‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 57 sur 90 · ILES MALOUINES · texte numérisé non relu

ILES MALOUINES

Chasse à l'éléphant, — Le sucre de M, &e Quélen.

Nous nous tenions tous penchés sur la corvette immobile et à moitié engloutie ; nous nous parlions alors à voix basse, sans animation, sans désespoir, mais avee ce sentiment calme de résignation que tout

.. Nous vimes un monstrueux éléphant de mer. (Page 554.)

de notre bonheur passé ; et moi, qui écris ces lignes, je perdais dans cette caiastrophe le fruit de plus de trois ans de fatigues, de recherches et de sacrifices : une collection d'armes et de costumes de tous les pays du monde, mes richesses hotaniques, minéralogiques, mes vêtements, mon linge, mes belles collections d'oiseaux, d'insectes, et, ce qui m'était plus Live 45,

homme de cœur éprouve au sein de linfortune qui vient de le frapper alors qu'il a tout fait pour la prévenir. Un seul instant venait d'anéantir nos plus douces espérances, un seul instant venait de nous punir

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sensible encore, douze ou quinze albums dont le double n’avait pas été remis au commandant.

Mais c’est à peine si nous songions alors aux justes regrets qui traversaient notre pensée ; le présent et l'avenir seuls devaient nous occuper, et nous attendions avec anxiété le lever du jour pour juger de toute l'horreur de notre position. Petit à petit la côte

se dessina, nos yeux se fatiguaient en vain à y chercher des arbres, de la végétation, quelque trace du passage ou du séjour des hommes ; plus les objets se dressaient nettement à nos regards, plus le découragement s’emparait de nous; et quand il nous fut permis d'embrasser sans fatigue le sinistre paysage qui se déroula à nous de toutes parts, rul n’osa compter sur un retour dans sa patrie.

Du sable devant nous, du sable à nos côtés, des collines pierreuses sur un second plan, et d’autres collines plus âpres encore dans le lointain. Sous nos pieds une mer turbulente, même dans le silence des vents; sur cette mer plusieurs ilots couronnés de joncs; derrière nous le froid reflet de ce que nous avions déjà vu, un sol tourbeux entre le sable et quelques roches du rivage et les hauteurs plus éloignées, et sur tout cela, pas un arbre, pas un arbuste, pas une touffe de gazon.

Notre cœur se serra.

Mais l’œuvre n'était pas complète, la faim commençait à se faire sentir, l'équipage épuisé avait besoin de reprendre des forces, et on dut songer (out d'abord à alléger le navire de nos objets les plus précieux.

On descendit donc à terre les biscuits mouillés échappés au naufrage, les quatre pores sauvés de la mort, la poudre, les fusils et quelques voiles dont nous avions besoin pour dresser les tentes. Malade, très-souffrant depuis mon départ du port Jackson, je fis partie du second convoi qui toucha le sol des Malouines, et j'y arrivai avec une casquette en peau de kanguroo, un méchant habit, un pantalon déchiré, un soulier et demi et un manteau de ror zélandais, que je tenais de l'amitié de M. Woltsoncraft.

Je me couchai sur une voile humide; une pluie fine et glacée nous pénétrait jusqu'aux os, et pourtant j'allais m’assoupir après tant de fatigues, lorsque mon domestique et le cuisinier de l'état-major, qui s’élaient éloignés après leur descente, revinrent haletants et en toule hâte.

— Monsieur Arago, nous sommes perdus !

— Nous avons de la poudre.

— Quel affreux pays !

— Avec du courage, des munitions et Robinson Crusoe, on ne meurt jamais de faim nulle part.

— Que peut fout cela contre ce que nous venons de voir ?

— Qu'avez-vous vu ?

— Là-bas, près du rivage, dans une anse, un animal gros comme la corvette.

— Un peu moins, n'est-ce pas ?

— Un peu plus, monsieur.

— La peur grossit les objets.

— La faim les rapetisse.

— Nous allons étudier ce monstre ; accompagneznous.

— Il est là-bas, à une demi-lieue d'ici en suivant la côle ; allez-y tout seul.

— Non, j'aurai peut-être besoin de secours. Dubaud et Adam vont m’accompagner.

— Volontiers.

Nous parlimes donc tous trois : l'un armé d'un exceilent fusil à deux coups, l’autre d’un bon fusil de munilion et d'un briquet effilé, et moi tout simplement appuyé sur un gros bâton.

En effet, arrivés à l'endroit indiqué, dans une crique à sec mais atteinte par les fortes marées, à cinquante pas du flot, nous vimes un monstrueux éléphant de mer qui, à notre approche, tourna lourdement la fête de notre côté, puis ne fit aucun autre

mouvement. Dubaud passa d’un bord, Adam resta à sa place, et je pris le milieu ; nous nous approchâmes en même temps de l'immense amphibie, dont le dos noirâtre était déchiqueté. Adam lui tira deux balles dans L'œil, presque à bout portant ; Dubaud déchargea son arme contre sa tête, et moi, à coups de bâton, Je frappai la trompe du monstre, qui poussa un sourd et long mugissement, mais qui ne bougea pas, ce qui nous donna à penser qu'il élait venu là, selon les mœurs et les habitudes des animaux de cette classe, mourir de vieillesse.

