé. W était maigre, étique; il avait les pommettes saillantes, le front développé, les yeux vifs, scintillants, petits, privés de cils. Son nez se dessinait aigu,
pomtu et court; sa bouche ne s’arrétait qu'aux | le vert; quelques poils gris pendaient à son menton oreilles, et les quatre ou cinq dents qui lui restaient | à fosselte; ses bras étaient gréles ainsi que ses jamavaient une teinte toute coquette de jaune tirant sur | bes, ses mains et ses pieds osseux et biscornus, ses
.. se faisait appeler capitan Guthé. (Page 128.)
épaules anguleuses et sa poitrine rétrécie. À tout | qui n'avait pas dû être lavé depuis bien des années,
prendre, il aurait pu passer pour un babouin assez | Un large pantalon, nouë autour des reins et descen-
bien taillé. dant jusqu’à la place du mollet, couvrait ses cuisses Son chef sans cheveux était couvert d'un turban | décharnées, et il avait acheté, à Amboine sans doute,
.. Toute description écrite de ces belles carracorcs n’en donnerait qu'une imparfaite idée, (Page 150.)
une robe de chambre à grands ramages, qui lui donnait une ressemblance parfaite avec ces singes savants que les Savoyards promènent chez nous de
mière de ces embarcations qui nous accosta sortit une voix humble implorant comme une grâce spéciale la permission de laisser monter à notre bord deux des ville en ville. (Les singes m’en voudraient de la com- | principaux officiers du roi de Guébé. Nous étionstrop paraison.) courtois pour ne pas accueillir avec bienveillance
La flottille du roi de Guébé se composait de trois | une demande ainsi formulée, et les deux lieutenants carracores, montées par un grand nombre de guer- | du monarque furent bientôt près de nous. Notre brave riers qui paraissaient lui obéir en esclaves. De la pre- | matelot Petit ne contenait plus sa joie; il se sentait
Livr. 17. 17
heureux de voir à ses côtés des hommes plus hideux | que lui; il se pavanait gravement en montrant du doigt à ses camarades les Guebéens visiteurs, et peu s’en fallut qu'il ne se crût un Apollon ou tout au moins un Antinoüs.
Quand la carracore montée par le roi fut arrivée bord contre bord, le monarque indien s’amarra à la corvette; puis il monta sans en demander la permission, et défendit impérieusement à ses officiers de le suivre. Dès lors s’établirent des échanges entre ses équipages et le nôtre. Nous donnions des foulards, des couteaux, des ciseaux, des rasoirs, des aiguilles ; on nous offrait en échange des arcs, des boucliers, des flèches artistement travaillées, des chapeaux de paille d’une forme très-originale, et des perles d'une assez belle eau, que les Guébéens tenaient enfermées dans de petits étuis de bambou.
Cependant la corvette filait toujours, et les carracores à la remorque paraissaient vouloir faire route avec nous. Le commandant ne jugea pas prudent de naviguer avec un tel voisinage, et souhaiïta le bonsoir au roi de Guébé, qui comprit à merveille cette ämpolitesse. Celui-ci nous salua donc à son tour, et nous promit de venir nous rejoindre à la terre des Papous, où nous allions mouiller. Petit était sur l'échelle lorsque le roi de Guébé descendit; il le regarda en face et lui dit, comme s’il pouvait en être compris
— Marsouin, tu es un brave gabier et je t’estime, parce que tu viens de me détrôner.
Le roi de Guëbé, croyant qu'on lui adressait un compliment, prononça quelques paroles inintelligibles en arabe ou en malais sans doute, et Petit, tout rayonnant de cette réponse, lui répliqua :
— Crée coquin! que tu es laid!
Lä-dessus ils se saluërent à la musulmane; le capitan sauta dans une de ses embarcations dont je vais vous parler en détail, et notre brave matelot remonta à bord, où il dina avec un appétit inaccoutumé. Son succès l’avait enorgueilli.
Il était temps qu'une brise soutenue nous poussât jusqu'à notre première relâche, car depuis plus de deux mois notre pauvre équipage épuisé se trainait à peine sur le pont et dans la batterie; la dyssenterie et le scorbut ne cessaient pas leurs ravages. Rawack, où nous allions mouiller, pointait à l'horizon avec
ses dômes de verdure dessinés déjà sur un ciel bleu, et la gaieté se glissa encore dans nos causeries du soir. |
Les carracores de Guébé avaient fui loin de nous: c'étaient à coup sûr les pirates les plus effrontés et les plus téméraires de ces mers à moitié inconnues, si nous en jugeons par la hardiesse et l’insolence de leur visite. =
Rien n’égale la dextérité avec laquelle les Guébéens manœuvrent ces curieuses embarcations longues de quarante à soixante pieds. Elles sont étroites ; leur poupe et leur proue s'élèvent à une hauteur prodigieuse ; les extrémités en sont terminées en croissant ou en boule, et sont destinées à recevoir le pavillon; les banes sur lesquels s’assied l’équipage sont protégès contre le soleil par une toiture charpentée, recouverte de feuilles de xacoi, de cocotier et de bananier. Je doute fort que les Guëébéens emploient la voile dans leurs navigations ; mais à bäbord et à tribord de chacune d'elles, les courbes légères, solidement amarrées el échelonnées sur les flots, portent des pagayeurs en grand nombre qui font ainsi contre-poids et maintiennent l'embarcation dans un équilibre parfait. Des magasins ou armoires fermées contiennent les armes et les provisions de l'équipage, etje ne saurais dire le nombre immense de flèches qui nous furent offertes lors de notre première entrevue près de Pissang. Au surplus, toute description écrite de ces belles carracores n en donnerait qu'une imparfaile idée, et je me hâte d'ajouter que, seulement après les avoir vues, j'ai pu me représenter les galères à double et à triple rang de rames dont parlent les anciens.
Rawack venait d’étaler devant nous ses richesses tropicales ; chacun de nous, sur le pont, dévorait de l'œil le fond d'une rade où nous allions bientôt nous délasser de tant de fatigues. Les malades dans leurs hamacs savouraient doucement un air terrestre après lequel ils avaient tant soupiré; mais la nuit nous surprit au milieu de notre allégresse, et nous louyoyämes devant l’ile jusqu'au lendemain matin. L'élève Guérin fut chargé d'aller sonder la rade, et la mission fut remplie avec cette haute intelligence qui distinguait le jeune officier dont le courage, depuis cette époque, est sorti vainqueur d'un grand nombre de rudes épreuves.
RAWACK
Les sauvages. — Serpents. — Lézards. — Encore Petit, — Escarmouche.
Le paysage que nous avions sous les yeux élait ravissant. Placés au milieu de la vasle rade comme au centre d’un magnifique panorama, nous pouvions d'un seul coup d'œil en admirer l'harmonie. A droite se dresse un cap chevelu sur lequel sont étalées de la facon la plus variée toutes les richesses botaniques des zones brülantes ; puis le cap, s'abaissant par une pente insensible et une courbe régulière, se repose à une lieue delà, sur la plage. lei sont des maisons groupées, bâties sur pilotis; des feuilles de latanier et de bananier servent de toiture à ces demeures, élevées de sept à huit pieds au-dessus du sol sablonneux, et tout alentour se montrent épars quelques tombeaux protègés par leurs idoles hideuses, les crânes blanhis et les pieures offrandes des amis et des parents. Un vide vaporeux, à travers les flèches élancées d’un adnirable bouquet de cocotiers, laisse voir au loin
un large ruban vert, canal tranquille qui sépare deux terres voisines. À gauche, le terrain reprend sa courbure et s'élève peu à peu, comme pour rivaliser de grâce et d'élégance avec le paysage du côté opposé. Sur la base de cette petite hauteur, le flot se brise avec violence et reflète au loin mille ares-en-ciel. Enfin, dans un lointain violàtre se groupent les hautes et solitaires montagnes de Waigiou, dominant la terre silencieuse du pays des Papous; et, pour raviver le tableau, des ombres ou plutôt des fantômes noirs, agités par la peur et la curiosité, sautillent au fond de la rade ainsi que ferait une bande de babouins. Enfin, des lames joyeuses courant les unes aprèsles autres, reflétant un ciel d'azur et un soleil large et brülant, complètent le paysage.
