LD ESS
ses productions. (Page 251.)
— Hélas ! maman, je m'embète à Bordeaux; je voudrais courir le monde.
— Où donc désirerais-{u aller ?
— Loin, loin, loin, plus loin encore; je voudrais être aux antipodes pour marcher la tête en bas.
— Mais {u tomberais, mon enfant!
— Non, maman, je me cramponnerais à tout,
— Tu sais que je n'ai pas le sou, que je ne puis te rien donner.
— Et votre bénédiction ?
— Oh! pour cela, je l'en donnerai une demi-douzaine, s'il le faut. Voyons, conte-moi tout, mon petit bijou.
— Tenez, mère, vous voyez ce beau trois-mâts américain sur lequel tous les matelots portent un joli chapeau de paille et des chemises rouges? Eh bien ! je désire m'embarquer là-dessus et filer.
— Je t'aime, mon fils, je l'adore; va-L’en, va-t’en bien loin, puisque ça te plait; pour rien, ici-bas, je ne voudrais te contrarier. Mais t'acceptera-t-on sur ce navire, toi qui es si petit ?
— Je suis jeune, je grandirai; tous les mousses n'ont pas six pieds: je parie qu'on ne me refusera pas.
— Allons le savoir.
Et le soir même de celte conversation, Rives fut installé à bord de la Belle-Caroline ; et le lendemain, il glissait devant Blaye, puis devant Pauillac; et, deux Jours après, 1l voguait en pleine mer, le cap sur les Acores, libre, indépendant, c’est-à-dire indépendant des étriviéres de sa mère si tendre, et libre de son maitre d'école, dont il maudissait jusqu'au souvenir, mais occupé, le pauvret, pendant toute la journée, à tresser des cordes, à grimper au haut des mâts et à aider le coq dans la confection de l’exécrable pitance offerte quotidiennement à la voracité des quinze hommes d'équipage de la Belle-Caroline.
Le cap Horn fut doublé, et l’on relächa au Chili, puis à Lima. Rives était épuisé, exténué ; il demanda la permission de descendre à terre pour essayer la conquête de quelque noble Péruvienne; le maitre lui fit cadeau d’un énergique coup de pied au derrière; le Bordelais bondit sans le vouloir, et, rouge de colère, il monta sur la grande hune pour mieux étudier la-cité magnifique où tant de massacres avaient jadis assuré la puissance espagnole.
Cependant la reläche fut courte ; La Belle-Caroline leva bientôt l'ancre, et, selon les ordres des armateurs, elle devait aller à Manille. puis en Chine, toucher à Caleutta, mouiller à Maurice et effectuer son retour par le cap de Bonne-Espérance. Ainsi ne le voulurent pas les destins : un vent contraire poussa le beau trois-mâts loin de la route tracée, et bien heureux futil de trouver à Kayakakooah, au sein d’une affreuse bourrasque, une rade sûre pour se ravitailler et réparer quelques avaries. Remarquez bien que je vous dis cela avec les plus minutieux détails, comme un journal du bord, car il s’agit de Rives, de Rives le Bordelais : précision avant tout. Rives descendit à terre, où l'exiguité même de sa taille lilliputienne le fit la risée des naturels. Le brave garçon prit pour des témoignages d'affection les rires moqueurs dont il était l’objet, et le voilà révant de hardis et larges projets, bien disposé à dire adieu à ses premiers compagnons de course et à s'installer dans une ile dont il espérait peut-être un jour se faire nommer roi. Les jeunes têtes ont tant d’ambition, les têtes bordelaises surtout! Qu'arriva-til? Que le jour du départ, le drôle manqua à l'appel, qu'on envoya quatre ou cinq matelots à sa recherche, qu'on ne le trouva pas, blotti qu'il était sans doute dans la bouche de quelque idole ou sous une feuille de chou caraibe, et que le navire continua sa route, délesté du citoyen de la Gironde, tout fier de son heureuse escapade. Rives avait alors dix ans; à cet âge d'illusions tout est ravissement et plaisir, tout est joie et délice. À dix ans, je ne suis jamais rentré chez moi, après mes classes, sans avoir une bosse au front, le nez en sang ou la mâchoire ébranlée ; à dix ans, je me serais fait fort de gravir seul le mont Blanc, d’arrèter de la main une avalanche, de refouler les flots de la mer irritée ; à dix ans, je me serais senti l’audace d'attaquer un taureau furieux, de lutter contre un tigre, de vaincre une lionne…. et pourtant je ne suis pas de Bordeaux! Rives, qui était né aux Chartrons, se sentit la force de ne pas mourir aux Sandwich, et, en effet, le drôle s'installa dans la demeure d’un chef qui le soigna comme on soigne un sapajou où un perroquet; et mon Gascon, oublieux du passé, se fit bientôt de nouvelles habitudes en préparant dans la méditation son bien-être à fee 4 dix ans, et lorsque le besoin nous vient en aide#üne langue s’apprend vite. Rives parla bientôt le sandwichien mieux que vous et moi; il mangeait de la poe, pâte presque aussi
délicieuse que de la mélasse aigrie ; il jouait au fuseau !, il se prosternait avec grâce dans un moraï, il dansait assis, dormait une partie de la journée et ne se plaignait plus de son sort, tant il était devenu Sandwichien. Mais vivre pour le présent seul n'allait pas à l'ambition du petit Rives : il songea à l'avenir, et, après deux ans de séjour à Owhyée, il s’adonna à la médecine. Etonnez-vous done de voir ces iles si dépeuplées! Rives visita des malades, il fit certaines grimaces, il donna le suc de certaines racines, il praliqua mème, avec la pointe d’un canif, quelques déchirures à la peau : bref, il traita les Sandwichiens en véritables compatriotes. Et comme au milieu de ces tentatives quelques cures réussirent (le hasard est un dieu si bizarre !), il se fit une sorte de réputation et recut en récompense une case proprement bâtie, une douzaine de cocotiers, une centaine de pieds de terrain et un grand nombre de brasses d’étoffes, utiles appendices à ses pantalons de mousse, depuis longtemps en lambeaux.
Quand la cour de Tamahamah était à Kaïrooah, Rives, rôdait sans cesse, Comme un caniche, autour des demeures royales; mais l'habitude des princes n'est pas de regarder toujours si bas, et le pauvre Rives glissait inaperçu au milieu des poules, des pores et des animaux domestiques de l'ile, Son amourpropre de médecin en souffrait cruellement, et il jura de s’en venger tôt ou tard. Hélas! Tamahamah est mort.
Cependant l'épouse favorite du grand roi, saisie un jour de violentes coliques, appela auprès d'elle les charlatans de l'endroit, qui tous échouérent et furent renvoyés avec menaces et châtiments. Une dernière ressource restait au prince : il avait entendu parler de l’imperceptible Européen, et, dans son désespoir, il l’envoya querir. Rives arriva, le cœur gonflé de vanité, s’'agenouilla auprès de la reine, tâta son pouls, fit quelques grimaces, prononca à voix basse deux ou trois phrases mystérieuses, et sortit en annonçant son retour prochain. [l rentra chez lui dans une agitation extrême et bouffi des plus gigantesques idées de fortune et de grandeur. « Voici done le moment venu de me faire un sort, se dit-il rapidement; la chance est belle : ne la laissons pas échapper; je joue le tout pour le tout; mais ma bonne étoile me guidera, et au surplus, puisque les autres médecins n'ont pas réussi, je ne cours, Comme eux, que le risque de quelques pieds au derrière : je sais ce que c’est. » Cela dit, Rives arracha quelques touffes du gazon qui bordait sa hutte, le pila, en exprima le sue, le délaya dans un verre d’eau, jeta le tout dans une petite calebasse et s’'achemina tout palpitant vers la demeure de la reine, dont les gémissements retentissaient plus douloureux et plus éclatants encore. Rives entra, recommeuca les singeries qu'il savait en usage, présenta le vase à la reine, la força d’avaler la potion et se retira, pâle et muet, comme s’il venait de commettre un assassinat, Une heure après, deux gardes se précipitent vers sa cabane, ils y pénètrent , saisissent Rives par les épaules et le portent, plutôt qu'ils ne le trainent, jusqu'au palais. Le pauvret se crut arrivé à sa dernière heure, et il récitait déjà son 1n manus, quand la reine elle-même lui tendit la main avec un doux sourire, lui permit de l’'embrasser, en l’autorisant à s'asseoir sur une de ses nattes: elle ne souffrait plus. Tamaharmah lui donna un manteau de plumes, signe de dignité; deux fusils, un casque, cinq ou six éventails, plus de cent brasses de riches
4 Jeu favori des Sandwichiens, que j'expliquerai plus tard.
VOYAGE AUTOUR
étoffes de palma-christi; et la reine lui présenta, enfermées dans une petite boite, deux magnifiques perles | pèchées à Pah, un des plus beaux mouillages de Wahoo. Vous comprenez le bonheur du Gascon, et vous savez s'il en faut davantage pour faire un grand homme. Depuis cette époque, un remède infaillible contre les coliques est un suc de gazon frais, délayé dans de l’eau : essayez-en. Riche de ses étoffes et de ses curiosités, plus riche encore de ses deux adinirables perles, Rives ne voulut pas s'arrêter en si beau chemin, et résolut de profiter de sa bonne fortune. Avec la permission du prince et sous la promesse formelle d’un prochain retour, il partit, deux mois après, pour Canton, afin de vendre ses perles et d'acheter des médicaments. Muni de ces nouveaux trésors, il revint exercer sa profession à Owhyée; et, toujours souple et rampant, courtisan adroit et rusé, menteur et fripon, il suivait la cour dans toute ses évolutions, hormis quand elle allait combattre : Rives avait trop besoin de repos.
Le vieillard Young, dont je vous parlerai plus tard, m'avait raconté cette histoire ; Rives, à qui j'en demandai la confirmation, n'y trouva que fort peu de chose à reloucher; mais il me pria de ne pas la publier à mon retour en Europe, ce que je lui promis avec une bonne foi que mieux que personne il pouvait apprécier. Je lui dois de si curieux détails sur l'archipel des Sandwich, que je ne suis pas homme à l’affuger par une indiserètion peu délicate. Au sur-
lus, il y a peu de temps encore, M. Rives accompa- ? J
gna en Europe, en qualité d'interprète, Riouriou et sa femme venant implorer la protection du roi d’Angleterre, qui leur fut refusée. Riouriou mourut à Londres, il y a peu d'années. Kao-Onoëéh suivit de près son mari. fuives revint à Bordeaux, repartit, deux ans après, en qualité de subrécargue, sur un navire marchand qui, après avoir {touché aux Sandwich, devait aller chercher des pelleteries sur la côte nord-ouest d'Amérique. Son voyage fut heureux et très-lucralif, et le Gascon tatoué, riche aujourd'hui, mais ingrat envers ses deux chastes tiers d'Owhyée, plein des beaux souvenirs de ses campagnes aventureuses, promène son oisiveté dans les larges rues et les quinconces admirables de la plus belle ville de France. Il lira ces pages (S'il à appris à lire depuis que je l'ai quitté), et je me flatte qu'il voudra bien se souvenir du pauvre aveugle dont il a conquis l'amitié si loin de sa patrie.
Je vous avais dit quelques-uns des faits et gestes de la vie présente de Rives. Ne vous devais-je pas, historien exact, les incidents principaux de sa vie passée? Que si vous m'en blämez, souvenez-vous que la reconnaissance a ses devoirs, que le Bordelais nous avait fait un grand nombre de promesses dont, à son grand regret sans doute, il ne put tenir une seule, et que, par compensation, je dois, moi, être fidèle à toutes celles que j'ai faites à mes lecteurs, dès le jour de mon départ.
Tout petit qu'il est, Rives méritait la place qu'il occupe dans l’histoire de mes voyages.
ILES SANDWICH
Course avec Petit à l'océan de laves. — Taouroé. — Morokini. — Mowhée, Lahéna. — Paradis terrestre.
La veille même de notre départ tant désiré par nous tous, je voulus essayer encore une course au milieu des blocs de lave vomie par le Mowna-Kaah, afin de m’assurer si en effet, comme me Favait dit M. Young, l'œil y chercherait en vain la plus légère tache de verdure. Sur les flancs du Vésuve germent encore quelques arbustes assez vigoureux; l'Etna voil tout près de sa cime des racines pleines de séve, poussant à l'air des feuilles riantes, jusqu'à ce qu'une colère du sol qui les porte les brûle ou les étoufle. Les voyageurs parlent des richesses botaniques qui ceignent le penchant rapide de l'Hécla; et les cônes embrasés des Amériques ne sont pas plus meurtriers pour la puissante végétation qui grimpe de leur pied et va parfois couronner leur tête au-dessus des nuages. De là pourtant s’échappent des embrasements autrement Sérieux que ceux qui ont englouti Herculanum
et Pompéia ; mais aussi s’étoignent de là les prudents Indiens, qui ont bâti leurs villes sur des monts et dans des vallées que Dieu seul a la puissance d’ebranler. N'avais-je pas également trouvé, moi, à deux pas de Tinian, le mont Aguigan paré, comme en un Jour de fèle, des riches productions végétales des. pays tropicaux ? Seypan et Anataxan s'enorgueillissent également de leur verdure éternelle, et je me demande si, seul peut-être parmi ces menaçants ennemis du reposdes hommes, le Mowna-Kaah envahissait et pétrifiait tout sur son passage.
La journée était brülante, la mer calme, nulle brise à la surface, et je me réjouissais presque, tant Je me plais à me trouver en présence de tous mes |
ennemis à la fois. J'aime bien mieux un choc terrible que mille petites secousses, et je crains plus la lassitude que le péril.
