MER
— Levantins.
je allumer des querelles? je ne le crois pas. Vais-je faire naitre des discussions ? cela est certain. Quand
Levantin.
l’amour-propre est en jeu, il devient fort difficile que lirritation ne fermente pas dans une forte poitrine, et l'on sait si le matelot est de nature inflam-
mable, quoique vivant au milieu des eaux. Il y à vingt questions à résoudre à côté de celle que je vais poser. Que vaut-il mieux : entreprendre un long
VOYAGE AUTOUR
voyage avec un équipage homogène, ou avec des matelots de caractères opposés? Vous qui ê‘es plus habiles et plus expérimentés que moi, prononcez, faites un livre là-dessus; ce sera, je vous le jure, un livre fort utile à consulter, un livre qui aura cours dans toutes les parties du monde; car le matclot n'est, à proprement parler, d'aucun pays, ou plu- Lôt il est de tous.
Eh bien ! je me trompe dès mon début. Le matelot, le vrai matelot n'est pas seulement d'un royaume, d'une province, d’une ville, il est d’un bourg, il appartient à telle famille, il est fils de tel père. La généalogie du matelot comme je le comprends est pour son bien-être présent un brevet honorable ou un titre -de réprobation; son parchemin à lui, e’est le nom de son village, c’est le nom de son frère ou de son père; et cela est si vrai, qu'en parlant de sa maison (car c'est une noble maison que celle d'un excellent matelot), il ne manque jamais dans ses narrations de
DU MONDE. 293 se dire, à l'exemple des héros d'Homère, fils de Surcouff, ou frère de Bavastro, ou cousin et neveu de Paul et de Thomas.
Le matelot se pare de toutes les gloires de son père, et il s'écrie en parlant de lui: « En v'là un qui en a filé des rubans de queue! En v'là un qui a mordu dans du euir salé! » Et le bonnet du conteur ne couvre plus sa tête, et dans ses yeux ardents roulent de chaudes larmes. Ainsi le vrai, le plus beau patrimoine du matelot, ce sont les services de son père.
Quels sont les meilleurs matelots? quelle est la navigation qui convient le mieux aux uns et aux autres? En général, un matelot de dix-neuf à trente ans vantil plus ou moins qu'un matelot de trente à quarante-cinq?
Je vous assure que ces simples questions ont une haute portée, et que celui qui les résoudrait logiquement aurait rendu un grand service à la marine.
J'entends à ma droite un vieux capitaine me dire
que nulle de ces questions ne fait plus doute, et que tout vieux marin sait à quoi s'en tenir. J'ai à ma gauche un jeune officier qui se rit de mon ignorance et me prouve par À + B que j'enfonceune porte ouverte.
Le premier s’est prononcé en faveur des Ponentais, le second a donné la victoire aux Levantins.
Vous voyez done bien que, puisque vous n'êtes pas d'accord vous-mêmes, un grand nombre d'autres peuvent ne pas l'être aussi et que le problème reste encore à résoudre. Et d'abord doit-on choisir un marin pour juger un marin? Au premier coup d'œil cela seinble tout naturel : c'est un peintre qui juge un tableau, c'est un architecte qui juge un monument, c’est un bottier qui apprécie une chaussure. Et pourtant, en y réfléchissant un peu, on serait tenté de croire que ce qui vous avait paru au premier coup d'œil tout clairement résolu, est réellement illogique. Vous allez vous prononcer entre un matelot de Brest et un matelot de Toulon.
— D'où êtes-vous?
— De Brest.
Ponentai,
— Taisez-vous, je vous défie d'être pur de toute prévention, J'en dis autant à vous, capitaine des ports de la Méditerranée. Nul ne doit être juge dans sa propre cause. Mais alors que faire? Prendrez-vous pour arbitre un citoyen de Paris ou d'Orléans? Pourquoi pas, si ce citoyen échappé aux travaux du cabinet, aux boues des rues, aux querelles des cochers, aux bateaux qui remontent la Seine ou à ceux qui la descendent jusqu'à Rouen, a parcouru les mers, étudié les climats et les hommes; ses habitudes d’observation le rendent sans qu'il s’en doute observateur; lui aussi est peintre, et il court d'autant moins de danger de se tromper qu'il n'a nul penchant à flatter, nulle passion à satisfaire. Ce n'est pas ma cause que Je plaide ici, c'est celle des matelots en général; je consens à la perdre pourvu que vous vous donniez la peine de la gagner. Il est souvent ridicule d’avoir raison pour soi seul. Jetez vos rayons au large et faites que chacun s'en éclaire.
Je suis incapable de manœuvrer une vole, et cependant j'ai fait le tour du monde. À vingt ans à peine j'avais sillonné la Méditerranée dans tous les
sens sur le brick l’Adonis, commandé par le brave capitaine Lebas, et c’est à grand’ peine si j'ose monter sur une barre de perroquet, ce que j'ai néanmoins tenté une fois, etil m'en souvient. Les opérations les plus simples à l'effet d'orienter un navire, c'est tout au juste si je les comprends; jamais je n'ai essayé de prendre un ris ou de carguer une brigantine. Je défie un seul de mes compagnons de voyage d'assurer et de soutenir devant moi qu'il m'ait aperçu à cheval sur le beaupré. Nul ne vous soutiendrait que je sache amarrer fortement une drisse, ni que Je sois capable de faire le plus simple des quinze ou vingt nœuds que tout matelot sait par cœur et les veux fermés, C’est tout au plus si, au moment d'une bourrasque, on aurait daigné me meltre une corde à la main pour la larguer au coup de sifflet convenu, ou
, Sur la dunette, j'ai su tenir adroitement le loch, fncertaih mème, en l'écrivant, de l'orthographe du mot: eh bien! en dépit de ces concessions, que je vous fais aussi larges que possible et auxquelles Je vous permets de donner plus de latitude encore, en dépit de cette ignorance de la marine que je puis avouer sans honte, je maintiens que l'homme qui passe quelques années sur un navire bariolé de marins de tous pays, est plus capable de les juger, alors qu'il s'est donné la peine d'observer, que l'officier mème, en présence duquel ils se travestissent assez souvent.
Telle mer convient à tel équipage, telle navigation convient à tel autre, c'es! là un point qu'on n'a nul besoin de débattre. Tout capitaine qui fera un long voyage dans la Méditerranée, au milieu des Archipels, dans le Bosphore, sur les côtes d'Afrique, prélérera, soyez-en sûr, le matelot levant au matelot du nord ou de l’ouest. Cette turbulence rétrécie des lames, cette diversité de position si fréquente qui a fait dire aux vieux loups de mer que la Méditerranée était un plat à barbe dans lequel on ne pouvait virer de bord sans avoir le beaupré à terre, celte nature végétale qui s'élève des côtes et lui rappelle sans cesse son pays, cette température à peu près égale à laquelle il est habitué, son costume chéri, qu'il retrouve si fréquemment, son idiome même, dont un grand nombre de mots ont tant d'analogie avec ce parler bref, rapide, énergique, dont il fait son idole, tout cela lui laisse croire qu'il n'est qu'à deux pas de sa famille, qu'il peut la revoir du bord, qu'il n'a qu'à élever la voix pour s'en faire entendre, et que s'il à quelques sous dans sa poche, il peut entrer Joyeux dans le cabaret qu'il a quitté la veille.
L'inconstance du Levantin est d'ailleurs devenue proverbiale; et s'il se plait tant dans la navigation méditerranéenne, c'est, je vous le répète, que du haut du mât il est rare qu'il n'apercoive pas à l’horizon une terre à peu de chose près semblable à celle où se rattachent tous ses souvenirs d'enfance. Le matelot levantin depuis Nice jusqu'en deçà de Marseille crie et jure dès qu'il se réveille jusqu'au moment où il s'assoupit. Dans ses rèves il jure encore, car les rèves ne sont guère que le reflet de la vie réelle. I jure dans la colère et dans le calme, il jure en vous remerciant du service que vous venez de lui rendre, et il jure sur le refus dont vous venez de l'affliger. L'amitié que vous promettra un matelot de Toulon se formulera par un serrement de main où un grand coup de poing sur lépaule escorté d'un terrible juron. Il jure et fait rage quand sa pitance est grèle et qu'il se voit condamné à la demi- ration, il jure et fait rage si les vivres sont abondants et le vin d'excellente qualité ; On dirait que son existence est une colère
permanente. Eh! bon Dieu, il est gai, il est heureux, et il jure plus vigoureusement que jamais en apercevant sur le rivage qu'il va atteindre sa mère ou sa zentille dulcinee, qu'il aborde avec un gros et sonore juron. Le Levantin né sourd-muet devine ce langage, et il jure lui aussi entre ses lèvres et dans sa poitrine.
A vingl pas de distance, vous pouvez aisément et fidèlement traduire le langage animé du Levantin. Il a deux parlers, lui : la parole et le geste; il craint de ne pas vivre assez, il double ses “heures, il a hâte de finir ce qu'il commence parce qu'il a autre chose à faire. S'il parle d'un homme à cheval, d'un escadron au galop, vous entendez le bruit des coursiers ; s’il est question d’une bourrasque, vous voyez les flots écumeux se ruer sur la plage ; vous ne perdrez pas une seule qualité, une seule protubérance de la belle qu'il courtise; s’il a fait une excellente ribote, vous êtes aviné avec lui; s’il rame, vous entendez le bruissement des avirons absents, et quand il dit que dans un pugilat il a eu l'œil poché ou le nez écrasé, soyez sûr qu'il va devenir viclime involontaire de sa narration.
Le matelot levantin est sobre par excellence : de l'ail, du biscuit, une tranche de bœuf, voilà ce qu'il aime, et vous lui rendez le plus signalé des services en lui permettant de temps à autre de se préparer une matelote ou une bouillabeysse nationale.
Le Levantin est bavard, vaniteux, raneunier; si pour une manœuvre difficile vous donnez la prélérence à un Ponentais, soyez convaincu qu'il ÿ aura, tôt ou tard, pour ce fait seul, pugilat entre les deux champions. Ce qu il vante surtout en lui, c'est la qualité qu'il ne possède pas, persuadé qu'on a déjà distüingué celles par où il brille.
— Tu ne sauras done jamais serrer une voile ?
— C'est moi que ze la serre le mieux du bord.
— Tu ne vaux pas un sou à la barre.
— Z'y vaux un million de milliards.
Le Ponentais vous dit tout simplement, quand vous lui demandez son pays : Je suis de Brest, de Rochefort ou de la Rochelle, tandis que le Levantin tire vanité de sa patrie.
— (ju’es-tu?
— Matelot.
— De quel pays?
— De la Seyne ou de Toulon.
— En France”?
— Non, en Provence.
La Provence est en effet un sol à part, elle a des mœurs à part, des habitudes qui lui sont propres, et s'il importe peu à un marin de Brest qu'on le croie méridional, le méridional de Toulon ou de Marseille se trouvera presque offensé qu'on puisse se méprendre sur le lieu de sa naissance,
Est-ce là une noble vanité ou un orgueil ridicule? Ce n'est pas à moi de résoudre la question.
Un jour que, dans un gros temps, un Ponentais tenait le gouvernail d'une main assurée, et que l'officier de quart le complimentait, un de nos matelots levantins haussait les épaules en pitié et lançait des regards de fureur contre celui qu'on avait l'air de lui préférer.
— Pourquoi cette colère et ces gestes ? lui dit l'officier.
— Parce que.
— Tu n'as pas une meilleure raison à me donner?
— C'est la bonne. C'est la plus bonne, la plus meilleure.
— J'en demande pourtant une autre,
us
VOYAGE
— C'est vrai, vous faites là des mamours à ce gabier, et il vous fait des embardées qu'on ne sait seulement pas où est la route.
— C’est que la lame est haute.
— Et quand elle le serait comme dix montagnes, on ouvre l'œil et on pique droit. Sisetais à la barre, se me sargerais de mettre le beaupré dans le trou d'une aiguille.
— Place-toi à la barre, je veux connaitre ton savoirfaire.
— À la bonne heure, je vous estnne.
Le Toulonnais prit le gouvernail d’une main robuste; mais, l'expérience lui manquant, les embardées étaient immenses.
— Eh bien! lui dit son rival, ce trou d’aiguille, tu ne le trouves guère.
— Ze le serche, lui répondit le Levantin sans se déconcerter.
Le mot est devenu traditionnel.
Le matelot ponentais se distingue du levantin par son flegme et son mutisme, Je ne vous dirai pas qu'il est plus brave que l’autre, mais je crois qu'il l'est plus longtemps. Le premier, c’est le salpêtre qui petille, éclate et tombe; l'autre, le flot de lave qui envahit et brûle: le Toulonnais se lasse vite ; le Breton, moins bouillant, a une colère de plus longue durée. Ceci n'est, quant aux travaux du bord, que pour les cas exceptionnels. Dans les jours paisibles comme dans ceux où les menaces de la mer sont vives, quoique sans tourmente, le matelot des côtes ouest de la France fait son devoir en homme qui sait que c'est là son métier, que la tâche ne lui est pas laut imposée par ses chefs que par sa propre conscience, et, s’il pense au salaire, il est capable de redoubler d’ardeur afin de prouver que ce salaire même est bien gagné, bien conquis.
Lui, par exemple, quand il jure, c’est qu'on a blessé son orgueil de marin; quand il Jette à l'air ses énergiques paroles, qui ne disent quelque chose que par la violence avec laquelle elles bondissent, c’est qu’une manœuvre à été gauchement exécutée et qu'il a honte d'avoir si mal compris, si mal secondé les ordres donnés. Le juron du Ponentais est comme une sorte de réprobation de sa conduite, c'est un reproche brutal qu'il s'adresse, et pour «peu qu, vous feigniez d'être de son avis, il va appliquer sur sa propre joue un vigoureux soufflet. Ne craignez pas que le Levantin en agisse de même : si la sose va mal, c’est le voisin qui recevra l'atout, et son poing fera l'office du marleau.
Les amateurs des bouchons des ports de Brest, de Rochefort ou de la Rochelle ne se grisent ni plus ni moins que ceux de Toulon, de Marseille ou de laSeyne; seulement, comme ils portent mieux la voile, car leurs vins ne sont pas aussi capiteux que ceux du Midi, on les croirait plus disposés à hanter des cabarets, cause première et fatale de la décrépitude précoce des marins de tous les pays.
Au surplus, l’économie n'est la vertu dominante d'aucune des deux espèces dont J'esquisse le caractère, et J'ai entendu Lévèque, un des plus habiles contre-maitres de notre bord, répondre à un homme qui lui demandait si sa bourse était bien garnie : « J'ai vingt-quatre bouteilles, » voulant dire qu'il avait douze francs et que la bouteille de vin se vendait cinquante centimes. Ces hommes-là comptent par bouteilles, litres, chopines, comme on compte chez nous par francs, sous et deniers. Ce Lévèque était un type aussi curieux peut-être que Petit et Marchais,
AUTOUR
DU MONDE. 295 mais àpre comme une étrille el taciturne comme un chartreux. Je vous le ferai connaitre un Jour.
Quand une querelle s'engage entre Bretons et Normands, ilest possible qu'il n'y ait point rixe ; j'en dis autant des luttes entre nos matelots méditerranéens; mais si de gros mots sont échangés entre Toulonnais et Bretons, oh! soyez sûr alors que le combat sera long et rude; placez-vous à l'écart des deux champions, car les éclaboussures vont au large etelles font plus que taches simples sur les habits. Pour des gens taillés de la sorte, pour des charpentes soudées de bitumes, pour de semblables natures toutes cimentées de goudron, un œil poché est une caresse, un nez aplati est une croquignole, une mächoire ébranlée est un léger coup de veut qui ne chavirerait pas la plus petite vole. Mais quand ils y vont tout de bon; quand il ya injure grave à laver et qu'ilsse mesurent’en présence de témoins qui font cercle en se croisant les bras, quand ils ont déposé leur veste sur un buisson, de peur que l'humidité ou la poussière ne la deteriore; quand ils ont retroussé leurs manches, craché deux fois dans leurs battoirs de fer et rejeté leur chique, oh! c'est un roulement de coups de poings à démâter une frégate, c’est une cascade qui s’engoulfre dans de profonds souterrains, c'est une nuée de blanchisseuses aclives à leur besogne, c'est le retentissement de deux chevaux au galop; onne sait pas au juste qui reçoit et qui donne; le sang jaillit, les vêtements volent en lambeaux, les cheveux flotient en l'air, la sueur et l’écume se font jour à travers les nores, et, au milieu de tout cela, pas un cri, pas un juron, pas une plainte, pas un soupir qui accuse la douleur. Enfin un homme tombe... tout est fini... Est-ce lui qu'on entoure ? Non. D'abord le vainqueur pour les félicitations, plus tard le vaincu pour les doléances.
