NAUFRAGE
Il y eut longtemps encore turbulence dans les airs et sur les flots, mais les derniers soupirs de la tempète nous laissérent respirer, et nous pûmes enfin livrer nos voiles aux vents. Plus l'ouragan avait pesé avec rage sur le navire en péril, plus nous mettions d’ardeur à l insulter, car désormais seul il pouvait nous atteindre, et la terre, son auxiliaire redoutable, n'était plus là haut devant nous pour lui venir en aide.
Avides d’un peu de repos, nous mimes bientôt le cap sur la Patagonie, et nous regardions comme un bonheur cette reläche, qui devait, selon toute probabilité, nous offrir quelques curieux episodes.
Tant de ridicules fables ont couru sur cette race d'hommes exceptionnels, auprès desquels nous ne serions que des mirmidons, on araconté tant de merveilles sur la vie nomade de ces géants humains, que nous pressions de nos vœux les plus fervents le moment où nous devions laisser tomber l'ancre sur une des nombreuses rades de leur côte si rétive à toute civilisation.
La brise continuait à nous être favorable, les courants nous aidaient dans notre route, etnous devions, selon toute apparence, voir la terre le lendemain même au lever du soleil. Hélas! l’ordre de virer de bord fut donné, et avec lui s’envolèrent toutes nos espérances de bonheur. Nous fimes voile vers les Malouines, et, après avoir jeté lasonde à plusieurs reprises sans trouver fond, nous revirämes de bord et nous mimes de nouveau le cap sur l'Amérique pour reprendre bientôt la route abandonnée et la continuer Dr à notre dermère relâche. Quelques observations sur la profondeur de la mer et sur la direction des courants dans ces parages avaient sans doute été prescrites à notre commandant; mais nous , Qui n’étions pas toujours dans le secret de ses trav aux, nous
ne pouvions que nous plaindre d'une hésitation si hostile à notre impatience, La marine n'étant autre chose qu'une guerre permanente contre tous les élé- 1nents, nous savions déjà, par les rudes épreuves que nous avions subies, qu'il fallait saisir aux cheveux toutes les occasions favorables offertes aux navigateurs. Et puis encore, épuisés par une traversée de plus de deux mille lieues, nous sentions vivement le besoin du repos, surtout après des courses de plus de trois années.
De tristes pensées nous assaillirent, et sans en accuser personne, nous nous livrämes à de sinistres pressentiments.
Esclavesdes circonstances au milieu desquelles notre vie se trouve jetée par une puissance plus forte que notre vouloir, il nous arrive souvent que, soit instinet, soit appréhension que rien n "explique, nous devinons la catastrophe qui va nous frapper.
Peut-être aussi est-il vrai de dire que nous ne constatons dans notre souvenir que les faits réalisés, et qu'alors ils occupent un grand espace dans notre. mémoire. Toujours est-ilque dans la circonstance où nous nous touvions, il v eut tristesse et découragement à bord, et qu'il ne fallut rien moins que la vue de la terre, que nous apercûmes deux jours après, pour chasser de notre esprit les sombres pensées qui s'y étaient logées en dépit de notre volonté.
Le 12 mai, les terres Falkland se dressèrent devant nous. Ici les dates ne sont point effacées, Une brume épaisse nous dérobait la côte, que de légères et rapides éclaircies nous montraient äpre, bizarre sans
végétation ; mais ce devait être là notre dernière ou avant-dernière reläche : nous nous retrouvions dans cet Atlantique si connu, et qui nous avait si bien accueillis à notre départ, et la joie se dessinait sur tous les visages. Nous pouvions déjà tendre la main
à nos amis de là-bas ; nulle terre, nul continent ne se
- posait entre nous et ne nous restait à visiter ; il n°y avait plus que de la mer à courir, et les flancs de notre robuste Uranie avaient mille fois prouvé qu'ils ne craignaient pas le choc des vagues irritées.
