‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 55 sur 90 · Livre · texte numérisé non relu

Livre

sance? Les siècles, en passant leur sombre manteau sur tant de natures diverses, ont tout modifié, tout changé peut-être. Eh bien, que la philosophie et la science fouillent au milieu de ce chaos pour y débrouiller la vérité; c’est une tâche au-dessus de mes forces. Et d’ailleurs, dussé-je rétrograder dans l’opinion toute bienveillante de ceux qui consentent à me lire, j'avoue franchement que J'aime cent fois mieux apprendre qu'enssiener,

Le triste souvenir des bancs classiques m'a guéri de tout pédantisme.

La route est belle, quoique le ciel soit vêtu d'une teinte grise annonçant les régions polaires; nous allons peut-être bientôt naviguer dans les montagnes de glace. Encore un regard sur ces hommes de fer qui m'entourent el qui achèvent avec moi cette pénible et glorieuse campagne,

On se faconne à toutes les douleurs, excepté aux douleurs morales. Silvio Pellico, Andryane, Trenck, Latude et mille autres infortunés dont les noms se pressent si sombres dans ma mémoire, sont des exemples frappants de cette force, de cette énergie, de cet héroïsme, qui se retrempent dans les tortures des cachots et des privalions.

La nature humaine est heureusement ainsi faite : les premières attentes du mal qui vous frappe sont plus aiguës que celles qui vont lui succéder, ou du moins vous paraissent-elles ainsi ; c’est comme ‘le premier soleil de printemps, comme la première gelée d'hiver. Si Dieu l'avait voulu autrement, Dieu se serait montré cruel à la création, et, certes, la dose des désenchantements et des vicissitudes est encore assez grande pour qu'il ne soit pas trop déraisonnable de se demander si la vie ne nous a pas été donnée dans un accès d'humeur bilieuse.

Qui done n'a pas blasphémé dans l'infortune ?

J'ai remarqué dans le long et pénible voyage dont Jécris l'histoire que le courage des hommes grandissait à chaque catastrophe. Nous sommes si orgueilleux, que nous regardons le malheur plutôt comme un ennemi que comme un compagnon de route, et vous savez que la résistance ne nait que de l'obstacle.

Nous avons déjà assez éprouvé de tribulations pour que les mers orageuses qui nous restent à parcourir ne nous laissent point en perspective plus de fatigues que de jouissances ; les désertions ont été nombreuses, ainsi que les funérailles. Eh bien, nous jetons aujourd'hui un cadavre à la mer, que l'équipage l'apprend à peine le lendemain, avec une insouciance qui liendrait de la cruauté, si le cœur pouvait être mis en cause dans celte sorte de marasme moral qui naît de la lassitude et de la résignation plutôt que de l’é- £oisme.

Je me rappelle l'aspect lugubre du navire au dernier adieu muet de Prat-Bernon, aux derniers tiraillements de Merlino, aux dernières et solennelles paroles de Laborde. Quinze où dix-huit mois ont passé depuis lors sur nos têtes, et nous n'avons dans l'âme que la grandeur de la résignation.

Je ne sais si je suis une exception en tout dans celte vie de sybarite que veulent se faire les hommes, mais Je vous avoue que rien de ce qui afflige dans les privations que nous éprouvons à chaque pas ne m'éimeut, ne me touche... Je me trompe pourtant, je souffre quand l'eau est rare et peu limpide; mais hors de là, que le biscuit soit bon ou mauvais, que nous n'ayons sur notre table qu'un morceau de lard salé, peu m'importe, je vous jure ; le cœur n’est pas de la partie, je vis, je vis heureux.

Mais peu d'hommes sont taillés sur mon triste modèle, et je n’en connais guère qui ne sachent pas se faire une distraction ou un plaisir de ce qui passe inaperçu à mes côtés ou devant mes YEUX.

