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et qu'elle devait avoir reçu d'immenses accroissements d'eau dans son cours depuis cet établissement. Nous vimes cette rivière à une époque bien propre à nous faire juger exactement de son importance lorsqu'elle n'était ni élevée au-dessus de sa hauteur ordi-
naire par des débordements, ni resserrée dans ses limites naturelles par les sécheresses d'été. On pourra se former une idée de sa grandeur après qu'elle a reçu les courants d’eau que nous avions traversés, outre ceux qu'elle est susceptible de recevoir encore de l’est (qui, d’après la hardiesse et la hauteur du pays, doivent être, ce me semble, au moins en aussi grand nombre que ceux qui viennent du sud), quand on saura qu'à cet endroit elle surpassait en largeur el en profondeur apparente le Hawkesbury à Windsor, et que beaucou» de ses bras élaient plus grands et plus étendus que celui que l'on admire sur le fleuve Népeau, depuis le Warrangamba jusqu'aux plaines Emu.
« Résolus de nous tenir aussi près que possible de la rivière pendant le reste de notre route vers Bathurst, et tâchant de déterminer au moins dans l’ouest quelles sont les eaux qui s'y jettent, nous continuimes le 22 à Ja remonter entre le point de départ et Bathurst; nous traversimes les sources d'une foule d'eaux courantes, qui toutes se jetaient dans la Macquarie; deux de ces courants étaient presque aussi larges que cette rivière elle-même à Bathurst. Le pays d’où toutes ces eaux tirent leur source était montagneux et irrégulier, et paraissait également l'être sur la côte orientale de la Macquarie.
« Telle était la physionomie du pays jusque dans le voisinage immédiat de Bathurst; mais à l’ouest ce celte étendue de montagnes, la terre était couverte de collines peu élevées, et produisant de l'herbe, ainsi que de belles vallées arrosées par des ruisseaux prenant leur source sur le côté occidental des montagoes qui, dans le côté oriental, jettent leurs eaux directement dans la Macquarie. Ces courants, situés sur le côté occidental, me semblèrent se joindre à celui que j'avais pris au premier abord pour la Macquarie, et se jeter, lorsqu'ils se sont Joints, dans celte rivière au point où nous la découvrimes d'abord le 19 courant. Nous arrivämes hier soir ici, sans qu'aucun homme faisant partie de l'expédition eût éprouvé le moindre accident depuis notre départ, après avoir parcouru, depuis Bathurst, un espace d'environ alé milles entre les parallèles de 34° 50 S. et de 32 $., et entre les méridiens de 149 29/ 50” E. et de ii 5° 50' E.
« Ma lettre, datée du 22 juin dernier, a fait connaître à Vôtre Excellence les grandes espérances que m'avait fait Concevoir l'apparence de la rivière Macquarie, à l'égard de la manière dont elle se termine; Je m ‘attendais à la voir se jeter dans des eaux intérieures ou s'étendre jusqu'à la côte. Quand j'éerivis cette lettre à Votre Excellence, je ne prévoyais certainement pas que quelques jours de plus nous conduiraient à son extrémité navigable.
« Le 28 juin, ayant tracé son cours, sans la plus petite diminution ou addition, à environ soixante-dix milles dans le nord-nord-ouest, une petite brise soufflant sur la rivière, celle-ci déborda; et, quoique nous en fussions à environ trois milles de distances, le pays était tellement plat que bientôt le terrain où nous nous trouvions fut couvert d'eau. Nous avions, quelques jours auparavant, voyagé sur une terre si ‘basse, que nos hommes qui,étaient dans les bateaux, trouvant le pays submergé, avancèrent lentement ; circonstance qui me mit à même de leur env oyer l'ordre
AUTOUR
DU MONDE. 333 de retourner au poste que nous avions quitté le main, où le terrain était un peu plus élevé. Ce poste n'étant nullement sûr, il fut décidé que les chevaux, avec les provisions, regagneraient la dernière terre élevée que nous avions quittée, et qui élail à seize milles de distance. Comme il me paraissait que la masse d'eau de la rivière était trop importante pour être beaucoup diminuée par le seul débordement de ses eaux, je résolus de prendre le grand bateau et de tâcher, à l’aide de cette embarcation, de découvrir le point où elles se déchargeaient.
« Le 2 juillet, je descendis la rivière dans le canot, et dans le cours de la journée je fis environ trente milles vers le nord-nord-ouest. Pendant une étendue de dix milles, nous ne vimes, à strictement parler, aucune terre, car le Al faisait du pays environnant une véritable mer. Les bords de la rivière étaient encombrès de bois de construction, et beaucoup d'espaces étendus que nous voyions étaient nonseulement couverts de roseaux ordinaires, mais encore d'arbres très-forts. Le 5 juillet, le principal canal élait très-resserré, mais très-profond, et sur les bords il y avait depuis douze jusqu'à dix-huit pouces d’eau. Le courant conserva pendant environ vingt milles la mème direction que la veille; ensuite nous perdimes de vue la terre et les arbres; le canal de la rivière tournait à travers les roseaux, parmi lesquels l’eau avait environ trois pieds de profondeur. 1 continua de la sorte pendant environ quatre milles, lorsque,
sans aucun changement ultérieur dans la large ur, la
pr ofondeur et la rapidité du courant d’eau, et au moment où j’espérais vivement entrer dans le lac depuis longtemps désiré, il éluda fout à coup notre plus loneue poursuite, en s'étendant de toutes parts, du nord-ouest au nord-est, sur la plaine de roseaux qui nous entourait. La rivière variait de profondeur depuis plus de vingt pieds jusqu'à moins de cinq pieds, et coulait sur un fond de vase bleue tenace; le courant avait presque la même rapidité qu'à l endroit où l'eau était resserrée entre les bords de la rivière. Ge point de jonction avec les eaux intérieures, c’est-àdire le lieu précis où la Macquarie cesse d'avoir la forme d’une rivière, est situé par 50° 45" de latitude S., et par 146° 10’ de longitude E.
