APE
VOYAGE
seront tomber l'ancre, ouvriront leurs sabords, hisseront leurs pavillons ornés du léopard, et le commodore dira : Ceci est à moi, car je suis le plus fort.
Ainsi ont-ils déjà fait pour une grande partie des établissements des deux Indes; ainsi ont-ils fait pour notre belle et triste Île de France; ainsi feront-ils {ant que nous aurons la faiblesse de les laisser faire.
C’est qu’en vérité il est bien douloureux, pour tout homme qui porte dans son cœur l'amour deson pays, de passer chétif et presque inconnu devant les archipels océaniques, lorsqu’en Europe le premier rôle, le plus beau, le plus g glorieux, nous a si longtemps et si vainement été disputé. C'est qu'il y a là un deuil à briser l'âme, quand vous arrivez sur une terre à demi civilisée, dans une contrée presque sauvage, de prononcer à haute et intelligible voix le mot Français, et de le laisser retentir sans échos!
Ici les mots Anglais, Americain, Hollandais, Russe, sont connus; les deux nobles syllabes Français ne l’étaient pas.
Il n’y a de vrai soleil dans le monde que celui qui projette ses rayons sur toute la surface de la terre. Nul n'est grand et fort qui ne l'est que chez soi; la voix la plus éclatante est celle qui porte le plus loin, et l’on ne croit guère à la gloire qui meurt dans son berceau.
Je le répète donc, de peur qu'on n'ait pas bien saisi le sens de mes paroles, ce groupe d'iles si bien placées pour servir d'échelle aux navires venant du cap Horn ou de la côte ouest d'Amérique, pour aller en Chine ou dans les Indes orientales, n'est maintenant qu'une relâche utile à certains approvisionnements ; mais quand l’industrie aura parle, il deviendra peut- -être une des plus riches et des plus puissantes colonies du monde.
Nous nous sommes éloignés d'Owhyée comme d'un spectacle imposant, majestueux et te rrible à la fois, qu on serait au désespoir de n'avoir pas observé, alors qu'on en a mesuré toule la grandeur. Nous avons saluëé Mowhée comme on quitte un ami plein de bonheur, en adressant au ciel des vœux fervents pour que nulle colère des flots et des hommes ne vienne tuer tant d'ivresse et de calme; puis nous dimes adieu à Wahoo, le cœur serré, l'âme attristée et endolorie du tableau
de celte population qui comprend la vie de plaisir, mais au milieu de laquelle la spéculation américaine pour le présent,
est déjà venue jeter un voile sombre terrible peut-être dans l'avenir.
Live. 96
AUTOUR
Je partis le dernier; je quittai Anourourou, prodique envers les insulaires de la presque totalité de mes colifichets, et je versai bien de la reconnaissance dans les cœurs. Il n'y avait pas dans cette capitale vingt individus qui n'eussent appris à prononcer mon nom.
En n'embarquant dans la pirogue qui devait me porter à bord, une main vigoureuse pressa la mienne.
— Adios, señor Arago, adios !
— Adios, Marini; mais parlons français pour que vous ne Croyiez pas quitter en mème temps un ami et une patrie.
— Vous êtes donc véritablement mor ami?
— Ne vous l’ai-je pes dit?
— Je pensais que la pitié seule.
— Vous m'avez assuré que parfois vous vous étiez senti consolé dans vos confidences.
— C'est vrai
— La pitié blesse et ne console pas.
— Parlerez-vous de moi après votre départ ?
— Comptez y.
— Que direz-vous ?
— Je dirai que j'ai vu à Wahoo un Espagnol né à Mataro, officier de la bande enr de Pujol. un des hommes les plus braves, les plus sévères, les plus cruels de la Catalogne, qui a toujours nourri tant de courages. Je dirai que cet h:mme, poursuivi dès son enfance par la fatalité, s'est trouvé jeté, jeune encore, au milieu d’un essanm de bandits, dont le viol, le pillage et le meurtre étaient occupation de chaque jour. Mais j ajouterai que cet homme, ce Francisco Marini, établi à Wahoo, une des iles Sandwich, m'a juré un jour dans un lieu désert, en invoquant le ciel, notre seul témoin, que ses mains étaient toujours restées pures du sang innocent.
— Vous ajouterez cela, señor ?
— Je vous le promets.