Mon fidèle Petit, me voyant partir dans une pirogue, sauta dedans sans que je m'en fusse aperçu ; il s’assil paisiblement à mes côtés, me tendit sa main de fer, et dit aux naturels chargés de me conduire : Au large! comme s'ils avaient dû le comprendre ; mais Peut était descendu sans permission, et l'aspirant de quart, l'ayant vu, l'appela d'u voix menacante, et lui ordonna de remonter à bord.
— C'est M. Arago qui m'a hêlé, dit le matelot effronté, demandez-le-lui : n'est-ce pas monsieur Arago, que vous ne pouvez pas aller louvoyer tout seul parmi les récifs de ces montagnes?
— Non certainement, mais.
— Ah: vous voyez bien, monsieur Bérard, je ne vous faisais aucune colle, et ce n’est pas vous que Je voudrais enfoncer.
Bérard, la joie du navire, ne trouva rien à répliquer à l’éloquence de Petit ; 1l comprit Le bienveillant coup d'œil que je lui jetai à la dérobée, et sourit amicalement au matelot dévoué, dont il avait deviné les généreuses inteutions.
Nous démarrimes.
— Voyons, quel est ton projet en m’accompagnant à terre? dis-je à mion drôle,
— Si vous ne le d'gginez pas, il est inutile que je vous le narre.
— Tu veux {e soûler encore une fois avec de l’ava.
— J'avoue que si ce bonheur m'arrive, j'en remer-
256 SOUVENIRS cierai saint Jacques, votre patron; mais celte raison n’est qu'en serre-file; la première à son poste, c'est que vous êtes un vrai conserit, un vrai Parisien, que vous ne savez pas nager, et que dès lors vous ne devez pas naviguer seul avec ces crapauds, qui vous laisseraient vous noyer comme un boulet de trentesix. Moi, je nage pour deux quand un ami tombe à l'eau.
— Dis-tu vrai, mon brave? ;
— Tenez, si vous me faites l’affront d'en douter, je prends ce criquet d'aviron qui est sous mes pieds el qu'on appelle bêtement ici pagaie, je me pose sur ce bane, je fais le moulinet et j'ouvre le crâne à tous les hommes cuivrés, ousque vous leur avez encore f... des tas de boxeurs et de cors de chasse sur toutes les joues.
— Allons, je te crois; calme-toi, brutal.
— Un brutal qui fait le plongeon pour sauver un ami vaut mille fois mieux qu'un tendre mirliflor qui ne mouillerait pas tant seulement le bout de sa botte,
pour vous épargner vingt gorgées d'eau de mer, qui ne ressemble guère à du rhum.
— Va, je te connais, je sais ce que tu vaux.
— Vous le savez si peu que, pour vous punir de ne l'avoir pas dit tout à l'heure, je vous condamne à l'unanimité à me bassiner le gosier, en arrivant à terre, de deux doigts de ce vin que vous avez l'air de cacher derrière votre album.
— Soit, deux doigts de vin, j'accepte.
— Et moi aussi, les deux doigts l’un sur l'autre, point couchés comme des faichiens, debout, mille sabords! C'est convenu; vous ne vous en dédirez pas ou vous en payerez quatre. Prononcé derechef à l'unanimité. Crè coquin! si Marchais était à! C'est qu'il vous aime bien aussi; et hier soir, il m'a administré, quelque part ousqu'il a l'habitude de me parler avec son chausson ferré, une si violente secousse, que je me suis étendu sur la drome, pour avoir voulu parier que je vous aimais plus que lui.
— Tu es done convenu du contraire ?
Young. (Page 258.)
— Le moyen de faire autrement quand l'ami Mar- | ques mètres de distance, un ravin profond et à pic
chais n’est pas pieds nus !
— Si vous n'aviez pas tous les deux un cœur si excellent, vousseriez à pendre.
— (Ça veut dire que si nous n'étions pas de braves matelots, nous serions de la canaille. Ce n’est pas malin à trouver. Vous vous rouillez, monsieur Arago, et si vous continuez à garder un savant comme Hugues à votre service, je crains bien que vous n'arriviez en France tout à fait de son calibre.
— Gare! voilà que nous accostons.
— Comme ils vous manœuvrent Ca, ces gabiers ! Voyez, voyez comme la pirogue tourne; la lame la prend de bout en bout. Va maintenant! nous voilà sur la plage.
Les Sandwichiens, à qui nous avions promis une récompense, nous accompagnérent dans cette écrasante excursion, au milieu du redoutable chaos qui nous environnait de toutes parts. (C'est à épuiser le courage des plus intrépides , c'est à lasser la constance des plus patients et des plus studieux. Vous jureriez que vous marchez sur une mer pétrifiée, dont vous croyez entendre les soupirs sous vos pieds ; et lorsque d'un seul élan vous vous flattez d'atteindre la nappe noire et polie que vous voyez là-haut à quel-
s'oppose à votre course et vous force à un immense détour qui se joue de votre zèle et de vos efforts ; là, une vaste mer se dresse comme un rempart et vous dit : «Tu n'iras pas plus loin. »
J'allais, en effet, revenir sur mes pas, quand l'un des Sandwichiens qui nous accompagnaient me montra du doigt un lieu plus sauvage encore que tout ce que nous avions vu, et me fit enteridre que je serais content d'avoir poussé jusque-là.
— Allons, courage! dis-je à Petit, qui soufflail comme un buffle aux abois ; nous arrivons : courage !
— Je suisnu-pieds, monsieur Arago, et ces coquins de rochers me brülent.
— Je n’y avais pas songé, mon garçon : pardonnemoi de l'avoir laissé venir.
— Est-ce que je me plains? est-ce que je boude? Si vous allez là-haut, j'irai, et ne vous gênez pas pour moi; je ne suis pas fâché non plus de me promener là-dessus : c'est cocasse tout de mème et plus fameux que les galets qui poussent à Bourbon. Satané de Hugues ! je donnerais la moitié de ma chique pour qu'il fût là; ça nous distrairait un peu.
Cependant nous étions arrivés à l'endroit indiqué par le Sandwichien, et, en effet, ilnous montrait un
RE
VOYAGE
spectacle fort curieux. C’est une grotle immense, longue de plus de cent pas, perforée à la voûte, presque à distances égales, par de petites embrasures qu'on dirait faites par la main des hommes, À l'entrée de ce souterrain gisaient deux cränes et quatre üibias, et lorsque nous voulümes les prendre pour mieux les étudier, le Sandwichien épouvanté nous cria éabou, et bondit à dix pas en arrière.
— Sont-ils cruches avec leur tabou! dit Petit en Souriant de dédain: si on les croyait, leurs femmes seraient fabou, ainsi que leur ava.
Aussi, sans s'occuper le moins du monde de la frayeur de notre guide, Petit saisit un des crânes et lui appliqua un vigoureux baiser.
— Tu étais peut-être un brave homme, dit-il un instant après d’un ton recueilli ; reste là, mon ami, et pardonne-moi ce que je viens de faire.
cr
Le Sandwichien avait pris la fuite.
— lrons-nous plus loin ? dis-je à mon COMpagnon,
— Ce serait une sottise; entrons dans ce souterrain, ajouta-t-il, sachons où il ménera, et quand nous n'y verrons plus, nous rétrograderons.
Nous y pénéträmes en effet : depuis l'ouverture jusqu'à la sortie, il est haut de sept à huit pieds, large de quatre à cinq, et partout en dedans le sol est uni et sans saillie Arrivés à l’autre extrémité, nous vimes le Mowna-Kaah, dont la tète nous avait été cachée par une roche avancée, se dresser devant nous Comme un spectre menaçant ; sa crête était bifurquée ; une immense tache blanche indiquait la région des neiges éternelles ; et de là Jusqu'à sa base, plongeant dans les eaux de la rade, nulle plante ne se montre, nul insecte ne bruit, nul reptile ne se traine: partout la mort et le néant.
Une vue de Lahéna. (Page 258.)
— J'en ai assez, me dit en soupirant Pelit, devenu aussi rouge que ses cheveux: fichons le champ ; je ne m'en suis pas vanté Jusqu'ici, mais vous seriez le premier à me gronder plus tard si Je vous le cachais encore : voyez, mes pieds sont crevassés : c’est toul au plus si je pourrai arriver.
— Je te porterai un peu, mon ami.
. Petit s'arrêta; de grosses larmes tombérent sur ses joues.
— Monsieur Arago, souvenez-vous des mots que Yous venez de prononcer là; ils m'ont fait du bien, YoYez-vous, pour plus de cent ans, et si maintenant Yous me refusez encore mes services, Je suis capable de vous démolir ; je m'entendrai là-dessus avec Marchais.
Mon Dieu ! qui viendra me donner des nouvelles de mon brave matelot !
Épuisés par une course torréfiante, nous ar rivames au rivage avant Le coucher du soleil; et comme nous ne devions mettre à Ja voile que le lendemain, nous couchâärmes à terre.
Livr. 353,
—— Ne fe gène pas, dis-je à Petit: bois, tu as besoin de {e rafraichir.
— Poire quoi?
— Mes deux bouteilles de vin.
— 11 y a longtemps qu’elles sont vidées.
— Tu les as distribuées aux Sandwichiens ?
— \'onsieur Arago, je vois bien que vous m'en voulez toujours.
Nous quittämes enfin le triste mouillage de Koïaï, au grand regret de M. Rives, qui nous promit tou- Jours de nous faire livrer à Mowhée les poules et les cochons donnés en échange de nos vêtements et de notre linge, et qu'on nous refusa pourtant le plus gracieusement du monde en dépit du bon à livrer dont nous nous étions munis par prudence, mais que nous voulions d’abord repousser par discrétion.
Au surplus, Petit avait eu raison, à Uwhyée, en jugeant Rives homme de peu de bonne foi. Le Gascon nous avait donné certains papiets et certains sivnes en échange desquels on devait nous fournir plusieurs cochons et deux ou lrois douzaines de poules; mais
nul personnage de l'ile ne connaissait le citoyen de Bordeaux ; le gouverneur seul de Lahéna l'avait entrevu sous ses jambes à Kayakakooah ; il ne comprenait pas le sens de ses billets, et il ajoutait que cet étranger n'avait à Mowhée ni le plus petit oiseau ni le plus exigu quadrupède du monde. Mon brave matelot, à qui je dis d’une voix honteuse notre mésaventure, s’appliqua de sa droite un vigoureux soufflet sur la joue, s’arracha une poignée de cheveux et grinça les dents comme un homme frappé d'une condamnation injuste et flétrissante.
— Qu'as-tu donc, et pourquoi cette rage ?
— Oh! mille sabords ! je suis capable de faire une seconde fois le tour du monde pour caresser l’omoplate osseuse du pékin.
— Mais c’est là un bien petit malheur.
— Un petit malheur, dites vous! Et ne voyez-vous pas d'ici le sapajou se f... de nous? Voilà le hic, voilà le mal, voilà la plaie.
— À qui dira-t-il cela?
— À lui-même, l’esturgeon, et c'est mille fois Lrop. Comme vous vous êles fait blouser !
— Que veux-tu ! par bonté de cœur.
— Par bêtise... Ah! dame, le mot est lâché ; par pure bêtise. Et vous lui crachiez vos chemises, vos mouchoirs, vos pantalons; imbécile que vous étiez ! Je ne lui aurais pas f... seulement un bouton de guêtre, Enfin, c'est accompli ; mais ça ne lui portera pas bonheur. Je méprise maintenant son ava, qui, à tout compter, ne vaut pas le petit verre du rhum que vous allez nr'offrir.
— À condition que tu le boiras à la santé de Rives.
Petit me planta là, et je ne le revis plus de la Journée.
Mais quoique notre joie füt vive de quitter le sol menaçant du Mowna-Kaah, dont la cime alors se perdait dans un ciel douteux, nous nous rappelâmes avec attendrissement que près de ses flancs noireis, dans une maison isolée, nous avions laissé quelquesunes de nos affections les plus douces : deux jeunes vierges, un vieillard à demi couché dans une tombe.
M. Young nous serra la main avec un regard qui voulait dire : Adieu pour toujours! ses intéressantes filles pleurèrent en nous embrassant; Riouriou jeta au loin ses habits de colonel et de général pour adopter le costume moins génant de ses sujets; Louis Kraïmoukou-Pitt nous salua en homme qui se serait imoqué de nous; les guerriers, le peuple et les princesses sur le rivage, les uns debout, la plus grande partie couchés dans d'immenses pagnes, nous virent lous avec assez d’insouciance lever l'ancre, entendirent sans nulle émotion les chants mesurés de nos matelots, et la corvette, jetant ses voiles au vent, reprit sa course aventureuse, laissa derrière elle un long sillage, et cingla vers de nouveaux pays.
Il est impossible que près d’un sol aussi tourmenté que celui d'Owhyée, il ne s'échappe point, de temps ä autre, des profondeurs de la mer, quelque roche aiguë, quelque morne bitumineux qui atteste dans les abimes le feux des volcans, joue également un rôle destructeur et créateur à la fois. Les grandes colères ont du retentissement, et Naples n'est pas assez loin du Vésuve que ses habitants ne se promènent avec frayeur dans Herculanum et Pompéia, englouties et ressuscitées.
La géologie a ses lois éternelles, et nous avions déjà trop étudié l'aspect de la principale île de cet archipel pour ne pas chercher eà et là, près de nous ou loin de nous, quelques débris isolés du Mowna-Kaah.
Taouroëé se leva devant la corvette, rougeàtre sur les flanes, noire à sa base, cuivrée à sa cime; Taouroé, ile de roche, crénelée, dentelée, à pic, en arêtes aiguës , pareille à un mur décrépit de lave ciselée par les siècles.