A la mer basse, un navire de moyenne grandeur peut toucher sur un roc à une encäblure de terre;
mais M. Guérin n’était pas homme à remplir la mission dont on l'avait chargé le matin sans signaler la position de ce dangereux récif.
Le lendemain de notre arrivée, Rawack fut désert; notre présence avait fait fuir les naturels. Il y aurait une autre leçon à tirer de cette crainte générale et instantanée qu'éprouvent tous les sauvages à l'aspect seul d’un navire européen ; on serait tenté de croire que la civilisation ne s’est ouvert un passage à travers les océans, les déserts et les forêts, qu'à l’aide de la mitraille. Quand nous débarquâmes, la trace des pieds était encore empreinte sur le rivage; des vases à demi remplis d’eau ou d'aliments frais se trouvaient dans les cases abandonnées, et les offrandes faites aux morts paraissaient être le dernier adieu des naturels à leur ile natale.
Nos tentes dressées à terre protégeaient nos instruments astronomiques; les embarcations cherchaient des mouillages commodes; les chasseurs parcouraient les bois, les botanistes fouillaient partout, et les pauvres malades, appuyés sur leurs amis, cherchaient à ressaisir une vie près de leur échapper.
Cependant les indigènes ne se montraient pas encore; leurs agiles pirogues glissaient bien la nuit dans le canal qui sépare Rawack de Waigiou, et comme nous n'avions pas l'air de nous apercevoir de ces rondes nocturnes et mystérieuses, les journées étaient paisibles, sans incidents, monotones et étouffantes. Peu à peu les pirogues s’approchèrent davantage ; les plus téméraires de ceux qui les monaient descendirent sur la plage; et, tout tremblants d’abord, ensuite audacieux jusqu’à l’impertinence, ils s’établirent près de nous; puis ils s’assirent familièrement à nos côtés, goûtèrent de nos mets, voulurent essayer la commodité de quelques-uns de nos vêtements, et finirent par commettre quelques larcins que nous eûmes la prudence de ne pas punir, de crainte que, par notre faute, il ne nous füt-plus permis d'étudier leurs mœurs, leurs usages, leur caractère, et c'eût été une grande perte pour notre curiosité,
Lassés enfin de leurs courses nocturnes, dont ils ne tiraient aucun profit, rassurés aussi par notre attitude paisible, les insulaires échappés de Boni et de Waigiou se décidèrent à débarquer en plein jour en face de nous, sans armes, avec une sorte de bravoure où il y avait plus de fanfaronnade que de vrai courage, et il ne dépendit pas de nous que nous devinssions pour eux de véritables amis. Je dois ici un utile conseil aux explorateurs que le hasard ou les devons de leur mission appellent au milieu de ces peuplades les plus farouches du globe : c’est que, à moins d'y être forcés par les plus graves circonstances, ils ne doivent se montrer les agresseurs dans aucune occa-
sion. Le plus sûr moyen d’adoucir le caractère cruel .
de ces indigènes est de leur témoigner une grande confiance. Si vous vous dites forts avec eux, ils vous prouvent, en vous assassinant, que vous êtes faibles. De pareils hommes n’ont d'arguments qu’au bout de leurs sagaies, de leurs crics ou de leurs flèches empoisonnées. Les restes sanglants de l’intrépide Cook n'auraient pas été confiés à la rade de Karakakooa dans un cercueil de plomb, si le défiant capitaine s’en était loyalement rapporté à la parole du roi d'Owhyée, qui lui promettait réparation du vol dont l'illustre avigateur anglais avait à se plaindre. Que de cata- Strophes seraient évitées si, au lieu de braquer tout d'abord l'artillerie sur les plages, les voyageurs cherchaïent à ne se faire connaitre des indigènes que par des bienfaits!
Les sauvages sont, à la vérité, de grands enfants qui veulent qu'on les amuse et qu'on leur fasse des cadeaux, mais ils se révoltent contre les menaces. Que le jour arrive encore à mes yeux éteints, que j'entreprenne un nouveau voyage autour du monde, et j'emmènerai avec moi des danseurs de corde, des escamoteurs, des jongleurs, persuadé qu'avec un semblable cortége, il me sera plus aisé de m'inpatroniser chez ces peuples primitifs, d'étudier leurs mœurs, de visiter l'intérieur de leurs déserts, de leurs forêts, qu'en m'’aidant de fusils et de balles, dont la puissance les soumet quelquefois, mais ne les désarme jamais.
Pour ma part, je déclare que je ñ ai couru de véritables dangers qu’alors que j'ai voulu combattre les sauvages avec nos armes européennes, et je n'ai jamais voyagé avec plus de sécurité que lorsqu’en débarquant j'ai confié aux naturels, accourus sur le rivage par curiosité ou par un instinct de rapine, mes boîtes, mes pistolets, mes objets d'échange et même mon fusil. Je vous dirai plus tard ce qui m'est arrivé à Wahoo, l’une des plus belles iles et des plus riches de l'archipel des Sandwich.
Je maintiens donc que si les Européens ont à déplorer tant de sanglantes catastrophes dans ces courses lointaines, il faut en accuser leur humeur querelleuse et les injurieuses précautions qu’ils prennent sans cesse pour se garantir de toute attaque des peuplades au milieu desquelles ils sont jetés. La défiance est un outrage, et chaque peuple, civilisé ou sauvage, généreux ou abruti, veut faire croire qu'il a le sentiment de sa dignité.
Le commerce est le principal lien des peuples. On place toujours en première ligne l'intérêt matériel; vient ensuite la morale, qui protége et affermit. Chez les peuples sauvages surtout, celte double maxime est frappaute de vérité, et tout voyageur fera bien de l'utiliser à son profit.
L’opulence est en tous lieux un excellent passeport, et au milieu de ces archipels indiens on est riche avec si peu de chose, que la générosité ne coûte aucun regret, alors même que l’on est dupe de sa confiance. À Rawack, nous ne tardâmes pas à comprendre que nos comptoirs seraient bientôt appauvris par les exigences des naturels que nous ne voulions pas éloigner ; mais, à tout prendre, nous aimions mieux encore perdre quelques bagatelles que de laisser concevoir de notre grandeur une opinion défavorable; aussi continuâmes-nous nos prodigalités, sauf à nous payer plus tard en fouillant dans les tombeaux élevés sur la plage
Notre exemple devint contagieux; les naturels se piquèrent d'honneur à leur tour. Chaque matin un grand nombre de pirogues venaient voltiger autour de la corvette et nous apportaient des coquillages rares , de très-jolis insectes, des papillons précieux, et surtout d'énormes lézards vivants, fortement liés sur le dos à un gros bâton. Ces lézards monstrueux sont, à ce qu'il parait, très-nombreux à Boni et à Waigiou, où pourtant on leur déclare une guerre à outrance. Les indigènes, pour s’en saisir, emploient un moyen qui n’est pas sans quelque danger, quotque la morsure de ces reptiles ne soit pas très-ventmeuse. Toutefois Bérard, un de nos élèves, qui en fut mordu un jour, en éprouva, malgré une prompte cautérisation, une fièvre qui dura près d'une semaine. Voici le moyen employé par les sauvages : 1ls se placent doucement à genoux sur la terre molle où le lézard a établi son gite. Ils ont en main une palette tranchante en forme de battoir, et tiennent cap-
üifs au-dessus de l’orifice du trou plusieurs insectes bourdonnant dont le frôlement ature le reptile. Dès que celui-ci a montré sa tète à l'air, le chasseur plonge vivement sa palette dans le sol léger et mobile, et il est rare que le lézard ne soit pas arrêté par le milieu du corps. Si pourtant cela arrive, la première retraite du reptile lui est à l'instant fermée, et les insulaires apostés près de là punissent, par une amende consistant en poissons ou en cocos, le chasseur désappointé.
