‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 54 sur 90 · L\VII EN MER · texte numérisé non relu

L\VII EN MER

Des langues. — Comment se sont peuplés les archipels. — L'équipage.

Ce fut une grande et noble pensée que celle de l’homme qui osa chercher la solution du problème dont le résultat était de réduire toutes les langues européennes en une seule. Mais Henri IV avait rêvé une chose impossible. L'Europe était trop peuplée,

le caractère des nations trop distinct, trop tranché ; toutes avaient trop d’orgueil national pour faire volontiers le sacrifice qu'on avait exigé d’elles au profit d’une seule, quoique en réalité le bénéfice eût été pour tous. Mais ce que l’on eût essayé sans efficacité

VOYAGE AUTOUR

dans le monde civilisé aurait pu, je crois, s’entre- | prendreavec apparence deraison parmi les peuplades qui parcourent l'intérieur des vastes continents, et au milieu des archipels de toutes les mers, surtout si, en pénétrant chezelles, on s'était fait précéder par des bienfaits plutôt que par des menaces. La bienveillance est la plus sûre des persuasions. Aujourd'hui toute tentative serait infructueuse; les besoins ont grandi les vocabulaires ; il faudrait trop désapprendre pour se régénérer; il y a déjà trop de rivalités, trop de haines entre les indigènes voisins, pour que ni les uns ni les autres consentissent jamais à s’effacer. Vous voyez que la civilisation apporte parfois des obstacles avec elle.

Comme je veux que le livre que j'écris ne soit pas une distraction passagère; comme j'espère, avant tout, qu'il sera de quelque utilité aux explorateurs, je compte publier à la fin de mon dernier volume un vocabulaire exact de tousles pays que j'ai parcourus; et quelque arides que soient ces pages aux yeux de ceux qui n'aiment des voyages que les puissantes émotions, j'ose croire encore que tous me tiendront compte des constants efforts que j'ai faits, de la patience qui m'a été nécessaire, des dangers que J'ai bravés pour rendre ce pénible travail aussi complet que possible. Au surplus, peu de pages suffiront à cette lâche, qui n'est pas sans utilité générale : qui sait où le sort doit vous pousser un jour ! \ LUE

Il n'y a peut-être pas de lecteur qui ne se soit vingt fois demandé comment je pouvais me faire comprendre des peuplades sauvages que je visitais, et commentje pouvais être compris de celles surtout dont l'intelligence devait être si peu développée. La chose est pourtant la plus simple du monde, et quelques lignes suffiront pour l'explication d'un fait qui paraît d’abord assez étrange. il AL

Je suppose, par exemple, qne j'aie une expédition à tenter chez les Hottentots, chez les Cafres. Qu'ai-je à faire d’abord? De m'enquérir de leurs mœurs, de m'assurer des difficultés de la route et de préparer mes objets d'échange, car ici le commerce est un sacrifice pour l’Européen, et tout sacrifice est une victoire.

Mais la colonie que je quitte pour m'enfoncer dans les solitudes est voisine des lieux que je veux visiter. Celle-là a déjà fait des conquêtes d'hommes, ne fût-ce que parmi les vaincus ou les mécontents. Ces hommes à demi sauvages, à demi façonnés aux habitudes nouvelles qu'on leur impose, sont arrivés avec leur idiome; je vais à leur recherche, je les questionne dans la langue que leurs maitres leur apprennent petit à petit, et peu de jours, quelquefois peu d'heures me suffisent pour en savoir autant qu'euxmêmes.

