Livre
tout bienveillant de nous être agréables, plus encore que poussés par un désir d'intérêt et de curiosité, ils se mirent de la partie et nous servirent en même temps d'escorte et de guides. Je savais qu’à trois ou quatre lieues de la capitale, à l'embouchure d'une rivière fort large, on pêchait des perles ; c’est de ce côté-là que je portai mes pas. De temps à autre j'amusais tes compagnons de course par mes jongleries, et Pelit, de fort bonne humeur avec de semblables camarades, leur disai sans se soucier d’être compris :
— C'est un luron celui-là ; s'il le voulait, il nous avalerait tous ainsi que des goujons. Et comme les Sandwichiens riaient fort des paroles inutiles du matelot :
— Vous le voyez, monsieur Arago, continuait-il, ils me comprennent à merveille : ça ferait d'excellents gabiers.
Cependant je prononçai au plus grand Sandwichien de notre escorte le mot pah-ah! il me fit entendre qu'il savait fort bien ce que je voulais lui dire, et il se mit fièrement en tête pour nous guider. La gaieté de ces braves gens était si franche, si bruyante, que
je résolus de leur prouver ma confiance en leur livrant tous les obiets dont je m'étais muni et qui pesaient déjà sur le dos de Petit. Je leur abandonnai aussi mon fusil, deux pistolets, mon sabre, mes provisions de bouche, et je ne pourrais vous dire combien la bande joyeuse se trouva flattée de mon procèdé tout politique. O0 voyageurs ! ne vous faites que rarement précécer par les menaces et l'artillerie. La meilleure sauvegarde des explorateurs est presque toujours la confiance et la bonne foi. Vous pouvez être dupes et dévalisés sans doute; mais c'est là le seul danger à peu près que vous ayez à courir.
— C'est égal, me dit Petit en grommelant, je ne peux pas m'empêcher de vous dire, monsieur Arago, que vous venez de faire une lourde bêtise.
— En quoi donc ?
— On donne à garder à tout le monde les munitions de guerre, mais on ne se défait jamais de ses provisions de bouche. Le vin, l'eau-de-vie, c'est trop tentant; une faiblesse est bientôt faite.
— Laisse donc, ma confiance nous rapportera quel-
que chose.
— Elle ne vous rapportera pas deux bouteillestam lieu d'une. >
Cependant nous avancions toujours à travers quelques bouquets assez touffus de boïs de sandal et des plaines incultes qu'il serait aisé d’embellir, et de temps à autre les naturels nous priaient de nous détourne: de notre chemin pour aller frapper du pied quelques légers monticules recouverts de galets, dernière demeure d’un ami ou d’un frère. J'avais toutes les peines du monde à obtenir de mon coquin de matelot ces singuliers témoignages de regret, et il est difficile de se laire une idée exacte de la bouffonnerie du drôle à exéculer les piélinements qu’on lui demandait avec instances.
Les habitants d'Anourourou, tout entiers ä/la vie animée et turbulente qui les galvanise, ne veulent pas même auprès d'eux un seul des objets qui pourraient porter quelque atteinte à cette folie de chaque jour, que j'avais tant de peine à comprendre.
Après une marche assez monotone de deux heures, nous arrivàämes à un groupe de cabanes élevées dans une espèce de cirque bordé de roches volcaniques, entre lesquelles croissent, élégants et vigoureux; quelques cocotiers dominant d'autres grands végétaux pleins de séve. Nous fimes halte, et tandis que les naturels, assis sous les arbres, essayaient la répétition des tours d'escamotage qu'ils m'avaient vu faire, j'entrai dans une cabane déserte et je me reposai à côté de Petit; mais, dans la crainte d'être vainçu par le, sommeil et de ne pouvoir exécuter ma course en une seule journée, je me levai bientôt et retournai vers mes heureux compagnons de route. Le matelot, qui ne perdait presque jamais de vue le sac des projisions, s’en approcha tout doucement, et, après avoir isité les bouteilles :
— Ce sont des farceurs, me dit-il du ton de cette Lolère qui le possédait quand mon pauvre domestique Hugues se trouvait par hasard à mes côtés.
— Quoi donc?
— Ces gredins, ces misérables, ce sont des voleurs !
— Qu'ont-ils fait ?
— Ils ont vidé à demi une bouteille de vin, et, pour nous tromper, ils ont achevé de la remplir avec de l'eau. Qu'est-ce que je vous disais pourtant !
— Peut-être es-tu dans l'erreur.
— Dans l'erreur, moi! allons done, je m'y connais,
! à Petit de se
je n'ai pas la berlue; Le vin est pâle comme la mort : l'eau fait cet effet sur tout le monde.
—Jete dis que tu te trompes.
— Si vous ne voulez pas vous en rapporter à mes yeux, rapportez-vous-en à mon gosier, qui ne peut pas se tromper, lui. Jugez-en.
Petit avala une demi-gorgée du vin baptisé et la rejeta avec dégoût. Je fus convaincu à celte épreuve.
— Eh bien, reprit-il, me croirez-vous maintenant”
— I n'y a plus moyen de douter.
— Oh! si je connaissais l'ivrogue !
— de te défends de bouger.
— (C'est cela, il faut se laisser égorger sans taper sur rien ; il faut se laisser boire le sang et dire encore merci. Ils n'ont pas avalé la poudre, les scélérats; ils n'ont pas avalé la lame du sabre, mais le vin! Oh! tenez, je les méprise maintenant autant que je les estimais. C’est fini, en arrivant à bord, je conte ça à Marchais ; nous faisons une descente à leur Anourourourourou, et gare dessous !
Cependant le chef de la troupe, c'est-à-dire le plus grand de tous, témoin de la bruyante querelle que me faisait Petit, se leva du milieu de ses compagnons et vint nous en demander la cause. J’eus beau ordonner taire, de garder un silence généreux, le sacripant fit tant, par ses gestes et ses menaces, qu’il parvint à expliquer fort nettement la cause de sa mauvaise humeur ou plutôt de sa rage.
A cette confidence, le chef irrité poussa un cri aigu, auquel répondirent tous les Sandwichiens en se levant, et nous füunes icitémoins d'une scène fort plaisante d'abord, mais qui se termina bientôt d'une manière assez dramatique.
