LUN
AVEUGLE
ture, les rayons torréfiants d'un soleil de plomb, dont la réverbération seule crevassait la peau.
J'allai un jour à lui sur le rivage; il.se promenait avec gravité, et je lui présentai un parapluie.
— Tabou! tabou ! tabou! me répondit-il d'une voix effrayée.
Quelquefois encore, quand tous les habitants, après une chaleur ardente, s’élancent pèle-mêle dans les eaux pour y ressaisir leurs forces à demi éteintes par un soleil sans nuages, ce prètre, au moment de s'y Jeter, s'arrête sur le rivage, place sa main au-dessus de sa tête, prononce le mot sacramentel tabou, et le plaisir de la nage lui est interdit par sa propre volonté.
Mais ces punitions, auxquelles il se soumet de bonne grâce, il en frappe bien plus souvent le peuple avec une cruauté sans exemple, et malheur à qui oserail braver sa défense ! Trois fois par mois la mer est {abou,
… La demeure du ministre étail voisine de celle de Riouriou. (Page 245
c'est-à-dire que le grand prêtre lui ordonne de punir de mort quiconque se baignera dans ses flots. Les rivières reçoivent de lui la même puissance, et la sévérité de ses augures s'étend encore sur certains animaux domestiques qui ne se doutent guère de ce qu'on exige de leur docilité. Ainsi, lorsque, dans un jour tabou, un coq se permet insolemment de chanter, on le saisit par ordre d'un demi-prêtre, et on l'enferme jusqu’au lendemain, sans nourriture, dans un profond souterrain.
0 religion!
Toute femme se chauffant à un feu allumé par les hommes est punie du fouet.
Toute femme fumant une pipe d'homme reçoit le mème châtiment.
Deux fois chaque dix jours, l'usage des bains de mer leur est interdit, et nulle d'elles ne peut, en aucun temps, manger des bananes.
Je ne vous dirai pas mille autres privations impcsées à ce pauvre sexe, mile autres stupides rigueurs ordonnées par les prêtres. C’est à reculer de dégoût et de pitié.
Tamahamah avait voulu abolir ces usages cruels ; le grand prêtre fit parler les dieux vengeurs, et la voix
puissante du monarque réformateur se perdit au milieu des anathèmes dont il se vit menacé.
On chante à la naissance d’un enfant, on chante à la mort d'un homme : ce sont d’abord des chants de deuil; après eux, viennent des chants d’allégresse. Les Sandwichiens comprennent la vie et l'estiment ce qu'elle vaut.
Tous les cadavres peuvent être portés aux morais; les grands personnages jouissent du poids de la hideuse statue rouge et bariolée qui pèse sur leur tombe. Cette gloire, accordée aux puissants, seraitelle par hasard une faveur au bas peuple à qui on la refuse?
La cérémonie des funérailles est simple : les parents, les amis coupent des joncs dans les champs voisins; ils ramassent du gazon, des fucus, des herbes marines ; ils en font une douce litière ; ils y déposent le corps, le roulent, le pressent, le lient fortement avec des cordes de, bananier, et le portent en silence dans la fosse creusée à cinq ou six pieds de profondeur. Quand on est de retour, il y a frottement vigoureux de nez les uns contre les autres ; un long silence règne dans la case; bientôt un eri retentit; des chants
sauvages, des hurlements, ébranlent les airs... On
VOYAGE AUTOUR
se tait quelques instants, on se sourit, on se dit adieu, ct toute douleur est effacée.
La mort d'un haut personnage prolonge l’affliction, et les frottements de nez se renouvellent plus souvent. C'est une sorte de politesse faite à la dignité du défunt ; c'est l'oraison funèbre obligée, absolument comme chez nous ; seulement, en Europe, la douleur est dans les vêtements : aux Sandwich, elle est dans les hurlements, les larmes, les sourires et les serrements de mains. Eh ! eh! cela rapproche un peu, ce me semble, les deux pays.