Je vous ai dit la petite lutte; mais il n'est pas rare qu'après ce combat particulier, une bataille générale n'ait lieu; bataille rangée, mêlée terrible, sanglante, acharnement infernal contre lequel une population entière s’arme vainement, et presque toujours terminé par des jugements et des condamnations capitales. Que d'autres vous lesracontent; moi, je reviens à ma théorie pour l'appuyer, en dépit des tristes exemples que j'ai cités.
Les discussions de bord entre Ponentais et Levanüns roulent presque toujours sur les fatigues et les dangers des diverses navigations auquelles chacun d'eux estle plus souvent exposé. D'après le premier, les Ucéans offrent des périls infiniment plus grands que la Méditerranée, et il raconte à ce sujet, dans le seul but d'humilier son rival, des choses à peu près vraisemblables. S'il parle de la hauteur des lames, il ne manque Jamais de faire le raisonnement suivant, qui semblerait tout d’abord fort logique :
— Qu'est-ce que la Méditerranée? Vous le savez, un plat à barbe, un simple plat à barbe; or done, ce susdit plat à barbe étant trois mille fois plus petit que le bassin où nous naviguons, il s'ensuit tout naturelment que cette mer où vous barbotez, c’est absolument un coup de poing donné par un criquet de mousse qui joue, à côté d’une giffle administrée par Marchais en colère; ça ne se compare pas, ça n’est pas de la même fanulle; un petit verre d’eau douce ne peut se mesurer avec un baril d'eau-de-vie, une vole se brise en miette contre un trois-ponts, et votre Méditerranée est un crachat de notre Océan.
À ces belles phrases jetées sur le gaillard d'avant, où la logique des mots est si précise, le Levantin commence par se mordre les lèvres, puisil mâche son tabac avec plus de vivacité que de coutume; il roule ses
deux ardentes prunelles, se gratte le front, salive cinq ou six fois, et, posé sur-ses hanches et se croisant les bras comme Spartacus, ilrépond (je vous fais grâce des jurons d'usage) :
__ Sais-tu bien, mon petit ami, que tu blagues à merveille, et que, si on t’écoutait, la Méditerranée ne serait bonne qu'à porter des puces dans des coquilles de noix? Eh bien, te te dis, moi, matelot de Toulon, que ton Oc-céan est un hipproprotrame qui n’est bon qu'à remplir de la place. Il fait du bruit, c'est vrai, mais voilà tout. Il crie, il se gonfle comme un ballon, il se fuit des bosses comme un sameau, il s’agite comme un phoque, comme un éléphant de mer; mais il y a toujours de l’eau devant soi et on peut filer ses nœuds pendant trois mois sans rien craindre. Tout colosse n’écrase pas, et il y a des petits animaux plus danzereux que les plus grands. La Méditerranée, vois-{u, c'est un chacal, c'est un petit ligre quimord et qui déchire; ses lames sont courtes, mais raxeuses en diable; c'est une poêle, Fer cenviens, auprès de votre immense marmite d’Oc-céan ; mais l’eau qui bout dans une poële ne tarde pas à s'échapper et le poisson s’y roussit tout demème. Nous n'avons pas comme vous de longs rubans de queue à suivre, et quand le vent souffle à décorner des bœufs, à faire plier le pouce en dehors, nous sommes touzours en alerte et l'œil au bossoir, car la terre est là, devant, derrière, à côté, partout, et... enfoncé! voilà.
Z'ai connu un brick qui, par un mistral carabiné sur les côtes d'Exypte, a fait une nuit, sans s'en apercevoir, trois lieues dans le sable. Que penses-tu de ça ?
— Tu dis que tu as vu un brick faire trois lieues dans le sable sans seulement s’en douter ?
— LeVai dit et ze le répète.
— Je te crois, parce que tu le répètes. Où ça?
— Sur les côtes d'Exypte; c'était en 1809 ou 1814.
— L'année n'y fait rien.
— Si fait, si fait! C'est le 4 mars ou le 14 octobre.
— Le jour n’y fait rien.
— Si fait ! si fait. Que réponds-tu à cela, toi?
— Je réponds que j'ai vu dans une des iles du grand Océan Pacifique une chose mille fois plus curieuse et plus extraordinaire.
— Une blague.
— Une vérité.
— Dis.
— Tu ne me croirais pas.
— (Cest égal, dis fouzours.
— Eh bien! j'ai vu près de Wahoo un insulaire qui mangeail du lard et autres légumes avec l'oreille.
— Avec la bouche, qui allait sans doute jusqu à l'oreille.
Non, sans la bouche et avec l'oreille seule.
— Ah ça! fu veux nous en conter ?
— Comment, gredin, je te fais gräce de trois lieues et {tu ne veux pas me faire grâce dedeux pouces ?
Et l'auditoire de rire, etmoi de transerire ces querelles sans cesse renouvelées, car chaque matelot veut absolument avoir cu affaire à un ennemi plus redoutable ou avoir vu des choses plusétonnantes, de peur que sa propre gloire n’en soit amoindrie,
Revenons à la question première. Je pense donc que ce qu'il faut choisir de préférence pour leslongs voyages, c'est un équipage hétérogène. Les sévères lois du bord suffisent pour arrêter toute colère qui s'échappe el punir tout quinteux agresseur. Mais parfois aussi il ya des révoltes complètes dans les navires, et le moyen le plus sûr de les prévenir et de les rendre impossi-
bles, c'est de diversifier un équipage. Comment être d'accord alors que tout le monde a une manière de voir et de penser à soi? Or, dèsqu'il n'ya plus d'harmonie, il y a dénonciation, et l'autorité reprend ses droits.
Le code maritime est terrible, et je conviens qu'il doit l'être; tant de responsabilité pèse sur le capitame ! Le mauvais vouloir d'un seul homme peut causer la perte de tous, et la mer, qui se referme sur vous, garde religieusement ce dont elle s'empare. Aussi, n'est-ce pas à ce code redoutable que je veux toucher, mais les punilions pour des fautes légères sont-elles toujours logiquement ordonnées? Non, sans doute. Qu'est-ce qu'un matelot? Un être jeté dans ce monde pour travailler et souffrir. Pour lui, jamais de repos cerlain, jamais de course tranquille. Le matelot a un langage à lui, des manières à lui, une démarche qui lui est propre; s’il chemine debout et verticalement au sol, il tombe; il faut qu'il apprenne à boiter, à rouler comme un tonneau ou plutôt comnre son navire; il est contraint d'aller au pas avec son brick ou sa corvelle, sije puis m'exprimer ainsi, sous peine de se briser une épaule ou de s'ouvrir le crâne contre un bordage; le matelot couche suspendu dans un norceau de toile heurtant sans cesse contre un autre qu'un troisième pousse, ballotté par un quatrième; le repos du matelot est un choc perpétuel. Dès que le voilà dans son lit balancé, le retentissement sonore du porte-voix, pareille à la trompette du jugement dernier, l'appelle sur le pont : car ce peut être aussi son heure derniére, celle qui vient de commencer. Il n’est pas encore see de la bourrasque dont il n'a reçu qu'une partie, mais celle-ci charriait aveg elle des vents impétueux, etil faut que le malheureux remonte pour grimper sur une vergue qui le promène en l'air entre deux eaux, celle de l'Océan et celle qui tombe du ciel; et lorsque, épuisé, moulu, brisé, il retourne à sa couche déserte, le tintement d’une cloche le ressaisit de nouveau pour lui dire que l'heure du repos est passée et que son poste est là-haut, sous la brise froide et mugissante. Merci d’un pareil métier! Laissez-moi cocher de fiacre, postillon, mineur ou geôlier; la profession de matelot (car il est dit que c'en est une) m'épouvante et me glace; qu'on me ramène aux carrières ! ce
Eh bien! si un homme a ébmmis la moindre faute, s'il a gauchement amarré une manœuvre, si le pied lui glisse et qu'il n'arrive pas assez vite à un bout de vergue, on le punit en le privant de sa faible ration de vin, de son chétif verre d'eau-de-vie, qu'il a coutume d'avaler, linfortuné, en une demi-aspiration.
Des privations de vivres et de boissons aux matelots, cela est horrible, cruel; cela est injuste, cela est inhumain. Des coups de garcette à un matelot! Non, mille fois non ! Déchirez ces deux feuilles du code; le matelot est un soldat; il est plus qu'un soldat, car il souffre davantage; utilement et autant que lui il sert sa patrie. Ne frappez donc pas plus le matelot que le soldat. Mettez le matelot indiscipliné aux fers, vous n'en manquez pas à bord; placez-le en faction sur les barres de perroquet ou de cacalois; mais je vous le répète, laissez-lui sa ration entière, car il a besoin de toutes ses forces pour faire mouvoir et pour faire manœuvrer cette lourde et immense machine qui vous porte en si peu de ter:ps d'un bout du monde à l'autre.
N'est-ce pas, capitaines, que je parle comme un pékin? (Je me sers de votre langage.) N'est-ce pas que cela est bien ridicule à moi, citadin effréné, de défendre un pareil système? N'élevez pas tant la voix, mes-
VOYAGE
seisneurs les loups de mer, comme on vous appelle, et comme vous aimez à vous faire appeler; une législation nouvelle surgira peut-être bientôt pour donner plus d'autorité à mes paroles; vous serez bien forcés alors de laisser au matelot le lard salé, le biscuit et l'eau-de-vie qui peuvent à peine soulenir sa misère.
A l'exemple du marin inhabile qui tient la barre d’une main mal assurée, je viens de faire une trop large embardée, par une digression qu'on me pardonnera, je pense. En parlant du matelot, c'est son intérêt qu'il faut d’abord envisager, c’est la plaie qui le ronge qu'il est nécessaire de montrer du doigt, afin qu'on la cicatrise. Cependant revenons un peu sur nos pas.
L'équipage de l'Uranie se composait d'éléments hétérogènes et même discordants. Nous avons eu des matelots anglais, nous en avons eu de catalans, forts, vigoureux, mais écrasés par la paresse; nous avonseu des Italiens pleins de bon vouloir, mais maladroits, incapables; c’étaient les exceptions de la corvette : la masse se composait de Jeunes marins de Brest, de la Rochelle, de Rochefort et de Bordeaux, et d’un nombre plus grand de matelots toulonnais el provencaux.
Les maitres étaient tous du port de Toulon. Mais quels maitres! l'élite des hommes forts de caractères et éprouvés dans mille circonstances.
Là, Bonnet, maitre d'équipage, leste encore, quoique âgé de quarante-cinq ans, ayant fatigué la mer plus qu'il n'avait été fatigué par elle, sévère pour les autres, parce qu'on l'avait été pour lui, mais juste envers tous, car la justice est dans le cœur de toutes les nobles âmes.
Là, maitre Rolland, bloc de granit carré par la tête et par la base, laissant venir les événements, incapables de le briser, inhabiles à l’émouvoir, ne parlant jamais à haute voix, ne donnant jamais une parole de trop, et contant ses aventures, ses naufrages, ses visites à tous les Océans, ses caravanes dans tous les déserts de l'Afrique, avee un air de paisible fanfaronnade qui lui allait à merveille; car ce qu'il vantait en lui était en effetla qualité première de son mérite. Maitre Rolland, lors de notre naufrage, nourrit à lui seul, par sa chasse et ses courses noctur nes, tout l'équipage de l'Uranie, et au moment où le navire s'enfonçait dans les flots, il mächait paisiblement sa pincée de tabac, et nous disait du ton le plus flegmatique : « Moi seul e ne mourrai pas, et vous, vous inourrez tous comme des siens. » Rolland n'a jamais compris qu'on ne püt pas dire indifféremment chien ou sien, et, par une étrange bizarrerie, il ne manquait jamais de nous répéter qu'il venait de suivre un chentier fort rocailleux, et qu'il avait aperçu un santer de bois magnifique. Changer la nature de maitre
Rolland, c'eût été renverser la grande pyramide de Cécrops.
Maitre Rolland s'était trouvé à plus de vingt com-
bats, et dans presque tous il avait reçu quelque estafilade.
— Z'en veux à ce coquin de bronze, nous disait-il souvent, z'ai de la rancune contre lui; il ne n'a zamais épargné. À Alséziras, pi! un coup de gaffe sur l'épaule, que z'en souffre quand il fait humide, etil fait si souvent humide en mer! A Ouessant, pouf! un biscaïen qu'il m'a fraturé Va zambe gausse; devant Alzerrr, pan! un éclat de bois qu'il m'entame une
Liver. 38.
MONDE. 297 côle, à droite du brave commandant Collet; à Trafalgar, boum l'un baril qu'il saute et qu'il me zette la tête la première contre une caronade ; à la Pointre-à-Pitre, vlan! un coup de sabre m'enlève le petit doigt de la main droite, que ze n'ai zamais pu le remplacer. C'est embètant en diable de servir de cible aux ennemis !
— Ainsi, répondions-nous à Rolland, vous en avez done assez du métier de marin?
— Assez? non; ze ne mourrai pas du tout, ou ze mourrai à mon poste, et mon poste est dans une batterie, à commander le feu de tribord et de bäbord, et à envoyer de belles et bonnes drazees à l ennemi. Uno batterie, ce sera mon tombeau, à moins qu’on ne se batte plus, et alors ze donnerai ma démission.
A côté de ces deux hommes si intrépides, pivotait, grèle et vieux, maitre Fouque, véritable loup de mer, animal amphibie, prêt à tout, infatigable, ardent, fidèle à son poste, faisant régulièrement son service, Comme une antique horloge + que " temps n'a pas rouillée, et voyageant sans doute pour la dernière fois afin d'apporter quelques écus à sa bonne ménagère, et de réaliser une petite économie pour acheter un terrain où il voulait, disait-il, ensevelir sa vieille mère centenaire, dont il ne parlait jamais qu'avec de grosses larmes,
Oublierai-ie Balthazar, ce maitre calfat, qui, le jour de notre désastre, nous disait, la sonde à la main, en pensant à son devoir plutôt qu'à la catastrophe « Douze pieds d’eau; nous en avons encore pour une heure! »
Eh bien, autour de ces hommes de fer se trouvaient groupés d’autres hommes non moins durs, non moins intrépides, qu'un premier sifflet lançait au haut des mâts, qu'un sifflet nouveaujetait sur le pont, et qu'une parole échappée au porte-voix faisait bondir, une minute après, à chaque extrémité des vergues.
Get équipage, je vous l'ai dit, était composé de matelots de divers ports; mais, en général, Toulon en avait fait les frais.
Les désertions furent nombreuses, et plus d'une fois on se vit contraint de presser les navires de commerce, dont les hommes, Je ne sais pour quel motif, refusaient d'entreprendre avec nous une si glorieuse
campagne. La cause de ces mécontentements, je l'ignore, et, la saurais-je, jene vousla dirais pas. Puis vint la mort, qui éclaireit les rangs, et à chaque cadavre qui passait par les sabords, Rolland, le maitre canonnier, comptait à haute voix : Dix, onze, douze! Cela était fort lugubre, je vous l’atteste.
Nous avons joué de malheur; la dyssenterie et le scorbut nous visitèrent avec trop de persévérance ; mais aussi, au milieu de tant de calamités, le courage ne faillit à personne, et le vénérable abbé de Quélen disait les prières des agonisants sur des hommes qui voyaient arriver leur dernière heure sans trembler. N'importe, le tableau était sombre: une batterie où rälent des mourauts est chose douloureuse à parcourir, et rien n'estiriste comme une bière qui marche : le silence etle bruit, limmobilité éternelle et le mouvement !