Après notre glorieuse expédition, nous relournàmes au camp, et comme déjà un grand nombre de matelots, qui avaient vainement tenté de relever la corvelte, murmuraient contre les cruelles atteintes de la faim sans que rien s’offrit pour la salisfaire, je mandai au commandant, resté à bord, le résultat de la capture faite par Adam, Dubaud et moi, et des ordres furent donnés pour qu'on dépecät la victime.

On se rendit done à la crique de l'éléphant; à grands coups de sabre on enleva de larges trançhes de chair pelée, on les chargea sur les épaules, on les jeta dans la marmite du bord, descendue lors du premier voyage, on alluma des feux avec de la tourbe noire et l'on espéra en l'avenir ; car, pendant cet intervalle, j'avais pris le chemin opposé à la crique, je m'étais trouvé arrêté par un ruisseau assez abondant, et j'avais découvert encore une belle source d’eau fraiche et limpide que l'équipage appela dans la suite le cafe de M. Arago, par l'habitude que j'avais prise de m'y désaltérer après chaque repas. Il y avait dixsept heures que l'équipage n'avait mangé ; les forces s'épuisaient, et l’on fit à chaque homme une copieuse distribution de chair d’éléphant de mer, noir, puant l'huile, et coriace. Nous n'avions point de vinaigre, point de sel, point de pain, et si l'on croit que ce re-: pas nous fut douloureux... on aura raison, car la plupart de nos matelots en furent malades, et les meilleurs estomacs seuls s’y habituèrent dans la suite.

Après le vautour, qui embaume la charogne, le mets le plus révoltant que nous ayons mangé est, sans contredit, l'éléphant de mer, et je ne crois pas que nos Grignon, nos Véfour et nos Véry pussent jamais en faire quelque chose de supportable. Cependant nous avions là des vivres pour deux semaines au moins, et le second jour, en allant à la crique chercher la pitance, les hommes de corvée trouvèrent sur les débris du monstre un vol d’aigles, dont six furent abattus, ce qui ajouta provisoirement à nos ressources et retrempa notre courage chancelant.

Les tentatives pour relever la corvette furent toujours infructueuses ; l'équipage y épuisa ses forces et nous dûmes bientôt renoncer à toute espérance de ce côté.

Et pourtant la mauvaise saison qui avançait pouvait nous trouver là. À cette époque de malheur, les pingoins, auxquels nous pensions, les plongeons, hissés sur les roches, les phoques et les lions de mer quittent la terre. Qu’allions-nous devenir ?

Des tentes furent dressées, une pour le commandant, l'autre pour l'état-major, une troisième pour les élèves, et la quatrième, immense, commode, pour les maitres et l'équipage. :

La poudre fut mise à l'abri de tout échec, sous un tas de voiles, derrière une dune à côté du camp, ainsi que les balles, les pistolets, les fusils et les sabres arrachés au naufrage. Y -0P NAT

L'image sainte de la Vierge avait été sauvée ainsi que les vêtements de prêtre et les vases sacrés. Un autel fut dressé contre une dune ; l'abbé de Quélen dit

VOYAGE

une messe en action de grâces, chanta un Te Deum, et tout l'équipage à genoux, le front découvert, assista à la cérémonie avec le plus profond recueillement. Une heure après il y eut bien quelques quolibets de matelots jetés aux vents, mais on ne les continua point, tant la situation était critique pour tous. Le 15, une mer houleuse fit pencher la corvette sur les roches, l’incrusla plus profondément, lPouvrit de toutes parts, et quelques caisses flottèrent sur les eaux. L'une d'elles m'appartenait; un canot fut lancé, portant, comme on le pense bien, Petit et Marchais, qui, aidés de leurs camarades, firent des efforts inouis pour la remorquer à terre, et ils y parvinrent après une lutte ardente de plus de trois heures.

— Eh bien, me dit Petit haletant et trempé, ètesvous content de votre chérubin ?

— Vous êtes des anges.

— Ah! vous y venez done à la fin!

— On n’est pas plus brave ni plus dévoué.

— Il ne s’agit pas de ça, il est question de saborder cette malle, de fouiller dedans et de s'assurer si elle ne cache pas dans ses soutes quelques flacons de Spiritueux.

— Je suis sûr du contraire.

— L'inspection est ordonnée, “ous devez obéir. Le hasard est parfois si bon, et vous êtes si souvent comme le hasard !

La malle fut ouverte, elle ne contenait que du linge, des cahiers et des vèlements usés

— Ce n'est pas ce que j'avais de mieux, dis-je à mes matelots, mais c'est égal, vous allez profiter de la capture.

— Vous vous f..... de nous ! répondit Marchais ; sil y avail eu du vin, vous n'en auriez pas bu une goutte; 11 n'y à que du linge, gardez tout. Nous ne Souffrons jamais à l extérieur, nous; c'est le dedans qui est endommagé.

= — Cependant, mes amis.

— Cependant, c'est comme ? ça fâche.

— Ne l’aplatis pas, poursuivit Petit en entrainant son camarade Marchais; st nous nous sauvons d'ici, il aura bien des choses à réparer : quelles bosses !

— Je vous les promets, mes amis.

— À la bonne heure !

Marchaisme serra amicalement la main, et je ne pus m'en servir de toute la journée. Des chasses furent organisées ; les oies sauvages tombèrent sous le plomb des tireurs ; et telle est la voracité des aigles bruns de ces climats, que, lorsqu'un chasseur, pour ne pas trop charger ses épaules, enfouissait à son départ, sous de la terre recouverte de galets, une partie du butin tué, souvent, à son retour, il trouvait sa victime à demi dévorée.