La présence de ces monstrueux lézards dans tout
cet archipel ferait supposer que de gros serpents y ont aussi établi leur demeure; mais, quoiqu'ils y soient en effet très-communs, nous n'en avons guère vu qui eussent plus de quatre à cinq pieds de longueur. Ici, comme dans presque tous les pays du globe, ils craignent le bruit et fuient à l'aspect de l'homme. Cependant je me hâte de prévenir les ca-
AVEUGLE
pitaines que sur les bords de l’aiguade, située à quelque vingtaine de pas du fond de la rade de Pawack, on trouve fréquemment un grand nombre de ces reptiles. Ils paraissent attendre, roulés en spirale sous des touffes .d’arbrisseaux, une agression qui les force à la défense. La meilleure arme contre de pareils ennemis est une baguette de fusil, dont un coup, bien appliqué sur les flancs de l'animal dressé, brise un de ses anneaux, et arrète tous ses mouvements. Cependant il faut de l'adresse et du sang-froid pour une pareille chasse,
Rawack est une ile taillée en forme de pilon courbe; les deux extrémités sont larges, hautes, raboteuses ; le centre est uni, resserré ; elle n’a guère qu'une petite demi-lieue dans sa moindre largeur, et on la traverse en suivant un joli sentier sans cesse ombragé par les arbres les plus riches et les plus variés.
C'était ma promenade favorite de chaque matir,
Aiguade de l'Urance à l'ile Waigiou. (Page 151.)
alors que le soleil, à son lever, réveillait les myriades d'oiseaux qui inondaient, pour ainsi dire, la cime touffue des arbres. Un jour que, plus matinal que de coutume, je m'étais muni de mes crayons pour aller dessiner les flancs si majestueux de Waïsiou, je vis accourir à moi Petit, le visage tout déchiré, jurant et frappant du pied comme s'il avail reçu un outrage impuni.
— D'où viens-tu ?
— Oh les gredins!
— Que t’a-t-on fait?
— Oh les phoques!
—- Voyons, que L’est-il arrivé?
— Et ces sales esturgeons osent se croire des hommes taillés ainsi que vous et moi!
— Parleras-tu, drôle?
— Si j'en trouve jamais cinq ou six séparés des autres, je leur tombe dessus comme une averse sur les æmatelots.
— Explique-moi done la cause de cette colère.
— Ce n'est pas difficile, sacrebleu! et vous allez
juger, vous, monsieur, quiêtes juste, si j'ai eu tort de taper dessus.
— Tu as tapé sur quelqu'un ?
— Sur quelqu'un, non; sur quelques-uns, oui.
— Encore des sottises !
— Mais non, à ma place, Marchais les aurait broyés. Cré mille sabords! si J'étais fort comme lui:
— Tu ferais de belles choses! Mais assez de plaintes comme ça; dis-moi ce qui l'est arrivé.
— Un petit verre, d'abord.
— Tiens. .
— Et puis un autre.
— Tiens.
— Vous n'êtes pas un Rawackais, vous; un Waigiouien, vous. Vous savez comment s’apprétent les poissons ; mais ces requins ! ça fait pitié. Tenez, jugez si j'ai tort, et si l’on ne ferait pas bien de taper sur ces êtres comme sur des crapauds. Vous n'ignorez point que je n’ai point couché à bord, et que j'ai voillé auprès de la tente où ils sont si bêtement oc: cupés à compter les mouvements de la pendule.
— Du pendule.
— Mieux qu'eux autres qui sont entables sur des feuilles de bananier comme des singes.
— Ah! les Papous sont là ?
— Oui, monsieur; mais n’y allez pas. ça faithorreur,
— Dites du pendule si vous voulez; moi, je dirai toujours de la pendule, parce que je erois savoir parler françæs. ] ; .
— Ah! tu parles bien le français, toi.
.… lei sont des maisons bâties sur pilotis. (Page 159).
ça dégoûte ; J'aimerais mieux me trouver devant un | fait jour ici; je cherchais des CRTAE AS essaim de jolies filles. Bref, je vais vous conter ça. | en faire un cadeau, en échange du verre ee : È Je flânais ce matin là-bas en pensant à pauvre père | que vous allez me donner, quand ] ai vu Ée L ae ee et à pauvre mère, qui marchent maintenant la tête en | de Waigiou une demi-douzaine de NUS Re | bas, et chez qui il commence à faire nuit quand il | va, m'ai-je dit, ça me va. Je leur emprunterat rats
... C'est par ce frottement rapide que la chaleur se développe. {Page 155.)
quelques bagatelles, je les donnerai à M. Arago, et J'aurai une demi-bouteille de rhum; qui sail? peutêtre une bouteille entière, ça dépend de lui.
— Après ?
— Eh bien, après cette bouteille une autre.
— Achève ton récit,
— Bref, les voilà arrivés, et nous nous sommes saluës en gabiers, eux en reniflant et moi la main au chapeau. Ils m'ont dit : « Sala, sala ! » je leur ai répondu : « Bonjour, citoyens! » et ils se sontmis à rire comme des imbéciles. Peut-être qu'ils ne savent seulement pas ce que c’est qu'un citoyen.
— Cest possible.
— Ils sont si... Hugues, vous savez, votre domestique. Bref, ils se sont établis à terre, ont préparé leur déjeuner, sans vin, par exemple, sur de petits morceaux de bois vert fichés à terre et placés comme s'ils voulaient bâtir une maison en mignature ; ils ont placé d’autres baguettes vertes aussi, serrées les unes contre les autres, formant charpente, puis ils ont étendu le poisson dessus... beau poisson, ma foi, rouge, bleu, vert, et frais comme du poisson frais. Bref, ils ont mis dessous des branches et des feuilles sèches, et faisant du feu comme chez nous on fait du chocolat, voilà qu'ils allument tout ça, et que les jolis poissons deviennent de petits saint Laurent. Ils étaient roux que ca donnait envie d'en manger jusqu’à demain; bref, les susdits bien cuits, eux autres les prennent avec leurs doigts huileux, et les voilà qui se mettent à mächer sans seulement me dire : « Assieds-toi là par terre ; avale comme nous. » C'est-il pas là une injure, dites ?
— C'est peut-être leur usage.
— C'est jamais un bon usage que d’être impoli et de manger tout seul quand il y a un étranger qui a faim.
— Pien dit.
— Aussi, sans plus de façon, j'ai allongé mon bras et j'ai liré un poisson de dessus son gril, en leur disant merci. Mais, au moment où j'allais mordre de-
— Peut-être te disaitl de jolies choses.
— Il fallait qu'il s’expliquât, l'imbécile! Bref, ayant compris comme Ça, j'ai dû me fâcher; alors je lui ai lâché son poisson à la face, et je lui ai fait un geste de matelot qui veut dire : Je me moque de toi.
— Qu'ont ils répondu ?