Placé au centre d'un cercle de quatorze hommes, auxquels il venait d'imposer silence, le chef, qui s’appelait Kroukini, se mit à les-haranguer d’une façon fort sévère, en se frappaut de temps à autre avecune extrême violence la tête et la poitrine. Gela fait, il s’approcha de chacun d'eux, se fit respirer sur la bouche, et dès qu'il paraissait .convaincu de l’innocence de celui quisertrouvait soumis à l'épreuve, il lui serraït affectuensement la main, et deux nez se frottaient vigoureusement l’un contre l'autre. Au neuvième, il s'arrêta tout à coup après la bouffée ordinaire, fit recommencer le Sandwichien, articula bautement et brièvement quelques sons aigus, appela auprès de lui chaque individu de la troupe pour appuyer sa certitude, et quand ils se furent montrés d'accord sur sa culpabilité, l'individu désigné, sortit, des rangs, entra dans le cercle, baissa la iète et à e, croisa les bras, tandis que les autres, piétinantuet, bourdonnant une chanson à trois notes, sans accord. ni mesure, se mirent à tourner, d’abord avec lenteur, et enfin avec une extrème rapidité, tantôl de gauche, à droite, tantôt de droite à gauche. pur:
Espérant que ce serait là la seule punition infligée au coupable, je rentrai dans ma case avec Petit, qui disait qu’à ce prix il n'était pas malaisé d'avaler cinq: ou six bouteilles de vin. Mais il y, avait à peine un quart d’heure que j'y étais entré que des cris violents} arrivèrent jusqu’à moi, Je me levai brusquement, je’ sortis, et Je vis le malheureux Sandwichien, le dos” courbé, recevant les coups énergiques et multipliés, de ses camarades, armés d’arêtes de cocotiers, el tournant toujours autour de la pauvre victime, meurtrie et déchirée. Je m'élançai aussitôt, et, franchis-, sant le cercle étroit, je me plaçai à côté du coupable, j'élevai ma main droite sur sa {ête et m'écriai : ibou ! tabou ! Halte
Aussitôt et comme par enchantemeut, tout le monde
s'arrêta, les arêtes tombèrent, le calme se rétablit, et le malheureux, se jetant à genoux, souleva mon pied droit, le plaça sur sa tête, voulant par là m'apprendre que désormais il était mon esclave.
{ — Eh bien, me dit Petit, ee sont de bons enfants, peut-être même un peu trop bons. a
— Que conclus-tu de tout ceci? lui demandai-je,
— Qu'ils ont des bras bien vigoureux.
— C'est toul?
— Je ne vois pas autre chose.
— Et que le vol chez eux est sévèrement puni.
— Ah ! oui, le vol du vin.
— Tous les vols.
: —Si l’on pouvait taper sur ce polisson de Rives avec la même rudesse!
— A t’entendre, on te croirait méchant.
— Vous savez bien queje:suis un vrai mouton; mais cemmarsouin-là nous a trop indignement enfoncés. Au reste, monsieur Arago, vous êtes, vous, dans ces deux affaires, le plus coupable de tous.
— Comment ne prouveras-tu cela?
— Ce n’est pas difficile. N'avez-vous pas voulu faire le gentil avec les deux tendres épouses cuivrées du farceur de Bordeaux ? Et comme le nain savait fort bien ce qui lui reviendrait de vos aimabilités, il apris la chose comme il convenait, et avee elle il a pris aussiles chemises, les pantalons, les mouchoirs que vous lui présentiez par paris à la préfecture, ainsi que dit Hugues en latin. En second lieu, si vous aviez donné à garder à ce pauvre Sandwichien deux petits barils d’eau filtrée, au lieu de deux bouteilles de vin, pasune goutte n'aurait manqué à l'appel. On tutoie la liqueur rouge, on respecte le liquide de canard. Tenez, moi, qui me pique, Dieumerei, de probité et de vertus de toute espèce; eh bien, je ne répondrais pas de vous rendre intact un flacon de schnick, quand même vous m'ordonneriez de me tenir de lui à longueur de deux gaffes.
— Oh ! tu es un-franc ivrogne, et je ne serais pas assez niais de L’exposer à la tentation.
. 7 Vous feriez fort mal, vous ne me rendriez pas Justice, car, foi d'homme... j'y succomberais.
Cependant nous nous étions remis en marche; je remarquai que le voleur de mon vin avait humblement pris la queue de la caravane, et que personne ne lui adressait plus la parole.
— Va, dis-je à Petit, va lui tenir compagnie et tâche de le consoler. j
— Oui, je vas lui faire de la morale, lui apprendre que lorsqu'on a entamé une bouteille, faut l'achever, et que si on l'a puni si rudement, cest parce qu'il s'était permis de baptiser Le nectar.
— Petit, tu mourras dans l’impénitence finale.
—Là-dessus, monsieur Arago, je suis enchanté de metrouver parfaitement d'accord avee vous.
Nous arrivämes enfin à Fembouchure de la rivière oùse faisait, avec assez d'insouciance, la pôche des huitres ; mais comme les cabanes de l'établissement se trouvaient sur la rive opposée, il fallut traverser larivière de Pah-ah. Or, je vous l'ai dit, je ne sais pas nager, et il n’y avait malheureusement près de nous aucune pirogue.
— Vous voilà pincé, monsieur, me dit mon matelot, ça vous apprendra à ne pas apprendre.
J'expliquai au chef de mes joyeux camarades le motif de ma résistance; mais aussitôt, grimpant sur un arbre, il en détacha une assez forte branche, la descendit, la prit par un bout, plaga à L'autre extrémité un de ses amis grand et vigoureux, m'invita à
m'accrocher au milieu, et me donna à entendre que je n’avais rien à craindre.
— Courage done, me disait Petit; vous verrez qu'avec un peu de bonne volonté vous saurez un jour quelque chose; risquez-vous, et puis ne suis-je pas là, mo1?
Enhardi par la confiance de mon drôle, je me déshabillai donc et saisis presque en tremblant la branche solide, tandis que, faisant un seul paquet de mes vêtements, un des Sandwichiens les plaça sur sa tête et s'élança dans la rivière. Je délibérais encore, lorsque Pelit, qui était derrière moi, me heurta violemment de l'épaule, me fit faire un plongeon et me dit en riant :
— Enfoncé !il n'y a que le premier pas qui coûte; barbotez maintenant, l’eau est salée en diable... c’est égal, tapez donc du pied!... Dieu que vous êtes mollasse! on nage comme on marche, ça s’apprend tout seul. Si vous pouviez regarder, vous verriez comme c'est beau : nous avons l'air d'une bande de marsouins poursuivis par des requins. Dessinez-vous done, monsieur Arago, ça fera un tableau magnifique!