Il nous arrivait parfois aussi qu’en portant à nos mains un plongeon, où un canard, où une oie, l'aigle audacieux qui planait sur nous s’arrètait, descendait lentement, et prenant son rapide essor, nous heurtait de son aile en cherchant au passage à nous enlever notre capture. Vicissitudes humaines! que de fois, embrochés aumême fer, aigles et canards, jaunissant au même feu, étaient servis côte à côte sur le même plat! Là seulement il y avait égalité parfaite entre eux ; là seulement, nous qui ne jugions plus les victimes sur la force et la puissance, nous dédaignions le roi des airs pour l'humble sujet qui tremblait jadis en sa présence,

La mort nivelle tout, la mort n’a point de privilèges et ne s'occupe point à classer ceux qu'elle frappe.

; Laisez-vous où je me

AUTOUR

DU MONDE. 5955 Aigle ou colombe, esclave ou despote, se laisent alors qu'elle parle, et plus tôt ou plus tard, selon ses caprices, hommes, bêtes fauves, cités et empires, s’effacent de la terre pour ne plus reparaitre.

Nous étions cent vingtet un, tous d'autant plus pleins de voracité que nous craignions de manquer bientôt de vivres. Aussi que de soins ne nous donnions-nous pas pour augmenter nos ressources ! Près de mon cafe J'avais remarqué une longue trainée de feuilles vertes à l'aide desquelles il me sembla possible de fabriquer une excellente salade, J'en fis part à Gaudichaud, qui m'accompagna : c'était de l'oseille; désormais, pendant quelque temps du moins, nous eùmes deux services pour nos repas.

Mais lesélèves de marine, tous jeunes, tous affameés, voulurent aller au delà du bonheur que je leur avais procuré : ils mêlèrent d’autres feuilles aux premières afin d'augmenter la ration, et un beau matin, après leur déjeuner, on les vit courbés à Lerre, vomissant avec d'intolérables douleurs et se tordant comme des corps empoisonnés.

L'oseille perdait de son crédit, tant on redoutait la fatale influence du voisinage.

Jusque-là l'édification complète du camp, qui exigeait le zèle de tout le monde, ne nous avait guère permis de lointaines EXCUrSIONS ; nous savions que les pêcheurs de baleines, après avoir doublé le cap Horn, venaient souvent se reposer aux Malouines ; nous n'ignorions pas qu'il y avait d’autres rades que celle où nous étions venus nous perdre, et nous nous flattions de voir, du haut de la montagne pierreuse qui s’élevait au sud, quelque navire protecteur que nos signaux auraient appelé.

Une de ces courses fut ordonnée pour le lendemain ; mais pendant la nuit un coup de vent horrible passa sur nous, renversa nos tentes, nous força à réparer les dégâts et nous retint toute la journée auprès des dunes de sable.

Nous avions recruté, je ne sais plus dans quel pays, un matelot nommé Clément, lequel, dévot par frayeur, superslitieux par crétinisme, était le bouc émissaire de ses camarades, qui pourtant, vers la fin de la

campagne, le laissèrent vaquer à ses momeries. Dès le jour du naufrage, comme il nous l'avoua plus tard, il avait fait vœu, si le ciel nous sauvait, de gravir pieds nus et en chemise la montagne, et cela avant la fin du mois.

Notre pénitent trouvant l'occasion favorable, puisque le temps était à l'orage, partit au lever du soleil et se dirigea, d’abord bien couvert, du côté du plateau. Là seulement il se déshabilla, posa sa veste, son pantalon, son chapeau et ses souliers à terre, et commença son ascension, après s'être prudemment armé de son grand eustache pour lulter sans doute contre les fantômes et les farfadets.

Le froid piquait; le pauvre hère grelottait de tous ses membres et se demandait parfois sil n'était pas ridicule de s'infliger de semblables pémtences, qui ne rapportaient rien au Créateur et faisaient tant souffrir la créature. Mais la terreur, plus forte que le doute, le poussait en avant ; ses pieds se déchiraient sur des cailloux aigus, ses dents claquaient avec force, et sa chemise, déjà si étriquée, jouet docile de Ja brise capricieuse, transformait en véritable chair de poule la peau rude et velue du malheureux.

Le voyage s’effectua pourtant jusqu'au bout, et la religion, presque vêtue Comme la vérité, plana majestueuse surune des cimes les plus élevées des Malouines. Là fut dite une prière fervente, là un vœu sacré fut accompli.

Laissons donc le ridicule de côté et gardons-nous | bien de jeter l'ironie sur le matelot qui avait tenu sa parole à Dieu après le danger.

Clément se remit en route pour le camp, espérant, le honteux, que nul n'aurait connaissance desa sainte excursion. Mais le ciel en ordonna autrement.

Entre le dernier mont et le lieu où il avait déposé ses vêtements se trouvait une petite prairie où il crut entendre le bruit de quelques pas. Ah! mon Dieu! que fera-t-11? Il écoute encore... il ne s'était pas trompé. On marche, on pousse de profonds soupirs, on exhale de sourds gémissements, c'est une âme en peine qui a besoin d'un Pater.…. Et le Pater se récite à genoux. Une telle posture est commode pour les embuscades, et Clément en profite; caché derrière un roc, il se redresse un peu, il lève la tête, risque un œil, puis deux, les ouvre ébahis et s’écrie :

— Un cheval!