— Rien; ils ont continué à manger, les goinfres, et je les ai regardés faire. Bref, j'en étais là quand, pour me rabaisser sans doute, ils ont entamé le dedans de la pitance, et se sont mis à avaler les intestins des poissons. J'ai vu la ficelle, et je me suis mis à marronner. Mais, comme vous m'aviez dit que nous naviguions pour l'instruction des peuples, j'ai voulu apprendre aux Rawackais la manière dont on mange proprement les poissons dans notre pays. Là-dessus, je m'’empare délicatement, à l’aide du pouce et de l'index, d’un de leurs gros goujons; je l’ouvre, j'en arrache les boyaux, je les jette à terre, et j’avale la chair sans plus de façons. Mais ces gredins, ces satanés ladres, ne font ni une ni deux, ils se fichent dans la pensée que c’est pour les gouailler que j'ai avalé un morceau de la bête, ils ramassent avec soin les tripes que j'avais jetées ; puis, avec des cris et des menaces, ils m’entourent, se mettent à gesticuler, à danser, et, sans doute pour battre la mesure, ils tapent sur mes épaules comme sur un tronc d'arbre.
— Diable! diable! ça chauffe.
— Oh! alors je prononce à voix basse le nom de Marchais pour me donner du courage ; j'empoigne un de leurs avirons, qu’ils ont la bêtise d'appeler pagaies, et, ma foi, je fais un moulinet sterling qui entame quelques c°tes.. À ma place, vous en auriez fait autant, je pense.
— À ta place, je n'aurais pas pris de poisson.
— Mais, dans tous les cas, vous auriez jeté les tripes ?
— Oui.
— Eh bien, c’est cela qui les a vexés, les brutaux ! Bref, la danse continuait depuis cinq ou six minutes ;
Je tapais, j'étais tapé, et je ne sais ce qui serait arrivé à la fin, si le grand canot, commandé par M. Raillard, n'avait montré son nez à l'embouchure du canal. C'est tout. Ai-je tort? dites.
— Tu es un drôle.
— Je le sais; mais ils sont bien drôles aussi, eux autres! manger les tripes des poissons et peut-être les arêtes !
— Cela ne te regardait pas.
— Si fait, ca regarde tout le monde de faire du bien au monde. Et puis, vous ne savez pas tout encore? Le temps est noir, la mer devient houleuse, et ils pourraient fort bien ne pas aller à la pêche de plusieurs jours ; ils ont imaginé quelque chose qui n’est pas trop bête pour des sapajous. Dans un de leurs vases de terre ils ont fait bouillir de l’eau de mer, puis ils l'ont jetée dans un grand tube de bambou vert, et ils y ont mis le poisson qu'ils ont bien fermé, et qui cuit là dedans comme s’il n’était pas sorti de sa chambre.
— J'ai vu cela, et c'est assez ingénieux.
— Croyez-vous que le poisson soit bon là dedans ?
— Délicieux ; j'en ai mangé hier.
— Avec les tripes ?
— Non.
— À la bonne heure !
— Dis-moi, crois-tu que les naturels du Waiciou soient encore là?
no Oui.
— J'y vais.
— Je ne vous le conseille pas; ils vous feront peut-être comme à moi, et je vous réponds qu'ils tapent dur.
— C'est égal, je tiens à les voir.
— En ce cas, je vous accompagne ; ils ne savent pas que vous valez plus que moi, et ils ont si peu d'usage de la société et des bonnes manières du grand monde! Encore un petit verre, monsieur.
— Non, tu te griscrais, et tu ferais de nouvelles sottises.
— Vous me calomniez; vous savez bien que je porte mieux la voile que la corvette.
— Tiens.
— Cré coquin! manger des tripes de poisson!
Je partis done avec mon brave el grotesque matelot, et j'arrivai bientôt auprès des insulaires, encore en effervescence, et occupés, pour la plupart, à donner des soins à un des leurs contre lequel Petit s’était ruë fort cavalièrement.
— Je crois qu'il gigotle, me ditl.
— Tu l’auras blessé, coquin !
— Tiens, croyez-vous donc qu'il y allait de main morte, lui? Cétait le plus insolent, le plus criard ; moi, je ne n'aime pas les criards, et je méprise les insolents.
— Tu as des manières si brutales!
— Les manières de ces gaillards-là ne sont guère plus mignonnes que lesmiennes, et si vous n’aviez pas] deux bons pistolets à votre ceinture, je vous jure qe je vous défendrais d'aller à eux.
— Tu me le défendrais !
— Oui, oui!
— De quel droit ?
— Du droit qu'on prend quand on aime les gens. Encore un petit verre, monsieur Arago.
— Tais-toi ; 1ls nous onf vus.
— Ça n'empêche pas le petit verre. Au contraire, ça doit faire redoubler.
— Silence!
Dès que nous fûmes près d’eux, les naturels nous entourèrent en parlant tout à la fois et en nous me-
naçant de la façon la plus significative; mais notre bonne contenance les apaisa moins encore que quelques lègers cadeaux, et bientôt l'harmonie régna parmi nous.
— Faire des présents à qui avale des tripes de poisson! me disait Petit plus rassuré; mais ce n'est pas là connaitre son monde! Avaler des tripes de poisson! C’est égal, j’ai envie d'en goûter, rien que pour savoir si c’est passable. Je vais leur en demander une demi-aune.
— Si tu bouges, je te chasse.
— Allons, suffit, je ne souffle plus.
Le repas des Rawackais (comme disait Petit) se continua paisiblement. Les poissons avaient fort bonne mine ainsi préparés ; chacun des convives prenait sa part sur le treillage noirei, le plaçait dans le creux de sa large main ou sur un morceau de feuille de bananier, et en divisait les morceaux avec assez d’adresse, Accroupis à la mode de nos tailleurs, ils mangeaïent sans rien dire; ils buvaient à tour de rôle, dans une calebasse, une eau fort limpide apportée de Waigiou, et de temps à autre ils se tournaient vers le soleil en marmottant quelques brèves paroles qui devaient être des prières.
— Je crois qu'ils prient Dieu, murmuraïit Petit; foi d'homme de cœur, çaena l'air... Si ça ne fait pas pitié! oser prier Dieu et avaler des tripes de poisson !
Le fait est que la facon de manger de ces peuplades n'est pas très-engageante, et je connais bien des jeunes Parisiennes qui détourneraient leurs regards de pareils tableaux.
Lanourriture des habitants de Rawack et de Waigiou consiste en poissons, en volailles, en coquillages et en fruits. Pour boisson ils n’ont que de l’eau pure ou du lait de coco ; pour ustensiles de service, des vases grossiers, et pour unique assaisonnement, l'appétit qu'ils savent se donner par un continuel exercice.
En général, les voyageurs qui publient le résultat de leurs observations dans les pays lointains croient avoir rempli leur tâche dès qu'ils nous ont tout simplement signalé un fait. Par exemple, ils ont dit, et la chose est vraie, que les sauvages faisaient du feu en frottant un morceau de bois sec contre un morceau de bois vert. Et voilà tout. Eh bien, cela ne m'apprenait presque rien, el je ne savais pas exactement comment on faisait du feu chez les sauvages. Voici leur procédé; c’est par les détails seuls qu'on traduit fidèlement.
Un homme s’accroupit, tenant dans sa main deux morceaux de bois, l’un long de douze à quinze pouces, gros comme une baguette de tambour, et terminé en cône peu aigu; l’autre est un parallélogramme de la hauteur de cinq ou six pouces et de trois ou quatre de largeur, sur un des côtés duquel est pratiqué, vers le milieu, un petit trou profond de six lignes; de ce trou part une rigole de trois ou quatre lignes de profondeur allant jusqu'au bout de la pièce de bois. Celle-ei est verte, la baguette est sèche. L'homme accroupi retient entre la plante de ses deux pieds la grosse pièce, glisse quelques herbes et folioles à demi calcinées dans la rigole, jusqu'au petit trou, y place la baguette qu'il tient entre ses deux mains ou-
vertes, et la tourne et retourne ainsi qu’on prépare chez nous le chocolat. C’est par ce frottement rapide, qui dure toujours une demi-minule au moins, que la chaleur se développe et met le feu aux herbes sèches, que l’on attise ensuite avec le souffle Cela est simple, j'en conviens, mais cela devait être dit. Et maintenant, dans la crainte de l'oublier plus tard, je me hâte de constater ici trois observations bien frivoles, sans doute, mais qui m'ont paru assez singulières. La science les expliquerait peut-être par des études physiologiques ou psychologiques; moi, je ne me jette pas dans les profondeurs et je n'interroge que les surfaces.