Le caprice, et le mauvais vouloir des vents et de la mer ont souvent dérangé nos calculs, donné un démenti à nos prévisions. Eh bien, ce qui, dès le début de la campagne, eût peut-être excité les murmures, ce qui à coup sûr eût fait naître un funesie mécontentement, n'inspire aujourd'hui que des railleries et

une sorte de colère qui dit qu'on est prêt à lutter contre de nouvelles privations. En face d'une maigre ralion de viande et d’une demi-ration d’eau, le matelot regarde le matelot le sourire du dédain sur les lèvres, et vous l’entendez, dans son énergique et pittoresque langage, lancer la mordante saillie contre les ennemis les plus redoutables des hommes, la faim, la soif,

Ce n’est pas que les vivres et l’eau nous aient jamais absolument manqué ; mais, après tant de fatiques et de combats contre les éléments, les noïtrines éprouvées font bien de se radouber, comme on disait bier en ma présence à la planche de Marchais, et un morceau de lard n'est pas un ragoût bien fortifiant, alors même qu'il est assaisonné par un violent appétit.

Ce n'est pas avec vous, messieurs les marins, que je veux tenter une discussion sur les avantages ou les désavantages d'un voyage de cireumnavigation par l'est; vous en savez là-dessus beaucoup plus que moi sans doute, et cependant je ne vois aucun inconvénient, même pour mon amour-propre, à vous dire ce que je pense sur cette question fort importante. Nous sommes tous intéressés à ce qu'elle soit bien résolue.

Je ne vous parle pas de ces voyages où les points de vos reläches vous sont marqués d'avance, où telle ou telle ville vous est indiquée au départ pour que votre pavillon s'y montre, afin de rassurer les courages abattus, ou pour faire taire les mécontentements ; Je ne veux pas non plus que, luttant avec obstination contre les vents irrités, vous exposiez le salut du navire pour satisfaire à une volonté qui n'avait pas prévu l'obstacle; mais si toute latitude vous est offerte en partant, si le sort de l'équipage est livré à votre bon vouloir, à votre expérience, s'il n’y a pas nécessité rigoureuse pour-vous de toucher plutôt là que là, je dis, moi, dussiez-vous me donner un démenti par l'exemple des navires explorateurs qui en général ont fait le tour du monde en suivant une route opposée, qu'ilme semble préférable que vous couriez de l'ouest à l’est, si vous avez bien choisi l’époque du départ.

Ce que je considère avant tout ici, c'est le moral de l'équipage avec lequel vous naviguez; ce que je veux, m01, ce que je voudrais du moins, c’est son bien-être avec les tristes conditions de son état.

N'est-1l pas juste, je vous le demande, que la vie et la santé de tant de braves gens fixent un peu votre attention ?

Voyez, voyez mon ami Duperrey, qui fait le tour du monde, qui brave mille périls, touche à tant d'archipels, se promène sous tant de zones, apporte de si riches documents à la science, dresse des cartes nautiques si précieuses, et qui, après une navigation de plus de trois années, revient en France sans avoir perdu aucun homme, sans avoir eu un seul déserteur !

Vous partez de Toulon, de Brest, du Havre, peu importe, vous touchez à Ténériffe ou aux Açores, vous sillonnez l'Atlantique, et si vous voulez courir à l’est, vous relâchez au cap de Bonne-Espérance, ville râvissante, cité européenne. Après cette course, pourtant assez longue, et en présence des beaux édifices devant lesquels il vient de mouiller, le matelot croit à peine avoir quitté son pays ; sa première relâche est une relâche de bonheur ; son courage n'était point abattu, ses forces n'étaient pas encore épuisées, ce bien-être que vous lui offrez comme un appât séduisant, c’est le luxe de son état, et Le luxe énerve. Le bonheur est un leurre dont il vous gardera rancune plus tard, comptez-y. Du Cap, vous touchez à l'Ile-de-

VOYAGE

France ou à Bourbon; vous savez ce que J'ai dit de ces deux iles si belles : je ne vous ai dit que la vérité. Le matelot prend goût aux courses, vous remercie de l'avoir choisi parmi tant d'autres, il est pour vous plein de reconnaissance, et son dévouement vous est acquis à fout jamais.