—- Eh bien! vous direz la vérité. Adios, señor Arago; pensez à moi si jamais vous revoyez votre imposant Canigou.
— Adios, señor Marini. Je penserai souvent et longtemps à vous.
L'Espagnol s'assit sur le rivage, et ne quitta la place que lorsque la nuit nous eut séparés pour tou- Jours.
Pauvre exilé! quel moraï garde aujourd’hui tes restes ! quelle hideuse statue pèse sur tes cendres !
EN MER
Tristesse, — Ile Pilstard, — Ile Rose.
De tous les fléaux qui pèsent sur la pauvre humanité, le plus mortel, et le plus corrosil sans doute, c’est la tristesse, si horrible, si poignante à celui qui succombe.
Lorsque ce sentiment (car c'en est un) vous prend à l'âme, c’est le clou rougi qui pénètre et déchire les chairs, c’est l’ongle aigu qui creuse; et Si, pour essayer un remède, vous jetez une plainte au dehors, celle-ci meurt sans écho. Hélas! ce ne sont pas les gémissements qui vous rendront à la vie calme et paisible; au contraire, ils viendront en aide au mal, Ce qui tue dans les commotions, ce n'est ni le r'auquement du tigre, ni le roulement du tonnerre, ni le mugissement de la vague écumeuse, ni la voix terrible de la cataracte ; ce qui tue, c'est la griffe qui ouvre la plaie, c’est l'éclair qui se tait dans l’espace, c’est la gueule de la lame qui absorbe et engloutit, c'est le remou qui étouffe le dernier soupir; ce qui tue, c’est le silence, et la tristesse est toujours silencieuse. Hélas! ce mal est un mal d'autant plus formndable qu'il porte en lui un découragement qui épuise la vigueur sans la soumettre à l'épreuve, qui énerve et glace à la fois, et ne vous laisse de forces viriles que pour souffrir.
La colère peut être un plaisir, la vengeance une ivresse, toutes les passions des hommes une consolation, la tristesse est toujours une douleur ; elle vous abandonne à la mereï des tiraillements les plus horribles, et vous prive de toutes les plus douces consolations des nobles cœurs ; elle trouve l'enfance sans grâce, la beauté sans prestige, les eaux sans limpidité, les fleurs sans parfum, le ciel sans azur, la tendresse maternelle sans magie. La nature entière n'a qu'une teinte pour la tristesse; elle n’a qu'une seule et monotone musique en présence de laquelle vous vous trainez, faible, endolori, comme si vous échappiez aux étreintes d’un dévorant cauchemar. La tristesse est en soi, je le sais, et pourtant elle se fait jour à travers tous les pores, elle se répand sur tout ce qui vous entoure ; mais elle effleure les surfaces sans les pénétrer, et vous êtes d'autant plus malheureux que dans celte crise fatale nulle consolation ne vous est offerte, nulle pitié ne vous est acquise : « C’est un fou, c'est un maniaque, dit-on de toutes parts; la maladie s’en ira comme elle est venue. » La fièvre aussi passe, et en attendant elle vous brûle, elle vous torture. On plaint celui qu'elle maitrise, plaignez done aussi celui que la tristesse a saisi dans ses étaux dentelés.
J'écris ces lignes au moment où mon âme devrait, je le comprends, s'ouvrir à l'espérance, qui est une joie; le vent souffle régulier, la mer est belle, j'ai fait les trois quarts de ma longue course, j'ai échappé à mille dangers, tout semble me présager un retour prochain, Eh bien! ce qui pour les hommes dont je suis entouré est un espoir, presque une certitude, est pour moi seul un présage funeste, une catastrophe,
Hier, J'étais le plus joyeux de nous tous ; hier, je vivais autant dans l'avenir que dans le passé; hier, je Jetais mes folies au vent, et le matelot insouciant me portait envie; aujourd'hui, me voilà sombre, tacilurne, presque méchant, car la tristesse, qui est
venue à moi sans ma volonté, m'a violemment saisi à la gorge. La tristesse et la véritable bonté sont incompatibles; comme personne ne la plaint, elle ne plaint personne, et l'homme bon est l'homme charitable.