C'est que le vocabulaire de ces peuples est trèsborné, e’estque les mots sont l'expression plus encore des besoins que de la pensée, et nous possédons parfois dans une seule chambre plus d’objets, qui tous ont un nom distinct, qu'ils n’en ont, eux, sur le sol qu'ils parcourent. }

Des nattes, des huttes, des pagaïes, des casse-tête, des ares, et puis le nom de quelques oiseaux, de quelques quadrupèdes, des fleuves ou des ruisseaux, des arbustes ou des poissons... vous savez tout, vous pouvez voyager chez les Hottentots ou chez les Cafres. Il vous est aisé de faire comprendre vos besoins, sinon vos vœux; puis encore, avec des gestes, un peu de physionomie et beaucoup de patience, vous arrivez à votre but. Ce n'est pas tout : la phrase, la période,

n'existent point chez les peuples non civilisés : c'est

DU MONDE. 34 le luxe des passions et des besoins qui a fait peut-être le luxe du langage; tout se ressent du contact, tout S’'imprègne du frottement. Quant les Orientaux veulent parler, c’est un fleuve qui se déroule ; les Kamstchadales et les Nouveaux-Zélandais n’ont point de périodes à l'usage de leurs besoins.

En bien, cette simplicité de langage, si je peux m'expliquer ainsi, vous pouvez, comme je vous l'ai dit, l'amoindrir encore à l'aide de l’ellipse, dont cer- Les pas un pays sauvage n'a connu le mot ni la significalion. Ainsi au lieu de dire : « Je vous donne un couteau si vous me donnez une volaille, » vous dites en montrant votre objet d'échange, qui parle autant que vos lèvres : « Moi, couteau; toi, volaille; satou pisso, satou ayan. » Voyez comme tout sesimplifie !

Et qui est venu à notre aide dans cette facon si simple de procéder? Qui? Les sauvages eux-mêmes en arrivant chez nous, c’est-à-dire dans les cités ou les établissements européens. Les pronoms, les négations, les régimes disparaissent, avec eux ; ils soumettent la langue à leur aptitude, et cela suffit.

— Maitre, pas vouloir. — Moi, pas courir. — Moi, manger. — Moi, pas tuer blanc. — Grandes forêts à pays à moi. — Toi bon, moi bon. — Si toi là, moi ici. Ces abréviations constituent les idiomes primitifs de tous les peuples de la terre, et nous en avons gâté la pureté en les enrichissant. Le luxe est corrupteur.

Ainsi done, je m'explique les difficultés qu'ont eues à vaincre les premiers navigateurs ; mais aujourd'hui, à peu de chose près, il est aisé de se faire comprendre de toutes les peuplades du globe, car toutes ont vu des Européens, et dans nos établissements vous trouverez presque toujours quelques individus des archipels ou des iles isolées que vous allez visiter.

En comparant entre eux les divers vocabulaires publiés par un grand nombre d’explorateurs, on remarque par/ois des différences si grandes, qu'il est impossible qu'elles ne soient pas lerésultat d'erreurs qu'il est pourtant utile de rectifier. Et d’ailleurs chaque navigateur écrit avec la prononciation qui lui est propre. Or, les lettres, chez les Anglais, les Russes, les Portugais et les Français, n'ayant pas la même valeur, on comprend déjà les modifications légères ; mais 1lest des mots tout à fait différents, tout à fait opposés dans ces dictionnaires imprimés dansun but d'utilité générale, et je crois avoir mis dans mes recherches un si grand scrupule d'attention à bien traduire, que je suis certain qu'avec son aide on ne se trouvera jamais en défaut.

Permettez-moi de citer, au sujet de ces vocabulaires, une petite anecdote assez curieuse; la morale en est aisée.

Dans un des archipels du grand océan Pacifique, un capitaine dont j'ai oublié le nom, assis au milieu d'un grand nombre d’insulaires, leur demandait les noms de tous les objets qui frappaient ses regards et les traduisait à l'instant sur le papier. Coco, rima, piroque, mer, femme, tête, cuisse, bras, jambe, roi, avaient été parfaitement expliqués sans que les naturels parussent s’offenser de cette espèce d'investigation, qui pourtant leur semblait une puérilité, Mais, lassés au jeu, ils résolurent de ne pas s'y prêter davantage en refusant de nouveaux éclaircissements.