Si de là vous remontez vers le nord, que vous visitiez les bords du Gange et Calcutta, cette villedes palais, oh ! alors, il y a extase sur le pont, et l'équipage vous bénit.

Parlez maintenant, l'Océan se déroule devant vous, et avec lui les pénibles relâches. Vous avez adouci les bords du vase, le matelot touche maintenant à la liqueur amère quil contenait. Le voilà sous un ciel ardent, au milieu d’iles pestiférées, en présence des peuplades sauvages; c’est la partie ouest de la Nouvelle-Hollande , terre de deuil; c’est Timor et ses farouches habitants, c'est Rawack et Waiggiou, c’est Guham moins sombre, ce sont les Sandwich, les iles des Amis, celles de la Société; ce sont des traversées immenses, sans repos, sans joie, presque sans espérance, car il y a encore là-bas le cap Horn avec ses tempêtes, et le pôle austral avec ses montagnes de -glace.

AUTOUR

Le courage du matelot s'en va avec ses forces épuisées ; ne lui adressez plus des paroles de consolation, ne lui montrez pas la route parcourue et l'espoir d’un prochain retour au port : il ne vous croira pas, car le malheur a de la mémoire. Eh bien, ces dernières et douloureuses reläches du vaste océan Pacifique, ce rude passage du cap Horn que vous êtes contraint d'effectuer, je dis, moi, que si vous les affrontez alors que l'équipage est encore fringant et robuste, vous avez vaincu la première, la plus grande difficulté du voyage; je dis, moi, que l'avenir se développe riant et tranquille aux yeux de tous, car vous aurez le droit de répondre à celui qui osera murmurer : « Tu vas bientôt arriver dans des pays où {u te reposeras de tes fatigues, où tu recevras le prix de ta constance et de ton énergie. » Alors nous lui montrerons Saint- Denis, Saint-Paul, Calcutta, Table-Bay, Sainte Hélène, où il descendra avec respect, cette Atlantique qu'il a déjà parcourue et qui ne peut plus l’effrayer, et cette Europe si consolante où l'attendent le repos et les embrassements de ses amis.

Que voulez-vous! j'ai la faiblesse de compter pour quelque chose la vie et le bien-être du matelot. J’accepte done votre bläme et votre ironie.

LXVITI CAP HORN

Ouragan, .

Depuis notre départ de la Nouvelle-Hollande, le vent nous avait poussés avec une si gracieuse Courtoisie, que nous n’eûmes pas un seul instant à craindre, dans notre passage à travers les monts de glace, de nous voir drossés par ces rapides courants qui entrainent du pôle, et les en détachent, ces masses énormes contre lesquelles se sont ouverts tant de navires. Au contraire, quoique toujours sous ce ciel gris et morne, si fréquent dans les régions élevées, nous fümes poussés presque toujours vent arrière, et si la présence des bancs glacés ne nous avait pas forcés, la nuit, à une attention de chaque instant, cette longue traversée, qui d’un seul coup nous faisait franchir l'océan Pacifique de l’ouest à l’est, eût été une des plus paisibles et des moins fatigantes pour l'équipage.

Cependant la fringante corvette cinglait toujours, ayant sous sa quille de cuivre plusieurs milliers de brasses d’eau, et s'avançait, majestueusement parée de presque toutes ses voiles, vers le cap Horn, dont le nom seul rappelle une des nuits les plus orageuses du monde, et dont les roes menaçants ont vu tant de naufrages, étouffé tant de sanglots.

Doubler ce cap redoutable était pour nous un jour de fête ; nous touchions, pour ainsi dire, au terme de notre pénible et laborieuse campagne, nous aperceions déjà là-bas, là-bas, à l'horizon, cette Europe, dont plus de trois années nous séparaient, et nous sillonnions de nouveau l'Atlantique, dont nous avions gardé un doux souvenir.

Aussi tout élait joie à bord, car tout était espérance, et si nos calculs se trouvaient exacts, nous devions, dans la journée même, voir la côte sud d’Amérique, vers laquelle nous avancions toutefois avec prudence.