« Assurer positivement que nous étions sur le bord du lac ou de la mer dans laquelle cette grande masse d'eau se décharge, pourrait avec raison être regardé comme une conclusion qui n'est basée que sur des conjectures ; mais si Pon peut hasarder, d'après les apparences actuelles, une opinion que notre route postérieure tendit plus fortement à confirmer, J'ai l'entière confiance que nous étions dans le voisinage immédiat d'une mer intérieure, très-probablement peu profonde et diminuant par degrés, où comblée par les immenses dépôts des eaux qui s’y jettent du haut, des terres élevées qui, sur ce singulier continent, semblent ne pas s'étendre au delà “de quelques centaines de milles des côtes maritimes, attendu qu'à l'ouest de ces étendues de terre qui servent de bornes (et qui, d’après les observations que j'ai été à même de faire, me paraissent parallèles à la direction de la côte), il est impossible de découvrir une seule colline où autre éminence sur cet espace qui semble m'avoir point de limites, excepté ces points bre sur lesquels nous restämes Jusqu'au 28 juillet. Les rocs et les pierres qui s’y trouvent sont d'une espèce disüncte de ceux que l'on voit sur les ranges ! dont nous avons parlé plus haut.
1 Kange. Je connais peu la vraie signification de ce mot anglais.
« J'espère que Votre Excellence croira que, bien convaincu de la haute importance de la question à résoudre sur la formation intérieure de celte grande contrée, J'ai pris le plus grand soin d’éloigner tout motif de conjecture, en faisant les observations les plus scrupuleuses sur la nature du pays. Quoique ces faits me prouvent que l'intérieur est couvert d’eau, cependant j'ai pensé qu'il était de mon devoir de ne négliger aucune mesure tendante d'une manière quelconque à éclaircir directement ce doute. 1
«Il était physiquement impossible de gagner le bord de ces eaux en faisant un cireuit autour de la partie inondée du pays sur la côte sud-ouest de la rivière, car nous nous Convainquimes que C'était un inarais privé de végétation, affectant une forme polygonale et n'offrant pas le moindre ilot vers lequel nous puissions nous diriger. D'après les observations faites durant ma première expédition, J'étais con-
vaincu qu'il n'était point probable qu'il s'en trouvàt
dans cette direction. Il restait encore à explorer le pays inondé situé dans le nord-est; et lorsque, le 7 Juillet, je retournai aux tentes, que je trouvai dressées sur la terre haute ci-dessus mentionnée, et de laquelle nous pouvions voir les montagnes à la distance de quatre-vingts milles à l’est, le pays intermédiaire étant entièrement uni, M. Evans (mon lieutenant) fut envoyé en avant pour entreprendre cette opération.
« Le 18 juillet, M. Evans revint, n'ayant pas pu continuer sa route vers le nord-est pendant plus de deux journées ; il fut arrêté par des eaux coulant dans la direction du nord-est, au travers de roseaux élevès, et qui très-probablement étaient celles de la rivière Macquarie, attendu que durant son absence ce fleuve s'était élevé à une telle hauteur, qu'il nous enlourait entièrement, et venait jusqu’à quelques toises de la tente. M. Evans s’avança ensuite davantage vers l'est, et à une distance de cinquante milles de Ja rivière Macquarie, il en traversa une autre beaucoup plus large, mais moins profonde, se dirigeant vers le nord. Mais, poussant encore plus vers l’est, il alla presque jusqu'à la base des montagnes vues de la tente, et, retournant par une route plus méridionale, il trouva le pays un peu plus see, quoique aussi peu clevé. Les instructions discrétionnaires qu'il a plu à Votre Excellence de me donner me laissant le choix de la route que je jugerais le plus convenable de suivre pour revenir au port Jackson, je résolus d'essayer de gagner la côte maritime en me dirigeant vers l’est et en m'avançant le long de la base des monts dont J'ai déjà parlé, par lesquels j'espérais encore être conduit aux autres eaux intérieures que cette partie de la Nouvelle-Galles méridionale pouvait contenir.
« Nous quittämes ce poste le 50 juillet ; nous étions par 50° 18° de latitude S. et par 147 51° de longitude E.,et nous nous dirigions vers la côte. Le 8 août, nous arrivämes à la haute suite de montagnes vers laquelle nous avions fait route. Etant à la pointe la plus élevée de cette chaine, nous eûmes un horizon sans bornes. Depuis le sud-ouest jusqu'au nord, ce n'était qu'un pays uni, ressemblant à l'Océan par son étendue, mais Sans qu'on pût distinguer de l'eau en aucune partie, fandis que les cimes les plus élevées de la chaine des montagnes étaient en vue à la distance de plus de cent vingt milles,
« En parlant de ce point, conformément à la résolution que j'avais prise en quittant la rivière Macquarie, Je me dirigeai vers le nord-est; mais, après avoir rencontré de nombreuses difficultés, parce que le pays était une immense lagune entremèlée de sable
AVEUGLE
mouvant, jusqu'au 20 août, et trouvant que J'étais entouré de marais, je fus, malgré moi, forcé de me diriger plus vers l’est, ayant prouvé par ma propre expérience que le pays ne pouvait être traversé sur aucun point s'écartant de la chaîne de montagnes qui borne l’intérieur. Quoique des parties sèches de terre alluviale et unie s'étendent depuis leur base occidentale jusqu’à une distance que j'estime excéder cent cinquante milles, je suis convaincu que ces eaux couvrent l'intérieur du pays. Ayant dirigé notre route plus vers l’est, nous ne tardämes pas à nous trouver dans un pays d’une physionomie bien différente, et formant un contraste remarquable avec celui qui nous avait occupés si longtemps.