Qui done a touché ce sol sans verdure? Qui done a essayé l'escalade de ces remparts formidables sur lesquels le flot rugit et se brise avec violence ? Personne. Et cependant des récifs dangereux et prolongés entourent Taouroë, comme si le rocher avait à redouter la conquête de 1 homme, comme s'ils avaient voulu défendre contre toute avidité les richesses qu'il cache peut-être dans ses flancs. Taouroë sera éternellement déserte, car la vie y est impossible.
La brise nous poussait toujours avec la même constance, et après Taouroë se leva, plus aigu, mais moins rapide, le cône à teinte verte nommé Morikini, du sommet duquel s’élancait à l'air une colonne onduleuse d’une fumée noirâtre. Nous devions croire à l'existence d’un volcan en activité; mais les pilotes
- sandwichiens que nous avions pris à bord nous firent
entendre que cette petite île était habitée, que le côté est représentait un aspect assez riant, et qu'on y voyait de fort jolis bouquets de cocotiers et de palmachristi, au pied desquels étaient bâties de fort jolies cabanes : c'était une colonie de pêcheurs.
Morikini glissa bientôt derrière nous, et Mowhée, l'imposante Mowhée, se leva du sein des eaux et étala à nos regards sa tête de lave et ses flancs déchirés. Dans les anfractuosités de quelques rochers qui semblaient suspendus, pointaient des touffes légères de verdure ; et tandis que ses pieds de lave étaient pelés et mornes, sur sa {ête assez régulière une crête parsemée d’arbustes d’une certaine vigueur, semblait recevoir sa séve des nuages visiteurs qu'elle déchire et retient au passage.
Partout ici des brisants entourant l'ile, partout des récifs à fleur d’eau forçant les navires à manœuvrer avec la plus grande prudence, et nul doute que de fréquentes catastrophes ne signalassent ces dangers à la marine, si le ciel de ces climats ne se montrait sans cesse riant et doux, comme un contraste avec la terre orageuse qu'il n'a cependant pas la force de vivifier.
Toutefois, en s’avançcant vers l’ouest, la lave s'abaisse par une pente légère, la végétation lève la tête, le paysage se dessine sous des couleurs plus gaies, la plage se revêt d'une éclatante parure, les cocotiers promènent dans les airs leurs palmes élégantes, les rimas élalent leurs larges feuilles, les palma-christi, le mürier-papier et une foule d’autres végétaux des tropiques, unissant leurs bras entrelacés, projettent de toute part une ombre bienfaisante et protectrice. On se sent l'âme à l'aise à l'aspect de ce paysage embelli encore par les sauvages plateaux qui l'entourent et le dominent. Mais c’est lorsque vous avez laissé tomber l'ancre à deux encâblures de terre, sur un fond de roches et en face du village de Lahëna, que toute la majesté du sol se déploie à l'œil, comme pour vous dédommager de lhorrible stérilité qui venait d’épouvanter vos regards. Ainsi, Mowhée est divisée en deux parts bien distinctes et bien tranchées: d'un côté, la mort, de l’autre, la vie; ici, le roc et le bitume, là, une terre végétale puissante, une verdure éternelle; au sud et à l'est, le deuil et le silence; à l'ouest et au nord, le mouvement et la joie. La nature, bizarre et capricieuse, a jeté une montagne inculte et rigide au-dessus des eaux; et, par un noble sentiment de regret et de repentir, elle s’est laissée aller à une pensée plus généreuse, pour consoler par un
VOYAGE AUTOUR
sourire l’homme que tant de misères devaient épouvanter.
Une maison en pierre assez proprement bâtie, dans le goût de celle de M. Young à Owhyée, s'élève à la droite du village et se trouve garantie des rayons du soleil par une touffe d'arbres vigoureux, au feuillage varié, au-dessus desquels plane la tête chevelue des sveltes cocoliers ; un solide rempart en maçonnerie protége cette demeure royale contre les rares tempêtes de la baie, tandis qu'à deux pas de là une plage unie et riante permet toute latitude à la lame écumeuse de s'étendre et de se développer avec majJesté. C’est dans la maison de pierre que nos instruments astronomiques furent descendus, et tandis que les officiers et les élèves comptaient dévotement les oscillations du pendule, tandis que, heure par heure, ils comparaient la hauteur exacte de plusieurs thermomètres et enrichissaient les registres du bord d’observations nautiques dont Je ne veux pas appauvrir votre mémoire, moi, prêt à étudier le sol et les hommes, je me jetais dans l'ile et courais après des émotions plus futiles sans doute, mais aussi plus intimes et plus variées.
Je ne trouve rien de plus mortel que la monotonie. Lahéna est un jardin ; Lahèna, pour le paresseux qui ne voudrait que se laisser aller doucement à vivre, est ce paradis terrestre dont les livres saints nous ont fait de si délicieuses descriptions. Maïs ici, mieux que là-bas, vous n'avez pas d'arbres ou de fruits qu'on vous défende, vous n'avez pas de cabane qui vous refuse son ombre et ses nattes moelleuses, pas de voix séductrice qui vous punisse plus tard de vous être abandonné à sa mélodie, pas de colère à redouter pour une audace, pas de fatigue que celle donnée par un sommeil paisible, pas d'insectes dangereux dans les demeures, pas de reptiles dans les campagnes ouvertes, et partout sur votre tête un large et gracieux parasol de verdure bruissant à l'haleine vagabonde d'un vent tout imprégné d’émanations balsamiques. Lahéna est le plus beau séjour du monde.
Les maisons sont séparées les unes des autres par de petits sentiers unis comme une glace, bordés de papyrus, de jam-rosas, de palma-christi et d’une foule d’autres végétaux aux folioles découpées, aux troncs lisses ou raboteux, tortueux ou élancés, formant à chaque pas un contraste admirable. A côté de chaque maison est un carré profond de deux, trois et quelquefois de quatre pieds, sans cesse frais et propre, où croissent les plantes utiles à la nourriture de l’homme. Ce sont les ignames, les douces patates, les choux caraibes, nommés ici {aro, poussant au loin leurs larges feuilles sans soin et sans culture. Ces carrés, défendus sur les bords part une petite haie d'arêtes de palmistes ou seulement par un léger monticule de terre glaise, sont une fortune impérissable pour les heureux habitants de Lahéna.
Entrez dans une cabane, vous y trouverez des jeunes filles enchantées de votre visite et ne comprenant absolument rien aux mœurs des pays civilisés. À côté d'elles, aussi ignorantes, les mères frappent avec un battoir ciselé, sur une planche polie, l'écorce malléable du mürier papier, dont elles font de fines étoffes au milieu desquelles elles reposent légèrement abritées, tandis que sur le seuil les pères interrogent de l'œil les richesses escaladant l'enelos qu'ils ont creusé, et remuent parfois la terre et les eaux à l’aide d'un long bâton de bois rouge ou de sandal.
Je ne vous dirai pas tout ce que Lahéna offre de
curieux et de magique à l'étranger qui vient la visiter ; Je ne vous dirai pas le charme que l’on goûte à ces promenades solitaires du matin et du soir, alors que des myriades de joyeux oiseaux se jouent à travers les branches des arbres, et viennent, heureux et rassurés, vous battre de leur aile rapide ; je ne vous peindrai pas la gracieuseté de cette population de jeunes filles, pres au bonheur qui les berce sans les fatiguer, et vous invitant par les manières les plus innocentes à ne pas abandonner un pays auquel nul autre ne peut être comparé. Non, je n'achève pas le tableau que j'ai commencé, afin de ne pas laisser le regret éveillé dans votre âme, puisqu'il vous faut faire un si violent effort pour vous arracher à vos habitudes si mortelles, à votre pays si pauvre et si décoloré!
Oh ! si vous l'aviez vue, Lahéna ! si vous l'aviez vue, je ne vous dirais point ce qu’elle est, car, bien certainement, vous ne l’auriez pas oubliée, et je craindrais de vous en présenter une esquisse aussi Imparfaite.
Les habitants de ce coin de la terre n'ont compris qu'une chose depuis qu'il y a là une colonie, c'est que la vie qui leur a été donnée ne doit pas être gâtée par la fatigue. La fatigue pour eux, c’est le travail, c’est presque le mouvement. ils ont là sous leurs mains tout ce qu'ils nomment le nécessaire : pourquoi iraient-ils au loin quêter le superflu ? Chez nous, ce que nous nommons superflu est souvent une pauvreté; nous demandons, nous cherchons, nous voulons le superflu du superflu, et nous ne sommes pas satisfaits encore. À Lahéna, l'opulence serait une plaie. Je disais à un des hommes les plus intelligents du pays qu'il y avait en Europe des individus fort riches.
— Dinent-ils deux fois? me répondit-il ; ont-ils plus souvent faim que les autres ?
Que feraient du superflu les habitants de Lahéna ? Rien, absolument rien; chaque dix ans peut-être un navire vient mouiller devant leur ile, et les bagatelles qu'on leur apporte n’intéressent que leur curiosité. Vous faites fi de ce qu'ils appellent leur fortune ; ils regardent en pitié Ge que vous nommez richesses ou luxe. Les vêtements qui vous emprisonnent les mettent en colère contre ce qu'ils disent être une stupidité, un esclavage. Ils n’ont, eux, qu'une saison, une seule, elle est uniforme, éternelle ; les tempètes qui passent sur leurs cabanes sont des colères qui ne peuvent les atteindre ni les émouvoir; et s'ils ont des pirogues et des pagaies, c’est que parfois ils vont se promener sur les eaux pour que le mouvement des vagues de l'Océan réveille un peu le sang calme et tiède qui sommeille dans leurs veines.
Je n’ai pas vu de morais à Lahéna. Les hommes doivent y mourir pourtant. Cacherait-on avec soin les traces de ceux qui ont disparu, afin que la vie entière fûl une pensée joyeuse, traversée seulement par une douleur rapide comme l'éclair? Ou bien transporterait-on à Wahoo ou à Owhyée la vieillesse ou la souffrance pour mieux sentir ici la force et le bonheur ?
J'y ai vu pourtant une fois couler les larmes, mais ces larmes encore étaient sans doute qu'un usage ; elles s’arrêtaient à volonté, et l'on eût dit que la tristesse devait aller de telle minute à telle minute, sans qu'il fût permis de la dépasser. :
Je revenais d'une course assez fatigante, en Compagnie de mon ami Guérin et du docteur Quoi, lorsque nous entendimes, près de la première maison du village, des eris lamentables remplissant les airs. Nous nous dirigeàämes de ce côté, et nous trouvämes
260 SOUVENIRS sur une pelouse de gazon uni une douzaine de femnes accrouples autour d'une autre femme, la tête apouvyée sur les genoux d’une d’entre elles, parlant, criant, et menaçant de la facon la plus énergique la pauvre malade. À notre aspect le tumulte cessa, les larmes furent essuyées, le calme le plus parfait se rétablit, et quand nous eûmes demandé le motif de ces bruyantes lamentations et de ces pressions si rudes, on nous donna à entendre que c'était pour chasser la maladie qui s'était logée dans le corps de la jeune souffrante. Le docteur s’approcha, tâta le pouls de la malade, opéra une abondante saignée, et la guérison devint certaine, Mais les cris recommencèrent à notre départ, et je ne serais pas surpris que le gazon pilé de M. Rives ne vint bientôt à Lahéna porter un coup mortel à cette population si vivace et si vigoureuse.
La nuit, lorsque le calme de la terre se joint au
Du
ie
calme des eaux, lorsque la brise dort dans le feuillage et que sous les cabanes muettes s’assoupissent les heureux habitants de Lahéna, l'oreille attentive écoute le roulement lointain d'une cataracte qui, tombant d'une roche à pie, fait bouillonner ses eaux limpides, source première des richesses de ce lieu de délices.
Par une nuit magnifique, je me rendis vers celte chute d'eau; le bruit seul me guidait à travers les terres incultes qui, je vous l'ai déjà dit, cerclent les beaux jardins et les douces allées du village. Partout ici la plus triste stérilité, et la lune, qui m'imondait de ses päles rayons, ne dessinait aucun jeu d’ombres fantastiques aulour de moi; seulement, en tournant les regards vers la cime du mont gigantesque qui planait sur le mouillage, on voyait se réfléler dans les flots sa masse noirâtre, pareille à un colosse marin assoupi.
Après une heure d'une marche lente et pensive, je
L'oreille attentive écoute le roulement lointain d'une cataracte. (Page 260.
me trouvai au pied du cirque où bouillonnent les eaux pour se répandre ensuile, calmes et pures, dans toutes les directions, et se réunir enfin en une seule branche, à quelques milliers de pas de Lahéna, pour se perdre dans les flots amers de l'Océan.
Le bonheur a donc. aussi sa lassitude! Depuis huit jours seulement nous parcourons cette ile, si tranquille, si disparate, calme de toute passion funeste, et voilà que nous w'entendons pas sans plaisir le canon du bord annonçant le départ. Que de folie dans le cœur humain!
Le grand canot aborde; il met le cap sur la corvette, on lui confie nos instruments, chacun de ces messieurs prend sa place, ils franchissent la barre qui protège Lahéna contre les lames poussées par la rafale de mer ; ils regardent derrière eux... pas un seul habitant n'est là pour leur dire adieu ; pas un seul n'était là pour nous voir arriver. Notre présence à Mowhée ne fut ni une joie ni une douleur, mais seulement une distraction. On y parlera de nous quelques jours encore, et puis tout s'effacera dans la quiétude de chaque heure, C’est un bien singulier
spectacle que celui qu'offre à l'observateur ce groupe de cent cases au plus, ayant pour abri une verdure éternelle et pour habitants des êtres éternellement calmes et heureux.