— ‘Terre ! crie la vigie attentive.

Et chacun de nous est bientôt debout pour cette nouvelle émotion. Quelques pas séparent le gaillard l'arrière du gaillard d'avant d’un navire; certes, vous

ne voyez pas mieux de la poulaine que du couronnement, et cependant, par un instinct qu'on ne peut expliquer, dès que la terre se dessine devant vous, il vous est fort difficile de ne point dépasser le grand mât et mème celui de misaine, pour mieux observer, pour mieux étudier le paysage qui va se dérouler à vos veux. C’est ainsi que lorsqu'un navire donne une grande bande, vous ne pouvez vous empêcher d'appuyer fortement du côté opposé, comme si vous aviez le pouvoir de l'équilibrer.

La terre se dressait bizarre, fantasque, et, par un bonheur inoui, le soleil nous inoudait de ses rayons les plus purs. L'air était rayonnant, rayonnante était la côte, variée par mille reflets et par des ombres diversement jetées; plusieurs oiseaux visiteurs, venant des cimes de la Terre-de-Feu jusqu’à la portée de notre voix, poussaient un cri et s'en retournaient après avoir salué notre bienvenue, tandis que le gigantesque albatros nous quittait d'une aile rapide et allait chercher un horizon plus vaste pour son aile infatigable.

Accoudé sur le bastingage et le crayon à la main, pour saisir au passage les ouvertures des criques profondes dans lesquelles le flot se jouait sans menace, J'écoutai un instant la conversation de mes deux chers matelots, dont j'allais bientôt me séparer, et jy trouvai, comme par le passé, du plaisir et de l’amertume à la fois.

— Sais-tu, Marchais, que nous arrivons ?

— Oui, mon brave, et cela est triste. On est là, on file des nœuds sans se fatiguer, on gagne ses 18 ou 56 francs, qu'on boit d'avance, et un beau jour tout disparait, plus rien, plus personne, plus de vent, plus de ris à prendre, plus de taloches à donner.

— Oh! pour ça, Marchais, il faudrait qu'il n'y eût plus iei-bas m1 des Hugues ni des Petit. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Que voulais tu dire?

— Que cette boule n'est déjà pas si grande qu'on la fait, et que nous en avons achevé le tour en bien peu de temps, sans avoir, comme ils disaient en partant, la tête en bas.

— Ce sont des farceurs.

—- De vrais farceurs.

—- De faux farceurs.

— Et M. Arago! c’est lui qui peut se dire aussi farceur que les autres.

— Plus farceur, cent mille millions de millions de lois, et tout de même bon enfant, quoiqu'il n'ait plus une goutte de liquide à nous verser.

— Si fait, mes enfants, il y en a encore à votre service; mais achevez vos confidences, elles m'amusent.

— Tu disais done, Petit, qu'il est petit comme un criquet, ce monde où pourtant tu as bien souffert ?

—— de ne dis pas le contraire. En ai-je mangé de la misère !

— En as-tu bu, surtout !

— Je ne dis pas. Et au bout de tout cela, quoi ?

— Qui, quoi? je te le demande.

— C'est moi qui te l'ai demandé le premier.

— Eh bien, redevenir matelot à trois francs de plus par mois, c'est-à-dire six bouteilles de liquide, ça ne vaut pas la peine,

— Et puis les années viennent.

— Elles viennent bien plus vite pour nous que pour les pousse-cailloux, qui sont toujours sûrs de diner et de mourir tranquilles, tandis que nous, la vieillesse nous empoigne à la course, et quand nous ne pouvons plus rentrer un bout-dehors ou prendre un ris aux huniers, on nous dit merci, et à l'hôpital.

— Nais-tu que c’est triste tout de même ?

— Sais-tu que c’est plus triste mille fois ?

— Oui, je méprise la mer; tiens, je la noie dans ce crachat.

— Et moi, je lui dis adieu pour toujours, ear enfin on à une famille, un père qui a soif parfois, et quand le gousset est à sec, on le mène boire.