C'en était un en effet, malade, blessé, qui venait rendre le dernier soupir dans ce lieu retiré. Il tomba. Clément se leva alors, et avant d'entreprendre l'acte de courage auquel il élait près de succomber, il

-récila un nouveau Pater, invoqua son bon ange gar-

dien et s'élança avec bravoure vers le quadrupède expirant.

Ilen eut bon marché, le frappa d’abord à la gorge, sans que la bête donnât le moindre signe de douleur; il lui creva les yeux, le tigre qu'il était, etenfin, comme gage de son triomphe, il lui coupa la queue, s'en fit un trophée, et se dirigea vers le camp, fier comme Jason après sa conquête de la toison d’or.

Un bifteck de cheval nous était plus utile en cette occurrence qu'un sac de quadruples.

Le héros ne sentit plus le froid pendant la bataille; mais, son triomphe achevé, la brise le lui rappela, et voilà le vainqueur à la recherche de ses vêtements,

Il lève la tête, risque un œil, puis deux, et s’écrie : Un cheval! (Page 556.)

trop longtemps oubliés. I court à droite, à gauche, interroge les pierres, les cavités, revient, retourne sur ses pas et fait mille et mille détours qui l’épuisent.

Soins inutiles : il ne voit rien; et comme la nuit approche et que pendant les ténèbres les gnomes et sorcières hurlent et dansent leur infernal sabbat, il fallut bien, bon gré mal gré, retourner au camp, vêlu seulement de la chemise et de la queue de cheval.

L'entrée d'Alexandre à Babylone n'eut pas plus de retentissement.

Les matelots entourent le pieux cénobite, qui ressemblait, à s'y méprendre, à l'un de ces niais servants des églises dévotement occupés à trousser les longues soutanes des vicaires et des curés ; ils le poussent, le reprennent, se le renvoient comme un ballon. se le restituent comme un volant, et ne le laissent en repos que lorsqu'il n'a d'autre siège que le sable | humide et froid; tous alors s'accroupissent pour | écouter son récit, et le belliqueux Clément est forcé d’avouer toute la vérité. De temps à autre, Marchais lui caressait l'omoplate, et la narration se trouvait interrompue par de rudes soubresauts ; mais quand | le matelot fut arrivé à l'histoire du cheval, on écouta

sans rien dire, on se réjouit de la capture, et l'on

s'estima d'autant plus heureux, que la tempête de la veille n'avait permis aucune chasse.

Les aigles nous avaient appris déjà ce que nous devions redouter de leur voracité : il fallait donc disputer sans retard la proie sur laquelle ils se ruaient peut-êlre déjà, et une course nocturne fut ordonnée sur-le-champ pour aller dépecer l'animal,

Toute gloire est coûteuse, et Clément, éreinté, dut guider ses camarades.

— De quel côté le cadavre? s’écria Petit, toujours prêt à toute corvée.

— Du côté de la montagne.

— Mais la montagne est diablement longue.

— C'est vers la droite.

— As-tu fait quelque remarque ?

— Oui, un nuage noir, là-bas, qui... que... liens! jé ne le vois plus.

Marchais parla de la main, et peu s'en fallut que Clément ne pût continuer la course. Il arriva pourtant au pied de la montagne; mais les ténèbres étaient. devenues épaisses : le cheval ne fut pas trouvé, et, par une juste mais tardive compensation, Clément retrouva ses vêlements et s'en couvrit en toute hâte. Notre joie fut courte, comme vous pouvez le penser : nous n'avions rien à manger pour le lendemain. Mais

VOYAGE

avant le jour le matelot patient alla à la recherche de sa victime, la retrouva bientôt à merveille, cette fois, et revint de nouveau annoncer celte heureuse nouvelle. En un moment les chasses s'organisèrent.

IL y eut gala.

A la vérité, nous manquions de pain, de vin, de biscuits, car nous respections comme une chose sacrée les débris arrachès à la mer : nous n'avions ni sel ni épices; mais une tranche de cheval sauvage est fortappétissante, je vous jure, dans undésert, surtout quand la faim fait crier les entrailles, et nous chanâmes pendant le repas quelques-uns des plus gais refrains de Désausiers, le bon vivant par excellence, et pendant la nuit nous fûmes visitès par de doux rêves.

De ce moment aussi notre malheur nous parut moins effrayant. Il devait y avoir des chevaux dans l'ile, et des projets d'excursion furent mis à exécution dèsle lendemain même. Un second coup de vent, plus violent encore que le premier, nous visita le lendemain; la mer était refoulée, le sable nous fouettait d'une façon cruelle, et tous nos efforts réunis ne purent empêcher les tentes d'être renversées, ainsi que les meubles et les autres objets qu ‘elles abrilarent.

Peu s’en fallut qu'au sein de ce chaos horrible nous ne nous crussions encore au cap Horn, traqués par la redoutable pis cause de notre désastre.

Je jouai ce jour-là à M. de Quélen un tour de passepasse assez original, et, dûtil m'en garder rancune dans sa cellule de chanoine au chapitre de Saint-Denis, où il se prélasse fort mollement, dit-on, il faut que je le raconte.

Les détails font l’histoire.

