TOUR
DU MONDE. o1ù
sesse et de la férocité réunis. Dans l'intérieur des terres, 1l se nourrit de larves, d'insectes, de fourmis, de serpents et de quelques kanguroos blessés : ; Jugez done de sa joie lorsque, sous le hangar où on l’abrite, on lui apporte quelques aliments capables
d’apaiser la faim de chaque jour! Vojr accroupis, autour d'un gros morceau de viande sanguinolente, huit où dix sauvages de ces contrées, c'est le spectacle le plus triste, le plus douloureux et le plus effrayant que l’on puisse imaginer. Vous entendez, au milieu des craquements de dents et des reniflements sonores, un grognement perpétuel, semblable à celui d'une meute de loups affamés à qui les chasseurs veulent disputer leur proie. Vous croiriez entendre le glouglou fétide de ces égouts putréfants dans lesquels S'engouffr ent les immondices d'un charnier qu'on purifie. Je vous l'ai dit, les femmes ont les
restes, les os, quand les os et les restes ne sont pas emportés par ces bêtes fauves, cruelles et voraces.
Ainsi, vous le voyez, lout est gracieux, suave, touchant, dans les mœurs et les habitudes de ce peuple qui n'est point un peuple, de ces hommes qui ne sont point des hommes.
Je vous les ai montrés accroupis à leurs festins ; assislez maintenant au mariage; d'autres tableaux viendront après.
L'épouse était jeune, disait-on. e’est possible; mais Je ne crois pas qu'il y ait jamais chez eux de la jeunesse, car on est laid, hideux, décrépit en naissant. Ses larges mamelles flottaient sur son ventre, et je ne sais si elle avait des bras, des cuisses et des jambes; cependant cela doit être, quoique j'eusse bien de la peine à les apercevoir. C'était, au surplus, la reine adorée de la bande, composée d'une vinglaine d'individus, et la gracieuseté de ses élèg: intes manières, parfaitement harmoniée avec les doux contours de ses formes physiques, pouvait se comparer aux mouvements d'un de ces sales animaux à longues soies que vous voyez se vautrer si amoureusement dans les bourbeuses basses-cours de nos fermiers bas-bretons. Que de rivalité elle avait du allumer dans le sein du troupeau d'esclaves empressés autour d'elle! Eh bien! le marié était mieux, beaucoup mieux, sans comparaison. Une tête monstrueuse, des veux percés avec une vrille, mais inégaux, les cheveux collés en méches avec je ne sais quel puant maaslic, un nez plus large que vous ne pouvez l’imaginer,une bouche dont je n'ose pas vous dire la colossale dimension, des dents d'un vert magnifique, un torse velu, chétif, osseux, zigzaguë de plaies, de coutures ; des bras décharnés, des pieds et des mains hors de toute proportion, et tout cela répandant au loin un délicieux parfum de bouc ou de bête fauve, propre à donner la plus haute idée de la galante coquelterie du futur enorgueilli de tant d'avantages.
La troupe hurlante se tenait assise ou couchée dans un hangar abandonné aux insectes dévorants du pays. Elle se leva à un signal donné par le plus âgé d’entre eux, sans doute le père de la fiancée, et prit le chemin d'une petite crique située derrière le magnifique jardin du gouverneur de Sidney. Je l'accompagnal sans Y être invité, mais je soupconnais trop le genre de bonheur qui m'attendait, pour ne pas braver la chaleur du jour et l'ennui de la route. On ne peut d'ailleurs trop se hâter de jouir de semblables tableaux, dont on craindrait de perdre le plus petit détail.
La horde joyeuse et farouche s'arrêta sur une pelouse où se dressaient quelques gracieux casuarinas. Elle fit halte à un cri éclatant du viillard dont je
316 SOUVENIRS D'UN AYEUGLE.
vous ai parlé, et, après un repos de plusieurs mi- | grommela quelques sons gulturaux qui devaient ètre nutes, le superbe fiancé se leva, prit par la main sa | sans doute, pour l'épouse, des garanties d'un bonheur timide beauté, la plaça debout devant lui au milieu | à venir. Cela fait, l'époux s'agita violemment, cracha du cercle formé par ses camarades agenouillés, et | sur la figure de l'heureuse fille adorée (je suis fidèle
.. Alors le vaincu se pose en face de son ennemi, courbe la tête. (Page 515 ; dans mon récit); puis, avec le pouce et l'index de sa | crachat et d'une poudre blanche, zébrant ainsi sa main droite, il prit de la poudre rouge dans une pe- | chaste moitié. Celle-ci, toute glorieuse, fit le tour de tite vessie, en traça quelques larges raies sur le front, | l'assemblée et se montra vaniteusement parée de ses le nez et jusqu au nombril de celle qu'il allait possé- | plus beaux ornements. der, et continua son manège à l’aide d’un nouveau | Il y eut encore un moment de silence et de médita-
. Il frappa dessus un grand coup de pierre. (Page 317.)
lion. C'était bien le moins que l'admiration fit jeter | tâche d’observateur n'était que triste et nauséa-
au dehors quelques paroles dites à voix basse au ! bonde: mais ces nobles hommes ne s’arrêtent pas en
voisin; peut-être élait-ce un sentiment général de ja- | si beau chemin dès qu'ils ont pris leur élan de ga-
lousie qu'on avait en vain tenté d’étouffer. Qui le : lanterie.
sait? qui le saura jamais ? A un troisième signal, l'époux se mit à piétiner, Jusque-là le hideux avait seul joué son rôle, et ma | tout le monde en fit autant, exceplé moi, honteuse-
ment chassé de la fête; puis les deux époux, en se tenant par la main, s’éloignèrent de quelques pas et se placérent à côté du trone d’un casuarina, la femme adossée à la tige, l'homme en face. Celui-ci tira d'une sorte de sac un petit morceau de bois rouge, de la grosseur et de la longueur du petit doigt, prit une pierre polie, épaisse "de deux pouces et large de Tee ou cinq; il appuya la belle tête de sa reine sur l'arbre, appliqua le petit bâton sur ses deux dents incisives supérieures, le retint entre le pouce et l'index de la main gauche, comme s'il eût voulu planter un clou, et, de la droite, avec une vigueur qui faisait honneur à sa courtoisie, il frappa dessus un grand coup de pierre, et sa femme se trouva embellie de deux dents de moins.
La bouche fut remplie de sang ; mais la courageuse vierge ne poussa pas un seul cri, ne donna pas le moindre > signe de souffrance ; tout cela fut ravissant, plein de magie.
On n'était encore que fiancé. Le mariage se conclut quelques instants après, sans alcôve, sans rideaux, sans mystère, et je m'échappai avant que la horde sauvage s’aperçüt de mon départ, avant qu'elle eût fait la moindre attention à ma présence.
Je vous ai dit la noce, 1l faut bien que je vous dise l'accouchement et la naissance. Tous les degrés de la vie de ces êtres ont besoin d'être décrits par le voyageur qui à compris sa mission.
Dès que le mariage a été consommé, la femme est la propriété du mari, mais non pas uniquement du mari seul en ce qui concerne l'union intime. Ce sont là des formalités secondaires dont le tendre époux ne s'occupe point, c'est une tâche à remplir qui lui devient lourde à porter, et il n'est pas rare qu'après la célébration du mariage, les deux conjoints, comme on dit chez nous, ne se rapprochent que pour satisfaire à d’autres conditions, imposées cette fois par des lois dont nul ne peut s ‘affranchir. Si, par exemple.
. Cn jette le tout dans la fosse. (Page 518.)
on a tué une bête fauve, un kaaguroo, un ornithorhynque, eh bien ! c'est la femme qui a le privilège exelusif de porter la victime sur ses épaules. Pour peu qu'elle fasse mine de se plaindre, le cher époux a la faculté de lui administrer quelque pos coup de casse-tête sur les reins, et il faut bien que la femme se courbe devant de pareils arguments. A la vérité,
c'est l'époux seul qui peut frapper ; les autres, amis ou amants, faisant partie de l'escorte, doivent s’en abstenir; mais ne vous mettez pas en peine, le devoir est rempli avee une rigueur édifiante, el pas n'est besoin d’en appeler à l’ obligeance d'un suppléant pour que la femme marche, plie et tombe accablée sous le lourd fardeau.
Qu'elle en ait deux à trainer avec elle, que la brutalité ait obtenu les bénéfices d’un amour pur et sacré, c'est-à-dire que la jeune ‘emme soit enceinte et que l'époque de ses coue hes approche, c’est encore là ce dont on ne doit point s'occuper sérieusement.
La ne est la md naturelle du mariage, la femme savait bien que cela pouvait arriver ; dès lors elle a accepté toutes les conditions de son nouvel état. Croyait-elle jouir seulement des avantages de l'union? Se flattait elle que le revers de la
médaille ne lui serait jamais offert, et qu'on se ferait assez galant pour lui cracher tous les j jours à la figure, pour la barioler, pour l'embelbir, et qu'on aurait la complaisance de lui abattre des dents de temps à autre? Allons donc! on a beau faire, il ya de l'humanité partout, et chacun a ses Jours s de tristesse dans la vie, même la femme enceinte des sauvages naturels de la Nouvelle-Galles du Sud.
Mais le jour arrive pourtant où la douleur force la
horde à faire halte. On s'arrête, car enfin 1 Ine faut
pas qu'une race d'hommes privilégiée disparaisse de F terre par sa propre volonté; on s ‘arrête, une femme
va devenir mère, et le surlendemain de ces heures de douleur elle verra ses devoirs doubler et sa tâche devenir autrement pénible. Dans les expéditions guerrières, à travers les bois et les montagnes, c'est encore elle qui portera pour d’autres les cadavres des animaux servant de pâture et dont elle aura la plus petite part, les sagaies et les casse-tête de son marj, et l'enfant dont le” père lui est parfaitement i Inconnu. Heureuse créature !.... Je parle de la mère.
Enfin, des cris de douleur se font entendre, on s’ar-
rète sur un lit de galets ou de roches; en quelques moments on pourrait atteindre une pelousse où la tor-
318 SOUVENIRS ture serait moins äcre; mais on est là, on y reste; ce qui va se passer ne regarde qu'une personne, il n’est ni logique, ni humain que tous se déplacent en sa faveur.
Je ne dois pas cependant, historien infidèle, enlaidir le tableau et jeter trop d’odieux sur les hommes que j'étudie si minutieusement afin de vous les faire connaitre, vénérer et bénir.
Hs sont là, debout d'abord, s’assurant par leurs regards que la douleur triomphe de la force et du courage; puis, dès qu'ils sont bien convaincus par les cris déchirants, ils s'accroupissent autour de la viclime, frappent des mains, trépignent contre les galets, poussent à l'air des cris éclatants, et se persuadent ainsi que la femme ne souffre pas puisqu'ils ne peuvent plus l'entendre.
Là se bornent leurs fonctions, et si elles ne sont pas trop lourdes à exércer, du moins est-il Juste d'avouer qu'ils les remplissent avec un zèle et une charité au-dessus de tout éloge.