La femme d'un Sandwichien, à moins que ce ne soil une princesse où une reine, n'impose pas de froitements de nez. Pauvres femmes! encore une haute faveur dont on vous prive.
Les demi-prètres et les prètres se mêlent parfois à. ces tristes cérémonies; jamais le patriarche n'y as-
siste. Fi donc! 1l aime bien mieux fouiller dans les
| entrailles des cadavres. Cela est à coup sûr plus di- | vertissant.
Rives m'a assuré que l'anthropophagie était dans l'antique religion des Sandwichiens, et que maintenant encore 11 y avait des mangeurs d'hommes dans l'intérieur d'Owhyée.
Je n'ai vu de culte extérieur ni à Owhyée, ni à Mowhée, ni à Wahoo.
Où vont les âmes de ces insulaires morts de maladie, ou par le glaive des ennemis, ou par le couteau du prêtre? Nul iei ne s'inquiète de cela; c’est l'affaire de celui qui a disparu.
Qu'est-ce done qu'un Sandwichien qui vient de rendre le dernier soupir? On traine chez nous les cadavres des chiens dans un égout.
Mais j'ai cru comprendre que les Ombayens, ce
xiouriou.
peuple si féroce, avaient du respect pour la cendre des morts. Et pour les naturels des Sandwich, en général bons et compatissants, tout finirait avee la vie !
Rives doit m'avoir induit en erreur, et j'avoue que je n'ai pas songé à m'assurer de l'exactitude de cette dernière affirmation en m'éclairant de l'opinion de M. Young.
J'ai beau fouiller dans mes souvenirs et dans mes
notes, je n'y trouve plus rien qui me parle du culte |
de cet archipel. Kraïmoukou s’est fait chrétien; si un navire ottoman vient mouiller ici quelques jours après nous, Louis Kraïmoukou-Pitt adorera Mahomet; el pour peu qu'une nouvelle expédilion française touche à Owhyée, un second baptême catholique aura lieu.
Il ya des gens pour qui toute religion est un jeu ; il y en a pour qui elle est un fardeau.
On appelle temple, à Owhyée, une case carrée, en saillie aux angles, où sont déposés les offrandes des fidèles, les victimes offertes aux dieux en expiation de quelque forfait, et les ossements blanchis de quelques squelettes sacrés. Le grand prêtre seul a le droit de pénétrer dans ces demeures vénérées, et le Sandwichien qui oserait y plonger un œil curieux serait à instant même mis à mort.
Jentrai un soir dans la case du grand prètre, qui
Livr. 32.
avait suivi Riouriou à Koïaï; je le trouvai assoupi auprès de ses trois femmes, fort jolies personnes, dont l’une était tatouée de la façon la plus ridicule. Le dessus des paupières présentait l'image d'une chèvre, et une guirlande de ces animaux, partant du côté droit du cou, glissait sur l'épaule, courait le long du bras, serpentait sur la main, pour revenir en ligne régulière sous l’aisselle; elle descendait ensuite le long des côtes, des hanches, des cuisses, des jambes et du pied, puis remontait de nouveau, et
formait un pendant parfaitement harmonié avec le
côté opposé. Le nom de Tamahamah se lisait sur sa poitrine; à la paume de chaque main se montrait un N couronné, dessiné sans doute par quelque admirateur de notre gloire impériale, et un essaim de petits oiseaux voltigeaient sur toutes les autres parties du corps. C'était la favorite du grand prêtre des iles Sandwich.
Il arrive parfois que si l'une des puissances du lieu où se trouve le monarque est absente, celui-ci se faboue lui-même ; mais comme il peut se détabouer à son gré, vous comprenez que son sacrifice m'est qu'une jonglerie où peut-être aussi un plaisir qu'il se donne en s'interdisant une chose pénible. La stupidité de pareilles pénitences est dans l'humeur de Riouriou, car il ne faut nul courage pour les accepter.
D'UN
AVEUGLE
ILES SANDWICH
Tamahamab.— Rives, de Bordeaux.
