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VOYAGE
si rapide dans un pays où tout ce qui nait est si fort et si robuste. Aux Sandwich, une fille de onze ans est mère ; à seize ans, elle porte sur ses {rails accen{uës les caractères de la maturité; à vingt-cinq, elle approche dela vieillesse,et à quarante-cinq ou cinquante, c'est presque la décrépitude. Quant aux hommes, leur carrière est moins bornée, soit qu'ils luttent davantage contre l'influence du climat, soit que le genre de travail qui leur est imposé par les besoins de toute espèce, à la recherche desquels il faut bien qu'ils songent pour eux et pour leur famille, leur donne plus d’énergieet de vigueur. Maisil n'en est pas moins vrai que leur vie est fort limitée et que les vieillards de soixante ans sont très-rares dans tout l'archipel. Si l'ouragan venude la mer vomit sa rage sur les blocs de lave contre les aspérilés desquels il vient expirer, le Sandwichien se couche, s’abrite sous sa case de cocotier et de fucus, et ronfle au bruit de la tempête ; Si la colère de ses montagnes menace les populations et porte au loin ses ravages, le Sandwichien s’aceroupit encore sous sa case, qui tremble et attend le calme de la nature. Il est fait à ces secousses, à ces ébranlements, qui ne l'étonnent plus et ne peuvent l’effrayer. Pour peu qu'il courbât la tète en face de ces colères, souvent si funestes, il y aurait contraste et mensonge entre lui et la terre où il est né ; il y aurait divorce entre sa nature et celle que le sort a mise sous ses pieds pour y vivre et multiplier.
Ce n'est presque jamais contre le courroux des flots ou contre celui des volcans que le naturel des Sandwich s'irrite et se défend : c’est contre les atlaques des hommes. Le premier est une nécessité qu'il doit subir, l’autre une insulte qu'il veut repousser, Dans le premier cas, 1l y a impuissance à lutter, dans le second, il y aurait faiblesse, et le Sandwichien est esseutiellement brave : il est impossible d’être lâche sur un terrain si tourmenté.
Au surplus, étudiez le terrible Mowna-Kak planant sur l'île pour la dévorer un jour ; voyez ses laves ardentes bouillonnant à la surface et ses feux tourbillonnants offrant à l'œil le singulier et efirayant spectacle des fournaises souterraines. Suivez ces rivières brûlantes qui portent la mort et la destruction dans les vallées, écoutez ces menaces retentissantes, ces mugissements profonds, cs horribles détonations des balteries du cratère qu'on retrouve partout, et vous comprendrez ce qu'il faut d'énergie et d’audace à l'homme deces contrées pour consentir à les habiter.
Que si vous trouvez dans ma rapide analyse sur le Sandwichien quelque contraste, quelque antithèse morale, c'est qu'ils existent en effet et que le sol d'Owhyée est aussi partout un mensonge.
En elfet, ici une grève de galets, là une grève de sable ; ici des rocs surplombés et déchirés par mille rigoles, là des plateaux unis et lisses comme si le frottement des siècles les avait usés. D'un côté, ure végétation vivace ; de l’autre, une nature marätre qui cherche à l'exiler ; el puis la lave, au traversde laquelle s'échappent des pitons aigus de granit; une mer furieuse sans qu'on puisse en deviner la cause; et le malin, une onde transparente et paisible, reflétant un ciel d'azur, Owhyée d'aujourd'hui ne ressemble point à Owhyée de la veille, et il ressemblera moins encore à Owhyée du lendemain.
Je le répète, cette principale ile des Sandwich est un mensonge perpétuel. :
. Ainsi des hommes. Voyez ces larges charpentes si bien faites pour résister aux secousses des éléments, ces masses fortes et robustes, taillées comme l'Hercule; eh bien, tout cela se repose sans fatigue, tout
cela s'appesantit sans sommeil. Et puis encore, n'est: ce pas uneimitation de la nature impai faite et bizarre du sol que ces usages si étranges d’une moustache sur une lèvre, tandis que l'autre est ép lée ? ces cheveux longs d'un côté, courts et ras de l’autre ? N'est-ce pas une boutade, un caprice de fou que la variété sans harmonie de ces dessins dont tout leur corps est bariolé ? Ici, un nom vénéré, celui de Tamabamah; à côté du nom, un damier qui ne dit rien du passé, rien du présent et sera muet sur l'avenir: d’une part, un éventail; de l’autre, des roues ou des croissants, ou des oiseaux, Voici maintenant des rangées de chèvres, et, par une volonté ridicule du dessinateur, la rangée de chèvres coupée par un cor de chasse inachevé. Toujours des désaccords, des contrastes, et cependant ce nest pas tout encore.
Les Sandwichiens ont probablement appris que d'autres peuples avaient l'habitude de se peindre le corps, de se talouer ; ils savent que chez ceux-ci la figure est zigzaguée de rainures et que le reste de l'homme est pur; que chez ceux-là, c'est le toise qui a reçu l'impression des piqüres, tandis que plus loin, les jambes ou les bras seuls en sont ornés. Eh bien , eux, les Sandwichiens, ont voulu se différencier ; el, par un privilège d'extravagance inconcevable, les plus coquettes Sandwichiennes se font tatouer la langue! À ,
Encore si ces dessins élaient le résultat d’un travail régulier, exéculé avec le même instrument! Mais point; ce sont tantôt des égratignures assez profondes, tantôt des piqûres imperceptibles; ce sont aussi des plaies qui rident et chiffonnent la peau, des brülures qui lui donnent une teinte livide, de telle sorte qu'on croirait les individus frappés de maladies cutanées. Voilà bien des soins pour gâter une belle œuvre, voilà bien des recherches dépensées au profit de la laideur, voilà une bien ardente imagination en travail pour détruire une harmonie!
Que d'études à faire sur le peuple de cet archipel ! Ajoulerai-je que le langage vient encore me fournirun nou\el argument? Cen'est plus iciune musique suave comme celle du Tchamorre, ni la gravité espagnole, ni la douce mélodie des Carolins; ce n’est pas non plus l'articulation éclatante des Malais ni le glapissement lugubre des Papous ; mais il tient un peu de ces divers dialectes, par cela seul.qu'il diffère de tous. Le parler sandwichien est gultural et vibrant à la fois ; il va par saccades et par soubresauts. Avant desorlir, telle syllabe a l'air de prendre de l'élan, de se consulter, tandis que d'autres, poussées avec rapidité, partent et bruissent comme une détonation, ou plutôt comme un roulement de coups de fouet. Au surplus, Je ne peux le comparer qu'aux grognements et aux aboiements d'une meute-de chiens rongeant des os qu'on veut leur arracher. -
Ce n’est pas tout; ce langage si bizarre, si lent et si rapide à la fois, offre des singularités plus étranges encore. Au grè des habitants, la plupart des litres, ou plutôt la plupart des sons ont le droit de se modifier, de changer, sans qu'on puisse en accuser le défaut d'organisation physique des hommes, Ainsi, l'on dit, selon le caprice, Riouriou, ou bien Ouriouriou, ou bien Liouliou, ou bien encore Liolio; donc lr se transforme en L et l'ou en o simple. On dit encore Cayakakooah, ou Tayatatooah et Koïaï, ou Toïaï. Le t et leÆ se chassent mutuellement l'un l’autre, selon le bon vouloir ou la fantaisie. À Kayakakooah, ou Tayatatooah, on nous parlait de Tamahamah ou de Kamahamah, où plus souvent encore de Taméaméah, et ce qui ajoule à l'étrangelé sauvage du parler sandwi-
chien, c'est qu'après chaque phrase ou chaque mot se terminant par un bruit aigu, on est forcé de faire sentir l'h par une aspiration très-prononcée : ainsi l’on ne dit point Pa ou Mowna-ka, mais bien Pa-h et Mowna-h- Eah, comme si, après avoir jeté au dehors l'A du mot, cn voulait la ressaisir en aspirant.
Il faut bien que je vous disetoutes mes observations, puisque je m'y suis engagé dès mon début.
Et cette étrange cérémonie des sanglots et des larmes qui a lieu à la rencontre de deux amis, après quelques jours de séparation, cérémonie terminée si brusquement et si grotesquement par le rire, n'est-ce pas encore une fois la reproduction fidèle des colères des volcans, qui se calment sous le plus beau ciel des tropiques ?
- Si, chez les hommes, le goût des dessins dontils se bariolent le corps est général, chez les femmes de tout âge ces ornements sont une passion, une rage, une
frénésie. On en voit dans toutes les demeures, sur toutes les places publiques, sur la plage, sous les bananiers, passer là des journées entières à cette opération, dont l'artiste ne semble pas se fatiguer plus que le personnage qui pose. Pour ces tatouages, dis-je, on adapte verticalement à une baguette longue de huit ou dix pouces un tout petit os formant trois pointes, ou les ongles aigus d’un oiseau qu'on rapproche à l’aide d'un fil de bananier. Cette patte d'oiseau ou cet os est nouë fortement à l'extrémité de la baguette ; on l'appuie sur la partie à talouer, qui est déjà dessinée en rouge ou en noir, et l’on suit ainsi tous les contours en frappant avec une autre baguette sur la première des coups légers et rapides, de sorte que les pointes, en entrant dans la peau, causent une légère irritation sans douleur et une bouffissure qui ne s'en va qu'au bout de quelques heures. Après cela, on frotte assez longtemps la partie dessinée
... Une moustache sur une lèvre, tandis que l’autre est épilée. (Page 251.)
avec une feuille large, amère et pleine de sue, et la figure, qui n'était d'abord que faiblement colorée de rouge, devient d’un bleu foncé, se mariant parfuitement avec la couleur cuivrée des Sandwichiens.
Je lai dit, la bizarrerie de ces dessins est une sorte de reflet du caractère inconstant, irrésolu et fantasque des naturels; mais les femmes se distinguent des hommes par une volonté plus décidée : ainsi, chez elles, les rangées de chèvres sont permanentes. Une jeune fille sans chèvres sur le corps serait peut-être déshonorée, Mais après ces animaux, ce qui a le plus de crédit, ce sont les damiers, les éventails et les oiseaux, dont elles se parent les joues, le haut de la tête, les épaules et le sein. Elles affectionnent beaucoup aussi les cors de chasse, qu’elles se font dessiner sur le postérieur, et il est assez commun d'en trouver qui sont tatouées du sinciput, des mains, de la langue et de la plante des pieds.
Qu'on ne me dise plus que ces dessins sont des hiéroglyphes à l'aide desquels on conserve l'histoire particulière des individus et l’histoire générale des lamilles; je puis à cet égard donner un formel dénent aux voyageurs qui ont rêvé cèlte fable ingé-
nieuse, car à Kayakakooah. comme à Koïaï, J'étais continuellement occupé à faire des dessins sur les jambes, les cuisses, les épaules, la tête et le sein des femmes du peuple, des épouses du gouverneur et même des princesses, et je vous assure que je ne puisais mes inspirations que dans mon caprice ou dans mes études de collège. Ganymède et Mercure se pavanent aujourd'hui sur plus de vingt flancs sandwichiens; le gladiateur orne une quarantaine de jeunes filles d'Owhyée, et j'ai, depuis mon retour, rencontré à Paris des navigateurs qui m'ont assuré que le succès de mes Vénus, de mes Apollons et de mes caricatures avait créé là-bas un grand nombre d'habiles artistes indigènes, ajoutant, au profit de mon amour-propre, que les damiérs, les chèvres et les roues avaient beaucoup perdu de leur antique faveur depuis notre voyage. Les arts sont usurpateurs.
Mais les dessins ne sont pas les seules parures dont la coquetterie sandwichienne fasse usage; et les trésors de la nature viennent encore en aide à leurs robustes appas. Nulle part au monde l'usage des colliers n’est plus généralement répandu. On fait des colliers en graines rouges ou verles, on en fait en
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gazon, en folioles de latanier admirablement découpées, en fleurs, en fruits ; j'ai vu des colliers en jamrosa, j'en ai vu en petits os et en cheveux passés dans un énorme morceau d'ivoire taillé en forme d'hamecon. Les colliers sont plus qu'une parure, ils sont une nécessilé.
Après eux viennent les couronnes, et comme les fleurs sont fort rares à Owhyée, les coquettes sandwi-
chiennes ont imaginé de saupoudrer de chaux vive, dès leur jeune âge, les cheveux qui touchent au front, de sorte qu'à douze ou quatorze ans, ces cheveux blanchis figurent, à quelques pas de distance, une couronne de lis d’un effet fort extraordinaire.