Un jour se leva pourtant où un gouverneur intrépide voulut ici secouer le joug du grand roi Tamahamah ; 11 y eut du sang versé sur cette plaine si ferüle; il y eut des supplices, des cris de rage, des râles de mourants, des vengeances, des matilations et des cadavres !
Ce fut une éruption de volcan, une tempête que le génie et le bras de Tamahamah apaisèrent en un jour. Quelle terre n’a pas ses secousses ? quel ciel n’a pas ses orages ?
Ami de toute l'ile, je n'étais pourtant plus intimement lié dans Le pays avee une fannlle jeune.et isolée, dont la cabane fororait la hmite du village et se trouvait adossée au mont volcanique qui protége et domine Lahéna. Le matin Je lui avais dit adieu, et les deux cracieuses jeunes filles sauvages, dont j'avais reçu tant de témoignages d'amitié, me suivirent jusqu’à la maison blanche, où notre observatoire avait été
VOYAGE
établi. Là, assis entre elles deux sur la jetée contre laquelle le flot venait rendre son dernier soupir, je leur pris les mains et leur fis entendre que dans peu de moments je serais loin d'elles. Leurs jeux me regardèrent sans tristesse, leur bouche ne sourit sans Joie, et je les vis telles que je les avais toujours connues dès le jour de mon arrivée.
La première de mes attentions, en arrivant auprès d'elles, avait été pour l’ainée, qui pouvait avoir de treize à quatorze ans ; le lendemain, ce fut le tour de l’autre, moins âgée d'une année que sa sœur.
Eh bien! jamais entre elles n'éclata la moindre jalousie, jamais entre elles n'eut lieu la plus légère diseussion pouriles cadeaux que je faisais accepter à l’une et à l'autre, La jalousie est un sentiment inconnu à Lahéna : toutes les passions y ont leur charme sans y avoir leur délire, et l'âme n'y est torturée par aucun remords. Si par hasard je n'asseyais à côté de Bahi, Béharah me faisait signe que J'étais fort bien à la place que j'avais choisie, et la jolie fille arrangeait elle-même la natte soyeuse qui me protégeait contre l'humidité. Ainsi faisait sa sœur lorsque mon humeur capricieuse m'appelait auprès de Béharah, qui ne gardait que la moitié des bagatelles par lesquelles je reconnaissais tant de soins.
Lahéna serait incomprise en Europe.
Cependant j'avais encore un croquis à achever ; je remerciai une dernière fois mes deux naïves compagnes de leur complaisance de chaque jour, et je leur dis que je voulais être seul. Elles se levèrent, me sourirent encore et reprirent d'un pas calme le chemin de leur case isolée, où le sommeil sans doute ne farda pas à s'emparer d'elles, et à leur faire oublier le lendemain le souvenir de mon passage dans leur demeure silencieuse.
J'entendais les chants des matelots qui viraient au cabeslan pour déraper ; adossé au tronc filandreux d'un cocotier du rivage, je dessinais les dernières cases de la suave Lahéna, lorsque, me retournant à uu léger bruit, j'aperçus mon fidèle Petit qui s'approchait de moi à pas de loup.
— Comment ! encore ici?
— Encore et toujours. Je reste, je vais me marier.
— Tues fou. ‘
- - C'est possible ; mais ça me va assez cette folie; je suis fou de repos, fou de bonheur; Lahéna me plait, je cargue les voiles, je laisse tomber l'ancre et Je mouille.
— Sais-tu que ce serait déserter ?
—- Oui, je le sais.
— Sais-tu que ce serait une bien méchante action?
— Je ne sais pas cela.
— Je te l’apprends, moi, entends-tu ? et situ me fais quelques nouvelles observations, je te saisis au collet, je te traine dans une pirogue et je te recommande à M. Lamarche.
— Vous me feriez rire si j'en avais la moindre en vie. Votre pogne n’est pas assez robuste, et ce n’est pas une charpente comme la mienne qu'on peut faire naviguer de la sorte. Ca, voyez-vous, c'est un troisponts, c'est la Sainte-Trinile espagnole! ; il faut un ouragan pour le démâter, et vous soufflez petite brise... Si vous n'étiez pas M. Arago, je vous démolirais comme une méchante pinque, et je ferais de vous ce que Marchais fait habituellement de moi;
1 Le plus gros vaisseau de guerre qui ait été construit.
AUTOUR
DU MONDE. 261 mais je vous aime, je vous respeele, et vous retournerez intact à bord.
— Avec loi.
— Non, tout seul, sans escorte.
— Nous verrons.
— C'est tout vu, je reste.
— Comment, ici, dans un pays sauvage ?
— Un pays de cocagne, monsieur ; un pays comme il n'y en à pas d'autre au monde : de l’ava à plemes mains, on s y soûle gratis; des patates plein le chapeau, toujours gratis; puis d'autres choses que je ne veux pas vous dire, encore gratis.
— Quoi donc ?
— De superbes princesses qui vous aiment, qui raffolent de vous, qui vous dorlotent dans des hamacs comme si vous alliez au roulis.
— Ah! tu as vu des princesses ?
— Une seule, monsieur Arago, mais fameuse ; quels bossoirs !
— Tu es amoureux, Loi, Petit?
— Amoureux que j'en ai le cœur gros, que je méprise la corvette, que je la foule aux pieds, que je lui crache dessus et que Je lui dis adieu pour toujours. C'est la première fois depuis l’âge de neuf ans que J'ai entendu une voix de femme me dire qu'on m'aimait. Cest la première fois qu'on m'a dorloté; je reste à Lahéna. V'là que l'ancre est à pic: bonsoir, monsieur Arago; permettez-moi de vous donner ma bénédiction, permettez-moi de vous serrer la main, de frotter, selon l'habitude du pays, mon vilain nez contre le vôtre, et bon voyage. Comptez plus rarement vos chemises, et pensez quelquelois au brave Petit, qui vous.aime tant, et qui veut enfin reposer sa tête de carotte sur un plancher solide.
— Je n'ai pas la force, mon garçon, de t'adresser de nouvelles prières ; mais, en vérité, tu fais là une bien grande sottise. Au surplus, ce n’est pas seulement {oi que je plains, c'est encore Marchais, ton inséparable, ton ami si dévoué.
— Ah bah! il trouvera un autre derrière pour ses souliers ; et puis il commençait vraiment à taper trop fort, ca m'en dégoûtait; c'est égal, dites-lui, je vous prie, que je penserai à lui toute la vie, et que je lui recommande Hugues, qui a tout ce qu'il faut pour me remplacer à merveille.
— Décidément, tu ne veux pas venir ?
— Décidément.
— Adieu donc, Petit ; tiens, voici un chapeau, une cravate ; garde-les en souvenir de mon amitié pour toi. Adieu, j'entends le coup de sifflet du maitre, il est temps que je parte. Encore une fois, adieu, et je te promets, en arrivant en France, de donner de tes nouvelles à ton vieux père.
— Mon vieux père, dites-vous? à mon vieux père que je ne verrai plus! Ah! monsieur Arago, vous avez frappé juste; c’est fini, je ne déserte plus. Adieu ava, adieu patates, adieu princesses ; je retourne avec vous, avec Hugues, avec Marchais; je reprends le collier de douleur; vieux père m'attend peut-être làbas, il n°y aura pas de ma faute si je ne l’'embrasse pas encore. Vogue la galère, hisse le foe et borde la brigantine. En route.
Jugez si Lahéna est un lieu de délices, puisqu'il avait tenté mon matelot Petit, et qu'il n'a fallu rien moins que le nom de son père pour lui faire quitter ce paradis terrestre, dont le souvenir nous poursuit avec tant d'amour.
AVEUGLE
ILES SANDWICH
Wahoo. — Marini. — Le bandit de la troupe de Pujol, — Supplices. — Encore ÆEamahamah.,
Si c’est une belle chose pour tout observateur studieux qu'une navigation dont les reliches sont fréquentes, en revauche les courtes traversées, Comme celles que nous faisons depuis quelque temps, fatiguent les matelots et lasseraient presque leur constance. Mais heureusement que les iles Sandwich offrent aussi à l'équipage des plaisirs faciles, des amusements variés, des alterrissages peu dangereux, et qu'au total les courses, dans ces latitudes peu élevées, sont beaucoup moins écrasantes que celles qu'on est souvent forcé de faire sous des zones glacées et turbulentes.
Ici, en effet, partout ou presque partout, des ombrages délicieux, luttant avec bonheur contre les atteintes d'un soleil ardent; et, le soir et le matin, une brise de mer venant rendre aux muscles endoloris leur sève et leur énergie naturelles.
Voici Wahoo qui se dresse d'une part, tandis que, de l'autre, à peine Mowhée vient de se plonger dans les flots. Lahéna ressuscitera-t-elle chez sa voisine, ou ne retrouverons-nous nulle part cette suave béatitude qu’on aspire par tous les pores dans ce délicieux coin de terre que nous venons de quitter? Le ciel n'a-t-il épuisé ses bienfaits sur une petite ile que pour appauvrir tout ce qui l’environne? Nous le saurons bientôt, car déjà à notre droite pointent des cases, un établissement, une cité, une capitale.
Partout, à Wahoo, la côte se dessine avec les bizarreries que nous avons déjà remarquées à Owhyée, mais d'une façon plus mesquine. On comprend, au premier coup d'œil, que les voleans qui ont vomi à l'air cette ile antique ont secoué les flots avec plus de difficulté que ne l'a fait le terrible Mowna-Kaah, père menaçant et dominateur de tout l'archipel.
IL y a à Wahoo des criques profondes, des cônes bizarres, des rochers à pic, d'autres roches pelées ou revètues de verdure, s’allongeant ainsi que des tigres élancés sur leur proie; il y a aussi des masses de laves sur lesquelles la vague écumeuse vient amortir sa rage ; il y a encore des plateaux élevés, des terres fertiles, des murailles de bitume déchirées; mais quand on arrive d'Owhyée, quand surtout on s'est promené sur l'océan de laves qui touche à Koïaï, tout ce qu'on voit ici est grèle, petit, mesquin, et le sourire vous vient aux lèvres, sourire de dédain et de plaisir à la fois. Cependant chacun est à son poste ; Anourourou se déploie dans toute sa majesté. Nous laissons tomber l'ancre en face de la ville ; le matelot se croise les bras, s'assied sur la drôme ou s’accoude aux bastingages, jette un œilindifférent sur la côte, et s’élonne qu'on entreprenne d'aussi longues campagnes pour étudier des pays où le vin et les liqueurs enivrantes sont à peine connus.
Nous, moins difficiles, étudions avant de décrire, comprenons avant d'expliquer, et ne nous laissons pas séduire par une première impression. [l faut bien revoir pour assurer avoir bien vu.
Quatre cent cinquante-cinq rases, deux belles bà: tisses en bois servant de comptoir aux Américains
élablis à Wahoo, un palais de chaume, demeure du gouverneur, Kraïmoukou cadet ; une place publique fort spacieuse, bien ouverte, quelques sentiers assez
régulièrement tracés formant des rues, et une jolie maison en maçonnerie à un rez-de-chaussée et à un étage, blanche au dehors, propre au dedans, avec toiture en tuiles, surmontée d'un élégant pigeonnier autour duquel voltigent sans cesse une quarantaine de tendres ramiers, voilà Anourourou.
La maison qui brille là, comme Sirius au ciel, est la propriété d'un industrieux Espagnol nommé Marini, établi aux Sandwich depuis trois ans, possesseur de superbes plantations que personne ne lui envie, et cherchant à doter ce magnifique archipel de richesses européennes incomprises jusqu'à ce jour. Marini n’a point l'orgueil castillan ; on devine que sa vie a passé par de rudes épreuves; son langage, sans être celui d'un homme du grand monde, est toujours correël et ne manque pas d'élégance. Il a à peine trente ans, ses traits sont vivement accentués, quelques rides mème se dessinent sur son front sans le creuser, et ses yeux ont un mélange singulier de souffrance et de fierté qu’on chercherait Yainement à définir. Est-ce l’exil qui l’a poussé à Wahoo? Est-ce un crime qui l'y a conduit? Y a-t-il eu, dans sa résolution si bien arrêtée, tristesse ou curiosité, désespoir ou flétrissure? C’est ce que je ne cherchai pas d'abord à connaitre et que j’appris plus tard ; mais à
coup sûr il y a eu immense sacrifice accepté, et, à ce -
compte-là, Francisco Marini avait droit à tous nos égards, à toute notre affection.
Chaque matin, dès que j'étais descendu à terre, Marini recevait ma prière visite ; il était Catalan, moi Boussillonnais ; nous parlions la même langue, nous étions, pour ainsi dire, compatriotes. Il avait apprivoisé des pigeons, et ils étaient tellement dociles au petit coup de sifflet qu'il leur avait appris à connaitre, que, dès que l’ordre était parti, ces charmants oiseaux voyageurs se précipitaient vers lui à tire-d'aile, se perchaient sur sa tête, sur ses épaules, sur ses bras, et l’entouraient d’un réseau mobile et impénétable. La joie de la jolie famille une fois satisfaile, et son obéissance récompensée par quelques poignées de grain, un second coup de sifflet donnait campo aux dociles élèves, et la maison redevenait calme et silencieuse.
— Le temps est beau, me dit un soir Marini; voulez-vous prendre mon bras et m'accompagner à mes plantations?
__ Volontiers, señor ; c'est un plaisir dont je vous remercie d'avance.
-Oh! ne vous attendez pas à des merveilles ; ici la besogne se fait lentement, parce que les ressources et la bonne volonté manquent ; mais le sol est si fertile, qu’il m'épargne encore bien des fatigues.
— À quoi vous serviront ces produits, puisque vous n'avez dit vous-même que votre projet était de mourir à Wahoo ?