« Un grand nombre de beaux courants d’eau, se dirigeant vers le nord, arrosaïent une riche et belle contrée, que nous parcourümes jusqu'au 7 septembre, Jour où nous traversämes le méridien de Sidney et la terre la plus élevée qui soit connue dans la Nouvelle- Galles méridionale, nous trouvant alors par 31° de latitude. ; ensuite nous fûmes considérablement embarrassés et retardés par de très-hautes montagnes. Le 20 septembre, nous gagnàämes le sommet le plus élevé de celte chaîne étenuiue, et là nous eùmes le plaisir de voir l'Océan à cinquante milles de distance. Le pays à nos pieds avait la forme d'une vallée (riangulaire, dont la base s’étendait le long de la côte, depuis les Trois-Frères, dans le sud, jusqu'à la terre haute, situë au nord du cap Fumeux (Smoky cape). Nous eûmes de plus la satisfaction de trouver que nous étions près de la source d'une large rivière se dirigeant vers la mer. En descendant la montagne, nous suivimes le cours de ce grand courant d’eau, augmenté par beaucoup d'autres qui venaient s'y joindre, jusqu'au $ octobre, jour où nous arrivames sur le rivage situé près de l'entrée du port, où cette rivière venait se Jeter. Nous avions traversé, depuis le LS juillet, un pays d'environ cinq cents milles d'étendue de l’ouest à l’est.
«L'entrée de ce port estsituée par 51° 25" 45" de laütudeS., et par 192° 51" 54" de longitude E., et avait déjà été remarquée par le capitaine flinders ; mais la distance à laquelle il fut obligé de se tenir de la côte ue lui permit pas de découvrir que cette entrée était navigable, Notre plus grande attention fut done dirigée vers ce point important; et quoique le manque de canot nous empèchät de déterminer complétement la profondeur du canal, cependant il parut qu'il y avait au moins trois brasses, à marée basse, et que le passage élait sûr, quoique étroit, entre les sables mouvants des deux côtés. Ayant poussé mes remarques jusqu'à me convaincre qu'à l’aide de ce port le beau pays environnant les bords de la rivière pouvait être un Jour utile à la colonie, je pris la liberté de le nommer port Macquarie, en l'honneur de Votre Excellence, qui la première encouragea cette expédition.
« Le 12 octobre, nous quittämes le port Macquarie pour nous diriger vers Sidney, et quoique aucune carte ne puisse être plus soignée dans son esquisse et dans ses points principaux que celle du capitaine llinders, cependant nous ne tardâmes pas à éprouver combien peu l'on doit compter sur les meilleures cartes marines pour l'indication de tous les passages et entrées qui se trouvent sur une longue étendue de pays. La distance à laquelle son bâtiment se tint ordinairement de cette partie de la côte que nous dûmes traverser, ne lui permit pas d'agercevoir des ouvertures qui, quoique de peu de conséquence sans doute pour la navigation, présentaient cependant les plus
VOYAGE
graves difficultés aux voyageurs par terre, et dont j'aurais hésité à essayer le passage sans nul secours du côté de la mer, dans le cas où elles eussent été 1ndiquées. Dans l’état actuel des choses, nous devons notre conservation et celle de nos chevaux à la rencontre d’un petit cauot que la Providence nous fit découvrir sur le rivage, et que les hommes portèrent avec la plus grande gaieté sur leurs épaules pendant plus de quatre-vingt-dix milles, nous mettant ainsi à mème de vaincre des obstacles que sans cela nous n'eussions jamais pu surmonter.
« IL y a peu de jours encore, j'espérais avoir la satisfaction d'annoncer que nous étions de retour de notre expédition sans qu'aucun accident fût arrivé aux personnes qui en font partie; mais le caractère*
AUTOUR
DU MONDE, 535 des naturels qui habitent le long de la côte nord est tellement cruel et perfide, que toute notre prudence ne put empêcher un de nos hommes (William Blake) d'être grièvement blessé par eux. Cependant, grâce aux soins habiles du docteur Harris (qui nous à accompagnés comme volontaire, et duquel, dans cette occasion, ainsi que dans {out le cours de notre voyage, nous avons recu des secours très-importants), j'espère que son rétablissement n'est plus douteux. »
Comme on le voit, le savant el courageux Oxley croit à l'existence possible d'une mer intérieure à la Nouvelle-Hollande; d’autres explorateurs géologues combattent cette opmion. À qui restera la victoire ? Le temps seul en décidera.
L\V NOUVELLE-HOLLANDE
A mon frère,
Huit ou dix jours après notre arrivée au port Jackson, j'écrivis à un de mes frères la leltre suivante, dans laquelle je ne parlais encore que de cette Europe australe qui nous présentait déjà tant de merveilles et nous offrait de si précieuses consolations. Un navire anglais partant de Sidney se chârgea de ma missive, Il alla d'abord en Chine, toucha à Chandernagor, mouilla à Calcutta, à Maurice, au cap de onne-Espérance, à Sainte-Hélène et à Plymouth, de sorte que ma lettre arriva à l'Observatoire de Paris onze mois après son départ, et qu'elle fut recue à table par moi, qui la donnai de la main à la main à mon frère, lequel se hâta plaisamment de me rassurer sur l'état de ma santé.
Je retrouve ce dernier document sous ma main, et je le confie à mon livre, tel que je l’écrivis alors. Les deux circonstances dont je parle sont, je crois, assez exceptionnelles pour mériter la petite place qu'elles occuperont au milieu de tant de faits plus graves et plus importants.