Mais ici encore il y a des priviléges à signaler. Les femmes des chefs seules ont le droit de se couronner,
…Chez les femmes, ces ornements sont une passion, une rage, une frénésie. (Page 250.
et malheur à la fille plébéienne qui oserait jeter sur sa tête une simple touffe de gazon imitant une couronne ! #
Indiquez-moi donc des lieux où la parfaite égalité soit comprise et mise en pratique! Il yen a pourtant: ee sont les cimetières, les moraïs de tous les pays du monde. Gloire, grandeur et faste au dehors, cela est vrai, mais au dedans, poussière d’esclave ou de maitre, poussière de crétin ou d'homme de génie : égalité parfaite.
Ainsi done, tout est harmonie dans le désaccord physique et moral des iles Sandwich; on dirait que le sol à fait les hommes ou que les hommes ont élevé
le sol selon leurs fantasques humeurs : des corps ta- {oués d’un seul côté et figurant, à s'y méprendre, un ouvrage commencé ou un fou à demi barbouillé d'encre: ici, une seule moustache; là, un côté de la têle rasé, et généralement une fille avec une seule boucle d'oreille, et mille autres singularités que Je n'ose ou que je ne veux pas vous dire, afin que vous alliez vous-mêmes ajouter des arguments aux miens, déjà fort nombreux, et traduire mieux que moi les contrastes qui se développent à chaque pas aux regards observateurs.
Je dis les choses qui sont; qu'un plus habile les explique.
ILES SANDWICH Jack. — Koïaï. — ÆTamahamah. — M. Rives. de Bordeaux.
Cependant la double pirogue que Kookini avail expédiée au roi pour lui donner avis de nofre arrivée fut de relour à Kaïrooah au bout de quelques jours et nous força de quitter le mouillage de Kayakakooah. Elle portait, outre vingt-qualre vigoureux pagayeurs, à l'air martial et farouche, un Américain établi depuis longtemps à Wahoo et un pilote royal, nommé Jack, proche parent du souverain. Cet homme, plus grand que Kookini, était plus imposant encore par la gravité de ses mamères que par sa colossale stature, et quoique
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ses traits, par exception, tinssent un peu du nègre, on remarquait tout d'abord, dans son maintien calme, dans ses gestes, dans sa démarche, une habitude de commandement et de domination qui lui allait à merveille, Au surplus, ses reins seuls étaient couverts d'une pièce d'étolfe, et en débarquant il se dégagea d'un beau manteau du pays, qui semblait gèner un peu la hardiesse de ses mouvements.
Kookini était un peu malade ; ce fut un second gouverneur qui recut Jack sur le rivage. Dès qu'ils se
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virent, ils coururent l’un vers l’autre, se serrèrent affectueusement la main, gardèrent le plus absolu silence pendant une minute, et poussèrent ensuite à l'air des cris éclalants en répandant d’abondantes larmes. Autour d'eux un grand nombre d’hommes et de femmes répétèrent avec des cris étourdissants la singuhère cérémonie, tandis que d’autres ne paraissaient pas même s’en apercevoir. Cela fait, chacun essuya ses yeux, se mit à causer fort paisiblement, et sembla oublier le motif d'une tristesse si bruyante et si brève. Jack m'aperçut près de lui, occupé à dessiner cette scène étrange; il s’approcha de moi, me tendit la main, jeta un regard inquiel et curieux sur mon album, et me montra dans un petit cadre le portrait de
Tamahamah, fort bien fait par un dessinateur de l'expédition russe commandée par M. de Kotzebuë.
— Pourquoi ces larmes? Est-ce un désespoir? demandai-je à l'Américain, après de mutuelles politesses.
— Oh! vous n'avez rien vu; ceci n’est qu'unescène entre deux personnages.
— Mais encore pourquoi?
En souvenir du grand Tamahamah.
— Et cette gaieté après les pleurs ?
— L'usage.
— Mais l'usage ne peut commander aux larmes de couler, et c'étaient des larmes vraies que celles répandues par Jack.
— Oh! oui, véritables et brülantes.
— Alors je ne comprends pas.
— Depuis plusieurs années je suis établi aux Sandwich, et je ne comprends pas mieux que vous ce peuple si extraordinaire. ‘
— Est-ce par imitation que tant d’autres individus pleuraient aussi?
— Non, c'est par amour pour Tamahamabh.
— Pourquoi tout le monde n'en a-L-il pas fait autant?
— Les petits personnages, le bas peuple, ne l'osent pas : c'est un hommage que les hauts dignitaires seuls peuvent se permeltre; les pelits pleurent chez eux, dans la solitude.
— Voilà, je vous l'avoue, un bien singulier usage.
— Remarquez aussi que la taille est un titre en ce pays : nul n’est considéré s’il est de petite stature ; il n'y-avait de pleureurs que parmi les grands.
— Ainsi done la douleur se mesure par pieds, pouces, lignes?
— C'est cela précisément.
On n’oserait pas écrire de pareilles choses si elles étaient constatées par lous les voyageurs.
— Deux amis, continua l'Américain, ne se rencontrent jamais sans répandre des larmes sur la mort du grand roi de cet archipel, et Riouriou, que vous aurez le loisir de juger plus tard, n’a cessé d'habiter Kavakakooah que parce que la vue du tombeau de son père lui était une douleur trop poignante.
— Riouriou sera t-il regretté ?
— Je vois que vous savez déjà le contraire.
— Pourquoi donc pleure-t-il si chaudement celui qu'il ne veut pas imiter ?
— L'usage.
— C’est encore là une réponse que je ne comprends pas.
— Les usages existent, on s'y soumet, voilà tout. Ne sommes-nous pas un peu gênés, dites-moi, dans la plupart de nos vêtements? et pourtant nous les adoptons.
— Gela ne m'explique pas les larmes des Sandwi-
chiens et l'oubli de toute douleur quelques instants après.
— Cela est pourtant.
— Oui, mais cela me semble moins touchant que ridicule.
— C'est que vous n’avez rien vu encore.
— J'attendrai donc pour mieux apprécier.
Jack venait de la part du roi féhciter notre commandant sur son heureux voyage, et l’inviter à se rendre à Koïaï s’il voulait se procurer des vivres et de l'eau douce, l'assurant, au reste, que toute protection lui était acquise dans ses Etats.
Pas un seul des pagayeurs qui portèrent Jack à : Kayakakuoah n'avait moins de cinq pieds neuf pouces ; deux en avaient six; Jack avait six pieds quatre pouces français. Dans Kaïrooah, qui comptait à peine trois mille cinq cents habitants, nous avions vu une douzaine d'individus hauts de cinq pieds dix pouces, et plus de cinquante qui n'avaient pas moins de cinq pieds six pouces. Nous devions donc conclure de cet examen, fait avec une minulieuse exactitude, que la population d'Owhyée était d'une taille beaucoup audessus de la moyenne, et cependant King, le successeur de Cook, dit que les Sandwichiens, en général, sont d’une taille médiocre. Est-ce que la race se serait améliorée en si peu de temps? Cela n’est pas probable. D'après moi, King s’est trompé ou a voulu rapelisser au physique les hommes qui avaient massacré son illusire capitaine.
Kayakakooah est la principale ville d'Owhyée et se distmgue surtout par la sûreté de sa rade. Quant à cette capitale, nous ne pûmes la juger comme il convenait, car la cour de Riouriou s’en était éloignée, et hormis Kookini, un second gouverneur et deux ou trois autres fonctionnaires élevés en dignité, {ous les hauts personnages avaient suivi le roi à Koïaï, où il nous fallut bien cependant aller chercher les vivres qui nous étaient nécessaires et l’eau douce, dont nous commencions à manquer. Nous devions aussi, d'après Jack et l'Américain dont j'ai déjà parlé, trouver à Koïaï un Français établi aux Sandwich depuis plusieurs années, et conne ce brave compatriote Jouissait dans cet archipel de quelque considération, nous dûmes penser que toules les difficultés de nos approvisionnements seraient aplanies grâce à ses soins et à son influence. Le canon du bord rappela done l'équipage ; nous levämes l'ancre, et, pilotés par le colosse Jack, nous fimes route pour Koïaï.
Si une navigation le long des côtes est difficile et périlleuse, l'observateur y gagne aussi quelque chose, et les heures passent vite alors que tant de paysages se déroulent, riants ou sauvages, aux regards.
Partout ici un terrain fatigué, partout des mornes pelés et rapides; la lave envahit la plage; dans les anfractuosilés des roches, à peine quelques légères teintes de verdure pointent-elles pour dire qu'il y a encore un peu de vie dans ces tristes déserts, sur lesquels le terrible Mowna-Kak lève sa tète mugissante. Plusieurs cabanes, d'exilès sans doute, se montrèrent à de grandes distances l’une de l’autre, et nous nous demandions vainement quelles ressources étaient offertes aux hommes dans ces lugubres plages, pour les aider à ne pas y mourir.
Mais c'est ici surlout que le paysage se développe imposant avec ses sauvages couleurs. Depuis la plage jusqu'à un horizon lointain et violâtre, ce n’est qu'un désordre immense de laves superposées; ce sont de profondes ravines, sonores sous le pied et crevassées en tout sens, sinueuses; puis, s'arrèlant tout à coup ct prenant leur vol, elles s'élèvent, montent et attei-
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gnent d'un seul jet les épaules du terrible Mowna- Kak, qui se perd dans les plus hautes régions de l'atmosphère. Regardez là-bas ce géant énorme, où l'œil elffrayé voit la silhouette d'un guerrier disposé à combattre ; près de lui, ce sont des masses imposantes de bitume, perforées comme si la mitraille s'était ruée sur elles ; à côté, un dôme pareil à celui des pagodes de l'Indoustan; devant vous, des minarets élancès comme des mosquées orientales : il y a là fantasmagorie, turbulence, immobilité, chaos... La main puissaute de Dieu peut seule créer de semblables prodiges.
Et pour raviver ce tableau, quoi? Rien, rien, pas un arbre, pas un arbuste, pas la plus légère teinte de verdure, pas un oiseau qui plane sur ces brülantes scories, pas un quadrupède qui ose les affronter, pas un insecte qui puisse y trouver sa nourriture.
Essayer la vie au milieu de tant de débris vomis par les fournaises souterraines, serait vouloir lutter contre la volonté céleste, qui a dit d’une voix solennelle : « Ici tout est mort. »
Eh bien! au pied de cet effrayant amas de laves sont élevées quelques cabanes; ces cabanes, réunies en groupes plus ou moins rapprochés, forment un village appelé Koïaï, et c'est dans ce village, où percent plusieurs cocotiers souffreteux et où la végêtation trouve à peine à se faire jour, que Riouriou a conduit sa cour et ses femmes Ressemble-til à Tamahamah le grand roi de l'archipel? Nous le saurons bientôt. Disons d’abord ce qu'a fait le père, nous saurons ensuite ce que vaut le fils.
Le S mai 1819 fut pour Owhyée un jour de deuil et de désespoir : Tamahamah venait de mourir, et avec lui s’effaçaient les projets d’'agrandissement que ses sujets avaient longtemps acceptés. Tamahamah venait de mourir, et ses principaux officiers jetaient déjà un regard de mépris et de dégoût sur son fils dégénéré. Le grand roi de cet archipel, qui avait deviné la civilisation et qui voulait en faire jouir toutes les iles océaniques, vit bien que son œuvre de conquête ne serait point achevée, Rarement une gloire succède à une gloire.
A peine eut-ondes craintes sur une vie si précieuse, que les charlatans, les devins et les prêtres de tout l'archipel furent convoqués à Kayakakooah pour lutter contre la mort s’avançant à grands pas.
Inutiles jongleries : la dernière heure de Tamahamah avait sonné. Aussi, voyant bien que toutes prières au ciel étaient superflues, il se häta d'appeler auprès de lui ses principaux officiers, afin de les engager à mettre à profit les conseils de sa vieille expérience.
— Que fait Le peuple ? demanda-t-il à son premier ministre.
— Il pleure.
— Je l’ai pourtant bien tourmenté par mes projets de conquêtes.
— Il vous aimait comme son père.