— À quoi? je ne sais. À qui? Hélas! cest pour ces braves gens que vous voyez courir çà et là, s'ils veulent comprendre enfin tout l'avenir que je leur prépare.
__ C'est une philanthropie fort honorable.
__ Que voulez-vous, il faut faire du bien aux hom-
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mes, quelque mal qu'ils nous fassent où nous aient fait.
— Pauvre exilé ! vous êtes malheureux.
— Vous voyez que non, puisque vous m'aimez et que je souris. ! 2
Une grosse larme roula sur les joues amaigries de l'Espagnol, et je leignis de ne pas m'en apercevoir, de peur de l’affliger encore. Il s'aperçut de ma discréüon et continua d’une voix faible :
— Vous êtes généreux; vous me plaignez alors même que je vous donne l'assurance que rien ne manque à mon bonheur présent.
— Il me fait trembler pour vos Jours passes !
— Peut-être vous dirai-je mon histoire.
— Je ne vous la demande pas, señor.
— Raison de plus pour que je vous la conte; mais ce sera dans quelques jours, la veille de votre dé-
- part, car si je prononçais un mot, un seul mot, si J'articulais un seul nom, vous me fuiriez comme on fuit un reptile.
— Oh ! alors, señor Marini, j'insiste, ne füt-ce que pour vous prouver que Je Vous suis acquis à Jamais. Le repentir nous vient du ciel, le remords est une expiation.
— Ne vous avancez pas tant, de peur d’avoir trop à reculer. Eh bien! poursuivit-il avec un sentiment extrême de violence, y a-t-1l longtemps que vous n'avez visité votre pays, non pas la France, mais le Roussillon ?
— Il y a peu d'années.
— Avez-vous quelques notions des dernières guerres que l'Empire a portées en Espagne, depuis le Perthus jusqu'à Barcelone ?
— J'en connais les principaux et les plus dramatiques épisodes.
— Le nom de Pujol est donc arrivé jusqu'à vous ?
— Oui, certes, et je sais aussi comment ce chef a été lächement livré par les Français, ses ennemis, et lâächement assassiné par les Espagnols, ses amis.
— Cela suffit; vous saurez mon histoire.
— Vous connaîtriez donc Pujol, vous aussi ?
— Beaucoup.
— Où l’avez-vous vu ?
—- Partout : en France, en Espagne, dans la plaine, sur la cime des Pyrénées, dans la paix, dans la guerre, au milieu des batailles, du carnage, de la dévastation. Pujol était un grand coquin, mais Pujol ne devait pas ètre livré.
— Je pense comme vous.
— Alors vous m'entendrez. -
Le senor Marini, jusque-là si calme, si froid, avait pris pendant ce court entretien des poses si hardies, ses paroles étaient sorties si rapides, si énergiquement accentuées, que je jugeai dès lors qu'il avail joué un rôle quelconque dans cette longue série d’escarmouches, de batailles, d'attaques de convois, de marches et contre-marches, dont la fière Catalogne avait longtemps été le théâtre. Mon impatience s’accrut de cette demi-confidence déjà si intime; mais J'attendis tout du bon vouloir de l'Espagnol, à qui je portais, sans trop me l'expliquer, un si puissant imtérêt. Le mystère est un vif aiguillon qui vous attire, loin de vous faire fuir.
Cependant ces causeries familières nous conduisirent bientôt jusqu'au bord d'une petite rivière suivant toutes les sinuosités du pied de la colline verte qui forme le fond du croissant au centre duquel s'élève Anourourou.
— Ici commencent mes propriétés, me dit don Francisco ; vous entrez dans mes domaines.
— Voici sans doute le château, lui répondis-je en lui désignant une case basse, située à l’autre bord du frais et rapide courant d’eau.
— Vous avez deviné; mais ne vous en moquez pas trop ; il ne faut jamais juger que comparativement, et dans ce cas vous serez forcé de convenir que votre marquisde Carabas n'était pas plus opulent que moi.
Douze ou quinze cents pieds de vigne déjà en rapport tapissaient les flancs du coteau ; quelques figuiers maigres et soulfreteux s’élevaient çà et là, et plusieurs vigoureux grenadiers pointaient à travers les haies servant de cadre à la belle vigne que M. Marini avait déjà trouvée ici, plantée également par un Espagnol de Malaga, depuis peu de temps rentré dans sa patrie, et qu'il avait sauvée presque miraculeusement de l’apathie des naturels. Je mangeai du raisin eueilli sur le cep; il était excellent, et ce fut avec un sentiment de religieuse reconnaissance impossible à exprimer que J'approchai le premier grain de mes lèvres ; Je me crus de retour dans mon pays natal! Un Espagnol était là, un homme qui parlait ma langue, un homme de ma couleur, vêtu comme moi; sous mes pieds une vigne, à mes côtés les arbustes protecteurs de nos plantations roussillonnaises; une cabane au milieu pour compléter l'illusion. Je m'écriai, je bondis, mon cœur batlit avec violence, mes genoux fléchirent, je respirais à peine; je tournai la tête pour mieux savourer la brise de mer, tout s'effaca ; Anourourou chassa ma patrie, et vous ne sauriez comprendre combien ce réveil fut triste et plein d’amertume.
— Ces choses-là m'arrivent souvent, me dit Marin en me serrant affectueusement la main; ces choseslà vont droit à l'âme et s’y plongent profondément ; ces choses-là tuent, et voilà pourquoi je n'ai plus longtemps à vivre encore.
— Ah! pardon de vous avoir affligé; pardon, et continuons nos courses dans vos domaines.
— Vous avez raison, señor, de vouloir marcher encore; on pense trop dans l’imaction et le silence ; rien n'est mortel comme le recueillement : tout penseur s'use vite.
Don Francisco me montra, errant sur une grasse prairie fort bien arrosée, un troupeau de vingt-trois bœufs qui n'étaient pas encore toute sa fortune, Il savait bien que les Américains établis à Wahoo lui en voulaient de son industrie et des lecons d'économie rurale dont il commençait à faire sentir le prix aux insulaires ; 1l nignorait pas non plus que sur un caprice, sur un simple soupçon, Riouriou, aussi stupide que Tamahamah était grand et noble, pouvait le priver de ses richesses et même de sa liberté; mais il continuait avec zèle son œuvre de régénération, et il disait toujours :
— Qui sait si dans l'avenir on ne parlera pas de moi avec amour et reconnaissance ?
À quelques jours de là, en descendant sur la plage, Je vis accourir à moi don Francisco, qui me saisit par le bras d’une manière convulsive, et me dit d’un ton résolu :
— Venez, señor, toute usurpalion m'est odieuse, mais surtout celle qu'on doit à l'hypocrisie.
— Mon Dieu! qu'avez-vous fait et qu'avez-vous à craindre?
— Ce que j'ai fait? le ciel et moi nous le savons; ce que j'ai à craindre? votre mépris.
— Le malheur plaide pour vous, votre cause est déjà gagnée.
— Hélas! ce qui devrait me consoler me torture.
J'ai beau vouloir effacer de ma mémoire le souvenir
de ms jeunes années, tous les efforts que je tente l'y gravent plus profondément. Ici, loin de ma patrie, loin de toute civilisation, occupé à faire du bien à tout ce qui m'entoure, j'espérais trouver quelque remède à mon mal; soins inutiles, vœux superilus : dès qu'un navire pointe à l'horizon et cingle vers cette ile, au lieu d’accourir, de saluer et de tendre la main à des hommes de mon pays (car à huit mille lieues du sol natal, tout Européen est un concitoyen), Je me üens à l'écart, je me cache, et ce n'est que lorsqu'on vient me chercher que je me montre, la tristesse au front et le deuil à l'âme. Vous, señor, quand je vous ai entendu avec cet accent saccadé, abrupte et quelque peu impertinent, je me suis dit que vous deviez
AVEUGLE
être du midi de la France. Vous êtes plus encore ; nos deux provinces se donnent la main, faisons de même: et, puisqu'un si curieux hasard nous rapproche, venez dans ma demeure, déjeunons et écoutez-moi. Vous aurez peut-être un jour occasion de parler de l'Espagnol établi à Wahoo, je vous y autorise; mais je ne Yeux pas qu'un autre vous apprenne ce que vous ne devez savoir que de moi seul.
— Vous avez beau chercher à m'effrayer, je parie que votre conscience alarmée est votre Juge le plus sévère.
-— C'est possible ; écoutez donc. Je suis né à Mataro; mon père était l'exécuteur des arrêts criminels.
Don Francisco baissa les veux et garda un moment le silence. l K
. Que tu acceptes sans hésiter cette cravate de lin suspendue à cette branche d'arbre. (Page 265.)
__ Les armées françaises entrèrent à Girone, à Fiwuères, à Barcelone; vous savez comment elles s’emparèrent du Mont-Jouy ; la rage des Espagnols devint bientôt ce que deviennent toutes les passions des hommes quand la honte des défaites humilie leur vanité nationale, et vous savez aussi bien que moisi la vanité espagnole est gravée dans l'âme des Catalans. Mon père continuait ses terribles fonctions; et j'étais destiné à lui succéder, quoique chez nous la loi soit moins sévère à cet égard qu'en France. Bien résolu à m'affranchir de cette tâche horrible, je m'échappai un jour de Mataro, et, de bourg en bourg, de venda en venda, de rocher en rocher, je passai la frontière, et je me réfugiai à Banyuls-del-Mar.
- Dans ma province ! à peu de lieues de mon village !
— Oui, señor. J'y appris bientôt que mon père avait été fusillé, que des massacres se commettaient journellement dans les villes et sur les routes publiques; je Sus que de hardies guérillas s’organisalent pour combattre la domination française, que nul n'acceptait chez nous qu'avec une extréme répugnance. Je
mendiai mon pain à Banyuls, et je couchais toute la nuit dans une espèce de grange appartenant à un brave propriétaire nommé Douzans.
— Je le connais, je le connais.
— Un matin, lassé de cette vie de misère, je me sauvai avec six pièces de deux liards dans la poche d'une demi-culotte, un gros morceau de pain dans ma besace, une poignée de radis et un gros bâton noueux. Dans le Roussillon on est hospitalier; on ne vous donne pas toujours du pain dans les villages, mais on vous en jette; il y a brusquerie, brutalité et humanité à la fois. Je vécus, hélas! Dieu sait comme.
L'Espagne se déroula bientôt sous mes pieds; jy rentrai tout d'un élan, et je me décidai à me présenter à la première guérilla dont j'entendrais le bruit des escopettes. J'allais à travers bois de pins et montagnes, buvant de l’eau, mangeant rarement et attendant la nuit pour voler une pomme, une figue, un oignon, quand je trouvais à voler, Üne fois, Je n'endormis adossé à un arbre ; lorsque Je me réveillai, je me vis en présence d'une douzaine d'hommes armés jusqu'aux dents, portant en bandoulière une couver-
ture de laine et chaussés d'espardillas, Ils déjeunaient gaiement, et je ne craignis pas de demander ma part des mets qu'on roulait sur l'herbe.
— Tu le vois, me dit le chef de la troupe sans répondre à ma question, je n'ai pas voulu te réveiller,
afin que tu pusses mieux jouir du cadeau que je te prépare...
Je tremblai à celte voix, señor Arago; elle vibrait comme un tintement funèbre de cloche.
— Que voulez-vous de moi? dis-je en balbutiant.
Supplices sandwichiens : La slrangulation, (Page 267.)
— Que tu ôtes de ton cou ce morceau de cuir qui te va mal, qui peut te blesser, et que tu acceptes sans
S AS Se
hésiter cette cravate de lin suspendue à cette branche d'arbre. Allons, debout, et disun Pater, si ça l'amuse.
Supplices sandwichiens : L'assommement. (Page 267.)
— Qu'ai-je fait, señor? | — Va toujours.
— Mais je suis un pauvre mendiant. |
Live. 54
— Tu es un espion.
— Miséricorde !
— Que venais-tu faire dans ces montagnes?
— J'arrive de Banyuls-del-Mar; je suis Espagnol, né à Mataro: je cherchais une guérilla pour m'enrôler.
— Tu as donc du courage ?
— Pas trop, mais on dit que ça s’apprend.
— Nous allons te mettre à l'épreuve; vite, essaye toi-même cette corde, et je me charge de te lancer.
On m’entourait déjà, malgré me prières et mes Lrmes, quand un bruit de pas se fit entendre. Un homme de cinq pieds dix pouces au moins se présente.
— Alerte! camarades, dit-il, le convoi passe à huit heures du matin; trois cents hommes d'escorte, douze chariots, trente-six mulets, deux ceut nulle francs.
— La capture sera bonne, reprit le petit homme à qui l’on s’adressait plus particulièrement; achevons notre ouvraze, et en route,
J'étuis à genoux, on me saisit; le nouveau venu se retourne, baisse les yeux, m'apercoit, et me lendant la main :
— Toiici, Francisco? je ne f'attendais pas; sois le bienvenu, et embrasse moi.
— Comment! tu connais ce drôle, Massol ?
— Certainement. Figurez-vous, compagneros, que j'étais condamné à être pendu à Mataro; vous savez tous pourquoi, et certains moines aussi; le cachot était noir, félide ; ce polisson que vous voyez là vint pour le nettoyer, et, par humanité sans doute, il laissa tomber à mes pieds une lime et une scie toute mignonne : je m en emparai, et le lendemain j'étais libre.
— À la santé de la nouvelle recrue !
— Ce n'est pas tout : savez-vous de qui m'a sauvé le niño ? Des mains de son père, de son propre père.
— Encore un coup à sa santé !
— Vous comprenez, señor Arago, que la fatale eravale ne reçut pas la victime innocente, et que je suivis mes camarades dans leurs terribles et sanglantes expéditions.