J'entendais à peine.les railleries de Petit, tant je tremblais dans ma peau que les forces ne vinssent à manquer à mes bardis et intelligents nageurs; mais de pareils hommes sont faconnés à de plus étonnants prodiges, et avant d'atteindre la rive opposée je pus reprendre courage et m'aider un peu, afin de.les soulager.
— À la bonne heure! s’écria le brave matelot, qui ue me perdait pas de l'œil, voilà que vous faites des progrès! on dirait une grenouille; vous y prenez goût, tant mieux : c’est si bête de ne savoir (pas nager ! autant vaut n'aimer ni le vin ni l’eau-de-vie; ca vous corrigera, j'espère, de vos trois vilains défauts.
Nous avions pris pied, et j'avoue que j'en fus enchanté, car il ya une horrible fatigue à naviguer d'une manière si incommode. Ni mes effets ni mon calepin n'avaient reçu la plus petite goutte d'eau, et l’on peut dire qu'à l'égal des Carolins, les naturels des Sandwich étonnent par leur admirable adresse à se jouer de la fureur desvagues de la mer.
Levillage de Pah-ah est composé dehuitcabanesoüse reposent le soir, de leurs fatigues quotidiennes, douze habiles plongeurs. A un quart de lieue à peu près aularge, et dans une circonscription d’une lieuerau plus, ils plongent une trentaine de fois en un jour par douze, quinze ou vingt brasses, fouillent les roches madréporiques, remontent avec quelques huilres qu'il leur est défendu d'ouxrir, et les envoient ensuite au gouverneur de Wahoo, qui les visite et en adresse les richesses à Owhyée.
La qualité de ces perles de Pah-ah est rarement supérieure; elles sont-en\ général faiblement teintées de bleu; mais on éntrouve parfois d'une eau extrèmement-pure, et äl est certain que le produit de cette pêche pourrait devenir considérable si,on la faisait d’une façon plus commode et plus active. Quelques beaux cocetiers, deux plantations assez étendues de choux caraïbes, une large allée de palma-christi, un champ de pastèques : voilà la colonie. |
Après un frugal repas, où furent consommés par, nies camarades, Pelit et moi, les restes déjà fort entamés de nos provisions ; après avoir reconnu, par plusieurs largesses fort peu coûteuses, les politesses dés bons pêcheurs, j'ordonnai,le départ. Mais les Sandwichiens n'avaient pas encore épuisé leurs forces, ils se mirent à danser, comniesi Je soleil se fût voilé pour eux, comme s'ils se fussent éveillés depuis un
276 SOUVENIRS moment d'un sommeil tranquille, el je ne saurais vous dire quel plaisir } e uvai à les voir a au cheval fondu. Je me mis de la partie en me rappelant mes jeux de collége, et pourtant je me carduis bien d’imiter mes lurons jusqu'au bout, car, échelonnés verticalement à la rivière, après avoir franchi le dernier dos, le sauteur tombait dans L'eau et venait rapidement gauner le rivage.
—iEncore un bonheur que vous avez à regreller, me disait Petit; si une catastrophe vous arrive un Jour, Je ne suis pas sûr d'être assez fort pour nous sauver tous deux.
— Sais-tu bien, Petit, que ce que tu me dis là est un grand témoignage d’ amitié ?
— Voyez-vous, monsieur Arago, si vous douliez le moins du monde de la mienne, je vous aplatirais comme une morue.
— Donne-moi ta main.
— Oh! ma main! ma tête! mon cœur! tout est à vous; tenez, vous m'ordonneriez daus un moment de colère de boire une bouteille de bordeaux ou un verre de cognac, que je crois, foi d'homme, que je me risquerais.
— Je te connais et je ne doute pas de ta sincérité.
— C'est comme ça.
La pirogue de l'établissement nous porta de Yautre côté de la rivière, nous retournâmes à Anourourou par une route plus longue, mais aussi plus variée. Nous longeämes le rivage, où sont élevées cà et là plusieurs cabanes où vivent, à l'exemple des habitants de Lahéna, quelques familles heureuses, et nous arrivämes le soir aux premières maisons de la capitale.
J'appelai près de moi tous mes compagnons, si gais, si pleins de bonté; je plaçai à terre autant de lots qu'il y avait d'individus, et, commençant par le chef de la troupe, je lui dis qu ‘il n'avait plus qu’à choisir. Celui-ci prit le tas contenant des hamecons, une pelite scie et une lime; le second choisit deux ‘couteaux et un rasoir; le troisième s’élauça sur une chemise rayée de matelot; les autres s'emparérent du reste, selon leur caprice, et quand vint le tour du Sandwichien voleur, il saisit timidement sa part et la porta au chef, qui l’accepta sans hésiter. Je voulus lui faire observer que ce serait m'affliger, mais ses camarades me firent entendre que là-dessus leur loi était précise, et qu'il ne pouvait agir autrement. Je me soumis donc, à mon grand regret; mais le lendemain sur la plage je retrouvai l'homme fustigé, qui me tendit la main et me dit que rien ne s’opposait plus désormais à mes générosités à son égard. Je lui fis cadeau d’un mouchoir, et il bondit avec une joie semblable à celle qu'avaient montrée la veille les braves gens qui s'étaient offerts avec tant de désintéressement à m'accompagner à la pêcherie de Pah-ah.
Cependant, pour ne rien perdre de ce qui pourrait offrir quelques détails curieux et intéressants, je refusai d'aller rejoindre Marini, qui m'attendait, ct je me rendis sur la place publique, sans cesse battue et visitée par les heureux naturels de ce lieu de délices. C’élaieut des cris de joie à réjouir l'âme; c'étaient des sauls, des gambades, des danses sans convulsions, comme celles d'Atoaï, mais avec des sourires et des caresses. lei, l'on jouait au cerceau; à, on jouait à la boule ; plus loin, à l'équilibre; tandis que les femmes, plus réveillées encore par une brise du large qui aidaïl le flot à monter, se dirigeaient joyeuses vers les récifs du port.