— Je l'aimais tendrement aussi, et je le sens plus que jamais en ce moment. 0 mes amis ! poursuivit-il en tendant la main à tous les guerriers qui l’entouraient, tâchez de le raviver, ce peuple apathique; il dormira tant, qu'il ne se réveillera plus et me suivra bientôt à la tombe. Plus de sacrifices humains à nos dieux : ils n’en veulent pas, croyez-moi. Il faut, mes amis, que vous me juriez d'abolir ces sanglants massacres. Vous voyez que le ciel ne m'a pas puni de mes efforts pour achever l'œuvre de régénération que J'avais commencée. Jurez-le-moï.
Les chefs s'étaient déjà mis en quête de quelques
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victimes afin de désarmer la colère des dieux, et nulle bouche n’osa s'ouvrir pour promeltre et jurer.
— Je vous devine, poursuivit Tamahamah d'une voix éteinte et avec un regard douloureux ; vous voulez, pour l'amour de moi, résister à mes ordres ; mais telle est ma dernière volonté : refuserez-vous de la suivre? Telle est ma dernière prière : refuserez-vous de l’exaucer ?
Les sacrifices qu'on allait commencer autour des morais n'eurent pas lieu; les prêtres fanatiques se virent avec regret enlever leurs victimes, parmi lesquelles la plupart étaient volontaires, et Tauiahamah, dont la voix s’affaiblissait à chaque instant, continua jusqu'à son dernier soupir les lecons de sagesse que le règne orageux de son père et les puisssants ennemis qui l'entouraient l'avaient empêché de mettre à profit.
Cependant la douleur torturait Tamahamah, et sa grande âme craignait de montrer quil y succombait.
— Cela est lâche, disaitil de temps à autre, de s'attaquer à qui succombe sous le poids des fatigues et de la vieillesse; mais ces souflrances, quelque horribles qu’elles soient, ne m'empêcheront pas d’adresser encore des paroles d'amour à mon fils. Riouriou, ajouta-t-il avec de profonds soupirs, je te laisse une puissance solide si lu es digne du nom que tu portes; mais ne songe plus à mettre à exécution le plan que j'avais adopté : tu n’es pas encore assez brave. Consulte souvent les guerriers qui m'entourent, écoute leurs avis, guide-toi d’après leur expérience; ne te hâte jamais de punir un de tes sujets, tremble de frapper trop tôt celur que tu n'aimes pas, et si tu es offensé par des étrangers, appelles-en à leur loyauté seule. Essayer de les châtier serait signer ta perte. Adieu, mon fils,‘adieu; et vous, mes amis, pressez ma main, pressez cetle main que vous avez trouvée si forte au milieu des batailles. Je suis vainéu à mon tour... La mort est là : adieu, vous Lous ; consolez mes femmes et souvenez-vous de moi.
Tamahamah n'était point un législateur, c'était un guerrier; il avait compris que les hommes tels que ceux qu'il était appelé à gouverner n'obéiraient qu'à la force et qu'ils ne seraient point à la hauteur d'une morale plaidant le progrès. Aussi ses efforts réformateurs ne furent guère que des tätonnements imparfaits, tandis que ses batailles étaient toujours décisives.
Le code militaire de ce grand prince était peu compliqué. précis, clair et intelligible pour tous; chacun le savail par cœur.
« A lui seul était réservé l'honneur de porter le « premier coup à l'ennemi.
« Nul n'avait le droit de quitter son poste pour ve- « nir l’arracher du milieu de la mêlée.
« Tout soldat fuyant le premier était à l'instant « mis à mort.
« Un guerrier pouvait, pendant une campagne, «une halte ou une marche forcée. prendre un taro, « un melon, un coco; s’il en prenait deux, il était « puni. Dans le premier cas, le dommage était de « peu de valeur, et le tort disparaissait ; dans le se- « cond, le besoin étant satisfait, on devenait voleur.
« Après la victoire, Le pillage était non-seulement « permis, mais même ordonné.
« On récompensait, après la guerre, les soldats qui « rapportaient le plus de dépouilles.
« Tout ennemi pris les armes à la main devait être « mis à mort.
« Tout blessé à la poitrine avait droit à une ré- « compense.
« Le fils de tout guerrier mort en combattant re- « cevait un présent composé de nattes, d'armes, d’é- « toffes. »
Le senor Marini, établi à Wahoo depuis quelques années, et de qui je tiens ces détails, parfaitement exacts puisqu'ils m'ont élé certifiés par plusieurs chefs d'Owhyée, me dit encore que Tamahamah surpassait en bravoure tous les soldats de son armée, et que son adresse était telle, qu'il arrètait toujours au passage et près de sa poitrine les sagaies ennemies.
Dans son intérieur, bon jusqu'à la faiblesse, il se montrait rigide et mème cruel dès qu'il se meltait en campagne. On l'a vu plus d’une fois, mécontent d'un de ses chefs, au moment de l’action, se diriger vers lui, l'abattre d'un coup de masse, et prendre son poste pour ramener dans ses rangs la victoire indécise. Il était fier de ses nombreuses blessures, et quand un étranger arrivait à Owhyée, 11 s'empressait de lui montrer les cicatrices honorables dont son torse était crible.
Il parlait fort peu, mais il aimait qu'on parlât beaucoup autour de lui. Tout silence lui paraissait une hypocrisie, tout bavardage une preuve de confiance et de droiture.
Il demandait souvent des avis à ses principaux officiers, et ne prenait cependant conseil que de luimême.
Jemais Tamahamah ne fut battu, jamais il ne pardonna à un révollé.
IL était fier de savoir écrire son nom, et parlait l'anglais assez passablement ; il s’inclinait avec respect chaque fois qu'on prononcçait en sa présence les noms de Cook et de Bonaparte; lui-même on l'appelait le Napoléon de la mer du Sud, et il étalait avec un sentiment de noble fierté le portrait de notre grand empereur sur tous les murs de ses palais de bambou et de chaume.
Nous sommes arrivés quelques mois trop tard aux Sandwich.
À peine eut-on appris, par des courriers expédiés dans toutes les directions, la nouvelle que les jours de Tamahamah étaient en danger, que les insulaires ne s’enfermèrent plus dans leurs cabanes pour se reposer la nuit; on couchait sur la grève, on allait, on venait, on se pressait la main sans se rien dire, et chacun avait faboué les objets qu'il affectionnait le plus, afin de se rendre les dieux favorables. Mais, dès que la mort du grand prince fut connue, oh! alors on poussa à l'air d'affreux hurlements, on brüla la plus grande partie des pagnes et des nattes ; on tua tous les pores, toutes les chèvres, toutes les poules ; on renversa, on incendia la plus grande partie des cabanes. Les femmes firent toutes le sacrifice de leur chevelure ; les hommes se firent enlever les deux dents incisives supérieures; on se couvrit le corps de déchirures et de cicatrices; on courait dans les rues el sur les places publiques pour étaler à l'œil les mutilations; et tel était l'amour de ce peuple pour son monarque, que celui des individus qui s'était le moins défiguré faisait rougir un fer et se cou- “rail toutes les parties du corps de nouvelles plaies et de nouvelles brûlures. Malheur à qui m'aurait pas prononcé le nom vénéré de Tamabamah en répandant des larmes! malheur à qui aurait osé se coucher sur des nattes et chercher dans le jour l’onibre d'un rima ou la fraicheur des flots de la mer! Il v eut des victimes immolées aux dieux irrités, et ces vicümes furent seulement les insulaires dont la dou-
leur semblait le moins profonde. On massacra plusieurs prêtres et devins dans leurs morais, pour n'avoir pas eu la puissance d'apaiser les dieux, et l’on vit même un grand nombre de fanatiques se diriger en désespérés vers le Mowna-Kak, arriver près de la cime et se précipiter dans les laves ardentes.
Mais ce fut à Kayakakooah surtout que la désolalion se montra avec une sanglante frénésie. Pendant Six jours, le peuple, les grands, mélés et confondus, en dépit des usages et des lois, ne quittèrent point la place publique ; plusieurs dignitaires se firent sauter les doigts d’une main, d'autres poussèrent le dévouement jusqu'à se crever un œil, et une mort terrible eût frappé celui qui aurait conservé sa chevelure inlacte et toutes ses dents.
Les femmes surpassérent les hommes en cruautés; le torse de la plupart d’entre elles n’était qu'une brûlure; le sem, les joues, le cou, gardent encore empreintes les traces de leur douleur, et l'on est à comprendre et à s'expliquer une tendresse si vive, un désespoir si poignant pour un homme dont une parüe des indigènes connaissaient à peine les traits, et dont le plus grand nombre n'avaient jamais entendu la voix.
Aujourd'hui même que toute forte douleur devrait être apaisée, deux amis ne se rencontrent point, après une absence de quelques jours, sans répandre des larmes en souvenir de Tamahamah, et la première santé des repas est toujours portée au roi si vivement regretté. s
Mais qu'avait donc fait ce prince pour le bonheur de ses sujets? De quels trésors avait-il enrichi toutes ces iles ? Le peuple était-il plus heureux que sous le roi précédent? Ne l'écrasail-il pas, lui-même, sous le poids de son insatiable ambition? N’allait-il pas bientôt le jeter au milieu des flots pour tenter la conquête de toutes les iles du grand Océan? Cela est, les pro- Jets de Tamahamah étaient connus, les armées prêtes, les pirogues entassées sous les hangars et dans les chantiers, et cependant on l’aimait d’un amour extrème : c'est que Tamahamah était brave par-dessus tout; c'est que dans les combats qu'il eut à soutenir contre des chefs révoltés, il s'exposait le premier aux plus grands périls; c’est qu'enfin il avait porté un coup terrible à l'autorité des prètres en abolissant les sacrifices humains, et en ne livrant aux dieux que des coupables et des condamnés qu'on gardait dans des cachots pour ces sanglantes solennités. L
Sous le règne de son père, dès qu'on voulait se rendre les divinités favorables, dès qu'on voulait obtenir la cessation d'une éclipse, appeler dans les rades une plus grande quantité de poissons ou apaiser la colère du Mowna-Kak, les prêtres, apostés près des moraïis, s’élançaient furieux, aidés de quelques soldats armés, sur les premiers passants, les entrainaient dans le lieu sacré et les immolaient avec barbarie. Tamahamah, trop faible encore pour combattre en face les antiques lois éternelles de ses peuples, les modifia du moins et satisfit ainsi aux usages et à la religion. LP te
Le lendemain de notre arrivée à Koïai, et au moment de nous mettre à table, nous vimes venir à nous une double pirogue portant quelque chose qui de loin nous présentait une certaine analogie avec un homme. C’en était un, ou à peu près. M. Rives, le Français dont on nous avait parlé à Kayakakooah, s'empressait de nous faire sa visite. ct quand la pirogue accosta, le héros gascon (car Bordeaux était sa patrie) nous vit tous sur le pont, prêts à fêter un enfant égaré.
VOYAGE AUTOUR
Le voilà. I nous salue en ces termes : Messieurs et dames (avec cet accent que vous savez), j'ai l'honneur de vous offrir mes (rès-humbles et très-respeclueux hommages.
Sa taille était de quatre pieds deux pouces au plus; il avait un œil vif, l’autre l'était un peu moins; un nez pointu, une bouche rieuse, des pommettes saillantes, un menton anguleux ; et sur ses tempes, deux chèvres honteusementtalouées étaient à demi cachées par des cheveux longs et bouclés. Les doigts de M. Rives étaient gracieusement piqués à la mode sandwichienne, et quoique nous ne vissions point son torse racorni, nous supposämes avec raison qu'il avait été soumis à l'épreuve du tatouage.
Le Bordelais était vêtu d'un habit trop long pour un homme de cinq pieds dix pouces, et le brave Gascon le relevait un peu de ses deux mains; un pantalon retroussé d'en haut et d'en bas flottait sur des
bottes qui eussent été trop larges pour les jarrets énormes de Vial, et du gilet panaché qui voilait son pectoral, M. Rives eût pu se fabriquer un carrick passablement étoffé. Nous avions besoin de tous nos efforts pour nepas rire au nez de ce grotesque personnage; mais les matelots, moins scrupuleux, s'en donnèrent à cœur-joie, et plusieurs ponantais refusèrent de l'accepter pour compatriote, Cependantil s'avanca d'un pas rapide et saulillant vers le gaillard d’arriére, pressa la main du commandant, nous présenta les siennes, se dit le favori de | Riouriou: nous ee des pores, des poules, des bananes et des cocos à profusion, nous supplia d'accepter, nous assurant qu il en avait une quantité immense. Chacun de nous répondit le mieux du monde à des politesses si empressées, si franches, et comme nous étions bien aises de lui rappeler la cuisine française, nous l'invitämes à diner, espérant qu'il nous raconterail sa vie aventu-
Rives le Bordelais.
reuse. A l'appétit avec lequel il dévora, nous commencâmes à douter de la valeur de ses offres, et les poules et les porcs s’elfacèrent pour nous dans un lointain brumeux : les brouillards de la Garonne n'ont pas plus d'épaisseur. [lélas! nous avions malheureusement trop bien inauguré de notre illustre visiteur.
