L VII
- EN MER
Quel est le plus beau pays du monde?
Un m a souvent posé plusieurs questions fort difficiles à résoudre, par cela surtout que chacun les résoudrait à sa manière, selon ses humeurs, ses caprices, ses passions. Il n'y a guére que les vérités mathématiques qui ne trouvent point de contradicteurs, et encore la logique lutte-t-elle parfois avec assez de bonheur pour ea rendre quelques-unes obscures ou douteuses.
Quel est. selon vous, m'a-t-on demandé, le plus beau pays du monde ?
Puis, par extension : Quel lieu de la terre préféreriez-vous habiter ?
— Oh! messieurs, vous n'avez pas réfléchi.
Allez inviter le e Lapon à venir à Paris, vantez-lui la beauté de nos édifices, le luxe, les plaisirs de cette capitale du monde, et vous verrez ce que vous répondra le chasseur de caslors.
Ne m'est:l pas arrivé de présenter un tableau délicieux de ma patrie à des hommes habitant un sol marâtre, et de voir sourire de pitié, à la proposition d'une émigration chez nous, des HÉOREREE poursuivis par toutes les privations el les misères ?
— Il y a des gens fort riches dans mon pays, disais-je un jour aux heureux habitants de Lahéna.
— Dinent:ils deux fois? me répondit-on.
— Non, mais ils dinent mieux.
— Cela n'est pas possible ; vous vous’ moquez de nous.
Pour des homines, en effet, qui n'ont que trèspeu de mets à opposer à leur appétit, et qui n'en connaissent pas d'autres, le luxe de la table doit être incompris.
— Venez chez nous, disais-je une autre fois à un de ces bons et généreux Carolins dont je vous ai tant parlé ; notre pays est si riche, que vous ne fatiguerez plus votre vie à la recherche d’une nourriture qui vous est si souvent disputée par le courroux de lOcéan.
— Avez-vous beaucoup de cocotiers ? me répondit celui à qui je m'adressais.
— Nous n’en avons pas un seul.
— Pauvres malheureux, que je vous plains!
Ainsi de chaque peuple, ainsi presque de chaque individu. La vie est sympathique au sol qui nous à vus naitre; la vie de l'homme mûr et de la vieillesse est faconnée d'après la vie de l'enfance, et il en est des goûts et des habitudes comme des affections, dont on craint tant de changer. J'ai entendu un jour un petit enfant à qui l’on offrait, pour le désennuyer, la lecture d'un livre qu'il ne connaissait pas :
— Non, non, j'aime mieux Telémaque, que je sais presque par cœur.
Il court çà et là use trivialité, une jocrisserie qui pourtant, à mon sens, ne manque pas de raison : Que Je suis heureux de ne pas aimer les épinards, car si je les aimais j'en mangerais, et je ne peux pas les souffrir. Je n'ose presque pas vous dire que cette stupidité me parait pleine de logique dans le sens exact et sévère du mot, et je n'oserais non plus vous traduire ma pensée, parce que je ne serais pas là pour l'appliquer à votre réponse.
Livr. 37
Eh, bon Dieu! Fontenelle n'a-t-il pas dit qu'il est des bêtises qu'un homme d'esprit achèterait fort cher ?
Je gage que si j'avais proposé à un Malais de Timor de venir en Europe, il se fût empressé de me demander si les eries se trempaient mieux chez nous que chez eux, et s'il y avait au moins, pour le déterminer ; beaucoup de crocodiles dans nos iners et dans nos rivières.
Quant au farouche Ombayen, il aurait voulu savoir, avant de me suivre, si le sang d’un Français avait plus de saveur que le sang d'un compatriote, el Si nos crânes étaient des coupes plus solides que ceux de leurs amis.
N'avons-nous pas vu les sauvages naturels de la presqu'ile Péron, épouvantés de notre arrivée, tremblants à notre approche, nous ordonner avec menaces de fuir, et craindre plus que la mort que nous ne vinssions les arracher à leur sol inhospitalier ?
Voltaire a dit :
Plus je vis l'étranger, plus j'aimai ma patrie.