Je viens de quitter un pays où cette maladie de l'âme est inconnue. La joie est à Wahoo dans les jeux, dans les occupations les plus frivoles, dans les querelles, peut-être aussi dans le sommeil. Oh! je me sentis heureux, plein de force et de vie, au sein de cette population d'enfants comprenant que le plaisir est un bienfait qu'il ne faut jamais laisser échapper. Je me rappelle tous les incidents de mes promenades, de mes courses, de mes excursions; Anourourou, Lahéna, sont là comme deux sœurs aimées, là, sous mes yeux, comme deux souvenirs consolants, comme deux ports tranquilles après les tempêtes de l’âge et des passions... Et pourtant Lahëéna et Anourourou me fatiguent, m'importunent; je m'en veux de penser encore à leurs fraiches allées, à leurs cases si paisibles, à leurs habitants si hospitaliers. J'en suis à comprendre comment j'ai pu me plaire sur ces deux terres fécondes, riantes et fortunées, et je m'irrite contre mon bonheur passé, comme si j'avais perdu quelque chose à être heureux. Pourquoi suis-je devenu méchant? Mon âme s’est-elle flétrie sans cause? Non, je suis triste, voilà tout, et qui me sourit m'outrage. Oh! si vous étiez triste comme moi, je le serais bien moins, je vous jure. Oui, j'ai complété les trois quarts de mes pénibles courses à travers Loutes les régions ; je me suis promené sur des terrains arides, sur des gazons frais, sur des cônes brülants; j'ai étudié et décrit des mœurs sauvages et des natures bienfaisantes; j'ai lutté contre mille privations, contre mille périls se renouvelant sans cesse; j'ai vu disparaitre pour toujours dans les eaux quelques-uns de mes plus chauds compagnons de voyage, et un grand nombre de mes plus braves et de mes plus chers matelots; maintenant je touche presque du pied cette Europe à qui cependant j'avais cru adresser un adieu éternel; j'arrive, il ne ne reste plus que six à huit mille lieues à franchir, et la tristesse s’est glissée dans mes veines, et la tristesse, rongeuse comme une désaffection, vient de me saisir pour m'abandonner quand il plaira à Dieu, car Dieu seul est puissant pour combattre et vaincre cette puissance rivale, contre laquelle s’épuiseraient en vain les efforts les plus héroïques des hommes.
Ah ! c’est que plus on approche du but désiré, plus
on craint de ne pouvoir l’attemdre; c’est qu'on se:
retrempe aux obstacles, c'est que l'énergie naît des difficultés, et qu'alors qu'on a vaineu toute barrière difficile, on tremble de se voir arrêter dans sa course par le galet de la route ou le ruisseau qui la traverse. La tristesse ne nait guère dans le péril; elle ne vis te que l'homme assoupi où désœuvré.…
Et puis encore, vous avez laissé là-bas, au jour de votre départ, une patrie, des amis dévoués, des frères pleins de tendresse, une mère tout amour. Qui vous dit, hélas! que vous retrouverez au retour cette patrie, ces amis, ces frères, cette mère? Qui vous assure que leur affection ne s’est point affaiblie dans l'éloi-
gnement, que d’autres affections n'ont pas remplacé celles que vous gardez toujours dans votre sein ? Qui peut vous apprendre que l'infortune n'a pas frappé tout ce que vous avez aimé, tout ce que vous aimez encore ?
Et ces déchirements d’un pays que vous avez quitté fort et puissant, qui viendra vous dire qu'ils ont cessé leur marche, que les vieilles gloires ne sont pas flélies, que le trône les a protégées, que les haines ne les ont point souillées de leur souffle impur?
Mais une seule de ces pensées peut imprimer sur votre front la tristesse et le découragement; une seule de ces sombres pensées peut décolorer les riants tableaux au milieu desquels vous vous êtes si-souvent trouvé jeté; et quand toutes, comme des fantômes, viennent se ruer à la fois dans votre esprit terrifié, où saisir la force de les combattre et de les dompter?
Je vous l'ai dit, la tristesse est mortelle.
Et pourtant, on rit autour de moi; le navire sur les eaux unies glisse hardiment, poussé par une brise ronde et régulière; il n'y a plus de malades dans les batteries joyeuses, il y a des chants sur le pont, et de la mer à courir... Eh bien! encore, c'est tout cela réuni qui redouble cette tristesse à laquelle je succombe.