Après diner, M. Rives parcourut le navire ; il fit à chacun des politesses désintéressées, et nous emprunta, pour ne plus nous les rendre, des mouchoirs, des serviettes, des chemises, et quelques vètements que nous étions trop courtois pour lui reluser. Peu d'instants après, il quitta le bord, fort satisfait de nous, en nous assurant qu'à terre il allait tout disposer ponr nous bien accueillir.
Au moment où le généreux Gascon descendait dans sa double pirogue, Marchais, qui gueltait l'occasion de lâcher son mot trop longtemps COMprimÉ , fit semblant de glisser, el roula jusqu'aux pieds de kives.
— Ah! pardon, monsieur; je ne vous avais pas vu.
— Îl n'y a pas d’offense.
— Monsieur est musicien?
— Pourquoi cette question ?
— C'est que vous avez là deux flûtes dans leur étui,
— Où donc?
— Mais, ce qui vous sert de jambes.
— Ce n'est pas gentil de rie r un compatriote. — Je ne suis pas du {out votre compatriote, mon-
sieur : je suis Français.
— Et moi Gascon.
— Vous voyez bien.
tailleurs à Owhyée?
— Non. Pourquoi?
— C'est que je voudrais vous demander un pan de votre habit pour me faire un paletot. Cré coquin! on n'a pas épargné l'étoffe comme chez nous; on ne vous devine pas là-dedans. Ça ne vous embellit point.
— Eh! mon cher, vous n'êtes pas beau non plus avec votre chemise rouge.
— Au moins elle est à moi, et je n'ai pas besoin de la retrousser comme une robe de princesse.
— Au fait, que vous importe que mon habit soit long ou court?
— Dame! c'est que les Bordelais qui sont sur la
Dites-moi encore : Y a-t-il des
corvette vous renient. Mais, tenez, voilà votre double pirogue qui vous tend les bras; prenez garde de la chavirer; relevez votre houppelande qui traine. Bonjour, Bordelais! Tiens, où donc est-il? Il m'a glissé dans les mains.
— Insolent!
— Il à dit insolent.… Je l'aplatirai.
Petit accourut.
— Il La appelé insolent, je crois?
— Parole d'honneur !
— Laisse-moi faire, il m'appartient; je m'en empare. La relâche sera amusante.
L'officier de quart, prévenu de cette petite altercation, s’élança pour adresser quelques mots d'exeuse à M. Rives, qui débordait, et fit faire à Marchais une faction de deux heures sur les barres de cacatois. Petit dit alors entre ses dents :
— Suffit, son affaire est faite.
— Il me payera cette faction, mon brave Petit! criait Marchais en grimpant ; je te le recommande.
— Marchais, embête-toi là-haut, mon garçon ; nous nous amuserons quand fu seras descendu.
M. Rives s'était chargé d'annoncer notre prochain retour au roi, et le lendemain, avant que l'état-major se dirigeàt vers la ferre, je descendis à Koïaï avec l'embarcation qui allait faire de l’eau.
— (à, monsieur, me dit Petit en me parlant de Rives, c'est un farceur qui a voulu se gausser de nous; je parie qu'il n'est pas plus Français que ces figures goudronnées avec lesquelles il mange.
— Si, si, il est de Bordeaux,
— C'est done un craqueur ; et puis il nous a promis des cochons en pile; je suis sûr qu'il n’a pas le plus petit pourceau.
— Comme tu le juges!
— Je m'y connais, allez; le roquet qui ose se présenter sur un bord ousqu'il y a des lurons tallés comme vous el moi, avec un habit qui irait à un homme de six pieds, est un pékin ou un filou.
— Allons, je vois que tu lui en veux.
— Eh bien, oui, je lui en veux; hier, en sortant du navire, il m'a regardé, et puis je l'ai vu qui riait comme si je lui avais servi de miroir. Foi d'homme, il est plus laid que le monarque de Guébé.
— S'il riait en te regardant, c'est que tu n’es pas beau, mon garçon.
— Et lui! et lui! Le sapajou de Guébéen ne lui donnerait pas deux points.
— N'importe, c'est un homme qui peut nous fournir des renseignements utiles, et Je ne veux pas que tu le brusques, que tu lui cherches querelle.
— (a suffit, vous serez obéi; mais je l’aplatirai, quoique ce ne-soit guère possible; il n’est pas plus haut qu'un baril d'eau-de-vie.
— Tiens, le voilà sur le rivage, sois prudent.
— C'est ça lui? ça cette borne? ce pmgouin ?
— C'est lui.
— Îlest à moitié nu; il a des dessins sur son espèce de corps, et ce gredin-là se dit de Bordeaux,
{ le pays de Barthe! Je parie qu'il n’est pas même de
la Teste.
— Silence!
— Je file mon câble ; je vas louvoyer au loin, car si je l'abordais, je le coulerais bas. Cré coquin! quel magot!
M. Rives, fidèle à sa parole comme tous ses spirituels compatriotes, nous attendait sur le rivage, et ne parut pas trop confus de se montrer à nous en costume à demi sauvage.
— Bonjour, monsieur, lui dis-je en lui tendant la main ; je vous remercie de votre exactitude.
— Il m'est si agréable de me trouver avec des Européens ! Mais pourquoi votre matelot s'est-il éloigné ?
— Voulez-vous que je vous le dise, vous n'avez pas le don de lui plaire.
— Je m'en suis aperçu ; en quittant votre corvette, J'ai entendu sortir de sa bouche des choses peu aimables pour moi : il ne s'agissait de rien moins que de m'écraser contre une caronade.
— C'est pourtant le meilleur homme du monde.
— Oui, le meilleur de ceux qui écrasent.
— Voulez-vous le mieux juger, offrez-lui un verre d'ava, et, pour peu qu'il y prenne goût, vous saurez ce qu'est notre matelot Petit.
M. Rives dit quelques mots à un Sandwichien qui partit en courant, et revint un instant après. J'appelai Petit, qui s'approcha avec cette démarche de gabare au roulis que vous savez déjà, et qui, par habitude et selon la règle du bord, ôta son bonnet en arrivant.
— Monsieur Arago a besoin de moi ?
— C'est Rives qui veut te parler.
— Ah! monsieur parle?
— Je voulais vous demander si vous accepteriez un verre d'ava, qui ne ressemble pas mal à l’eau-devie de Cognac ?
— Mais, f.....! monsieur parle très-bien. Voyons cet ava.. ça chatouille, ca pique en diable ; ça doit soûler…. Ce citoyen a du bon, me dit Petit tout bas à l'oreille.
— Voulez-vous recommencer ?
— Je recommence toujours.
— À propos, et pourquoi vouliez-vous m'écraser hier sur votre corvette?
— Quand on ne connaît pas les gens, on a toujours envie de les écraser, et puis vous n’étiez pas beau; vous gagnez à être connu ; votre figure est presque gentille, et si vous vouliez, vous seriez un bel homme.
— (Jue faudrait-il faire pour cela?
— Me verser un troisième verre de ce cognac, qui n'est pas sans mérite non plus.
— (a peut vous griser, vous faire mal.
— Mais, si ça me grise, ça ne me fera pas de mal du tout ; allons versez, et vous avez six pieds.
Un quart d'heure après, mon brave matelot ne savait plus s’il existait : la liqueur enivrante en avait fait uu tronc d'arbre.
D'UN
AVEUGLE. 239
XLVIT
ILES
SANDWICH
Koérani. — Supplices. — Les épouses de M. Rives. Visite au roi. — Petit et Rives. — Vancouver. — Cérémonie du baptème de Kraïmoukou, premier ministre de Riouriou.
— Vous en voilà débarrassé, dis-je à Rives.
— Tant mieux, car il me faisait peur ; maintenant seulement je respire.
Après avoir poussé le pauvre Petit dans une cabane, M. Rives me demanda ce que je voulais voir d'abord.
— Ce qu'il y a de plus curieux.
— ci, tout est à étudier.
— Alors, guidez-moi.
— Soit. Je vais vous montrer, à quelques pas d'ici, un homme à qui l'on a crevé les deux yeux il y a quinze jours.
— C'est ce que vous avez de plus gai à me présenter ? à
— Allons autre part.
— Non, conduisez-moi vers cet homme. Qu'est-ee - qui lui a valu ce supplice horrible?
— IL a essayé de séduire la femme d'un chef.
— Comment et par qui la sentence s’exécutet-elle ?
— Avec un morceau de bois aigu ou même avec l'index, et par le premier venu désigné par le roi ou un prêtre. L'opération a lieu dans un moraï. Tenez, voyez-vous cet individu couvert d'une pièce d’éloffe bleue? c'est lui; il s'appelle Koërani.
Je fis cadeau à cet infortuné d'une chemise et d'un pantalon, et quand je lui demandai pour quel crime il avaitété si cruellement puni, le Sandwichien me le dit en souriant. Au reste, nulle cicatrice ne se faisait remarquer aux paupières, et Koërani se portait à merveille. Il avait montré pendant son supplice le plus grand courage, et il se promettait, disait-il, de se venger du mari jaloux selon ses vœux et ceux de la femme surprise, dont il se prétendait fort aimé.
— Si l'épouse d’un chef, demandai-je à Rives, cédait aux instances amoureuses d’un homme du peuple, que lui ferait-on ?
— On la punirait comme on a puni Koërani.
— Mais nous, étrangers, courons-nous et faisonsnous courir les mêmes risques?
— Oh! vous, vous n'avez rien à craindre, vous êtes absous d'avance par les chefs et leurs femmes. Cependant ne vous attaquez point aux princesses, à moins qu'elles ne vous y encouragent. Au surplus, je doute fort que de pareilles masses puissent vous plaire.
— Et vous, êtes-vous marié, monsieur Rives ?
— Oui.
— Vous me présenterez, je l'espère, à madame.
— J'ai épousé deux jolies petites Sandwichiennes.
— lien que deux! vous n'êtes guère accapareur.
— J'aurais bien du plaisir à vous les montrer, mais pour le moment elles habitent Kaïrooah.
— Monsieur Rives, vous mentez.
— Presque.
— Ün demi-mensonge de Gascon a déjà une certaine valeur.
— C'est vrai.
— Alors je m'aperçois que vous n'êtes pas tout à fait Sandwichien, et que vous tenez à garder pour vous seul la proprièlé que vous avez acquise.
— Que voulez-vous ! par esprit de réforme. On n'est pas impunément de Bordeaux.
Hélas! le pauvre Rives, jaloux comme un Européen, vantard, délicat et susceptible comme un Gascon, aimait tant la bonne chère qu'on lui faisait faire à bord, il y vint si souvent, si souvent, que ses deux gentilles épouses, qui l’aimaient comme on n'aime pas, le supplièrent de ne nous quitter que fort rarement, tant elles élaient heureuses, à son retour, d'écouter les détails pleins d'intérêt qu'il s'amusait à leur donner sur notre vie intérieure. De notre côté, comme nous avions de plus graves études à faire à terre que sur la corvette. nous ne rentrions pas toutes les nuits, et l'hospitalité étant une vertu sandwichienne, l'on comprend pourquoi nous ne couchämes Jamais à la belle étoile. Au surplus, les nattes du sybarite Rives avaient un moelleux égal à celui de la couche de Riouriou lui même.
Après celte première visite à Koérani, si gaie, si divertissante, M. Rives me conduisit par un petit sentier tortueux vers une double source qu'il me disait fort curieuse à voir ; et moi,tout préoccupé du triste spectacle auquel je venais d’assister, je lui demandai pourquoi, à Kayakakooah, un homme de basse extraction (car l'aristocratie est de tous les pays), coupable du même crime que Koérani, avait eu seulement les doigts coupés, tandis qu’on avait crevé les yeux à ce dernier.