J'ai dit quelques-uns des actes du puissant monarque de cet archipel, qui vient de terminer sa glorieuse carrière; mais Je sens le besom de parler encore de ce grand homme, car c'en est un en effel que le chef intelligent et redouté qui, devançant son époque, cherche par d’heureuses et hardies innovations à placer tout d’un coup son peuple au niveau des nations les plus civilisées du monde. Tamahamah J occupera une grande place dans l'histoire des princes qui ont gouverné les îles de tous les océans, Nul autant que lui n’a essayé de conquêtes morales, nul n'a cherché avec plus d’ardeur à se dégager des ténébres épaisses des siècles de barbarie ; et Louis Damanouëébang, ce roi révolté de Timor, qui a si longtemps et si heureusement lutté contre les efforts de la Hollande, impuissante à le soumettre, a moins que Tamahamah mérité de son pays et de l'humanité.
Alors qu'on est fort, venir en aide à des esclaves qui succombent sous les verges du despotisme est le fait d'un homme de cœur, Le premier-pas dans la carrière périlleuse de l'émancipation est difficile ; mais relever le faible, donner de l'énergie à des corps énervés, infiltrer pour ainsi dire ses pensées-génereuses dans la cervelle assoupie de gens pour qui l'intelligence était un mystère, leur prouver que le repos dans les ténèbres est la mort, que la noblesse des sentiments seule fait la vie, c’est là, sans contredit, la plus grande, la plus belle, la plus généreuse mission que l'homme puisse se donner; c'est là ce qu'a voulu Tamahamah Le; c’est ce qu'il a dignement tenté en faveur des peuples qu'il était appelé à gouverner, Une lutte contre les hommes est la täche hardie que toute âme forte peut essayer; une lutte contre les passions ne peut être que l'œuvre de la supériorité et du génie ; sans contredit, Tamahamah était cet homme de génie |
Si, en montant sur le trône, il avait consenti à respecter les éternelles mœurs et les antiques usages des Sandwichiens, sa vie de prince eût été moms cruellement traversée par les mille dangers qui l'ont assaillie; mais il voulut que les rayons qui le réchauffaient fussent aussi un ardent foyer pour ses sujets, et il poursuivit la direction de ses plans en homme qui en mesurait toutes les conséquences.
Lorsqu'on a bien médité, bien voulu, bien arrèté un projet, lorsqu'on s'est voué corps et âme à son exéculion, le non-succès tue : tourner l'obstacle, ce n'est pas le vaincre, et rien n'est mortel comme le découragement. L'homme découragé est lesclave abruti des événements et des autres hommes, il succombe à la plus légère fatigue, il plie sous le moindre fardeau. L'homme découragé est un atome qu'on peut écraser du pied sans remords; l'homme découragé n'a plus besoin que d’un linceul et d’une tombe.
Toujours prêt à faire la guerre, mais sans cesse 0ccupé des soins de maintenir la paix, Tamahamah cherchait sans cesse à s'éclairer des leçons de la vicille Europe, et pas un capilaine ne mouillait dans un de ses ports sans que le roi réformateur le poursuivit de ses instances pour être guidé dans ses projets. Sûr de vainere les ennemis dont il était entouré,
velles révoltes de la part de ses gouverneurs, et fatiguait sa constance à les maintenir dans le devoir et le respect. Il possédait un arsenal immense, des forts assez sagement construits, une artillerie formidable; mais on m'a assuré à Mowhée et à Wahoo que dans les dernières batailles qu'il livra aux révoltés il refusa constamment de faire usage de ses canons. Selon quelques voyageurs, il n'étalait ses batteries devant la plage que pour prouver ses relations amicales avec les peuples européens, et il disait aux soldats qui l'accompagnaient dans ses expéditions militaires qu'on ne devait jamais se baltre qu'à armes égales. C'est de la grandeur sans doute, mais c’est là une grandeur qui accuserait peut-être beaucoup d’orgueil. Au surplus, je ne sais par quelle singulièré circonstance sur presque tous ses canons on lit : République francaise. Ne serait-ce point que ces bronzes glorieux ont été usés à la fatigue en assurant la liberté d’un grand peuple, et les puissances rivales ne les auraient-elles pas envoyés si loin pour exiler de si éloquents témoins de l’époque de notre histoire la plus féconde en grands courages? Il est certain que les bouches de ces canons sont terriblement déchirées, et que les lumières éraillées attestent qu'ils ne sont pas restés oisifs dans les arsenaux.