Le capitaine n'avait pas achevé son travail, et, comptant toujours sur la même obligeance de la part de ses instituteurs, il leur demanda comment s’appelaient les yeux, les dents ; celui à qui il s’adressait lui répondit par une phrase qui signifiait tu nous ennuies, et le capitaine de se hâter de mettre en regard du

mot dent la phrase : {u nous ennuies. Puis, avec la même confiance, il demanda la traduction des mots orages, Dieu, frère, amour ; et ceux-ci de lui répondre avec le mème sang-froid : Tu es bien fatiqant, va te promener, fais-nous le plaisir de te taire. Or, vous comprenez que les navigateurs qui se sont basés làdessus ont été bien accueillis lorsqu'en présentant un couteau ou en montrant le ciel, ils auront dit à ces pauvres insulaires ébahis : Va te promener où Faisnous le plaisir de te taire.

C'est une chose extrêmement remarquable que le rapport qui existe entre le langage de certains peuples et les caractères de leurs habitudes et de leurs passions. Mais c’est aussi une chose fort curieuse que les différences d’idiomes entre les peuplades féroces voisines les unes des autres. Ainsi, par exemple, le langage des Païkicés est net, coupé, tranchant ; celui des Mondrueus, lent, pénible, sourd; les Bouticoudos sont graves dans leurs manières, ils le sont aussi dans leur langage, sans gestes, sans grimaces, mais gâté sans doute par le ridicule morceau de bois qu'ils fixent à leur lèvre inférieure. Les Hottentots bourdonnent une sorte de grognement qui dénonce l’abrutissement de la servitude. IL y a de la honte et de la misère à la fois dans ces sons tristes et dolents qui s’échappent d’un gosier lourd et fétide. Cela sent l'idiotisme de la brute, et à le voir et à l'entendre, on est surpris que le Hottentot marche à deux pieds comme vous et moi. Le langage des Cafres est intraduisible à l’aide de nos caractères; il se compose de syllables brèves et gutturales coupées par un claquement perpétuel de la langue contre le palais, comme font les cavaliers qui veulent stimuler le pas de leur monture. Et ce qui ajoute à cette étrangeté fantaslique, c’est la rapidité des gestes et des mouvements de la tête et du corps des interlocuteurs; cela amuse, cela divertit, cela élonne, et il serait peut-être vrai de dire que la langue cafre est composée de paroles accentuées et de grimaces. Une demi-douzaine de ces hommes trapus, forts, braves, cruels, sur un théâtre de Paris, enrichiraient une direction, s'ils s’y livraient à une conversation animée. J’abandonne cette idée à nos modernes spéculateurs.

Mais ce qu'il faut voir surtout dans la ville du Cap, c’est le Cafre ou le Hottentot armé de son instrument de musique, cherchant l'encoignure d'un mur ou d'une porte, se tenant là, debout, trépignant, faisant vibrer d’un doigt frénétique les petits boyaux qu'il a assujettis à son bambou, à son écaille ou à sa calebasse, et entonnant un chant de guerre ou d'amour. Oh! cela est admirable, cela est étourdissant! La musique est aussi une langue.

Le parler des malheureux naturels de la presqu'ile Péron est éclatant, composé surtout des voyelles « et é; on dirait des coquillages heurtés contre des coquillages ; et ici ce n’est pas, je vous l’atteste, le souvenir de cette terre marâtre, formée de coquilles brisées, qui aide à ma comparaison si exacte.

Il y a beaucoup à parier que le vocabulaire de la presqu'île Péron ne se compose pas de plus de trente ou quarante mots. Il n’en faut pas davantage pour énumérer leurs richesses et leurs passions, et leurs sentiments doivent se résumer en peu de syllabes.

A Timor, la langue est heurtée, farouche; les mots arrivent à l'oreille avec des sons imprévus, et les voyelles de notre alphabet s’entre-choquent avec une variété âcre et brutale. On dirait, non pas le roulement du tonnerre, mais les éclats de la foudre. Les mœurs timoriennes se reflètent là comme dans un miroir.