— Ici, monsieur, me répondit Rives, un crime est plus où moins grand selon le lieu où il a été commis : si le roi eût été à Kaïrooah, c’est le coupable de cette dernière qui eût eu les yeux crevés, et c'est Koérani à qui on eût coupé les doigts. La présence des dieux ou du monarque est censée devoir inspirer plus de respect, et voilà comment un grand forfait d'aujourd'hui est demain une faute assez pardonnable.
La morale de cet article du code de Tamahamah s'explique à merveille. Riouriou, malgré sa stupidité, n'est pas homme à donner un démenti aux volontés de son père.
Cependant nous étions arrivés au bas de la colline, et le nain de Bordeaux me montra deux sources jaillissantes, à deux pieds de distance l’une de l’autre. De la première s'échappait d'une facon régulière un volume considérable d’eau froide et légèrement sauinâtre ; de l'autre sortait par saccade une eau trèschaude et sulfureuse, laquelle devenait fort potable après avoir été exposée quelque temps à l’action de l'air. Je remerciai mon gracieux cicérone en le priant de poser devant moi, et je lui fis cadeau de son portrait, dont il ne me sembla satisfait qu'à demi, quoique je l'eusse embelli d'une manière presque honteuse. À toute force, Rives voulait être un joli garçon.
Au surplus, l'intelligence du bonhomme s'était développée au milieu du peuple nouveau, dont il avait conquis l'admiration. Par exemple, il ne manquait Jamais, lorsque nous passions devant une cabane, de me dire d’un air joyeux : « Ceci est une cabane; » en passant auprès d'un morai, il me le montrait du doigt et s’écriait : « Moraï. » Si deux Sandwichiens
se promenaient à quelques pas de nous, il me frappait sur l'épaule en me disant : « Deux Sandwichiens qui se promènent; » et je crois même qu'étant sur le bord de la mer, il me secoua fortement, et, étendant ses bras étiques, il me dit encore d’un ton solennel : « C’est l'Océan. »
Nul cicérone de Naples ou de Rome ne s’est Jamais montré plus exact, plus attentif, plus serupuleux, plus ridicule que Rives le Bordelais. Je le recommanderais vivement à tous les promeneurs qui, dans leur oisivelé, poussent jusqu'aux Sandwich, si ce héros gascon n'avait depuis quelque temps abandonné sa patrie adoptive. Je vous dirai plus tard comment il a su se faire à Bordeaux une brillante existence.
Cependant le temps devint sombre; le vent souffla de terre avec violence ; les trois géants de l'ile voilèrent leurs têtes menaçantes: tout retour à la corvette était impossible ou périlleux, et l'arrivée d'un canot sur la plage plus difficile encore.
— Vous le voyez, me dit M. Rives, le ciel s'oppose à votre départ. Voulez-vous utiliser agréablement le reste de votre journée ?
— Je ne demande pas mieux ; conduisez-moi chez vos femmes.
— Non pas, mais chez le roi.
— Croyez-vous qu'il me reçoive?
-— Laissez-moi faire; je me charge de tout.
— Vous prenez là une bien lourde tâche, monsieur.
-— Oh! je connais les usages du pays.
-— Allez donc annoncer ma visile au roi; je vous attends dans cette cabane.
— Non pas, non pas, dans une autre; vous ne seriez pas assez bien ie.
— Elle a pourtant quelque apparence de propreté.
— C'est égal; établissez-vous là, dans cette maison plus simple et mieux close. Je reviens dans quelques moments.
Dès que Rives m'eut quitté, je voulus savoir le motil de sa défense si officieuse. Le drôle avait raison: la demeure qu'il m'interdisait était la sienne, et ses deux gentilles femmes, à qui je dis bonjour, me recurent avec une prévenance extrême.
Sitôt que mou fringant courrier eut achevé la mission dont il s'était volontairement chargé, il se dirigea vers sa maison, présumant bien, l'effronté, qu'il mr; trouverait installé par cela seul qu'il me l'avait défendu. C'était là aussi que je l’attendais.
— Je me proposais, me dit-il en me voyant respec- {ueusement assis sur une nalte loin de ses liers, de ne vous présenter que ce soir, car je voulais que mes femmes se montrassent à vous d’une manière plus décente.
— La modestie est un vêtement, monsieur Rives, et vos dames ont une pudeur qui les sauve de tout péril.
— Pourquoi me dites-vous cela en souriant? me demanda Rives, qui faisait une sotte grimace.
— Par orgueil national, lui répondis-je avec gravité ; elles sont presque Françaises, et mon sourire est une joie.
uives fit une nouvelle moue un peu plus laide que la première, et, rompant cette conversation familière, je poursuivis d’un ton moins frivole :
-— Le roi estil prèt à recevoir ma visite?
— Le roi s'occupe de sa toilette ; la reine favorite se pare de ses plus riches atours ; nous nous mettrons en route dans un quart d'heure; mais, je vous en prie, ne souriez pas là-bas comme ici : Riouriou est sus-
ceptible en diable; il croit toujours qu'on se moque de lui.
— C'est bien de la modestie.
— Non, il sait ce qu'il vaut.
. — S'il ne sait que cela, il paraît que c’est un grand lonorant.
— Allons, mettons-nous en marche.
Une cabane de quarante pieds de long sur trente de large, bâtie en bambou, avec une toiture à demi délabrée en goëmon, entourée d'une palissade de deux pieds de haut, en arètes de cocotier; six pièces de canon sur leurs affüts assez propres, une quarantaine de soldats campés auprès de cette enceinte, un homme coiffé d’un casque d’osier élégant et original, ayant un fusil sur l'épaule, se promenant lentement, et s'arrêlant pour faire volte-face à chaque coup de sonnette agitée par une autre sentinelle accroupie; un terrain déblayé en face d'une porte étroite et basse, un bananier derrière cette demeure, et deux espèces de parapets en terre de quatre pieds de hauteur : tels sont le palais, le jardin, les citadelles, les armées et le champ de Mars du puissant chef de l'archipel des Sandwich. C’est pourtant d’une cabane semblable que Tamahamah lançait ces terribles ordres qui faisaient trembler les iles voisines et mettaient sur pied des armées belliqueuses.
tiouriou était vêlu d'un riche costume de colonel de hussards français et couvert d'un chapeau de maréchal ; il avait à ses côtés sa femme favorite, grande efflanquée, tatouée de la façon la plus ridicule, et entortllée dans une robe de mousseline à fleurs qui
lui serrait la taille; les hanches et les jambes étaient :
absolument nues, de sorte qu'elle ressemblait à merveille à nn grand et vilain enfant au maillot. Ajoutez à cela une couronne de fleurs jaunes, un collier
énorme de jam-rosa enfilés à un jone, des bracelets :
en verdure, une chevelure absente, et un air de dignité à forcer le rire chez l'anglomane le plus inaecessible aux idées joyeuses, et vous aurez le portrait de madame la reine d'Owhyée. Quant à son joufflu de mari, il était grand, gros, lourd, rebondi, taché de plaies, galeux, stupide dans son maintien, stupide dans son regard, slupide dans sa dignité, s'épanouissant sur un fauteuil en ébène où l’on avait jeté une belle pièce d'étoffe de soie rayée de jaune et de noir, le tout figurant un roi, un trône, une puissance.
J'étais en extase, et Rives jouissait de ma surprise. Deux guerriers, de six pieds de haut au moins, se tenaient debout et le sabre nu à côté du monarque, tandis qu'une demi-douzaine d’autres soldats et de femmes monstrueuses étendues sur des nattes, màchaient je ne sais quoi, et crachaïent une salive verdâtre dans de grandes calebasses à moitié remplies de feuilles vertes et. de fleurs jaunes et rouges. Cà et là on voyait encore des armes en bois, des bâtons dessinés, des fusils, des briquets, des pagnes, des sagaies, et, sur le mur, le portrait de Tamähamah en regard de celui du Napoléon de David franchissant le Saint- Bernard. Le grotesque et le beau, le trivial et le sublime côte à côte!
A mon arrivée, Riouriou me fit signe de mr'asseoir après m'avoir tendu la main, et me donna à comprendre qu'il ne bougerait pas plus que son éblouissante moitié; Je vis ce qu'on voulait de moi, et je me mis à l'œuvre. Tant bien que mal, mon ébauche fut achevée en trois quarts d'heure; je priai Rives de dire au roi que Je lui apporterais le surlendemain une copie finie et soignée, et Riouriou m'offrit en échange un bâton admirablement ciselé, un casque d’osier, et
VOYAGE
un fort élégant éventail tressé en jones, d'une forme très-gracieuse.
Après cela, Rives prononça quelques paroles qu'il accompagna de gestes dont le sers s’expliquait aisément, et je me vis forcé par les instances de la reine de donner une séance inpromplu d’'escamotage. Je ne saurais vous dire l'enthousiasme que J'excitai; on me imassait, on me {riturait, on me tournait et retournait si souvent et si fort, que je fus contraint de me déclarer labou pour ne pas succomber à tant de témoignages de satisfaction et d’étonnement. La reine y déchira sa belle robe, les princesses hippopotames se soulevèrent de leur couche éternelle, et Je vis même un aimable sourire se poser au coin des lèvres des deux farouches soldats qui veillaient sur les jours si sacrés de Riouriou. Mais quand j'eus promis au roi de lui montrer quelques-uns de mes tours, quand j'eus exposé à ses regards une chambre obscure qu'un de mes matelots
nuit à la corvette. Je vous l'ai dit, le Français n'était encore qu'à demi Sandwichien. Petit était à son poste ; dès qu'il vit PRaves s'asseoir dans la pirogue, je remarquai qu'il mächait un peu plus vite sa pincée de tabac et qu'il cacha un imstant après sa grotesque face derrière l'épaule de Barthe. Je soupconnai un tour de sa facon et je me promis bien de le prévenir ; mais le coquin était trop leste, trop déluré, trop vindicatif, pour ne pas mettre ma prudence en défaut, et Marchais l'aurait aplati Si Rives n'avait pas au moins reçu une petite torgnole.
Il y avait une demi-heure à peu près qu'il était sorti de la vapeur enivrante de l’ava, et l'ivrogne ne se souvenait plus du bienfait. Sitôt que la pirogue fut à contre-bord du canot, Petit se leva, me tendit la main et me fil asseoir sur le tapis bleu de l'arrière ; puis, présentant galamment son bras à Rives, il lui dit :
— Citoyen, à votre tour; le commandant désire vous voir Ce soir même.
— Pourquoi ce soir?
— Oh! c’est un service qu'il réclame.
— Je vous suis.
live. 31.
AUTOUR
La cérémonie du baptème eut lieu à bord de notre
DU MONDE. 241 venait de placer par mes ordres à la porte du palais, quand les figures, qui se réfléclnssaient sur le miroir furent dessinées sur le papier, oh! alors, les cris de Joie devinrent frénétiques, c'était de l'entrainement, des spasmes, du délire; je devins prêtre, je devins dieu ; peu s'en fallut qu'on ne m’adorât, et, si j'avais eu la bouche fendue jusqu'aux oreilles, je crois qu'on m'eût vénéré comme une des plus belles idoles des morais.
Je sortis de la demeure royale accablé du poids de mon mérite, et, tout fier de mes conquètes de la Journée, je me dirigeai vers Le rivage pour me rendre à bord. La mer était encore haute, agitée, et le canot mouillé au large. Pour l’atteindre, nous fûmes contraimts de nous jeler dans une pirogue qu'on lanca aux flots, et Rives, toujours galant, voulut être le dernier à me donner la main. Peut-être aussi tint-il à s'assurer par lui-même que je passerais en effet la
Rives s'appuya sur Je bras du matelot ; mais celui-ci fit semblant de glisser, puis, enjambant le bord, il fit faire le plongeon au pauvre Bordelais pris à limproviste.