EL pourtant il y avait par là aussi sur les physioncmies quelque chose de gêné, d'emprunté que je
n'avais pas remarqué jusqu'alors. Que s'élait-il donc passé ?
Mon coquin de matelot, que je trouvai adossé à une cabane, se chargea de me l'expliquer.
— Que fais-tu là, avec cet air piteux?
— Je me repose.
— Tu viens de courir ?
— Non, je viens de me battre, ou plutôt je viens d'être bat'u…
— Pourquoi donc ?
— Est-ce que je le sais ? [ls étaient d'abord quinze ou vingt qui m'entouraient, qui me pressaient, mais sans me faire aucun mal; moi j'ai donné une torgnole au plus hardi, au meilleur voilier; alors le drôle, qui avait Six pieds au moins, m'a saboulé d'une facon si sterling, que j'ai pris en cinq ou six minutes une quinzaine de billets de parterre, et que ma chemise n’est plus une chemise, ni mon pantalon un pantalon. Il n'y a que mon nez qui y y ait gagné quelque chose ; voyez, on dirait que J'en ai quatre au moins ; il me fait l'effet d'une patate première qualité. Ce ne devrait pas être permis de faper comme ça; on est dur, c'est vrai, on est façonné à la douleur; mais un marteau ne devrait tomber que sur une enclume.…
— Viens, mon garçon, je vais me faire raconter le motif de cette rixe, et je parie d’avance que tu as tort.
— Je n'ai jamais eu tort, moi; ils m'ont cerclé, j'ai souqué, et gare dessous ! les plus voisins disaient : Assez!
— Je le savais bien que tu avais fait des tiennes : n'importe, viens toujours.
— C'est difficile ce que vous me demandez là; je ne peux pas bouger; je suis moulu, aplati, quoi; et sije ne pleure pas, c'est que je n’ai de larmes que quand on me fait mal au cœur.
— Tiens, me voici assis à ton côté; conte l'affaire franc hement, en vrai matelot.
— C'est court. Vous rappelez-vous, monsieur Arago, un certain sermon que je prononçai à Guham aux imbéciles habitants d'Agagna, à qui je parvins à faire avaler quelques farces de saints, de martyrs, de vier- . ges et autres apôtres !
— Oui. Eh bien?
— N'est-ce pas que j'étais magmfique et pour le moins vingt fois plus beau que l’abbé de Quélen, qui, soit dit en public, est fort laid ?
— Je m'en souviens.
— Et moi aussi, car j'y gagnai de quoi me soüler pour deux mois au moins. Eh bien, tout fier de mon truc et de la grâce de ma parole, j'ai voulu essayer tout à l'heure ici la même cérémonie; je me suis hissé sur une cabane avariée, j'ai prêché, j'ai montré à ce peuple cuivré les belles images de la Mère de Dieu, dont le cœur était percé de sept ou huit pointes de gaffes, ainsi que des rosaires bénits par Son Altesse impériale monsieur le pape; plus, un tas de vaudevillistes figurant pas mal les douze apôtres se soûlant , à table. Eh bien , vous le croirez à peine, ces marsouins ne m'ont pas compris, et, au lieu de me donner en échange des nattes et de l’ava, ils m'ont largué deux ou trois bordées de coups d'aviron à cinq feuilles, et j'ai coulé bas, j'ai sombré..…. v'là tout.
— J'étais bien sûr que {u avais cherché querelle à ces braves gens.
— C'est ça, parce que j'ai essayé de les convertir.
— Mais, mon garçon, ils ne comprennent pas {a langue.
— Ce sont des pékins, je parlais pourtant bon français.
— I] valait mieux leur parler mauvais sandwi- |
chien.
— Le moyen, je vous le demande ! il y a de quoi se démembrer la mâchoire à essayer leur plus petite syllabe ; si Marchais avait naviguë dans mes eaux, nous aurions brisé les leurs. Saisissez-vous, monsieur Arago ?
— Qui, oui, tu seras toujours un drôle et un querelleur ; mais viens, je veux te rapatrier avec eux.
—Que j'amènemon pavillon en face de ces gabares !
— Obëis, tais-toi, ou je te conduis à bord.
Pelit se leva tout endolori; nous traversämes la place publique, et, à ma vue, les bons naturels s’empressèrent autour de nous. Tous parlaient à la fois avec des gestes multipliés ; ils voulaient sans doute me faire entendre qu'ils avaient été provoqués, et me donnaient à l'envi des témoignages d'affection que je comprenais
à merveille. Le plus grand surtout, le marteau de Petit, luttait de zèle el de prévenances.
— Le voilà, dit mon matelot; voyez, monsieur, s’il es permis d'avoir un poing de cette force; il abattrait un grand-mât.
— Sa figure pourtant est bien douce.
— Je vous assure que ses mains ne le sont pas.
— Allons, dis-je à Petit, il te donne un noble exemple ; il me demande la permission de frotter son nez contre le tien; accepte, et je te promets une demibouteille de vin en arrivant à bord.
— Monsieur Arago, ça vaut deux bouteilles comme un liard.
— Tu les auras.
— Alors, qu'il frotte.
La réconciliation eut lieu; les excellents Sandwichiens se mirent de nouveau à danser en nous accompagnant, et il ne fut pas difficile de me convaincre que la générosité et l'oubli des injures sont les vertus qu'ils pratiquent avec Le plus d'amour.
ILES SANDWICH
Wahoo. — Marchais et Petit. — Commerce. — Pêche de Liahi. — Bonne foi des r=turelc. Coup d'œil général. — Encore Marini.
Depuis plusieurs jours Marchais était consigné à bord, je ne me rappelle plus pour quelle faute; mais je parierais encore aujourd'hui beaucoup contre peu que c'était pour avoir aplati un ou deux de ses meilleurs camarades. Bref, le brave matelot n'élait pas descendu à terre, et comme le liquide était fort rare
sur la corvette, comme nous avions encore d'immenses |
traversées à faire avant de pouvoir nous en procurer, etque la pauvreté, quirend égoïste presque autant que l'opulence, faisait garder à chacun sa faible ration de vin et d'eau-de-vie, il s'ensuivait que l’intrépide Marchais n’avait pu encore, depuis notre arrivée, oublier une seule fois dans l’orgie ses longues fatigues et ses pémbles travaux de chaque jour. Petit, seul dans l'équipage, donnait parfois sa part à celui qu'il aimait lant, et Marchais ne l’acceptait que parce qu'il savait à merveille qu’il était en mesure de rendre tôt ou tard à son généreux ami, en coups de poing, ce que celuici lui avançait en boisson.