Nos livres de voyage étaient consultés afin que chacun de nous püt se faire d'avance une idée exacte des plaisirs qui nous attendaient. De patriotiques discussions surgissaient ; les uns appelaient Falkland le groupe d’iles que nous allions visiter; les autres le nommaient archipel des Malouines, soutenant qu'il était constaté qu'elles avaient été découvertes par un pêcheur de baleine de Saint-Malo, et lon comprend que toute justice ne présidait pas à la solution de la question en litige. Mais les Anglais nous avaient trop longtemps montré leurs richesses des deux mondes; ils avaient trop orgueilleusement étalé à nos regards humiliés leurs vastes et magnifiques établissements indiens, pour que nous ne fussions pas naturellement portés à leur disputer ce groupe d'ilots, dont au reste ni nous ni eux n'avions pris possession solennelle.
Est-on jamais disposé à faire aumône à l’opulent ? Quant à moi, je disais alors et j'écris aujourd'hui que nous courions sur les Malouines, el que nous cherchions avec une impatience extraordinaire cette baie des Français qui devait, hélas ! être le froid sépulere de notre corvette entr'ouverte.
Le 13, la côte se dégagea du réseau compacte des nuages qui la voilaient, et nous püûmes à notre loisir en étudier les mille caprices. Elle était basse, nue, coupée de petites criques, et sur les premiers plans s’élevaient des rochesisolées où des myriades de pingoins et de plongeons, debout et immobiles, semblaient insensibles à notre arrivée chez eux ; nous les punimes plus tard de leur insolente impolitesse; nous fimes une sanglante thébaide de ces roches isolées et de cette terre silencieuse, et il y eut bien des jours de deuil dans les familles de ces hôtes inhospitaliers. Mais n'anticipons pas sur les événements qui vont se presser autour de nous.
Dans ces latitudes élevées, le caprice du ciel est hostile aux navigateurs : il devient rare qu’un jour pur soit sans combat.
De gros nuages passaient et repassaient incessamment sur les mornes pelés dont nos veux embrassaient toute la silhouette, et, le soir du 12, nous nous trouvâmes jetés si prèsde la côte,que, sans une habile et rapide manœuvre de M. Guérin, nous allions nous échouer.
Toute la nuit fut consacrée à louvoyer et à nous Lenir au large; mais le lendemain, le soleil s'étant levé dans toute sa splendeur, nous pûmes nous rapprocher et chercher enfin la baie protectrice qui devait nous abriter. ;
Partout ici des eaux fatiguées par de récentes tempêtes, partout une mer inquiète, querelleuse, et une côte si profondément tailladée, qu'on voit bien que les flots ont joué le principal rôle dans ces déchirements.
Les oiseaux amphibies, gravement assis sur les pitons rapprochés de nous, ne cessaient ni leurs cris ni leurs stupides et réguliers mouvements de tête; nous pouvions, sans le secours de nos longues-vues, suivre leurs lentes évolutions, et sur la plage de sable nous remarquions aussi d'énormes taches noires qui ne pouvaient être que des phoques ou des éléphants de mer, auxquels nous nous promettions bien de faire une guerre à outrance. Chacun de nous se taillait sa besogne, chacun de nous préparait ses armes el
comptait d'avance ses victimes, ainsi qu'on le fait toutes les fois qu'on va combattre un ennemi qui ne sait pas se défendre : ainsi se dit-on brave alors que l'on n'est que cruel.
Mais là-bas, dans le lointain, la terre fait défaut, une large baie se dessine et nous présente uneouverture facile, la brise est soutenue, nous allons vent arrière toutes bonnettes dehors, qu'on ne tarde pas à rentrer, et nous courons lestement vers le port. M. Bérard commandait le quart; le capitaine vient sur le pont et prend en main le porte-voix. A notre droite, formant la pointe nord de la baie, des brisants se montrent et bruissent contre une roche détachée de terre ; près d'elle une seconde roche moins élevée lève sa tête, et près de celle-ciune troisième surgit couverte sans doute par les hautes marées: nous les évilons, et toutes les cartes sont muettes sur d’autres récifs : il fallait done laisser courir.
La brise mollit un peu et nous filions toujours nos huit nœuds de la façon la plus régulière. Il était quatre heures ; l'Uranie, dressant sa tôte avec fierté, semblait se pavaner dans ses allures d'indépendance, et Le fond de la rade nous ouvrait son large et tranquille bassin.
Tout à coup, erac!... Le navire s'arrête incrusté sur une roche et se penche... Le silence le plus profond règne parmi nous.