Voltaire n'avait pas voyagé; mais il savait que toutes les affections se logent dans le cœur, et que les yeux ne sont que le miroir qui reflète ces affections ou ces sympathies,
Sans contredit, il y a sur notre planète des terres fortunées pour lesquelles la brise est parfumée et le ciel tout amour. Là, des ruisseaux petillants qui glissent frais et lipides ; ici, des prairies émaillées ? là, des fruits délicieux pesant sur des arbres au feuillage élégant, qui vous protégent de leurs mobiles toitures: à vos pieds, un sol que la colère des volcans n’ébr anie Jamais ; sur la tête, des myriades d'oiseaux aux plus riches couleurs vous berçant doucement dans un concert de cris gais ou plaintifs et toujours variés; autour de vous, des essaims nombreux d'insectes ailés, d'incoustants et joyeux papillons vous frôlant de leurs ailes diaphanes, comme pour saluer votre bienvenue; partout, en un mot, la variété de la terre, embellie encore par le murmure des eaux et les émanations balsamiques de Pair.
Oh! allons habiter ce ravissant et suave Eldorado, auquel nul autre séjour ne peut être comparé ; vite, vite, hälons-nous, voguons vers le Brésil, vers cette terre privilégiée dont “Alvarès Cabral a doté le monde ancien.
-— Mais vous ne m'aviez pas dit que là aussi vivait un peuple abätardi, sans cesse agité par des commotions politiques ; vous m’aviez caché que là aussi l’esclave abruti, courbé sous le fouet noueux, ne pouvait, sans péril pour ses jours, dire, même à demivoix, le nom de sa patrie absente; vous ne m'aviez pas appris que de hideux serpents, de monstrueux lézards, venaient, hôtes incommodes et dangereux, visiter souvent votre domicile, et vous épouvanter de leur cri funèbre et de leur dent envenimée. Il fallait me révéler tout cela au moment du départ, je me serais bien gardé de quitter ma ville natale et de sillonner l'Atlantique à travers tant de périls, et de m'en aHer à plus de deux mille lieues de mes amis et de ma famille. Vite, vite encore, rendons-nous sur
le port et partons avec une illusion détruite. Je vous réponds, moi, que si, sur celte terre d'épreuve et de latigue, vous voulez le bonheur des élus, vous mourrez avec le regret d’avoir cherché l'impossible. Mais si le calme et la richesse du sol brésilien, si la fraicheur de se$ nuits etla douce chaleur de ses soirées, n'ont pas assez de magie pour vous retenir, si vous demandez une vie moins monotone, plus turbulente, plus incidentée, quittez le Brésil, et suivez-moi au cap de Bonne-Espérance, à l'extrémité méridionale de l'Afrique toute sauvage.
Là encore, une ville délicieuse, des promenades charmantes, de superbes allées dans un jardin public, d'où vous pouvez entendre, sans en être épouvantés, le glapissement de l’hyène hypocrite et haletante, et le rauquement du tigre, mêlés aux ténébreux rugissements du lion, dont vous êtes séparés par de solides et épaisses murailles; là encore se presse, dans des foudres monstrueux, le délicieux vin de Constance, dont l'Europe est si avide; et tandis que, de votre riant balcon, vous suivez de l'œil les voiles éclatantes du navire voyageur qui vous cherchait aussi, lui, pour vous fuir plus tard, afin d'entrer dans un nouveau monde, vous entendez à vos pieds, dans la rue silencieuse, les claquements si curieux de la langue eafre qui chante le bonheur sous le sarrau de l'esclave; et votre oreille tinte bientôt aussi aux grognements sourds du hideux Hottentot, qui rit le prenier de son crélinisme et de son avilissement.
Savez-vous bien que tout ce que je vous dis là est lort curieux à voir et à observer, surtout lorsque, après l'étude, vous pouvez tout à votre aise, dans des appartements meublés à l'européenne, vous reposer doucement de vos légères fatigues, et vous croire encore au sein des peuples les plus civilisés du inonde ?