— Petit, Lu dis une bêtise,

-- Parle.

— Tu dis que nous avons un père, une famille. Qui sait ?.…

— Tu as raison, Marchais, v’là que le cœur me bat, peut-être n’y aura-t-il plus personne à là maison, peut-être même n’y aura-t-1l plus de maison.

— Chien de métier !

— Gredin de métier!

— De la marine, tiens, je n’en veux plus.

— Ni moi.

— Renoyons la mer, recrachons-lui dessus.

— (a va ; bois, coquine !

— Aussi bien, elle nous laisse en repos depuis si longtemps !

— Elle cale, elle a vu que nous n'étions pas des gens à effrayer, elle devient raisonnable.

— Du tout, elle devient embêtante.

— Marchais, nous devrions derechef noyer la mer.

— (Ça va; tiens, tiens.

« Tout le monde à son poste pour le mouillage ! » La côte se présentait toujours avec ses variétés si pitloresques, avec ses anses défendues par des rochers À pic pareils à ceux qui nous avaient déjà frappés à Pilstard ; ce sont autant d'écueils avee lesquels il serait fort imprudent de jouer ; et tandis que nous pouvons distinguer les nuances les plus douces de cette nalure grandiose, plus loin, sur la terre ferme, des colonnes de fumée montant verticalement nous avertissent de la présence de ces Patagons qu’on a déchus

de leur taille gigantesque, mais qui n'en sont pas moins des hommes à part, des natures privilégiées.

Une cascade descendant en nappe blanche d’un morne éleyé venait d’être dépassée ; déjà se présentail à notre vue la large ouverture que nous cherchions avec tant d’impalience : e’était, selon toute probabilité, notre dernière relâche, et nos cœurs se délectaient à l'aise... Nous y voilà... mouille! vite, mes calepins, mes pinceaux, el à terre! Chacun de nous se prépare, chacun de nous attend avec impatience que les canots soient mis à flot…

Tout à coup la brise se tait, et la mer se tait avec elle, comme si la main de Dieu venait de s’appesanüir sur les eaux. Le baromètre est encore muet. Que se passe-t-il donc autour de nous? le ciel est toujours d'azur, les ombrages toujours riants…

Tout à coup d’ardents flocons de fumée s’échappent de la côte, tourmentés par une force invisible ; des nuages arrondis se ruent sur les mornes grondants, se déchirent dans les aspérités des blocs granitiques, reviennent sur leurs pas, dociles à l'impulsion qu'ils reçoivent, et s’échappent un instant après pour se perdre au loin à l'horizon, qu'ils embrassent et obscurcissent. ;

La terre se voile; la mer, loin de clapoter, ainsi que nous l'avions déjà remarqué dans les raz-demarée, s’enfle avec majesté ; elle bondit, elle menace, elle se dresse comme une montagne, tend le câble, soulève la corvette, la fait retomber de tout son poids, et tord l'ancre de fer au fond des eaux. Tout est triste et solennel dans cette menace de la nature ; tout est effrayant devant nous, autour de nous; les préparatifs de notre descente sont suspendus, nous sommes tous sur le pont, l'œil cloué à la terre, qui s'efface, prend une teinte cuivrée, et rien ne nous dit encore que l'ouragan veuille se déclarer.

« Le navire chasse !... Nous chassons sur les rochers! » crie la voix du maitre, qui a l'œil sur le plomb de sonde qu'it vient de jeter... « Goupe le câble! » Le câble est coupé, ef le chaos commence. Une minute, une seule minute d’hésitation, et nous étions perdus ; un seul instant de’fetard, et nous tombions brisés, broyés contre les blocs redoutables qui nous emprisonnalent. L

Par un bonheur inoui, par une habile manœuvre, nous parvinmes cependant à sortir de l’anse appelée du Bon Succès, et qui faillit devenir notre tombe.