Immobile limmobile let la mer fouette les flanes de la corvette, et chacun se regarde de ce regard qui veut dire Tout est fini let un énorme débris dela quille flotte autour de nous. À cet aspect, un triste murmure’se fait entendre. Silence! dit le sifflet du courageux maitre d'équipage, et tout se tait de nouveau, excepté le flot vagabond, qui n’a d'ordres à recevoir que de Dieu seul.
L'infatigable maitre calfat monte, tenant la sonde à la main :
— L'eau nous gagne, capitaine ; le navire est en péril, il faut armer les quatre pompes royales.
— Aux pompes ! s'écrie le capitaine.
Et nous voilà tous à l'ouvrage. Cependant nous ne pouvions rester plus longtemps dans cette horrible position, et tandis qu'une partie de l'équipage lutte avec une ardeur infatigable contre le terrible élément qui nous dévore, l'autre met à l’eau la grande embarcation ainsi que l'yole et le petit canot; on oriente les voiles de manière à masquer partout, afin de faire pirouetter la corvette, de la faire euler et de la détacher ainsi de la roche qui la retient captive. Le succès couronna cette manœuvre, et nous chemuâmes, mais sans trop d'espérance pour l'avenir, car le progrès des eaux était effrayant. Une pompe se brise, on la répare ; un mât crie, on le consolide; la corvette, envahie, donne une bande affreuse, on ne s’en émeut point, et chacun à son poste ne songe qu'au devoir qui lui estimposé. Le maitre calfat monte de nouveau sur le pont, et d'une voix calme et solennelle, il annonce que toul espoir est anéanti.
L'arrêt fatal est connu, chacun se le répète tout bas à l'oreille, chacun peut compter les instants qui lui restent à vivre, car l’eau s’est emparée du fauxpont et menace déjà la batterie. Mais c’est alors seulement que tout effort est inutile, que le courage semble se raviver plus grand, plus insolent contre le désastre. Ce n’est ni la fièvre ni le délire, ce n’est pas un désespoir, c'est de la joie ou quelque chose qui lui ressemble, qui lui tient de près.
Onne parle plus, on chante, on jure, on blasphème en riant, c’est bâbord qui gagne tribord, c’est tribord qui gagne bäbord. Cette phrase mise en musique sert
d'abord de thème et de refrain aux hommes employés aux pompes; mais à ce thème innocent succèdent bientôt des couplets gaillards et ces suaves romances de matelots comme vous n’en connaissez pas, vous qui n'avez pas naviguë avec un Petit ou un Marchais.
Mais dans ces moments qui épuisaient tant de forces, que faisait mon ami Petit? Rien, absolument rien : paisiblement accoudé sur le bastingage, il voyait d’un œil froid s’enfoncer la corvette en mâchant son énorme pincée de tabac. Je me trouvai un instant auprès de lui et lui assénai un énorme coup de poing entre les deux épaules. — Eh bien! gredin, lui dis-je, tu ne pompes pas ?
—— À quoi bon?
— Fais comme tes camarades.
— Pas si bête!
— Tu as peur, misérable!
— Peur ! peur! j'ai peur, moi! me dit Petit en grincant des dents eten montrant la mer avec mépris : si c'était du vin, vous verriez Si]J'ai peur.
— Eh bien, viens, ma chambre n’est pas encore pleine; avec de la patience, lu pourras en arracher peut-être quelque chose, el tu travailleras après.
— Oh ! après, plus rien, plus personne.
Cependant Petit descendit et parvint à grand’peine à s'emparer de deux bouteilles de cognac, remonta tout trempé sur le pont, appela Marchais, et tous deux en se serrant la main se dirent adieu entre deux copieuses hbations,
Mais nous cinglions vers le mouillage; le navire emportait dans sa plaie le bloc madréporique, qui était encore un obstacle au passage des eaux; le sillage le fittomber, la batterie se trouva bientôt attaquée.
— Qu'on sauve la poudre ! crie une voix.