L'orage pesait sur nous de toute sa force; chacun de nous était à sa besogne, et l'abbé à la sienne aussi, un livre de prières à la main, sous la tente ronde du commandant. Parmi les objets que le prévoyant apôtre de Dieu avait sauvés du naufrage se trouvait

une belle jarre de sucre, gardée je ne sais plus pour | ais

quels besoins. On la € onvoitait bien du regard ; M. de Quélen avait l'œil ouvert sur son doux C trésor, et il était là comme sous une triple serrure.

Nous avions trouvé, en fouillant la terre, une petite herbe produisant une graine de la grosseur d'une groseille, fort douce à l’odorat et au goût. En cherchant bien, nous pouvions en récolter un verre par jour, et d'ordinaire nous envoyions le fruit délicat à madame Freycinet, qui, la pauvrette ! recevait ces témoignages d° affection avec la plus vive reconnaissance. Cette graine pendait à une impereeplible tige entourée de feuilles, lesquelles, mises-en fusion, donnaient un thé assez agréable. Avec du sucre, ce thé

eût semblé une bonne fortune; mais, hélas! l'abbé seul avait du sucre. Nous comptions parmi nous cinq volontaires : Janneret, Dubos, Paquet, Taunay et Fleury ; ces braves jones e gens étaient de toutes les corvées difficiles : actifs, labori ieux, intelligents, pleins d'intrépidité et philosophes s surtout, ils supportaient leur malheur avec un courage vraiment stoique ; mais leur gaieté me faisait mal, car elle naissait de leur mauvaise fortune. Je les aurais plaints moins amèrement s'ils s'étaient sentis plus à plaindre, et mon amitié pour eux me fit commettre un larcin.

— Eh bien, leur dis-je en entrant chez eux le matin mème de la terrible bourrasque, comment cela va-t-il ?

— Comme le temps, forthien.

— Je suis fixé. Que mangez-vous là?

—- Nous rongeons des os de vautour en nous bouchant le nez.

— Vousn'avez plus de cheval ?

— Laration était si petite !

— C'est vrai. Et du thé?

— Nous en avons

— Sivous aviez aussi du sucre?

— Oh! alors nous chanterions Hosannah.

-— Vous chanteriez, vrai?

— Nous vous le jurons.

— Eh bien, vous chanterez.

Je me rendis sous la tente de l'état-major. Mon matelas touchait à celui de l'abbé de Quélen, et nos têtes étaient séparées par laganre | tant convoitée. Je la renversai de manière à ce que la précieuse poudre ne s'échappât point avec trop d'abondance; j'en remplis ina te j'en fourrai dans mes poches, dans une chaussette, et, cela fait, je Jetai l'eau autour de la Jarre; afin qu'on la rendit responsable du vide opéré. En deux ou trois bonds j’arrivai sur la tente des volontaires impatieuts, je livrai Le produit de mes rapines, et je volai (pas de quiproquo, je vous prie), je volai chez madame Freycinet, qui écoutait une lecture pieuse.

— Eh! vite, vite, monsieur l'abbé ! votre jarre est renversée, le sucre s’en va: si vous tardez, tout est perdu.

La lecture ne fut pas achevée, et M. de Quélen courut au sinistre.

Pauvre Rayol (c'était le domestique de l'abbé)! que d'injures reçus-tu ce jour-là, surtout que de menaces

t'accablèrent ! mais, Va, ellestombaient aussi sur mon cœur, et j'en souffris autant que toi.

Le soir, je contai l'aventure aux volontaires, et le thé leur parut délicieux. Vous voyez que les pauvres naufragés ont leurs moments de bonheur.

Phoque ou veau marin. (Page 358.)

ILES MALOUINES Chasse aux pingoins. — Mort d'une baleine, — Départ. — Arrivée au Rio-de-la-Plata., — Pampéro-

Le malheur sans remède est celui qu'on supporte le mieux, et maintenant que l'espoir de relever la corvelte est anéanti à jamais, il nous semble que nous sommes en effet moins à plaindre. L'incertitude est un tourment de chaque minute; elle ne vous laisse d'énergie que pour la saisir dans ce qu'elle à de poiunant, car c'est toujours ce que vous craignez le plus de voir arriver qui vous obsède et vous brûle. L'incertitude est plus une faiblesse qu'un sentiment ; ce sont, si vous voulez, deux forces à peu près égales qui vous pressent dans un étau sans que VOUS puissiez résister à l'une d'elles. L'incertitude est toujours un malheur, la résignation à une catastrophe est une vertu, et toute vertu console. NA

Cependant le premier cheval si vaillamment tué par le poltron Clément nous donna à penser que l'intérieur de l'ile en cachait encore, et des courses lointaines furent ordonnées. |

L'éléphant de mer était presque épuisé, ses chairs fétides ne nous inspiraient plus que du dégoût, et quoique le pingoin soit une des plus épouvautables viandes huileuses et puantes que l'on puisse trouver, il fallut bien de gré ou de force que nous l'engloutissions dans notre estomac creusé parle besoin et que rien ne pouvait rassasier.

Les oies étaient devenues tellement sauvages, nous en avions immolé une si grande quantité, que nous dümes bientôt les regarder comme une ressource perdue. Les plongeons, les phoques et les lions de mer nous venaient parfois en aide ; mais la saison avancée chassait déjà de la terre les oiseaux amphibies, et les autres animaux étaient fort difficiles à tuer. Un jour, sur le rivage, nous tirâmes à bout portant quinze balles sur la tête, sur le corps et dans la gueule d'un phoque, nous brisämes deux baionnettes dans ses flanes, et il nous échappa encore. Ce ne fut que le lendemain que le flot vomit son cadavre sur la grève. Le faquin nous avait donné tant de mal, que nous n'en laissàmes aucun débris aux aigles ou aux vautours. Que cela est lâche d'insulter un ennemi mort ! :

La guerre aux plongeons était toute simple. Perchés comme des niais sur les roches, contre lesquelles le flot venait expirer, ils nous attendaient si longtemps et avec tant de confiance, que nous les abattions fort souvent à coups de pierres, et que cette ressource était une des plus efficaces dans notre disette.