Un enfant est là, sur la terre; si,près du lit de douleur, nulle rivière protectrice ne coule, nulle anse n'offre son salutaire abri, on emporte la petite créature, el on attend, pour la tremper dans les eaux, que la chose soit aisée. bès que l'étang, le marais ou le torrent s’est offert, l'enfant y est plongé à plusieurs reprises, et le voilà déclaré homme, c’est-à-dire qu'il compte dès lors seulement parmi la horde et qu'il touchera sa pâture dès que la mère aura cessé de le nourrir.
Mais celle-ci a-t-elle la même cruauté que le reste de la troupe, et ses entrailles sont-elles muettes aux cris et aux souffrances de son enfant? Non, et je trace ce mot-là avec bonheur.
La tendresse maternelle de ces femmes si infortu- 2ces peut se comparer à tout ce qu'ont de plus chaud, de plus violent, les passions humaines. Ce sont des soins de tous les instants, des inquiétudes, des jarnes de tous les jours, de toutes les nuits.
Si un cri d’altaque retentit sur la tête de la horde farouche surprise dans son sommeil, et que des enuemis affamés se ruent selon leur habitude contre des hommes sans défense, avant de saisir ses armes, la mère s'empare de son enfant, le suspend sur son dos à l'aide d'une peau de kanguroo dont elle s’est fait une sorte de havre-sac, et soyez convaineu alors qu'elle ne recevra de blessures qu’en face.
Mais si dans la sanglante mêlée son enfant est tué, oh : alors, il faut des victimes à sa rage ; oh! alors, il yaura du sang et des cadavres autour d'elle ; la lionne à qui l'on vient d'arracher ses petits n'est pas plus terrible, l'hyène ne se vautre pas avec plus de plais r sur les débris de ses victimes.
C’est la fureur dans ce qu'elle a de plus effrayant, c'est la férocité dans ce qu'elle a de plus terrible, c’est aussi le délire dans ee qu'il a de plus noble et de plus généreux, et il est rare qu'après avoir perdu son nourrisson dans une mêlée, on ne retrouve pas après le carnage deux cadavres couchés, l'un protégeant l'autre contre la dent des bêtes fauves ou celle du vainqueur,.
Je vous ai dit la grèle charpente de cette race d'hommes, et vous avez dû en conclure que ce qui les distingue ce n'est pont la force physique. Eh bien! les besoins de la vie, contre lesquels ils sont forcés de lutter sans cesse, leur ont donné pour cerlains exercices une puissance qu'on serait loin de leur supposer. Les Sandwichiens ne sont peut-être pas plus adroits qu'eux à lancer leurs sagaies, et j'ai vu
ici deux sauvages à peine âgés de quinze ou seize ans, excités par l'appät d'un mouchoir que j'avais promis au vainqueur, viser contre le tronc d'un arbre situé à plus trente pas de distance, l’atteindre presque tou-
| Jours, et y laisser de profondes traces de la rapidité
du dard, Une autre fois, dans le jardin de M. Mackintosch, un des officiers les plus distingués de la garnison de Sidney, j'ai vu quelques sauvages, renommés pour leur adresse, s'essayer à faire passer leurs sagaies dans un trou, de deux pouces de diamètre, percé à une planche fixée à terre, approcher constamment du but, et l'un d'eux même, après un certain nombre d'épreuves, parvint à faire traverser le tou de bout en bout à son arme lancée à vingtcinq pas de distance. Leur adresse à se servir de leur casse-tête est merveilleuse aussi; ils le jettent en l'air à une hauteur prodigieuse, ils lui font faire mille curieuses évolutions, et, placés fort loin l'un de l’autre, deux jouteurs se renvoient leurs armes cireulaires comme nous le faisons, nous, avec des volants et à l'aide de nos raquettes. Intrépides à la course, f6roces dans les combats, surtout dès qu'une liqueur enivrante s’est emparée de leur cerveau, ils n'ont aucune énergie contre les Européens, qui les dominent, et que cependant ils ont l'air de dédaigner. Ainsi que
Je vous l'ai dit, de près surtout, craignez d'attaquer
un de ces sauvages s’il est armé de son casse-tête ct surtout de son casse-tête recourbé; mais si vous vous trouvez en présence de quatre ou cinq de ces imdividus désarmés et disposés à vous combattre, ne fuvez pas, allez à eux; d’un coup de poing, vous êtes sûr de renverser celui que vous pourrez atteindre, et il ne serait pas surprenant que le choc fit Lomber son voisin. J'ai essayé ma force un jour contre trois des plus vigoureux jeunes hommes d'une bande de ces naturels, et je n'eus pas grand'peine à les jeter tous trois à terre, quoiqu'on ne m'ait jamais cité pour un bien vigoureux athlète.
Vous savez comment naissent, vivent et se marient ces êtres de malheur, qui ont tant de ressemblance avee les naturels de la presqu'ile Péron, et qui différent tant de toutes les autres races. Il faut bien que vous sachiez aussi comment ils meurent, pour que le tableau soit complet. Hélas! j'aurai tout dit en quelques lignes, et la tâche de l'historien n’est pas plus longue que difficile à remplir.
Dès qu'un homme a rendu le dernier soupir, ses amis, ses parents, ses frères, son père et sa mère aussi, se groupent autour du cadavre, le tâtent tour à tour, pour se bien assurer que tout secours devient inutile; et, cela fait, sans douleur, du moins sans larmes, chacun vaque à ses fonctions : celui-ci, à l’aide de son casse-tête, de ses sagaies el deses ongles, creuse la terre ; celui-là va chercher de petites branches d'arbres: un troisième arrache du sol des herbes et du gazon, et tous retournent auprès du cadavre. On lui dresse un lit à l’aide des dépouiiles dont je viens de vous parler, on l'étend dessus, on l'entoure à demi de feuilles et d'herbes, on le lie à l'aide de cordes ou de lambeaux de peau, on place à ses côtés ses casse-tête et ses sagaies, on jette le tout dans la fosse, qu'on recouvre de terre, et sur laquelle la troupe bondit afin de niveler le terrain, et rien ne reste de l'homme absent, pas mème le souvenir.
De ce que l’on devient après la mort, ces braves gens ne s’en sont Jamais occupés, et, s'ils ont une religion, ce dont je doute fort, elle ne leur enseigne et ne leur prescrit rien à cet égard. C'est bien assez des travaux et des préoccupations de leur vie.
Quelques philosophes, étudiant les mœurs des
VOYAGE AUTOUR DU
hommes dans les rêves de leur imagination, n'ont pas craint d'avancer, oubliant qu'une trop vive lumière éblouit au lieu d'éclairer, que tout peuple primitif avait un dieu, et que ce n’était qu'en avancant dans la civilisation que le doute commençait à surgir. Les naturels de la Nouvelle-Galles du Sud don-
nent un éclatant démenti à cette opinion, que de récents voyages avaient déjà beaucoup ébranlée, Pour deviner et se faire un dieu, il faut supposer à l'homme une certaine intelligence, et le peuple dont je vous parle a tout juste l'instinct de la brute.
Je crains encore de lennoblir.
NOUVELLE-HOLLANDE
M. Field, — Description de Sidney. — Fêtes européennes. — Marchais, Petit et moi dans les
forêts, — Combat de
J'ai visité des pays entièrement sauvages; j'ai vu aussi des iles où la civilisation, tour à tour dominatrice et vaincue, offrait un bizarre contraste à l’admiralon et la laissait dans le doute sur l'issue de la querelle que le temps ne faisait qu'envenimer.
Il n'en est pas de même ici, le sauvage se coudoie tous les jours avec l'homme des cités, et chacun reste libre de ses actions comme de ses pensées.
Est-ce un bienfait pour les uns et pour les autres? -e ne le crois pas ; et si jamais la violence des missionnaires a dû être pardonnée, c'est alors surtout qu'il s'agit d’arracher à toutes les misères, à tous les abrutissements, des malheureux, des hommes farouches à qui les barreaux d’une prison vaudraient mille fois mieux que l'indépendance au sein des bois et des montagnes.
Je dis encore que, dût-on employer la rigueur des châtiments, il serait sage, il serait moral de fermer l'entrée de Sidney à ceux de ces naturels qui S'y présenteraient sans vêtements, car c'est un spectacle vraiment hideux que celui de tant d'hommes et de femmes absolument nus au milieu d’une population faconnée sans doute à de pareils tableaux, mais auxquels les jeunes filles européennes ne s’habiluent pas, à Coup sûr, sans un profond sentiment de dégoût.
Puisque la faim chasse des déserts ces hordes féroces, tächez encore que la main qui leur donne la nourriture leur impose aussi des devoirs de reconnaissance.
Le gouverneur de la colonie n'aurait qu'un mot à dire pour obtenir le résultat moral dont on semble fort peu s'inquiéter. Il n’y a pas de sauvage à qui tout citoyen de Sidney refusât un morceau d'étoffe pour voiler ses reins, et il n’est pas d'ailleurs un seul de ces êtres isolés et si à plaindre, qui ne püt se procurer, avant de pénétrer dans la ville, un lambeau de peau de kanguroo dont l’usage lui serait prescrit avec sévérité.
Je comprends que, pour des hommes taillés de la sorte, pour ces êtres à part, auxquels l’immensité des solitudes semble encore mesquine et rétrécie, tout vêtement est un obstacle et même un fardeau. A l’audace de quiconque ne veut ni un mur pour s’abriter contre l'intempérie des climats, ni un asile pour se protéger contre les bètes fauves et les serpents, hôtes inhospitaliers des forêts, il faut cependant des barrières capables d'amortir l'ardeur des vagabondages. Aussi leur donnerais-je toute latitude à cet égard loin de la ville, mais je serais inflexible envers celui qui y pénétrerait vêtu seulement de ses sagaies et de ses casse-tèle.
Pendant un séjour d'une semaine que je fis dans la délicieuse maison de campagne de M. Field, dont le Souvenir m'est si précieux, je voulus essayer de vèlir le chef d'une bande de malheureux indigènes
sauvages.
qui vinrent rôder comme des dogues affamés autour de l'habitation, et je le couvris d’une ceinture faite à l'aide d'une vieille chemise, et d’un habit encore assez confortable que je passai moi-même au farouche naturel, qui ne se prêta qu'en grommelant à ma charitable complaisance. Il n'y eut pas de folies et de gambades que ne fissent ses camarades en voyant ainsi accoutré celui dont le corps n'avait jamais été soullé par aucun vêtement; et cependant, plus reconnaissant que je n'aurais dû le soupconner, celui-ci revint quatre jours après, l'habit tout en lambeaux, en m'ofirant avec une certaine Joie la tête d’un ennemi qu'il avait tranchée dans sa dernière excursion.
Je dus paraitre ingrat et ridicule à cet homme en refusant avec dégoût sa hideuse et sanglante offrande. M. Field s’amusa beaucoup de ma générosité toute candide, et m'assura que la reconnaissance de pareils êtres ne se trahissait jamais que par de semblables cadeaux.
Au reste, dans cette délicieuse habitation bâtie à l’européenne et parfaitement entourée de jardins, où s’élevaient, seuls, les arbres de nos pays, le roble planteur avait fait construire un vaste hangar au profit des naturels, qui s’y rendaient en foule aux approches des temps orageux ; il m'a assuré que, si près de la ville, on ne devait rien craindre de la férocité native de ces hommes, et que jamais il n'avait eu à leur reprocher le moindre vol.
Esplique qui pourra de telles singularités.