Dès que Tamahamah avait décidé une campagne, des coureurs étaient expédiés dans toutes les îles, dans toutes les villes et dans les villages les plus éloignés. Arrivésfsur les places publiques, ces envoyés extraordinaires appelaient les peuplades autour d'eux, et le chef du lieu leur adressait trois questions :
— D'où viens-tu? Pour quel motif? Qui t'envoie?
— J'arrive d'Owhyée, répondait le courrier. Je viens chercher des soldats pour défendre Tamahamah. Sitôt que le nom était prononcé, le peuple se prosternait, poussait au ciel des cris éclatants, et, peu de jours après, une puissante armée se trouvait debout, prête à combattre et à mourir.
Mais ce n'étaient pas seulement les hommes qui s’enrôlaient sous la bannière du grand prince : les femmes se faisaient gloire aussi d'affronter les périls, et plus d'une fois elles décidèrent du sort d'une bataille. On en a vu, implacables dans leur fureur, s'attacher aux cadavres ennemis, les mutiler et les déchirer de leurs ongles et de leurs dents. Quelquesunes même, pour venger la mort d'un frère ou d'un époux, se jetaient au milieu de la plus ardente mêlée, et mouraient heureuses dès qu’elles avaient pu immoler une victime-aux mânes de celui qu'elles avaient aimé.
Tamahamah soldait ses troupes, mais leur meilleure et leur plus sûre paye était le butin, et plus on apportait de dépouilles, plus on était bien vu au camp. Ainsi préludait Tamahamah à la grande réforme qui a usé sa vie; ainsi le retrouverons-nous jusqu'à sa dernière heure.
Cependant l’orgueil de ce grand prince, égal à son ambition el à son courage, eut à souffrir un affront qu'il dut d’abord dévorer en frémissant, mais dont,
à coup sûr, il aurait tôt au tard tiré une vengeance ,
éclatante. La fortune ne sourit pas toujours aux con-
Tamwahamah cherchait surtout le remède à de nou- | quérants, et il est bien des heures de regret et de
deuil qui viennent jeter un voile funèbre sur les triomphes.
Les Atoaïens sont sans contredit les plus beaux, les plus fiers et les plus intrépides des naturels de l'archipel. Jamais chez eux un navire européen n'a reçu la plus petite insulte, jamais un motif de haine ne les a poussés à des actes de cruauté. Infatigables dans les courses au milieu de leurs vastes forêts, sobres et patients, ils sont, plus que les indigènes d'Owhvée, d'une constance à toute épreuve pour l'exécution des projets qu'ils ont une fois médités. Un chef, un gouverneur qui serait arrivé parmi eux avec des idées d’asservissement, eût été bientôt, non pas mis à mort, non pas lächement assassiné, mais renvoyé au roi avec menace de s’en défaire s'il se fût présenté de nouveau.