Cependant le veuvage les rendit plus prudents et plus cireonspects dans la suite, et les insolents nous évitérent comme avaient fait les oies.

Je vous ai dit qu'on s'était préparé à la chasse aux chevaux ; elle eut lieu en effet, mais d’abord sans espérance, quoique nous sussions que les Espagnols, qui tentérent une première fois de s'établir dans cet archipel, avaient continué leurœuvre de reproduction, selon leur noble habitude, en y jetant les quadrupèdes utiles d'Europe. Nous les trouvämes enfin, ou plutôt ils vinrent nous chercher. Un matin, un bruit sourd comme Je roulement lointain du tonnerre fixa notre attention. Tout à coup un magnifique troupeau de coursiers double une anse profonde, s’élance sur-un terrain plus élevé, bonditet s'arrête à l'aspectimprévu de notre camp. Devant lui, en avant-garde, un ma-

gnifique bai brun venait de hennir; sa crinière s’agilait, Sa queue était en mouvement, ses naseaux s'ouvraient et se fermaient avec une extrème rapidité. A l'approche du fougueux escadron sans cavaliers,nous nous étions tous jetés ventre à terre, mais l’un de nous se levant fut aperçu; le quadrupède trompette, effrayé, hennit encore, fit volte-face, et le terrain tourbeux retentit de nouveau sous les pas des chevaux, qui dévorèrent l’espace. C'était un coup d'œil admirable. .

Le lendemain de cette heureuse rencontre, maitre Polland, infatigable à terre comme il l'avait été à bord pendant toute la campagne, et Oriez, déporté à la Nouvelle-Hollande, mais échappé du port Jackson et venu chez nous à la nage, homme de résolution s'il en fut jamais, charpente de fer insensible à la rigueur des climats, invaincu par les fatigues et les privations, attaché de cœur et d’âme jusqu'au fanatisme à l'équipage qui l'avait accueilli en frère, partirent pour l'intérieur de l'ile.

À trois lieues du camp, ils tuèrent un cheval. Oriez se mit aussitôt en route par un temps horrible, et raversa les terres tourbeuses sans nuls chemins tracès et dans lesquelles il s'enfonçait parfois jusqu’à la ceinture; il arriva au camp à neuf heures du soir, guidé sans doute par son instinct tout amical ; il dit le résultat de sa chasse, demanda des hommes, se init à leur tète, et arriva à trois heures du matin près desa victime, qui servait d'oreiller à son camarade Rolland. Il fit dépecer la-bèête; chaque homme en chargea ses épaules ; Oriez en prit la plus lourde part, retourna sur ses pas, sauva ainsi les provisions, et, sans prendre un seul moment de repos, il repartit en nous disant : (À demain ! » Cet Oriezavait été fait prisonnier parles Anglais; il s'échappad’unde ces hideux pontons historiques contre lesquels toute civilisation a longtemps protesté, se jeta dans un canot, mit le cap sur la France, fut poursuivi par une chaloupe armée, se-battit vaillamment, tua deux hommes, fut reconduit au port Jackson, jugé et condamné à une déportation de quinze années. Il était là depuis quatre ans, dans l'intérieur des terres; mais ayant appris qu'un navire français allait mettre à la voile poür l'Europe, il s’aventura, lui, il traversa des monts, des forèts, des hordes sauvages, couchant à l'air, Nivant de rats, d'insectes, de serpents, et, après des faligues inouïes, il arriva en vae de Sidney. Il nagea jusqu’à une petite ile d’où Jj'allai un jour dessiner la côte; il vint à uous avec confiance.

Les matelots de l Uranie lui sérrèrent la main, lui donnèrent des vivres, des consolations; Oriez pleura de bonheur, et chaque matin je lui faisais apporter de façon ou d'autre quelques provisions pour ses besoins de la journée.

La veille de notre départ, quelqu'un de ma connaissance lui procura les moyens de nous rejoindre, et désormais il fut des nôtres durant toute la traversée du vaste océan Pacifique.

Pendant le terrible ouragan du cap Horn, lors de notre naufrage, maintenant et toujours, Oriez s'est montré brave jusqu'à la témérité, patient jusqu’au martyre ; et lorsque plus tard, arrivé à Monte-Video, nous luiavons donné un noble certificat constatant son

courage et son dévouement, il nous demanda la permission d'aller rejoindre l’armée des indépendants, où sans doute il aura trouvé la mort, puisque nul bulletin militaire de ces pays ne nous a porté en Europe le bruit des beaux faits d'armes dont il était capable plus que personne. Oriez et Rolland, pendant presque tout le temps de notre séjour aux Malouines, ont éténos plus infatigables chasseurs, el il est exactement vrai de dire que sans eux nous serions {tous morts de faim.