De la maison de plaisance de M. Field à la ville, il n'y a guère qu'une lieue de distance, qu'on parcourt sur une route large, bordée d'arbres d'une hauteur prodigieuse. Partout ici l'eucalyptus plane sur ses voisins et sert de refuge aux myriades d'oiseaux criards que l'instinct de leur conservation pousse au milieu de leurs têtes hautes et chevelues. Je faisais souvent cetle promenade délicieuse ; mais mon devoir me relenant un Jour à la ville, je profitai de quelques heures de latitude pour en étudier l'aspect principal du milieu de la rade, où je me fis transporter par un canot de sauvage fait à l'aide d'un tronc d'arbre. J'aurais pu, certes, utiliser une embarcation du bord, inals je n'aime pas à faire comme tout le monde.
Sidney-Cow, capitale du comté de Cumberland, est assise en partie sur une plaine et en partie sur une douce colline dominant le côté sud de Ja rivière, de telle sorte qu'elle se présente en amphithéâtre cireulaire et offre un coup d’æil ravissant. Les principaux édifices se dessinent d'une manière originale, bizarre et grandiose, sur les anciens bätiments en bois, qui disparaissent petit à petit, remplacés par d'élégantes et solides maisons en pierre de taille, ornées de coquettes sculptures, et parées de balconssveltes, légers, et d'un goût vraiment remarquable, On dirait que les plus suaves habitations de nos parcs royaux ont été
320 SOUVENIRS copiés par les architectes venus à Sidney au profit de la fashion anglaise, qui peut bien se croire iei à quelques milles de Londres.
D'abord se dresse, à gauche, imposant et dominateur, le palais du gouvernement, sagement ordonné,
D'UN
AVEUGLE
avec ses larges croisées où l'air cireule en liberté, et paré, sur ses deux ailes, d’une végétation puissante, qui lui donne un air de Jeunesse lout à fait Joyeux. Sa vaste cour et son péristyle sont un ornement et une protectionà la lois. Derrière cette demeure magnifique,
.……. En m'offrant avec une certaine joie la tête d'un ennemi. (Page 519.)
dont les appartements sont très-richement décorés, s'étend un parc délicieusement planté des plus riches productions végétales des deux hémisphères. Après le pare s'étend un jardin anglais où vous voyez, se |
jouant parmi les arbustes, les cygnes noirs si gracieux, si coquets, si pleins d'élégance, et qu’on ne retrouve dans aucun autre pays du monde. Auprès de lui, le kanguroo, appuyé sur ses deux longues
Cygne noir de la Nouvelle-Hollsnde, — Cygne blanc d'Europe.
pattes de derritre et sur sa queue, dont il se sert comme d'un solide trépied, franchit les haies d'un seul bond, sans les effleurer, en appelant à lui d’un cri pluintif ses petits sans force, qu'il abrite dans sa poche protectrice. Et ces charmilles odorantes, d’où S'exhalent les plus suaves parfums, et où brillent, ri-
vales généreuses, les plus belles fleurs des plus heureux climats; puis, sur un plan plus éloigné, s'offre aux regards une magnifique caserne bâtie en pierre et en briques, étalant sa longue file d'ouvertures bien ordonnées ; tandis que, presque à côté, par l'effet de la perspective, on admire une immense colornade
VOYAGE AUTOUR PI
sous laquelle se promènent de pauvres malades qui cherchent à ressaisir la vie près de leur échapper. C’est surtont à l'édification de ce magnifique hôpital qu'on a apporté les soins les plus attentifs et les plus généreux, Tournez encore vos regards vers la gauche
en franchissant un grand espace occupé par de charmantes habitations semées, pour ainsi dire, au milieu des riants bosquets; vous vous arrètez en face d’une grande bâtisse en briques, légèrement circulaire, servant d'écurie, et pouvant an besoin être armée et ap-
Nouvezce-HoLLaxDE :
propriée à la défense de la ville. Si maintenant vous vous tournez vers l'entrée du port, vous vous arrêtez en présence d’un fanal élevé, d’une construction élégante, solide et noble, disant leur route aux navires
Phare de Sidney.
voyageurs par des feux éelatants paraissant el s’effacant à intervalles égaux, afin qu'on ne puisse pas les confondre avec les feux allumés sur les montagnes voisines par les naturels sauvages qui y ont établi leur bivouac.
Revenez, je vous prie, près du débarcadère pavoisè de tant de flammes onduleuses : devant vous encore
Live, 41
Sidney.
se montre un édifice grave, carré el sans ornements, c’est le temple des prières ; en decà s'élèvent de riches magasins servant d'entrepôt aux marchandises, landis que de l’autre côté de l'anse se pavane, dans des eaux toujours limpides, un solide quai avec ses anneaux de fer, ses grues, ses machines et ses larges dalles, auprès desquelles les navires de toutes dimensions peuvent être abaltus en carène sans le moindre danger. Un grand nombre d’autres édifices publics et de maisons particulières embellissent encore ce paysage vraiment magnifique, et nul ne croirait que cette ville, déjà si belle, si florissante, est à peine l'ouvrage de quelques années.
Dans Le quartier neuf, les rues sont larges, alignées, mais non pavées avec soin, ce qui, au temps des pluies, les rend d'un abord difficile et désagréable. Quant au vieux quartier, bäti sur le penchant rapide d’un coteau, le piéton seul peut se promener dans les sentiers qui règnent auprès des maisons, et il est aisé de prévoir qu'avant peu de temps il sera détruit, si l’on ne cherche à niveler le terrain, ce qui, en certains endroits, nécessiterait un travail et des soins infinis.
Mais, dans le quartier de la fashion, du luxe dans les rues, du luxe aussi dans les grandes maisons, de légers tilburys qui traversent les places publiques, de beaux équipages qui les sillonnent avec rapidité, des chevaux, des courses, des apprèts de chasses généreles, auxquelles on nous invite avec la plus franche cordialité; on est si empressé à nous plaire, qu'il ne liendrait qu'à nous de croire que notre présence à tout ravivé. Les banquiers et les négociants luttent entre eux de politesse avec les plus honorables planleurs pour nous faire assister à des repas somptueux, à des soirées pleines de goût et d'élégance : c’est pour
nous une fête de chaque jour, un plaisir de chaque heure.
Là, M. Wolstoncraft, riche négociant; ici, M. Peper, capitaine du port; d'une autre part, M. Field, rivalisent d'empressement et font les honneurs de leurs réunions avec une aisance et une aménité qui prouvent leur usage du grand monde. M. Macquarie, gouverneur de ces possessions, veut avoir son tour, et la gaieté la plus franche règne à ses délicieux soupers ; les officiers de la garnison ne sont pas en reste, et les toasts à notre heureuse arrivée, à notre heureux retour, sont coupés par des couplets i improvisés, par des chansons Joyeuses, et toutes sortes de vins cou-
lent à flots pressés, et les flacons pleins, faisant le,
tour de la table, arrivent vides à leur poste, et les paroles se croisent, et les santés se multiplient, la déraison se met de la fête, les langues s’empätent, les yeux regardent sans voir ou voient double, des sons inarliculés se heurtent au milieu de l’orgie qui a levé la tête, les cristaux sont brisés, les tables renversées et avec elles les verres, les plats, les fruits, les liqueurs et les convives : tous tombent ivres morts sur le carreau, tous, excepté moi, à qui un pareil bonheur ou un pareil malheur n'est Jamais arrivé.
Le lendemain matin, chacun se releva de sa couche solide, on se serra la main sans honte, parce que la gaieté avait présidé aux libations, et l'on se promit une revanche qu'on prit une seconde fois, une troisième, puis une quatrième, et que l’on clôtura pour-
tant la veille de notre départ.
Tout cela est bien gai, bien amusant, bien curieux sans doute à six mille lieues de sa patrie ; mais que tout cela est mesquin et prosaique en présence des vastes et solennelles forêts dont la ville est environnée, en présence des hordes farouches qui les traversent et dont il faut bien que je vous parle encore !
Puisque les hommes et les choses se croisent iei à chaque pas, permettez-moi de les imiter dans mes récits ; ce n’est pas moi qui ai fait ces contrastes auxquels je suis forcé de me soumettre. Et d'abord, un nouveau coup d'œil sur la végétation puissante qui entoure Sidney.
Les environs de la ville ne sont pas trés-riants, quoique assez bien cultivès. Quelques maisons de campagne cependant, bâties avec élégance et embellies de jardins, qu'enrichissent les arbres fruitiers d'Europe, fixent l'attention des voyageurs. Parmi les
végélaux transplantés de nos climats, le pêcher et le chêne sont ceux qui ont donné les résultats les plus salisfaisants. Le premier produit des fruits excellents el y pousse sans efforts ; le second y devient aussi beau que dans nos plus belles contrées, et, si j'en crois notre botaniste, il y acquiert même des qualités plus précieuses pour les constructions. Les autres arbres qui ombragent le sol sont le figuier, le poirier, le pommier, el l'oranger, tous utiles, tous offrant des garanties aux habitants dans les temps de disette.
Lorsque le soleil se couche et que l'observateur, placé sur un édifice élevé, tourne ses regards vers la
campagne, il jouit d’un spectacle vraiment intéressant. Du milieu de ces forêts profondes, qui naguère n'avaient été foulées que par les pieds des sauvages,
s'élancent, poussées par les vents, des colonnes 1 im menses de fumée, au milieu desquelles brille une flamme vive qui éclaire au loin l'horizon. Toutes les nouvelles concessions ne sont défrichées que par le feu. D'abord, un vieux tronc résiste à ses atteintes ; jet à pelit son humide enveloppe se sèc PU
se carbonise et excite elle-même l'incendie ; les branches sont dévorées et font tomber avec elles (és bran-
ches voisines, qui communiquent bientôt la flamme aux végétaux les plus éloignés. Mais comme ces embrasements doivent se répèter très-souvent, et que le propriétaire d'un terrain est tenu de garantir les possessions adjacentes, il commence par faire circonscrire avec la hache l’espace qu'il veut cultiver. Parvenu à cette limite, le feu, ne trouvant plus d’aliment, s’arrêle, meurt, et ses cendres bienfaisantes donnent la vie aux terres qu'il vient ainsi d'épurer.
J'avais déjà parcouru et assez bien étudié les côtés est, ouest et sud de Sidney, où j'avais trouvé partout une riche végétation ur ent saccagée pour des plantations récentes; ; mais la partie nord m'était encore inconnue, et j y résolus une excursion avec mon fidèle Petit, qui n’était pas descendu une seule fois à terre, pour cause de maladie.
— À la bonne heure ! me dit-il avant de quitter la corvette, vous n'oubliez pas vos vieux amis au bord du fossé, Tenez, je parie qu'une course à terre me fera du bien. Y a-t-il du vin par là ?
— Que L'importe?
— Il m'importe si fort, que sil y en a, je ne pars point, de peur d’être tenté.
— Eh bien, sois tranquille; tu peux venir, il n°y en a pas.
— Vrai ?
— Très-vrai.
— Alors je reste ; une promenade sur terre me ferait mal ; le docteur m'a défendu toute fatigue.
— Adieu donc; mais avec moi, mon brave, {u as tort de déguiser ta pensée, car lorsqu'il n'y a pas de vin dans un pays, j'en ai toujours quelques gouttes au service de ceux que d J'aime.