— Eh bien! ne croyiez-vous pas défendre l'indépendance de votre patrie?
— Oui, mais par quels moyens, avec quels hommes et avec quelles armes! un stylet au lieu d'un sabre, des assassins au lieu de soldats.
— Leur chef?
— Pujol.
Ce noin formidable porte avec lui son anathème.
— Le suivites-vous quand les armées francaises l’emplovèrent à leur profit ?
— Toujours.
— Ainsi vous avez été soldat de sa petite armée?
— Non, brigand de sa bande; et pourtant, señor, Dieu m'entend, je n'ai jamais frappe un ennemi désarmé, el j'en ai épargné beaucoup qui pouvaient se défendre.
— Je vous crois, Marini.
— Merci, merci; mais permettez que j'achève.
Pujol fut arrêté et livre; ses plus fidèles amis voulurent le suivre, presque tous furent pendus ; j'échappai encore, quoiqu'un regard de Pujol, trainé, muulé, déchiré dans les rnes, n'eûl reconnu, et que sa bouche m'eût souri au milieu de ses tortures. Je repris le chemin des montagnes ; je parcourus les Pyrénées Jusqu'à Bayoune, et, remontant jusqu'à Bordeaux, je mm etmbarquai dans ce port sur un navire hollandais qui allait faire la pêche de la baleine. Ce navire toucha à Owhyée; je demandai mon débarquement, on me l'accorda; Tamahamah me prit en affection: il vint ici pour soumettre un rebelle; je lui fus d’un
utile secours, et je reçus de lui les moyens de bâtir celte maison où j'ai le bonheur de vous ouvrir mon âme. Maintenant reviendrez-vous encore ?
— Tous les jours.
— Vous ne m'avez donc pas déshérité de votre estime ?
— Il y avait un seul honnête homme dans l'armée de Pujol : c'était vous.
Notre relàche à Wahoo se prolongea encore, car les vivres arrivaient difficilement, selon les logiques prévisionsde Petit. Rives ne nous procura ni un porc, ni une poule, ni le plus chétif poussin. Kraïmoukou cadet, sans cesse sous l'irfluence des liqueurs, mettait à nous servir une indolence fatigante, et l'Espagnoi Mari usait en vain de toute son influence pour qu'on nous satisfit sans retard. Eflorts inutiles : nous dûmes attendre quelques jours encore.
— Savez-vous bien, me dit don Francisco en me serrant cordialement la main, le soir de sa pénible et douloureuse confidence ; savez-vous bien, señor Yago, que votre présence ici me gêne maintenant? il me semble qu’en entrant chez nous, vous devez fouiller du regard sous mes vèlements pour vous assurer qu'il n'y a pas quelque po gnard caché.
— Je vous jure, Marini, que si vous continuez à me parler de ce passé si terrible pour vos souvenirs, si plein de regrets, si bien effacé par tant de sacrifices, Je ne viendrai plus vous voir.
— Allons, je me relève à mes propres veux, puisque vous m'ainezloujours, occupons-nous donc de ce qui se passe à Wahoo; et dites-moi si je puis vous être bon à quelque chose.
— Accompagnez-moi chez Kraimoukou.
— Chez cetivrogne ?
— S.lence ! un gouverneur : cela pourrait vous être funeste.
— Oh! parlons-en à notre aise, c’est un misérable; il y a longtemps que Tamahamah l'aurait fait jeter à la mer; mais Riouriou pardonne aisément chez les autres les turp'tudes et les vices dont parfois à son tour 1l ne rougit pas de se salir.
— Et Tamahamah luttait-il contre l'ava, qu'on dit si capiteux ?
— Oh! lui, c'était l'homme le plus sobre de son archipel; et si les peuples auxquels il commandait n'avaient pas goûté avant son règne à celle liqueur si dangereuse qui abrutit et brûle, je vous suis caution qu'il serait arrivé malheur à celui qui le premier l'eût fait connaitre aux Sandwich. Tenez, voici un exemple entre mille :
Un jour, Riouriou se présenta ivre à l'entrée du palais de son pêre; celui-ci s'opposa à ce quil lût reçu; mais Riouriou étant tombé en s’accroupissant pour franchir le seuil de la porte, Tamaham:h poussa du pied l'ivrogne jusque sur la plage, le laissa pendant quelques heures exposé aux atteintes d'un soleil dévorant, et prononca d’une voix terrible le mot tabou, comme pour menacer de sa vengeance quiconque viendrait abriter le corps de son fils.
— Cela est beau sans doute; mais franchement, señor Marini, n'êles-vous pas un peu prévenu en faveur de Tamahamah? Votre ardente amitié pour lui ne le pare-t-elle pas de trop de vertus, ou mériteil en effet tout le bien quon m'en a déjà dit à Owhyée?
— J'ignore ce qu'on à pu vous rapporter sur ce prince généreux, mais Je VOUS jure, senor, que le roi qui vient de mourir élait véritablement un grand roi.
Je montrai alors à Marini toutes les notes que Rives et M. Young m'avaient données, et l'Espagnol m'as-
VOYAGE
sura que Tamahamah était encore bien au-dessus des éloges qu'on m'en avait faits.
— Ce qui le distinguait à mes yeux, poursuivit l'Espagnol, ce n'était pas tant la bravoure qu'il déployait dans les batailles (j'ai vu en Catalogne un homme qui pouvait lui être comparé), mais plus encore ses doux et nobles protédés envers ses femmes et surtout sa brûlante passion pour sa favorite, que vous avez dû voir à Koïaï. Cet amour, senñor, allait jusqu'à l'idolâtrie. Quiconque eût déplu à la reine aurait sur-le-champ couru risque de la vie, et les supplices les plus horribles seraient devenus les sanglants auxiliaires de la tendresse blessée de Tamahamah.
Un Sandwichien de Wahoo s'étant un jour permis de cracher dans la calebasse de la princesse, il fut soumis à deux secousses de strangulation, auxquelles il n’a survécu que parce que la reine elle-même implora en cachette sa grâce auprès de l'exécuteur.
— Comment s'exécute ce châtiment ?
— Deux poteaux sont plantés en terre à hauteur d'homme ; le patient, debout et le dos appuyé contre un poteau, a le cou serré dans un nœud cCoülant ; un autre homme, choisi parmi les plus vigoureux des assistants, saisit les deux bouts d'appui, il donne deux, trois, et quelquefois même quatre secousses, qui rarement laissent vivre le coupable.
— Cela me semble assez mal imaginé. Tranche-ton aussi la tête aux condamnés à mort?
— Non, mais on la leur écrase. Dès qu'un malheureux est destiné à subir cet affreux châtiment, deux ou trois chefs s'emparent de lui, le lient sur le dos à une planche qu'ils posent à terre; cette planche ne va que jusqu’à la nuque et laisse la tête libre; celle-ci repose au moment de l'exécution sur une pierre {abou, et, tandis qu'un guerrier tient fortement les pieds du patient serrés dans ses mains, un coup de massue appliqué sur le front termine le supplice.
— Voilà de la sauvagerie qui m'épouvante. Est-ce que de pareilles exécutions sont fréquentes?
— Il yen a deux à peu près par année dans tout l'archipel.
— À la bonne heure.
— Au surplus, continua Marini, enchanté dé me voir accueillir ses documents si exacts, quoique à vrai dire ce peuple soit sans religion, puisqu'il
n'existe chez lui aucun culte public, ces abominables sacrifices sont presque toujours ordonnés par le grand prêtre, qui rarement fait grâce. Tout outrage au roi, à la reine, au chef des morais, est puni de mort. Après cela, il y a les mutilations des doigts et les yeux crevés pour des fantes moins graves.
— Oui, j'ai vu Korrani, et vous comprenez que je ne puis partager votre enthousiasme pour Tamahamah.
— Eh! señor, songez que Tamahama commençait à peine à régner paisiblement . N'eût-il fait qu'abolir les sacrifices humains, en dépit des usages établis, il aurait bien mérité de l'humanité tout entière Ce monarque me consultait souvent, et c'était principalement sur le code pénitentiaire, qu'il voulait mettre en vigueur dans ses États, qu'il cherchait à s'éclairer de mon expérience européenne. S'il eût vécu deux ans encore, les iles Sandwich n'auraient eu de rivales dans aucun océan, et son pouvoir eût appris ce que c’est que le commerce, ce que sont les arts et l'industrie.
— Je sais comment on enterre les morts moi comment se font les mariages?
— Il me semble qu'il est logique de partir de plus loi. L'enfant nait sans sage-femme, ou plutôt il y en a douze ou quinze autour de la femme qui va accoucher. L'enfant venu au monde est trempé dans l’eau de la mer, mais sans que rien l’ordonne ; l'usage le veut ainsi. À douze ans, les jeunes filles peuvent devenir mères ; On épouse ici autant de femmes qu'on peut en nourrir. On se rend dans une case ; on fait cadeau au père ou à la mère de quelques brasses d'étoffe, et tout est dit.
— Le frère a le droit d'épouser la sœur, si je me guide sur Riouriou; y aurait-il privilége pour lui seul ?
— Point; on n'est aux :
on est homme ou femme.
— Dieu! que Tamahamah avait de choses utiles à compléter !
— Oh! là-dessus vous seriez vaincu par ma doctrine ; il ne m'est pas encore prouvé que les mariages entre ‘frêres et sœurs soient irrationnels,
— $Señor Marini, vous devenez Sandwichien.
— Ne vous l’ai-je pas dit?
, dites-
Sandwich ni frère ni sœur,
LI] ILES SANDWICH
Wahoo. — Visite au gouverneur, — Courses au
Je l'ai dit, je crois, le palais de goëmon de la première dignité d'Anourourou est situé en face de la rade et de l’ouverture du port. C'est une case un peu plus grande et beaucoup mieux construite que les autres ; la toiture en dos d'âne est une charpente formée par de petits soliveaux étroitement liés entre eux à l’aide de cordes de bananiers, et admirablement recouverte de cinq ou six couches superposées de feuilles de palmistes formant des dessins très-originaux. Les angles de la demeure à demi princière sont en saillies arrondies comme ceux des temples de Kayakokooah et du tombeau du grand monarque; la por te d’ entrée est tellement basse, qu'on ne peut y pénétrer qu'en se mettant à genoux. Ne voudrait-on pas dire, par hasard, que tout homme qui met le pied dans une demeure royale doit se courber jusqu'à terre pour y
volcan d'Anourourou. — Jeux, divertissements,
être admis? Qui sail? les pensées des grands sont quelquefois si mesquines !
M. Marini et moi nous nous présentämes sans cérémonie, À notre aspect, les princesses monstres se soulevèrent à moitié, et îles j Jeunes et jolies esclaves, qui balançaient leurs élégants évantails de plumes autour d'elles, vinrent spontanément les agiter sur nos têtes, en disant : Macana, macana (faites-nous un
présent), et en nous offrant tout ce qu’elles possédaïent. Les fringantes vierges étaient absolument nues.
Quand à Kraïmoukou cadet, il nous regarda d'un air hébété, laissa péniblement tomber avec sa bave écumeuse quelques paroles, et nous fit signe de nous coucher auprès de lui.
| — Gardez-vous-en bien, me dit Marini, ses nausées
vont au cœur.
— Bah! bah! je me risque à demi; je ne veux pas le mécontenter. Cette hideuse nature est curieuse à étudier.
— Oui, de loin.
— Je me tiendrai sur la défensive.
Je m'assis donc sur un tas immense de nattes élastiques; mais j'eus soin de placer entre la tête du gouverneur et la mienne une de ces calebasses énormes dans lesquelles princes et princesses, rois el reines, crachaient fréquemment sur des couches de fleurs en débris. Kraïimoukou achevait à peine de cuver son vin, et sentait déjà le besoin de recommencer ses copieuses libations de chaque heure. J'eus le temps de jeter autour de moi un regard observateur. Le mur du palais était un véritable arsenal : fusils, pistolets, sabres, sagaies, cries, ares, flèches, casse-
mon intention à étudier les dessins dont leurs corps Juvéniles étaient tatoués.
— Savez-vous que nous n'avons pas le bonheur de plaire à ces dames? me dit Marini, qui écoutait les princesses causant toujours à voix basse.
— Je vous jure, señor, que je ne suis pas en reste avec elles.
— Elles viennent de se dire tout bas qu’elles vous trouvent fort laid.
—— Sans vanité aucune, si leur figure est ici un type de beauté, je dois vraiment leur paraitre horrible. Eh bien! je gage que je me fais aimer d’elles en moins d'une demi-heure,
— Comment ferez-vous ?
— J'escamoterai.
— Oh! si vous savez escamoter, vous deviendrez admirable, +
-— Dites-leur d’être attentives, et envoyez-moi une de ces Jam-rosas qui sont à votre côté, Je vais la faire disparaitre, el vous y serez pris aussi, vous, tout Europeéen que vous êtes. -
Marini pria ces nobles et ravissantes créatures de
Jeux sandwichiens : La boule. (Page 270.)
têtes, haches, se trouvaient là suspendus, pêle-mèle, les uns presque au sommet de l'édifice, les autres trainant sur le sol. Nulle part je n'avais remarqué un si grand luxe de nattes; il y en avait plus de quinze à terre les unes sur les autres, occupant toute la longueur de l'appartement; on en voyait des rouleaux immenses bariolés de mille couleurs. Les quatre épouses de Kraïmoukou, cachées dans cinq cents brasses au moins de pagnes légers, causaient à voix basse pour ne pas être entendues de Marini, qui parlait fort bien leur langue ; deux officiers debout, coilfés du casque pittoresque, cherchaient à se prévaloir de leur taille de six pieds, et posaient perpendiculairement devant moi, tandis que les charmantes créatures qu'on dédaignait dans un coin, et qu'on repous: sait quelquefois du pied, souriaient malicieusement de
mn
bien ouvrir les yeux, ilme jeta la petite pomme, que je saisis de la main droite, et elle disparut au grand étonnement de toute la chambrée, qui sembla sortir de sa torpeur éternelle.