« Mon cher frère,
€ [est minuit chez toi, il est près de midi dans le lieu d'où je L’écris ; tu sais cela parfaitement, Loi qui lis si bien dans ce mouvement perpétuel de tous ces mondes, au milieu desquels celui que nous habitons Joue un rôle si chètif et si merveilleux à la fois. Un navire anglais porte ma lettre; il te dira combien nous nous estimons heureux de toucher bientôt au terme de nos longues et périlleuses caravanes.
«Nous avons visité sans doute bien des pays curieux, mais nul ne me le parait autant que celui-cr. Je crois, en vérité, que je rève, et que Sidney-Cow est une cité française. Verrai-je autrement demain? Je lignore ; mais il faut bien que je te dise ce que je vois aujourd hui et comment je le vois.
€ On vient m'apprendre à l'instant que le navire qui devait mettre à la voile ce soir même ne lèvera l'ancre que dans quelques jours. Eh bien, tant mieux, ma lettre sera plus longue ; je connais {a vive amitié pour ‘moi, et tu aimeras d'autant plus à m'entendre que je te parle de plus loin. Les affections grandissent par la distance; plus le soleil nous regarde obliquement, plus notre ombre prend de l'étendue. Je pourras, si J'en avais le loisir, tirer de là une com-
paraison loute poétique; mais tu es trop dans le positif pour ne pas me demander autre chose, et tu ne tarderais pas d'ailleurs àme répondre que je pars d'un principe faux, puisque le soleil est olus près de nous l'hiver que l'été.
« Quoi qu'il en soit, mon ami, {u connais la violence et la sincérité de mes sentiments de tendresse, et Le diamètre de la terre a beau me séparer de toi, il me semble que tu es encore à mes côlés pour m'entendre et me donner la main.
« T'écrire, c'est te parler ; écoute :
« Je viens de faire une promenade ravissante au milieu de Paris et dans les environs ; mon cher ami, c'est à ne pas y croire. Les orangers des Tuileries embaumaient, les roses et les lilas du Luxembourg répandaient au loin de suaves émanations, et comme je voulais ce jour-là des émotions et des plaisirs de toute nature, je me suis fait emporter rapidement sous les somptueusesallées de Sant-Cloud, où la brise se Joue avec tant de hberté et où l’on sent la vie glisser par tous les pores.
« Au surplus, comme une joie ne me semble complète que lorsqu'elle est partagée, je n'ai pas voulu faire seul ces courses ravissantes. De nouveaux amis que le ciel m'a donnés n'ont conduit comme par la main au milieu de ces promenades que je ne connaissais pas encore. C'est M. Peper, qu'on serait tenté de croire vaniteux, Lant il étale de luxe dans sa demeure princière, sitoutes ses attentions ne témoignaient de la plus cordiale et de la plus franche dèlicatesse; c’est M. Wolstoncraft, qui parle du commerce de tous les pays du monde en spéculateur, et qui ne recule pas devant les difficultés les plus ardues des sciences exactes; c’est M. Withe, dont le bon goût et l'élégance se dévoilent jusque dans les plus petits détails de ses politesses; cest aussi M. Macquarie, gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, qui s'efface noblement en faveur de ses visiteurs et de ses convives ; c'est encore M. Oxley, savant explorateur, imfatigable, intrépide alors qu'il s'agit de découvertes utiles, et M. Demestre, naturalisé Anglais, mais gardant du pays qui l’a vu naître les joviales et gracieuses manières.
« Et au milieu de tout cela, des dames pleines d'une exquise bonté, d'une bienveillance parfaite, et à qui nul art d'agrément ne semble étranger. Celle-
336 SOUVENIRS ci dessine, celle-là joue du piano, ceite autre danse par coquetterie, une quatrième chante pour achever une séduction, Je n’ai quitté pendant une semaine ni les magnifiques salons de la chaussée d'Antin ni les vastes appartements du faubourg Saint-Germain. Décidément, Paris est enchanteur, il fait oublier les riantes campagnes qui l'entourent, el tu conviendras avec moi qu'une fraiche guirlande de dames vaut mieux qu'une couronne de camélias.
« Cependant une excursion loin du tumulte de la grande cité fut consentie par nous tous, et ce qui m'a le plus surpris alors au milieu de mes exlases, c'a été de trouver jetés, comme un enchantement, parmi les végétaux européens dont le port et la forme me sont si bien connus, ceux des climats les plus opposés et des terres les plus lointaines. Ainsi, le casuarina, etses folioles si sveltes, si légères, sidociles aux moindres vents, s'abrite sous un chêne vert quand eronde l'orage, Tout près de là, l'eucalyptus s'enorgueillit de sa taille gigantesque et courbe le front pour voir, bien au-dessous de lui, la cime aiguë du pin d'Italie, humilié d'un si oflensant voisinage; et puis on se repose sous les bras chevelus du pin de Norfolk, qui s'étendent çà et là, immenses parasols, ainsi qu'un patriarche bénissant de sa main la foule prosternée.
« Ce n’est pas tout encore : des myriades d'oiseaux, que je ne soupçonnais point dans nos contrées, remplissaient les airs et les animaient de leurs cris écla-
tants ; des cygnes noirs nous invitaient à caresser leur soyeux plumage; des kanguroos s'élançaient au-dessus des haies comme pour insulter à la légèreté du cerf et du chevreuil ; l'ému glapissait ; l'ornithorynque, las de ses courses terrestres, se cachait au fond des eaux; le vorace opossum cherchait une proie facile à dévorer, et l'on eût dit, en se voyant entouré de tant de merveilles, que l'arche de Noé venait d'ouvrir ses cabines pour repeupler la terre purifiée.