— En ce cas, je me décide, monsieur Arago : cet imbécile de docenr ne sait ce qu'il dit. Parce que J'ai la fièvre, il m'ordonne du quinquina, comme si une bouteille de vin ou de rhum ne me ferait pas plus de bien.
— Le docteur est plus sage que moi; mais je me risque.
— C'est ça, et si vous m'en croyez, comme Marchais a été un bon garçon pendant ma maladie, vous seriez bien gentil de l'emmener avec nous. On dit qu'ils sont bien méchants les sapajous de ce pays, et vous savez si Marchais a le poing dur.
— Parbleu, tu as raison, appelle ton camarade.
Marchais accourut.
— M. Arago nous emmène tous deux à terre.
— M. Arago n'a qu'à commander, je suis là pour lui obéir.
— Je le sais, mon brave.
— Voulez-vous que j'aille f..... une pile à Hugues, Chaumont et Duverger? Voulez-vous que j'aille recevoir une raclée de Vial? Dites, el je suis AE
— Je dis que tu mourras dans l'impénitence finale.
— Connu ! Mais quelle bonne idée avez-vous eue de me faire descendre à terre?
— C'est ton ami Petit qui me l'a suggérée.
— Toi, mon chéri! c’est toi! Toute bonne action mérite récompense.
Et Petit se trouva à demi étendu sur la drone par une gentillesse de Marchais.
— Mon garçon, tu sais que je ne suis pas encore bien rétabli, tu devrais y aller moins fort.
— C'est juste, je te revaudrai ( ça une autre fois; celle-ci ne compte pas.
Nous partimes bien disposés à fouiller partout, mais décidés pourtant à rentrer dans la ville avant la nuit, ear j'avais parlé du serpent noir, et mes deux
lurons jugèrent prudent comme moi de ne pas s’attaquer à un pareil adversaire.
— S'il avait des bras, des cheveux, des poings et des épaules, à la bonne heure, me disait Marchais, mais des anneaux, des dents pointues comme des aiguilles et du venin! Allons, allons donc, on à bien fait de l appeler serpent, ca veut dire méchant et traitre. Si j'en trouve un, je l'écrase sous mon talon.
— Si tu en trouves un, {u feras volte-face.
— Je n’en sais rien, Je verrai.
— Et moi j'espère que nous n’en verrons pas.
— Et moi je m'en bats l'œil.
Nous nous fimes descendre de l’autre côté de la rade, beaucoup plus abrupt que les points opposés, et nous ne tardämes pas à nous enfoncer dans les bois. Ici, comme ailleurs, un gazon frais et touffu s'étendant d’un arbre à l’autre : on dirait des plantations ordonnées pour les méditations du sage ou pour des promenades joyeuses ; et pourtant pas un ruisseau ne murmure, pas une source ne révèle la séve de ces géants séculaires qui pèsent sur le sol, l'ombragent et l’embellissent.
— Est-ce que ça durera longtemps comme ça? me dit Petit, dont les forces trahissaient le courage.
— Je n’en sais rien, ton ami Marchais te le dira mieux que moi.
— D'après les signes que j'apercois, répondit Marchais, je suis sûr que ce bois va jusqu'au bout de la forêt.
— Tu le crois ?
— Je parie une bouteille de vin.
— Je ne veux pas.
Depuis deux heures nous avancions toujours et nous allions faire halte pour attaquer un poulet bien solidement amarré dans mon havresac, lorsque nous crûmes entendre un bruit lointain.
— Ce sont des chiens qui se battent, me dit Marchais. .
— Ce sont des matelots qui se soûlent, répondit Petit.
— Ce sont des sauvages, répliquai-je, tenons-nous sur nos gardes.
— Alerte ! et une chique neuve, dit Marchais.
— Alerte! et une bouteille pleine, riposta Petit ; quand on a faim, rien n'est bon comme de boire.
— Tu veux dire quand on a soif?
— Je veux dire ce que j'ai dit. Là-dessus je ne puis faire erreur.
Nous nous assimes sur l'herbe, et après un repas réglé par moi, nous reprimes la route interrompue, au grand mécontentement de Petit, qui grommelait tout bas contre l'ordonnance du docteur et contre ma sévérité Inaccoutumée ; mais le bruit qui avait frappé nos oreilles promettant à Marchais une occasion probable de rixe, il poussa son camarade par les épaules et noué arrivämes une demi-heure après à une elairière où une vinglaine de naturels debout et fort agités hurlaient à haute voix et semblaient délibérer sur une entreprise périlleuse.
— (a se dit des hommes! s'écria Marchais, ça ressemble comme deux gouttes de vin aux crapauds que nous avons vus à la presqu'ile Péron.
— Gest la même race.
— Au ventre près pour tant.
— Peut-être qu'ils n'ont pas déjeuné. Allons à eux.
— Oui, mais sois prudent.
— Monsieur Arago, vous me faites injure; la prudence, c'est mon faible.
— Je ne le sais que trop, drôle.
Les sauvages nous avaient entendus et cessèrent de
parler ; ils se placèrent en rond, prirent conseil d'un des leurs qu'ils avaient entouré, laissérent leurs armes à terre et vinrent nous rejoindre.
— Tiens, ils ont du cœur, dit Marchais mâchant plus vite son tabac entre ses gencives dépouillées, Ah! ils en veulent! Mon petit Petit, à bas ta veste, trousse {a manche et imite-moi.
— Ils viennent en amis, soyez sages, gredins.
— Je le veux bien, mais s'ils bougent, s'ils portent la main plus haut que le coude, j'en ‘aplatis vingt pour ma part.
— Ils ne sont que dix-neuf.
— J'en aplatirai un deux fois, ça fera le compte.
Arrivés à six pas de nous, les indigènes firent halte, et l’un d'eux nous adressa la par ole, puis un second parla plus haut, puis un troisième qui n'en finissait pas. Mais Petit lui fit signe de se taire et il répondit :
— Vous êtes de fières buses de ne pas planter la vigne : tant que vous ne planterez pas de la vigne, vous ne récolterez pas de vin, et tant que vous ne récolterez pas de vin, vous ne saurez pas parler français. Voilà!
Après cette énergique harangue, bien comprise par les indigènes, ils nous tournèrent les talons et allèrent reprendre leurs armes.
— Il parait que tu les as beaucoup amusés, dit Marchais à Petit; si tu m'avais laissé faire, ils m'auraient mieux compris.
— Tu connais donc leur langue ?
— Je connais la langue universelle, c’est celle qu’on débite à coups de poing.
— Mais que font-ils là-bas?
— Tiens v'là qu'ils filent leur nœud ; dans les mêmes eaux.
En effet, nous suivimes cette bande, et un quart d'heure après, nous en trouvàmes une seconde qui se rejoignit à la première avec de grands témoignages de satisfaction. Les nouveaux venus parlèrent de nous à leurs camarades, et après un moment de repos, ils continuèrent leur route vers le nord. J'avais grande envie de rétrograder, tant l'humeur querelleuse de Marchais me donnait de craintes, mais ma Curiosité l'emporta et je suivis la trace des naturels.
Ils gravirent une pelite colline où s’élevaient quelques misérables huttes faites avec des écorces d'arbres, et se postèrent en embuscade sur les principales hauteurs. Bientôt un cri général de la bande retentit dans les airs, et un second cri lointain répondit à cet appel.
Au même instant, les bras s'agitèrent, les sagaies furent mises en mouv ement, les casse-tête voltigèrent et la horde farouche s’accroupit dans l’attente “d'une sanglante action.
— Approcherons-nous ?
ET voyage.
Ca | dépend de vous , répondit Petit.
— C’est une question et une réponse de Capon, répliqua Marchais ; il faut y aller, voilà, et si c’est nécessaire, nous nous mettrons de la partie.
— Eloigne- toi d'un seul pas, et je te jure que tu ne descendras plus à terre avec moi.
— Mais, monsieur Arago, qu'est-ce que je risque ? il ne me reste plus une seule dent.
— Il nous en reste à nous, gredin!
— Puisque je-partais seul.
— Ne sommes-nous pas tes amis, et si tu 'engages, crois-{u que nous restions inactifs ?
— Cette raison me décide, je n’en aplatirai que deux ou trois.
— Essaye-le et (u auras de mes nouvelles.
naviguons
dis-je à mes compagnons
Nous gravimes done la colline, mais à quelques vingtaines de pas des naturels, qui ne tournaient même pas la tête de notre côté.
Dans le vallon formé par notre plateau et un plateau voisin, la horde opposée s'arrêta et dépêcha une femme aux ennemis. Arrivée à moitié chemin de la colline, elle poussa un cri et s’arrèta. Une femme de la première bande alla vers elle, et toutes deux, armées de casse-tête, se parlèrent à voix basse, poussèrent ensemble un nouveau cri, et les naturels de notre bord descendirent dans le vallon.
Les deux armèes marchèrent l’une contre l'autre et s’arrêtèrent, séparées seulement de quelques mètres, Celle qui venait d'arriver avait quelques guerriers de plus, mais ils se retirérent un instant après une sorte d'inspection, et chacun des sauvages put se choisir un adversaire.
D'abord des gambades, puis des cris farouches,
puis des coups frappés sur les armes, ce fut ensuite une mêlée générale.
— C'est comme moi, dit Marchais, quand je crache dans mes mains avant d'aplatir, ca donne de la force et de l’énergie. Bon ! les voilà appareïllés.… Feu maintenant de tribord et bäbord ! En avant! Vive la République !
Le combat avait commencé,
Les sagaies lancées avec vigueur fendaient les airs, et nul combattant ne tombait.
Mais les champions S’approchèrent; ce fut alors un acharnement, une rage, une frénésie, un délire dignes de l'enfer. Les corps tombaient et se relevaient ressuscilés par la vengeance ; le sang ruisselait, les cränes élaient ouverts, les côtes brisées, et les dents mème jouaient un rôle de destruction dans ectte horrible scène de carnage.
— Savez-vous que ce sont de vrais gabiers, de
… Ce fut alors un acharnement, une rage, une frénésie. (Page 3
franes lurons! s'écria Marchais, qui trépignait d'impatience. Ca s'appelle taper dur ; je les estime maintenant. Mais il y à un côté qui est enfoncé, il en reste peu et ils ne bougent pas, ils ne f..... pas le camp; je les estime plus que les autres. Ma foi, monsieur Arago, vous direz ce que vous voudrez, je vais leur prêter main-forte, ca me fend le cœur.
Marchais s’élanca ; Petit le suivit en dégainant son sabre, et je me disposais à voler sur leurs pas, lorsque, par réflexion, tirant un pistolet de ma ceinture, je le déchargeai en l'air. Au mème instant, le combat cessa, les guerriers se séparèrent, el à un second coup, ils s'enfuirent, chacun d'un côté opposé, au fond des bois.
— Faisons comme eux, dis-je à Marchais et à Petit, qui s'étaient aussi arrêtés au bruit de la détonation. Allons-nous-en, nous ne serions d'aucun secours aux blessés, et ce champ de bataille ne doit pas être chose Curieuse a Voir.
C'en est fait, répliqua Marchais avec indignation,
ils sont moins braves que je ne croyais; ce sont des
JA
Hugues, puisqu'un coup de pistolet les fait si vite virer de bord.