Mais, hélas! les rations étaient si mesquines, et la langue pavée de lave des deux vauriens était si peu sensible à la saveur du petit verre, que mieux eût valu souvent qu'on ne vint pas, à l’aide d'un pareil appât, leur rappeler l'amertume de leur position et la misère toujours croissante de leur vie de bord.
Cela ne pouvait durer plus longtemps, pour peu que nous tinssions à conserver nos deux lurons. Marchais séchait sur pied comme une fleur sans rosée {c’est la première fois qu’on le compare à une fleur), et son frère en infortune penchait aussi la tête par sympathie.
Que faire, à bon Dieu! dans une si fâcheuse position? Ce qu'on avait déjà fait plus de cinquante fois depuis notre départ de France : s'adresser à celui qui n'avait jamais entendu un de leurs soupirs sans y rène par un serrement de main et autre chose.
e ces deux bienfaits dont je poursuivais mes excellentes canailles, le premier était le plus apprécié sans doute, mais je vous assure pourtant que le second avait une valeur immense.
Un matin donc que de la dunette je dessinais Anou-
rourou, je vis Petit appuyé sur le grand mât, qui me faisait signe d’aller à lui; et moi, dont les ressources s’épuisaient, je feignais de ne pas le comprendre. L'un de nous devait à la fin se iasser à la manœuvre, et comme je vis bien que ce ne serait pas lui, j'aimai mieux en finir avec ce manège {élégraphique et accoster le drôle.
— Voyons, que me veux-tu encore?
— Tenez, cela est infäme à vous; vous ne vous apercevez plus de rien maintenant; on aurait beau mourir à bord de faim et de soif, que c'est pour vous comme si 1 on était plein jusqu'aux écubiers.
— Mais, coquin, ne L'ai-je pas trouvé hier encore ivre à terre ?
— Moi, oui, c'est vrai; mais lui ! lui! Est-cequ'il est permis de se soûler tout seul ?
— Il me semble que tu n’attends pas toujours ton camarade pour te donner ce plaisir.
— C’est encore vrai, et voilà ce qui me met en colère contre moi. J'ai des remords, parce que j'ai de la conscience; je veux me punir, me corriger.
— Tu ne te souüleras plus ?
— Quelle bêtise! je ne me soûlerai plus seul, voilà
| tout.
— Et c'est pour me faire cette confidence que tu m'as dérangé de mon travail?
— Oui, vous pouvez y compter à présent; vous êtes averti; Ça doit vous suffire.
— À merveille!
— Mais une autre fois songez mieux à votre devoir, Ou Ça ne se passerait pas ainsi.
— Je m’en souviendrai, vaurien.
Je laissai là le sacripant, lorsqu'un étau vigoureux, serrant mon poignet, me c'oua à ma place.
— Doucement, J'ai deux mots à vous dire aussi
— C'était donc un guet-apens, une conspiration ?
— Possible, et puisque vous vous êtes laissé prendre, vous m'entendrez, moi, Marchais.
— Parle.
— M'y voici. Vous rappelez-vous, monsieur Arago, le jour où, amarré au gaillard d'avant, Lévèque
m'administra sur le dos vingt-cinq coups de garcette?
— Oui, parce que turayais rossé un de tes amis,
— Pas vrai, j'en avais rossé deux. ‘
— Après. -
— Après ? J'en rossai un troisième.
— Continue.
— Je vous entendis, ce jour-là, vous approcher de Lévèque et lui dire tout bas: Frappe doucement, ettu aurasune bouteille de rhum.
— C’est vrai.
— Eh bien, Lévêque, qui comprenait la grandeur de la chose, fit ce que vous voulütes, en dépit même de M. Lamarche, présent à l’action, et qui au total n’est pas si méchant qu'il s'en vante, et que vous attirâtes de l’autre bord pour lui montrer un requin qui n’y élait pas.
— Mais tout cela est passé depuis si longtemps.
— Tout cela ne passera jamais, monsieur, et Petit et moi, nous nous en souviendrons toute notre vie.
— Au delà de toute la vie, acheva Petit.
— Soit, je vous en remercie; mais où voulez-vous en venir avec celte vieille histoire?
— Où? le voici. Quand on est bon une fois, il faut l'être longtemps, il faut l'être toujours ; sans cela on donnerait à croire que la bonté n’était qu'une fièvre.
— J'espère, drôles, vous avoir prouvé à tous deux.
— Attendez. C’est dans les heures fatales qu'il importe de prouver ce que l'on vaut, et l'heure:fatale: a sonné depuis bien des quarts d'heure. Mon corps est sec, ma poitrine brûlante; il n°ya plus moyen d'y tenir: je meurs, si vous ne m humectez; la lampe a besoin d'huile, le torse a besoin de liqueur.
— Cela m'est impossible, tout à fait impossible ; mon coffre est vide…
— Je le sais, dit Petit en soupirant.
— Etje ne dois recevoir quelques provisions que la veille de mon départ.
= D'iei là, on m'aura f...… à l’eau.
— Que puis-je faire pour empêcher ce malheur ?
— Prier M, Lamarche, qui, au total, vaut mieux que lui-même, de lever ma consigne, et de mepermettre de descendre à terre avec mon bon ami Petit.
— Qu'y ferez-vous
—1Le commerce.
— Le commerce de quoi?
—De tout.
— (Mais vousn'avez rien.
— Raison de plus. La misère est la maman:del’industrie; nous trouverons..
—lEn cherchant querelle, en vous battant.
— Foi de zabiers, nous serons sages.
— Allons, je vais tout arranger pour cela.
— Monsieur Arago, recevez notre bénédiction.
Mon ami Lamarchetentendit raison; il se relâächa en ma faveur de sa sévérité habituelle, et, bras dessus bras dessous, heureux et reconnaissants, Petit et Marchais descendirent à terre dans une pirogue, en me jurant encore qu'ils ne cherchaient querelle à personne.