Pourtant, malgré tout cela, il y a des gens qui refusent encore de s'aventurer sur les flots pour un voyage de cireumnavigation. Pauvres fous! si vous saviez combien vous perdez à ne pas tenter l'entreprise!
El
LVITI NOUVELLE-HOLLANDE
Terre de Cumberland, — Nouvelle-Galles du Sud. — Grain, — Sidney-Cow. — Pays exceptionnels, Colonisation,
La brise soufflait rondelette, trois quarts largue; toutes nos voiles portaient; nous filions hardiment nos dix nœuds; nous sentions déjà que nous nous rapprochions de pays moins brülants, et, si les courants de la veille ne nous avaient pas été contraires, nous devions, selon toute probabilité, voir la terre de la Nouvelle-Hollande avant le coucher du soleil. Nos Jeunes élèves de marine savaient trop bien la valeur de leurs observations pour que nous fussions en doute sur le résultat promis, et nos regards avides et curieux cherchaient déjà à l'horizon cette terre si intéressante, si riche et si âpre à la fois, dont on raconte tant de merveilles en Europe.
I faut peu de jours en mer pour s'apercevoir qu'on change de zone, et quoique nulle végétation ne vienne à votre aide, la nature des flots, la couleur de l'atmosphère, le passage des oiseaux voyageurs, vous indiquent les différences. L'étude de la mer n’est pas moins révélatrice de ces variations; et de temps à autre, en avançant vers des latitudes plus élevées, nous découvrions, pareil à un ilot noir et pelé que le caprice de la lame recouvrait ou laissait à nu, le dos immense de quelque baleine vagabonde, venue jusquelà pour se reposer sans doute de ses combats de chaque jour avec les tempêtes polaires.
Les montres marines avaient dit vrai. Devant nous, déchirant un brouillard assez épais, une terre se déploie, s’élargit comme pour tout envahir, se lève et monte, se colore et devient tranchée, afin que nous puissions en étudier tous les trésors et toutes les pauvretés à la fois. C'est la Nouvelle-[lollande, c’est la terre de Cumberland, terre poétique par ses mystères intérieurs, terre précieuse par ses bienfaits présents et sa fortune à venir, terre grande et féconde, car elle a servinaguère à la solutiond'un problème moral vainement cherché jusque-là.
Oh! ne laissons passer devant nous sans le disséquer aucun de ces plateaux dont les pieds nus plongent dans la mer, et dont les têtes, tantôt chauves, tantôt couronnées d'une belle végétation, forment déjà ces bizarres contrastes que nous nous attendons à voir à chaque pas. C’est qu'ici tout est étude, même l’uniformité; c'est qu'ici tout est phénomène, même le naturel; ce n'est point l'Europe, ce n’est point l'Asie; l'Afrique et l'Amérique n'ont pas un roc, n'ont pas un arbuste, n'ont pas une feuillesemblable à ceux qu'on trouve à la Nouvelle-Hollande, continent sans pareil, disent les Anglais, et ils ont raison.
C'est un monde à part que celui devant lequel nous glissons avec une rapidité désespérante pour notre curiosité. Là, des végétaux vigoureux élendant au loin leurs bras gigantesques dont nous n'avons trouvé la silhouette sur aucun continent, dans aucun archipel; ici, des arbustes capricieux inconnus à nos naturalistes; plus près de nous, des racines grimpantes imitant les sinuosités onduleuses d'un serpent se chauffant au soleil; et puis, à l'air, des oiseaux aux cris bizarres, aux plumages bariolés, harmonieux ou discordants; et puis encore des criques taillées d’une façon étrange, au fond desquelles les eaux poussent un mugissementque vous croyez n'avoir entendu dans aucune partie du globe. L'œil et l'imagination sont
en exlase perpétuelle, le pinceau échappe des mains, tant il craint de maltraduire les fantastiques prodiges d'un esprit en démence. :
En général, les premiers plans du paysage, depuis que la côte s'est offerte à nous, sontpelés, nus, âpres et zigzagués par quelquerigole d'une végétation souffreteuse. Le second plan se pare de plus de richesses, c'est déjà de l’opulence. Mais dansle lointain se dressent quelques plateaux imposants sur lesquels le faste de la nature est étalé avec une indécente profusion…
Quel pays à étudier! que nos heures vont passer lentes et rapides! Le jour baisse, la nuit nous couvre de ses voiles, les mornes de la côte se dessinent en masses noirâtres sur un horizon violacé, et çà et là des feux brillants et superposés vous disent que ces déserts, où nulle habitation ne s’est encore montrée à nos regards, ont cependant leurs sauvages visiteurs et leurs hordes nomades. La terre, le ciel, les eaux, les hommes, tout va nous occuper, tout va s'emparer de nous dans cette Nouvelle-Galles du Sud que nous allons bientôt fouler du pied.
Mais là-bas un feu plus éclatant que les autres projette jusqu'à nous ses rayons périodiques. Le fanal protecteur se montre, s’efface par intervalles égaux, et ici commencela solution de la grande question morale proposée à l'Angleterre et résolue par elle seule. Encore quelques heures, et le pavillon français flottera dans la rivière de Sidney; encore quelques heures, et nous entendrons des voix amies, et nous retrouverons l’Europe à l’antipode de l'Europe.
Nous savions que l'entrée du port était étroite, que des brisants à la pointe nord la rendent quelquefois dangereuse, que les courants par un vent peu frais pouvaient nous drosser, et la corvette dut se tenir prudemment au large et attendre le lever du soleil. Dès qu'il parut sur l'horizon, la brise garda le silence ; puis, par de timides bouffées, elle essayait de nous remorquer jusqu'au port. Nous avancions si peu, si peu, que nous eûmes bientôt à craindre qu'une nuit nouvelle ne vint encore nous visiter au large. Hélas! nous n’étions pas au bout de l'épreuve, et autour de ce pays si riche en phénomènes, tout doit être terrible, solennel, inattendu, incompréhensible. La joie pourtant régnait à bord. Tout à coup la brise se tait, les voiles coiffent les mâts, la flamme papillonnante retombe immobile comme un long serpent sans vie, le disque du soleil se blafarde, semble s'élargir et jeter autour de lui des rayons coupès comme les éclairs qui sillonnent la nue. A terre, tout est calme, silencieux, mais la verdure prend une teinte douteuse; on dirait qu'elle est voilée d’un réseau farineux et qu'elle attend une catastrophe, tandis que sur la mer, naguère bondissante, de petits
jets phosphorescents montent et petillent ainsi que
le ferait l'eau d’un vase qui commence à bouillir. C’est du repos, si vous voulez, mais le repos de la masse et un mouvement fiévreux de tous les détails; on voit çà et là bondir, comme s'ils étaient poursulvis par un ennemi vorace, de petits poissons qui montent, tourbillonnent, et retombent comme frappés de verlige. A l'air, vous voyez les oiseaux à tire-d'aile
ere
VOYAGE
prendre {ous la mème direction, passer sur la corvette avec des cris sinistres, et gagner la côte, où tout s’effaçait, alors que le jour commençait à paraitre à peine. Chacun de nous, attentif à de si tristes présages, inferrogeait tous les points de l'horizon, et cherchait à deviner d’où partirait la rafale meurtrière, car l'ouragan était prédit, quoique le baromètre gardàt encore le silence. Le ciel était pur, l'air tempéré ; pourtant, de nos fronts découverts tombait une sueur brûlante, et nos corps, agités par des commotions électriques, se mouvalent par saccades irrégulières et multipliées. Les matelots veillaient et se tenaient prêts au premier signal. Vial, Marchais, Barthe, Lévèque, Chaumont et Pelit levaient leurs regards intrépides vers la flèche des mâts, qu'ils devinaient qu’on allait caler; et ce dernier surtout, si dramalique au moment du danger, disait entre ses dents: « Ah! gredin! ah! drôle! tu veux nous faire peur, chien! nous t'attendons; pèse sur nous, si ça t'amuse, je te réponds de m'amuser plus que toi. Qu'estce que tu fais donc là-haut avec tes zigzags de feu? Envoie-nous ça, et je te dirai merci quand j'en aurai le temps. » Marchais, passant à côté de lui au moment de la harangue, lui appliqua ce que vous savez où vous savez, et Petit, sans détourner la tête, dit : « V'là que ça commence, alerte! »
Le capitaine non plus ne s’y trompa point, et ces brèves paroles retentirent :« Ferme les sabords, ferme les écoutilles, amène et cargue toutes les voiles! laisse porter! »
Il était temps. L'espace fut envahi en un clin d'œil. Autour du soleil obscurei, que vous auriez pris pour une lune à son lever au milieu d’épais brouillards, se dressaient des masses bizarres ; des nuages dessinaient mille fantasques contours; ils se ruaient les uns sur les autres, se confondaient, se brisaient et se séparaient en rugissant ; la foudre se jouait dans leurs flancs ténébreux et lançait au loin ses mille langues enflammées, propageant à l'horizon un embrasement général; c'était un fracas pareil à celui de mille cascades dévorantes, des gerbes en feu, des batteries sans cesse en aclivité, des détonations à ébranler le monde…
Et le navire fuyait appuyé sur les flots par le souffle le plus impétueux, et des torrents d'une pluie pressée criblaient le matelot attaché à sa manœuvre, et l'ouragan nous dépassait pour aller plus loin porter ses ravages.
Toute la journée et toute la nuit nous nous vimes forcés de fuir la côte hospitalière, où une heure plus tard nous aurions trouvé un salutaire abri. Aujourd'hui nous avons soixante lieues à faire encore avant de saluer de nouveau le fanal indicateur. Ainsi la mer a ses caprices, ainsi partout la déception à côté de l'espérance et du bonheur.
Cependant une heureuse navigation nous promit bientôt la relâche tant désirée; nous einglâmes de nouveau vers le port Jackson, et rien ne s’opposa plus désormais à l'achèvement des travaux auxquels nous nous consacrions depuis si longtemps. Disons d'abord l'effet général, plus tard les détails ne nous échapperont pas. L'impression du moment est celle que doit choisir l'écrivain qui veut faire partager ses émotions, et il y a toujours quelque chose de faux dans les relations écrites au milieu des méditations du cabinet.
Je vous ai dit une terre triste, décrépite, dévastée, la partie ouest de la Nouvelle-Hollande; voici sur le même continent un sol riche, fort et puissant, que la main des hommes a interrogé avec un succès
Ca
AUTOUR PU
MONDE. 299 vraiment miraculeux, et destiné tôt ou tard à assurer la fortune de tous ceux qui v'endront y asseoir leurs espérances.
Oh! quand après une longue et douloureuse traversée, le navigateur se trouve, pour ainsi dire, en face d’un ciel bleu et paisible, d'une terre jeune et riche, il croit sortir d’un rêve douloureux, et il semble plus orgueilleusement encore défier les éléments qu'il vient de soumeltre.
La petite île Campbell est le point de terre le plus rapproché de l’anlipode de Paris. Après elle, c'est la Nouvelle-Zélande, puis Van Diemen, puis la Nouvelle- Hollande, protectrice naturelle de cet archipel appelé Océanie. Six mille lieues vous séparent de votre patrie; n'importe, le cœur vous bat comme si vous revoyiez, après un long exil, le clocher de votre village, le toit attristé de votre vieille mère. La nuit, des feux distancés comme les signaux guerriers des antiques Ecossais sur leurs montagnes si poétiques, et allumés sur les flancs de la côte coupée d’anses profondes, vous disent que vous allez fouler une terre vierge, que vous allez vivre avec des sauvages. Le soleil se lève, et avec lui toutes les riantes idées qui rafraichissent la tête et font battre le cœur. Voici l'Europe, voici mon pays, mes compatriotes, mes amis, mes frères sans doute!... J'ai rêvé une absence.
A gauche, en entrant dans la rivière Sidney, un fanal, d’une élégance extrême et d’une solidité à défier le frottement du temps, vous apprend que la belle architecture est connue et fèlée dans ces climats. Vous avancez, ct de tous côtés vos yeux surpris, émerveillés, contemplent de fraiches plantations, de vastes Jardins avec leurs pavillons et leurs allées de platanes où de pins d'Italie. Du sein de ces masses colossales de verdure sortent comme par enchantement des bâtisses élégantes, coquettes, des maisons comme nos châteaux de plaisance, des châteaux comme nos palais; et puis encore, si vous interrogez à l'aide de votre longue-vue les sentiers de ces sites enchanteurs, vous découvrez, assises sous un chêne vert, adossées à un élégant meuble de campagne, quelques personnes heureuses et parées, se livrant au plaisir de la lecture ou aux charmes d’une conversation familière, tandis que lout près de là une troupe joyeuse de bambins, vêtus comme si l'on avait choisi pour eux, à Paris, les modes de la veille, Jouent ainsi qu'ils le feraient dans les monotones et régulières allées des Tuileries ou du Luxembourg. Paris est ici, mais Paris rajeuni et endimanché, Paris avec le mois de mai et un ciel bleu.
Lorsque Cook, le plus intrépide, le plus naïf, le plus vrai, le plus consciencieux des navigateurs, eut découvert cette partie est de la Nouvelle-Hollande, si opposée en tout à toute la partie ouest, il se sentit heureux de trouver une rade aussi belle, aussi sûre que celle gu'il appela Botany-Bay. Mais, plus tard, après la découverte de la rivière qui aujourd'hui baigne Sidney, la baie botanique perdit de sa magnificence, et le port où l’on croit encore en Europe que sont envoyés les déportés de la Grande-Bretagne, ne fut plus qu'une vaste rade abandonnée aux naturels, el où l'on a élevé depuis deux fabriques assez mesquines de drap et de chapeaux. Cependant l'habitude, cette despote impérieuse, conserve encore chez nous ses privilèges, et l’on dit toujours en Europe : l'établissement de Botany-Pay.
Excepté ce qu'on a depuis peu emprunté à nos chmats, 1ei tout est au pays el rien qu'au pays. On dirait même que les nuages, en passant sur celte terre
si vasle et si diversement dotée, changent de nature et de destination. Quand il grêle, ce ne sont ri des grains ronds, ni carrés, ni polygonaux; ce sont des
AVEUGLE
plaques de glace, larges souvent comme la main, et tombant avec la rapidité d'une pierre lancée par un bras robuste. Après un orage, vous trouvez parfois
CF ETHERI/C
NouveLLe-HOoLLaNDE :
dans les trones des arbres, incrustés à un ou deux pouces de profondeur, plusieurs de ces terribles pro- Jectiles contre lesquels les plus solides toitures sont des sauvegardes à peine suffisantes. Là encore une
NouveLLE-HoLrANDE :
voulu que des rivières mises à sec par quelque commotion terrestre laissassent sur le sol des couches immenses de coquillages qui, broyés, forment un ciment des plus solides.
[ci la nature humaine est particulière au pays, et
L’Ornithorhynque.
chaleur de 32 degrés Réaumur a quelquefois mis le feu aux arbustes desséchés de la campagne, et, comme on ne trouverait pas dans toute cette partie du continent un seul morceau de calcaire, le hasard a
L'Opossum ou lhalanger.
n'a pas la plus légère ressemblance avec les individus
de toute autre région. La Nouvelle-Zélande, si voi-
sine, produit une race forte, belliqueuse, admirable
dans sa structure. lei, hommes et femmes sont à
peine au-dessus des singes. Ici encore, mais ici seu-
lement, des ornithorhynques, des opossums, des kan- | partie du globe... Oh! que d’études à faire sur cette guroos; on y trouve pourtant des eygnes, mais ils | terre d'horreur et de consolation à la fois !... L'on sont noirs, et vous n'en trouvez de noirs sur aucune | a cru longtemps que les débordements dévastateurs
Nouveue-Houraxee : Cygne noir e! Cascar.
qui envahissaient parfois les plateaux les plus élevés | geurs à la recherche de l'embouchure de quelques étaient le produit de marées extraordinaires occa- | rivières. Aujourd'hui le doute n'existe plus; de nomsionnées par une mer intérieure, et l'on se fondait, | breux courants d’eau ont été découverts et remontés pour cette supposition, sur le non-succès des voya- | à une grande distance; mais il n’en est pas moins
Nouvezce-Hozraxve : Le Menure Ivre.
certain que l'intérieur de la Nouvelle-Hollande à de M. Oxley est jusqu'à ce jour l'explorateur qui à vastes espaces inondés, où les rivières et les torrents | douné à la science géographique les plus précieux roulent leurs flots diversement nuancés, et s'ouvrent | documents sur ces phénomènes méditerranéens ; c’est enfin un passage après une lutte terrible, surtout à | depuis ses savantes excursions que les montagnes l'époque des pluies et des tempètes. Bleues, au delà desquelles les Anglais ont déjà des
établissements utiles, ne sont plus des sommets infranchissables et meurtriers.