Atoai est une ile riche de ses productions, de ses mines, de son climat, de ses belles rivières; Atoaï est riche de son indépendance achetée déjà par plus d’un exemple de bravoure et de dévouement, et l’on respire autour d’elle et sur ses montagnes un parfum de liberté qui prédit à ses habitants un glorieux et puissant avenir. Atoaï, une des plus florissantes iles des Sandwich, avait pour gouverneur, sous les ordres de Tamahamah, un chef intrépide, intelligent et humain, un jeune homme ardent, magnanime, mais rusé, qui, sous prétexte de faconner d'excellents soldats au profit du roi de tout l'archipel, ne songeait réellement qu'à sa sûreté personnelle et à l’affranchissement du joug qu'il était condamné à subir. Ce vaillant homme s'appelait Tanna-ah. Dès qu'il eut aguerri ses troupes en partageant avec elles les fatigues des difficiles excursions; dès qu'il eut placé tous les établissements-de son ile montagneuse et boisée sous la protection de forts et de citadelles solidement bâtis en terre et en pierre; dès qu’il vit ses magasins amplement pourvus de munitions de guerre, il rassembla ses soldats, et leur dit :
« Vous voilà libres si vous le voulez. Vos fruits, vos animaux domestiques, vos habitations, ne vous appartiennent pas maintenant. Tout ce que vous avez est à Tamahamabh, à Tamahamab, que nul de vous ne connait et qui va bientôt vous envoyer au delà des mers pour tenter des conquêtes éloignées. Accepterez-Vous ces dangers qui ne vous rapporteront rien, ô mes braves amis? ou, plus grands et plus libres, ne reculerez-vous pas devant toute humiliante soumission? Parlez, je suis votre chef, votre frère. Si l'un de vous à à se plaindre de quelque injustice de Tanna-ah, qu’il sorte des rangs, qu'il vienne me la reprocher en face, et je me jetterai à ses genoux et je lui en demanderai pardon... Vous vous taisez, mes amis ; c'est que vous savez tous que je vous aime comme ma famille. Mowhée et Wahoo sont en révolte ; faisons comme nos deux voisines, non pas parce qu'elles l'ont fait, mais parce qu'il est de notre devoir de le faire : soyons libres. Soldats, je jette à mes pieds ces armes glorieuses, me voici en votre présence, prèt à vous obéir si vous m'ordonnez d'aller implorer la pitié de Tamahamah pour ce qu'il appellera une révolte ; liez mes pieds et mes mains, nulle plainte ne sortira de ma bouche... Eh quoi ! vous vous taisez encore : je le vois, guerriers, vous ne voulez appartenir qu'à vous-mêmes; cela est digne de vos cœurs ; mais prenez-{ garde pourtant, si vous m'acceptez pour votre chef, il faudra m'obéir jusqu’au bout et ne plus déposer les armes que nos ennemis ne soient vaincus. Dites, me voulez-vous pour chef? »
Des cris frénétiques remplirent les airs, et Atoaï se déclara indépendante de Tamahamah.
En quelques jours, Mowhée et Wahoo avaient été soumises ; Tanna-ah fit savoir en ces termes à Tamahamah que l'ile dont il l'avait nommé gouverneur ne voulait plus obéir au maitre suprême d'Owhyée :
« Roi, tu viens de vaincre et de punir les gouverneurs révoltés de deux belles iles ; tâche d’en faire autant de celle que je commande, et je te promets que tu te repentiras de l'avoir essayé. Le brave qui te dira ces paroles sait qu'il mourra après les avoir prononcées, et, malgré celle assurance, tous mes soldats seraient prêts à partir à sa place; j'ajoute même que si je n'avais craint qu'ils ne manquassent de chef, c'est de moi seul que tu les aurais entendues ; maintenant, viens, nous avons des sabres contre des sabres, des sagaies contre des sagaies, des canons contre des canons, des cœurs d'hommes contre des cœurs d'esclaves. Viendras-tu ? »
Tamahamah ne se fit pas attendre ; il reçut l’envoyé en frémissant, mais il voulut qu'on ne lui fit aucun mal.
« Va dire à Tanna-ah, répondit Tamahamah, que j'accepte la guerre qu’il me propose; elle sera sanglante, je le jure, et nous verrons bientôt si la victoire sera pour le chef légitime ou pour le soldat révolté. »
Tamahamah arriva devant Atoai avec ses meilleures troupes et ses plus belles doubles pirogues. Une bataille rangée eut lieu le jour même, et Tanna-ah fut vaineu ; mais il rallia bientôt ses troupes fugitives ; après en avoir placé un certain nombre dans un fort que Tamahamah n’osa pas attaquer, il s’embusqua lui-même dans les montagnes et dans les bois, tint ferme pendant plus d'une année, tantôt vaincu, lantôt vainqueur, et lassa enfin la constance de Tamahamabh, furieux d’être obligé de renvoyer à une époque plus éloignée ses projets de conquête contre tous les aulres archipels océaniques. Il proposa une trève en ces termes :
« Je désire cesser la guerre ; Tanna-ah veut-il venir traiter avec moi dans mon camp? »
Pour toute réponse Tanna-ah arriva. Dès qu'ils s’apercurent, les deux guerriers marchèrent lentement l'un vers l'autre. se tendirent la main et gardèrent quelque temps le silence.