Deux heures plus tard, je me fis descendre aussi pour une visite quej'avaispromise à Marini, «et le premier objet que j'aperçus étendu sur la plage, à gauche, ce fut Marchais, auprès duquel Petit, paisiblement assis, mâchait sapineée de tabac. C'était le pendant fidèle de Marcus Sextusspleurant sa fille sur son lit mortuaire.
Je courus à lui.
— Eh bien ?
— Eh bien! plus personne : le voilà chou, carolte, drome, tronc d'arbre, tout ce que vous xoudrez. ;
— Comment s'est-il soûlé ?
— Nous avons fait le commerce. À
— Explique-toi. ‘
— C'est facile. Nous n'avions rien, comme vous savez; mais vous nous aviez dit que ces brayes gens avaient un bon cœur et de l’ava délicienx; je connaissais la moitié de ces deux choses. Or, qu'ai-je
imaginé ? J'ai dit deux mots à Marchais, quim'a com-
pris : je lui ai lié les deux mains derrière le dos à l’aide de sa ceinture, et je l’ai conduit avec des-bourrades (qu'il me rendra probablement plus tard) jusqu'à l'endroit que vous voyez. Là, il a un peu gigoté, un peu pleurniché, pour la chose de rire, et ces bons drôles sont venus; ils nous ont entourés avec pitié, ils nous ont demandé si nous avions besoin d'eux; je leur ai fait comprendre que Marchais avait soif, qu'on ne lui donnait rien à boire à bord depuis huitjours, et que s'ils étaient généreux, 1ls ne le laisseraïent pas mourir ainsi. Là-dessus, l’ava est arrivé, filant huit ou dix nœuds. Et voilà Marchais.
— Pas mal imaginé. Et toi? NL
— Moi, je suis un héros, monsieur ; l'amitié a été plus forte que l’ivrognerie. Si j'avais fait comme mon ami, Dieu sait ce qui serait arrivé; j'ai mieux aimé meltre:enpanne,et ouvrir l'œil au bossoir pour lui.
— Allons, tu es toujours un brave.
— Connu; mais j'aurai-ma revanche, «ettpas trèstard. En attendant, comme le camarade en a assez/si on pouvait le ramener à bord.de la corvette..» ::
— Tu as raison ; va l'accompagner. 1" sn
— Oh! non; j'ai mon commerce à. faire aussi, moi, là-bas, sur la place publique.
Je fis jeter Marchais dans une pirogue; jeleconfa: à quatre Sandwichiens qui m’étaient connus. Petitise
brest
mèêla à la foule des joueurs qui encombraient la place,
et moi, je me rendis chez Marini pour les renseigne-
ments quelj'avais encore à recueillir, et qu'il m'avait promis avec tant de bienveillance. FA D Le eg
Si je ne vous ai point encore parlé du-commerce des iles Sandwich, c'est qu'en vérité on me faitwien ou presque rien ici pour mettre à profitles richesses immenses qu'on pourrait tirer d'unetterre isi vaniée et si féconde. Owhyée, sous ee rapport, n'offreguère de ressources aux spéculateurs ; mais Atoiai, Mowliée et Wahoo pourraient, en fort.peu d'années; «devenir
de belles et florissantes colonies. Lies Américains ne »
l'ignorent pas, eux qui, rivaux heureux/des Argläis dans une grande partie du monde, savent si avantageusement s'établir partout où les profits sont àpeu près certains. Il n'y a guère que la France qui m'ait presque jamais-su tirer parti de ses possessions d'outre-mer, et qui regarde ses colonies comme une plaie. : ip 4 Quatre Américains de Boston «et de Philadelphie, « dans leurs explorations commerciales au sein des océans, s’arrètèrent un jour à Wahoo, et firent quelques exeursions dans l’intérieur de l'ile. ect ls y virent des forèts riches de bois de construction, de teinture et surtout de sandal, dont ilsysavaient que les Japonais et les Chinois faconnaïent de jolis eolifichets, et qu'ils achetaient fort cher. Leur plan fut bientôt arrèté, et depuis dix ans qu'ils l'ont mis à exécution, leurfortune s’est considérablement accrue, malgré les difficultés sans nombre.quemprésentent toujours les premières bases d'unétablissement à former. Lee LINE Tamahamah laissa faire lés Américains, espérant
trouver plus tard chez eux un appui contre l'ambition anglaise, qui convoitait déjà l'archipel tout entier, et, de son côté, la Grande-Bretagne laissa faire, bien convaincue qu'au moment opportun les comptoirs établis changeraient de maitres, et que les dollars seraient remplacés par les guinées.
Dans ces luttes ardentes, remarquez bien que notre rôle, à nous, a toujours été celui d'observateur, et que nous avons eu l'air de dédaigner ce que nous savions bien: qu'il eût été difficile d'empêcher. Ne me dites pas que je calomnie mon pays, car je vous montrerais la carte du monde pour soumettre votre incrédulité. Au surplus, on n’a pas fait à Wahoo ce qu'on aurait pu y faire. Ces trois petits comptoirs américains, qui pourraient s'occuper de commerce, ne s'occupent, à proprement parler, que de contrebande. Je ne vous dis pas que les profits soient moins grands, je vous dis seulement qu'ils sont moins honorables;.et cela importe fort peu aux banquiers de Wahoo. Voici en quoi consiste toute leur industrie : ils ont, dans un des ports de la côte ouest d'Amérique, un correspondant où deux, qui profitent de la belle saison: pour mettre à la voile, chargés de pelleteries achetéesà peu de frais; leurs navires cinglent vers le Japon, la Chine et le Bengale ; ils font échelle à Wahoo avant de remonter vers le nord, laissant aux Sandwich des vivres, du vin, des liqueurs et quelques étoffes ; puis, complétant leur cargaison avec du bois de sandal, ils touchent à Iédo, à Canton, à Makao, à Calcutta; ils courent les caravanes, emportant lesriches pelleteries, et, gorgés de roupies, les navires voyageurs redescendent à Maurice, glissent devant le cap de Bonne-Espérance, et regagnent leur pays pour recommencer ce trajet par le cap Horn.