Si, là ou là, il y avait des ennemis à combattre, des roches aiguës à éviter, un peuple à étudier, des recherches à faire, oh! alors peut-être, contraint par le sentiment du devoir ou la violence des événements et des choses, je lulterais avec profit contre le mal intime qui me dévore. Mais rien, rien que la monotone d'une navigation sans colère, sans incidents, sans péripétie, sans dénoûment tragique. Dieu ! que le bonheur est lourd à porter! Silence! Terre! terre devant nous ! Tout le monde est là, accoudé sur le bastingage, les yeux à l'horizon, luttant d'ardeur à qui saluera le premier la roche, la plaine ou le mont dont l'Océan fatigue incessamment le pied isolé, Est-ce une île nouvelle que les feux sous-marins ontsoulevée? Est-ce une terre habitée par des peuvlades farouches , un sol généreux où les naturels exercent Les pieux devoirs de l'hospitalité? Eh! que m'importe ! la tristesse s'est plongée dans mon âme ; ce qui occupe, ce qui amuse, ce qui intéresse les autres me trouve sans émotion, et c'est à peine si j'interroge l'horizon qui se retrécit.… Ne vous ai-je pas appris déjà que Dieu seul était le dominateur de la tristesse !
Terre! crie le matelot en vigie; chacun se place à son poste; je me place au mien, car j'ai aussi un devoir à remplir; mais ce devoir, auquel je me livrais hier encore avec tant d’ardeur, il me pèse maintenant; ce n'est plus un délassement, un plaisir, c’est un fardeau sous lequel je succombe. J'aurais voulu qu'on nr'eût laissé dans mon état de torpeur, presque d'anéantissement.
Ce que l'on fait avec dégoût on le fait toujours mal. Atous les jeux, à tous les travaux, à toutes les fêtes, il faut que l'esprit et le cœur soient de la partie ; toute impulsion vient de là. Quand il s'échappe de la joie au dehors, c'est que l'âme est trop pleine pour la garder, el ce n’est, hélas! que pour la tristesse que nous trouvons en nous de l’espace. Elle se loge dans dans tous les recoins de nous-mêmes. Plus il y en a, moins elle s'échappe; c'est le corps du malheureux mis à la torture dans un cachot étroit, ses efforts secouent les murs de sa prison sans les élargir.
Cependant je dois me soumettre aussi à la règle qui m'est tracée, et, comme l'esclave à la tâche, je m'ineline sous le fouet et la verge de fer.
Un petit point d'abord imperceptible se dresse là-
bas sur les eaux, et monte verticalement ainsi que le ferait Le grand mât d’un navire; à ses côtés, une seconde pyramide apparait, puis une troisième à peu près de la mème hauteur... C'est peut-être une escadrequi croise au sein du vaste Océan. Non, c’est à coup sûr une flotte immense, car voilà de nouveaux mâts qui grimpent à la surfare, et se placent en cerele autour d'un masse imposante, comme le feraient vingt vaisseaux autour du vaisseau amiral dont ils attendraient les ordres.
La brise souffle fraiche; nous approchons de nos amis; nous saurons probablement des nouvelles de notre patrie absente depuis si longtemps, et voilà que chez moi le sentiment qui me brise les membres semble s'amoindriy. Mais l'illusion est de courte durée, la Joie est fugilive; le vautour ne quitte pas ainsi sa proie, et la tristesse reprend toute son énergique puissance.
Ce ne sont plus des navires à la mer, ce sont des roches aiguës jetées là par la main de Dieu dans un accès de poélique humeur. ligurez-vous uu gigantesque cirque formé d'aiguilles colossales, taillées comme le ferait un sculpteur qui dresserait un obélisque sur un monolithe, toutes debout, telles que des soldats à leur poste d'honneur, prêts à défendre leur drapeau. Au centre estunemasse compacte, pointe aiguë, cellelà, mais onduleuse, et formant l'exacte silhouette d'un berceau avec sa tête enlevée, son oreille arrondi, ses pieds qui descendent par une pente douce, et ses flancs bordés et inclinés à pic. On fait plus que de regarder, on admire. Nous approchons encore, et nous pouvons étudier tous les plus petits détails de cet admirable caprice de la nature.