— Oui, vous avez raison maintenant; parlons pour Table-Bay : là est le bonheur, puisque là seulement sont le calme, le repos et la variété à la fois. Mais sare! gare ! à présent; le ciel se couvre, des flots d'une poussière tourmentée tourbillonnent dans tous les sens, le feuillage des arbres frémit, la Croupe-du- Lion s’est effacée sousun quadruple réseau de vapeurs brülantes, la Tète-du-Diable vomit des flocons fan- {astiquesqui seruent, comme des escadrons ailés, sur le sonnmet dela montagnedela Table; lanappe est mise, tout se voile, tout setait unmoment... et puis vient le chaos avec ses désordres, la tempête avec ses mugissements, l'ouragan avec ses écrasantes rafales, et les lrones noueux, arrachés du sol pour être vomis çà et là, et les toits enlevés, etles maisons saccagées, et les buffles écrasés sous des ruines, et des ravins combléf, et les mornes aplatis, et la mer refoulée, et les cadavres mutilès des navires étendus sur la plage crevassée.
Le météore a passé : le lion et le tigre ressaisissent leur fureur vaincue, l'hyène se lève péniblement de sa couche d'ossements rouges de sang, l'Océan rentre dans son lit, les habitants respirent à Paise, et la ville se repeuple en attendant une nouvelle secousse, une nouvelle catastrophe. Voulez-vous choisir le cap de Bonne-Espérance pour votre demeure habituelle? — Non, il y a trop de misère et de deuil à la fois : J'aime mieux une ville moins riante, une rade moins visitée, des esclaves moins soumis, des chants moins bizarres. L'ouragan est un port trop incommode; sa brutalité est trop vorace. Quand le sol tremble sous ses atteintes, Comment voulez-vous que les hommes se rassurent? Laissez-moi fuir la ville du Cap; ce n’est pas là mon pays de prédilection.
Je vous ai dit les riants paysages de l'Ile de France el les sauvages aspects de Bourbon; vous connaissez les mœurs douces et hospitalières de ces généreux créoles, pour qui la vie orientale serait encore un
fardeau ; je vous les ai montrés sous leurs varangues
à sveltes colonniles de bois peint en vert, ou sous leurs tendres allées de lataniers et de bananiers, pensifs, attristés, rêveurs, inaccessibles à tout bonheur trop violent, écrasés sous la peine la plus légère, se pla- Gant à demi assoupis au balancement régulier du palanquin, au chant de l’esclave en sueur. Voulez-vous de Bourbon et de l'Ile de France avec leurs productions équatoriales et leurs demeures européennes ? Il y a là celte variété que vous cherchez et qui vous plait tant.
Eh! ne vous ai-je pas dit aussi le terrible raz-demarée qui gronde, menace et tue? Ne vous ai-je pas fait entendre les roulements de la foudre, moins bruyants, moins désastreux que ceux de l'ouragan, qui s'empare de tout, brise et mutile tout, joue avec tout, et couvre tout d'un voile funèbre ?
Oh! je le vois, vous n'acceptez pas ces deux colonies, et vous désirez plutôt retourner à votre pays, moins calme et moins agité. Rétrogradons.
Peut-être eussiez-vous préféré vous arrêter à Gibraltar, avec ses bouches béantes de bronze, ses habitants si énervés, son mont si aride?
Est-ce que vous seriez tentés par les Baléares, jadis indomptées, aujourd'hui esclaves abruties, où, sous de belles allées d’orangers, la paresse respire et s’endort? ou par Ténériffe aux pavés de lave, aux murailles de lave, aux remparts de lave, à la population dévotement libertine, qui prie et se vend à la fois, et vit si tristement près de son pic neigeux et de son volcan éternel?
Non, sans doute; si vous avez des désirs de bonheur, vous ne les assouvirez pas au milieu de la mollesse et de la dépravation; vous ne les accomplirez pas loin de toute civilisation, sous le froc de moines et de religieux de tous ordres, chaussés ou déchaussés, la tête rasée ou les cheveux longs, crasseux et plats, qui absolvent volontiers le erime lorsqu'il se courbe, et lancent l’anathème contre la philosophie qui se redresse. Tout ce qui tient à l'Afrique est sauvage, ignorant ou corrompu, quoique les iles soumises à l'Espagne soient un archipel africain.