Mais le bois de sandal, que coûte-t-il aux Américains? Rien, c’est-à-dire peu de chose. Un de leurs nayirestest continuellement dans la rade de Pah. Dès quela cargaison est complète, il y a repos et calme aux comptoirs; sitôt que l'exportation s’ést effectuée, les Américains-vont faire une visite au gouverneur ;
- ils ui offrent quelques douzaines de bouteilles de vin
etd'eau-de-vie, ils le jettent à terre pour le ressaisir à son réveil et lui procurer les mêmes délassements. Pendant ce temps, des Sandwichiens, qui ne comprennent pas trop pourquoi on attache tant de prix à un certain bois inutile pour eux, sont expédiés dans les montagnes et abattent les forèts; des femmes robustes chargent leurs épaules des dévastations trimestrielles, ou en forment des radeaux qui descendent le long.des rivières; mais comme Tamahamah avait établi un droit sur ces denrées, que Riouriou l’a maintenu, qu'il deviendrait lourd à subir, et que les Américains veulent s’en affranchir de gré ou de force, ceux-ci, à l'approche de la nuit, où la caravane arrive sur la côte, réunissent, dans un large festin, les se- conds et troisièmes chefs d’Anourourou, les grisent, <omme-ils l'ont fait de Kraïmoukou cadgt; leur donnent pour les paris du lendemain quelques brasses de mauvaise toile bleue, et le brick en stalion plonge un peu plus sa coquille dans les eaux pour se délester quandles vieux amis viendront mouiller à contrebord. Tout ceci est mesquin, n'est-ce pas? tout ceci est petit et misérable ? Eh bien, ces misères, ces petitesses et ces mesquineries donnent des richesses, Tout,cela fait ce qu'on nomme opulence et bonheur dans notre stupide Europe. ; Je voudrais bien pouvoir vous dire que les Américains de Wahoo comprennent le commerce comme nos Laffitte, car ils nous recevaient avec une grande distinction; mais la reconnaissance pour les procé-
dés a ses bornes, et je dois la vérité tout entière à mes lecteurs, puisque je la leur ai promise: que c’est un pacte de conscience entre eux et moi, et que c’est! à ce prix seul que nous avons consenti à voyager de! compagnie, La bonne foi est la meilleure sauvegarde! de tous. |
J'ai parlé de perles pêchées à Pah-ah; mais il y a° encore à la pointe Liahi une autre pôcherie, moins importante que la première, et de laquelle cependant on pourrait recueillir de grands avantages si on l’exploitait avec d’autres ressources et avec plus d'activité. Les hommes que le gouvernement de Tamahamah y employait étaient des coupables auxquels on infligeait ce châtiment pendant un certain nombre de jours, de mois, d'années; selon la gravité de leur faute, ils étaient condamnés à plonger dix, douze, quinze, vingt, trente ou cent fois par jour, par un fond d'un certain nombre de brasses; et à chaque excursion sous-marine, ils étaient tenus de rapporter, sinon une ou plusieurs huîtres, du moins un galet, une herbe, un fucus, témoins irrécusables de leur visite au fond des eaux. Toutefois il y avait châtiment plus sévère pour le plongeur qui, après trois épreuves, ne revenait pas avec une huitre au moins à la surface. Riouriou ne pense plus à Pah-ah ni à Liahi.
Vous diriez, à la vie que mènent les étrangers au milieu de cette population toujours debout, toujours haletante, que chaque acte de plaisir ou de joie est pour eux une affaire de commerce, tant il y a d’ardeur à saisir l'occasion favorable au passage. Et ne croyez pas au moins que cette âpreté que je signale ait des conséquences telles que la bonne foi des trafiquants puisse être contestée ; il n’en est point ainsi. Dans les amusements comme dans le négoce, on joue cartes sur table; le filou serait puni par une réprobabation générale; de sorte qu'il est exactement vrai de dire que tout bénéfice est une récompense plus encore qu'un bonheur. On croirait que-les Carolines se réflètent sur les Sandwich.
Apprenez un tour de passe passe à un habitant d’Anourourou, il vousoffrira, un instant après, quelque objet en échange de votre complaisance; "et si vous refusez par générosité, faites-lui bien comprendre que cenest ni par dédain, ni parce que ce que l'on vous offre est trop mesquin, car on aurait des injures et de la colère à vous jeter à la face. Après notre pénible ascension au volcan, Gaudichaud et moi nous offrimes plusieurs bagatelles à ceux des naturels qui nous avaient, dans notre trajet, hissés, pour ainsi dire, sur leurs épaules. Tous refusèrent avec dignité, disant que le service ne valait pas une récompense, et que plus tard peut-être ils se rendraient dignes de recevoir quelque chose. Un seul d’entre eux, nous ayant tendu la main, reçut un pelit couteau et deux hameçons ; mais ses camarades s’en étant aperçus, ils foreèrent le mendiant à une prompte restitution, et lui refusèrent la permission de nous accompagner Jusqu'au port. C’est à l'aide des petits détails qu'on parvient à bien se rendre compte de la physionomie, morale des hommes. j
Aux châtiments publics ordonnés par les lois, 1 l7'y a jamais foule à Anourourou, et Marini m'a assure que, quoique en plein jour et au milieu d’une place publique, le coupable subissait parfois sa peine sans un seul spectateur pour le flétrir ou l’encourager de sa présence.
Les bois de construction qu'on trouve dans l’intérieur de tout l'archipel sont d'une qualité supérieure, et la plupart sont précieux pour la mâture. Les Américains de Wahoo le savent bien, ainsi que les Anglais
d'Owhyée et d'Atoïaï, car ils font payer cher aux navires entamés par les avaries, les réparations qui leur sont nécessaires.
Quant au bois de teinture, le commerce en est infiniment négligé, et les insulaires ne s’en servent que pour les bizarres bariolages des étoffes et les couches dont ils prétendent embellir leurs ignobles idoles.
Je ne sais si les petits oiseaux dont les plumes rouges servaient à parer les chefs de Tamahamah ont émigré en d’autres climats, ou si la guerre qu'on leur a faite les a rendus plus rares ou plus sauvages ; toujours est-il qu’on ne voit presque plus de ces magnifiques vêtements dans tout l'archipel, et qu'on les vend maintenant fort cher aux étrangers. Jadis les manteaux, les casse-tête, les éventails, les casques, les étoffes de palma-christi, étaient de véritables objets de commerce, qui valaient aux naturels de la poudre, des fusils, des canons, des sabres, et beaucoup de bagatelleset curiosités européennes; aujourd'hui les musées sont trop bien approvisionnés de ces curieux ornements et armes, pour que nous altachions le même prix à leur possession. Notre indifférence n’aurait-elle pas découragé les habitants de cet archipel?