« Le soir du dernier jour de cette semaine si bien remplie, il y eut courses de chevaux, et jamais le Champ de Mars n'en vit de plus brillantes, jamais il n'en vit où, dans des loges décorées avec élégance,
‘on eût souri à de plus gracieux visages, à de plus
fraiches toilettes.
« Tout cela, mon ami, me fait admirer cette capitale des arts et de la civilisation, où toutes les gloires se donnent rendez-vous, où toutes les illustrations se heurtent, où tous les plaisirs débordent ; tout cela me rendait fou d'ivresse, de surprise, et rien n’eût manqué à mon bonheur et si Lu avais été là pour le partager.
«Je m'assoupis, accablé par tant de prodiges.. el je me réveillai après quelques heures de repos; et, plus calme, plus réfléchi alors, je m'aperçus que ce n'était point la Nouvelle-Hollande que j'avais vue à Paris, mais bien Paris que j'avais retrouvé à la Nouvelle-Hollangde. »
. Je n'ai quitté ni les magnifiques salons de la chaussée d’Antin, ni les... (Page
EN MER
Les Religions.
Maintenant qu'il ne me reste plus peut-ètre de pays sauvages à visiter, Jetons un regard investigateur sur la masse de certains faits recueillis avec une rigoureuse exactitude, et servant peut-être à donner une juste idée de la lenteur des conquêtes morales entreprises par les nations civilisées.
Y a-{-il dans tout ceci insouciance ou dédain, ruse ou politique? y a-t-il impuissance ou générosité? Ce sont là de bien sérieuses études à faire, ce sont là de bien graves questions à résoudre. Si le présent esl compromis par l'état permanent des choses, qu'on ne cherche plus à modifier, l’avenir est plus menacé
VOYAGE encore, et c’est en faveur surtout de cet avenir douteux et terrible que je voudrais le retentissement d'une voix forte etéloquente.
Mais qui se lèvera pour protester contre un passé si tiède? Quelmissionnaire assez prudent, assez pieux et assez fervent à la fois, se dressera pour frapper au cœur ces religions cruelles et absuides qui tiennent encore plongées dans l'erreur tant de nations si bien disposées à l’obéissance ?
Ce qui fait leur abrutissement, c'est votre apathie ; soyez zèlès, vous les trouverez dociles à leur tour. Ils veulent aujourd'hui se régénérer, ces hommes courbés sous vos baïonnettes ou tremblants devant vos foudres de guerres. Encore un pas sans le secours de
AUTOUR
DU MONDE. 357 ce qui pourrait les contraindre par la peur, et vousles verrez venir à vous comme des troupeaux soumis. La menace ne dompte que pour un temps; la persuasion est une puissance éternelle.
Ce qui a tué la plus sainte et la plus douce des religions dans toutes les parties du globe, c’est la violence. Ne me parlez pas, dans de trop rares exceptions, d’un jeune prédicateur, L'intolérance et le fanatisme l’escortent dans presque toutes ses missions ; il ne veut pas, lui, des triomphes obtenus par la patience ; il se hâte d'en finir avec ses {ravaux apostoliques, car 1l n'a point encore passé par les épreuves d’une vie lente et pémble ; il Sirrite contre toute résistance, il s’indigne de {out obstacle, et la colère
. Il y avait, accrochée au mur, une image endolorie de la vierge Marie. (Page 338.)
s'échappe dangereuse de toute poitrine qui veut et a la force pour appuyer sa volonté. Croyez-moi, la jeunesse est peu propre aux prédications religieuses ; elle n'a pas assez de foi pour s’aider de la charité, etil faut avoir déjà souffert pour comprendre la douleur.
Nous avons trouvé, à Bourbon, un jeune évêque x partibus en route pour la Chineet le Japon, où il allait, disait-il, faire briller le flambeau de la vérité chez les cannibales de ces deux immenses empires.
— Mais, lui répliquai-je, il n°y a pas de cannibales en Chine, il n’y en a pas dans le Japon.
— Que sont done, je vous prie, ces peuples qui ne croient pas en Jésus-Christ ?
— Ils sont Japonais où Chinois.
— Vous voyez done bien que j'ai raison.
-— de-vois tout le contraire, monseigneur,
Live. 43
— Au surplus, monsieur, ma mission est de con vertir, etsi Je rends une seule âme au Dieu des chrétiens, Je suis payé de toutes mes peines.
— Il me semble qu'on peut espérer un plus beau résultat avec de la patience.
— La patience est sans efficacité, monsieur ; la pa. tience, c'est la faiblesse.
— Les apôtres avaient une autre morale, ce me semble.
— Les temps ne sont plus les mêmes ; autrefois on ne croyait point, parce que la vérité n'avait pas encore brillé ; aujourd'hui, qui ne croit pas est impie, car le catholicisme parle assez haut pour être entendu de tous.
— Avec cette résolution si bien arrêtée, monseigneur, vous avez à craindre le martyre.
— Ce qu'un autre craindrait, moi je le souhaite.
Les vœux de l’évêque furent exaucès, et, peu de jours après son arrivée à Macao, sa tête, enfermée dans une cage de fer, était hissée au haut d'un mât sur une place publique.
+ . . , « * Chaque époque a été marquée par la couleur de P | |
ses prédications. Les premières conquêtes religieuses se firent péniblement, avec efforts, mais du moins sans que le glaive vint en aide à la foi. C’est que tout essai est timide et qu'on avance lentement sur un terrain que l’on ne connait pas. Et puis encore, détruire, à l’aide de la violence, les mœurs, les usages consacrés par les siècles ne pouvait pas être l'ouvrage d’un jour.