Je ne vous parle point de la Nouvelle-Galles du Sud, où une ville européenne s’est élevée sur le sol fertile occupé naguëre par des huttes sauvages, cité grande et belle où les vices et le crime se sont puriliés, où les arts ont un culte, et les sciences de fervents apôtres. C'est un ravissant spectacle, sans doute, que celui de ces palais, de ces riantes demeures, de ces vastes hôpitaux, de ces admirables jardins, qui sont venus à l’antipode de la mère patrie révéler les lumières fécondes de la civilisation à des peuplades farouches qui n’ont voulu ni la comprendre ni l'accepter. Je ne vous en parle pas encore, car là aussi, il y a des déserts, des pluies, des serpents noirs, les plus dangereux des reptiles, ceux-là seuls qui osent altaquer et poursuivre l'homme.
Est-ce que vous seriez tentés de vous arrêter à la Nouvelle-Zélande, pays indompté, où le massacre est un jeu et l’anthropophagie un délassement?
L'ile Campbell, terre la plus rapprochée de l’antipode de Paris, n'offre rien de curieux à voir et à étudier, si ce n’est les énormes montagnes de glaces que les ouragans polaires poussent jusque dans des zones moins tourmentées.
Le cap Horn aura-t-il vos préférences el votre
VOYAGE
amour, lui qui chasse au loin les navires explorateurs et qui ne reçoit la visite que des tourmentes australes? Ne luiriez-vous pas comme nous au plus vite les iles Malouines, dont le sol froid et tourbeux n'a pu nourrir aucun végétal et où peuvent vivre seuls les phoques et les pingouins, dont je vous dirai plus tard l'existence si curieuse ?
Est-ce le Paraguay qui sourira à vos désirs ; le Paraguay avec ses plaines immenses, ses myriades de chevaux sauvages domptés par les Gaouchos, qui, eux. n'ont été domptés par aucun peuple; le Paraguay, où le jaguar fait entendre ses rauquements funèbres, et où se promène, insatiable comme l'incendie, le bruyant et dévastateur pampero, qui a rasé {ant d’édifices et brisé tant de navires?
Encore une fois, non, ce ne sont pas là des pays pour lesquels on renonce à une patrie.
J'ai fait passer devant vos regards effrayés les mornes solitudes de la presqu'ile Péron, la triste et froide stérilité des iles d'frek-Hatigs. . et de Doore, et les dunes de sable et de grès desterres désolées d’Endracht et d'Edels; ce n'est pas là bien certainement que vous essayeriez d'établir votre domicile, à moins pourtant qu'une torture de tous les Jours où une lente agonie au milieu des déchirantes convulsions de la soif ne fût nécessaire à votre esprit malade.
Peut-être serez-vous tentés par l'aspect de Solor, de Kéra et de Simao, où les boas monstrueux se jouent à l'air, immenses balanciers suspendus aux hautes branches par quelques anneaux de leur queue vigoureuse, ou silflent et s’élancent à travers les bois et les bruyères, rapides comme les flèches des Malais, Qui sait ? les hommes sont si bizarres dans leurs caprices! N'a-t-on pas vu naguère deux Anglais, riches, heuveux, jeunes, pleins d'avenir, instruils et honorés, s’élancer dans un canot, et se livrer au courant du Niagara et tourbillonner avec l’effrayante cataracte, pour s’assurer si, en effet, le gouffre n'épargnait personne? Un sage géologue d'Edimbourg ne s'est-il pas fait descendre, il y a peu d'années, dans le cratère de l'Etna, d'où il n'a plus reparu à la surface ? Pourquoi le boa ne serait-il pas, pour quelques-uns, un visiteur bien recu, alors que les Malais bâtissent leurs cases à Solor, à Kéra ou à Simao, et que leur vie y coule heureuse jusqu'à une vieillesse avancée ? ï
Timor vous épouvante, et je me flatte que vous détournerez les yeux et votre pensée d'Ombay la sanglante, où l’anthropophagie est peut-être une religion. Diely avec ses bois infestés de reptiles, Koupang avec ses mœurs farouches, Batouguédé avec ses cônes noirätres, ereux et sonores, n'ont laissé dans volre âme aucune image assez riante pour que vous les regrettiez, et je ne pense pas qu'Amboine, où la dyssenterie a si cruellement établi sa puissance, ou Obie, que j'oubliais parce qu'elle est oubliée au milieu de FOcéan, ou Boulaboula, autour de laquelle le flot passe et repasse en fugitif, ou Pissang, que la végétation seule envahit, conviennent à vos goûts. Ce qu'il vous faut, ce que vous cherchez, ce que vous voulez, c'est une terre de repos €t d'amour. Oh! alors, fuyez vile tous ces pays que je vous signale : le deuil et la mort les environnent.