Venons maintenant à Sidney; mais ne vous attendez pas à une description détaillée de la ville, Vous croiriez vous promener dans les belles et larges rues de Bordeaux ou de Marseille. Des façades charmantes, des. péristyles pleins d'élégance et de goût, des h6tels, des palais, des hôpitaux admirables; puis, dans les rues et sur les places publiques, des femmes mises avec luxe, des tournures parisiennes, de beaux et riches uniformes, des chevaux magnifiques, des équipages somptueux. Vous êtes à Paris, vous habitez Londres, vous n'avez pas quitté l'Europe.
tétrogradons de quelques années, mais de peu d'années seulement, car ici tout est prodige.
Des bandes de voleurs dévastaient les rues de Londres ; des filles dépravées infestaient les carrefours, les places publiques etles promenades ; des brigands armés pillaient et égorgeaient les voyageurs sur les grandes routes; des escrocs, des fripons avec leur infâme code écrit, se glissaient dans les familles et y jetaient bientôt l’épouvante et le deuil; et les potences étaient de stériles enseignements, et les prisons gorgées de malfaiteurs devenaient insuffisantes à la sûreté des citoyens.
Tout à coup une pensée grande, noble, généreuse, fermente dans une tête ; elle germe, elle se fait Jour, elle éclate, et des paroles comme celles que je vais vous dire sont accueillies avec transport par l'Angleterre reconnaissante :
Là-bas, là-bas, près de l'antipode de la Grande- Bretagne, le plus hardi-navigateur des temps anciens et modernes a trouvé une terre féconde, un ciel généreux; eh bien, je vous demande ce ciel et celte terre pour les misérables que la loi frappe ici sans les corriger; je vous les demande aussi en faveur de ceux que la justice a rendus dangereux pour la société.
Là-bas, vivent des hordes sauvages et inhospitaliéres ; jetez autour d'elles ces cœurs avilis, dont la clémence des hommes n'a pas encore désespéré ; créez un code redoutable sous lequel ils seront forcés de courber la tête, et envoyez avec Ces courages malheureusement éprouvés les volontés d'autres hommes énergiques qui ne reculeront, au profit de tous, devant aucun sanglant sacrifice ; que ceux à qui vous aurez fait grâce ici, pour leur donner le” pouvoir d'aller régénérer un sol abrupt, ne trouvent plus ni pardon ni miséricorde pour de nouvelles fautes ; que de ce sol que votre générosité leur abandonnera d’abord comme un bienfait, plus tard comme une récompense, poussent à l'air les richesses européennes dont nous voulons doter cette nouvelle et féconde patrie; qu'enfin, après leæemps des épreuves, chaque déporté, riche des produits qu'il aura acquis par son travail, puisse revoir la métropole, où sa présence alors sera sans danger, car l'habitude de ce travail l'aura rendu à la probité, car un long exil aura fait renailre en son âme le saint amour de son pays, dont nul homme n’est jamais déshérité.
Un cri d'admiration retentit dans les Trois-Royaumes-Unis, les prisons se dégorsérent, les potences farent plus rarement dressées aux regards de la populace avide, les rues et les carrefours de Londres wexhalèrent plus de fétides émanations, les chaises de poste voyagèrent la nuit sans escorte, et l’on respira plus librement dans les familles.
e Mais aussi de ce jour seulement pointérent sur la lamise étonnée les mâts de quelques vaisseaux pré-
parés pour de longues traversées, et plus tard ils levèrent l'ancre, lestés de vagabonds, de malfaiteurs, de brigands, de filles perdues, sur lesquels pesaient des bras de fer impitoyables.
L’Atlantique fut traversée du Nord au Sud, le cap Horn doublé; de l’est à l’ouest le vaste océan Pacifique, sillonné, vit les baleiniers de toutes les nations saluer avec respect les grands vaisseaux réformateurs ; et après quelques mois de voyage, l’ancre anglaise tombait de nouveau dans une rade belle, large, parfumée, en face d'une riche végétation, en présence d'une nature d'hommes dont nul voyageur n'avait encore soupçonné l'existence.
Mais à côté de là s'était montrée du large une crique profonde ; on linterrogea. On erut d’abord trouver une rivière, et Cook le premier s'y était laissé prendre. N'importe, un superbe port se déployait aux yeux avec une majesté imposante, et tout au bout un bassin spacieux et tranquille, pour la sécurité des navires. Là aussi une côte bizarrement accidentée disait tout le parti que la naissante colonie pourrait tirer de ses caprices. On se reposa. Les naturels, épouvantés, se sauvèrent dans les bois; les déportés descendirent et marchèrent enfin sur un sol paisible; on leur dit de bâtir des cabanes pour se garantir des feux du jour et des froids de la nuil; ils obéirent à la nécessité, et ce fut le premier jour de la plus belle, de la plus riche, de la plus puissante colonie du monde.
Qui donc a élevé ces riches et somptueux hôtels ? Des coupables que les lois anglaises avaient frappés de réprobation. Qui done a tracé ces jardins magnifiques rappelant si bien les plus beaux pares de l'Europe? Des voleurs chassés de la métropole, à qui la nécessité et peut-être le remords ont donné du génie. Qui est chargé, dans ce pays tout exceptionnel, de réprimer, de prévenir et de châtier les délits des escrocs? Des vagabonds quiont compris enfin que la société est l'harmonie.
Il y a à Sidney des écoles publiques où l’austérité des mœurs est préchée par des bouches jeunes et fraiches; eh bien, ces bouches faisaient entendre naguère, au pays d'où on les a exilées, des paroles honteuses dont le souvenir s’efface dans de nouveaux et saints devoirs. Partout ici un contraste perpêtuel entre la vie passée et la vie présente; partout une lutte chaque jour entre le vice qui avait courbé et la vertu qui redresse, et d’où celle-ci sort presque loujours victorieuse. On dirait qu'un nouveau baptème a régénéré celle population de bandits et de filles éhontées; on dirait qu'il y a divorce éternel entre les deux natures européenne et hollandaise : ce sont les deux extrémités d'un diamètre.
Mais la corruption n'est pas toujours vaineue, elle marche toujours la tête haute en dépit des châtiments et des supplices.
Le coupable imcorrigible ne croit plus à l'efficacité des paroles du coupable qui lui prêche le repentir: il s'irrite au contraire des lecons de morale tombées de lèvres jadis impures, et rien, en effet, ne doit être plus poignant pour un cœur avili que le retour au
{bien de celui qui a été de moitié dans ses hontes et
dans ses crimes. Aussi, qu'a fait le législateur? Il a placé au milieu de ces hommes chassés de leur patrie d’autres hommes à la conscience droite, à la vigilance active, à l'honneur intact, qui, dès leur arrivée dans la nouvelle colonie, ont eu le droit de parler haut et de lancer de terribles anathèmes contre les redoutables ennemis du repos public; vous voyez à Sidney, occupant les principaux emplois, distribu-
VOYAGE
teurs des grâces, régulateurs intègres de chaque propriété, des magistrats, des militaires, des législateurs, des ingénieurs, des astronomes, montrant à tous que les arts et les sciences sont frères de l'industrie, et que la vraie gloire d'un peuple est sa prospérité. | Je vous dirai plus tard quelques-uns des noms si recommandables auxquels la colonie de Sidney doit une partie de son éclat. Aujourd'hui, je suis dans l'admiration de tout ce qui frappe mes regards, el j'ai peine à comprendre lant de prodiges opérés en si peu d'années. , À J'ai dit autre part : livrer une colonie aux Anglais, c'est signer sa ruine. Je n'étais pas illogique avec mes paroles d'aujourd'hui. Tout pays qui à subi longtemps un pouvoir ne change pas de maitre sans une certaine irritation, sans une certaine honte, car c’est le changement surtout qui prouve la servitude. Aussi vaut-il toujours mieux la même chaine aux pieds ou au cou, alors même que l'anneau est vieux et rouillé, qu'un fer nouveau et poli. Lorsqu'une colonie change
AUTOUR
DU MONDE. 303 de maitre, c’est-à-dire de lois, il est impossible que dominateurs et vaincus, maitres et valets, ne nourrissent pas les uns contre les autres une antipathie, une haine que le temps peut bien affaiblir, mais qu’il n’a jamais la force de détruire. Il y aurait un grand livre à faire sur cette vérité, que je ne crois pas qu’on ait dite avant moi; on le publiera un jour.
Mais ici, au port Jackson, le cas n’est point applicable ; l'Angleterre a découvert le pays, l'Angleterre s'en est emparée par le droit des nations et de la force; elle y a jeté des hommes à elle, des mœurs à elle, un code à elle; l'Angleterre n'a point eu de rivale à combattre et à soumettre ; elle avait les condées franches à son arrivée, car un seul coup de fusil tiré par elle mettait en fuite les hordes sauvages qu'elle dépossédait. L'Angleterre n’a rien eu à détruire pour édifier, elle a été maitresse absolue dès le premier pas sur ce sol riche et puissant; l'Angleterredevait enrichir le monde d’une ville, d'une capitale, d’une colonie destinée sans doute à jouer un rôle important dans l'histoire générale des peuples.
NOUVELLE-HOLLANDE
Le port Jackson. — Courses dans l'intérieur. — Duel entre un sauvage et un serpent noir. Habitation de M. Oxley.
Je vous dis, moi, que le bonheur est plus lourd à porter que l'infortune, et qu'il ya plus de véritables malades d'esprit dans l’opulence que dans la misère. Le malheur sans remède est celui qu'on brave avec le plus de courage. Les richesses sont, il est vrai, une puissante égide contre les tracasseries humaines; mais c'est par cela même que vous possédez le remède en vos mains que vous avez tout à craindre qu'il ne vous échappe. Et puis encore rien n’est ambitieux comme la prospérité; de là, la soif des grandeurs; rien n’est humble comme la détresse; de là, la résignation, qui est une vertu, et toute vertu soulage.
Les premières pages de ma relation sur celte terre curieuse vous ont sans doute appris que là aussi l'Europe civilisée était représentée dignement, et qu'il ne tenait qu'au voyageur de se croire à Londres ou a Paris. Eh bien, les joies du premier regard sont effacées, elles me pèsent, elles m'obsèdent, et je me les reproche comme une faiblesse. Il est des cas où le mouvement est le repos. Ne suis-je done venu si loin que pour m'assoupir sur les coussins soyeux de nos salons parfumés, et n’ai-je bravé tant de chinats meurtriers, n'ai-je affronté tant de périls, que pour tourner sans cesse aulour du cercle étroit dans lequel se sont essayés mes premiers pas dans la vie ?
Allons donc! le monde est un livre immense dont il est imprudent de tourner une page sans aller Jusqu'au bout. Est-ce que vous vous plaisez aux émotion d'uv drame dont vous ne connaitrez jamais le dénoûment?
Le but est tout ce que nos vœux cherchent à l’horizon. La monotonie, c’est la satiété; la variété, c'est le plaisir.
Ainsi pensé-je, moi, esprit à part, exception malheureuse, qui ne me plais que dans les difficultés de la roule, qui n'ai jamais calculé de péril qu'alors que tout relour élait impossible sans combat. Voyageurs, essayez de ma méthode, et je vous réponds que vous aurez des souvenirs pour réchauffer votre vieillesse.
© M. Oxley, qui,
Lorsqu'on veut bien voir, il faut étudier les choses et les hommes de près, de très-près; la silhouette et la masse des objets ne les rappellent qu'imparfaitement, et si vous me diles que malgré leur distance incommensurable les étoiles n'ont plus rien de caché pour nous de leur course dans l’espace, je vous répondrai, moi, que la nature de ces corps nous est peutêtre inconnue, et que, puisque nous ne pouvons aller à eux, l'œil de la science a été contraint de les rapprocher de nous à l’aide du télescope, pour arriver à toute certitude.
Au surplus, l’occasion qui se présentait de nouveau à mon impatience élaittrop favorable; la cilé européenne ne m'intéressait plus qu'à demi, puisque, à quelques pas de là, les vastes forêts m'offraient leur solitude, et les déserts leur mystérieux silence. comme ingénieur et comme savant, avait déjà fait plusieurs courses dans l'intérieur de la Nouvelle-Hollande, et chez qui j'avais été accueilli avec une grande cordialité, m'offrit de me conduire jusqu'à une de ses habitations, jetées à cent cinquante milles de Sidney et voisine du torrent de Kinkham, dont les dévastations sont si redoutables. J'acceptai avec empressement, et accompagné de M. Demestre, né, je crois, en Bretagne, et naturalisé Anglais, ainsi que de deux autres officiers supérieurs de la garnison, nous nous préparämes à l’excursion projetée.
Quand les Anglais font une politesse, elleest complète dans ses minutieux détails : je n’eus à m'occuper de rien. Une belle calèche à deux chevaux reçut M. Oxley et les deux officiers; moi, je ie placai à côté de M. Demestre dans un élégant tilbury.
La journée était magnifique, la route large et unie; les émanations des forêts quila bordentnousarrivaient fraiches et suaves, et mon ardente curiosité ne laissait pas un motnent de répit à l'infatigable complaisance de M. Demestre, qui avait déjà vingt fois traversé ce pays. Point de ruisseaux au bord de la route, et ce-
pendant partout une végétation vigoureuse et imposante; de temps à autre, une nuée de perroquets verts et bariolés, de perruches et de cacatois, répondaient au roulement sourd de nos voitures par des cris aigus, étourdissants, tandis que plus près nous entendions parfois le plaintif soupir du kauguroo, qui, d'un seul bond, franchissait sur ses longues pattes de derrière les haies les plus élevées... A la bonne heure ! me voici encore une fois loin de Loute civilisation.
Mais le jour glisse à travers les arbres de la forèt réveillée; les objets se dessinent, non plus comme des fantômes, enfants d'une imagination indécise, mais Lels que l'œil doit les voir quand la brume ou les tenèbres se dissipent. J'ai toujours été tiède à un plaisir ordinaire, J ai toujours élé sans émotion aux faibles catastrophes. De la joie et de la tristesse à pleins bords, un amour Jusqu'au délire, une amiliè jusqu'à la fièvre, des tempêtes, des ouragans, des naufrages, voilà la vie que le ciel m'a faite, et je dors au bruit qui réveille le monde.
Je voulais du désert, de son calme éternel, de sa séculaire solitude, quand après six heures d’un trot allongé, j'aperçus, dorées déjà par un soleil chaud et brillant, des maisons bâties à l’européenne. M. Demestre s'attendait à un cri de Joie, lorsqu'il n’entendit qu'un soupir de regret.
— Eh quoi! vous ne vous sentez pas heureux?
— Pas le moins du monde.
— Vous aimez pourtant les contrastes.
— Ceci est un désenchantement.
— Pourquoi? L'Europe à l'antipode de l'Europe est une merveille, ce me semble... Soyez tranquille, au surplus, le revers de la page est là aussi.
Nous voici arrivés, nous sommes à la Nouvelle-Liverpool.