A ces premières tentatives, qui ne furent pas sans résultat, succédèrent de nouvelles irruptions de prétres, de moines et de jésuites, qui regardaient toute lenteur comme une défaite, et firent parler les menaces et les supplices. Ne pas obéir aveuglément, c'était résister, se révolter : or, tout révolté est ennemi, et tout ennemi doit être mis à mort. Le fanatisme n'a pas d'autre logique.
Ce n'est pas tout : dansleur zèle aveugle et stupide, les missionnaires d'alors, pleins d'orgueil autant que de sottise, au lieu de prècher la morale, prèêchaient les mystères. Ce qu'ils ne comprenaient pas euxmêmes, 1ls cherchaient à le faire comprendre aux autres, et toute conscience était domptée par les tortures. Le monde n’est point peuplé de Guatimozins ; il faut bien confesser et croire sous les tenailles et sur des charbons ardents.
« Pardonne à tes ennemis, et ne fais point à autrui « ce que tu ne veux pas qui te soit fait; » ou bien : € Fais à autrui ce que tu veux qu'on te fasse,» voilà de ces paroles dont tout peuple, dont tout individu comprend la morale. Avec elles seules on pouvait tout oser, tout soumettre et vaincre même; dans la lutte, nulle crise n’eût élé à redouter. On a beau dire, la force ne doit être employée que contre la résistance, et l’inaction n'est pas de l'hostilité. Au lieu de cela, que fit-on? Ce que j'ai fait, moi, pour mon édification personnelle, pour me donner tort ou raison dans les principes que jesoumets à votre logique.
Ecoutez; ceci est une leçon fort grave, je vous assure.
Je vous ai dit, je crois, que dans le grand salon du gouverneur de Guham il y avait, accrochée au mur, une image endolorie de la vierge Marie, mere de Jésus. Un jour que, fraternellement assis entre un tamor carolin et sa femme, nous cherchions mutuellement à recueillir des notions sur les mœurs et les usages de nos deux pays, je montrai à mes bons et dociles camarades l’image révérée des chrétiens. Ils me demandérent pourquoi, en passant devant cette belle figure, quelques habitants saluaient en ôtant leur chapeau. j'allais répondre, sans être trop certain de me faire comprendre, lorsque don Luis de Torrès, qui parlait un peu la langue des Carolins, vint à mon aide. Je lui répétai la question qui venait de m'être adressée d'une manièrenon équivoque, etje priai mon interprète de rapporter exactement mes réponses, ce qu'il me promit en souriant.
— Qu'est-ce que cette femme ?
— La mère de notre Dieu.
— Pourquoi pleuret-elle ?
— Parce que les hommes ont mis son fils à mort.
— Les hommes, chez vous, sont donc plus forts que leurs dieux ?
Je me pinçai les lèvres.
— Mais ce Dieu, dans son amour pour nous, s'est fait homme, afin de nous sauver de la mort.
— Eh bien! alors qu'il a été homme, il a été plus fort que Dieu : donc Dieu ne pouvait le mettre à mort, comme vous dites. Je crois que vous voulez vous moquer de nous.
— Nous parlons très-sérieusement; mais ceci est un mystère.
— Qu'est-ce qu'un mystère?
— Une chose qu'on ne comprend pas.
— Et vous croyez à ce que vous ne comprenez pas ! c’est impossible.
Je faisais la grimace, et pourtant je poursuivis mes recherches, ou plutôt j'ajoutai à mon instruction.
— Savez-vous, lui dis-je, que notre religion est toute du ciel ?
— Eh bien ! pourquoi restez-vous sur la terre ?
— Parce qu'il nous a été ordonné d'attendre.
— Avez-vous un dieu ou plusieurs dieux ?
— Un seul, mais un seul en trois personnes.
— Je ne comprends pas.
—- Ni moinon plus ; mais je crois ce que je vous dis là.
— Et moi je ne crois pas que vous le croyiez.
Je tremblais qu'il ne me convertit, et nous gardämes quelque temps le silence, mes deux Carolins en se regardant d’un air malicieux, moi en sifflotant pour me donner de l’aplomb.
Je poursuivis.
— Adam, notre père à tous, mangea une pomme à laquelle on lui avait défendu de toucher, et dès lors ses fils, ses petits-fils, ses descendants jusqu'à la derniére génération furent condamnés à brüler éternellement.
— C'est impossible, ou ce Dieu que vous me faites si bon est un Dieu bien méchant.
— La preuve qu'il est bon, c'est qu'il s’est fait homme pour nous sauver tous.
— Bah! ainsi donc vous serez tous sauvés après votre mort?
— Non, il n'y en aura que fort peu.
— C'était bien la peine de se faire homme pour cela !
Pauvre missionnaire !
Le Carolin battait trop bien le système que j'avais adopté pour ne pas se plaire à cette controverse, qu'il me fut désormais impossible d'éluder ; aussi continua-t-il ses questions avec une sorte d'impertiuence contre laquelle il me fut défendu de protester.
— Comment votre Dieu s'est-il fait homme ?
En descendant du ciel et en venant sur la terre, où il a souffert autant que nous et plus que nous.
— Quand on aime bien, on peut souflrir pour ceux qu'on aime; là, votre Dieu est un bon Dieu. Mais où est-il done descendu ? wir
— En Egypte : c'est un pays fort éloigné du vôtre. !
— Nous n’en avons jamais entendu parler. Et c'est cette femme que voilà qui l'a mis au monde?
Oui. L ;
— Vous m'avez dit que c'était une vierge !
— Je ne vous ai pas trompé.
— Les vierges accouchent done dans ce pays ?
— Celle-là seule. C'est encore un mystère de notre religion. vi 48 à
Le Carolin et sa femme se prirent à rire Jusqu aux larmes, ils sautèrent, gambadérent pendant quelques instants, et, me frappant doucement sur l'épaule, le
VOYAGE
tamor inconverti me dit qu'il ne s'était aperçu qu'à la fin que je ne lui parlais pas sérieusement.