— Cré maladroit! s’écria le satané gabier en écarquillant ses petits yeux ; il était ivre, Dieu me damne! Comme il barbote! J1 boit, il boit, il pompe, l'imbécile ! il ne sait donc pas nager! Attendez, attendez, je vais le sauver, moi! É ne
Le Sacripant se jeta à l'eau, et, sous prétexte de Le soutenir, il fit avaler au malheureux Rives gorcée sur gorgée de l'onde amère. Ge
— Courage ! lui criait-il de temps à autre, aidezvous un petit peu, ou un requin va vous gober comme un goujon; accrochez-vous à moi, nous arriverons, soyez tranquille... Et Rives buvait toujours. Enfin, il fut hissé dans sa pirogue, et je lui donnai le conseil de retourner à terre, en lui promettant le châtiment du mauvais el méchant matelot, Rives nous quitta donc, et nous rejoignimes la corvette, où Marchais sur none, attendait de pied ferme son camarade.
— Eh bien?
[Se
— Eh bien! mon brave, il doit être gonflé comme un ballon. Je te réponds qu'il en est bu. M. Arago a dit qu'il me ferait punir; mais je le connais, il n’en fera rien; il comprend la chose, lui, et Rives est un pékin. J
— Tu les conduit en franc gabier, mon petit Petit; Je te raime et te restime de plus en plus davantage. Compte que je te rendrai ça à la première occasion.
— Je ne suis pas en peine de toi.
Maintenant rétrogradons de quelques pas et touchons à la gravité des faits accomplis, afin d'expliquer la ridicule cérémonie qui eut heu à bord peu de jours après notre arrivée à Koïaï. Le présent ne se reflète pas Loujours du passé.
Dans une assemblée des principaux chefs d'Owhyée, présidée à la fois par Tamahamah et par Vancouver, qui l'avait provoquée, il fut décidé, en dépit des volontés premières du roi, que l'archipel des Sandwich serait placé sous la protection immédiate de lAngleterre, qui s’engageait, elle, à le défendre contre toute révolte intérieure et contre toute attaque du dehors, C'était en quelque sorte déclarer TYamahamah imhabile à apaiser les révoltes et à punir les mutins, c'était donner droit de suzeraineté à la Grande-Bretagne et ne plus posséder les iles que comme gouverneur. Tamahamah dévora l'offense qu'il ne pouvait châtier, et se proposa cependant d'éluderdu moins l'exécution de cette espèce de traité qui le détrônait. Mais le but était atteint, Les mécontents, bien sûrs de la protection anglaise, élevèrent une voix rebelle et se déclarérent liés à l'étranger par leurs serments. À la vérité, l'ascendant de Tamahamah sur les populations sou: inises paralysa pendant quelque temps les effets désastreux de la trahison ; mais comment lutter contre Lant d'ennemis à la fois dont la: plupart ne quittaient jamais son palais de Kayakakooah? I rongea son frein, et M. Young, qui a suivi avec le plus vif intérèt les phases de cette révolution politique, nous assura qu'elle seule avait abrégé les jours du grand monarque,
Le coup RADPE alors retentit encore aujourd'hui. Sans hériter des vertus et du courage de son père, Riouriou a dû subir l'influence de ses ennemis, et, lâche dans son indolence, il courbera la tête et laissera marcher les événements jusqu’à la secousse qui l'emportera.
J'écrivis alors ce que les faits se sont malheureusement chargés de ratifier.
Un homme fin, rusé, souple, caressant, que Tamahamah avait envoyé comme gouverneur à Wahoo, s’échappa un jour de cette ile, où il mit à sa place un frère ivrogne continuellement abruti par l'ava sandwichien et l'eau-de-vie européenne, et arriva à Owhyée sous le prétexte d'appuyer la cause de Tamahamah désertée, mais dans le but caché de se vendre à la politique de la Grande-Bretagne. Tamahamah, pris au piége. le créa son premier ministre, et les Anglais, dont il était le principal agent, le nommèrent pompeusement Pitt. Tout cela était glorieux sans doute ; mais Kraïimoukou ne se trouvait pas satisfait encore. D'autres puissances pouvaient venir disputer la conquête de l'archipel à l'Angleterre : 11 fallait se mettre en harmonie avec elles. La France avait aussi des Yaisseaux de guerre et d'excellents capitaines, la France avait donc aussi des droits sacrés à l'affection de Kraïmoukou-Pitt, dont l’ascendant écrasait déjà Riouriou. Dès notre arrivée à Koïaï, il nous annonça qu'il voulait se faire chrétien, que son bonheur serait de recevoir le baptême de notre aumônier, et qu'il nous priail de ne point lui reluser cette faveur, nous
assurant, au surplus, que les navires de notre nation trouveraient toujours en lui un protecteur ardent et dévoué, Ce qu'il nous demandait était facile à accorder, et la cérémonie du baptême eut lieu à bord de notre corvette. Elle fut assez piquante et curieuse pour que je la retrace dans tousses plus petits détails. J'étais descendu à terre avec l'élève Janneret, chargé de conduire le roi, car je voulais dessiner le départ de la famille. L'Yole du commandant devait recevoir le monarque et une de ses femmes ; la reine mère s'y fit aussi laborieusement charrier avec Kraimoukou par une demi-douzaine de vigoureux soldats, tandis que plusieurs élégantes doubles pirogues, chacune pagayée par les principaux officiers, servaient de brillante escorte à l’embareation francaise. Je me plaçai dans la plus belle des doubles pirogues avec Gaimard et la reine Kao-Onoëh, et nous attendimes pendant plus d’une demi-heure, sous un soleil ardent, \ouriou, dont la toilette s'achevait avec lenteur, et qui ignorait sans doute que l'exactitude est la politesse des rois.
I arriva enfin coiffé d’un chapeau de paille noire et habillé avec une petite veste de hussard et d'un pantalon vert fort richement brodé, mais nu-pieds, sans cravate et sans gilet. La plus jolie femme de Kraïmoukou prit place à côté de Kao-Onoëh dans notre pirogue, et nous eùmes le loisir d'étudier ces deux excellentes créatures, que je recommande à l’attention spéciale des étrangers voyageurs. Avant de sembarquer, Riouriou se fit détabouer.par le grand prêtre, afin de pouvoir se mettre à l'abri du soleil sous une tente où sous un parapluie, et je remarquai avec un profond sentiment de tristesse qu'en arrivant auprès de la reine mère il lui serra affectueusement la main, et tous deux répandirent des larmes en prononçant le nom de Tamahamah.
La flottille se mit en marche, le canot du commandant en tête; nous suivions immédiatement, et derrière nous six autres pirogues portaient des officiers supérieurs, quelques femmes et un grand nombre de curieux. Les plus robustes nageurs de l'Uranie armaient l’yole!, qui glissait rapide sur les eaux; mais quand nous voulions essayer la vélocilè de l’embarcalion où J'avais pris place, je n'avais qu'à demander une douzaine de forts coups de pagaie aux Sandwichiens, et l’yole du commandant était à l'instant dépassée. Nous arrivämes bientôt à la corvette, pavoisée de tous ses pavillons. Riouriou monta le premier; il fut reçu par une salve de onze coups de canon et il descendit dans la batterie pour voir exécuter le feu. On eut une peine infinie à hisser sur le pont la reine mère, mais enfin elle arriva; aux rires à demi étouffés de l'équipage, qui craignait, disait-il, de voir sombrer la corvette. Après ces deux personnages, Kraïmoukou s’élança, moins leste que Kao-Onoéh, à qui Joffris la main, ét après eux la femme si jolie et si compatissante du premier ministre, que Je laissai monter seule et pour une cause que vous saurez plus tard.
— Fichtre! me dit Petit én m'apercevant, vous n'êtes pas le plus mal partagé. !
— Tais-toi, bavard, et songe que tout ceci est fort Sérieux.
—— Aussi, neus en rions déjà comme des fous.
— Si tu te permets la moindre impertinence...
—— Allons done, monsieur Arago, vous voulez que je me taise, et le sapajou de Gascon est là.
— Où donc?
Je ne sais pourquoi les marins disent toujours la yole.
— Par terre, allongé; Marchais lui a donné exprès, sans le vouloir, un croc-en-jambe, et le crapaud s'est élendu.
— Vous êtes deux grands vauriens.
L'autel, surmonté de l’image décorée de la Vierge, était adossé à la dunette ; des chaises et des fauteuils avaient été offerts aux princesses, qui aimèrent mieux se coucher par terre; les ministres, les hauts dignitaires, les officiers, le peuple, melés et confondus, couraient çà et là, fort indifférents à ee qui allait se passer. Le roi demanda une pipe et fuma; Kao-Onoëh et l'épouse du futur chrétien s'accroupirent, joyeuses comrne des enfants, auprès du banc de quart, où elles m'appelaient à tour de rôle, et nous avions peine à leur faire comprendre Futilité et la sainteté de l'auguste cérémonie qui nous rassemblait tous. La lumière céleste n'avait pas encore frappé leurs âmes.
L'abbé de Quélen parut enfin, revêtu de ses plus beaux habits ; il officia, servi par le valet du commandant, bedeau infiniment plus propre aux besoins d’une église qu'aux exigences d'un navire. Notre capitaine était le parrain, et M. Gobert, son secrétaire, la marraine, en remplacement de madame Freyeinet, qui gardait la chambre, et la messe se dit aux ronflements du roi et de quelques grands personnages qui respiraient en faux-bourdon. Kao-Onoéh était la plus curieuse des femmes ; elle me questionnait sur {out, et Rives lui traduisait mes réponses, qui semblaient beaucoup l'amuser. L'épouse favorite de Kraïmoukou demanda d’un air assez peu inquiet combien on couperait de phalanges à son mari et combien on lui ferait sauter de dents; je l'assurai qu'on le lui rendrait fort intact, et les deux princesses ne comprenaient pas comment une si belle récompense était accordée
à celui qui ne faisait rien pour la conquérir. La messe achevée, Kraïmoukou reçut l’eau sacrée du baplème, et le ciel s’ouvrit à un élu.
Quand tout fut fini pour Louis Kraïmoukou-Pitt, peu s’en fallut que M. de Quélen ne se vit contraint par la violence à recommencer l'ablution sante au profit de chacun des assistants. Kao-Onoëh se montra la plus fervente des néophytes; elle s'élança, à demi nue, vers notre abbé scandalisé ; elle baisa ses vêtements, ses dorures, et s’empara de l'image de la Vierge, qu’elle présenta à l'adoration de toutes ses amies, presque aussi dévotes qu'elle; puis, consolées du refus du prêtre, elles visitèrent la batterie, l'entrepont, les cabines des officiers, le poste des élèves, et ce n'est pas la faute de l'épouse aimée de Kraïimoukou si son mari ne recut ce jour-là sur la tête que le signe sacré de son salut.
Peu d'instans après, le roi, les princes, les princesses, se rendirent à terre, et Louis Kraimoukou-Pitt, le nouveau chrétien, alla se reposer dans sa cabane, au milieu de ses six femmes, sans avoir rien gagné dans notre estime, sans avoir rien perdu de l'amitié de Riouriou, ni de son autorité sur le peuple, à l'antique religion duquel il venait de. donner un flétrissant démenti.
J’accompagnai les Sandwichiens à Koïaï, car c'est surtout après de semblables jongleries qu'il y a quelque chose à apprendre et d'utiles enseignements à puiser dans le recueillement de la pensée. Mais, hélas! on ne pense pas aux Sandwich; toute morale y est incomprise, excepté cependant celle de l'intérêt personnel, qui appartient à tous les peuples et qui est presque celle de tous les hommes.
Kraïimoukou, sous ce rapport, était un type curieux à étudier.
ILES SANDWICH Les veuves de Tamahamah. — Les femmes de Rives. — Diner de ministres, — Young. Assemblée générale, — Religion,
Il y avait quinze ans que M. Rives était établi aux Sandwich quand nous y arrivâmes; aussi le sol, les eaux, le ciel et le climat de cette zone vivifiante donnaient à son être si chétif un air de virilité et de force con(rastant de la facon la plus grotesque avec l’exiguité de sa charpente anguleuse. Si sa taille eût été je ne dis pas même moyenne, mais un peu au-dessus de celle des nains qu'on montre dans les foires, nul doute que Tamahamah n'en eût fait un jour quelque chose d'importance et que la haute fortune du Gascon ne l’eût bientôt mis à même d’être utile aux navires explorateurs de toutes les parties du monde civilisé. Mais, hélas! dans un pays où le mérite se mesure au mètre, Rives, revêtu du pouvoir, aurait bouleversé les idées des Sandwichiens, habitués à ne regarder leurs chefs qu'en levant la tête au ciel. Aussi, en dépit d'une cure merveilleuse dont je vous parlerai plus tard, resta-t-il constamment dans une obseurité parfaite et toujours cependant accueilli avec bienveillance par les reines et les dignitaires de la cour, qu'il divertissait beaucoup par ses manières de sauterelle et les ridicules contorsions dont sa mâchoire était tourmentée quand il essayait de prononcer convenablement certaines syllabes de l'idiome sandwichien.