Les deux équipages s’élaient arrêtés à la porte d’une assez belle auberge où M. Oxley commanda notre déjeuner; puis il écrivit quelqueslignes et envoya un convicl vers un vaste édifice bâti au bord de la rivière du roi George, avec ordre de faire diligence. La place que le convict avait à traverser est immense, et le lieu vers lequel il se dirigeait est un magnifique h6pital d’où arriva un instant après, au grand galop, sur un cheval anglais pur sang, M. Lazzaretto, chirurgien en chef de la ville, gai, heureux de notre visite, amusant, grand causeur, grand mangeur surtout, racontant les mille aventures de sa vie, les mille dangers de ses courses, avec une vivacilé, avec un style pittoresque de l'effet le plus étourdissant. M. Lazzaretlo avait parcouru en amateur tous les empires et royaumes du monde, il avait traversé toutes les mers, étudié presque tous les archipels, et il se sentait heureux d’avoir là àson côté un homme attentif, avide, qui ne perdait rien de ses narrations si variées, Si simples et si instructives à la fois.
M. Lazzaretto et moi nous nous liâmes, dès ce jour, d’une amitié sincère, et Jevous laisse à penser si notre joie fut vive, si nos embrassements furent fraternels, lorsqu'à quelques années de là, par un beau soir d'automne, nous nous trouvämes face à face à Paris, sur la terrasse des Feuillants.
— j'ai dansé avec ce monsieur sous le pont Neuf, dit-il à une dame à laquelle il donnait le bras; permettez-moi d'être à lui le reste de la journée... C’en est fait, me dit-il encore tristement en me quittant le soir, je suis las, j'ai assez de mes voyages, je deviens casanier, je repars après demain pour la Cochinchine, mais après cela, je me repose.
— Bon voyage, mon ami; je ne désespère pas de vous revoir dans le Thibet et sur l'Himalaya.
AVEUGLE
— Je vous y donne rendez-vous.
L'amitié n'est bien comprise que par ceux qui ont voyagé longtemps côte à côte, qui ont partagé les mêmes fatigues et couru les imèmes dangers.
Pendant qu'on attelait, mes compagnons de voyage me firent parcourir la ville, composée de deux cent cinquante ou trois cents maisons, situées autour de la place, propres et bien bâties. La rivière Georges, qui la baigue, est profonde et large; ses bords sont èlevés, et l'on n'y descend, à côté de l'hôpital, que par un vaste escalier en bois de plus de trente marches. Elle peut avoir ici vingt-cinq pieds de profondeur. Liverpool ne mérite pas d'autres détails.
Il fallut partir.
— Ah! vous aimez une terre primitive, me dit M. Demestre; préparez votre admiration. Les chevaux s’élancèrent, nous dimes adieu de la main à M. Lazzaretto, et nousnous engouffrämes dans les bois. Quel spectacle, bon Dieu! quelle imposante majesté! quel silence solennel! quelle végétationrobuste, vigoureuse, variée! Dans le Brésil et dans les Moluques, vous ne pénètrez au sein des forêts qui les révêtent qu'à l'aide de la hache ou de la flamme, et en foulant aux pieds les couches épaisses de feuilles mortes et de branches abaltues par les orages, sous lesquelles vous entendez bruire et glisser les monstrueux serpents qui y ont établi leur empire.
Ici, les dômes de verdure sont à une hauteur incommensurable, et à peine, au pied de ces gigantesques eucalyptus qui parent le sol, apercevez-vousçäet là quelque touffe élevée d’un pied au plus, où repose, loujours éveillé, toujours prèt à donner la mort à tout ce qui respire, le terrible serpent noir, plus redoutable mille fois que le lion et l'hyène d'Afrique ou le tigre affamé du Bengale. Mais entre ces arbres, distancèés presque partout, comme pour favoriser les audacieuses incursions des voyageurs, un gazon frais et vert vous dit de pousser plus loin vos recherches scientifiques.
J'avais déjà vu le Brésil et ses forêts vierges, les Moluques et ses dômes flottants de verdure, la presqu'ile Péron et ses plateaux désolés; j'avais été témoin de ces calmes imposants de l'océan Pacifique où se dessinent les lames creuses, comme les profondes vallées des Pyrénées et des Alpes; j'avais subi les rafales écrasantes qui s’échappent du canal de Mozambique et vous poussent souvent avec ragejusqu'aux glaces australes. eh bien, ces graves phénomènes avaient disparu ou s’effacaient petit à petit de ma mémoire. Le tumulle des flots tourbillonnés par les ouragans ne vaut pas le silence solennel qui vous entoureici, alors que les roues de nos équipages cessent d’écraser le gazon et que les chevaux font une halte inattendue : on croit assister au premier jour de la création. Jene disais pas une parole, mon cœur battait fort, ma poitrine était haletante, mes regards avides plongeaient dans l’immensité de ces forêts éternelles, et ne s'arrê- {aient que sur un lointain vaporeux, envahi sans reläche par le gigantesque eucalyptus, auprès duquel le magique parasol du pin de Norfolk étendait ses bras velus et protecteurs. Ecoutez, écoutez! Rien à vos pieds, rien au-dessus de vous, rien sur vos têtes; le feuillage est trop haut pour que le bruit du vent qui glisse au sommet arrive jusqu'à vous. Maintenant, faites entendre la détonation d'une arme à feu; c'est une saturnale de sorcières, c’est un chaos de voix, de sifflements et de cris à fendre la tèle; c’est le roulement d'une cascade, c'est le réveil d’une nuée de bétes fauves... Desessains innombrables de perrucheset de perroquets gris, verts, jaunes, poussent des cris
VOYAGE
assourdissants que les échos répercutent au loin et qui réveillent leurs frères effrayés; les hautes branches des géants séculaires, heurtées en tous sens, gémissent, se brisent et tombent. La monstrueuse fourmi à la piqüre àcre et profonde s’agite et perce son nid colossal, tandis que, non loin de vous, frappé pour la première fois de stupeur, le serpent noir déroule ses anneaux gélatincux, ouvre sa gueule hideuse, où dort encore le venin mortel, et parcourt d'un seul jet un vaste espace, ainsi que le ferait une flèche lancée par une main robuste... Oh! tout cela Uent du prodige ! tout cela est si grave, siimposant, sisublime, qu'on n'ose pas, alors que le silence est de retour, demanderune seconde épreuve. car on n'aime à sentir que ce que l'on peut décrire, et les langues sont impuissantes à faire comprendre de tels phénomènes.
Mes compagnons de voyage étaient heureux de mon admiration; moi, je demeurais stupéfait, anéanti, je respirais à peine. Cependant un nouvel et terrible
AUTOUR
DU MONDE. 305 épisode, parfaitement en harmonie avec les profondes émotions qui m'agitaient, vint ajouter un nouveau reflet à ce que cetle scène imposante avait déjà de grandeur et de majesté.
À la détonation de notre arme, un déporté de Liverpool qui était venu jusqu'ici sans doute pour échapper à quelque correction, et que la faim tourmenlait peut-être dans ces solitudes, hâta sa marche, nous atteignit et nous demanda humblement l’aumône. Nous lui jetâmes quelques petites pièces de monnaie, et tandis qu'il se baissait pour les ramasser en nous remerciant par un regard plein de reconnaissance et de joie, un bruissement se fit entendre, une touffe de gazon s’agila au pied d’un arbre, et, rapide comme un dard, un serpent noir s’en échappa, mordit en passant le malheureux déporté au-dessous du genou, et disparut au loin.
—. Pitié !... oh! pitié! s'écria l'infortuné, qui avait détaché sa ceinture; au nom du ciel, un rasoir,
un couteau, un sabre ! Sans perdre une minute, M. Demestre lui jeta un rasoir de sa trousse ; le déporté s'en saisit, se coupa, avec un courage surprenant, un énorme morceau de chair qui tomba sur le gazon, et se dirigea, en poussant d’affreux gémissements, vers la Nouvelle-Liverpool.
— Il mourra à cent pas de là, me dit M. Demestre; c'est un cadavre pour l’opossum.
Nous nous remimes en route et nous fimes six lieues encore, d’un seul élan, toujours au milieu de ces forêts éternelles, sans que l'aspect en fût modifié. La calèche de M. Oxley s’arrèta enfin, nous la rejoignimes, et deux domestiques nous préparèrent à diner, après avoir frappé de leurs longues gaules les touffes d’arbustes les plus rapprochées de nous.
A un petit quart de lieue de là, le jour arrivait plus vilet plus dégagé sur le sol.
— De cette clairière, me dit M. Oxley, on aperçoit les montagnes Bleues.
— Oh! dès lors j'y vais, car j'ai hâte de saluer ces chaines si mystérieuses qui ont lassé tant de courage et vaincu la constance de tant d’explorateurs.
— Prenez garde! veillez autour de vous! reprit M. Oxley; les sauvages viennent quelquefois jusqu'ici, et, si vous ne craignez pas leurs sagaies, redoutez du
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moins les attaques du serpent noir; vous savez aujourd’hui ce que c’est qu'un tel ennemi.
J'avais passé mes Jambes et mes cuisses dans une espèce de pantalon en tôle assez grossièrement faconné, mais qui pouvait me garantir des morsures des serpents; je m'étais muni d'un briquet, d'un pistolet et d’une baguette de fusil en fer, arme redoutable qui brise d’un seul coup les anneaux des reptiles et les arrête au milieu de leur rapide élan. À peine avais-je fait une centaine de pas que Je vis s’approcher de moi, d'un air piteux et craintif, un sauvage absolument nu, tenant dans sa main une demi-douzaine de sagaies et un casse-tête grossièrement faconné. Je tirai mon sabre et lui fis signe de ne pas approcher; mais lui, triste et souffrant, me donna à comprendre par ses gestes qu'il tombait d'inanition et qu'il me demandait quelque nourriture. Je lui ordonnai de ne pas bouger ct je retournai auprès de mes compagnons de voyages; je pris dans une serviette quelques débris de volaille, deux côtelettes, un gros morceau de pain, et me remis en route.
Ces malheureux, aussi difformes que les naturels de la presqu'ile Péron, s'échappent parfois des profondes solitudes où ils se sont relégués, et viennent jusqu’au port Jackson, audacieux et nus, se rire de la
civilisation, qui les entoure sans les séduire. Les Anglais, insouciants à leurs visites, les laissent, au sein d'épouvantables orgies, se livrer, dans les rues et sur les places publiques, des combats où le sang coule à flots.
La race de ces hommes s'éteint petit à petit; encore une vingtaine d'années et la partie est de la Nouvelle- Hollande en sera tout à fait dépeuplée.
Je rejoignis bientôt le malheureux, à qui je montrai les richesses que je lui apportais; mais je le vis, l'œil animé, les muscles en mouvement, me faire sigue de ne pas bouger, de ne pas faire de bruit, et de regarder l'endroit qu'il m'indiquait avec le bout aigu d’une de ses sagaies.
— Hisso, hisso, me disait-il tout bas, hisso ! et ses dents craquaient, et on eût dit un soldat impatient de combattre.
J'avais déjà appris que ce mot hisso signifiait serpent noir. Je jetai les yeux sur l'endroit désigné, et je vis en effet, étendu sur le tronc d'un magnifique euca- Iyplus, déraciné sans doute par la foudre, un énorme serpent noir dont une partie du corps passait sous une bande d’écorce soulevée. Je tirai mon sabre, et, à tout hasard, je jetai du petit plomb dans le canon de mon pistolet. Mais le sauvage, devinant mon intention, me fit comprendre que tous mes préparatifs élaient en pure perte, et que, si je voulais le laisser faire, il tuerait le hisso. Je ne demandais pas mieux, car, franchement, j'allais battre en retraite. Cependant, rassuré par limmobilité du reptile, qui dormait au soleil, et, vivement piqué par la curiosité, je restai encore. Le sauvage me demandait pourtant quelque chose et trépignait comme s’il eût marché sur un sol brûlant. Je lui montrai un couteau, un canif, ma baguette de fusil, mon pistolet, que je me serais bien gardé de lui abandonner... rien ne lui convenait. Enfin, il toucha du doigtma cravate, je lui présentaimon mouchoir, etil me fit entendre que c'était cela dont il avait besoin. II s’en saisit avec empressement, me fit signe de m'éloigner de quelques pas encore, ce à quoi je consentis de grand cœur, et je me tins en haleine. le cœur palpitant, les yeux fixes et la baguette de fusil à la main. Lui, lesauvage, enveloppa ses doigts et une partie de son poignet à l'aide du mouchoir, essaya le jeu de ses doigts et de son poignet, tourna sur ses talons, s'accroupit à demi, et s’avança avec la plus grande prudence vers le redoutable hisso. Je crus un instant que c'en était fait du sauvage; son audace et son sang-froid me donnaient la fièvre... Arrivé près du tronc renversé, le naturel se couche, s’allonge, avance contre l'ennemi qu'il allait combattre, le saisit fortement par la queue et se relève. Le serpent se redresse à son tour, mais retenu par la couche d’écorce sous laquelle il s'était à demi réfugié, il se replie. Le naturel avait prévu tous ses mouvements, il recule en serrant loujours sa victime, et dès qu'elle s’est dégagée de l'écorce, dès qu’elle va s’élancer, mordre et tuer, mon intrépide sauvage agite ses bras et fait tourner le serpent comme s'il faisait tournoyer une fronde. J'étais dans la stupeur, immobile et fasciné. Le sauvage trépignait toujours et poussait des hurlements pareils à ceux d'une hyène qui vient de s’emparer d'un élan. Après avoir fait tournoyer le reptile pendant deux ou trois minutes au moins, et surtout après avoir remarqué que sa résistance à obéir au mouvement de rotation était anéantie, le sauvage S'approcha de l’eucalyptus abattu, et, par un dernier et vigoureux effort, il frappa la tête du serpent, qui resta élendu sur la place.
— Il est mort? dis-je avec un geste en rapport avec
mes paroles. Le naturel me fit signe que non et que l'ennemi ne tarderait pas à se redresser s'il ne se hàtail de lui trancher la tête. Là-dessus, il me demanda mon couteau ou mon sabre, je lui donnai le couteau; il s'approcha du reptile, posa son talon sur la tête, et en trois coups il la sépara du tronc.
J'étais dans la stupeur d’une audace à laquelle rien ne peut être comparé, quand on songe que toute blessure du serpent noir est mortelle.
Cependant le sauvage, fier de son triomphe, plus fier peut-être encore de mon admiration, se mit à danser, à trépigner, à rire et à hurler enmêmetemps; il gambadait autour de sa victime, il la poussait du pied et l'insultait en feignant d'en être mordu, tandis que moi, adossé à un arbre, je cherchais à saisir les grotesques poses de cet être si bizarre et si courageux. Cette étrange scène si chaude, si dramatique, durait depuis près d’une demi-heure, mais le dénoûment en fut inattendu.
Le sauvage continua ses gambades joyeuses; ilcourut de nouveau vers le serpent, le saisit de ses deux mains, le passa comme une cravate autour de son cou, revint, serapprocha de moi, me sourit d'une facon hideuse en brandissant ses sagaies, s’empara de la serviette et des provisions qu'elle renfermait, prit le couteau qui avait achevé l'ouvrage, le leva, le jeta en l’air, le ressaisit, hurla de nouveau, bondit d’arbre en arbre plus vigoureusement que jamais, s’éloigna, revint encore, prit sa course et disparut pour toujours dans le fond des bois, me laissant pour toute récompense de ma générosité la tête du reptile, dont il n'avait que faire.
Je rejoignis mes compagnons de voyage, qui venaient déjà vers moi, je leur contai mon aventure, et en m'engageant à plus de circonspection à l'avenir, ils m'eslimérent heureux d’être quitte de mon imprudence, pour la perte d’un mouchoir, d’un couteau et des provisions de bouche dont j'avais déjà fait le sacrifice.
Les chevaux furent attelés, nous poursuivimes notre chemin à travers la forêt toujours imposante, et dans tout le trajet nous ne vimes que trois serpents devant nous, lesquels ne fuirent point à notre approche, mais ne cherchèrent pas non plus à nous attaquer.