La rade de Rawack a beau refléter, paisible, un ciel d'azur, ce n’est pas là ce qui pourra combler vos vœux ; respirer n'est pas vivre, et le soleil qui brüle et torréfie n'est plus un astre bienfaisant.
Certes, les habitants si hospitaliers, si généreux des Carolnes, sont déjà vos amis; mais leurs iles sont tristes, unies, monotones; il n'y à là ni émotions fortes, ni péripéties qui ravivent, ni catastrophes qui
MONDE, 294 déchirent; le bonheur liède y est d'une uniformité à laquelle on doit être facouné dès l'enfance ; sans cela nul de vous ne pourrait le supporter et il deviendrait un véritable supplice.
Je craindrais pour vous les belles Mariannes, les mœurs bienveillantes de ces nobles et vigoureux Tchamorres que le sang espagnol n'a pu abätardir; je vous verrais, ainsi que Je l'élais moi-même à Guham, prêt à vous reposer pour toujours des fatigues et des vanités de la vieille Europe. Voilant le côté hideux du lableau, je ne vous ai pas fait traverser à mes côtés Assan, Toupoungan, Maria-del-Pilar, Hamata, lieux terribles, habités par la lèpre, qui prend toutes les formes pour vous saisir, vous briser, vous dissoudre. Oh !'sans la lèpre, Guham et ses rideaux de cocotiers, Guham et ses bois odoriférants vous retiendraient au milieu de vos courses, et, retirés sous la case paisible, vous vous ririez parfois de la colère des volcans, inhabiles à vous frapper au milieu de vos joies si pures el de vos naïves amours, EL pourtant, à Guham, la tète mollement appuyée sur les genoux d’une nouvelle Mariquitta, si la jeune fille a faconné des cœurs à l'image du sien, vous seriez encore poursuivis par les regrets, pour peu que vous vous fussiez reposés pendant quelques jours sous les riantes plantations de Lahéna la suave, où au sein de l’ardente population d'Anourourou la vive, la turbulente. Vous cherchez un coin de terre où vous puissiez vivre et mourir sans faligue, sans inquiétude, sans tempêtes politiques ou tempêtes de l'âme? Je vous l'ai signalé. Ne craignez aucun obstacle pour vos passions, on ne refuse rien à Lahéna, parce qu'on sait qu'un refus affligerail et que toute affliction est incomprise sur ce délicieux coin de terre, où toute volonté est exaucée par le ciel et par les hommes.
l'renez-y garde, pourtant, Wahoo a plus d'attraits encore ; et, dans tous les cas, si le calme de la première de ces iles engourdissait un peu vos sens, eh bien! vous pourriez en quelques heures leur rendre leur souplesse et leur énergie au milieu de cette population si active, si gaiement tracassière que je vous ai présentée. De ces deux séjours, prenez celui que vous voudrez, ou plutôt laissez faire au hasard, et si vous n'habitez pas le sol le plus riche du monde, du moins livrez-vous au sein du peuple le plus heureux de la terre.