— C'est égal, dit Petit, ça n'allait tout de même pas mal, et j'ai eu grand'pitié d'une femme qui s’est relevée deux fois et qui est tombée trois : c'était une lionne...
Notre retour s'effectua sans aucun autre incident, nous ne rencontrâmes sur notre chemin ni sauvage, ni serpent, et nous arrivâmes à Sidney avant le coucher du soleil. Sur le port, je trouvai M. Field et sa famille; je m'empressai d'aller les rejoindre, et je leur racontai le combat dont je venais d'être témoin.
— Vous voyez done bien, me répondit le riche planteur, que nous n'avons pas besoin de chasser ces bêtes fauves, elles se détruisent entre elles, et en peu de temps on n'en trouvera qu'au delà des montagnes Bleues.
Cependant, avant de faire embarquer mes deux braves matelots, je les présentai à M. et à Me Field, qui leur firent un excellent accueil, car j'avais déjà
VOYAGE
parlé de leur amitié et de leur dévouement pour moi.
— Vous êtes deux braves garcons, il faut venir nous voir si vous descendez encore à terre.
— Nous n'y manquerons pas.
— J'ai de bonnes choses à vous offrir.
-— Quoi donc, sans trop d'indiscrétion?
— Des pommes excellentes, des pêches sucrées et des oranges fort douces.
— Oh! ma foi, nous nous plaisons trop à bord, la {erre nous ennuie.
nera nètes gens pour leur faire défaut.
à terre dans une des allées surent plus pendant quelques heures s'ils étaient en France ou à la Nouvelle-Hollande; ils avaient succombé à une-attaque contre six bou
DU MONDE. 825 J'ai aussi dans ma cave de bon vin de Bordeaux. Nous viendrons vous voir; M. Arago nous donvotre adresse, et nous aimons trop... les hon-
Quelques jours après, Marchais et Petit, étendus du jardin de M. Field, ne faibles ce jour-là,
teilles de Bordeaux,
LXITI
NOUVELLE-HOLLANDE
Vingt-quatre heures d'un roi zélandais,
I y a là, au sud à peu pie de la Nouvelle-Hollande, non loin de la terre de Van-Diémen, vers les glaces polaires, une ile petite, boisée, montagneuse, sauvage à l’intérieur, farouche sur les côtes, une ile servant parfois de point de relâche aux navires baleiniers fatigués de leurs longues excursions, mais dont ils feraient bien de s'éloigner comme d’un re-
paire de brigands contre lesquels toutes les nations civilisées devraient lancer leur colère afin d’anéantir ses anthropophages habitants, que rien n’a pu encore corriger de leur insatiable ardeur de rapine, de massacres et dé chair humaine. Cette ile de malheur, de deuil et de désespoir, c’est la Nouvelle- Zélande,
. Leurs demeures se dressent là, sur la plage.
Là, point de sécurité pour le matelot qui descend à terre afin de renouveler son eau épuisée ; là, point de quiétude pour le savant explorateur, qui ne peut s'éloigner du rivage. La mort est dans les paroles rassurantes du naturel hypocrite, elle est dans ses témoignages d'affection, elle est dans ses caresses.
Le Nouveau-Zélandais se déclare dès l’âge de trois ans l'ennemi mortel de tout étranger qui osera fouler sa terre inhospitalière. Quand il vous épargne un jour, n’en faites point honneur à sa générosité, mais soyez sûr que vous auriez été immolé siln avait pas eu à craindre de sanglantes représailles. I n'y a pas de saison où cette Nouvelle-Zélande de malheur ne soit le théâtre de quelque horrible massacre ; 11 n°y
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en à pas où | Europe ne retentisse de scènes de dévastation et de meurtre; et pourtant l'Europe insouclante laisse faire; elle s'émeut un jour, elle lance un méprisant et ridicule anathème contre les cannibales de ces mers de l'Australasie, elle engage ses pauvres voyageurs à beaucoup de prudence, à une grande ciréonspection, et tout’est dit et fait, et les Nouveaux- Zélandais, impunis, continuent leur œuvre de sang,
L'Europe civilisée a bien autre chose à faire, ma foi, que de songer à ses enfants exilés au profit du commerce et de la se ience; les Zélandais sont trop loin de nous, nous n'avons pas la vue assez perçante, et c’est tout au plus si nous la laissons tomber à nos
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pieds, tant nous nous concentrons dans notre insolent égoisme. ;
Mais ces hommes de là-bas sont-ils done assez forts pour lutter contre une volonté de châtiments qui viendrait de nous? Ontls hérissé leurs plateaux de batteries formidables? Ont-ils élevé de redoutables citadelles? Possèdent-ils des armées expérimentées, des généraux habiles? Non, ces hommes féroces n'ont que du courage, ou plutôt de la cruauté.
Ils sont comme l’hyène d'Afrique, comme le tigre de Nubie.
Leurs demeures se dressent là, sur la plage. Dès qu'un vavire vient mouiller dans une de leurs rades, les indigènes sortent en foule de leurs cases de jones, de tissus et d'écorces d'arbres, ils se jettent dans des pirogues, se rendent à bord, sautent, dansent, sourient et proposent des échanges, ils fraternisent, vous jurent amitié et vous invitent à leurs fêtes. L'équipage, enchanté, descend à terre, s'endort, et ne se réveille plus. Puis vient le pillage du navire, et les Nouveaux-Zélandais le coulent bas et se trouvent possesseurs d'armes meurtrières à opposer aux nôtres, et chaque jour le triomphe de la civilisation et de l'humanité devient plus périlleux. Que servent, hélas ! de sages et énergiques prédications ? Depuis bien longtemps déjà on a écrit ces choses avec de sanglants caractères, et ces choses si impies n'en ont pas moins leur cours, et la Nouvelle-Zélande n'en est pas moins la plus puissante nation du globe, puisque nulle autre n'ose s'attaquer à elle. Que faudrait-il pourtant afin de la soumettre?
Deux bricks de guerre, six canons, des fusils, de la poudre et trois compagnies de voltigeurs. Vous qui gouvernez, et qui de votre caisse royale versez généreusement cent éeus (je dis beaucoup) dans la triste demeure de la veuve du matelot égorgé aux terres australes en travaillant à la prospérité de votre pays, dites un mot, un seul, proposez une expédition d'anéantissement contre cette terre lointaine que je vous signale, demandez des hommes de bonne volonté, et vous les verrez accourir et s’enrôler avec courage, en eriant : Vive là sainte-alliance des peuples !
Qu'arrivera-t-il alors? Que là-bas, si près de l’antipode de Paris, les navires explorateurs et les baleiniers de tous les pays, qui ont besoin de repos, trouveront au sein de ces mers orageuses, et sous ce ciel glacé témoin de tant de désastres, un abri tranquille contre le courroux des éléments et contre celui des hommes, plus à redouter encore. Mais, je le répète, il y a neuf mille lieues d’un bout à l'autre du diamètre de la terre, et la voix et le bronze ne franchissent cette distance que par soubresauts; on s'arrêterait en route, car toute tiédeur est inconstante et craint la fatigue : c’est bien assez des ennemis de chaque jour qui vous poursuivent dans vos ménages princiers; demeurez clos et insouciants chez vous, et laissez faire à l'anthropophagie. Les détails de ses hideux repas occupent vos soirées, et vous avez raison de vous plaire aux drames qui hurlent et éelatent à l'antipode de vos jardins et de vos palais.
Faisons de l'histoire, puisque la morale n'est pas comprise.
Chaque village de la Nouvelle-Zélande a un chef ou deux, à qui l’on obéit aveuglément. S'il veut qu'on fasse grâce, on fait grâce; s'il veut qu'on tue, on tue; une fois sur mille on fait grâce au prisonnier à la Nouvelle-Zélande. Les chefs de chaque village, avant de devenir chefs, doivent donner des preuves de courage et d'adresse. De plus, ils ont à subir des tatouages horribles sans témoigner la moindre dou-
leur, sans grimacer, sans froncer le soureil. A l’aide d'un os aigu de poisson, on creuse (on creuse!) de profondes rigoles sur le front de celui qui se sent digne de commander, on les fait avec une régularité extrème, on les enjolive, on dessine, toujours profonds, des ornements et des vignettes du meilleur goût. Quand le front est tout déchiré, quand il n'est plus qu'une plaie, quand la figure, le corps et le sol sont ensanglantés, on jette un peu d'eau là-dessus, puis une sorte de mastie noir qui empêche la peau de se rejoindre, qui garantit l'éternelle existence des sillons, et si l'homme a été ferme, s’il a souri aux déchirements de l'instrument aigu, il est proclamé sous-chef d'abord. Puis les opérateurs continuent leur œuvre, ils ouvrent la pommette, ils y tracent des cercles, des ondulations pour leur donner un pendant sur l'autre côté; ils s'adressent ensuite au nez, qu'ils couvrent de bigarrures, ils trouent les joues, le menton, le dessous des lèvres, ainsi que le dessus, et enfin ils plongent leur os jusque sur la peau qui protège les yeux. Oh! alors, pourvu que le martyr, qui rougirait de se croire martyr, ait familièrement causé avec ses voisins pendant le labourage de sa face, dont on ne devine plus aucune forme, il est proclamé chef omnipotent de la bourgade, il commande aux autres, et il a la meilleure part d’un festin de chairs palpitantes. Tant que le mastic est entre les rigoles, la figure humaine n'a plus rien d'humain; sitôt qu'il tombe et que les bouffissures s’affaissent, les dessins se montrent plus nets, et J'ai presque honte d’'avouer que je me suis senti plein d’admiration pour le decorateur et pour le patient.
Cet homme, ce chef, ce roi que j'ai dessiné au port Jackson, que j'ai suivi, étudié dans sa vie nomade de vingt-quatre heures, celui de qui je tiens, par M. Wolstoncraft, les détails que je vous donne, m'a toujours étonné et souvent effrayé. Il s'était aperçu que Je suivais ses pas, et quoiqu'il en parüt très-fäché aux premiers moments, il ne s'en inquiéta plus dans la suite, et se conduisit comme si je n'étais pas près de lui. Au surplus, je me hâte d'ajouter qu'il était entièrement nu, armé seulement d’un magnifique casse-tête en silex, emmanché de la facon la plus solide, et d'une autre pierre grise pendue à ses flancs et taillée en forme de spatule, et que moi, qui savais Ce que j'avais à redouter de sa mauvaise humeur et de sa colère, je tenais cachès sous mon habit deux excellents pistolets et un bon poignard ; ce n'était pas trop, je vous l’atteste, pour imposer à un gaillard si admirablement charpenté et d'une tailie de cinq pieds dix à onze pouces.
Ce chef s'appelait Bahabé, selon le dire d'un valet zélandais de M. Wolstoncralt qui nous avait servi d'interprète dans les diverses questions que nous lui adressâmes. Ce chef était renommé parmi les siens pour ses brigandages et ses assassinats. On le disait à haute voix à Sidney, on le croyait, on en était sûr, et Tahabé parcourait paisiblement les belles rues de la cité, où l’on ne faisait presque point attention à lui. Un navire anglais s’en était chargé; la curiosité seule l'avait, disait-il, engagé à entreprendre ce petit voyage, et il attendait le départ d’un autre navire pour s'en retourner dans son pays : c'était peut-être une visite d'inspection pour des projets de conquête. La première fois que je me trouvai en face de cet homme aux formes athlétiques, à la démarche de souverain, au regard de vautour, je m'arrètai frappé de stupéfaction. Je crois qu'il s'en apercuf, car 1] me sembla remarquer en lui un sourire d'iro-
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nie et un léger mouvement d'épaules par lequel on exprime partout le mépris. Je le suivis pourtant à une vingtaine de pas de distance, et je l'éludiai avec une de ces attentions religieuses qui ne laissent rien à faire à l'imagination. La morale aussi peut s’apprécier au compas.