L'habitation de M. Oxley est située sur le sommet d'un délicieux plateau dont le pied est planté d’arbres européens, mèlés à de grands végétaux indigènes, et formant par cel assemblage le plus curieux spectacle. C'est le casualina, qui mêle ses rameaux gracieux à la pomme colorée ; c’est le pin de Norfolk et ses rameaux chevelus, du milieu desquels tombent des grappes de raisin dont la vigne est plantée à côté de son tronc lisse et élégant; c'est la poire se jouant au milieu des jeunes eucalyptus, protecteurs bienvenus des melons et des fraises qui poussent à leurs pieds; partout encore des fleurs odorantes dont le parfum s’exhale au loin; partout unjardin délicieux, tel qu'en rêvait le Tasse.
Après cette première inspection qui me jetait dans l'extase, j'entendis la voix de M. Demestre; on m’appelait pour souper. Iei encore, non-seulement l’aisance, mais le luxe, non-seulement la profusion, mais la prodigalité, et le gastronomes’accommoderait fort bien d’un exil où tant de distractions lui seraient offertes. À deux heures du matin, la maison était silencieuse, valets et maitres dormaient d'un profond sommeil. À cinq heures, j'étais déjà debout et prèt à recommencer mes eXCursions.
VOYAGE
M. Oxley m'entendit et me fit prier de passer dans son appartement.
— Je comprends votre impatiente curiosité, me dit-il; mais prenez garde; la curiosité est souvent fatale à celui qui ne sait pas la contenir. Vous voyez l'Europe autour de nous; mais là aussi est Ja Nouvelle-Hollande, c’est-à-dire une terre sauvage, d'énormes fourmis dévorantes, des serpents qui donnent la mort, des torrents qui s'emparent de la campagne et entrainent tout sur leur passage.
{: La grèle tue dans ces climats exceptionnels, et le sauvage habitant des déserts tue aussi dès qu'il man-
AUTOUR
que de vivres, qu'il se sent le plus fort et qu'il est |
sûr de l'impunité.
J'écoutais ces sages conseils; mais je n’en {ins nul compte, tant le désir de voir me poussait à la recherche des choses inconnues. Aussi, dès le lendemain de mon arrivée chez M. Oxley, où tant de soins, de prévenances et de luxe m'avaient rappelé l'Europe et les brillants salons de Paris, je me décidai à une course dans l’intérieur des bois, séduit que je fus par tout ce qu'on n'en disait de magique etde merveilleux. Plusieurs des sauvages, à qui le généreux ingénieur donnait asile, la nuit, dans ses écuries et ses greniers, devaient me servir de guides; mais deux seuls furent fidèles à leur promesse, et je me misen route avec eux après que M. Oxley m'eut engagé à beaucoup de prudence et de circonspection,
NOUVELLE-HOLLANDE
Torrent de Kinkham.— Attaque d'un nid de fourmis. — Je franchis le torrent. — Solitudes., — Deux déportés. — Inondation. — Jeux et exercices des sauvages. — Retour à Sidney.
J'avais vu, de l'observatoire de l'habitation de M. Oxley, le lit du torrent de Kinkham; c’est de ce côté d'abord que je dirigeai mes pas, car c'est là surtout qu'on m'avait fortement invité à ne-pas me rendre, puisque ce torrent est la limite tracée dans la colonie pour les courses des convicts.
Tout déporté qui le traverse est regardé comme déserteur et ennemi; quelques-uns d’entre eux, voulant se soustraire au châtiment qu'ils ont mérité, le franchissent en dépit des lois, se jettent dans les solitudes éternelles qui se trouvent au delà, vont à la recherche des hordes sauvages, dont ils partagent d’abord la misère; et plus tard, poussés par la vengeance et la faim, ils se mettent à la tète d'une expédition guerrière, ilsse ruent avec des cris farouches sur les habitations sans défense, et mettent tout à feu et à sang. Aussi, le déporté convaincu d’avoir franchi le torrent de Kinkham estcondamné, par cela seul, à la peme de mort.
J'arrivai à son lit de roche après une heure de marche à travers quelques bois vierges et de belles et riches plantations dépendantes du château de M. Oxley. Parvenu là, je fis mine de vouloir pousser plus loin, mais mes deux guides épouvantés me donnèrent à comprendre qu'ils ne m’aceompagneraient pas, que cela leur était défendu expressément, qu'on les tuerait s'ils allaient au delà, et que moi-même je m'exposais à de grands périls sij'exécutais mes projets. II n'en fallut pas davantage pour me décider. Au surplus, je saisis celte occasion pour recommander aux voyageurs la règle invariable que je me suis tracée dans chacune de mes expéditions hasardeuses, Ce à quoi l’on doit d’abord s’attacher, c’est à se débarrasser le plus tôt possible des plus grandes difficultés. Ce n’est point le départ qui est à craindre, c’est le retour. Les premiers obstacles sont d'autant plus décourageants qu'on ne s'est pas encore faconné aux épreuves. Le découragement n'est mortel que lorsqu'à l'horizon se dressent les aspérités.…. Dès que l'élan vous a poussé au delà de l'obstacle principal, vous devez regarder le reste comme vaincu, et le souvenir de vos premiers succès vous vient en aide pour triompher avec profit de tous les autres accidents de la lutte. Le combat effraye moins que la bataille ; l'homme que la tempête accueille au jour de son départ est tout prêt aux rafales de ses traversées à venir.
Le torrent était là, sous mes pieds, d’une largeur de cent pas au plus, pavé de roches lisses, polies, attestant la rapidité et la fréqence des avalanches. Un léger filet d’eau, murmurant à peine à travers les rigoles et les anfractuosités des couches schisteuses, passait presque inaperçu, tandis que les bords du lit à pic, déchirés et creusés, disaient la violence des eaux descendant des montagnes. D'un côté, des terrains déjà déblayés et prêts à recevoir les richesses végétales de nos climats; de l’autre côté, une nature vierge, et des géants séculaires portant leurs têtes chevelues jusqu’à la région des nuages, qu'ils retenaient dans leur course.
lrai-je ou n'irai-je pas au delà du torrent? fut la première question que j'adressai. La seconde fut celle-ci : Qu'ai-je à gagner à braver le péril dont on mm a menacé?
La réponse à la seconde de ces deux questions fut la solution de la première, et le vague de mes craintes me détermina à l'entreprise. Si l'on m'avait dit que je serais attaqué par des sauvages, par des bêtes fauves, par des serpents noirs, à coup sûr je serais resté au rivage; mais reculer devant l'incertitude des dangers et peut-être devant des fantômes, voilà ce à quoi je ne pus me décider. Le torrent devait être franchi.
Je me disposais déjà à descendre la côte presque à pie, lorsque la clarté brillante d'un feu peu éloigné et une longue colonne de fumée noire montant en spirale frappèrent mes regards à peu de distance du lieu où J'avais fait halte. À la bonne heure! m'écriai-je, comme pour me donner du courage; j'aime mieux cela, j'aime mieux le bruit que le silence, et les hommes que la solitude. Allons de ce côté.
Je me dirigeai donc vers le point lumineux grossissant à chaque instant, et je fus témoin là d’un spectacle que je n’oublierai de ma vie. Onze sauvages, parmi lesquels deux femmes seulement, maigres comme des squelettes, après avoir abattu des branches sèches en très-grande quantité et les avon: placées autour d’un montieule de trois pieds de haut el de quatre à peu près de diamètre, préparaient d’autres bois menu qu'ils tenaient en réserve pour alimenter la flamme. À mon aspect ils s’arrétèrent tout court, se réunirent en un seul groupe et parurent délibérer sur le parti qu'ils avaient à prendreà mon égard, J'allais franchement à eux, bien certain que
ma confiance les flatterait. Je leur tendis la main. [ls | le nom de M.Oxley, fort connu dans le voisinage; ils le me regardèrent d’un air stupide et m'adressèrent des | répélèrent à voix basse, semblèrent se calmer, et con-
paroles éclatantes auxquelles je n'avais garde de répondre, vous savez pourquoi. Je prononçai cependant
ünuèrent leur opération commencée comme si je n’étais pas là. Le cercle de feu se rétrécissait, rapproché
.. Le torrent était là, sous mes pieds. (Page
petit à petit du monticule à l’aide des sagaies et quelquefois même à l’aide des pieds et des mains des sauvages. Quand la flamme faiblissait, un nouveau secours Jui était donné, et des cris rauques remplis-
saient les airs. Cependant on s'arrêta encore, trois sagaies lancées avec une grande vigueur percèrent le monticule assiégé, et des crevasses faites par cette arme s'échappèrent d'énormes fourmis que le feu ne
.. Des myriades de perroquets, de cacatois, etc. (Page 310.)
tarda pas à faire rentrer dans leur gite. À chaque instant l'incendie
se concentrait, et bientôt les Sagaies meurent pas besoin dêtre lancées pour
ouvrir la demeure souterraine des animaux dévastaleurs auxquels on fait ici une guerre à outrance. Les casse-lèle se Joignaient aux sagaies, les longues branches de bois sec ajoutaient aussi à la destruction
de l'édifice, qui ne fut bientôt plus qu'un monceau de ruines, el le feu continuait toujours. Dès qu'il arriva au pied de la fourmilière, on l'entretint plus violent que jamais, et les sauvages satisfaits S'assirent paisiblement autour : une heure après l'œuvre fut accomplie.
La horde se leva, s'ouvrit une route jusqu'au tertre
VOYAGE
renversé, en chassa au loin la terre caleinée, et s'empara d’une boule énorme de cadavres agglomérés formant une sorte de mastic noir, sur laquelle elle se jeta avec une gloutonnerie qui sonlevait le cœur: je crus même un instant que ces malheureux affamés semblaient craindre que je ne leur demandasse ma part du hideux repas, et lorsque je m'éloignais de ce spectacle d'horreur, chaeun des convives se hâta moins de dévorer sa pitance.
Hélas! telle est pourtant la principale nourriture de ces misérables sauvages de la Nouvelle-Hollande que la civilisation effraye, et qui trainentune si triste vie au milieu des immenses forêts que le ciel leur a données pour demeure. Après avoir été témoin de cette scène de dégoût et de pitié, je repris le chemin «du torrent, dont je m'étais un peu éloigné, et Je me décidai en route à ne plus délibérer en présence de l'obstacle. Ainsi, sans réflexion aucune, Je me glissai le plus doucement possible jusqu'au lit du torrent,
Le
convict Alkins et
était, par ce seul fait, condamné à être pendu, car on en avait vu, à Ja tête de hordes sauvages, venir après les mondations, mais plus terribles qu'elles, se précipiter sur des habitations sans défense et répandre partout la dévastation et la mort. Je n'étais point déporté, la sévérité de la loi ne pouvait m'atteindre, et Je voulais voir.
Devant moi se dressail une vaste pleine de gazon plantée d'eucalyptus du port le plus majestueux; elle était bordée par une colline boisée comme la plaine, silencieuse, solennelle comme le désert, de l’autre côté de laquelle serpentait une vallée profonde, ombragée aussi richement que le sol que je venais de parcourir. Je m'assis, et 1 Es me dis avec un sentiment d'orgueil qui a sa puérilité : Jamais, sans doute, pied européen n’a foulé cette terre ignorée, jamais personne avant moi ne s’est livré jei à la méditation, au recueillement, à l'étude du magnifique tableau, aussi ancien que le monde, dont le cadre n’est nulle part, et dont les détails sont aussi curieux que la masse. Ce serait bien le cas de placer ici quelque triste et lugubre épisode taillé de manière à Jeter sur moi l'intérét de mes lecteurs; de dire, par cernplee qu'une bande farouche de sauvages me harcela de ses sagales et de ses casse-tête, qu'un terrible serpent noir me menaça de sa dent meurtrière, et qu'un
AUTOUR
sa
que je traversai à pied sec, et je me trouvai bientôt à l'autre bord.
Là seulement, je m'arrêtai, inquiet, irrésolu, presque tremblant; mais ne vous hâtez pas deme condamner. Ne vous est-il donc jamais arrivé d'être étonné de l'audace d’une résolution alors que le succès l'avait couronnée? Quand le péril estimaginaire, c’est avant l'épreuve que la peur vous saisit, vous abat, et le rire lui succède; mais quand le danger est réel, il arrive presque toujours que les hommes de cœur l'affrontent et qu'ils ne tremblent qu'après l'avoir soumis.
Les deux guides que M. Oxley m'avait donnés ne voulurent point, malgré mes offres et mes menaces, m'accompagner au delà du torrent, et me donnèrent à entendre que s'ils m'obéissaient on les mettrait à mort. A un pareil argument je n'avais rien à répondre, et je m'élancai seul. D'un autre côté, je l'ai dit,
| tout déporté convaincu d'avoir franchi le torrent
famille. (Page 311.)
essaim innombrable de fourmis rongeuses m’entoura de ses mille réseaux et me blessa de ses mille dards; puis un miracle serait venu à mon aide pour me rendre au monde. Maisje l'ai dit, je ne sais pas mentir en présence des faits, je les raconte tels que je les ai vus; je n'ai nullement besoin de recourir aux merveilles de la fable pour remplir la vie aventureuse que l'enfer ou le ciel a voulu me faire.
Et puis, d’ailleurs, le sang n'est pas toujours la tragédie; le drame qui émeut ou terrifie est souvent dans l'absence du drame, et l'aéronaute qui tombe du haut des airs intéresse et glace bien plus quand il tourbillonne dans l’espace que lorsque ses os ont été broyés par la chute. Ainsi done rien de ce qui m'avait été prédit ne m'arriva, et pourtant j'avais reçu des menaces de tous côtés. Si j'avais eu plus de cœur que je n’en eus en effet, j'aurais pu, par exemple, m'assurer d'où venait un certain DEL ORNQUe JE supposais partir de l’autre côté de la colline sur laquelle Je planais en ce moment. Ce bruit arrivait par inter-
valles à peu près égaux, par saccades tantôt faibles, tantôt en bruvantes modulations. Mais je n'osai point, et j'en suis encore réduit aux conjectur es. Si J'avais eu plus de cœur, je me serais avancé jusqu'à un troisième plateau éloigné de moi d’une lieue au plus, et formant peut-être” le premier ou le dernier
échelon de ces collines si riches que l’industrie anglaise saura bien atteindre et peupler. Mais, je l'avoue encore une fois, j'eus peur, et je restai en place au lieu d'avancer. Le jour marchait; un soleil éclatant pesait sur les hautes cimes des arbres, et il me semblait que je l’arrêterais dans sa course en m'arrétant moi-même.
J'écrivais mes impressions : je disais que parmi les branches des arbres des myriades de perroquets, de cacatois, de perruches de toutes couleurs, voltigeaient et se jouaient loin de toute atteinte meurtrière; je disais aussi qu'à mes pieds, et parmi le gazon frais et riant, pointaient les petites feuilles et les gracieuses ètamines de mille jolies fleurs, les unes inodores, les autres parées de leur suave parfum; celles-ci blanches ou roses, celles-là bleues ou diaprées, douces à fouler, charmantes à étudier. lorsqu'un bruit, plus prolongé que ceux qui m'avaient déjà privé de mon courage ordinaire, fixa mon attention. Une lourde secousse se fit bientôt entendre, plus sombre, plus rapprochée. A l'instant, je fus debout ; je visitai, inquiet, l'amorce de mes deux pistolets, et Je jetai un regard investigateur de tous côtés. Rien ne fixa mon attention : mais le haut feuillage bruit avec un fracas terrible: c'était la pluie, c'étaient des gouttes d’une grosseur prodigieuse qui traversaient les couches épaisses des eucalyptus. Le retentissement, c'était le tonnerre marchant à grands pas vers le lieu qui me servait d'asile.