J'ai donc remarqué que, depuis le cap de Bonne- Espérance jusqu’au cap Horn, c’est-à-dire dans un espace à peu près égal aux cinq sixièmes de la circonférence de la terre, pas un peuple sauvage ne mange un mets quelconque assaisonné. Point de sauces, point de fournitures; tout se cuit sur la braise à une fumée ardente, ou dans des fours qu'on étouffe quand la victime y est jetée quelquefois en vie. L'art culinaire n'est guère investigateur.
Pour dire non, tous les peuples de la terre font avec la tête le signe en usage chez nous, quelquesuns ajoutent à ce signe une parole, d'autres un monvement de la main, mais toujours le signe de tête existe. Eh bien ! pour dire oui, tous les peuples de la terre, dans le vaste espace dont je viens de vous parler, lèvent la têle en reniflant au lieu de la baisser comme nous. C’est futile à observer, j'en conviens, mais j'ai fouillé dans tant de petits secrets! j'ai voulu si bien voir !
La troisième de mes observations est, je crois, plus singulière encore : c’est que, chez tous ces peuples, on dort couché presque continuellement sur le ventre. La médecine nous expliquera cela. Me pardonnera-on d'indiquer ces légères différences, ces usages généraux? C’est par un faisceau de minutieux détails qu’on arrive à des conséquences générales.
Un grain violent mous força, Petit et moi, à la re-
| traite; nous quittàämes les sauvages, qui s’abritèrent
sous leurs pros renversés, et nous, plus instruits que la veille, nous reprimes la route du camp, contraints de courber le dossous les rapides ondées d’une averse tropicale.
— Cela est bien bête! grommelait Petit entre ses dents.
— Qu'est-ce qui est bête?
— Vous et la chose. Vous, de venir par ce temps de chien vous frotter à de pareils animaux; la chose, de voir des hommes si sales que vous vous plaisez encore à dessiner sur vos livres.
— C’est pour mon instruction.
— J'ai beau les voir, moi, ça ne m'instruit pas davantage.
— Tu te trompes, et tu en sais maintenant plus qu'hier.
— Ah! bah!
— Certainement, rappelle-toi ce que tu as observé.
— C’est juste, morbleu! c’est juste, je sais maintenant que les Rawackais et les Waigiouiens mangent les tripes de poisson.
RAWACK Pèche. — Le roi de Guéhé et Petit, — Une jeune fille, — Départ. — Mort de Labiche. — Divers archipels. — Les Carolines.
Si les lourds et trapus indigènes de ces contrées ont souvent l'intelligence trop épaisse pour qu'ils puissent surmonter certaines difficultés, il faut convenir aussi que le ciel les a doués d'une sorte d'instinet vraiment merveilleux, à l’aide duquel ils parviennent à maitriser le caprice des éléments et la volonté hostile et opiniätre du sol où le destin les a jetés. Le besoin, ce premier et redoutable ennemi des hommes, leur à dit comment il fallait que leurs demeures fussent construites pour échapper au courroux des flots ou aux rafales des ouragans ; il leur a appris à grimper comme des chats sauvages sur les arbres les plus élevés, au sommet des tiges les plus lisses; sans doute aussi il leur a indiqué de puissants remèdes
...Un échafaudage de monstrueuses perruques.
(Page 156.)
contre la piqüre incessante et douloureuse des insectes qui assombrissent l'atmosphère, et contre la dangereuse morsure des serpents qui rampent autour d'eux et partagent parfois la mênie couche.
Il nous arrivait souvent, à nous gens si fiers de
pros loin du rivage, soyez sûrs qu’il y aura bientôt bourrasque à l'air ou sur les flots.
Ce peuple est casanier, apathique, silencieux; il nait, il vit, il multiplie, et son existence ne sort des limites qu'il s'est tracées qu'alors qu'un navire européen vient relâcher dans ces parages, ce qui, je crois, ne lui arrive guère qu’une fois chaque quatre ou cinq ans.
notre supériorité sur les sauvages, de pénétrer dans un bois et de chercher inutilement pendant des heures entières, sur les plus hautes branches, un fruit rafraichissant. Eh bien, dès que nous faisions entendre à un indigène que nous lui donnerions quelque bagatelle en échange d’une jam-rosa aigrelette, d'une banane ou d’une pastèque, nous étions sûrs de le voir revenir peu d'instants après, apportant dans ses mains ou sur sa tête les objets que nous avions désirés. Pas un de nos pilotes garde-côtes, habitués aux signes atmosphériques indiquant d’une manière assez précise les variations d’une température ou les approches d’un coup de vent, ne pourrait lutter avec les naturels de Rawack dans l’art de prédire la veille le temps du lendemain, et dès que vous les voyez ici abritant leurs
Voyez ces individus, assis là sur le sable, aux rayons
Elle paraissait avoir déjà beaucoup souffert. (Page 140.)
d'un soleil dévorant, insensibles à ses flèches aiguës.
Ils sont tous, ou presque tous, courts, trapus, d'un noir sale ; leur front est déprimé, leurs yeux petits, sans feu, sans animation; sur leur tête grosse et lourde pousse une si prodigieuse quantité de cheveux longs et crépus qu'on dirait un échafaudage de monstrueuses perruques, paisible refuge de myriades d’insectes qu'il n’est pas nécessaire que je vous nomme, Les joues des naturels de Rawack sont larges et pendantes, quelques poils épars et inégaux les ornent d’une facon peu gracieuse, et leur lèvre supérieure, pareille à celle des nègres d'Angole et de Mozambique, est ombragée d'une moustache, mais d'une seule moustache qui ne couvre que la moitié de la bouche, car l'usage du pays, ou peut-être un fanatisme religieux, défend d'en porter des deux côtés. Maintenant ajoutez à ces charmes séduisants une poitrine large et velue, des épaules charnues et rondes, des bras courts, potelés, taillés en boudins sans formes dessi-
nées, sans muscles; des cuisses comme des troncs d'arbres, des pieds et des mains énormes, une démarche pénible et écrasée, des dents sales et une
odeur de bouc qui s’exhale au loin, et vous aurez une idée assez complète de cette population rare, triste, curieuse et insolente, qui ne craint plus de venir se
L'Uranie devant l'ile Rawack. (Page 139.)
frotter à nous tous les matins, et qui ose même parfois nous regarder avec un certain mépris facile à discerner.
Je ne vous parle pas des exceptiors qui se font re-
marquer par-ci par-là, au milieu de ces êtres réveillés par notre présence et l’appät d'une rapine d'autant plus facile que nous n’exposions guère à leurs regards | que ce que nous voulions perdre. On voit aisément
.. Quelques figures grossièrement taillées. (Page 138,)
que ce sont là des jeux de la nature, qui cherche parfois, dans un nouvel effort, à se venger de son propre caprice. Et cependant il y a parmitous ces hommes si grossièrement bâtis une adresse telle pour certains exercices, qu'on a peine à y croire même alors qu'on en a été mille fois témoin.