Sa fierté gasconne eut longtemps à souffrir de l'in- Justice du sort, et cependant, vaniteux par naturel, il
ne négligeait aucune occasion de nous montrer que sa présence chez les reines ou chez les veuves de Tamahamah n'était jamais importune. Notre visite à Riouriou se fit sous ses auspices, quoiqu'il y jouât un rôle fort obscur. Le prince nous recut dans son grand costure de colonel, et Rives se chargea de nous traduire les belles choses que le monarque galeux se plaisait à nous débiter avec une incroyable volubilité. Pauvre roi !
Une autre fois, après une course assez peu curieuse sur le bord de la mer, je lui demandai à qui appartenait une case fort passable auprès de laquelle se promenaient quelques soldats armés.
— Diable ! me répondit-il, c’est le palais des veuves de Tamahamah.
— Avez-vous accès auprès d'elles?
— J'y suis reçu comme un ami, comme un frère.
— Pouvez-vous me présenter ?
— Je ne comprends pas que je ne l’aie pas fait encore. A
— De quoi s'occupent ces princesses ?
— Elles laissent les jours se chasser les uns les autres, et c'est tout. Au surplus, vous verrez tout à l'heure; retournez-v plus tard, une seconde fois, vous les trouverez à la même place, et si le hasard vous ramène par ici dans deux ou trois ans, rien ne sera
changé dans cette demeure royale, à moins que l'une des veuves ne soit allée rejoindre Tamabamah dans l’autre monde.
Ce palais ne se distingue des autres cabanes de Koïai que parce qu'il occupe plus d'espace. On y entre par une porte extrêmement large, mais tellement basse, que Rives lui-même, dont le front ne dépassait guère ma ceinture, était forcé de se courber pour y pénétrer. A notre arrivée, à peine deux ou trois têtes s’agitèrent-elles pour nous voir marcher; mais Rives parla, s sauta, fil quelques singeries, frappa une joue du dos de sa main, comme on caresse chez nous les petits enfants, et sembla ranimer pour quelques instants les masses énormes qui gisaient là comme des débris d° hippopolames à demi voilés par deux
cents brasses au moins de fines étoffes du pays, de diverses couleurs. Au milieu de ces monstrueux amas de chair humaine, s'agitait un corps surmonté par
. C'était la reine mère, favorite de Tamahamah,
se mit à l'œuvre et piqua mes dessins avec une vitesse extrème, et le lendemain j'eus le bonheur de con! °mpler mon ouvrage sans que rien désormais p°4 le détruire.
L'amour de Tamahamah pour sa favorite était profond, et celle-ci conserve encore sur ses membres les traces de la vive douleur que lui causa la mort de son mari. Elle jura de ne plus se couronner de fleurs, de ne se parer d'aucun bracelet, de ne jamais laisser croitre ses cheveux, se coupa une phalange du petit doigt de chaque main, et se fit sauter quatre dents le jour même des funérailles du grand prince.
Dans sa jeunesse, elle devait avoir été d’une remarquable beauté, et l'on s'explique dès lors tout l'amour que lui avait voué Tarmahamah.
Auprès d'elle, un petit garcon fort amusant par sa vivacité agitait un grand éventail de plumes de divers oiseaux, tandis qu'une jeune fille absolument nue et fort gentille lui présentait par intervalles, ainsi qu'aux autres princesses, une grande calebasse à demi remque de fleurs, dans laque Ile elles crachaient à tour de rôle,
une figure endolorie, aux regards abattus, à la physionomie pleine de douceur ef au sourire d'une bonté exquise. C'était la reine mère, favorite de Tamahamabh,
dont je fis le portrait avec plaisir ; son langage avait un charme, une douceur indéfinissables, et les dessins qui ornaient sa poitrine volumineuse étaient tracés avec un goût parfait. Elle était tatouée sur la langue ; le non de Tamahamah, la date de sa mort,
se lisaient sur ses bras ; la plante de ses petits pieds et la paume de ses mains si délicates portaient des figures que je soupçonnai esquissées par le dessinateur del expédition commandée par Kotzebuë.
Quand j'eus fini mon travail, elle me pria de l’orner de plusieurs nouveaux dessins, et Rives m'apprit qu'elle désirait fort un cor de chasse sur le postérieur et une figure de Tamahamah sur l'épaule, ce à quoi je consentis av ee grand plaisir. J'avais à peine achevé, qu'un des officiers qui veillaient autour des princesses
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Cette cérémonie achevée, la calebasse, dont l’ouverture avait cinq ou six pouces de diamètre au plus, était fermée à l’aide d’une sorte de foulard nouë qu'on ne touchait qu'avec une grande précaution. La reme favorite, toujours attentive à 6e que je faisais, s'apercevant que je regardais beaucoup plus la jeune
Sandwichienne qui présentait la calebasse, me fit demander par Rives si je voulais emmener son esclave avec moi, et je l'en remerciai du ton le plus franchement hypocrite du monde, ce qui égaya beaucoup l'assemblée, y compris l’ espiègle, dont ; je récompensai la bonne volonté par une paire de ciseaux qu'elle accepla avec une Joie ravissante.
Notre visite aux veuves de Tamahamah allait finir, LE entra toute guillerette la femme de Riouriou, la belle Kao-Onoéh, “enchantée, nous dit-elle, de nous trouver là. Sa taille était de cinq pieds six pouces, et comme elle s'était affranchie des vêtements européens sous lesquels elle n'avait paru si ridicule une de J'avoue que je la trouvai ravissante. Au reste, rien n'égale le laisser-aller de cette princesse, sicen da peut- -être le ton et les manières de certaines femmes
de Paris, que nulle honteuse proposition n'avilit, que nul sale propos n'effarouche. Hätons-nous d'ajouter que les mots vice ou vertu, comme nous les comprenons en Europe, n'ont aucun sens pour Kao-Onoëh.
Elle était fille de Tamahamah et de Hika-Oh. Ce prince l’épousa dès qu'elle eut atteint sa quatorzième année; Tamahamah mourut, et son fils Piouriou épousa à son tour la femme de son père, et par conséquent sa propre sœur.
Je me suis fait donner cette assurance, non pas seulement par M. Rives, mais encore par M. Young et par les princesses elles-mêmes, qui trouvaient cette quadruple union fort naturelle. Ne vous ai-je pas dit que le Sandwichien est un peuple fort curieux à étudier !
Je ne sais, en vérité, de quoi j'étais coupable envers mon cher demi-compatriote : toujours est-il
La belle Kao-Onoéh, femme de
— Chez-vous? J'accepte.
— Non, chez le premier ministre Kraïmoukou, votre coreligionnaire, avec qui vous avez déjà fait si ample connaissance.
— Est-il nécessaire que vous m'annonciez?
— Je vous le répète, monsieur, des étrangers comme vous entrent ici partout, ils s'asseyent sur les plus fines nattes, ils se couchent, se reposent, dorment ou mangent sans qu’on s'en offense; au contraire, c’est un honneur dont chacun se montre tout fier.
— Excepté vous; on dirait que vous avez plus peur de moi que de mes deux matelots.
— Ces deux peurs diffèrent essentiellement.
— Vous êtes un poltron. Si, comme vous, depuis quinze ans, j'habitais les Sandwich, j'en aurais pris les mœurs et les habitudes. Eh, mordieu! vous serez tout à fait Sandwichien avant notre départ.
— Cela est pourtant bien dur d’avoir à craindre la présence d'un navire qui vous apporte des nouvelles d’un pays que l’on aime tant ! Enfin, il en sera
que pendant mon séjour à Koïaï il m'a joué deux ou trois tours de sa façon dont je lui ai longtemps gardé rancune. Hélas! peut-être prévoyait-il dès lors que je publierais, à mon retour en Europe, le récit fidèle de sa triste el ridicule odyssée.
Nous venions de sortir de chez les reines, lui enchanté de ses singeries, qu'on avait accueillies avec assez de bonté, moi épouvanté encore de l'aspect hideux de ces masses informes de chair qu’on nommait corps humains, et qui figuraient à merveille ces gigan- &sques chiens de mer venant péniblement mourir sur la plage épuisée à les porter.
— Venez à bord, dis-je à Rives; vous dinerez avec nous.
— Merci; vos deux chers matelots me causent une frayeur que je ne peux maitriser. Faites mieux, dinez avec moi.
\iourjou.
ce qu'il plaira au destin et à vous. En attendant, voulez-vous venir chez Kraimoukou ?
— Très-volontiers ; mais je vous préviens que vous me donnerez un gite, si après le diner il est trop tard pour retourner à bord.
— Vous êtes bien cruel, monsieur Arago.
— Allons chez Son Excellence monseigneur de Kraïmoukou.
La demeure du ministre était voisine de celle de Riouriou , mais beaucoup moins spacieuse, et la porte d'entrée, au contraire, différente de celles des autres cabanes, avait une hauteur assez ordinaire, À notre arrivée, Kraimoukou se leva galamment, et vint nous offrir des nattes d’une élasticité remarquable, tandis que sa favorite, dont la taille dépassait la mienne de deux pouces au moins, nous souriait d'une facon toute gracieuse : jusqu'alors c'était la plus belle et la plus jolie personne que J'eusse vue à Owhyée; ses manières étaient élégantes et folles à la fois, ses regards plus que hardis, son nez aquilin, sa bouche un peu boudeuse; mais la
sotte avait eru devoir se faire abattre quatre dents afin de mieux honorer la mémoire de Tamahamah. Sa chevelure commençait à pousser noire et soyeuse, et la chaux en avait blanchi une couronne sur le front et sur les tempes ; Les pieds et les mains de la princesse étaient d'une délicatesse à forcer ceux des Andalouses à se cacher; ses bras rondelets, ni trop gros ni trop minces, avaient une souplesse de mouvement qui annonçait de la grâce et de la force, et les tatouages dont son beau sein, ses cuisses et ses jambes étaient ornès, présentaient une originalité qui ne gälait rien de cet ensemble bizarre, si curieux à voir et à étudier. La langue, la plante des pieds et la paume de la main droite portaient également l’empreinte de quelques fines piqûres, et je crus lire le mot Rurick sur une de ses épaules. Ma jalousie contre le dessinateur de l'expédition de M. de Kotzebuë s'en irrita; je proposai deux jolis dessins à Konoah, et je la vis bondir de joie comme un enfant à qui l'on présente un joujou. À sa demande, je traçai un cor de chasse où elle voulut ; puis, selon ma volonté, J'écrivis mon nom en gros caractères à partir du cou jusqu'aux reins, et je croquai deux hoxeurs sur les flancs de la jeune femme, qui ordonna à l'instant mème que le piqueur fût appelé. Au surplus, Konoah se prètait à tous ces jeux avec un abandon bien capable d'épouvanter Kraïmoukou s'il avait eu la jalousie de Rives; mais le soleil des Sandwich frappait depuis trente-six ou quarante ans le front du ministre, et ses femmes, même sa favorite, étaient pour lui des meubles auxquels il n’attachait aucun prix.
Quoi qu'il en soit, Konoah se fit toute belle pour nous bien recevoir ; elle se para d'énormes colliers, de couronnes de fleurs et de verdure, de bracelets de jam-rosa et de verroteries européennes ; enfm, elle ne négligea rien pour nous subjuguer, Hélas! la pauvrette faisait des frais bien inutiles : elle était mille fois plus séduisante sans vêtements et sans couronnes. 4
Dois-je tout dire cependant, et ne vais-je pas un peu désenchanter l'imagination active de mes lecteurs? J'ai promis la vérité :
Konoah avait la gale.
Nous nous mimes à table, le ministre, Rives el moi; tives debout, afin de ne pas être forcé de lever les mains pour se servir, Kraimoukou et moi sur de belles chaises couvertes de moelleuses nattes de Manille, à ce que je crois. Konoah ne dinait jamais avec son mari, j'allais dire son maître. O femmes! ce n'est que chez nous que vous régnez en souveraines, chez nous seulement et dans les antiques Mariannes. 0 femmes d'Europe, ne venez jamais aux Sandwich !