— Encore, encore, dis-je à l'Espagnol, et puis une troisième, et puis une quatrième.
Cela fait, les fruits s’en allèrent voltiger, tantôt en ellipse, tantôt en rond, ensuite en gerbe, à droite, à gauche, sur la tête, par devant, par derrière, lentement, rapidement, à ma volonté, de telle sorte que lorsque je m'arrêtai, je vis tout le monde, hommes et femmes, le cou tendu, la bouche ouverte, pleins d'admiration pour un si ulile et si merveilleux talent.
Après ce prenrier exercice, qui me valut la précieuse permission de cracher dans une calebasse, et la faveur autrement inappréciable d’un frottement vigoureux de nezavec la favorite huileuse de Kraïmoukou, je tirai de ma poche deux ou trois boites à double fond, je coupai et j'ajustai, sans qu'il y parût, un ruban, je traversai sans douleur ma joue et mes mains à l’aide d'un fil d'archal, je déployai enfin toute mon
adresse, et J'obtins en échange un beau casse-tête, deux nattes superbes, plus de cinquante brasses de pagnes de palma-christi, et les jeunes filles reçurent l'ordre de porter cela où je voudrais. Politesse gracieuse et délicate, comme un Sandwichien sait en faire, alors même qu'il ne s’en doute pas.
AUTOUR
DU MONDE, 269 — Vous aviez raison, me dit Marini, presque aussi étonné que les bons Anourouriens, mais moins bête. ment qu'eux : ils sont dans l'ivresse.
— Le patron, surtout, y est complétement, ce me semble.
“aillerie, ils vous comparent à Dieu.
Jeux sandwichiens :
— Auquel? à ceux dont ils enlaidissent leurs morais ?
— Non, vraiment, ils vous trouvent adorable. Demandez ce que vous voudrez, on n'a plus rien maintenant à vous refuser 1ci.
— Alors, je vais leur demander la permission de
Jeux sandwichiens :
Nous quittèmes le palais; mais les monstres amphibies nous firent promettre de revenir, et Je m'acheminai vers la maison de Marini, où l'on m'avait accordé un gite si tranquille, escorté des deux intéressantes filles qui mapportaient les cadeaux princiers en se racontant les merveilles dont je les avais @fait jouir. Je les remerciai en leur montrant le tour du ruban coupé et rajusté ; elles l'apprirent et l'exéculérent fort bien en peu d'instants, et en me quittant
Le jeu de l'A, (Page 271.)
me relirer, car Ce gros bouffi de gouverneur me dégoûte souverainement avec ses continuelles libations. Est-ce la joie qui le met dans cet état ?
— Cet état, señor, est celui dans lequel seul il puisse vivre, et dans lequel nous aimons mieux le voir. S'il n'était pas toujours ivre, il serait méchant.
La corde. (Page 271.)
elles bondirent comme des biches échappées au filet du chasseur. Pauvres enfants, quil faut peu de chose pour Jeter de la joie dans vos âmes !
La Journée était belle, point trop brülante, car la brise de mer soufflait avec violence. Pour mettre à profit le temps qui me restait, Je m'acheminai vers le volcan éteint, qui, sur la droite d’Anourourou, se dessine en gigantesque pain de sucre d’une gr ande régularité ; chemin faisant, je trouvai mon ami Gau-
dichaud qui suivait la même route, et, bras dessus bras dessous, nous nous encourageàmes dans notre entreprise, car, afin d'abréger la longueur du trajet, nous venions d'arrêter que nous grimperions le côté le plus rapide.
Telle était la réputation d'homme merveilleux que je m'étais acquise à Anourourou, que, de l1 grande place de la capitale où s’agitait la foule joyeuse, un grand nombre de garçons et de filles se jetèrent sur nos pas et voulurent nous accompagner jusqu'au sommet du cratère.
Le pied du mont est défendu par d'énormes blocs de lave que les cendres n'ont pas revêtus; mais à quelques mètres de hauteur, la pente devient de difficile accès, car les cendres, par couches immenses, glissent sous les pieds et vous entraînent. Cependant, à mesure qu'on gravit, le sol devient plus ferme ; mais on ne trouve là presque aucun arbuste pour vous venir en aide, ou si vous en saisissez un levant sa Lète épineuse, vous avez à craindre qu'il ne cède sous le poids et ne vous océasionne une chute extrèmement dangereuse, car elle ne s’arrêterait qu'à la barrière de roches volcaniques qui forme un cirque au pied du mont.
Gaudichaud et moi nous éscaladions toujours assez loin l’un de l’autre et nous nous interrogions souvent, afin de nous donner du courage. La fatigue nous épuisait, nous allions avec une lenteur irritante, tantôt accroupis, plus fréquemment ventre à terre, et fichès déjà d’avoir commencé l’œuvre périlleuse. Pour ma part, j'avoue que j'en étais à maudire ma témérité, et Je suis convaincu que mon camarade, dont je regardais de temps à autre la figure ruisselante et blème, ne maudissait pas moins que moi notre fatale résoluion. Nous eûmes un moment de halte, pendant lequel la voix de Gaudichaud, arrivant souffreteuse jusqu'à mon oreille, me fit entendre quelques syllabes mèlées de soupirs, qu'à mon tour Je répétais en écho fidèle.
— Eh bien! me disait-il, c’est dur, n'est-ce pas?
— Je ne sais pas si c’est dur, mais c’est cruellement rapide.
— Tellement que je n'ose pas regarder derrière moi.
— Ni moi non plus.
— Oh! si je pouvais rétrograder!
— Mais voyez donc comme ces coquins montent facilement!
— Ce sont des écureuils.
— Mieux que cela, des lézards ; ils sé fichent de nous à qui Mieux Mieux.
— Ils ont beau jeu pour cela ; maïs ils seraient charmants s'ils voulaient nous aider.
— On ne se donne pas la main ici Comme à üne promenade; n'importe, je vais essayer dé leur demander ce service.
Les Sandwichiens nous comprirent à merveille, et ils furent surpris de nous voir en appeler à leur prestesse et à leur légèreté. Ils se glissèrent derrière nous, nous poussèrent de leurs mains, de leur tête, de leurs épaules, et nous atteignimes enfin le sommet. Gaudichaud, rendu là-haut avant moi, s'était assis à demi épuisé, et je n’arrivai que pour lui prêter secours, car il se trouva mal et perdit connaissance. Après une demi-heure d'inquiétude, je vis mon ami ressaisir ses forces, et nous nous promimes bien de chercher, pour descendre, une pente un peu moins rapide. À nos côtés, les bons Sandwichiens échangeaïent des regards moqueurs, et Je suis bien sûr que nous aurions beau-
D'UN
AVEUGLE
coup perdu dans leur estime si je n'avais résolu de reprendre le rang qui m'appartenait, en faisant quelques tours d’escamotage.
Jamais, à coup sûr, Comte, Bosco ou Conus n'a travaillé devant un public plus curieux et plus ébahi, ni sur un théâtre aussi élevé et aussi solide.
Le paysage qui se déroulait à nos yeux était triste et sévère. Au pied du mont, une rivière pareille à un ruban bleu serpentant sur une robe verte; un peu plus loïn, les cases d’Anourourou et la maison blanche de Marini assise sur un monticule ; à droite et à gauche, des plaines unies, des plateaux réguliers ; à l'horizon, un pic neigeux !, et, pour raviver tout cela, des touffes de palmiers, des cocotiers et des allées désertes de palma-christi; le reste, nu, abandonné à la stérilité par l'insouciance des habitants d'Anourourou. Quant au volcan qui s’est dressé près de la capitale, on dirait qu'il a pris naissance à une demi-lieue de là, que les feux souterrains, n'ayant pas eu la force de percer la dure enveloppe qui les retenait captifs, ont agi horizontalement dans une ligne directe, et que trouvant enfin une issue sur l'endroit où pèse le cône rapide, ils se sont élancés et ont cessé dès lors leurs ravages mystérieux et profonds.
Sans nousperdre un instant de vue, les Sandwichiens nous accompagnèrent at retour comme ils l'avaient fait au départ, et nous arrivämes pêle-mêle sur la place publique, où on se livrait avec une ardeur incroyable à des jeux dont il faut bien que je vous parle, puisqu'ils remplissent les trois quarts de la vie si active de ces braves gens.
Des paris de cocos, de régimes de bananes, de pastèques, de brasses d’étoffes, avaient lieu dans chaque exercice, et il est vrai de dire que la justice la plus sévère distribuait seule l'enjeu du vainqueur.
Ici, c'étaient des hommes placés en rond autour d'une grande boule de pierre unie et graissée, sur laquelle chaque Jouteur, à son tour, s'élançait en essayant de s'y maintenir en équilibre, d’abord sur les deux pieds, pendant l'espace d'une minute à peu près, mesurée par un homme frappant réguliérement de petits coups de baguette sur une planche creuse pour marquer le temps. Au batteur {out pari était sévèrement défendu, afin qu'on ne püt pas même suspecter sa bonne foi dans le plus ou moins de rapidité imprimée à sa baguette. Les deux premiers vainqueurs, à ce Jeu qui faisait si grotesquement culbuter la plus grande partie des parieurs, devaient, s’ils ne consentaient point à partager les enjeux, lutter entre eux, mais sur un seul pied; et celui qui, après trois épreuves consécutives, se tenait debout pendant un plus grand nombre de coups de baguette, s'emparait de la masse, et se hâtait d'aller offrir quelque chose au batteur sur la planche creuse, lequel acceptait après un rude frottement de nez.
Les femmes étaient exclues de cet exercice, fort divertissant, je vous l’atteste; et quand j’eus demandé la permission d'entrer en lice, 1l y eut un si grand éclat de rire et tant de cris Joyeux, que peu s’en fallut que je ne reculasse devant l'épreuve. Cependant je m'élançai, comptant sur mon adresse assez bien reconnue, et il ne m'en coûte pas d’avouer que de tous les jouteurs je fus sans conteste le plus maladroit et le plus lourdement jeté sur le gazon. Ces braves gens se montrèrent si heureux de m'avoir vaincu, leur orgueil les rendit si gais, que je reconnus qu'il y aurait eu de la cruauté à l'emporter sur eux. Une défaite rapporte quelquefois beaucoup plus
1 Voir les notes à la fin du volume,
qu'une victoire. Quant à moi, j'en fus quitte pour une douzaine d'hamecons que je distribuai çà el là, et deux couteaux que je présentai à un de ces heureux insulaires qui s'était fait une entorse en glissant sur la pierre. Ici, donner c’est acquérir ; l'ingratitude n’est pas comprise à Wahoo, et pour un bienfait vous en recevez mille.
Un autre jeu fort intéressant, et auquel les habitants d'Anourourou déploient une adresse qui tient du prodige, consiste à faire franchir dans un sentier poli, sous des cerceaux de fil d'archal placés à deux pieds l’un de l’autre, un grand espace à un fuseau, dont le bout qui est en avant et part le premier est ferré. Des juges échelonnés sur la route indiquent le cerceau où le fuseau a cessé de courir dans la direction voulue, et le vainqueur est celui qui fait franchir à l'instrument un plus grand nombre de petites portes étroites qu'on ne peut attaquer qu'en se courbant Jusqu'à terre. Quelques-uns de ces fuseaux, faits en bois de sandal, sont courbes, et alors la ligne à parcourir est courbe aussi à une certaine distance, et J'ai vu un de ces projectiles lancé avec tant d'adresse par un jeune Intteur de treize ou quatorze ans, qu'il parcourut sous les cerceaux un quart de cercle au moins sans la plus légère déviation et sans avoir besoin de l'irrégularité du sol. Ici encore j'entrai en lice, et ma délaite, que les jouteurs eurent la délicatesse et la modestie de croire volontaire, les dota de deux ou trois étuis et d’une belle paire de ciseaux qu'on joua au même exercice, et qui furent gagnés par le drôle de treize ou quatorze aus.
IL est un troisième jeu fort curieux à voir et pour l'exécution duquel il faut une grande adresse d’équilibriste. Essayons de nous faire comprendre. Deux hommes ou deux femmes, et le plus souvent une femme et un homme de la même taille, se p'acent debout en face l’un de l'autre d’abord pied contre pied et les deux mains superposées sur le front, la paume en dehors. Les deux jouteurs échangent dans cette posture deux ou trois coups de tête ou plutôt deux ou trois coups de mains, puisque le front est protégé par elles; puis ils s’éloignent de plusieurs pouces, prononcent à demi-voix quelques paroles, et à une syllabe articulée plus haut, ils se laissent aller l'un vers l’autre sans que les pieds bougent, et front sur front, de telle sorte que les deux individus forment déjà un À extrêmement peu ouvert. À l’aide d'un mouvement de reins assez prononcé, on se redresse et on continue de parler à voix basse sans que les mains quittent jamais le front. On s'éloigne encore, on retombe, l'A devient plus ouvert, et l’on continue ainsi jusqu'à une assez grande distance, en se laissant aller en avant comme deux béliers en lutte. Mais, pour que les pieds ne puissent en glissant nuire à l'adresse des jouteurs, deux grosses pierres sont placées derrière les talons comuie point de résistince.
J'ai vu deux jeunes habitants d’Anourourou former ainsi entre eux, front sur front, un angle excessivement oblus, et se redresser pourtant à l’aide d'un mouvement de reins vigoureusement articulé, qui décuplait la force des deux adroits et robustes lutteurs. Le dessin pourra, au reste, donner une idée plus exacte de ce genre fort original de divertissement, auquel je prenais un très-grand plaisir.