Ici l'ouragan commença ses ravages et son œuvre de destruction ; ici commença la lutte la plus ardente que jamais navire ait eue à soutenir. L’ancre était perdue au mouillage que nous venions de quitter, nul espoir de la ravoir ne nous restait, et la fuite devant la rafale fut la seule ressource qui nous devint possible… :

La mer tourbillonnait selon le caprice du vent, qui faisait en se jouant et en un clin d'œil le tour de la boussole; c'étaient des vagues rudes comme des montagnes, rapides et bondissantes comme des avalanches, larges et profondes comme d'immenses vallées ; une mer à part au milieu de tant de mers déjà parcourues, nous prenant par les flancs et nous jetant d’un seul bond sur le dos d’une lame éloignée, nous ressaisissant infatigable, et nous couvrant de bout en bout pour nous écraser de tout son poids...

Et au milieu de tous ces chocs, de toutes ces cascades, la corvette criait, prête à s'ouvrir ; les cordages sifflaient et la foudre grondait dans l'espace ; mais était-ce le rugissement des vagues, les éclats du tonnerre, le sifflement des manœuvres qui étouffaient la voix et rendaient la scène plus lugubre? Que faire,

VOYAGE

quand chaque homme eramponné à un cordage était plus souvent sous l'eau que dessus”? Aquiobéir, quand tout commandement devenait inutile ? L'Océan, tantôt sombre comme les ténèbres, tantôt éclatant comme un incendie, n'était plus un ennemi contre lequel il fallüt tâcher de lutter ; c'était un mailre, un dominateur devant qui nous n'avions plus qu'à courber la tête. À chaque secousse de sa colère nous crovions que c'était toujours le dernier cri de sa menace, et lorsque, après avoir êlé lancés dans l'abime, nous nous trouvions encore debout, nous ne tardions point à voir s’avancer une vague nouvelle, quiaious enlevait comme un flocon d'écume pour nous vomir plus tard contre une vague rivale.

Nous étions sans puissance, sans volonté, attendant qu'une dernière secousse finit nos angoisses où qu une lame nous engloutit dans son passage. Un matelot se précipite; c'était Oriez, déporté échappé du port

Jackson ; seul de tout l'équipage, il avait osé grimper et interroger l'horizon. il nous fait signe que la terre est là, là, devant nous, qu'il l'a vue, et qu’elle va nous briser.

C'est notre dernière heure.

Chacun de nous cherche à voir, à la lueur des éclairs, si en effet la terre que nous croyions longer est bien là pour recevoir nos cadavres; on croit la voir, on croit la reconnaitre à la lumière de la foudre. C’en est donc fait, et la mort nous saisit au milieu de l'ouragan. On essaye de manœuvrer, de jeter à l'air uu bout de voile : la voile n’est plus qu'une charpie... Adieu donc à la vie qui nous échappe! car voilà une ligne blanche devant nous, sur laquelle nous courons sans pouvoir l'éviter.

Alors une lameimmense nous prend sous la quille et nous fait traverser l'obstacle sans le toucher. Qu’était-ce donc ?

.. C’étaient des vagues rudes comme des montagnes. (Page 348.)

Cependant la colère des flots et celle des vents étaient loin de s’apaiser ; mais le navire, déjà vainqueur de tant d'horribles ébranlements, semblait ne vouloir pas encore se lasser de la lutte, et de temps à autre redressail sa tête orgueilleuse.

D'après nos calculs, le détroit de Lemaire devait ètre dépassé, et puisqu'il nous restait de la mer à courir, le danger s’effaçait. Le ciel aussi paraissait fatigué de tant de fureurs, et les nuages ne tourbillonnaieut plus indécis entre dix vents opposés.

Parfois aussi une teinte bleue, douce comme un sourire, jetait l'espérance dans nos cœurs, et la régularité de la marche des masses vésiculaires qui roulaient vers l'horizon et passaient à notre zénith rapides comme l'éclair, nous disait que la colère de la nature était une colère dans l’ordre des événements, et qu'il ne fallait plus maintenant que de la persévèrance pour en triompher.