Ombay est un écho sonore de Timor; il ne faut pas plus séparer ces deux peuples que ne l’a fait la nature, qui les a placés face à face, formant un détroit de quatre lieues de large, et qui semble les rapprocher encore par le caractère identique de leurs riches vallons et de leurs sommets de lave âpres et torréfiés. Ombay n’est autre que Timor rajeunie.

L'idiome des indigènes de Rawack, de Waiggiou et de la terre des Papous se ressent de ce sol riche et fécond, et de la nature de son climat étouffant ; c’est un fouillis perpétuel sans nul repos, et l’on croirait que les phrases ne se composent que d’un seul mot, ou plutôt que chacun de leurs mots est une longue phrase.

Le tchamorre est trop poétique, trop prodigue de figures, trop riche d'images; il devait succomber sous la puissante domination espagnole, qui l’écrase déjà dans la majestueuse harmonie de sa langue, abàtardie aux Mariannes.

Quant à celle des Carolins, je ne sais si Fheureux naturel des bons et généreux habitants de cet archipel fortuné a fait ou confirmé seulement mon opinion : toujours est-il que j'ai trouvé chez ce peuple, le plus heureux de la terre, une grâce, une suavité, une harmonie, qui arrivent sans effort à mon âme. Ce sont des modulations pleines de charme, c’est une musique ravissante ; on dirait une caresse, une prière au ciel; deux amis, deux amants, ne doivent pas s’adresser autrement de douces confidences, et rien ne serait plus aisé que de noter le parler de ces êtres hospitaliers, chez lesquels les pieux sentiments de l'enfance semblent vivre jusqu'à la vieillesse la plus avancée.

Les iles Sandwich viennent encore à l’appui de ma théorie ; c'est tantôt l’âpreté du sol et tantôt sa richesse et sa fécondité.

A Owhyée, quoique la langue soit la même qu'à Mowhée et à Wahoo, il y a plus de rudesse, et pour ainsi dire plus de forfanterie que chez ses voisines. Les mêmes articulations se présentent, mais là elles saillent brusquement, d'une manière sonore et rapide ; ici elles se font jour avec moins d’emportement. C’est que dans la principale des iles de cet archipel la lave des volcans écrase la végétation, et que dans les autres la richesse du sol l'emporte sur les secousses de la terre et la fureur de ses cratères à demi éteints.

Vous savez comme le parler créole est doux et limpide, comme le malgache est fatigant, l’idiome des Oras languissant et timide ; je m’étaye de ces remarques, faites avant moi par tous Les explorateurs, pour soutenir mon système, et si de par le monde quelque exceplion vient le combattre, je m'en servirai, moi, pour forüfier cette règle générale, que les idiomes sauvages, comme les langues européennes, malgré les modifications apportées par la civilisation sans cesse en progrès, ne font que l’appuyer et le corroborer. Et quand je plaiderais une erreur, quelle en serait la conséquence?

La voici :

J'aurais tort, done mon adversaire aurait raison. Qu'est-ce que je demande?

Que la raison triomphe, n'importe la bouche qui la proclame: C’est du choc des opinions que jaillit la clarté. :

Et maintenant que j'ai émis quelques-unes de mes pensées sur les divers idiomes des peuples jetés au milieu des vastes océans, essayons de trouver comment se sont peuplés les archipels de toutes les parties du monde : c’est déjà quelque chose que d'indiquer une route utile à parcourir.

D'où sont venus les hommes qui les premiers ont habité les terres séparées des continents? C'est là une question difficile à résoudre, et c’est là pourtant une question grave, imporlante, vitale, que la science n'a pas assez étudiée, peut-être parce que la science n'aime pas à procéder de l'inconnu au connu, Toutefois, en louillant avec soin dans les codes antiques qui ont régi les grandes nations dont le territoire borde les océans, il ne serait pas impossible de trouver, par le rapport qui existe entre leurs lois primitives et celles sous lesquelles vivent aujourd'hui les peuplades des archipels océaniques, la solution eurieuse de ce problème si plein d'intérêt.