Je vous défie de vous arrèter froid et sans le plus vif intérêt en face de cet homme aux formes athlétiques, posé debout sur une grande pierre, dont une partie en talus lui sert de point d'appui, qui va se laisser tomber de tout son poids en se eramponnant
des deux mains sur une corde tendue, sans que ses reins plient, sans que sa tête cesse d’être redressée, sans que ses jarrets se courbent, sans que ses pieds changent de place. C'est là un des jeux les plus curieux des Sandwichiens; c’est un de ceux qui donnent le plus de force et d’élasticité aux membres. Étonnezvous après cela de trouver dans cet archipel des nalures puissantes capables de lutter contre la lave des volcans toujours prête à les dévorer, contre la turbulence des flots toujours prêts à les engloutir. Nous sommes des pygmées à côté de ce peuple géant.
Mais si ces délassements, ces distractions d'un peuple qui comprend si bien le plaisir, sont curieux à voir, il en est d’autres bien autrement merveilleux à observer ct qui vous pénètrent de la plus vive admiralion : je veux parler des luttes sérieuses de l'Océan contre ces natures bizarres, que des années de graves observations ne vous dévoileraient qu'imparfaitement. Ici, que la brise de mer souffle violente et par rafales, dès que la houle écumeuse se rue avec racas contre la chaine de brisauts qui barricade le port, il faut suivre cet essaim de jeunes femmes à la démarche fière, à la tête levée, au regard plein d’arimation, S’acheminant d'un pas ferme vers la solide barrière que la nature à opposée au courroux des flots. Les voilà, ces filles si bien façonnées pour d’autres jeux, debout sur les rocs envahis, se regardant avec le sourire sur les lèvres, les unes portant sur leurs épaules la pelite planche nommée paba dont je vous ai déjà parlé; les autres, armées seulement de leur courage, piétinant d'umpatience, comme pour se plaindre de la tiédeur de l'ouragan ou de la mollesse de la vague. Celle-ci se dresse de toute sa hauteur; accourue du large, elle monte, bondit, ouvre sa gueule prête à tout dévorer, et la jeune fille d'Anourourou, loin de s’effrayer de la colère impuissante de l'Océan, s’élance à son tour sous la voûte marine, incapable de la faire reculer, et se montre bientôt victorieuse loin du lieu qu'elle a quitté, luttant, avec son élégance et sa grâce accoutumées, contre la fureur des éléments déchainés. Celles, moins audacieuses où moins habiles, qui ont cherché un appui sur la paba, deviennent, en pleine mer, plus iutrépides, et nagent quelquelois fort avant, assises ou couchées sur leur lit plat et à la surface si bien taillée en carène, avec le bec assez légèrement relevé pour que la vue ne se fatigue pas à le chercher.
C'est un spectacle étourdissant, je vous l’atteste, que celui dont je vous parle et dont j'aimais {ant à Jouir; c'est un merveilleux tableau que cette mer moutonneuse et bruyante sur laquelle jouent, ainsi qu'on le ferait dans un pré, des femmes gracieuses, pleines de santé et de vie, comme si elles étaient lasses de leur bonheur, comme si elles voulaient fatiguer la constance du ciel qui les protège.
Dès que la nuit arrive ou dès que le plaisir de Ja nage les a satisfaites, les ardentes naïades se réunissent sur une seule ligne, et heureuses d'avoir vaincu, elles se livrent à la lame voyageuse, qui vient les rejeter sur la plage.
À quoi bon vous dire encore les émotions de l'Eurépéen témoin stupélait de tant de prodiges? En serez-vous plus avides de voyages? En aimerez-vous moins vos fades allées et les joies écrasantes de vos cités enfumées? Est-ce comprendre les explorations que de les lire? Croyez-moi, 6 mes amis casaniers, croyez-moi, la vie est dans le mouvement; hâtezvous : la façon dont je vous conte ces choses-là est si tiède, si décolorée! Allez visiter Lahéna et Anourourou, puisque le ciel n’a pas éteint votre vue, et
revenez, si vous en avez le courage, dire au pauvre aveugle qu'il a bien vu jadis, que ses souvenirs sont fidèles, et que la civilisation, en pénétrant dans les pays qu'il a autrefois parcourus, ne les a pas encore
déshérités de leur beau ciel, de leurs dômes si frais de verdure, de leurs hospitalières demeures, et de la bonté de leurs mœurs primitives. J'aime toujours ce que j'ai lant aimé une fois.
ILES
SANDWICH
WVahoo. — Petit et moi. — Course à la pécherie de perles de Pah-ah,
Comment expliquer les deux contrastes qui viennent de frapper mes regards, quand -on les comprend à peine? Vous avez vu les naturels d'Owhyée, en tout semblables aux volcans qui mugissent sous leurs pieds et sur leurs têtes, toujours prêts à s'élancer, à la moindre menace de la catastrophe.
A deux pas de là, Mowhée, calme et presque endormie, des hommes, des femmes, des enfants, laissant doucement glisser la vie, sans songer au jour qui vient de mourir, sans s'occuper de celui qui va naître, nonchalamment étendus sous leurs éternels parasols de verdure, et respirant à l'aise la brise de mer qui ne leur fait jamais défaut. Et maintenant encore, à deux pas de Mowhée, uneile, Wahoo, peuplée de Sandwichiens d’une autre nature, d'une autre humeur, ou plutôt d'une race d'hommes donnant un perpétuel démenti, par leurs mouvements, aux êtres qui les entourent. À Mowhée, le bonheur, c’est le repos ; à Wahoo, il n’est que dans l'activité ; là-bas, on sourit quand on clôt la paupière ; ici, quand on l’ouvre après le sommeil ; d’une part, toute marche semble une tâche lourde et pénible; de l’autre, toute course devient un amusement. Le bruit du canon ferait tomber en défaillance les habitants de Lahéna ; ceux d'Anourourou l'écouteraient avec délices; le chant, la danse, sont inconnus au premier village ; au second, la parole est une musique, la danse une marche. Il y a deux mille lieues entre les deux iles ; il y en a plus encore entre Mowhée et Owhyée; mais la cause de ces différences, qui en indiquera l’origine ? Depuis quand existent donc ces illogiques contrastes, faisant mentir toutes les hypothèses, imposant silence à toutes les théories ? On dirait vraiment que si, par exception, la principale ile des Sandwich a nourri dans son sein quelques hommes au caractère Joyeux, à l'humeur pacifique, quelques femmes àpres aux plaisirs bruyants où au repos du corps et de l'âme, tous se sont élancés un beau jour au milieu des flots, les uns pour habiter Lahéna la suave, la douce, la solitaire; les autres pour peupler Anourourou, la vive, l'enjouée, l'heureuse aussi comme sa voisine, mais avec une couleur plus tranchée.
Au surplus, si l'aspect d'Owhyée vous étonne d’abord et vous glace d'épouvante, si la vue de Mowhée vous afflige au premier coup d'œil et vous réjouit plus tard en face de Lahéna, la situation riante d’Anourourou, encadrée dans de belles collines médiocrement élevées et laissant aux regards de petites échappées ouvertes à un lointain vaporeux, vous force à vous mettre de moitié dans les plaisirs de cette ile fortunée, où naguère encore eut lieu, comme à Mowhée, une sanglante bataille, de laquelle sortit vainqueur le grand Tamahamah.
Anourourou est plus qu'un village, plus qu'une ville ; c’est une capitale. IT y a là des huttes, des cabanes, des hangars, des temples, trois ou quatre maisons européennes, deux comptoirs américains, une plaine unie, émaillée, deux larges et profondes ri-
vières, l’une au nord, l’autre au sud; un volcan éteint, jaune et rapide comme une meule de blé, un ciel d'azur, une rade large, sûre, spacieuse, et une barre avec une belle ouverture par laquelle les navires menacés peuvent se mettre à couvert de toute bourrasque, de toute tempête, dans un port tranquille et abrité. Le mouillage de Wahoo se nomme Pah; on laisse tomber l'ancre à quatre encäblures de la ville et à deux de la chaine de brisants dont je vous ai parlé. à
Les pointes en forme de croissant de Liahi et de Laïloa ne garantissent que faiblement la baie des vents les plus fréquents dans ces contrées intertropicales; mais comme la sortie est facile, comme l'entrée du port l’est également, le mouillage de Wahoo sera toujours regardé comme le plus attrayant de tout l'archipel.
Par suite de l’apathie qui fait le fond du caractère sandwichien, on doit s'attendre à trouver à Wahoo une grande partie du sol inculte et d’un rapport à peu près nul. Ainsi en est-il. Peu de cultures, des plantations négligées, des champs abandonnés à la générosité seule de la terre, point de limites d’une propriété à l'autre, point de lois protectrices pour la garantie du possesseur, et tout cela encore aux portes mêmes de la ville, tout cela adossé, pour ainsi dire, aux cabanes; car l’insouciance des habitants est telle, qu'ils ne veulent point aller chercher au loin ce qu'ils peuvent trouver sous leurs pas. Les courses et le travail voleraient trop d'heures au plaisir, et c’est le plaisir seul qui fait leur vie. Dans Anourourou, sur les places publiques de cette joyeuse cité, vous trouvez à chaque instant du jour une foule assez compacte de gens allant à droite et à gauche, rien que pour aller; des hommes forts et lestes jouant à des tours d'adresse; de jeunes filles courant après vous pour vous inviter à Je ne sais plus quelles distractions du pays; des guerriers avec leurs casques originaux, parés comme en un Jour de fête ; et tout cela plein de force et de sève, le sourire à la bouche, l’ardeur à l'œil, la souplesse dans les membres. La population entière d'Anourourou est sans cesse à la veille d’un évènement imprévu; on dirait qu'elle sort à peine d'une catastrophe récente, et si l’on ne l’étudiait pas avec attention, on serait tenté de la supposer dans l'anxiété de quelque sinistre désastre.
Loin de là pourtant : cette turbulence qui la tient en baleine est dans les mœurs, dans les usages, dans le sang de ce peuple à part. Il est bon, généreux, attentif, hospitalier, mais parleur, questionneur, indiscret. Vous êtes accueilli dans chaque case avee un empressement qui va jusqu'à la violence; mais une fois là, vous devez vous attendre à un flux de paroles dont un roulement de tambour peut seul vous donner une idée exacte. Le naturel de Wahoo veut tout apprendre, tout savoir; je dis plus, il sait tout, et il demande à chacun la confirmation de ce qu'il sait déjà. Le parler est pour lui d’une nécessité absolue;
+ nel tes SE. de + cé
VOYAGE AUTOUR DU
sa langue est en activité, soit qu'il se trouve avec vous, soit qu'il se promène seul : on jurerait qu'il en a plusieurs. Il vous demandera comment s'appelle un bouton, comment on le fait el à quoi il sert ; il vous voit coiffé d’un chapeau, et il comprend certes pourquoi on le place sur la tête : eh bien, à Anourourou, chaque iudividu vous demandera le nom du chapeau ; el quand il aura achevé sa longue série de questions, il les recommencera, comme s il avait oublié tout ce que vous venez de lui dire. La vie des naturels de Wahoo est une fièvre perpétuelle.
Mais ce qu'il y a de bizarre et de curieux dans tout cela, c'est que les chefs, qui, en certaines occasions, savent établir tant de différence entre eux et le peuple, se mêlent iei à la foule, rient, chantent, cabriolent avec tous, et proposent des paris d'hameçons,
...La réconciliation
avec lequel il y avait profit à perdre, afin de ne pas trop l’irriter, en l’appauvrissant, contre ses sujets dociles, sur lesquels il faisait souvent tomber les effets de sa colère toujours dangereuse et souvent fatale!
Le gouverneur d’Anourourou est le seul véritable fléau de l’ile.Il estchrétien aujourd'hui: peut-être comprendra-t-il enfin que la continence est une demi-vertu.
de clous, de cocos, de brasses d'éloffes, aux jeux intéressants que je vous ai déjà fait connaître. Le gouverneur d'Anourourou surtout, frère de Kraïmoukou, ivre dès le matin avec l’ava, ivre à midi, le soir et la nuit avec l’ava, el qui, par parenthèse, voulut aussi se faire baptiser par notre abbé, était le plus ardent des joueurs et des parieurs, el dans ses zigzags perpétuels sur la plage ou sur la pelouse, il tombait cent fois, et ne parvenait à se tenir debout quelques inslants sur ses pieds qu'à l’aide de cinq ou six esclaves, dont l'un armé d'un vaste parasol chinoïs, et un autre d'un éventail de plumes, protégeaient le colosse abruti contre les insectes et les rayons d’un soleil trop ardent. CAR
Que de fois, en dépit de ma volonté opposée, je me suis vu forcé d'accepter un pari de ce hideux Silène,
eut lieu. (Page 277.)
Je suis de ceux que l’uniformité des plaisirs fati- |
gue, et si J'aime les contrastes dans la nature, je les
aime encore plus dans les sentiments ou les pas- | sions. Il y a tant de jo:es à Anourourou qu'elles me |
débordèrent un beau jour et que je résolus de m'en affranchir, ne füt-ce que pour quelques heures.
Un matin donc que de légers nuages vorlaient le ciel, je me levai avant le soleil, je descendis à terre, muni d'une ample provision de petits objets d'échange, et, m'acheminant à tout hasard vers l'intérieur de l'ile, j'allai à la recherche des aventures. Ai-je besoin de vous dire que Petit portait mon bagage?
À peine Les habitants réveillés d’Anourourou nous virent-ils nous éloigner de Ja ville que, dans le but