Il sortit de la ville, je l’accompagnai encore, et dans la crainte qu'il ne s'aperçüt de mon assiduité, J'ouvris mon calepin pour lui laisser croire que j'étais occupé à dessiner, et non à épier ses démarches.
Il y avait là, sous une belle allée de chênes verts, une petite maisonnette charmante, close par une baie, derrière laquelle se pavanaient plusieurs coqs au milieu de leur docile sérail. Le Zelandais monta sur un banc après s'être emparé de deux pierres, visa un des volatiles, l’abattit du premier coup, sépara où plutôt brisa de ses doigts nerveux ges planches de la haie, s'introduisit dans l'enc los, s'empara de la victime et sortit comme s'il avait fait ne chose du monde la plus simple et la plus naturelle.
La tuerie, l’effraction et le vol achevés, le Zélandais s'achemina tranquillement vers une allée voisine que bordait la route, s’accroupit contre un trone, pluma à demi le coq si traitreusement mis à mort, et le mangea tout cru. Cela fait, il essaya de s'endormir; mais quelques instants après, avant entendu un léger grignotement près de lui, il tourna la tête du côté d'où venait le bruit, vit un énorme rat qui cherchait sa pâture, dét acha de ses flancs le casse-tête en forme de spatule, le lanca d'un bras vigoureux contre l'animal rongeur et le tua sur la place. Puis il se jeva, flaira sa seconde victime et la rejeta derrière lui à une très-grande distance.
J'avais cru remarquer que le chef tatoué, avant de dévorer le coq dont il ne restait plus que les dépouilles, avait prononcé quelques paroles à voix basse, ainsi qu'avant de jeter le gros rat; mais je ne puis l'alfirmer. À quel dieu de s sang de pareils hommes pourraient-ils adresser leurs prières, et ces prières mêmes, les feraient-ils dans un autre moment que celui d'un pillage ou d'un massacre ?
Jusque-là les allures du roi sauvage avaient été lentes, mesurées, graves; il y eut ici un moment d'irrésolution, après lequel, levant fièrement la tête et lournant deux ou trois fois ses lalons, de chaque main il saisit un casse-tête, les frappa l’un contre l'autre à plusieurs reprises, poussa une sorte de groguement sourd et prolongé, et se mit à marcher à grands pas vers un petit bois encore à peu près vierge jeté au sud de Sidney; il y pénétra, s’adossa un instant après contre un arbre et essaya de dormir, ce que Je soupçonnai en lui voyant fermer les Yeux.
Je m'approchai alors d'assez près pour le dessiner; mais J'en étais à peine à moitié de mon travail qu ‘il rouvrit les veux comme s'il s'était senti violemment heurté; il m'aperçut, fronça le soureil et vint à moi d'un air décidé.
J'eus un moment de frayeur; mais je l’attendis pourtant en posant ma main droite sur la crosse d'un de mes pistolets de poche, tout prêt à répondre à son allaque où mème à la prévenir.
Je crois qu'il HHpercat de ma défiance, car il posa ses armes à ferre à quatre pieds de moi, se plaça en souriant à mon côté, s’appuya avec familia rité sur mon épaule, et me fit signe de lui montrer mon travail.
J'ouvris l'album, je lui fis voir des paysages qu'il ne comprit pas (c° était peut-être la faute de l'artiste), des figures au crayon dont il n'eut pas l'air de savoir
AUTOUR
ce qu'elles représentaient, mais 1l poussa une exelamation de plaisir et d'ironie très-facile à expliquer dès qu'il eut aperçu une figure coloriée d'un naturel de Ja Nouvelle-Galles du Sud, qu'il regarda longtemps avec des yeux où se peignaient le mépris el le dégoût. Pour me remercier de mon obligeance, il se placa immobile devant moi en paraissant m'inviter à achever mon travail commencé. Jen'eus garde de laisser échapper une si favorable occasion, et à force de regarder sa tête si horriblement balafrée, je vous jure que je lui trouvai le caractère le plus énergique. Quand il s’aperçut que j'avais fini, le roi alla reprendre à terre ses deux casse-tête, et sans me dire un seul mot, sans me faire un seul geste, il
senfonça dans les bois, ne se donnant pas même la peine de regarder derrière lui pour s'assurer si je le suivais.
Je le suivis pourtant; mais à peine eus-je fait quelques centaines de pas que je commençai à me repentir de mon imprudence : aux brusques mouvements qu'il fit en m nent je m'arrêtai tout court et me tins sur la défensive. Avec de pareils promeneurs il y à toujours péril à attaquer, car si Yous manquez votre premier coup, ils ne manquent jamais ceux qu'ils portent, eux, et vous devez vous estimer fort heureux si vous en êtes quitte pour la fracture de quelque membre.
En arrivant en ma présence, le Zélandais, offensé de ma ténacitè, qu'il aurait pu tout aussi bien prendre pour une courtoisie, m'adressa une harangue, fort énergique sans doute, pendant laquelle ses doigts se crispaient, ses dents claquaient avec violence, mais je ne qois à tout ce flux de paroles rien, sinon que je lui ferais grand plaisir de le laisser seul.
J'aime fort les bonnes et élégantes manières; celles du roi zélandais me touchèrent profondément, et je me mis en devoir de prouver par une prompte retraite que je les avais parfaitement appréciées.
J'aurais pu, certes, me montrer rebelle à cette prière que Je regardais comme un ordre, car mes pistolets et mon poignard étaient d'assez sûres sauvegardes ; mais, vainqueur ou vaincu, je n'aurais rien appris par cette lutte : je rebroussai donc chemin comme un poltron que Je n'étais point.
Cependant. honteux de mon obéissance, je résolus de revenir sur mes pas, de pénétrer de nouveau dans la forêt, de n’y promener, et, si je rencontrais le farouche Zélandais, de faire peu d'attention à lui et de poursuivre ma route. À tout événement, je visitai l’amorce de mes pistolets; puis, selon mon habitude, après mètre donné du cœur par quelques injurieuses paroles que je m'adressai à haute voix, je me mis en marche. Au bout d'une demi-heure je vis en effet le roi debout, encore adossé contre un magnifique casuarina, et mâchant avec ardeur la-chair sanguinolente d’un petit animal que je ne reconnus point, et qu'il avait sans doute tué d’un coup de pierre. Il poussa un second grognement plus retentissant que le premier, rejeta “loin de lui les restes de son hideux repas et se dirigea hardiment de mon côté. Il fit halte, je lui adressai quelques paroles qu'il devait prendre pour des témoignages d'amitié, tant je mis de douceur à les prononcer; mais comme le colosse sauvage n'en fenait nul compte et qu il pr enait en mn ‘approchant une altitude menaçante, je saisis un de mes pistolets et lui fis signe de s'arrêter. A la vue de mon arme, il s'arrêta en effet, me regarda d'un œil féroce, articula quelques sons brefs et éclatants, posa à ses pieds son magnifique casse-tête emmanché, me montra le second taillé en spatule, et me donna
SOUVENIES
à comprendre qu'il voulait l'échanger contre mon pistolet. Je répondis de mon mieux à sa proposition; je lui dis d'une façon fort intelligible que j'acceptais l'échange, et comme il approchait encore pour le
conclure, je déchargeai le coup en l'air. À celte aclon toute de prudence et non de peur, mon perfide sauvage parut se récrier, gambada d’une manière menaÇante, rompit le traité et s'éloigna pour ressaisir le
.. A l'aspect de mes armes, le Zélandais s'arrêta. (Page
grand casse-tête laissé à terre. Je m'étais attendu à tout cela; j'avais saisi mon second pistolet, et de crainte qu'il
ne le prit pour le premier, dont il n'avait en ce moment rien à redouter, je les lui montrai tous les
.. Bientôt quelques huttes en écorces frappérent nos regards. (Page 328.
deux, bien déterminé, au moindre signal d'attaque, à faire feu sur la poitrine du monarque ciselé. Tout régicide, là-bas, mérite bien de l'humanité. À l’aspect de mes armes et à l'attitude décidée que j'avais prise, le Zélandais s'arrêta de nouveau, me sourit aussi gracieusement qu'il le put, ce qui, entre nous, ne fut pas fort attrayant, abandonna encore son arme principale, me présenta la pierre polie et bleue, el entama une seconde fois le marché rompu. J'acceptai son offre, il me donna d’abord son casse-tête, je lui
remis ensuite larme, alors peu dangereuse, el, presque côte à côte, comme deux amis d'enfance, nous nous enfoncämes dans le bois.
Bientôt quelques huttes en écorces frappèrent nos regards, nous y allämes : elles étaient abandonnées et formaient sans doute le village de quelque tribu vagabonde d'indigènes. Ce silence, cette solitude, parurent fort contrarier le Zélandais, qui en témoigna son dépit en enfonçant ces misérables demeures à coups de pied et de casse-tête, Je Le laissai faire, car
VOYAGE AUTOUR
le dégât pouvait aisément se réparer en moins d'une heure ; l'édification d'un village ne coûte pas plus que cela dans ce pays.
Mais un bruit que je n'entendis pas d'abord fixa l'attention de mon fougueux compagnon de voyage, auprès duquel j'étais retenu par un double sentiment d'orgueil et de curiosité. Il me fit signe de le suivre, il s'élança d'un pas rapide, et nous nous lrouvämes bientôt près d'un second village, plus étendu que le premier, où les huttes étaient au nombre de vingttrois, dont une quatre fois plus vaste que les autres, et haute de e sept à huit pieds.
Le Zélandais se cacha derrière un arbre, je l'imitai; et déjà fâché de m'être imprudemment aventuré dans une echeiehe si téméraire, J'attendis pourtant de cette embuscade le résultat des espérances du chef cannibale, dont les projets m'étaient assez clairement démontrés.
Des sauvages parurent bientôt au nombre de vingtdeux, tous sesticulant et parlant à haute voix, tous dans un état d’ agitation extrème. Ils s’accroupirent, sans doute pour déhbérer; ils parlèrent alors l’un après l’autre, et le Nouveau-Zélandais, les couvant de son œil fauve, allait s'élancer, quand un second bruit arriva jusqu'à nous.
Le chef se cacha encore, moi je fis quelques pas en arrière afin de me préparer plus aisément à la retraite que je méditais, mais sans néanmoins perdre de vue les cases des naturels. Eux aussi s'étaient levés au bruit que les échos leur avaient apporté, et tous renouvelèrent les préparatifs de: combat dont j'avais été témoin au nord de Sidney, lors de ma dernière course avec Petit et Marchais. Le bruit approchait, et déjà le sol tremblait sous les pas de la horde
sauvage. Elle arriva, se plaça bravement en face des huttes, el commença à agiter ses casse-tête et ses sagaies.