« Des hommes à la hune !... » À ce cri sorti du porte-voix et jeté sur les manœuvres, les plus intrépides gabiers, Marchais d’un côté, Petit de l’autre,

font assaut d'ardeur avec Barthe, plus leste qu'eux tous et qui les dépassait à l'escalade. Il est là-haut, son regard d’aigle interroge l’espace, il ne voit point de terre, il fait signe au commandant que la mer est libre; et tandis que Marchais, à tribord comme Barthe, le menace du poing, une secousse inattendue de la corvette lui fait manquer son point d'appui et le jette à travers les haubans. « Un homme à la mer! un homme à la mer!...» Petit s'est élancé, et le voilà en un instant sur le couronnement, prêt à voler au secours deson camarade. Rien! rien! Et le cœur du brave matelot se gonfle, et ses yeux se mouillent de larmes, et de rapides sanglots s’échappent de sa poitrine.

— Pauvre ami, s'écrie-til, mon courageux Marchais ! tu penses à moi, j'en suis sûr... montre-moi done ta tête, et je me f... à l'eau pour mourir avec toi... O mon Dieu, que n'’es-tu derrière moi avec

| tes bottes ferrées! Quoi! plus de coups de pied de

Marchais! c’est horrible à penser, ça brise l’âme… Et puis, faites-vous des tendresses ! Chien de métier !

chienne de vie! je ne veux plus aimer personne. .

J'étais près de Petit et je lui serrai la main avec affection.

— Ah! oui, me dit-il d’une voix étouffée, je veux vous aimer encore, VOUS, Mais pas RUE es. Et dire que mon intrépide Marchais n’est plus! N'est-ce pas une infamie à la mer d'avoir avalé un pareil homme ! Assez de chagrin comme Ca, je sais ce qu'il me reste à faire.

— Il te reste à vivre pour le pleurer.

— Du tout, il me reste à mourir pour le suivre.

— Petit, tu as encore ton vieux père,

— Ah! c’est vrai, fit le matelot.

Nulle trace de sang ne s'était montrée à la surface des flots, que nous pouvions déjà interroger, et il était probable que quelque violent coup à la tète avait tué Marchais avant que la mer s'en fût emparée. On inserivait déjà sur le registre le triste dénoûment d'une vie si pleine, lorsqu’ un gémissement sourd frappa les oreilles de Barthe, quiamarrait une brise. Il s'élance, il se penche sur l’abime, la lame le couvre et il reste à son poste.

— À moi ! à moi! s’écrie-t-il enfin d’une voix haletante, à moi! matelots, Marchais est ici !

On se presse, on se porte. Marchais, soutenu par ses vêtements accrochés entre deux poulies, avait les

AVEUGLE

reins à demi brisés, et la lame qui le saisissait et l'abandonnait tour à tour allait l'enlever pour la dernière fois, lorsque Barthe d’un bras vigoureux s’en empare et l'entraine. Mais ayant à lutter contre tant d'obstacles, il allait succomber à la tâche si Petit et Chaumont ne lui eussent prèté main-forte. Tous se trouvèrent bientôt sur le pont.

Le docteur accourut; les blessures de Marchais n'élaient point dangereuses, il mwavait que des contusions incapables d'entamer sa charpente grauitique.

Et Petit riait, et il jetait au ciel ses plus gros Jurons de reconnaissance, et il tapait Hugues, qu il embrassait en mème temps.

— Eh bien, mon brave Marchais, te voilà donc encore, tu Hs ras donc m'en distribuer toujours ! quel bonheur!… Va, mon garçon, ne L en fais pas faute, Je suis là pour les recevoir et Je ne m'en plaindrai plus. Oui, mille sabords, Dieuest bon.

Marchais lui serrait la main avec une rudesse toute fraternelle, et deux âmes souriaient au bonheur.

Cependant le docteur ordona qu'on apportât au pauvre écloppe un verre d’eau-de-vie, que celui-ci avala tout d’un trait.

— Hum ! gredin, chant de lui, exprès !

dit tout bas Petit en s'approtu es un farceur, tu l'es jeté à l’eau

Page 1