Il y a peu de fleuves dans le monde dont la source n'ait été découverte par les explorateurs. Est-ce que l'origine d’un peuple est moins instructive où moms importante à connaitre? Je ne le pense pas.

C’est déjà une chose assez étrange de voir ainsi peuplées toutes les îles de l'océan Pacifique, hormis celles en si petit nombre où la vie physique est une impossibilité; mais, ces cas exceptionnels constatés, étudions les faits généraux.

Que les iles voisines des continents aient reçu leurs habitants de la terre ferme, nul doute, car: il est probable que le courroux des flots ou des secousses souterraines les ont découpées, et ont ouvert, entre elles et leur mère, le canal qui les sépare.

Peut-être aussi, avant de recevoir ces êtres qui les peuplent, la catastrophe d’où elles étaient nées avaitelle eu lieu, et ne se sont-elles animées qu'après lévénement.

Mas il n’en est pas de même de ces terres immenses, de ces sommets élevés dont la base est cachée au fond des abimes, et qui sont séparés de tout continent par limmensité des mers.

Je comprends à merveille que les habitants des archipels peu éloignés les uns des autres aient la même origine, quelque variété que vous trouviez parfois dans la charpente des hommes et dans les productions de la nature; j'admets volontiers que les iles des Amis, celles de la Société et celle Fitji, par exemple, offrent des rapports tels, qu'il ne serait peut-être pas difficile d’assigner l’époque assez précise de leur divorce physique et moral. Mais, encore une fois, ce sont là des faits particuliers, inhabiles à combattre la thèse générale que j’avance, à savoir : que, selon mille probabilités, la Chine et le Japon ont peuplé tout l'océan Pacifique jusqu’au nord de la Nouvelle-Hollande, terre exceptionnelle, végétation à part, nature morte et vivante, qui ne ressemble à aucune autre nature, faisant une disparate plus tranchée avec les grandes terres qui l'avoisinent qu'avec celles dont la séparent de vastes mers.

La terre de Van-Diémen appartient sans contredit à la Nouvelle-Hollande. Les naturels de la Nouvelle- Galles du Sud sont les frères de ceux de Van-Diémen ; mais là à côté, non loin des glaces australes, vous voyez la Nouvelle-Zélande peuplée d'hommes forts, vigoureux, tallés en athlètes, mdustrieux, guerriers farouches et indomptés, tandis qu ici, autour de ces villes belles et opulentes que l'Angleterre à si heureusement semées au profit de son commerce, vivent el meurent des êtres noirs, crépus, faibles, sans intelligence, et bientôt près de disparaitre de la surlace de ce mystérieux continent, où 1ls auraient dû puiser un peu d'énergie au sein de la civilisation qui venait les régénérer. ©

Au premier regard jeté sur les Philippines, vous êtes soudainement frappé de la ressemblance physique de leurs habitants avec les Chinois. C'est lamème

MONDE, 943 coupe de figures, les mêmes allures dans la 4émarche, les mêmes mœurs à peu près, la même teinte dans la peau, la même paresse, et une adresse pareille pour les arts mécaniques. Puis vinrent les Espagnols avec leur teint euivrè, qui se mêla au teint jaune des premiers habitants.

Ici commence la variété, ici se remarque la première différence, d'abord dans le physique et plus tard dans le moral, car ces dernières conquêtes sont lentes à s’affermir.

Les iles Sandwich, immense archipel peuplé des hommes les plus forts et les plus beaux de cet océan, échelonnent les Philippines avec les Mariannes et l'archipel des Amis. Les émigrations volontaires de Ja Chine pour les Philippines, celles mvolontaires ou forcées par les caprices des vents, amenèêrent des habitants sur ces sommets volcaniques, au-dessus desquels planent, géants énormes, le Mouna-Kah, le Mowna-Laë et ke Mowna-Roah, plus imposants que Ténérifle ; mais ici la Chine doit moins se faire sentir, quoique certains caractères particuliers la rappellent encore : ce sont les mêmes pommettes élevées et en saillie, la même coupe des yeux, la même mollesse dans les mœurs; mais aussi, il y a plus de sauvagerie dans le caractère, et une couleur plus foncée sur la peau : c'est de l’ocre terreux, c'est le jaune chinois délayé avec le brun espagnol.