L'ile, c'est Pilstard ; je vous l'ai dit, un grand berceau. Les clochers pointus sont des pyramides élancées de roches dont la base noirâtre est sans cesse battue des flots, et dont la cime, refuge éternel de myriades d'oiseaux voyageurs, garde une teinte blanche qui de loin complète l'illusion, figurant à merveille le jeu des hautes voiles d’un navire. Chacune de ces roches à plus de trois cents pieds d’élévation, plusieurs en ont le double, et l'ile entière est protégée par celte escadre granitique qui dit aux assaillants de se tenir au large, car un navire a toujours tort de venir se heurter contre leurs arêtes en forte saillie, dont le courroux des tempêtes n'a pu même user les aspérités.
Nous voici presque en travers. Maintenant c’est le berceau qui nous occupe. Tous les rares voyageurs qui ont vu Pilstard disent que l'ile est inhabitée, qu'elle est inhabitable, qu'il n’y a pas, qu'il ne peut y avoir de source d'eau douce. Voilà cependant, ce me semble, un rideau de cocotiers au pied de la monlagne ; Je vois encore une verdure assez fraîche, des touffes assez vigoureuses, pour que je ne donne pas à l'eau du ciel, fort rare dans ces régions intertropicales, la puissance de les alimenter. Là aussi, plus haut, sur les flancs, je crois distinguer des sillons, et ces sillons ont tant derégularité, qu'on les dirait tra. cès par la main des hommes. Qui sait? peut-être que les voyageurs ont menti. Qui sail? peut-être que plus tard des rivières et des sources Jjaillissantes, qu'il serait curieux d'étudier, ont percé la croûte du sol.
Mais le navire marche, et le soleil, qui descend à l'horizon, va bientôt effacer devant nous ce superbe panoraina, dont mes regards ne peuvent s'arracher... Silence! silence ! car, pour bien voir, il faut parfois bien écouter. Silence! voyez lä-bas, derrière un des clochers, un canot qui se meut, qui chemine... Non, c'est un rêve... oui, c’est une réalité... toutes les lon:
gues-vues l'ont saisi, toutes les bouches le proclament : il y a un canot; le doute est impossible; le voilà qui met le cap sur nous et fait force de rames ; ilest monté par trois hommes ; deux seulement nagent avec ardeur; le troisième, debout sur l'arrière, nous fait signe d'attendre; il agite en l'air un morceau d'étoife blanche... et la corvette suit sa route... 0 mon Dieu! si je pouvais descendre à terre! J'en demande la permission au commandant : elle m'est refusée ; il sait, lui, mieux que moi, s'il y a du danger à mettre en panne, et sa responsabilité est plus grande que la mienne. Eh! qu'importe le danger ! qu importe un péril plus menaçant encore! Il y a là une île qu’on dit inhabitable : un canot s’en détache; ce canot est monté par trois hommes qui viennent à nous, qui nous font peut-être des signaux de détresse, qui nous font à coup sûr des signaux d'amitié. Oh! mettez en panne, et tendez la main à des amis; portons secours à des malheureux. Qui sait si ce ne sont pas des naufragés qui attendaient un navire sauveur ? Qui sait depuis combien d'heures, depuis combien de jours, de mois, d'années, ils sont là, livrés peut-être aux angoisses de la faim et de la soif? Qui sait combien de temps encore ils attendront l’occasion si heureuse, si inespérée qu'ils tentent de saisir? Qui nous dit que ce ne sont pas les seuls débris échappés à une catastrophe horrible? Oh! que ne donnerais-je pas pour les voir de près, pour les entendre, pour leur serrer la main, et les arricher à ce coin de terre si éloigné de tout continent, si tristement abandonné loin de tout arempel !
Mais je vous le répète, je ne commande pas la corvetle, moi; notre capitaine sait son devoir, et le navire court toujours.
Enfin nous mettons en panne, loin, bien loin de Pilstard la poétique, la mystérieuse, la regrettée ; le soleil s’est caché, la nuit est venue; la pirogue ou le canot n a pas osé, dans les ténèbres, poursuivre sa roule aventureuse; il a cherché à regagner son ile, son refuge : nous le perdons de vue; les clochers aigus disparaissent pelit à petit sous le voile qui les couvre; tout s'eflace derrière nous; le chemin nous est Lracè et ouvert de l'avant ; nous orientons de nouveau, et nous saluons de nos regrets Pilstard l’inhabitable, d'où pourtant s'étaient détachés pour nous voir trois hommes, trois inlortunés sans doute, qui nous demandaient appui et protection. Que Dieu leur soit en aide |
Celle fièvre lente qui me consumait et tuait chez moi jusqu'à l'espérance, céda enfin à une volonté au-dessus des volontés humaines, et je pris ma gaieté habituelle. Selon moi, le seul remède véritablement eflicace à la tristesse intime et profonde de l'âme est la tristesse de tout ce qui nous entoure. Manger à côté d’un affamé, c'est redoubler sa faim : rire à côté de la douleur, c'est augmenter ses tiraillements, € est insulter à la torture, et toute torture outrage et brüle.