— Tu es un brave! lui dit Tamahamah.
— Tu le savais bien quand tu m'as envoyé à Atoaï.
— Je t'y avais envoyé pour gouverner en mon nom.
— J'ai mieux aimé gouverner pour moi-même.
— Ainsi, tu m'as trahi.
— Essaye donc de m'en punir.
— Je préfère te pardonner.
— À quelles conditions ?
— Tu me payeras un impôt.
— S'il est trop fort, je refuse. |
— Tu me fourniras cinquante doubles pirogues par an.
— Tu es raisonnable, et j'accepte.
Dans cette lutte longue et terrible, Tanna-ah eut le plus beau côté, car Tamahamah ne négligea aucun moyen pour semer les divisions dans Atoai; mails toutes ses tentatives furent inutiles.
Depuis lors l'ile resta libre. Tamahamah mourut, son fils abâtardi monta sur le trône; mais Tanna-ah refusa tout impôt et fit dire à Riouriou :
. «Je ne te dois rien, et nous saurons bientôt lequel de nous deux payera tribut à l’autre. »
Le lendemain, le devin de Koïaï fouillait sur la
| planche sacrée d’un moraï dans les entrailles de l’en-
voyé de Tanna-ah pour y connaître la volonté des dieux !
(J'ai puisé tous ces détails sur Atoaï dans quelques notes prises à Wahoo par l'Espagnol Marini.)
Toutes les pirogues d'Owhyée appartenaient de droit à Tamahamah, qui pouvait à son gré défendre ou ordonner qu'on les lançät à la mer; mais on se plait ici à lui rendre cette justice que jamais il n’usa de ce privilège, qu'il regardait comme un acte tyrannique. Au reste, ses richesses, sous ce rapport, étaient immenses, et il ÿ a encore plus d’embarcations dans un seul village d'Owhyée qu'on n’en trouverait dans tout l'archipel des Mariannes.
L'anthropophagie était à coup sûr dans les mœurs sandwichiennes, même sous le règne du père de Tamahamabh, et les restes de Cook rendus au capitaine King attestent de la férocité de ces peuples alors qu'ils étaient excilés par un sentiment de vengeance.
Eh bien, le prince dont nous parlons fit comprendre à ses sujets qu'il y avait lâcheté, qu'il y avait outrage aux dieux à manger de la chair humaine. Il leur apprit aussi à ne pas trop ajouter foi à toutes les paroles des prêtres et à se défier des idoles fabriquées par leurs propres mains. Les sacrifices de femmes, d'enfants, de vieillards, faits dans les morais pour se rendre les div nités favorables, donnèrent à Tamahamah, qui essaya de les abolir, une puissance d’autant plus grande, qu'elle paralysa et détruisit en quelque sorte le dogme toujours si respecté des devins et des charlatans religieux. Il y eut plusieurs fois péril pour sa vie dans ses tentatives philanthropiques; mais il tint ferme en présence des séductions et des menaces, et il punit sévèrement quiconque, plus tard, osa élever une voix sacrilége contre ses ordres sacrés.
Dans sa jeunesse, Tamahamah était d’un caractère emporté, violent, et si, lors d’une lutte en champ clos ou à la manœuvre d’une pirogue, il était vaineu par un adversaire non protégé par son père, il se vengeait tôt ou tard de sa défaite. Aussi, les courtisans et leurs flatteurs, qui sont une peste de tous les pays, se laissèrent-ils bientôt vaincre à leur tour et cherchèrent-ils à lui persuader qu'il était le plus fort et le plus habile des insulaires ; mais Tamahamah comprit bientôt que les qualités dont le dotait l’adulation étaient précisément celles qui lui manquaient et qu'il devait acquérir pour se faire respecter, et le prince ne larda pas à prouver à ses sujets qu'il se montrerait digne un jour de régner sur eux, car nul ne le surpassa bientôt dans les jeux et les exercices du corps.