Je veux parler de leur pêche vraiment merveilleuse,
Live 48
et tellement amusante, que nous ne pouvions nous lasser d'y assister matin et soir. Placé debout sur l’avant d'une pirogue, un homme est l', Neptune parodié ou plutôt Silène en goguelte, tenant en main une longue perche armée de deux pointes de fer en fourchette ; il plane sur l’eau ct cherche de l’œil le poisson qui fuit et glisse à peu de profondeur ; dès qu'i
le voit, il fait signe à ses camarades et leur indique d’un geste de la main gauche le côté vers lequel ils doivent diriger l’embarcation. Ceux-ei obéissent et pagayent doucement pour ne pas effrayer le poisson. Ialte maintenant! Le chasseur a mesuré la distance, il a levé le bras, calculé la courbe que le trait va décrire. La fourchette est lancée, et il est rare qu'elle ne frétille pas sur l’eau, aux mouvements de l'animal qu'on voulait atteindre. Sur vingt-cinq coups lancés, parfois au milieu d’une mer peu calme, deux coups à peine sont sans résultat, et j'ai vu Petit embrasser un jour avec une tendresse qui allait jusqu'au délire un de ces habiles pècheurs, lequel, venant de désigner deux poissons voyageurs côle à côte, les piqua tous les deux au beau milieu du dos, à trente pas au moins de distance.
C’est une chose vraiment digne de remarque et dont la civilisation devrait rougir, que le respect qu'ont pour les cendres des mortstous les peuples de la terre, mème les plus stupides et les plus farouches. Ici, comme à Koupang, comme à Diély, comme à Ombay, il est aisé de voir que les hommes, dans leur religion bizarre, ridicule ou cruelle, croient à une autre vie, car, sans cette foi, le culte qu'ils professent en faveur de ceux qui ont pour toujours disparu de cette terre ne serait qu'un absurde contre-sens.
Remarquez ces tombeaux dont toute l'ile de Rawacl: est semée. Nulle herbe parasite ne croit autour du terrain qui environne cette demeure sacrée, terrain plane, enjolivé d'un sable fin et blanc ; les parois du monument sont parfaitement entretenues et ne laissent aucune issue au vent, à la pluie ou aux insectes.
Ce sont des cases basses, carrées, avec charpente au plafond, bâties en tiges de bambou et en feuilles de palmistes ; une porte étroite est pratiquée à la facade ; un homme accroupi peut aisément y passer et visite l'intérieur, où sont placés et renouvelés des ex-voto. pieux garants d'une tendresse qui survit à la tombe. Dans le principal de ces édifices nous avons trouvt des bandelettes en laine et soie de diverses couleurs, fixées sur des bâtons debout; un énorme coquillage de la classe des bénitiers, plusieurs armes brisées, un grossier escabeau et une assiette en porcelaine chinoise; sur le devant et en dehors étaient placés, par rang de taille, cinq crànes fort propres et fort bien conservés, et le tout se trouvant, pour ainsi dire, abrité sous une pirogue renversée, image peut-être de la vie qui venait de s’éteindre. Quelques figures grossièrement taillées, probablement les divinités du lieu, se faisaient remarquer auprès des tombeaux et au dedans; mais ces figurines, tantôt debout à cheval sur un morceau de bois aigu, tantôl couchées sur la terre ou le gazon, paraissaient avoir été presque toutes mulilées. Les hommes, dans leur aveugle colère, se vengent même de leurs dieux.
Je garde encore dans mes collections une de ces ridicules idoles, qui a vu peut-être bien des sacrifices humains. C’estune tête presque sans corps, des jambes crénelées, des pieds fourchus, des bras courts et gros, une bouche s’arrêtant aux oreilles, où pendent les anneaux d'os et de pierre, un nez épaté, des yeux imperceptibles, et pour coiffure un capuchon pointu, plus long à lui seul que le reste de la figure. Un de nos matelots trouva un dieu de Rawack ou de la Nouvelle- Guinée à moitié caché sous la boue qui avoisinait l’aiguade du mouillage. Je le montrai à un naturel, quine parut pas trop se soucier de le voir, et qui ne fut nullement fäché de le laisser en ma possession. Expliquez maintenant ces étranges anomalies.
* Cependant les échanges devenaient chaque jour
plus actifs; nos bagatelles acquéraient plus de valeur; mais nous avions assez de lézards, de sagaies ou d’ares, et nous demandions avec instance des papillons, des insectes ou des oiseaux. Nous ne tardimes pas à être satisfaits : les pirogues arrivèrent en nombre considérable à notre camp, et nos collections s’enrichirent de plusieurs familles et espèces très-curieuses. Les oiseaux de paradis eurent leur tour ; les iusulaires nous enapportèrent une assez grande quanüté, proprement enveloppés dans des feuilles de baaanier, et empaillés d’une façon si admirable, qu’on à longtemps eru en Europe qu'ils n'avaient point de pattes et qu'ils perchaient à l’aide du bec et de leurs ailes. Pour deux mouchoirs, un couteau de cuisine, un vieux drap de lit et quelques hamecons, j'obtins de prime abord cinq magnifiques oiseaux de paradis,
un six-filets noir, si rare, si beau, si éclatant de mille
reflets! …
Le chef de la pirogue avec qui je fis cet échange me parut si enchanté de son marché, qu'il me donna à entendre qu’à son retour de Waigiou il m'apporterait une plus grande quantité de ces oïseaux, et qu'il voulait profiter d’une brise favorable pour partir, afin de me revoir plus tôt. Comme les embarcations n’étaient jamais manœuvrées qu’à la pagaie, je ne compris pas d'abord le motif de ce brusque départ, et je le lui dis en montrant les voiles de la corvette étendues à l'air ; mais lui, me faisant signe d'attendre, grimpa en quelques instants sur l’un des cocotiers du rivage, en descendit une jeune branche avec toutes ses folioles, et s’élançant joyeux dans sa fragile pirogue, planta sur le banc du milieu l'élégante dépouille de l'arbre. Le vent la courba d’une manière gracieuse, et le pilote, fier de ma surprise, disparut sur les flots d’un air triomphant. O0 mdustrie ! que de miracles n’as-fu pas semés sur toutes les parties du globe!
Tout allait bien à terre, sinon à bord, où les maladies sévissaient plus intenses et plus meurtrières. Les naturels n'avaient plus peur de passer la nuit sans armes autour de nos tentes dressées, et nous nous félicitions de cette relâche où nos opérations du pendule avaient pu se faire sans danger, lorsque tout à coup le navire se trouva seul sur la rade, et nous seuls aussi sur le rivage. Qu’était-il donc arrivé ?
Marchais, le rude Marchais, Vial, Lévêque et Barthe étaient presque inquiets; Pelit màchaïit son tabac avec plus de précipitation, et nous-mêmes nous suivions avec inquiétude, à l’aide de nos longues-vues, les mouvements des embarcations sur les côtes voisines. Nous ne comprenions rien à cette retraite précipitée et sans moûf. Comme elle semblait nous cacher un piège contre lequel il était sage de se tenir en garde, Petit, dès lors, demanda la permission derester à terre, car il voulait, disait-l, figurer à la première contredanse.
— Que ferons-nous s'ils viennent? répélait-1l à chaque instant.
— Nous attendrons qu'ils nous attaquent.
— [t après?
— Nous nous défendrons, et nous verrons bien à qui restera le terrain. x
— Croyez-vous que ces mangeurs de tripes de poisson soient assez bons enfants pour se {oiser avec nous ?
— Je ne le pense pas.
— Alors pourquoi ont-ils pris leur volée?
— C'est ce que nous saurons bientôt.
— Vial, PBarthe, Marchais et moi nous resterons à terre : ce sera assez de nous quatre pour eux tous. Hier J'ai vouluessayer mes forces avec le plus robuste
d'une bande qui a débarqué de l’autre côté de l'ile; | plusieurs de ses grands officiers, qu'il était allé cher-
en deux coups de temps il a pris un billet de parterre, où il figurait admirablement un crapaud de la plus belle espèce.
— Tu auras fait encore quelques sottises.
— Si on peut dire ! Demandez à Vial, qni est venu un moment après, et qui en a jeté trois à l'eau d’un seul tour de main.
— Comment! vous vous êtes battus ?
— Du tout; demandez à Marchais, qui a brisé les côtes à deux des plus bavards de la bande,
— Ainsi doncil y a eu rixe générale?