. Les travaux de chaque jour ne me trouvèrent plus
si indoleut, si rétil; tout mon avenir s'embellit de mes beaux jours passés; je tendais déjà la main à mes amis d'Europe, que je n'espérais plus revoir, et je révais de bonheur et de gloire.
J'en étais au premier pas de cette guérison miracuieuse, où la nostalgie jouait sans doute le rôle le plus corrosif, lorsque j'entendis frapper doucement contre les parois sonores de ma cabine.
— Est-ce vous, docteur ?
— Oui.
— Entrez, je ne dors pas.
— Tant mieux, me voici.
— Comment! c'est (oi, mon brave matelot!
— Oui, c'est moi, mille sabords! qui viens vous dire que Je vous méprise.
— Assieds-toi, mon brave garçon. ,
—= Non, je suis mieux debout, car je veux gesticuler à mon aise, et puis je pourrais défoncer ce coffre, oùsqu'il y a du vin, du rhum et de l'eau-de-vie…. N'est-ce pas qu'il y a encore de l'eau-de-vie?.… Si je le défonçais, ce serait un grand malheur dont je ne me consolerais jamais. |
— Eh bien! reste debout et dis-moi pourquoi tu me méprises. k
— Parce que vous êtes une poule mouillée, parce que vous avez manqué d'énergie : l'énergie, voyezvous, c'est un cabestan qui fait de la force par force, c'est une arme qu'il ne faut pas laisser tomber à terre; sans ça vous êtes f...lambé. |
— Tu t'es donc aperçu que le marasme m'avait saisi au cœur?
— Je ne sais pas si c'est ce gredin de M. Marasme ouun de ses cousins; mais pour ce qui est de la chose, c'est que vous étiez déjà maigre comme une demiration, jaune comme un sipajou de Chinois el triste comme une batterie où la dyssenterie vient s'asseoir. Ça nous faisait tellement bisquer, voyez-vous, que ce matin j'en ai f...iché une pile à Hugues, votre domestique, et que son frère, qui est venu à son secours, en a reçu les éclaboussures.
— Quel vaurien tu es!
— ÜUh! ça, je ne ds pas non; je vous aime trop pour disputer là dessus avec vous; mais pour ce qui regarde votre spline, comme ils disent, il ne faut pas que ça recommence, si vous ne voulez pas que nous vous f .….ichions à l’eau.
— Quelle amilié !
— C'est la vraie, c'est la solide! Remarquez, du reste, que je ne jure plus.
-— Tu frises le juron un peu encore.
— Ah! f. ichtre, on ne guérit pas tout d'un coup. LesiB.”°. ét les F..….. sont dans la langue française et surtout dans la langue du matelot.
— Aussi Je te remercie déjà de tes efforts.
— Bravo! mais il ne s’agit pas de Ça; je venais, au nom de mes camarades, vous ordonner de nous visiter quelquefois sur le gaillard d'avant, pour écouter nos gaudrioles, les aventures de Marchais, celles de Chaumont et puis aussi les miennes. Votre tristesse, monsieur Arago, nous en donnait un fanlinet à tous, et puisqu'il ne nous reste plus que quinze à dix-huit mille lieues à faire, il faut rire.
— Tu remercieras tes camarades.
— IIS étaient si chose de vous voir les joues creuses, les yeux morts et la parole fiévreuse, que moi-même Je n'ai pas osé, depuis plus de quinze jours, venir vous demander seulement une demi-bouteille de vin; et pourtant c’est bien peu de chose.
— Tu as fait ton devoir.
— J'y ai manqué, monsieur : mon devoir eût été de vous en demander une entière.
—— Mais, mon ami, ma cave se vide.