La poudre était sauvée par les soins de maitre Rolland, qui tenait l'œil ouvert sur tous les besoins, et qui l’avaitabritée dans la chambre de l’aumônier en prière. Les pores amaigris, dévotement gardés comme dernière provision, roulaient d'un bord à l'autre ; quelques-uns d’entre nous saisissaient les pauvres quadrupèdes par la queue, les pattes ou les oreilles et les jetaient pêle-mèle dans les embarcations que nous trainions à la remorque, et où l'abbé de Quélen s'était déjà fait descendre. « Est-ce qu'on embarque ici tous les cochons du bord? » s'écria-il enfin, craignant de couler bas. Ce plaisant quiproquo, que je saisis à la volée et que je me hâtai de faire courir, redoubla l’activité des travailleurs, qui en firent le refrain d’un couplet improvisé, je crois, par Hugues, le moins gai de nous tous, mais qui se retrempait au contact de tant de nobles cœurs.
Toutefois Marchais n’avait pas dit son mot sacramentel ; l’intrépide gabier avait pourtant encore quelque chose à faire : il s'agissait de savoir où était la plaie du navire, afin de s'assurer si on pouvait y appliquer un cataplasme, selon son énergique expression.
Le commandant fit mettre en panne ; Marchais se jeta à l’eau à trois sous par lieue, comme il disait; il plongea, visita la carène, reparut de l’autre bord et s’écria :
— Le trou estsur la joue, on peut le boucher.
A l'instant même, deux matelas sont placés sur le pont; on les coud l’un à l’autre, on les double d'un prélart pour opposer un plus sûr obstacle aux flots, et l'infatigable Marchais plonge encoreunefois, tenantune amagre à la main, et applique les matelas sur la brèche du navire, tandis qu'on les assujettit de chaque porte-
hauban. Cette manœuvre audacieuse nous protégea pendant quelques instants ; mais c'en était fait, nous étions perdus sans ressource ; l’eau nous avait trop profondément envahis, il fallut céder à la fatigue et an destin. Les bras tombèrent de lassitude, et, sans que l'énergie en fût abattue, oncessa de travailler.
Ainsi s'abandonne à sa chute le malheureux piéton saisi par l'avalanche qui s’élance des cimes les plus élevées des Alpes et des Pyrénées.
Mais pendant la durée de ce drame si terrible, que faisait à bord la jeune et pieuse dame qui avait bravé tant de fatigues? Elle priait, mais sans faiblesse ; elle pleurait, mais sans lâcheté. On avait sauvé des soutes quelques centaines de biscuits, et la pauvrette, dans la chambre de laquelle ils venaient d’être jetés, les arrimait avec un soin tout évangélique ; elle aurait cru faire en y touchant un larcin impie à tous ces hommes de fer qui luttaient avec {ant de courage depuis près de douze heures, eton la voyait de temps à autre aller là, à sa petite croisée, chercher à saisir une espérance sur les traits des matelots qui passaient et repassaient, chargés de quelque utile butin arraché aux flots. Hélas ! que de fois, épouvantée d'un de ces jurons frénétiques dont le matelot se sert si poëtiquement pour peindre ses colères et ses joies, elle relirait brusquement sa jolie tète et poussait au ciel une naïve el suave exclamation de terreur |
— Bah! bah! lui dis-je en jetant quelques pistolets dans son appartement, laissez faire ces braves gens ; ils vous tireront d'affaire, madame : ce sont des anges sous la rude enveloppe des démons ; ils parlent de vous, ils s’en inquiètent, et vous n’avez rien à craindre d’eux, ni pour le présent ni dans l'avenir.
— Mais ces hideuses chansons ?
— Ils pensent que vous ne les comprenez pas.
— L'impiété se devine.
— Ce que vous nommez impiété, c’est de la bravoure.
— Elle pourrait avoir d’autres formes.
— Les matelots, madame, ne sont point vêtus de mousselines, de gazes et de dentelles; il faut de l’harmonie en tout.
— Ainsi, vous les approuvez ?
— Je fais plus, je les imite, je les excite, je cherche à les inspirer, j'improvise, et ils retiennent.
— Quelle horrible mémoire !
— Avec du calme nous mourrons tous; avec celle effervescence nous serons tous sauvés.
— Que Dieu vous entende! Où est M. l'abbé de Quélen ?
— ILest en compagnie des cochons arrachès à la mer.
— Quelle méchante plaisanterie !
— C'est la vérité, madame ; la vérité seule est cou: pable. Voyez là-bas, dans le grand canot; il prie, le brave homme ; il lève la main pour nous bénir; 1] fat son métier.