Don Luis de Torrès voulut se fächer contre cette irrévérence, qu'il appelait une impiété, et J'eus beaucoup de peine à lui faire entendre que nous seuls étions blämables dans cette querelle toute théologique que nous avions provoquée. Comprenez-vous maintenant le peu de succès de certaines missions évangéliques, et les scènes de deuil et de carnage qui ont dû ensanglanter la terre alors qu'on eut affaire à des hommes d'un naturel féroce et mdompté ?
Revenons sur nos pas.
Les Indes Orientales étaient visitées, que l'Amérique restait inconnue à l’Europe. Là, c’étaient des soldats intrépides qui voulaient de la gloire à tout prix; ici, ce fut d’abord un monde de merveilles à étudier ; puis vint l’appät des richesses, puis encore les études morales, et enfin le fanatisme religieux, le plus dangereux de tous les fanatismes.
Le Mexique, le Pérou, le Chili, le Paraguay, avaient une religion. Après avoir adoré les serpents, les crocodiles, les jaguars, ces peuples, plus rationnels, se prirent à adorer le soleil, la lune, les fleuves, les arbustes bienfaisants ; car si la peur est mère de presque toutes les religions du globe, l'humanité seule les raffermit et les consolide.
Cependant il y eut lutte entre les nouveaux dieux et les anciens. On est généralement dévot dans le malheur ; à chaque catastrophe, on immolait des victimes humaines au dieu méchant, et l’on ne revenait à l’autre que lorsque le fléau avait cessé.
Ces deux puissances du monde une fois créées, on les garda pour la satisfaction de tous, et les siècles marchèrent. Mais l'Europe se rua sur l'Amérique, et nos prêtres arrivèrent en s’écriant : « Voici-un troisième Dieu, plus fort, plus grand, plus humain que les vôtres : acceptez-le, ou nous vous immolons à sa colère. » Le Dieu des chrétiens, présenté sous de pareils auspices, devint le foupan (Lonnerre) des indigènes de ces nouveaux royaumes, et le sang coula, et le glaive fit son office, et des populations entières disparurent.
Le canon donna pourtant raison au Christ : on se soumit, on pria selon les rites venus d'ici, et, dans le silence des nuits, dans les solitudes des plaines et des montagnes, on égorgea par représailles.
La ferveur du catholicisme céda le pas à l’ardeur des-richesses, carle fanatisme est une crise, et toute crise violente a peu de durée. Des établissements de commerce furent commencés sur les lointaines plages, et tout resta imparfait dans les premières tentatives pour une conversion religieuse. L'Amérique intérieure est encore toute sauvage el idolàtre.
En Afrique, les malheurs furent moins grands, les disciples plus rares. Ah! c’est que le prédicateur n'avait pas pour ses lecons des dômes de verdure, une brise embaumée, des peuples humains et généreux, mais bien un soleil de plomb, une terre maràtre, et que le prètre se lasse lui-même d’un martyre de chaque jour... Qu'est aujourd'hui cette Afrique, inconnue, je ne dis pas seulement dans ses déserts de sable, mais encore sur ses côtes boisées et visitées par tant de navires? Nul ne le sait.
Les océans eurent leur tour. Quand on vit que la Chine et le Japon ne voulaient à aucun prix changer de croyance, ces deux puissants empires furent abandonnés: on ne se heurte pas longlemps contre un colosse sans se repentir de sa témérité ou de sa folie.
L'intrépide Cook ouvraitmille mondes à lacuriosité
et à l'enthousiasme. Dites-moi si Cook songea tout d’abord à changer l'aspect moral du pays dont il dotait l'Europe civilisée? Non, non; il décrivait les mœurs, et il disait à son retour dans sa glorieuse patrie : J'ai vu cela, j'ai fait cela, c’est à vous maintenant à tirer tout le parti possible des trésors que je vous apporte. C'est que Cook n’était qu'historien et philosophe.
Remarquez en passant que, de tous les peuples de la terre, le peuple anglais est le plus tolérant pour ce qui regarde les idées religieuses. Son fanatisme à lui, c'est la soif des richesses, c'est l'ardeur de la possession. Soyez tout ce que vous voudrez dans vos mœurs, dansvos habitudes, mais paveztribut, donnez vos roupies, vos pataques, vos quadruples, et gardez vos dieux. Si vos idoles étaient en or, nous prendrions vos idoles ; elles sont en bois, nous n’en voulons pas. ;
Rien n’est positif comme un homme de chiffres, et la logique du coffre-fort est celle qui parle le plus haut. La France suivit l'Angleterre dans ses excursions lointaines; mais la France est trop frivole, elle a tout vu, tout observé, tout décrit, et elle ne possède rien. Il faut bien être conséquent avec soimême.
L'Espagne et le Portugal eurent leur tour, chacune de leurs découvertes fut la source des plus odieux massacres, Ja faiblesse se courba, des ruisseaux de sang rougirent la terre, et il n’y eut pas d'autre engrais pour les productions qui venaient attester en Europe la fécondité des pays vaincus.
Mais si les peuples chez lesquels on portait, sous tant de formes, le flambeau de la foi se distinguaient entre eux par mille nuances opposées, leur religion avait aussi des caractères distincts, et nécessitait des modifications dans la manière de lutter contre la résistance. Chez ceux-ci, c'était le désespoir de la rage qu'il fallait vaincre; chez ceux-là, c’étaient l’apathie, l'insouciance ; ici les incrédules étaient armés, là ils étaient sans armes; tantôt le climat se présentait favorable aux prédicants, tantôt il leur était hostile ou fatal ; et l’on comprend dès lors comment la religion importée devait obtenir en certains endroits un prompt succès, tandis que dans d'autres le progrès se faisait si lentement.