— Je ne le sais que de reste, f...ichtre! Plus on perd d’anns, plus on s'attache à ceux qui demeurent. Alors, monsieur Arago, je suis venu vous consoler et vous gronder à la fois; rendez-moi la pareille : appelez moi ivrogne, et versez.
— Tu sais comment on ouvre le coffre ; essaye cncore.
— Ce n'esk pas plus difficile que ça, voyez. Une seule, n'est-ce pas?
VOYAGE
— Oui.
— Deux? eh bien! soit.
— Je l'ai dit une seule.
— Oh! vous avez dit deux. Tenez, je vais le demander à Vial, qui est là-haut sur la grande hune; il doit avoir entendu. Merci. Cré coquin! quel bonheur de naviguer avec des marins de votre espèce !
— J'en ai pourtant assez de {a navigation.
— Laissez donc, vous dites ça à cause des jours de tristesse que vous venez de passer; mais je vous en préviens, si Ça vous arrive encore, si nous vous voyons, sur le pont ou sur la dunette, la tête baissée, le front pâle et les lèvres boudeuses, foi de gabier, foi de Petit, je ne viens plus vous demander une seule goutte de vin d'ici à la fin de la campagne... Vous verrez !
Quelques instants après, je remontai sur le pont et vis quatre des meilleurs lurons de l'équipage faisant la conversation avec mes deux flacons de vin, et je souris au tableau.
La bienfaisance ne serait-elle pas le plus puissant remède à opposer à la tristesse de l'âme?
Mais la corvette poursuivait sa route, et, selon toute probabilité, notre première relâche sera à Otahiti. Nous avions, en effet, le cap sur les îles de la Socièté, et nous saluions déjà de la main cette Pointe de Vénus
si Joyeusement visitée par Bougaïuville. — Allons-; douc! le but n'est pas là encore ; mais le chemin parcouru nous donne des forces pour l'avenir. — Terre
terre! crie la vigie.
Nous consultons la carte : la carte est muette, et il n'y a pas de terre devant nous. La voilà pourtant, elle monte, elle se dessine maintenant ; nous faisons uue découverte !. Oh ! si c'était une ile comme Bornéo, comme Sumatra, seulement comme Timor! si c'était uu archipel nouveau, une colonie comme on en rè vait une au quinzième siècle ! si c'était un continent échappé depuis peu du fond des abimes !
EN
UTOUR
La voilà! |
DU
La terre découverte se déploie dans toute sa majesté : elle a, ni plus ni moins, un quart de lieue de diamètre.
Et c’est pour cela que nous regardons notre découverte comme fort importante pour la marine, Un navire s'ouvre sur une terre vaste et féconde, mais les hommes y vivent; le vaisseau se perd sur un rocher isolé; la mort plane sur tout l'équipage, et le rocher devient une tombe. L’'ilot est entouré de récifs sur lesquels la vague se promène avec fracas; la cime est couronnée de quelques arbustes, et les flancs déchiquetés semblent vaincus par les ouragans océaniques. Un nombre considérable d'oiseaux pélagiens viennent chercher un refuge sur cette terre isolée, et les navires voyageurs veilleront bien à ne pas la heurter dans leur route.
Quel nom donnerons-nous à notre découverte? Le nom est trouvé. Rose est la patronne de la femme courageuse qui achève avec nous ce long pèlerinage, cette jeune et vertueuse épouse dont tant de larmes ont accompagné le départ, dont tant de joies ont salué l'arrivée. Pauvre voyageuse! qui a survécu si peu de temps à l'épreuve qu ’elle avait acceptée avec tant de dévouement!
L'ile s'appellera ile Rose, et c'est en effet le nom qu'elle porte dans les nouvelles cartes marines.
Elle vient de s’effacer dans les flots; elle est seule, basse, désolée, sommet presque invisible de quelque montagne sous-marine dont le pied repose dans le centre de la terre. Tout a disparu, ainsi que l'arc-enciel solaire qui semblait auréoler notre frèle découverte !. Nous avons à notre gauche les archipels des Anis et de la Société, les iles Fitgi, où vivent des peuplades farouches; nous cherchons un des nœuds du méridien magnétique ?, et nous cinglons vers cette Nouvelle-Galles du Sud, sur laquelle se pavane l’'Europe, mais dont l'intérieur sauvage est encore inconnu.
Quel puissant intérêt dans ces nouvelles études !