La lutte allait commencer, le sang allait couler, les côtes et les crânes allaient être brisés. Tout à coup
. Maintenant,
Live. 42
deux hommes seuls.
DU MONDE. 329 le Nouveau-Zélandais, dont les narines ouvertes et Les rapides aspirations disaient l’ardente colère, s'élanca comme un tigre, poussa un cri formidable, se rua sur la horde étonnée, abattüit un des combattants et s’arrêla.
Tout avait disparu, tout était devenu silencieux et solennel autour de la bourgade.
IL y avait deux miautes à peine deux armées étaient là en effervescence, prêtes à se déchirer, à se détruire; maintenant deux hommes seuls, un debout, terrible, cruel, féroce, l’autre à terre, se tordant sous la douleur et rendant le dernier soupir.
Je m'élançai, je pris la fuite, je n'assistai pas au dégoutant repas qui se fit sur le champ de bataille. Le soir, je me rendis chez M. Wolstoncraft pour lui raconter mes aventures de la journée, et je commençais mon récit en nous mettant à table, lorsque le roi zélandais se présenta, me reconnut et me tendit la main ; je retirai la mienne.
— Ne recevez donc pas cet anthropophage, dis-je au négociant, c’est un brigand !
— Je le sais bien.
— Il vient de tuer un homme.
— Je m'en doute; un indigène ?
— Oui.
— Il aurait bien fait de les tuer tous, 1l nous aurait épargné bien des ennuis et bien des dégoüts.
— Et voilà les principes que vous proclamez ici ?
— Je voudrais bien savoir si en Europe on a cessé de traquer les loups dans les forêts.
— Mais ici ce sont des hommes.
— Ce sont des hyènes, il ne leur manque que la force de ces animaux. Si un naturel de la Nouvelle- Galles du Sud vous trouve endormi, il vous tuera. Celui-ci du moins attaque des gens éveillés qui peuvent se défendre. Dinons.
Le Zélandais fut invité à s'asseoir et refusa. Il était tout à fait repu.
(Page 329.)
AVEUGLE
NOUVELLE-HOLLANDE
Phénomènes météorologiques. — Campsin austral, — Voyages de M. Oxley dans l'intérieur de Ia Nouvelle-Galles du Sud,
Péron, si logique d'ordinaire dans la solution de ses divers problèmes météorologiques, qu'il à étudiés avec une profonde science dans son voyage aux terres australes, me parait s'appuyer sur des bases bien fragiles pour constater la contradiction qui règne ici, sur certains phénomènes célestes, avec les effets remarqués en d’autres climats.
Dans sa conviction intime que tout, sur la terre de Cumberland, est contraire aux lois connues et consacrées par tous les pays du monde, il s'étonne, par exemple, que les vents d'ouest et de nord-ouest, qui soufflent ici une partie de l’année avec une grande régularité, ne soient pas imprègnés d'une haute température, etil ne peut expliquer cette singularité qu'à l'aide d’une théorie formulée d'avance, mais, par malheur, fausse en tout point quant à l'application à en faire aux caractères topographiques du pays quinous occupe. Si la Nouvelle-Galles du Sud n'était pas une terre à part, les vents d'ouest devraient être froids, puisque, avant d'arriver à Sidney et sur la côte, ils viennent de traverser les montagnes Bleues, qui devraient les avoir notablement ralraichis.
Ainsi s'exprime à peu près M. Péron.
Ne dirait-on pas, en vérité, que la chaine des plateaux dont il parle a, comme les Alpes, les Pyrénées et les Andes d'Amérique, des cimes neigeuses, des glaciers éternels, et que son étendue en largeur doit donner le temps au souffle qui les visite et les balaye de se vèlir de frimas? Qui ne croirait, à entendre le savant et zélé naturaliste-physicien, que ces montagnes Bleues, dont on a parlé si diversement dans les premières relations des voyages en ces contrées découvertes par l’intrépide Cook, n'ont été longtemps inaccessibles, infranchissables, que par le chaos des avalanches qui s’engouffraient dans les profondeurs des vallons, après être descendues de la haute région des nuages? Hélas! les cimes qu'on a vues trôner sur le mende pendant un grand nombre d'années ont dû courber leur orgueilleuse tête depuis que la science les a mesurées de son œil classificateur, et si le géant West pas devenu pygmée, du moins le Chimborazo s’estil incliné en face de l'fMimanie, le Canigou et le Pie du Midi devant la Maladetta et la Malahita, le Pie des Açores à côté de celui de Ténérifte, le Mont-Blanc en présence du Mont-Rose; et il n'y a pas jusqu'à l'Himalaya qui ne se soil affaissé, humble vassal, pour rendre hommage au nouveau pic du Thibet, que le condéer seul bat de son aile infatigable.
Toutes les races de rois ont eu leurs périodes de grandeur et de décadence; l'homme est dégénéré, et le lion même rugit souvent aujourd hui sans déchirer : les montagnes Bleues n'ont pas échappé à la règle générale, elles se sont soumises de force à cette loi de dépression et de décadence qui régit le monde, et l’on va bien s'étonner quand je dirai avec vérité, à ceux de mes lecteurs encore dans l'incertitude, qu'en général cette chaine de plateaux, courant à peu près du nord au sud, a rarement plus de six cents mètres de hauteur, et que les cimes les plus élevées n’en ont que neuf cents.
Faut-il s'étonner, d’après cela, que les vents qui les traversent ne portent pas le caractère que Péron,
dans sa logique, voudrait leur donner, surtout si l’on se rappelle que Sidney est située par 36° de latitude?
Tout édifice dont la base n’est pas solide s'écroule tôt ou tard, et Péron s’est trompé, non parce qu'il a été illogique, mais parce qu'il est parti d’un principe évidemment faux. Les démentis donnés par les faits à M. Péron sont constatés dans toutes les relations scientifiques ; lui-même les cite en toute humilité dans son mémorable ouvrage, et nous aurions peine à croire aux terribles phénomènes qui se déroulent à nos yeux.s'ils ne nous étaient certifiés par les voyageurs le plus en garde contre l’exagéralion.
Citons le plus exact d'eux tous :
« Dans le mois de février 1791, dit Collins, la plupart des torrents et des ruisseaux étaient à sec; on fut obligé de creuser le lit de la rivière de Sidney, qui pouvait à peine fournir aux besoins de la ville Le 10 et le 11, la chaleur devint si forte, qu'à Sidnex- Towa le therinomètre à l'ombre s’éleva jusqu à 105% de Fahrenheit (32° 4 de Réaumur) ; à Ros-Hill, la chaleur fut tellement excessive que des milliers de grandes chauves-souris en périrent. Dans quelques parties du port, la terre était couver!e de différentes espèces d'oiseaux, les uns déjà suffoqués, et les autres réduits aux abois par la chaleur ; plusieurs tombaient morts en volant Les sources qui n'étaient pas encore taries furent tellement infectées par le grand nombre de ces oiseaux et des chauves-souris qui, venus pour s'y désaltérer, avaient expiré sur leurs bords, que l'eau, pendant plusieurs jours, en fut corrompue. Le vent soufflait alors du nord-ouest, et il fit beaucoup de mal aux jardins, consumant tout ce qui se trouvait devant lui. Les personnes que des affaires indispensables appelaient au dehors, déclarèrent qu'il était impossible de tenir pendant cinq minutes la face tournée du côté d'où venait ce vent. »
a Novembre 1791.
« L'excessive chaleur, durant ce mois, rendit beaucoup de monde malade. Le #, un convict qui, sans avoir la tête couverte, attendait M. Withe dans le passage de sa maison à sa cuisine, fut frappé d'un coup de soleil qui le priva presque aussitôt de la parole, du mouvement, et, en moins de vingt-quatre heures, de la vie. Le thermomètre, à midi de ce jour-là, se soutenait à 95° 0 F. (28 0 R.), et le vent était au nordouest. , .
« À cette mème époque, notre eau se {trouvait nonseulement altérée, mais encore tellement réduite par l’'évaporation, que le gouverneur donna l'ordre qu'aucun navire ne püt en faire au ruisseau de la ville, et, en outre, pour remédier ensuite à ce mal, autant du moins que l'élat de la colonie pouvait le permettre, il arrêta que toutes pierres de taille employées à la construction des édifices publics ou particuliers seraient prises dans le lit du ruisseau, de manière à former des espèces de citernes capables de conserver une assez grande quantité d'eau pour en fournir un supplément aux citoyens durant Ia saison chaude.»
VOYAGE
« Décembre 1791.
« La température, durant ce mois, fut très-forte ; le », la chaleur fut étouffante ; le vent soufflait avec violence du nord-ouest. La contrée, comme pour ajouter à l’ardeur dévorante de l'atmosphère, était en feu de toutes parts. À Sidney, l'herbe et les broussailles qui se trouvaient derrière la colline de l'ouest de la crique avaient pris feu, et l'incendie, exeité par le vent chaud qui soufflait avec force, se propageait rapidement et dévorait tout avec une incroyable furie. Déjà une maison était brûlée; toute la erète du coteau était couverte de flammes qui menaçaient la ville d’une entière destruction. Heureusement les efforts réunis de la garnison et des habitants parvinrent à arrêter les progrès de cette terrible conflagration. La crainte du danger avait contraint tous les individus à sortir de leurs maisons : à peine on pouvait respirer, la chaleur était insupportable, la végétation souffrait beaucoup, les feuilles de la plupart des plantes potagères étaient réduites en poudre, etle thermomètre à l'ombre se soutenait à 104° OK. (32° 2 R.). À Paramata, à Tangabée, la chaleur n'était pas moins excessive; tout le pays était pareillement en feu, et quelques habitations devinrent la proie des flammes. Pendant ce jour d'alarmes, le tonnerre se fit entendre à diverses reprises dans le lointain, et sur le soir, il tomba quelque pluie qui rafraichit un peu l'atmosphère.
« L'action de ce vent redoutable se fit sentir jusqu'à la hauteur de l'ile Maria, et par conséquent à plus de 250 lieues de distance du port Jackson ; car, à la même époque où le vent du nord-ouest dévastait ainsi la colonie anglaise, le navire américain {he Hope éprouvait aux environs de l'ile Maria une horrible tempête exeilée par ce même vent. Le temps était sombre, pesant et très-chaud. L’atmosphère paraissait comme remplie d'une épaisse fumée. »
« Août 1794.
« Le vent brülant de terre nous visita le 25 pour la première fois dans cette saison, soufflant jusqu’au soir avec beaucoup de violence ; alors il fut remplacé, comme il arrivait ordinairement après ces jours si chauds, par le vent du sud. »
Comme on le voit, il y a ici harmonie parfaite entre la terre et le ciel, et désaccord complet avec ce qui se passe en d’autres climats. Toutefois, sans accuser la véracité de Collins, ne serait-il pas possible de trouver d’autres causes plus probables que celles qu'il donne à ces incendies immenses qui plongeaient la colonie dans la terreur, et ne serait-on pas fondé à croire que, profitant du deuil et de l’effroi des habilants, des malfaiteurs ou des sauvages auraient mis eux-mêmes le feu aux plantations, espérant le pillage où la liberté au milieu du désordre? Quoi qu'il en soit, on ne se persuade pas aisément que 32° 2 de Réaumur puissent incendier les arbres, et si cela a êté bien constaté, c’est un argument de plus en faveur des hommes qui ont écrit de si étranges choses sur la Nouvelle-Galles du Sud.