Mais dire adieu à la civilisation, au pays où les arts et les sciences ont leurs autels ; mais ne plus revoir ces superbes monuments de nos années de triomphes et de gloire; mais ne plus entrer dans l’arène ouverte à toutes les ambitions, à toutes les intelligences ; ne plus couronner son front d'aucune palme, ne plus sentir battre son cœur aux mots si doux de patrie et de liberté, alors que jeune encore la vie cireule active dans les veines, alors que tout s’agite, se meut autour de vous pour de nouvelles conquêtes morales ou industrielles qui dotent u : siècle!
Oh! tout cela ne peut se perdre dans les délices des Capoues modernes; tout cela est trop magique et trop puissant pour qu'on ait jamais le lâche courage de n'y prendre aucune part, ou par ses efforts, ou par son enthousiasme, Il Y a de la gloire pour qui applaudit à la gloire.
Quel est le plus beau pays du monde? est donc encore une question mal posée, et par conséquent impossible à résoudre. Voici des plaines, des torrents, des cascades, des forêts, des montagnes. Qu’aimez-vous mieux? Choisissez. Voici un climat brülant, un sol tempéré, un ciel de glace, une mer sans cesse tourmentée; vovez, que préférez-vous? Etes-vous Lapon,
La
Espagnol, Papou, Mariannais, Zélandais? Apprenezle-moi, si vous voulez que je prévienne votre réponse. L'inconstance des hommes est sans puissance contre les exigences des climats en harmonie avec la nature du sang qui coule dans leurs veines, et il est des nécessités qu'il faut subir, quelque volonté qu'on témoigne d'abord de les secouer.
Crovez-moi, nous sommes encore moins esclaves |
de nos passions que de l'habitude ; l'habitude est notre plus inséparable amie et notre ennemie la plus constante ; l'habitude est une seconde existence que nous recevons comme la première sans que nous avons le pouvoir de nous y opposer.
* Pour bien saisir ces vérités, que je traduisici entre |
mille autres qui se croisent et se heurtent en ce moment dans ma tête, il faudrait que vous eussiez vovasé comme moi. Vous êtes resté stationnaire ? Oh ! alors prenez mes paroles comme un fait accompli, vous êtes inhabile à me combattre et à me vaincre. Qu'est-ce que je vous demande? Ce que votre esprit paresseux est dans l'usage d'accorder. Ne vous êtes-
vous pas interdit toute lutte avec la réflexion? Voya- |
ger c'est penser, et vous ne quittez pas votre fauteuil.
On ne voyage pas seulement pour courir le monde. En visitant chaque jour des pays nouveaux, le corps peut être immobile alors que la tèle embrasse tout l'univers; celui-ci interroge les ressorts de l'architec-
L\ EN Ponentais.
J'aurai des partisans et des contradicteurs; c’est le lot de quiconque émet hautement son opinion. Vais-
AVEUGLE
ture de l'homme, celui-là le siége de ses appétits, un troisième fouille dans l'histoire des âges et se bâtit un monde nouveau sur le monde englouti par les siècles. L'un étudie la philosophie des peuples pour se faire une loi selon la raison; l’autre, plus audacieux, va arracher les secrets de Dieu sur le trône même où il siége au milieu de ses globes de feu, dont la couleur, la marche el la grandeur ne sont plus pour lui un mystère. Ceux-là voyagent aussi, et leur course est longue et laborieuse, je vous jure.
Hélas ! l’aveugle seul devrait reposer sa vie sous les bananiers de Lahéna! car c’est un terrible tourment, voyez-vous, que celui de l’homme de progrès et d'ambition, qui sent que tout marche el grandit autour de lui quand lui seul est stationnaire, et qui
ne peut faire un pas sans tomber dans l'abime ou se broyer le front contre un obstacle.
L'aveugle est le valet de son valet, l’eselave de son chien, le jouet de tout le monde. A son aspect, l'amitié meurt, la tendresse s’en va, et le mot pitié se pose seul sur les lèvres et dans le cœur.
L’aveugle ne devrait avoir ni amis, ni frères, ni mère. alors peut-être aurait-il assez de raison et de logique pour sentir que l’inutile est partout un vice, el que tout vice est un mensonge dans l'harmonie du monde.
Quelle est la patrie de l'aveugle ?
La tombe.