Au surplus, je dois à la vérité de dire que jusqu'à présent les Sandwichiens sont de tous les peuples de la terre le moins propre à tout commerce et à tout négoce. Ainsi que les bons Carolins, dont le souvenir me poursuit avec tant de bonheur, ils ont trop de loyauté dans l'âme, trop de désintéressement, peutêtre aussi trop peu d'ambition et de désirs à salisfaire, La coquelterie des femmes n’a besoin. de rien emprunter au dehors, et nos belles étolfes sont sans aueun prix à leurs yeux. Elles trouvent sous leurs pieds et sous leurs mains tout ce qui chatouille leur vanité, des fleurs, des fruits, des os, de la verdure, et quand elles ne se jugent pas assez belles ainsi, elles couvrent leurs corps de dessins bizarres et capricieux qui ne laissent pas quelquefois d’avoir un certain charme.
Ici le mot superflu est inconnu, parce que le mot vauvreté y est incompris.
Et maintenant que conclure de l'aspect général de cet archipel? Comment formuler une opinion précise sur ces hommes si diversement taillés au moral el au physique? Y at-il dans tout cela un avenir de grandeur et de prospérité, ou les bras se léverontils à la fois pour lutter contre une civilisation usurpatrice et la refouler au delà des mers? Rien daus le présent ne peut servir de règle pour la solution de questions aussi graves; rien ne peut indiquer la route à suivre pour donner à ces bons naturels des idées de progrès, qui exisent des études et un travail toujours lourd à qui a l'habitude non moins pesante du désœuvrement et de la paresse.
Et puis, que donnerez-vous, par exemple, aux heureux habitants de Lahéna en échange de leur fraiche nature, de leurs jours si sereins, de leurs nuits si suaves? N’aimeront-ils pas mieux votreabandon, votre oubli que votre visite, que vos funestes présents? Oh! ne les réveillez pas! laissez-les à leur sommeil tranquille et pur, et que le voyageur trouve comme moi sous les doux ombrages des cocotiers et des palmachristi ces mêmes hommes si bienveillants, ces mêmes femmes si généreuses, que j'ai si bien étudiées, si bien comprises. Accepteront-ils aussi votre civilisation tracassière, ces joyeux indigènes d'Anourourou, à qui le ciel n’a sans doute donné tant de force et de vie qu'afin qu'ils pussent un jour se laisser doucement aller à la tombe, sans rien avoir pris des étrangers qui
viennent les visiter? Mais s'ils perdaient leurs jeux, leurs danses, leurs luttes avec leurs flots, leur activité de chaque heure, ils mourraient, et la mort pour eux c'est le sommeil, dont ils ne veulent pas, le sommeil, leur plus mortel ennemi!
Nous avons salué Atoïai sans la visiter; c’est un regret qu'il faut que je dévore et que je joins à tant d'autres. C'est de là, en effet, que vinrent aux Mariannes les individus que nous avons trouvés à Guham, ces hommes à l'aspect si farouche et aux mœurs si douces, ces femmes aux allures guerrières, à la voix retentissante, bacchantesrénétiques dans leurs joies. C'est donc encore un peuple à part, un peuple opposé à celui de Mowhée, à celui de Wahoo, mais plus rapproché de celui d'Owhyée, dont il est séparé par un plus grand espace. Que de bizarreries, que de contrastes dans le monde échappaut à la logique, donnant un démenti éclatant à toutes les probabilités! C'est qu'aussi dans un pays comme celui dont je vous parle, il suffit d’un honime pour changer tous les hommes, il suffit de la parole seule d'un chef pour faire mou-
- voir et agir les masses. Quand la volonté fait loi, où
est la règle? Quand le caprice, si inconstant dans toutes les âmes, force les évéuements, sur quelles bases asseoir une conjecture ? Tamahamah s'était reüré derrière un rempart d'hommes forts et de valeureux guerriers; Riouriou n’a pas même un ami sur lequel il puisse compter. Est-ce le elimat qui achangé? Sont-ce les courages qui se sont ramollis, les bras qui se sont énervés? Non, un chef a remplacé un autre chef ; un roi lâche succède à un roi belliqueux : voilà tout.
N'aurais-je pas résolu le problème que je cherche? Oh! si, tandis qu’on s'occupe en Europe de tant et de si graves futilités, une généreuse ambition prenait . au cœur nos lois, n0s empereurs, nos aulocrales, et qu'ils voulussent, daus un même besoin d'humanité, porter enfin un coup fatal, non aux paisibles babitants de quelques archipels où l'on impose sans trop de succès notre culle ou nos usages, mais aux farouches anthropophages de certaines contrées, et leur imposer le culle de l’ordre et de la paix; si, d'abord par la parole, plus lard par le fer et le bronze, on portait la mort et la dévastalion dans certains pays où toul étranger sans défense est massacrèé et dévoré, nous n'aurions plus à pleurer tant de destruction, nos navires toucheraient sans crainte aux îles Fitgi, à celles des Amis, au sol des Papous, à quelques ilots malais, à la Nouvelle-Zélande et à Ombay surtout, qui ne serait plus un lieu d'épouvante, une relàche funèbre, où la trahison et la mort sont le prix de la confiance et de la bonne foi.
Hélas! ma voix est si faible, nul ne s'approchera pour l'entendre, et les navires voyageurs se verront longtemps encore exposés aux horribles massacres de nos plus braves officiers et de nos plus intrépides matelots.
Et maintenant, c'estune lutte entre les Américains de Wahoo et les Anglais d'Atoiai et d'Owhyée; c'est un démélé particulier et mesquin, en attendant qu'il devienne une guerre sérieuse et générale. Ce qui arrivera, eh! bon Dieu! c’est facile à prévoir. Lorsqu'un établissement, formé à l'une des iles de eet archipel, offrira à l’avarice, à la cupidité ou à l'tndustrie une branche productive, ou une richesse nationale dans l'avenir, deux ou trois grands navires sortiront de Plymouth ou de la Tamise, franchiront bord à bord J’Atlautique, doubleront le cap Horn, comme pour une promenade amie; puis, remenfant vers le nord-ouest, ils viendront aux Sandwich, &ss-
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