Les paroles menaçantes de M. Oxley retentirent bien plus fort à mes oreilles; je savais tout ce qu’on m'avait raconté de surprenant du torrent de Kinkham envahissant les plaines de ses flots vagabonds, et je le voyais déjà se dressant devant moi, s’opposant à ma fuite et me punissant de ma témérité. Je me mis à courir de toute la force de mes jarrets, sans me soucier le moins du monde des monticules sur lesquels je posais un pied imprudent, et qui pouvaient fort bien être les nids meurtriers des fourmis dangereuses contre lesquelles la flamme seule a de la puissance. Eloigné de toute habitation protectrice, j'avais des ailes; en une heure, je tis le trajet que j'avais parcouru le matin en quatre fois plus de temps. L'ouragan grondait, l'éclair sillonnait la nue, la pluie tombait rapide et froide, les arbustes courbaïent la tête, et, vaincu par la peur, j'arrivai sur les bords escarpés que j'avais si douloureusement franchis le matin. Je n'eus pas de peine à atteindre le lit, dont le filet d'eau était déjà prodisieusement grossi, mais que je traversai encore à pied sec. Arrivé sur l'autre bord, je m’arrêtai; il me sembla que je n'avais plus d'obstacles à vaincre. Je tournai mes regards vers les lieux solitaires que je venais de quitter, et je fus honteux des craintes qui m'en éloignaient. La peur, dit-on, n’a ni jambes ni oreilles ; on assure qu'elle énerve, qu'elle paralyse, qu’elle tue toute sage résolution, qu'elle glace en un instant le sang dans les veines ; je vous proteste, moi, que la peur ne fait pas tous ces prodiges, et qu’elle donne aux jarrets une vigueur ct une vélocité incomprises jusque-là.
Je m'estimai heureux, je vous l'avoue, que nul ne fût àmes côtès pour être témoin de mes angoisses; el si je les avoue avec tant de franchise aujourd'hui, c'est que quelques années ont passé là-dessus, et que depuis lors j'ai acquis le droit de dire à haute voix sans rougir : Tel jour, j'ai été un poltron.
Le torrent grossissait toujours; ses ondes jaunâtres bouillonnaient sur les roches, mais je ne croyais plus déjà aux redoutables phénomènes dont mes compagnons de voyage avaient voulu m'effrayer. Toutefois je
renonçai à mon relour vers les solitudes, et je repris tristement le chemin qui devait me conduire chez M. Oxley, où l'on était sans doute fort inquiet de ma longue absence. J'avais fait quelques pas à peine dans un taillis assez épais, lorsqu une douce voix de femme fixa mon attention; je me dirigeai de ce côté avec empressement, et je me trouvai bientôl en face d’une petite maisonnette bâtie en bois entremélé de terre glaise, et ayant pour toiture un triple rang d'écorces d'arbres fort bien liées les unes à côté des autres. Je m'approchai avec précaution; la porte était entrebäillée, je frappai un petit coup, et, remplie d'eflroi, la maitresse du logis s’avanca.
— Grand dieu! s'écria-t-elle en anglais dès qu'elle m'eut aperçu, qui êtes-vous? que voulez-vous ?
— Rassurez-vous, madame, je suis un Français voyageur.
— Je parle aussi cette langue.
— Tant mieux; l'orage m'a saisi dans ma course au delà du torrent, et comme Ha pluie tombe en abondance, je vous demande quelques instants d'hospitalité.
— Oh! vous pouvez vous reposer, monsieur ; maintenant je n'ai plus peur.
Cette femme, belle, mais très-pâle, avait une trentaine d'années ; le haut de son corps était voilé seulement par une chemise d'homme boutonnée au col, et depuis les reins jusqu'à la cheville elle portait une jupe d’indienne, propre, et nouée par un ruban bleu. Ses bas et ses souliers attestaient un long service, et sa belle chevelure blonde était emprisonnée dans une gaze flétrie; un collier de cheveux ornait son cou élégant; ses jolies petites mains se cachaïient sous des gants usès, et des boucles d’or pendaïent à ses oreilles. Au total, c'était la pauvreté, mais non la misère: c'était aussi la beauté, mais une beauté vaincue par la souffrance, et cet ensemble plein de grâce et de magie inspirait autant de respect que d’attendrissement. Dans un coin de l'appartement, composant toute la demeure isolée, se dressait un lit, bas, propre, avec un drap blanc et un oreiller, tandis qu'à terre deux couvertures de laine protégeaient deux enfants qui me regardaient avec de grands yeux bleus pleins d’une naïve expression de curiosité. Quelques assiettes de terre étaient posées sur une planche fixée au mur de l'habitation; une brouette dormait auprès d’une malle et d’un grand vase en faience gardant encore une partie des aliments préparés sans doute pour la journée. Deux chaises délabrées complétaient l’'ameublement.
Dès que mon inspection fut achevée, je demandai pardon à la gracieuse dame de l'embarras que je lui causais, et la priai de me permettre d’embrasser ses jolis enfants, dont le plus âgé avait six ans et le plus jeune quatre tout au plus.
— Trés-volontiers, monsieur, car ils sont fort sages.
— Alors, madame, vous me permettrez de leur offrir quelques bagatelles de mon pays.
— Ne le faites pas, ils seraient capables d’accepter. OT
— C'est pour cela que j'insiste.
— Ah! voilà bien de la bonté.
— Non, madame, c’est de l'intérêt.
—— Je vois que vous ignorez de quel père ils sont les enfants.
= Je ne veux pas le savoir, surtout si leur confidence peut leur être nuisible.
— Faites donc, monsieur, et que le ciel vous en récompense !
Je fouillais dans mes poches, lorsqu'un bruit de pas précipités arriva jusqu'à moi.
— C'est lui! s’ècria la femme.
— Qui, lui?
— Mon mari, Atkins.
Un homme blond, mais haut et fort, se présenta à la porte, qu'il ouvrit brusquement. À mon aspect, il s'arrêta stupéfait, fronça le sourcil, plongea son regard dans le mien, le tourna vers sa femme, et sa figure grave reprit le calme qu'elle avait perdu. À la bonne heure, dit-il; mais qui êtes-vous?
— Un Français voyageur arrivé depuis peu de jours à Sidney, et venu dans ces solitudes avec M. Oxley pour les étudier. J’achève ma promenade autour du monde.
— C’est bien. Avez-vous de l'argent?
Je feignis de n'avoir pas entendu la question.
— Avez-vous de l'argent? reprit-il avec plus de force.
— Je crois avoir quatre ou cinq piastres fout au plus dans ma bourse.
— Tant mieux.
— Pourquoi cela?
— Parce que vous les remporterez, et que je vous prouverai ainsi que j'ai renoncé à mon ancien métier.
— Vous, monsieur ?
— Oui, moi. Vous voyez devant vous un voleur d'Amsterdam, de Londres et de Paris. Paris est la ville la plus commode du monde pour les mdustriels qui savent l’exploiter; Amsterdam vaut beaucoup moins; mais Londres est détestable. Dejà riche de mes escroqueries, je voulus y continuer mon commerce... el me voici,
— Je ne croirai jamais.
— Vous avez tort. Ce n’est point par fanfaronnade que je vous dis ces choses, c'est parce qu'il ne faut pas plus voler l’estime des honnètes gens que leur or. Mes aveux, d’ailleurs, sont la conséquence de mes fautes et de mon repentir. Tous mes camarades, ou presque ous, vous jureront qu'on les a mjustement condamnés ; moi, je vous dirai, monsieur, que l'on m'a fait grâce en m'envoyant pendant dix ans ici. Je bénis mes juges et leur clémence, puisque sans eux je n'aurais pas connu cet ange de bonté que vous voyez là, qui me console de mes fatigues, qui adoucit l’amertume de mes remords, et qui m'a déjà donné ces deux pauvres petites créatures que vous avez la bonté de caresser.
— Combien y a-t-il de temps que vous êtes dans ce pays?
— Six ans; encore quatre, et je reverrai ma patrie. Je travaille, monsieur, je travaille avec une ardeur infatigable, et je saurai bien profiter des bénéfices de notre code en faveur de ceux d’entre nous qui perdent sur cette terre les vices ou les crimes qui les y ont amenés.
— Ne voudriez-vous pas que je parlasse au gouverneur de notre rencontre si imprèvue, de notre conversation si intime ?
— Merci, merci; ce que je désire, c’est que mon retour en Europe soit le prix d'un droit et non d’une faveur.
— C'est de la grandeur d'âme.
— C'est de la justice, voilà tout; j'ai été voleur pendant dix ans, il me faut dix ans d’expiation. N’estce pas, ma femme ?
— Oui, mon ami.
—— Et maintenant, monsieur, que l'orage est moins violent, partez, je vous le conseille; vous
voyez d'ici le château de M. Oxley, hâtez vos pas. Nous, délogeons vite, et emportons nos bagages.
— Pourquoi cette activité?
— Je vois que vous ne connaissez pas le torrent de Kinkham.
— Adieu donc, monsieur; mais j'ai promis une bgatelle à chacun de vos enfants; souffrez que Je m'exécule.
— Si vous avez promis, tenez votre parole ; mais point d'argent : on croirait peut-être que c'est un cadeau forcé.
Je donnai aux marmots un joli étui avec des aiguilles et du fil, un couteau, deux mouchoirs, un beau foulard que je portais au cou, et je repris le chemin de l'habitation de M. Oxley, après avoir affectueusement serré les mains aux pauvres exilés.
— Ah! vous voilà, me dirent mes nouveaux amis en m'apercevant trempé jusqu'aux os; vous faites de jolies choses; j'ai envoyé six sauvages et quatre domestiques à votre recherche.
— Craigniez-vous done qu'on ne m'arrèlât dans ces déserts ?
— Je craignais pour vous, me dit M. Oxley, le torrent que vous me sembliez fort curieux d'étudier.
— J'en arrive, en effet.
— Vous ne l'avez pas franchi ?
— Oh! j'ai été bien au delà.
— Eh bien ! mettons nous à table.
Il était quatre heures et demie. A six heures, le repas futachevé.
— Maintenant, poursuivit mon généreux amphi- {tryon, approchez-vous de la croisée ; jetez un regard sur la campagne.
Quel spectacle! Plus de terres à nu, plus de végétation, plus de champs avec leurs richesses, plus de cabanes de proscrits; c'était un lac, une mer immense qui couvrait la cime des arbres nés dans les vallées.
— Que dites-vous du tableau ?
— Je dis que tout ce qu'on voit ici est merveilleux, incroyable.
— Ce n’était pourtant qu'un orage de pluie.
— Il y en a donc de plus redoutables ?
— Avant votre départ, vous en verrez peut-être où la grêle joue un rôle important.
— Mais on doit fuir alors une terre aussi mhospitalière ?
— Non pas; l’on doit se mettre à l'abri du danger, et c’est ce que nous faisons quand nous sommes sages.
— Je serai sage à l'avenir.
La pluie cessa de tomber, et, après une partie de cartes, M. Oxley me pria de regarder de nouveau la campagne.
Les eaux se retiraient comme poussées par une puissance surnaturelle ; une heure les avait élevées Jusqu'aux hautes collines, une heure les enfermait dans leur lit. Chaque minute les refoulait vers les bas terrains voisins du rivage de la mer, et dès lors on eût dit que c’élait la végétation qui montait pour ressaisir le sol envahi qu'on n’osait plus lui disputer.
— Eh quoi! m'écriai-je, vous ne venez pas à mes côtés pour admirer un pareil tableau ?
— Nousen sommes rassasiés.
Le lendemain, au déjeuner, je parlai de ma singulière entrevue avec le déporté.
— Ah ! vous l’avez vu ?
— Oui; quel est cet homme ?
— Le coquin le mieux converti de la terre.
— Sans ironie ?
— Sans ironie. Vous a-t-il dit que dans une des der-
312 SOUVENIRS D'UN AYEUGLE.
nières inondations du torrent, il avait sauvé la vie, au péril de ses jours, à deux sauvages qui se noyaient?
— Non.
— Vous a-t-il dit que, lors d'une irruption de quelques convicts à la tête des naturels, il était venu, lui, se poster au-devant de ma porte, et que, secondé par mes valets, il parvint à mettre en fuite la horde sauvage, après s'être emparé de leur chef?
— Non.
— C'est qu'il cache loutes ses belles actions. Il n°y a pas de déporté ici qui travaille avec une ardeur égale à la sienne.
— EL sa femme ?
— Un ange de charité et de dévouement ; déportée ici pour immoralité, elle s’est régénérée en posant le pied sur cette terre.
— Le torrent les a chassés de leur habitation ; où vont-ils ?
-— S'abriter à une lieue d'ici, sur un terrain que je leur ai donné et dont je leur réserve les revenus. Ils se réfugient aux jours des dévastations dans une jolie maison qu'ils ont bâtie sur une hauteur voisine, et s'ils ne viennent pas chez moi, c’est par discrétion. Atkins ne se doute pas de ce qui l'attend aujourd'hui.
— Qu'est-ce donc?
— La nouvelle de son élargissement et de celui de sa femme, que je lui apporte, et que j'ai ordre de ne lui donner que pour la fête de notre souverain.
— Ilrefusera.
— Il acceptera, car je lui parlerai de sa femme et de ses enfants qu'il aime avec passion. Tenez, je parie que c’est lui que j'entends, car mes chiens accourent sans aboyer.
Atkins entra et salua avec respecl; sa jolie femme nous fit une révérence honteuse, et, sans autre préambule, M. Oxley lui donna à lire la note du gouverneur. Le brave déporté se jeta à genoux, baisa le papier précieux, sur lequel tombaient de grosses larmes, et se releva pour embrasser sa femme et ses enfants. ;
— N'est-ce pas que vous obéirez? lui dit M. Oxley.
— Hélas! suis-je assez honnête homme?
— Vous allez vous mettre à table avec nous.
— Votre présence et votre parole purifient. l
Quinze jours avant de quitter le port Jackson, je vis s'embarquer, sur un beau trois-mâts de PIymouth, Atkins et sa famille, que le capitaine, par ordre supérieur, avait déjà pris sous sa protection immédiate.
Atkins doit être maintenant à Londres. S'il lit ces pages, il a verra que l'étranger avec lequel il a diné à l'antipode de Paris ne l’a point oublié.
— Maintenant que vous avez vu quelques-uns de uos phénomènes terrestres et météorologiques, me dit M. Oxley le lendemain de cette journée si bien remplie, je ne veux pas que vous quiltiez mon habitation sans connaître aussi un peu les hommes qui parcourent ces solitudes, et qui s’elfacent petit à petit, surtout depuis que nos armes à feu les privent des ressources qu'ils se procuraient parfois avant notre conquête. Tout n’est pas gain dans la victoire de la civilisation, et les vaincus qui veulent rester libres de nos lois ont tout à redouter de leur résistance. Voyez, les sauvages habitants de ces contrées ne fréquentent presque plus les rivages de la mer où nous avons quelques établissements, aimant mieux la faim et la solitude des forêts qu'une nourriture abondante ct les habitudes que nous voudrions leur donner ; c’est une race d'êtres exceptionnels comme le sol qui les porte ; ils ne tiennent d'aucun peuple, et ils diffèrent
encore plus de leurs voisins que de tous les autres hommes. Quelles formes hideuses et me-quines ! Les singes leur sont infiniment supérieurs pour la grâce et l'intelligence. Et toutefois, vous allez voir.
M. Oxley fit entendre un coup de sifflet, et je vis sortir d’un hangar un sauvage absolument nu, armé de plusieurs sagaies, de deux casse-tête courbès comme nos sabres de hussard, et d'une petite hache propre à manier d’une seule main. Cet homme vint à nous; c'était un chef, un roi, lout ce que vous voudrez; il commandait à d’autres hommes taillés comme lui, brutes comme lui, farouches comme lui. Pourquoi commandait-il? Je ne sais, et M. Oxley n'en savait pas plus que moi. On lui dit quelques mots, on lui fit quelques signes, et il disparut en courant et en laissant là ses armes, qui auraient pu s'opposer à la rapidité de ses mouvements. Au bout d'une demiheure il fut de retour avec eng de ses sujets les plus dégoûtants, bien qu'ils le fussent moins encore que la jeune fille qui les accompagnait, et dont les mamelles fouettaient le bas-ventre.
Je ne me suis pas engagé à vous montrer toujours les filles sautillantes d’Anourourou ou les suaves dormeuses de Lahéna.