Mais rapprochons-nous encore, et disons une exeursion périlleuse entreprise par M. Oxley dans l'intérieur des terres par ordre de M. Macquarie, gouverneur de la contrée. L'habile officier de marine nr'a communiqué plusieurs lettres qu'il adressait alors à M. Macquarie, et si je n’en publie que deux, c’est que Je SUIS Soumis aux exigences de mon livre, aux proinesses que J'ai faites à mes lecteurs, à qui je dois d'autres précieux documents. Voici done la relation de M. Oxley, que j'ai traduite sur les originaux :
MONDE. oo!
LETTRE DE J. OXLEY, REVENANT DE SA PREMIÈRE EXPÉDITION, AU GOUVERNEUR MACQUARIE.
« Bathurst, 30 août 1817.
« Monsieur,
«J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence de mon arrivée à Bathurst hier soir, avec les personnes formant l'expédition de l'ouest, que Votre Excellence a jugé convenable de placer sous mes ordres.
« Votre Excellence est déjà informée de ce que j ai fait jusqu'au 50 avril. Les bornes d’une lettre ne me permettent pas de m'étendre sur les détails de tout ce qui s'est passé pendant dix-neuf semaines, et comme j'aurai l'honneur de voir Votre Excellence dans quelques jours, j'espère qu'en attendant cette époque, elle aura la bonté d'accepter le récit sommaire que Je lui offre ici.
«Je continuai à suivre le cours de la rivière Lachlan, avec mes bateaux, jusqu'au 12 mai ; le pays descendait rapidement, jusqu'à ce que les eaux de la rivière, s'élevant de niveau avec lui et se divisant eu beaucoup de branches, nous présentèrent la terre inondée à l’ouest et au nord-ouest, et nous empêchérent d'avancer davantage dans cette direction ; la rivière elle-même se perdit au milieu des marais : élle n'avait, jusqu à cet endroit, reçu aucune autre augmentation d’eau d'ancun côté; mais, au contraire, elle se dissipait constamment en marécages el lagunes.
« L'impossibilité d'aller plus avant avec les bateaux élant évidente, je me déterminai, après une müre délibération, à les haler hors de la rivière, et, nous dépouillant de tout ce qui ne nous était pas indispensable, à continuer notre roule avec les chevaux chargés des provisions tirées des bateaux, et à nous diriger vers l'ouest, de manière à couper tout courant qui pourrait provenir des eaux divisées de la rivière Lachlan.
« Conformément à ce plan, je quittai la rivière le 17 mai, en me dirigeant dans l'ouest vers le cap Northumberland, direction qui me semblait la plus propre au but que je me proposais. Je ne détaillerai pas ici les difficultés et les privations que nous éprouvàmes en traversant un pays nu et désolé, et qui ne nous offrit d'autre eau que celle que la pluie avait déposée dans les trous et les fentes de rochers. Je conlinuai à m'avancer ainsi jusqu'au 9 juin, époque où ayant perdu deux chevaux exténués de fatigue et de besoin, et voyant que les autres étaient dans un état déplorable, je changeai notre route vers le nord, le long d’une suite de collines élevées s'étendant dans cette direction, attendu qu'elles seules nous offraient le moyen de nous procurer de l’eau jusqu'au moment où nous pourrions rencontrer quelque courant. Je continai à marcher de la sorte jusqu'au 23 juin, jour où nous renconträmes de nouveau une eau courante que nous eûmes d'abord quelque difficulté à reconnaïtre pour le Lachlan, car elle était plus large que la branche de cette rivière que nous quittâmes le 17 mai.
« Je n’hésitai pas un moment à suivre son cours, non que la nature du pays ou son apparence indiquât en aucune manière qu'elle deviendrait navigable, mais je ne voulais pas qu'il restàt le moindre doute sur l'existence d’une rivière qui se serait jetée vers l’ouest dans la mer, entre les limites qui m’élaient indiquées dans mes instructions.
« Je continuai à suivre les bords de celte eau courante jusqu'au 9 juillet. Je trouvai qu'elle avait pris une direction vers l'ouest, et avait traversé un pays entièrement plat, nu au dernier point, et qui par mo-
ments était évidemment tout à fait sous l'eau. Jusqu'à cet endroit, la rivière avait diminué par degrés et étendu ses eaux sur des lagunes stagnantes, sans recevoir aucune eau courante {ributaire que nous connussions durant toute l'étendue de son cours. Les bords n'avaient pas plus de trois pieds de haut, et les marques que nous voyions sur les buissons et les arbrisseaux indiquaient que quelquefois la rivière s'élevait de deux ou trois pieds de plus, et rendait tout le pays marécageux et entièrement inhabitable.
«Il devenaitinutile d'avancer davantage vers l'ouest, dans le cas même où cela eût été possible, attendu qu'il nv avait ni colline ni éminence de terre à la portée de uotre vue, qui n'était bornée que par un horizon éloigné; nous ne voyions point de bois, à moins qu'on ne puisse donner ce nom à quelques petits arbres à gomme qui étaient sur le bord même des lagunes. L'eau, dans le lit du marais (nom qui convient maintenant), était stagnante; ce lit avait environ vingt pieds de large, et les têtes d'herbes qui y poussaient montraient qu'il pouvait avoir trois pieds de profondeur.
« Cette manière inattendue et vraiment singulière dont se termine une rivière que nous avions espéré avec raison devoir nous conduire à une conclusion bien différente, nous remplit des sensations les plus pénibles. Nous étions à plus de einq cents milles dans l'ouest de Sidney et presque par sa latitude, et pour nous avancer si loin, nous avions éprouvé pendant dix semaines des fatigues continuelles. La partie la plus proche de la côte, vers le cap Bernoulli, si elle eût été accessible, était éloignée de plus de cent quatre-vingts milles. Nous avions démontré de manière à n’en pouvoir douter qu'aucune rivière ne pouvait tomber dans la mer entre le cap Otway et le golfe de Spencer, du moins aucune rivière tirant ses eaux de la côte orientale, et que le pays situé par le parallèle de 34 de longitude S. et par le méridien de 147° 30’ de longitude était inhabitable, et n'offrait aucun espoir de pouvoir un jour y former un établissement.
« Dès lors il devint de mon devoir de rendre les ressources qui nous restaient aussi utiles à la colonie que notre position nous le permettait. Ces ressources étaient bien diminuées : un accident qui était arrivé à un de nos bateaux, au moment où notre expédition partit, nous avait privés d'un tiers de nos provisions sèches, dont nous avions été dans le principe fournis pour dix-huit semaines seulement, et nous avions conséquemment vécu quelque temps avec une modique ration de deux quarts de farine par chaque homme par semaine. Retourner au dépôt par la même route que nous avions prise en venant eût été une chose aussi inutile qu'impossible ; et considérant sérieusement l'intention des instructions de Votre Excellence, je résolus, après une délibération très-mûre, de revenr par la route qui me semblait devoir être le plus conforme aux vues de Votre Excellence, si elle avait été témoin de notre siluation actuelle.
« Bemontant done la rivière de Lachlan, je recommencçai à l'observer depuis l'endroit où nous la reconnûmes le 25 juin, avee l’intention de suivre ses bords jusqu'à ce que sa liaison avec les marais, où nous la quittämes le 17 mai, fût établie d'une manière évidente, et de déterminer si quelques courants d’eau avaient échappé à notre recherche. La liaison avec tous les points déterminés auparavant fut complétée entre le 19 juillet et le 3 août. Dans l’espace parcouru durant cet intervalle, la rivière s'était divisée en plusieurs branches et formait trois beaux lacs qui, avec un autre situé près de l'endroit où se termina notre
voyage dans l’ouest, étaient les seules pièces d'eau considérables que nous eussions vues jusqu'alors, et J'estimai que la rivière, depuis l'endroit où elle fut d'abord reconnue par M. Evans, avait parcouru, en
comprenant tous ses détours, une étendue de plus de -
douze cents milles, longueur qui est sans exemple lorsqu'on considère que la rivière coule sans recevoir aucun auxiliaire, et que sa source primitive constitue toute la quantité d'eau qu'elle a dans cette étendue.
«€ En la traversant à cet endroit, mon intention étail de me diriger dans le nord-est pour couper le pays, et pour déterminer, s'il était possible, la situation de la rivière Macquarie, qui, bien évidemment, n'avait Jamais joint le Lachlan. Cette direction nous conduisit à travers un pays aussi mauvais qu'aucun de ceux que nous avions jusqu'alors traversés, et également dépourvu d'eau, dont le besoin personnel nous mit dans une grande détresse. Le 7 aoït, la scène commença à changer, et le pays prit un aspect bien différent. Nous quittions alors le voisinage du Lachlan, et nous avions passé au nord-est de la haute suite de collnes qui, par ce parallèle, bornent la contrée s:luëe au nord de celte rivière.
« Le pays, au nord-ouest et au nord, était haut et ouverl avec une bonne terre forestière. Le 10, nous cûmes la satisfaction de rencontrer le premier courant d'eau se dirigeant vers le nord. Celle vue renouvela notre espoir de rencontrer bientôt la rivière Macquaric, et nous continuämes la mème route en inclinant quelquefois vers l'est jusqu'au 19, en traversant une riche et belle contrée bien arrosée. Nous vimes dans cet espace de temps neuf courants d’eau qui poussaient au milieu de riches vallées, et dont la direction était vers le nord; le pays de tous côtés était assez haut et ouvert, et généralement aussi beau qu’on peut se l’imaginer.
« Nous ne doutions plus que ces courants ne se jetassent dans la Macquarie, et notre principal souhait était de voir cette rivière avant qu'elle reçüt cet aliment. Le 19, nous eümes l'agrément de rencontrer une nouvelle rivière arrosant un fort beau pays, el que j'aurais eu bien du plaisir à supposer être celle que nous cherchions. Le hasard nous conduisit le long de ce courant pendant environ un mille; nous fûmes alors surpris de le voir se joindre avec une rivière venant du sud, d'une largeur et d’une grandeur telles, que nous ne pouvions douter qu'elle ne fût cette rivière que nous avions si longtemps cherchée avec anxiété, Dans le triste état de nos ressources, nous ne pümes résister à la tentation que nous offrit un si beau pays, de rester deux jours à la jonction de ces deux rivières, pour examiner ses environs dans toute l'étendue possible.
« Nos observations augmentèrent la satisfaction que nous avions d'abord éprouvée. Aussi loin que notre vue pouvait s'étendre, et de tous côtés, nous apercevions un pays riche et pittoresque, d'une grande étendue, produisant en grande. quantité la pierre à chaux, l’ardoise, le bon bois de construclion, el toutes les ressources enfin que l’on peut désirer dans un terrain non cultivé.
« Il n'existe point de meilleur sol, atlendu qu'une belle rivière, de première grandeur, procure le moyen de transporter au loin les productions. A l'endroit où nous quittèmes celte rivière, son cours se dirigeait vers le nord, et nous nous trouvions alors au nord du parallèle du port Stéphens, car nous étions par 32° 52! 45° de latitude S. et par 148° 52’ de longitude E.
« Ilme sembla que la rivière de Macquarie avait pris une direction nord-nord-ouest depuis Bathurst,