Quant au naturel parfois si farouche des indigènes de cesiles, ne serait-il pas possible d'en trouver la source dans l’âpreté sauvage du sol difficile et tourmenté où ils sont venus s'établir? Croyez-vous done que les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, si fréquents dans l'archipel, ne retrempent point les âmes? Si l'homme recule épouvanté en présence du premier péril qui le menace, soyez sûr qu'il ressaisit l'énergie à de nouvelles épreuves, et vous remarquerez avec moi que les êtres les plus intrépides du ronde sont ceux qui habitent une terre marâtre, car alors il y a lutte ardente de tous les jours, et l’énergie seule fait le vainqueur. Ajoutez à cette considération le passage sur cet archipel d’un roi puissant et magnanime qui à osé, dans un beau mouvement d'indépendance et de colère, créer un code protecteur de tous les intérêts, et saper même les fondements d'une religion barbare qui ordonnait en certaines circonstances de stupides mutilations et d'horribles sacrifices humains. Tamahamah a ravi la force à ses prêtres détrônés, et les victimes aux idoles.

Venez maintenant vers des régions plus tempérées, vers des terres plus calmes : le caractère des indigènes se modifie de nouveau sans perdre toutefois la couleur de son origine.

Ce sont les iles des Amis et de la Société, où l'ardeur de la rapine pousse souvent les naturels au meurtre ; mais les richesses de la végétation, la beauté du ciel, le calme des eaux, devaient apporter une modification sensible dans les mœurs de ces peuples, et en les comparant aux Sandwichiens, on les trouve en effet plus tranquilles, plus tièdes, plus affadis, si ce n'est pourtant dans les crises meurtrières surgissant entre eux et les navires voyageurs qui viennent les visiter. On comprend que dans ces luttes sanglantes le caractère, imprégné pour ainsi dire du climat, doit se colorer plus fortement et ressaisir les teintes qu'il avait perdues.

Mais les Moluques subiront-elles les mêmes lois, et ne trouvera-t-on pas dans le caractère cruel des Malais un argument victorieux contre cette puissance physique que j'attribue à la nature des zones limpides et parfumées ?

Non, certes, les Malais ne sont devenus méchants et féroces que par la persécution. La cupidilé européenne s’est ruée sur eux comme sur des ennemis, et ce qu'on aurait pu obtenir par la persuasion et les bienfaits ne l'a é!'é que par la violence et le massacre.

Le moyen de répondre au canon par la bienveillance et la générosité! Nul n’est impunément vainqueur, et le sang coule partout où s'assied la tyrannie. Ce que vous appelez cruauté n'est qu'une légitime vengeance; les meurtres que vous nommez assassinats ne sont que de justes représailles, et si vous possédez encore, c’est que votre bronze a la voix retentissante, que vous êtes réellement usurpateurs, et qu'une longue servitude énerve et abrutit.

L'empire chinois est, on le sait, le plus peuplé du globe. Renfermé en lui-même, il traite les autres peu-

D'UN

AVEUGLE

ples en sauvages, et, vaniteux par nature, il se croit le plus industrieux et le plus civilisé de la terre. En cela, la politique et le commerte européen semblent leur donner raison, car nous allons tous chez eux chercher des porcelaines, des encres, des couleurs, des soieries et des futilités, tandis qu'ils ne viennent Jamais chez nous nous denander un seul de nos produits industriels. Aussi se prétendent-ils, avec assez de logique, plus puissants que les autres peuples, dont les stériles comptoirs ne florissent guère en un pays où il ne leur est permis de négocier que dans un espace de quelques toises. Ne me dites pas que, s’il en est ainsi, la faute en est aux Chinois seuls, qui n'ont aucune marine, €ar Je vous répondrais que ce que vous appelez une faute est un acte souverain de logique, de prudence et de fierté, puisque la Chine prouve

. Une religion qui ordonnait d’horribles sacrifices humains. (Page 343.)

par là qu'elle n’a pas besoin d'appui étranger, et que son isolement mème fait sa force.