— Que je le plains !
— Ilest le moins à plaindre du bord; il a fait son temps, et s'il meurt, il mourra en état de grâce, tandis que nous.
— Espérons en la sainte Vierge.
— Et en la sainte pompe, madame.
La nuit était venue, sombre et silencieuse, et nous plongions à chaque instant dans l’abime.
On mouilla pourtant. M. Duperrey eut ordre d'aller dans le petit canot chercher un point de la côte où l'Uranie püt être jetée sans s'ouvrir. Il revint et nous pilota ; mais les courants rapides nous drossèrent, et, après quelques moments d’hésitation, le solide trois-
VOYAGE
mâts, avee qui nous avions sillonné toutes les mers, tomba sur le flane pour ne plus se relever.
La catastrophe avait eu lieu; les hommes, aux abois, se reposaient de tant d’inutiles fatigues, et lon attendait le jour avec une vague espérance mêlée de terreur. Mais cette terreur, si naturelle alors que nous nous cramponnions avec peine sur les bordages du navire à demi coulé, elle ne se montra sur aucun visage pendant les douze heures de lutie ardente que nous eûmes à soutenir contre les flots qui nous envahissaient.
Comment se rappeler tant d'épisodes drôlatiques, au milieu du choc rapide de toutes les paroles incandescentes qui se croisaient, se heurtaient d’un bord à l’autre, de l'avant à l'arrière de la corvette ?
A chaque instant c'était une nouvelle bravade à la mort : celui-ci assurait qu il se noyait pour latroisième ou quatrième fois, et qu’il était faconné à la chose ; celui-là s'écriait qu'il était bien aise de boire à la grande lasse, en compagnie du commandant et de l'abbé; un troisième disait qu'un bouillon de canard ne valait pas le diable, et qu'il était sûr de vomir après en avoir avalé deux ou trois barriques; un autre, plus mutin et plus insolent encore, assurait qu'il lui tardait de fraterniser avec les citoyens de l'Océan, afin de savoir si on faisait bonne chère chez eux. Marchais, à mon côté, de temps à autre me disait à l'oreille :
— Soyez tranquille, je nage-pour deux.
Et Petit, son intrépide ami, me regardait en souriant et me disait aussi :
— Vous n'êtes pas trop à plaindre de l'événement, vous, monsieur Arago ; vous aimez l’eau comme nous aimons le vin, et ca ne vous semblera pas tourd à digérer ; au surplus, voilà une cage à poules; il faut
AUTOUR
DU MONDE. 393 vous y cramponner de toutes vos forces quand nous ferons le dernier plongeon, et vous verrez que nous parviendrons peut-être encore à vous pousser jusqu'à terre, où pourtant je crains bien qu'on ne trouve point de cabarets.
Toutefois je dois ajouter, pour être exact, qu'il y eut un peu de désordre pendant quelques instants, et que linsubordination s'ensuivit. Les vivres arrachés au naufrage ne furent pas toujours respectés, et nos économies particulières surtout devinrent l'objet des minutieuses perquisitions des incorrigibles fourrageurs du bord. Aux ordres et aux menaces des chefs, quelques-uns répondirent que nul n’était chef au mement de mourir, et que le matelot valait le capitaine, s’il ne valait pas davantage.
— Que fais-tu là? dit M. Lamarche à Chaumont, qui vidait en sa présence une bouteille de bordeaux volée au coffre du lieutenant.
— J'essaye.
— Quoi donc ?
— $i ce vin rouge est meilleur que le vin blanc qu'on va nous verser.
— Et toi, cria Bérard à un canonnier qui dérobait quelques biscuits, pourquoi voles-tu ces biscuits ?
— Pour les tremper dans la sauce qui nous attend.
Mais, sans menaces, sans châtiments, l’ordre se rétablit bientôt, et chacun gagna bravement son poste d'honneur, et chacun donna l'exemple d'une noble résignation, à l'approche du terrible dénoûment dont nous étions menacés.
Nous citerions ici des noms, comme on Île fait dans un bullelin militaire après une bataille ; mais il n'y à pas eu d'exception parmi nous, et matelots et officiers doivent être placés sur la même ligne.