Toutefois, les premières difficultés vaineues, les obstacles devinrent moins grands dans la suite ; les idiomes s’étudièrent et s'apprirent; la parole ouvrit des voies sûres de communication ; les pensées purent se confondre, et l'on donna du moins des motifs compris aux perséculions et aux massacres.
Dès que les peuplades surent ce qu’on leur demandait, ce qu'on exigeait d'elles, quelques-unes se laissèrent guider dans la nouvelle route qui leur était ouverte, et les hommes qui jusque-là avaient vécu divisés se réunirent dans les mêmes camps, sous les mêmes tentes, lesuns pour enseigner, les autres pour s'instruire.
Moins il y a d'obstacles à surmonter, plus la persécution perd de sa violence. Celle-ci, c’est le vent qui passe sans murmure sur la plaine, et se rue bruyant et terrible contre les hautes cimes et les vastes forêts; c’est la source paisible qui gazouille sur l'herbe et le sable, et qui bouillonne et gronde au milieu des roches vigoureuses qui veulent s'opposer à Sa route.
C'est une chose bien bizarre et bien singulière que les images des dieux dans toutes Les parties du monde sauvage. C'est une curieuse observation que celle dont, sans exception aucune, je puis garantir la par-
340 SOUVENIRS faite exactitude. Chaque nation vierge de l’intérieur des vastes continents, chaque archipel des océans divers, chaque île isolée a ses autels et son culte, ses dieux protecteurs et ses dieux irrités. Eh bien, je n'ai pas vu une seule idole qui ne fût représentée la bouche ouverte et prète, pour ainsi dire, à mordre ou à avaler.
Peut-être, dans la suite de mes investigations, parviendrai-je à trouver une cause à cette singularité si remarquable.
Au surplus, par un grand et rare bienfait du ciel, il existe dans l'océan Pacifique des archipels qui ont échappé jusqu'à ce jour aux tentatives el aux persécutions des missionnaires, et il est douloureux d'avoir à constater que ce sont les peuples les plus doux, les plus généreux, les plus bienfaisants du monde.
Puissent les Carolins vivre éternellement dans la religion qu'ils se sont créée! le culte de l'humanité ne peut déplaire au dieu de Punivers. Voilà déjà pourtant bien des dogmes sur cette planète si étroite, si imperceplible, qu’elle compte à peine parmiles globes jetés dans limmensité; voilà bien des systèmes se donnant tous des démentis positifs, se combattant, se détruisant les uns les autres, et au milieu desquels chaque disciple se croit seul bien éclairé par sa raison et sagement inspiré de Dieu.
Et toutefois il y en a mille autres encore plus irrationnels, plus en contradiction, si c’est possible, et dont je ne veux pas vous parler.
Voyez les Kamstchadales, qui ont, dit-on, un dieu différent pour chaque village, peut-être un dieu distüinct pour chaque hutte.
Voyez les Tchutskis, qui adorent aujourd'hui l'idole qu'ils renverseront demain.
Voyez les Patagons, s’inclinant devant les déserts qu'ils habitent et sillonnent, et se fabriquant un dieu à l’aide de celui qu'ils avaient d'abord et de celui des chrétiens qu'ils retrouvent dans les établissements européens où ils viennent apporter les peaux des jaguars vaincus dans des luttes ardentes.
Voyez les Lapons, accroupis devant leurs fétiches, les Indous, tournoyant dans leurs immenses pagodes.
D'UN
Et l'intérieur de l'Afrique, avec ses divers dieux bariolés de rouge et de noir, de vices et de vertus.
Et le centre des deux Amériques, beaucoup plus connu, où les massacres ont été sans puissance contre les croyances d'une religion primitive.
Et les Nouveaux-Zélandais, à qui l’on ne connaît point de dieu.
Et les naturels de la Nouvelle-Galles du Sud et de la presqu'ile Péron, qui à coup sûr n’en ont pas.
Oh ! tout cela est effrayant pour celui qui seprétend éclairé seul dans la vraie route, au sein de siprofondes ténèbres.
Cela est pourtant bien bizarre, que les hommes fassent des dieux pour les adorer plus tard. Ils sont créateurs, et puis ils se disent enfants de leurs créatures!
Qu'est-ce qu'on appelle raison humaine ?
Hélas! que me répondriez-vous encore si je vous rappelais tous ces combats à outrance, toutes ces guerres si sanglantes dont l'Europe civilisée atoujours été le théâtre pour défendre ou anéantir telle ou telle religion ? lei l'on croit tout à fait, là on croit un peu, autre part on croit moins; l'un veut un dieu avec tel pouvoir ou telle forme, l’autre prétend au contraire lui ôter ce pouvoir ou cette figure que son voisin lui donne. Luther, Calvin, Zwingle, ont fait une religion à eux, hautement prêchée dans tous les temples à côté d’une religion ennemie; les papes, les patriarches, ont un dogme opposé l'un à l’autre; les Russes parlent autrement que nous, nous prions autrement que les Espagnols ; nulle part l'ordre, l'harmonie; en tout lieu la ferme volonté de dominer, d'écraser, jamais celle de s’instruire, de s’éclairer.
D'où cela ?
C'est que tous les hommes ont la folie, l’insolent orgueil d'expliquer ce qui est inexplicable ; c’est que creation et immensilé sont deux mystères devant lesquels il faut courber le front. et que celui-là seul a raison qui dit : Je doute, et qui adore Dieu sans chercher à lecomprendre. La vraie religion de tout homme est celle dans laquelle il est né. L'apostat ne mérite point de Dieu.