Jusque-là nous avions vécu de phoques, de pingoins, de plongeons, d'un éléphant de mer, d'un taureau tuë par Oriez et des chevaux espagnols; mais ceux-ci nous firent défaut en traversant à la nage le détroit qui sépare l'ile où nous étions d’une île voisine, et nous n’en vimes bientôt plus.

D'autres ressources furent invoquées, et nous nous rejetämes avec une nouvelle ardeur sur les pingoins huileux et coriaces. La chasse en était des plus amusantes. Ecoutez : entre la première et la seconde baie est un ilot bas, tourbeux, entièrement couronné de petits jones fins et serrés, s’élevant jusqu'à la hauteur de quatre ou cinq pieds. Les bords de cet ilot, que nous avons appelé l'ile aux Pingoins, sont défendus par des roches noires et lisses, sur lesquels viennent, pendant la journée, se pavaner lourdement au soleil les phoques et les lions, qui regagnent les eaux à l'approche des ténèbres. Le jour de notre naufrage, des braiments échappés de celte terre nous firent croire que des ânes y avaient été abandonnés, tant le cri de ces oiseaux ressemble à la voix harmonieuse du quadrupède aux longues oreilles; mais nous fûmes bientôt désabusés, et nous nous en vengeñmes d'une facon cruelle.

La faim nous talonnait, et, comme je vous l’ai dit, le terrible anathème fut lancé sur les pmgoins, et nous résolûmes de nous venger sur eux-mêmes du dégoût qu’ils nous inspiraient. La rage nous les faisait déchiqueter avee une sorte d’ardeur qu'on eût dit du plaisir, et celte chair infecte ne nous semblait passable qu’en haine des individus. Au reste, nous n’avions plus guère que cette ressource; il fallait bien ne pas se laïsser mourir de faim. Si nous avions eu du cuir de vieilles bottes à mettre à la broche et sous la dent, peut-être que les pingoins auraient été épargnés. Notre misère causa leur désastre.

Or, donc, armés de pelles, de bâtons, de fusilsave c leurs baïonnettes, de crocs, de pinces, de gaffes, nous nous rendions chaque matin, à tour de rôle, dans cette île de malheur, et nous emportions, deux heu res après, les cadavres de cent ou de cent cinquante ennemis contre lesquels nous nous étions ruës comme des tigres et des léopards.

Les voilà.

Rangés par pelotons de quatre, huit, douze ou vingt, debout sur leurs pattes et leur petite queue, ils nous voient arriver sans quitter leur place, comme si nous venions leur faire une visite de politesse, comimne s'ils nous altendaient pour nous fêter. Ils tournent bêtement leur têle à droite, à gauche, en poussant un léger croassement qu'il nous serait loisible de prendre à la rigueur pour un compliment ou une politesse.

Nous pourrions les toucher de la main, et ils ne bougent pas : c'est la bêtise à son apogée, etils méritent d'être immolés pour ce crétinisme seul. Les bâtons sifflent et frappent, les pinces enfourchent, Les baïonnettes, les crocs percent ces dures enveloppes ; alors seulement les pingoins s’agitent, se relèvent, retombent, veulent fuir et poussent leur dernier gémisse-

ment. Le sang inonde le gazon, et le champ de hataille à l'air d'un charnier.

Mais nous songeons au lendemain, et, vainqueurs prudents, nous craignons que ceux qui vivent encore n'émigrent pour d'autres lieux plus solitaires. Nous courons ça et là sur le sol, qui résonne comme un tambour ; les vielimes sont traquées dans leurs {anières, et là encore quelques-unes meurent avec un courage digne des beaux temps de Rome el de Sparte. Les vétérans surtout recoivent dans les flancs le fer aigu sans pousser le moindre gémissement, afin de laisser croire qu'il n'y a personne au gite, landis que les jeunes, moins aguerris, plus accessibles à la douleur, ceroassent et rendent le dernier soupir au m; lieu de leur famille éplorée.

Oh! vraiment nous avons été d'une cruauté sansexemple. Oh! vraiment nous avons bien mérité le triste sort sous lequel nous allions suceomber, et c'est sans doute en prévision de notre barbarie que la corvetie s’est arrêtée dans sa course contre la roche sous-marine.

Hélas! les pingoins nous menacèrent bientôt aussi de nous abandonner à notre malheur, et, sans pitié aucune, ils désertèrent petit à petit le paisible domicile où nous étions venus les poursuivre et les immoler.

Nos courses à l’île dévastée étaient fréquentes, nous étions souvent contraints d'y aller deux fois par jour, et la saison aussi bien que le fer de nos lances faisait une sombre thébaïde de cette terre en deuil. Un matin que, près des roches lisses, deux de mes amis et moi donnions la chasse à un lion de mer, le jet rapide d'une baleine appela notre attention et frappa nos recards; deux baleineaux la suivaient et semblaient Jouer avec elle. Tout à coup, soit désespoir, soit allécresse, elle s’élance sur la plage avec la rapidité du boulet et se fait prisonnière elle-même entre deux roches formant canal. On la vit aussi du camp, et nous voilà les uns et les autres à la rencontre du monstrueux cétacé. Privé presque d'eau, son immense gueule s'ouvrait convulsivement, et ses évents lançaient à l’air une eau rare et sablonneuse. Nous l’enlourâmes, nous déchargeämes sur elle plus de cinquante coups de fusil sans qu’elle parût s’en apercevoir, et nous craignions beaucoup qu'à la marée haute elle ne nous échappät.