Dès qu'il se fut mis en marche contre les gouverueurs de Mowhée et de Wahoo, qui avaient levé l’étendard de la révolte et s'étaient déclarés rois indépendants, il leur fit savoir ainsi ses projets de vengeance £
« Vous êtes coupables d’un grand crime, leur dit-il par ses envoyés; vous méritez la mort, et votre soumission ne Vous sauverait pas du supplice que je vous réserve ; combattez-moi done vaillamment, peut-être alors vous ferai-je grâce, c’est tout ce que je puis vous promettre, »
Deux batailles sanglantes eurent lieu près de Lahénah et de Pah ; les deux rebelles furent vaineus, faits prisonniers et leur procès instruit dans les formes. Déclarés coupables de trahison et de lâcheté par un tribunal composé de chefs, convaincus d'inhabileté par Tamaliamah seul, ils furent fusillés, et les deux iles rentrèrent dans le devoir.
Le nombre de ses troupes était proportionné à ses besoins, et lui seul était juge dans la question. Au reste, sous un tel prince, chacun se faisait enrôler avec courage, et la veille d’un départ, Tamabamah, Jurant de respecter la faiblesse ou la peur, autorisait à sortir des rangs et à rester dans leurs cabanes tous ceux qui ne voudraient pas jurer de mourir plutôt que de reculer.
Il demandait à chaque capitaine étranger venant mouiller dans une de ses rades si ses doubles pirogues élaient propres à entreprendre des voyages de douze à quinze cents lieues sur l’océan Pacifique, voulant, disait-il, soumettre bientôt les iles de la Société, celle des Amis et l’archipel Fitgi, où on lui avait assuré que se trouvaient encore des anthropophages. Vancouver, qui se plaisait beaucoup dans sa conversation, assure que, vingt fois au moins, dans les premières années de son règne, le sceptre fut très-près de lui échapper. La distance des principaux chefs à lui était presque nulle, et dans un conseil général deux seules voix de certains gouverneurs paralysaient la sienne.
Tamahamah se révolta de cette espèce de tutelle sous laquelle avaient vécu ses prédécesseurs; il parla haut et fort, donna des ordres qu'il voulut que chacun respectât, et châtia l’insolente témérité de ceux qui osèrent opposer une volonté à sa volonté de fer. Di-
vers parus se formèrent à Owhyée, on en vint aux mains, et la victoire, toujours fidèle à Tamahamah, donna enfin tout pouvoir à ce prince, devant qui se courbèrent toutes les ambitions. Pour sauver les infortunés Young et Davis, échappés au désastre de Cook, il eut à livrer plusieurs combats, et il dut leur donner mème dans la suite une escorte d’hommes armés pour les protéger contre les haines de certains chefs à demi subjuguëés par l’ascendant de leur maitre.
Sa taille était moyenne, son front ouvert, ses yeux très-petits, mais vifs, brillants, ses muscles très-prononcés, sa force extraordinaire, son adresse merveilleuse. Depuis six ans, nul de ses officiers n’osait lutter avec lui à aucun exercice.
Dans les derniers temps, son costume était celui d'un capitaine de vaisseau de la marine anglaise, et dans les combats, il était coiffé d’un magnifique casque de plumes rouges et jaunes, armé d'un sabre, d'un fusil et d’une sagaie dont il se défaisait pour commencer l'attaque. Son manteau était pareil à ceux qui couvraient les épaules des autres chefs. A son exemple, tous ses soldats marchaient pieds nus, s'élancaient vers l'ennemi en poussant des cris terribles, et le seul signal de ralliement des troupes était le nom de Tamaliamah.