On servit une jatte remplie de poe, cette pâtemastie dont je vous ai parlé, et dans laquelle Kraïmoukou et Rives trempaient gloutonnement leurs doigts à tour de rôle. Moi, je mordais les miens de dépit, et, tout en adressant des paroles de colère au damné Gaseon avee un sourire qui pût donner le change au ministre, j'écrasai de mon talon l'orteil du nain, qui poussa un grognement étouffé par la crainte de me trahir. Après le poé vint un morceau de cochon salé sur lequel je tombai avec rage, et, cela fait, le diner se trouva achevé. Avant et après le repas nous büûmes dans des verres de cristal un vin assez potable à la santé de Tamahaämah.
Kraimoukou nous dit adieu: il se coucha sur une nalle. Sa femme nous accompagna jusqu'au rivage, et je jurai bien à maitre Rives de me venger {6€ ou tard de sa perfidie.
I sait si j'ai tenu parole.
— Je ne vous avais pas promis une table magnifique, me dit-il en me donnant la main pour entrer dans le canot du bord, qui venait d'accoster.
— Mais, faquin, on donne au moins à manger aux gens, Il fallait me dire que vous m'invitiez à mourir de faim.
— Comment! vous n'êtes pas rassasié?
— Après un pareil diner un poureeau de votre taille ne me suffirait pas.
— Alors dépeuplez l'ile.
Je quittai cependant le Gascon avec plus de gaieté que de mauvaise humeur.
L'horrible aspect du paysage qui, du bord, se dessine à l'œil, me forçait chaque jour de descendre à terre, où je trouvais, plus près des masses, quelque vérité dans les détails. Et puis notre ami Rives avait toujours une petite anecdote à nous raconter ou quelque nouvelle course à essayer avec nous. C’est un baume si doux à l'âme que l'écho des paroles du sol natal, alors que le diamètre de la terre vous sépare d’une patrie désirée !
— Retournons auprès de M. Young, ce brave vieillard qui se meurt, dis-je au Bordelais le lendemain de notre somptueux diner dans le palais de Kraïmoukou. Je me plais à côté de ses jeunes el intéressantes filles, veillant sur lai avecune si vive tendresse. Pauvres enfants, qui sous peu de jours n'auront plus de père, et se {rouveront sans secours, sans appui, sans guide, dans ce monde dont elles ne comprennent pas même les dangers! M. Young avait été le conseil de Tamahamah; sa voix expirante n'était pas entendue de Riouriou, et le pauvre moribond, pleurant de reconnaissance pour les bienfaits du père, appelait encore sur le fils Fe bénédictions du ciel.
Nous escaladâämes les sinueux sentiers qui conduisaient dans la plus belle ou plutôt dans la seule véritable maison de Koïaï, et nous nous assimes bientôt au chevet de ce brave homme si près de la terre.
— Cela est bien à vous, me dit1l, de ne pas oublier ceux qui s’en vont. Tenez, si votre commandant pouvait ramener en Europe ces deux chétives créatures que vous voyez là les veux baignés de larmes, je bénirais mon sort. Mais, à mon Dieu ! que deviendront-elles dans ce pays encore sauvage, et où se préparent de si sanglantes catastrophes? Pauvres enfants! quelle vie! quel avenir !... Et les yeux à demi fermés d’Young se remplissaient de larmes, et des sanglots étouffaient sa voix.
— Riouriou, lui répondis-je, aura soin de vos filles. Pourquoi voulez-vous qu'il oublie ce que vous devait son père ? ;
— Riouriou ne sera pas longtemps roi.
— Votre amitié vous alarme.
— Non. Je connais le peuple sandwichien : il murmure, il menace, il ne tardera pas à frapper. J'apprends déjà que Kraïmoukou change de religion. N'est-ce pas changer de maitre ? Mes chères enfants seront entrainées par le torrent qui bouillonne sous leurs pieds, et voilà ce qui me fait mourir avec tant de regrets.
Cependant les deux jeunes filles étaient là, tendres cœurs, pieux comme la prière, fervents comme l'amitie, âmes pures comme un beau ciel, fleurs isolées sur celte terre de douleur et d’exil, douces colombes devinant par instinet la pudeur et la vertu, se voilant dans un pays où la nudité est dans les mœurs, et priant sans cesse un Dieu de bonté pour lui demander une vie à laquelle leur vie était attachée.
L'une avait treize ans, l'autre quatorze. Oh! que
VOYAGE J'avais de bonheur à presser dans mes mains celles de cvs deux créatures européennes, dont l'avenir se levait déjà si sombre et si désastreux! Les voilà... Le père s'éteint comme une flamme sans aliment, A qui appartiendront-elles un jour? Quels chefs de Riouriou en feront leurs épouses pour les abandonner plus tard à la brutalité de emq ou six rivales éhontées qui leur imposeront avec menaces les usages si favorables à la paresse, au désordre et à la débauche ?
Je les appelai près de moi qu'elles connaissaient déjà un peu et qu'elles aimaient beaucoup, car je les amusais de temps à autre par des tours de passepasse, et leur faisais cadeau de jolies petites images qu'elles se hâtaient d'aller coller sur le mur; je saulais et souriais avec elles; je me laissais terrasser par leurs douces menottes, je les embellissais d'un collier, d'un mouchoir, d’un ruban; je leur faisais accepler des aiguilles, des ciseaux, de petits miroirs, et le père me tendait sa main tremblante en me disant : Que vous êtes bon!
Ce jour-là, je l’aidai à se lever, et, lui offrant mon bras, je le conduisis à petits pas jusque sur la terrasse au sommet de laquelle était assise sa maison.
— C'est là un beau ciel, me ditl; c'est là une rade bien belle, bien vaste, bien poissonneuse. ;
— Oui, sans doute; mais le sol! mais les hommes! mais leurs mœurs !
— Taisez-vous ; jetez au loin votre pensée ; ne regardez pas à vos pieds.
Le paysage était trop imposant pour que Je pusse m'en arracher. À vingt-cinq pas de nous, un fort assez régulièrement bâti, hérissé de canons et dominant la baie ; sous le fort, un moraï magnilique, paré de plus de quarante hideuses idoles rouges, la table de dis: section, et un temple, tabou pour tout le monde, exceplé pour le prêtre fanatique!; sous le morai, des blocs de lave durcie, perçant le sol avec effort ; à droite, le redoutable Mowna-Kaah et ses fournaises ardentes; à ses pieds, le déluge de seories vomies par ses cent gueules béantes ; là-bas, sur la plage, quelques cabanes semblables à des nids de fauvettes tombés des arbrisseaux ; à leur côté, un groupe honteux de cocotiers souffreteux et grêles; sur notre tête, les premiers et difficiles échelons à l'aide desquels on ose parfois tenter l'escalade du Mowna-Kaah, et tout là-bas, à gauche, semblable à un géant endormi sur les feux qui l'ont à demi caleiné, le Mowna- Laë, se dessinant, sulfureux et jaune, sur un horizon vaporeux, et planant sur une mer où pointent si raretnent les mâts des navires explorateurs.
— Vous avez encore raison, me dit M. Young en me voyant dans l'admiration de ce magnifique panor'ama ; vous avez raison : c'est une grande chose que celle sur laquelle vous attachez vos regards. L'Europe est bien mesquine, n'est-ce pas, auprès de cette turbulence et de ce chaos ?
Le commandant et quelques officiers vinrent nous distraire de nos rèveries. M. Young se leva sans trop d'efforts; l'air vif de la montagne avait ranimé ses membres engourdis, et il embrassa ses deux filles avec un redoublement de tendresse qui semblait dire: Je ne vous quitterai pas encore ! Hélas! la décrépitude est l'enfance ; l'illusion n'est-elle pas le bienfait de ces deux äges? et le dernier soupir du vieillard n'est-il pas aussi une espérance ?
1 Je crois utile de donner ici, en opposition avec les cimelières des Sandwich, le dessin d’un cimetière chinois de Koupang, dont la description à peut-être laissé quelque chose de vague. (Voy. la gravure, page 98.)
AUTOUR
Elfrayé des dangers sans nombre qui déjà cerclaient Riouriou comme dans un triple réseau de fer, M. Young pria notre capitaine d'essayer de son ascendant pour inviter les chels à une soumission imposée par leur devoir, et pour menacer les rebelles de la vengeance des puissances européennes.
— Je dois tant à Tamahamah, ajouta M. Young, que je voudrais, avant d’expirer, voir son fils sauvé de tout péril. Ecouterez-vous ma prière, monsieur ?
Le commandant promit de céder aux vœux de l'infortuné moribond, et le lendemain, en effet, une assemblée générale des chefs d'Owhyée fut convoquée par Riouriou lui-même, qui se sentit fort de l'appui que semblait lui assurer le chef de notre expédition.
Elle eut lieu dans un vaste hangar, au milieu d’oulils, de débris et de pirogues. Le roi occupait un fauteuil délabré, notre commandant une chaise boiteuse: M. Rives, interprète officieux, se glissa sur une espèce de tronçon de statue ébauchée, et nous, perchés cà et là sur les embarcations, nous figurions à merveille le public peu difficile de nos théâtres des boulevards, aux beaux jours dés représentations gratuites. Six ou huit chefs au plus se rendirent à l'appel d'un pas nonchalant, Deux d'entre eux s’'amusèrent à jouer aux dames dans de petits trous avec des pierres blanches et noires; deux autres s’étendirent par terre sur des nattes que des enfants leur avaient apportées, tandis que Ooroh, le plus grand, le plus intrépide, le plus dangereux de tous, se mit à siffloter comme pour nous dire que nous n'avions pas l'avantage de lui plaire. Quatre princesses ne dédaignérent pas de nous tenir compagnie, ét le capitaine de corvette comimenca sa harangue.
Il dit en substance que l’Europe attentive voyait avec regret les divisions qui éclataient à Owhyée ; que l’amitié qu'on avait chez nous pour le grand Riouriou (souvenez-vous qu'il avait‘six pieds) nous imposait le droit de faire entendre des paroles sévères, et que si la révolte continuait, les vaisseaux unis de l'Angleterre et de la France ne tarderaient pas à venir infliger aux coupables le châtiment qu'ils auraient mérité.
Dès qu'il eut achevé, Rives, l'interprète, prit à son tour la parole pour traduire la vigoureuse harangue ; mais quatre chefs étaient déjà emdormis profondément; Ooroh s'était retiré en murinurant, et la séance se trouva levée,
Le roi remercia le commandant, le commandant remercia M. Rives, M. Rives nous remercia, nous remerciämes le monarque, et tout fut dit. Cela aurait pu être grave, sérieux et utile ; le mauvais vouloir des chefs en fit une chose ridicule, et la faiblesse de Riouriou la rendit honteuse.
Touchons maintenant à ce qui d'ordinaire fait la force des peuples.
Le religion des Sandwichiens est un mélange stupide et bâtard de mahométisme et d'idolâtrie.
Les femmes, après leur mort, ne doivent jouir que de la moitié des biens promis aux hommes, comme si l’on voulait les punir dans l'éternité des tristes sacrifices qu'on leur impose déjà avec tant de rigueur sur cette terre
On adore ici des images, on consulte les entrailles des victimes immolées aux dieux irrités, et l'oracle dit sa parole solennelle et sacrée.
Il y a des demi-prêtres, des prêtres tout entiers et un grand prêtre. Le pouvoir de ces trois classes de charlatans est respecté par le peuple; mais les ordres
248 SOUVENIRS émanés de l'autorité supérieure infligent à celui qui tente de les éluder une punition double, triple ou quadruple de celle qu'aurait eue à subir le coupable s’il avait seulement été rebelle à l'ordre d'une autorité inférieure. Tout cela, comme chacun voit, est on ne peut plus logique.
Les prêtres des Sandwich, aussi fervents que ceux de notre Europe, croient-ils en effet à la sainteté de leur religion? Je serais tenté de le supposer, car le grand prêtre surtout s'inflige, dans certaines circonstances, de si rudes corrections, que l’on comprend qu'il cherche à s’en faire un mérite auprès de ses dieux, N'y aurait-il pas là plutôt ausssi un piège tendu à la crédulité de la foule, toujours facile à subjuguer par l'exemple?
J'ai vu, à Koïaï, le grand prêtre d'Owhyée assis sur un roc de lave, la tête et les épaules nues, recevoir, pendant des heures entières, sans changer de pos-