— Vous allez être témoin d'un spectacle curieux, me dit M. Oxley; tenez, voici un eucalyptus fort élevé, fort droit et fort lisse ; les bras ne peuvent le saisir, tant son diamètre est grand; pensez-vous qu'un de ces hommes, en cinq ou six minutes, soit capable d’en atteindre la cime ?
— Cela me parait incroyable.
— Eh bien! cela est.
— Quand je l'aurai vu, j'en douterai encore.
— Aussi, n’ai-je été convaincu, moi, qu'après la centième épreuve. :
M. Oxley fit venir à ses côtés un de ces naturels, le plus jeune en apparence; il lui montra un mouchoir qu'il déposa à terre en lui disant qu'il lui appartiendrait si dans cinq minutes l'arbre était escaladé. Le sauvage poussa un cri de joie, se Jela à terre, se releva, saisit la petite hache dont je vous ai parlé, se placa contre le tronc de l’eucalyptus, le mesura de l'œil avec une sorte de dédain, poussa an nouveau cri et se mit à l’œuvre. En trois coups, une entaille fut pratiquée à deux pieds du sol, entaille à peine suffisante pour servir à l’orteil de point d'appui Une seconde entaille, plus haute de deux pieds, fut faite de la même manière, et, après avoir gravi ces deux èchelons, le sauvage, par un coup vigoureux, planta la hache dans le tronc de l’arbre au-dessus de sa tête. Placé verticalement, il allongea le bras droit, saisit le manche de l'instrument comme point d'appui, se hissa, se cramponna, se colla, pour ainsi dire, à l’aide des plis et des aspérités de son ventre et de sa poitrine, ainsi que le ferait un lézard où un limaçon, se tint de la sorte suspendu, pratiqua de nouvelles cntailles pareilles aux premières, y fixa d'abord un pied, puis l’autre, replanta la petite hache, s'élança de nouveau, et tout cela avec plus de rapidité peutêtre que je ne vous le raconte, monta, toujours collé, toujours identifié à l'arbre, et en atteignit les hautes branches à l’aide des mème moyens, en quatre minules et demie.
— Allons, me dit M. Oxley, il y a mis de l'amour
propre. Pourrez-vous traduire, expliquer, faire Comprendre ce que vous comprenez à peine après l'avoir vu?
— Je l'essayerai.
— On ne vous croira pas.
VOYAGE AUTOUR
— J'inviterai les incrédules à entreprendre le voyage; cela seul en vaut la peine.
— Voyez maintenant descendre cet homme, poursuivit M. Oxley, et touchez ensuite sa poitrine.
Un nouveau coup de sifflet retentit; le sauvage se placa debout contre le trone, se laissa glisser, tenant toujours la tête penchée à droite ou à gauche, en s’arrètant par intervalle comme pour amortir l'äcreté du frottement, et en un instant il fut auprès de nous. Je Joignis un mouchoir à celui qu'il venait de gagner, et le naturel bondit comme un chevreuil. La peau de sa rude poitrine ne portait aucune empreinte de déchirure. Les autres sauvages nous demandèrent si nous voulions qu'ils nous montrassent également leur adresse.
— Ne les gâtons pas, me dit M. Oxley, à moins
.. Le sauvage planla la hache dans le tronc de l'arbre au-dessus de sa tête. (Page 31
côte, se placèrent au-dessus, et, armés de leurs petits casse-tête recourbés, ils imitèrent un combat en frappant doucement les armes les unes contre les autres. Puis, à un signal donné par M. Oxley, le premier sauvage en tête de la ligne poussa un grand cri, se baissa, et lança au loin en l'air son casse-tête peint en rouge. L'arme ne monta qu'après avoir parcouru une certaine distance avec un mouvement de rotation fort rapide, et quand elle fut parvenue à sa plus grande hauteur, elle revint sur ses pas, ainsi que rétrograde sur le tapis d’un billard une bille touchée d’une certaine manière, ainsi que le fait un cerceau que l'on jette au loin et qui rétrograde vers la main qui a su le lancer. Mais, dans ces deux derniers cas, la résistance du sol ou du tapis fait comprendre la manœuvre, tandis que j'ai vainement essayé de me l'expliquer dans l'espace avec le casse-tête. Ce sont là de ces jeux bizarres qu'on voit sans chercher à les définir, et Je vous assure que j'y acquis en peu de Jours une si grande habileté, que nul sauvage du Pays n'aurait été de force à lutter avec moi. Livr, 40,
DU MONDE. 313 que vous ne veuillez vous convaincre que la femme n'est pas moins leste et moins habile que l’homme.
— Deux épreuves, en effet, ne sont pas de trop pour que je croie avoir vu.
La femme monta donc aussi, et en six minutes moins quelques secondes l'opération fut achevée.
— N'est-ce pas que tout cela est phénoménal? me dit M. Oxley.
Les curieuses expériences une fois terminées, l'Anglais, qui comprenait si bien les lois de la politesse et de l'hospitalité, me proposa d'assister à un exercice fort amusant, mais précédant presque toujours ou quelque rixe sanglante ou quelque duel à mort.
— Je vous ferai grâce du dénoûment, me dit-il;
| mais le prélude vous distraira.
Une ligne fut tracée à terre; les Jouteurs, côle à Le] ,
Dès qu'une rixe a lieu, dès qu'un duel à été proposé et accepté, les deux adversaires font ce que je viens de vous dire, et celui des deux qui ramène le plus près de la ligne tracée à terre le casse-tête courbé, a l'avantage du premier coup. Cela équivaut au pile ou face de nos cartels. )
Au surplus, je vous parlerai plus en détail, une autre fois, des mœurs farouches de ces hommes hideux à voir, hideux à étudier, et fuyant toute eivilisation comme vous fuiriez, vous, toute terre d’anthropophagie.
Cependant l'inspection de M. Oxley étant achevée, le départ fut ordonné, et nous parcourûmes de nouveau ces imposantes solitudes sur lesquelles brilleront peut-être un jour d'industricuses et grandes cités. Arrivés à Liverpool, nous fimes halte, et je me rendis à l'hôpital pour serrer de nouveau la main au docteur Lazzaretto et lui demander des nouvelles du déporté mordu après notre premier départ de cette ville. Le joyeux docteur me retint quelques instants et me fit visiter l'établissement confié à ses soins.
Tout y était propre, tout y respirait l’aisance. La santé devait venir souvent visiter l'hôpital de la Nouvelle-Liverpool.
— À propos, dis-je à M. Lazaretto, ne pourriezvous me donner des nouvelles d’un malheureux déporté mordu par un serpent noir il y a cinq jours?
— Mas s’il a été mordu par un serpent noir, 1l est mort ; je n'ai pu encore en sauver aucun ici. Le venin de ce reptile a une activité telle, qu'en deux minutes un homme tombe comme frappé de la foudre, et ce qu'il y a de plus terrible à penser, c’est que le serpent noir n'attend pas qu'on le provoque pour mordre; il attaque tout ce qui respire, et tout ce qui respire est son ennemi. On m'a assuré que les naturels possèdent un remède elficace contre ce redoutable venin, mais je ne le crois pas; jusqu'à présent mes recherches et mes investigations ont été sans résullat à cet égard. Peut-être le serpent noir ne veut-il pas de la chair huileuse de ces sauvages.
— Savez-vous, lui dis-je, que cet homme dont je veux vous parler montra un grand courage?
— Comment?
— Il se fit sauter un énorme morceau de chair à l'aide d’un rasoir.
— Attendez. C'est celui-là? Eh bien! il n’est pas mort : c'est le seul qui jusqu’à présent ait résisté à la dent du reptile.
— Il est guéri?
— Venez.
Nous entrâmes dans le jardin, qui s'étend depuis l'édifice jusqu’à la rivière du roi Georges.
Accoudè à un arbre et comme plongé dans la méditation, le déporté était là, taciturne, sombre, regardant couler l'eau. Je le reconnus et j'allai à lui.
— Bonjour, lui dis-je d'une voix que je tâächai de rendre caressante.
— Allez-vous-en au diable! me répondit-il d’un ton farouche et en me regardant avec des yeux étincelants.
M. Lazzaretto m'entraina et me dit :
— Voilà out ce que j'ai obtenu jusqu'ici ; ce n’est pas un beau résultat. Cet homme est fou.
Nous rejoignimes nos camarades, qui allaient se mettre à table, et, après un repas dont la gaieté de M. Lazzarelto fit une partie des frais, nous remontämes en voiture et renträmes à minuit à Sidney.
En une heure, nous changeämes d’hémisphère :
en une heure, nous naus assimes sur les deux extrémités d'un immense diamètre : d'une part, l'abrutissement dans ce qu'il a de plus abject; de l’autre, la civilisation dans ce qu'elle a de plus noble et de plus consolant.
NOUVELLE-HOLLANDE
Mœurs des sauvages, — Duels, — Mariages. — Galanteries de l'époux, — Férocité des naturels. — Leur mort.
J'ai parfaitement compris la sauvagerie des naturels de la presqu'ile Péron, parce que là, sur cette terre de misère et de mort dont je vous ai tant parlé, il n’y a rien dans les airs ni dans les eaux qui puisse mème laisser l'espérance d’une journée sans travail, sans fatisue, sans douleur. Tout être vivant a besoin de nourriture : eh bien ! sur cette presqu'ile de malheur, de désespoir, l'infortuné que l'enfer y a jeté dans sa colère, doit être rude, farouche, âcre, comme tout ce qui l'entoure et le cercle.
Il n'y a près de là ni fertilité, ni ruisseaux, ni bourgades, ni villes, ni civilisation, et tout y est incompris, excepté la soif et la famine. Mais ici, près du port Jackson, sur une terre magnifiquement parée, sous un ciel généreux, quoique fantasque, en présence du luxe et des bienfaits d'une grande et noble cité, ce que nul ne saurait expliquer, c'est l'existence des hordes sauvages qui vivent et hurlent dans les bois et sur les montagnes sans que rien de ce qui fait chez nous la vie commode et heureuse ait jamais pu les tenter.
Est-ce habitude, paresse, soif de toute indépendance, qui jette ces êtres si étranges dans les vastes solitudes? Est-ce la longue habitude du vagabondage qui leur a fait regarder en mépris les utiles demeures que nous nous bâlissons? cu voudraient-ils, avec leur stupide dédain, nous convaincre qu'ils se croient 105 égaux, Sinon nos maitres?
Ce triste problème, résolu seulement par quelques milliers d'individus, fera reculer tout esprit penseur, toute saine philosophie : c'est la civilisation vaincue et méprisée, les privations préférées à l'abondance ; c'est la douleur l’emportant sur tout bien-être, et foulant aux pieds le remède moral offert à toutes les
misères du corps et de l'âme. L'idiotisme et la folie ne procéderaient pas autrement. C’est qu'en effet, à voir ces cliarpentes osseuses, anguleuses, disloquées, ces bras, ces jambes, ces épaules étiques, ces fronts déprimés, rétrécis, ces yeux petits et sans animation, ce nez aussi large que la bouche, cette bouche mordant les oreilles, et ces pieds et ces mains si larges et si plats, on devine aisément que rien de ce qui approche de l'intelligence ne peut se loger par là, et que l'on a presque tort d'appeler honimes de pareilles machines mouvantes. Le mandril}, le jocko, l'orang-outang, marchent aussi sur deux pieds; ils sont autrement hommes que ceux qui passent là orgueilleusement à mes côtés, sans seulement détourner la tèle pour me voir.
On permet à ces sauvages de venir à Sidney; on les autorise, je ne sais pourquoi, à se promener dans la ville nus, absolument nus, ainsi que leurs femmes, encore plus hideuses que leurs frères et leurs maris, s’il est possible. Les uns et les autres entrent dans les habitations, présentent quelquelois une peau de kanguroo ou de serpent, tendent la main, reçoivent en échange deux ou trois verres d’eau-de-vie, puis voilà qu'une sanglante saturnale commence. Les vapeurs se sont emparées du cerveau, des cris éclatants remplissent les airs, des chants farouches s'échappent de poitrines halelantes, des contorsions frénétiques ont lieu, des trépignements fiévreux frappent le sol, deux athlètes se présentent, ils se crachent des injures à la face, iis se heurtent de leurs bras, de leurs épaules, de leurs fronts, ils échangent une bave verdätre, mousseuse, et, armés de leurs cassetète, ils se placent sur la même ligne, ils le lancent à l'air comme je vous l'ai dit lors de ma course au tor-
VOYAGE AU
rent de Kinkham, et celui des deux combattants qui le ramène plus près de la ligne tracée est proclamè vainqueur. Alors le vaincu, sans autre façon, se pose en face de son ennemi, courbe la tête, étudie, en le-
vant un peu les veux, les mouvements de son adversaire, dont le bras tient l'arme fatale prète à tomber, cherchant à tromper l'attention de celui qui veut lui ouvrir le crane. Si le coup est porte dans le vide, c'est au tour du premier à se soumettre à l'épreuve, et ainsi de suile Jusqu'à ce que l’un des deux tombe mort sur le sol.
Après le duel, les hommes et les femmes s'emparent du cadavre, le chargent sur leurs épaules, l’emportent, vont le jeter loin de la ville, ou dans les flots, où dans une fosse de deux pieds de profondeur, sur laquelle frères et sœurs frappent du pied pour niveler la terre. Il n'y a là, pour le présent, ni larmes, ni prières, ni émotion. Il nv a là, pour l'avenir, ni deuil, ni tristesse, ni désespoir. Tout souvenir est mort. La terre a fout recouvert, tout effacé. Un homme a disparu de la peuplade:c'est tout.
Quel est donc le but des Anglais en permettant, en encourageant, en excitant quelquefois ces hideuses luttes?
Font-ils de ces hommes ce qu'on fait des chiens hargneux? Veulent-ils, dans leur insouciance coupable, en laisser éteindre la race? Veulent-ils qu'ils se détruisent les us les autres? Je comprends leur mépris, je m “explique leur dégoût ; mais l'humanité wa-t-elle pas aussi ses devoirs, et de pareils tableaux devraient-ls enfin être offerts au milieu d’une cité belle, florissante et policée ?
Je dinais un jour chez une des familles les plus riches et les plus considérées du pays. Au dessert, un signal fut donné par le maitre de la maison, deux valets descendirent, emportant avec eux une boutille de rhum, et, un instant après, un horrible tumulte éclata dans ure cour voisine Les dames se levérent, prirent place à une croisée et m'invitèrent à profiter de l'occasion qui m'était si galamment offerte; je les suivis donc, et deux combats, pareils à celui que je viens de vous conter, eurent lien sans que le cœur de ces dames en fût ému le moins du monde, sans que leur front rougit des hideuses nudités de ces horribles bêtes fauves qu'on venait d’enivrer. C'était une des réjouissances de la soirée, c'était un divertissement qu'on n'avait gracieusement préparé.
Après la fête on emporta deux cadavres, et le thé fut servi au milieu des éclats de rire de l'assemblée.
Si les femmes ne se provoquent pas, ainsi que les hommes, à ces duels meurtriers, c'est qu'elles n'ont pas souvent la permission de boire des liqueurs spiritueuses, car, victimes dociles de la volonté de leurs maris, elles ne recoivent que ce que ceux-ci veulent bien leur aumôner, et la tendresse de ces brules ne va jamais jusqu'au sacrifice d'une goutte de rhum ou d’un morceau de viande dont les chiens mêmes ne voudraient pas. Quand l'homme est repu, sa femme prend timidement sa chétive part. Malheur à elle si elle acceptait ce que vient offrir la générosité européenne! Elle ne le refuse pas, mais elle le garde pour le donner à son mari ou à son frère, et celui-ci ne daigne seulement pas la remercier par un mot ou par un sourire; chacun a cru faire son devoir. C'est le lion qui s’est donné sa part, c'est le tigre qui se vautre dans le sang dont il ne veut plus, et dont pourtant il défend l'approche à tout rival.
Le sauvage de la Nouvelle-Galles du Sud est la personnification du crétinisme, de la lâcheté, de la bas-