On raconte qu'un jour, au milieu d’une mêlée, un de ses chefs ayant pris la fuite, Tamahamah s'élança comme un trait, arrèta le lâche, lui ordonna de garder devant lui limmobilité la plus absolue et lui coupa les deux jambes d'un coup de sabre, en lui disant : «Tiens, brave! tes jambes t'emportaient lom du combat, elles seules sont coupables: qu'elles restent là. »
Une autre fois, un officier qu'il avait l'habitude de consulter dans les occasions difficiles lui ayant donné un conseil qui lui paraissait funeste, le monarque irrité, soupçonnant une trahison, lui fit couper la langue et ordonna que cette terrible mutilation eût lieu à l'instant même, sous ses yeux et dans son palais.
Vous le voyez donc encore : mème chez ce souve-
VOYAGE
rain omnipotent de l'archipel, des contrastes de tous les instants, des côntre-sens qui blessent la raison ; je dis plus, c'est surtout en lui que les passions bonnes ou mauvaises se font jour au milieu des circonstances les plus simples et les plus naturelles de la vie. C'est la grandeur et la faiblesse, c'est le sublime et le ridicule, la malignité et la tyrannie. Tamahamah [°° à gardé de son pays tout ce qui en faisait déjà un pays à part, et ya porté ou plutôt transplanté tout ce que sa belle âme nourrissait de noble et de généreux : c'était, entre ces deux extrêmes, une guerre permanente dont le génie du bien aurait sans doute fini par triompher ; mais la mort à frappé trop tôt le monarque, et les iles Sandwich seront encore longtemps sauvages.
Tamahamah a-t-1l servi de miroir à son peuple, ou le Sandwichien s'est-il reflété de son roi? C'estlà une de ces graves questions qu'on ne peut guère résoudre
…Atoai est une ile riche de
Lui vint à l'esprit (je veux dire dans la tête) la passion des voyages, passion impérieuse, dominatrice, l'emportant sur toutes craintes, sur le triste présage des plus terribles catastrophes. Rives y succomba, comme J'y ai succombé, moi, chétif et ambitieux, comme y succombèrent d’autres hommes autrement constitués que nous, Cook, Lapérouse, Wallis, Carte ret, Albuquerque, d’illustre mémoire.
Un navire américain étalait sur la rivière emprisonnée son pont propre comme un miroir, lançait à l'air ses mâts élégants et flexibles, et ses cordages si variés et si gracieux. Rives ne perdait pas de l'œil la maison flottante dont quatre ou cinq voyages heureux atteslaient la marche hardie; le matin, le soir, jouant aux billes avec une demi-douzaine de siles polissons de son âge et de son acabit ; la nuit, couché sur son grêle lit de sangles, il pensait, nouveau Colomb, aux pays lointains qu'il aurait voulu découvrir ou du moins visiter. Cette soif ardente des voyages qui le brülait altérait sa santé, et ses parents alarmés lui demandèrent enfin la cause de la tristesse qui le rongeait.
— Qu'as-tu, mon petit? lui dit sa mère d’une voix tremblante
AUTOUR
DU MONDE. 955 que lorsque les années et quelquefois les siècles ont passé sur une époque.
Maintenant que vous connaissez Tamahamah, son fils et ses veuves, permettez-moi de vous dire quelques mots sur l'imperceptible personnage que je n'ai fait que vous esquisser, el qui, comme la mouche du coche, veut faire tant de bruit et occuper tant d'espace. Hélas ! ne l’ai-je pas déjà flatté, tant je suis accessible aux témoignages d'affection?
Je vous ai dit, Je crois, autre part, que M. Rives avait quatre pieds deux ou trois pouces ; eh bien, je l'ai grandi, Je l'ai apollonise; sa taille est de trois pieds onze pouces cinq lignes, ni plus ni moins; c’est l’exacte vérité qui fait le principal mérite des voyageurs.
Né à Bordeaux, dans une petite chambre de cet hémicyele admirable des Chartrons se pavanant sur le bord de la Garonne, il avait neuf ans à peine quand