— Vite, vite, un gros filin et un grappin! s’écria Parthe, de Bordeaux, un de nos plus intrépides gabiers; la commère nous appartient; si l’on se hâte, je me charge de l'enchaïner.

On court au camp; le filin et le grappin arrivent, et, armé d'une hache, Barthe se hisse sur un rocher, de là sur un autre, approche du monstre, s’élance sur son dos, s’assied là comme sur un fauteuil, taille, coupe, plonge dans les chairs et fait un énorme sabord sur la baleine aux abois, qui s'agite, se débat, se tourmente et fouette la mer de sa terrible queue flottante.

— Arrive donc! s’écriait-on de toutes parts à Barthe, arrive donc, ou elle te chavire.

— J'ai dit que j'aurai la bête, je l'aurai, je la veux, je la tiens.

— Mais, gredin, lui cria Petit, si elle se retourne, elle va t'avaler.

— Elle ne se retournera pas, mon garçon; elle a trop de plaisir à te voir.

Barthe acheva bravement son ouvrage; le grappin fut enfoncé dans la large plaie, puis solidement amarré à un rocher de la côte, et nous attendimes le flot. l

I monta petit à petit; le monstre s’agita plus li-

brement; dès qu'il eut assez d’eau pour ses allures, il fil mouvoir sa queue, brisa le filin comme un cheveu et prit le large.

— C'était bien la peine de manœuvrer si habilement! dit Barthe désappoité ; il faut done des cäbles pour retenir de pareils colosses?

— J'avais apporté ma ligne, poursuivit Marchais ; mais la gredine de baleine a hissé ses perroquets et nous a enfoncés.

— Allons donc, c’est Petit qui l'aura effarouchée. Comment ne pas fuir à l'aspect de cette frimousse de carotte ?

=: Tu disais tout à l'heure qu’elle ne se retournait pas de peur de ne plus me voir.

— Oui, d'abord, par curiosité, mais à la fin ça lasse,

— C'est bon; une autre fois je m'effacerai.

Petit ne reçut point de taloches de Marchais, et il

regarda cetle exception comme un bonheur inoui dans les fastes de sa vie de misère.

Nous allions nous en retourner au camp, lorsque la mer se souleva avec violence, non loin des roches, el, pour la seconde fois la baleine s'élança sur la plage, à dix brasses de sa première station, et tomba sur le côté pour ne plus se relever.

Ainsi avait fait notre corvette bien-aimée, qui s'enfonçait chaque jour de plus en plus dans le sable, et à laquelle nous allions dire bientôt un éternel adieu.

Jetons done un dernier regard sur cette terre si fatale à nos espérances décues.

Bougainville avait en vain tenté un établissement aux Malouines. Au bout de la seconde baie, 1l avait fait bâtir deux énormes fours, existant encore, et près d'eux on voit trois grandes bâtisses privées de toitures, qui furent jadis des maisons. Mais tous ses efforts pour y faire germer les grands végétaux, qu'on

.… Ils tournent bêtement leur tête à droite, à gauche. (Page 359.)

alla chercher au cap Horn et sur la terre des Patagons, furent infructueux.

L'immense agglomération d'herbes marines, sous lesquelles on entend bouillonner l'eau, n'a permis à aucun arbre d'y prendre racine, et il est à craindre que toutenouvelle tentative de colonisation de cet archipel n'ait pas un plus heureux résultat. Cependant les Malouines seront toujours un excellent lieu de relâche pour les pêcheurs de baleines, en deçà ou au delà de la Terre des États, et pour les chasseurs de phoques à crins ou à poils, qui pourront y faire d'excellentes récoltes. Hélas! n'auront-elles été funestes qu'à nous seuls? Cependant les vents du sud nous apportaient déjà leurs froides giboulées, et nous tremiblions à l’idée de passer l'hiver sur cette terre de désolation, sans aucune certitude pour notre nourriture.

L'un cherchait une dune compacte pour établir sa case, qu'il assujettissait par sa pensée à l’aide de naltes soutenues par des débris d’avirons ; l’autre convoitait pour refuge les deux fours bâtis par Bougainville ; un troisième creusait un trou au bord du rivage, et plaçait l'ouverture de sa tanière en opposition avec les vents les plus constants, tandis que le plus grand

nombre, incertains sur l'avenir, se laissaient aller de l'avant et attendaient avec courage l'heure du désespoir, car la faim nous serrait souvent la gorge et nous creusait l'estomac.

Notre chaloupe, qu'on avait pontée, et que notre intelligent Duperrey devait commander, était prête à prendre la mer avec Bérard et quelques habiles matelols pour aller chercher des secours à Monte-Video ou à Buëénos-Ayres; mais la course était longue; mais les mers australes sont tempêtueuses, el nous ne resardions pas l'audace et l'expérience de M. Duperrey comme une sauvegarde sur laquelle nous dussions beaucoup nous étayer.

Je vous jure que notre position assombrissait bien des visages et lassait bien des constances. Que faire pourtant contre la rigueur du froid qui courait après nous, et contre les horreurs de la faim qui chaque jour commençait à nous tirailler? Robinson Crusoé, que je lisais à haute voix tous les soirs à l'équipage attentif, le rassurait de temps à autre; mais le groenement sourd qui se faisait en nous aux heures où l'on a l'habitude de diner ou de déjeuner nous forçait à quitter le livre, et la nuit se passait sans sommeil.

Lorsque, le lendemain, nous allions à la cambuse,

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