— Mais non!; demandez à Barthe, qui, avec un débris d’aviron, a démonté le reste. Nous nous sommes conduits comme de vrais agneaux , comme d'innocents mérinos.
— Nul doute maintenant! voilà la cause de leur fuite.
— Pour si peu de chose? allons donc! ils mangent des tripes de poisson, mais ils ne sont pas si bètes que vous dites.
En effet, un combat avait eu lieu entre nos quatre vigoureux lurons et une vingtaine de naturels, et je devais penser que c’était là la cause de leur disparition subite. Un motif plus puissant avait éloigné les insulaires. À l'horizon venaient de se montrer les mâts pavoisés du roi de Guëébé, et, pareilles à des étourneaux qui fuient, effrayés, le vol rapide du milan, toutes les populations voisines s'étaient réfugiées dans leurs impénétrables forêts et au sein de leurs montagnes.
— liens, dit Petit en regardant au large, voilà mon sapajou de monarque en robe de chambre ! fai toujours un grand plaisir à voir près de moi ce beau gabier ; qu'il soit le bienvenu !
— Que le diable l'emporte !
— Le diable n’en voudrait pas, monsieur; il lui ferait peur. Savez-vous ce que vous devriez faire si vous éliez bon enfant?
— Quoi donc?
— Vous emparer de ce bijou quand nous lèverons l'ancre, le bien mijoter à bord pendant tout le voyage jusqu'à notre arrivée à Toulon, et me le donner ensuile, en récompense de mes bons services et de ma misère.
— Eh! qu'en ferais-tu, imbécile ?
— Je le mettrais dans une jolie cage que je ferai bâtir à l’aide de mes économies et des 25 francs d’étrennes que vous me donnerez en débarquant; je le mettrais dedans, absolument nu, et je le montrerais à mes compatroles, en promettant une récompense honnête à celui qui dirait si c’est un homme où une bête, un chrétien ou un singe. Dieu ! quels cigares je fumerais si j'avais ce trésor! Tenez, tenez, le voilà qui mouille à tribord de la corvette. C’est tout de même un fameux gabier ; il a du front et il sait manœuvrer..
i Les carracores venaient en effet de jeter l’ancre, et un quart d'heure après, la plus grande partie des Guébéens nous serraient la main sur la plage. °*
1 Quel peuple que ce peuple guébéen! quel roi que cet intrépide chef d’effrontés pirates, dont il faut bien que je vous parle encore ! A leur approche, tout fuit, tout tremble, tout se disperse, tout se cache; la mer est sans pirogues, la côte sans habitants, les insulaires sans repos; le loup rôde autour de la bergerie, mais un loup rapace, affamé, dont rien ne peut apaiser la faim dévorante, et à qui ses hardis louveteaux prêtent un si utile secours.
Gette fois il avait avec lui deux de ses ministres et
cher dans sa capitale. Au coucher du soleil, il fit dresser son couvert à terre sur une sorte de tapis indien, où l'on plaça quelques assiettes de Chine, plusieurs vases contenant une liqueur légèrement colorée de jaune et fort âpre. Ses deux ministres, un officier et lui s'assirent à terre et mangèrent du riz, quelques légumes, des bananes et une pastèque. Avant le repas, ils s’agenouillèrent et marmottèrent en psalmodiant plusieurs phrases entrecoupées de renifle-, ments; la cérémonie achevée. ils mangérent de fort bon appétit. J'ai remarqué que, daus le groupe des officiers subalternes qui dinaient près de là, on ne fit aucune prière avant de s’attabler, et comme j'en témoignais ma surprise au roi, celui-ci me donna fort bien à entendre que de pareils hommes n'étaient pas faits pour avoir un Dieu, et que plus tard peutêtre ils jouiraient de ce privilége, réservé seulement aux braves de premier ordre. Hélas! Porgueil du roi guébéen est-il donc si ridicule? n'y at-il done quelui dans le monde qui ait créé une religion?
Le repas dura une demi-heure au moins ; ils prenaient leurs vivres avec leurs doigts, buvaient tous dans le même vase; et Petit augura avantageusement de ce peuple, qui était assezbien élevé, disait-il, pour ne pas manger des tripes de poisson.
Après son frugal repas, le monarque guébéen se leva le premier, et, venant à moi qui achevais de dessiner la scène, il reconnut mon brave matelot, auquel il présenta cordialement la main. Celui-ci la serra comme dans un étau, et, tout fier de ce témoignage d'amitié :
— Très-bien, Jui dit-il ; et vous ? Parole d'honneur, je vous trouve moins laid que l’autre jour.
Le roi répondit quelques paroles inintelligibles, et Petit, feignant d'en avoir compris le sens :
— Je veux bien, dit-il, ne füût-ce que pour savoir si ça peut soùûler.
Aussitôt, et sans plus de facons, le matelot goguenard s'empara du vase qui était encore sur la nappe, l’approcha de ses lèvres, et avala plusieurs corgées de la liqueur qu'il contenait, sans se soucier le moins du monde de la grimace de mécontentement que faisaient les officiers.
— (Ça ne vaut pas deux sous, dit Pelit en se débarrassant du vase; c'est amer comme chicotin, etsi ça ne soûle pas, ça ne vaut pas deux liards. Il ne manque plus à ceux-ci que de manger, comme les autres, des tripes de poisson.
Mais la nuit nous força à nous séparer; nous rejoignimes nos hamacs suspendus aux cases sur piloüis, et les Guébéens retournèrent à leurs carracores.
Le lendemain, la corvette était de nouveau svule au mouillage, et le roi de Guéhé avait disparu. I se montra deux jours après, avec un riche butin fait à Waigiou, et il apporta une belle collection d'oiseaux de paradis, dont il fit galamment hommage à notre commandant, en lui demandant toutefois en échange quelques morceaux d’éloffe, de la poudre et un fusil. Les cadeaux d'un pareil homme devaient ressembler à un emprunt.
Nous n'avions pas vu une seule femme à Rawack, et nous n’en éprouvions guère de regrets, car l'harmonieuse charpente des hommes nous faisait pauvrément augurer de celle de leurs chastes et sanvages moitiés ; mais le vautour guéhéeu nous procnra cette petite distraction en nous amenant nne jeune fille de quatorze à quinze ans qu'il avait volée je ne sais où, et qu'il avait eu l'impudence, en nous la proposant à vendre, de nous présénter comme la femme d'un
140 SOUVENIRS de ses officiers. Il mentait, le misérable, et l'officier qui acceplait le rôle de mari était plus méprisable
‘encore, puisqu'il trouvait le prix fixé par le monarque beaucoup trop élevé. D'abord on nous en demanda quatre piastres, puis trois, puis deux, puis une ; eufin on nous l’abandonna gratis. Cette fille paraissait avoir déjà beaucoup souffert ; je la pris sous ma protection spéciale et je me hâtai de lui offrir que'ques aliments sur lesquels elle se jeta avec voracité, En vain essayai-je d'obtenir d’elle des renseignements sur les circonstances qui l'avaient livrée aux Guébéens ; je ne pus m'en faire comprendre, et tout ce que je saisis de ses gestes, de ses regards, de ses soupirs, c’est qu'on la battait souvent, qu'elle était bien à plaindre, et qu'elle s’estimerait fort heureuse de nous suivre sur notre corvette.
Le vent soufflait avec violence; l'infortunée, sans vêtement, grelottait et sanglotait à la fois. Je la conduisis sous une tente pour la dessiner, et je lui fis cadeau d'une chemise qu’elle accepta sans trop de joie, car elle prévoyait qu'on la lui prendrait bientôt à bord des carracores. Pauvre enfant! sa figure était douce, ses yeux pleins d'expression, sa bouche petite et boudcuse, son corps parfait, ses cheveux longs, lisses el d'un noir d'ébène, ses mains petites, ainsi que ses pieds, mais ses bras et ses jambes un peu grèles.