Par une loi sévère et dans le même esprit, je ne sais plus quel prince de ce royaume voulut que tout sujet absent de son pays pendant quinze jours ne püt y être admis de nouveau que sous des pemes fort cruelles. Quel dut être le résultat de cette rigueur? Que les capitaines des tjounkas occupés de la pêche sur les côtes, chassés quelquefois par les vents conlraires, couraient au large et ne reparaissaient plus dans la mère-patrie.

I n'en faut peut-être pas davantage pour comprendre comment se sont d’abord peuplées les nombreuses iles au sud de la Chine et du Japon, empires rivaux de gloire, de splendeur et de tyrannie.

Et ce n’est pas seulement à l’aide de ces caractères physiques et moraux des divers peupies océaniques qu'il deviendrait peut-être aisé d'établir leur origine d'une façon victorieuse, mais l'étude des langues et des idiomes des archipels serait à la philosophie un secours plus sûr encore.

En suivant la marche des temps, les progrès des colonies et la distance de chacune d’elles au conti-

uent, vous trouvez parfois des rapports si intimes, des ressemblances si frappantes, des dérivés si cerlains, que vous manquez de logique pour les combattre. Les circonférences s'imprègnent toujours des couleurs jetées au centre.

Il est toutefois des problèmes dont la solution est si effrayante pour l'intelligence, qu'on se hâte de reculer devant la difficulté, de crainte qu’elle ne détruise ce que votre raison avait d'abord et franchement accepté.

Oh! ce que je vais vous dire tient du prodige, car le hasard seul ne fait pas de ces miracles.

Les Tupinambas et les Bouticoudos, sauvages habitants de l'intérieur du Brésil, ont, je vous l'ai dit, contracté de singulières habitudes : les uns se tatouënt d'une façon toute particulière, conime les Païkicés leurs voisins; les autres font descendre le cartilage de leurs oreilles, dont ils se servent ainsi que d’une poche, jusque sur les épaules. Cela est cruel et stupide-à la fois, cela blesse toute saine pensée, n'est-ce pas? Eh bien, les Carolines et Timor sont éloignés du Brésil de presque tout le diamètre de la terre, et cependant les oreilles des Carolins sont

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percées comme celles des Bouticoudos, ils les nouent | Timor, comme chez les Païkicés, le mot maison se

absolument de la même manière, pour garder les objets qu'ils peuvent ainsi porter, et chez les Malais de

traduit par rouma ; sacré, par pamali ; seulement les Malais disent rouma-pamali, \andis que, dans l'inté-

… Nous allons peut-être bientôt naviguer dans des montagnes de glace. (Page 546.)

rieur du Brésil, on dit kouma-pakali. L'analogie est frappante.

Aï-je résolu une question ? Non, sans doute, et tel n'a pas été le but de ce chapitre. Pour la solution du

problème que je propose, il faudrait une longue étude de détails, trop stérile dans un livre comme le mien ; il faudrait surtout une patience el un savoir que je suis loin de posséder, et, avant tout, un temps plus

… Vous touchez aux Açores. (Page 346.

libre et moins oceupé de la masse des objets qui m'entourent.

Ce que j'ai voulu, c’est que d’autres explorateurs, n'importe sur quelles bases, élevassent un nouveau système et ouvrissent de nouvelles voies à l'étude morale du globe. L'histoire des hommes en particulier est l'histoire des peuples en général. Pourquoi donc l'histoire des archipels ne serait-elle pas celle des continents et des générations qui leur ont donnè nais-

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