J'avais à peine achevé mon croquis qu'une rafale terrible, pesant sur la tente, la renversa et nous ensevelit sous ses mille plis. Je ne pus m'empêcher de me rappeler la fable de Mars pris sous les réseaux de fer de Vulcain, et je suis bien sûr que mon ignorante compagne ne fit pas la même réflexion.
Cependant, nos travaux étant achevés, nous levämes l'ancre, et dimes adieu à celte terre si féconde dont on pourrait tirer de si précieux avantages. Le roi de Guébé nous vit déployer nos voiles avec quelque regret, car la veille il avait fait mine de vouloir nous surprendre la nuit et de nous attaquer pendant notre sommeil. Mais nos préparatifs de défense le tinrent en respect; tous ses guerriers, descendus sans armes, en furent pour leurs belliqueuses intentions. Quant à la jeune fille, elle tendit ses mains vers nous, en implorant notre pitié. Un des officiers du roi s’en aperçut, s’approcha d'elle, la poussa du pied sur le flot qui battait la plage, leva le bras, fit tournoyer un casse-tête. et la pauvre enfant ne souffrit plus.
Hélas! à peine au large, notre cœur se serra à une douleur autrement amère : M. Labiche, un de nos lieutenants, mourut sous les atteintes d'une horrible dy:senterie. Officier plein de mérite, bon, indulgent, il était adoré des matelots et chéri de ses camarades... — Ah! nous dit-il quelques instants avant d’expi-
rer, mes pressentiments ne me trompaient point au
départ! Mon père est mort dans un voyage autour du monde, mon grand-oncle mourut comme lui, et moi,
Je vais les rejoindresous les flots. Adieu, mes amis,
adieu! pensez à moi, et dites à ma pauvre mère, en
arrivant en France, que ma dernière parole a été pour elle et pour mou Dieu.
Les vergues mises en pantenne se redressèrent parallèles ; le vent enfla les voiles, et nous poursuivimes notre route.
Bientôt parurent à l'horizon les Anachorètes entourécs de récits dangereux ; puis devant nous les mille iles découvertes par Bougamwille, puis encore les Carolines, les bienheureuses Carolines, basses, riantes, paisibles, jetées comme un bienfait, comme uue pensée céleste au milieu de ce vaste Océan peuplé de tant de farouches naturels. Voyez, voyez ! les pros-vo-
lants fendent l'air; ilsnous suivent, nous atteignent nous accostent, nous entourent.
— Loulou ! loulou! (du fer) nous crie-t-on de toutes parts, et les insulaires montent à bord, mquiets, mais impatients de tout voir, de toucher à tout. Ces peuples navigateurs dont je vous parlerai bientôt, car je dois voyager avec eux, vivent là, sous ces belles plantations, sans querelles au dedans, sans guerres au dehors; braves, humains, généreux, beaux par le corps et par l'âme, souriant à une caresse, à un témoignage d'affection; sautant comme des enfants à qui l'on vient de donner des joujoux ; acceptant une bagatelle avec la plus vive reconnaissance, la nouant au cartilage allongé de leurs oreilles, qui leur servent de poches; mais vous offrant toujours en échange des pagnes élégants, des hamecons en os, des coquillages magnifiques, craignant de se montrer moins généreux que vous, non par orgueil, mais par bonté. Oh! voilà enfin des hommes comme l’on est heureux d’en trouver sur son passage ! voilà des cœurs nobles et dévoués! Laissez faire la civilisation, et vous verrez ce que deviendront bientôt ces îles fortunées contre lesquelles nos vices voyageurs ont été Jusqu'à présent sans puissance. Nous aurions bien voulu mouiller pendant quelques jours dans cetarchipel parfumé, car nous manquions d'eau douce; mais toutes ces iles sont sans port, et c'est peut-être à cette étrange et heureuse circonstance qu'elles doivent d’être restées pures et libres au milieu de tant de corruption et de cruauté.
J'avais souvent entendu dire que les pros-volants ‘ des Carolines étaient des embarcations taillées de telle sorte qu'à l’aide d’une voile triangulaire en pagne, deux balanciers et un pilote gouvernant avec le pied, on coupait, pour ainsi dire, le vent. Eh bien, ce qui me paraissait alors une ridicule exagération des voyageurs, devint à mes yeux une éclatante vérité, et c'est un des phénomènes nautiques les plus curieux à observer que ces hardis insulaires, debout ou accroupis sur leur pros plein d'élégance, se jouant des vents, triomphant de la violence des moussons, et passant, comme de rapides hirondelles, au milieu des courants et des récits les plus dangereux et le plus étroitement resserrès. Que leur importe à eux qu'une embarcation chavire! ils sont là pour la relever, ainsi qu'on le ferait chez nous dans un bassin tranquille et à l’aide de nos palans et de nos grues. Quant à ces hommes aussi intrépides qu'intelligents, ne craignez rien pour leur vie; la mer est leur élément; le courroux des tempêtes, leur délassement le plus désiré, et l’on ne comprend pas tant de souplesse et d'agilité au milieu d'obstacles si mullipliés et si imprévus. Le Carolin est un homme, un poisson et un oiseau à la fois.
Tous les individus qui montèrent à bord se faisaient remarquer par une taille gracieuse et des mouvements pleins de liberté. Il y avait de la noblesse dans leur démarche, de lexpression dans leurs gestes, du vrai rire dans leur gaieté d'enfant. Pourtant il était aisé de reconnaitre, même dans leur empressement à venir à nous, qu'un douloureux souvenir leur commandait une grande défiance. Braves gens, qu'un capitaine sans foi ni pitié aura trompés et poursuivis au milieu de leurs joies! Deux des insulaires qui nous firent visite, et pour lesquels les autres semblaient montrer quelque déférence, avaient sur les cuisses et sur les jambes des tatouages ravissants dessinés avec une régularité parfaite : c’étaient deux demi-chefs, deux demi-rois, et ils n’eussent pas eu cet ornement en usage chez tant de peuples, qu’il
eût encore èlé facile de reconnaitre leur supériorité à la noblesse de leurs manières, à leur haute stature et à leur force musculaire. Un pagne étroit couvrait les reins de chaque individu, et tout le reste du corps était sans vêtement. Quelques-uns avaient aussi des colliers faits avec les folioles de cocotier, et des bracelets coquets tressès avec un art infini.
Un groupe de cinq ou six naturels, sans doute pour payer leur bienvenue et notre bon accueil, se mit à danser, et je ne saurais vous dire tout ce qu'il y avait d’amusant et de curieux dans cette petite fête si cour- Loisement improvisée.
Cependant nous naviguions à l’aide de petites boutfées presque imperceptibles ; ; mais un grain à l’horizon nous annonça de la pluie. Nous manquions d’eau, et, afin d’en ramasser au moment de l’averse, nous dressämes nos tentes, et allämes chercher dans
| la batterie quelques boulets pour jeter sur la toile et
faire entonnoir. A l'aspect de ces projectiles portés par les matelots, les Carolins, effrayés, poussèrent des cris sinistres et semblèrent nous accuser de trahison. Nous eûmes beau leur prodiguer de nouvelles et ferventes caresses, ils bondirent sur le bastingage, s’élancèrent dans les flots comme des plongeons, et rejoignirent à la nage leurs embarcations au large.
L’archipel des Carolines s’effaça bientôt à l'horizon, je le perdis de vue avec un serrement de cœur qui m'accompagna bien avant dans la traversée, et cependant je ne savais pas encore tout ce que je devrais de reconnaissance dans l'avenir à l'un des plus puissants rois de cesiles, où vit en paix jusqu'à présent le peuple le plus beau, le plus doux, le plus généreux de la terre,