DE PE
VOYAGE AUTOUR DU
que nous demandions ce qu'il y avait de provisions à notre usage, et qu'on nous répondait : «Il y a deux canards et une oie, » je vous proteste que nous trouvions la ration de chacun fort mesquine, car nous étions cent vingt et un pour le partage de cette pitance.
Des chasses s’organisaient à l'instant, mais, hélas! elles étaient si souvent infructueuses, que le découragement se faisait jour, même après les paroles les plus rassurantes de maitre Roland, habitué, disait-il, à mourir de faim, comme il s'était déjà habitué à mourir noyé.
Mais un jour vint pourtant où les émotions de tous furent ardentes, spontanées. On éprouve ces choses-là, on ne les écrit pas; on les sent, on ne peut pas les traduire. Oriez arriva le matin au camp, où chacun se regardait avec des yeux éteints.
— Trois chevaux tués! s'écria-t-il; en route et bombance!
Lui et Roland avaient, en effet, abattu trois magnifiques coursiers, et presque tout l'équipage se miten marche pour aller découper les victimes et en charger les délicieux débris sur le dos. Au retour, je fus un des trainards, avec mon bon et malheureux ami Taunay, dévoré depuis, au Rio-Grande du Brésil, par un crocodile. Nous nous perdimes au milieu des terres tourbeuses, où le pauvre garçon, moins vigoureux que moi, plongeait sans appui, et m'appelait pour lui prèter main-forte.
— Je n’en peux plus, me ditilenfin à onze heures environ; arrétons-nous.
— Mais, mon garcon, la nuit sera rude; nous ne pouvons la passer ici.
— Laissez-moi donc seul ; je succombe.
— Je te tiendrai compagnie, mon ami, couchonsnous.
Je portaisla tête d’un cheval; elle me servit d'oreiller. Taunay s’assoupit sur un entre-côte, et nous attendimes le jour; mais, le froid nous saisissant, je secouai le pauvre pilotin volontaire, et je le forçai à me suivre en le trainant après moi. Nous nous perdimes encore, nous fimes mille tours et détours, et nous allions recommencer une nouvelle halte, lorsqu'une odeur fétide, venue par une bouffée du nord, nous guida : c'était la baleine morte au rivage; nous nous dirigeämes versle cadavre, et nous atteignimes le camp à trois heures du matin. Taunay tomba sous sa tente et ne reprit ses forces que quarante-huit heures après. Au lever du soleil, il y avait des sourires sur toutes les figures; il y avait des paroles de reconnaissance pour notre bonne étoile, qui semblait vouloir nous protéger encore, et nous devinmes dévots comme le malheur. Quel repas! quelle orgie ! trois chevaux ! trois chevaux succulents, sans sel, sans pain, cuit sur la lourbe, à une fumée noire! Oh! la Joie nous débordait ! Lelendemain, cela était àrecommencer, et le surlendemain encore. Le marin et le naufragé ne voient jamais plus loin que cela. Or, comme les vivres encombraient nos magasins, et que désormais nous pouvions, sans crainte pour nos appéüts gloutons, nous livrer à tous les plaisirs de gens abandonnés sur une côte déserte et glaciale, nous nous occupâmes avec un zèle out nouveau du soin de pourvoir à notre sûreté personnelle pour l'époque si rapprochée de notre hivernage; chacun étalait les richesses volées aux flots, en homme qui n'a rien perdu; et, orgueilleux dans notre misère, nous comptions et recomptions à haute et intelligible voix les vêtements qui devaient bientôt nous être d'un si grand secours. Alors des trocs se firent entre nous.
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Nos fortunes élalées sur la plage changeaient de maitre vingt fois par jour : celui-ci donnait un caleçon pour un soulier dépareillé, celui-ci une timbale pour un morceau de savon, un troisième ses rasoirs pour une paire de gantsfourrés, un quatrième son couvert d'argent pour un paletot. Hélas! je n'avais rien à donner, moi, en échange de ce qui m'eût été bien nécessaire, et j'en étais toujours à user mon manteau de sauvage zélandais, ma casquette de kanguroo et mon soulier et demi. Mais mon ami Lamarche vint à mon aide et me gratifia de deux chemises, brodées, ma foi, comme pour un jour de noces. Guérin me fit accepter sans effort un gilet quinr’eût vigoureusement serré les flancs à l’époque où je dinais d'habitude, mais dans lequel je me promenais alors, et je reçus, par-ci, par-là, quelques bribes dont je m'ajustai assez bien pour ressembler passablement à un vieux brocanteur ou marchand d’habits après une fructueuse journée. Je ris aujourd’hui de tous ces souvenirs; mais, à l'heure de mon naufrage... j'en riais plus fort encore, tant je suis inaccessible à certaines douleurs. Tout ce qui ne vient pas de l'âme m'effleure sans me blesser, et je ne comprends de véritables peines que celles du cœur. Nous achevions nos échanges de la matinée, lorsqu'une voix que, malgré la rudesse de son intonation, nous primes pour celle d'un chérubin, s’écria : Navire! navire! à l'entrée de la rade!
Aussitôt tout est empaqueté, emballé, jeté au hasard. Les infirmes se soulèvent sans efforts, les blessés se trainent péniblement sur leurs jambes malades; ceux-ci accourent au rivage, ceux-là gravissent les dunes de sable qui avoisinent le camp; on hisse un pavillon au haut d’un mat, tandis que les plus agiles vont chercher le commandant, qui, faible depuis quelques jours, était allé faire une petite promenade. Il arrive, un canon est chargé, il part. Que son bruit est faible! On en tire un second, qu'on bourre avec plus de force, et nous avons l'espoir d’être entendus. Cependant un canot est poussé vers le rivage ; dans un instant il est lancé; on y jette quelques légères provisions; les plus robustes des matelots le manœuvrent, commandés par M.Fabré, qui largue toutes les voiles et fait encore jouer l’aviron. Nous ne craignons pas de rester en route, et quand même le navire cinglerait au large, nous sommes sûrs que M. Fabré ne rétrogradera que lorsque tout espoir sera perdu.
Le navire a disparu. Oh! pourquoi n’avons-nous pas placé de pavillon de détresse à l'entrée de la baie? pourquoin’y avons-nous pas envoyé un poste? Point de regrets : la voile libératrice reparait de nouveau, et notre canot va l’atteindre; les voilà près l’un de l’autre; le cœur nous bat, nos yeux se fatiguent à suivre leurs mouvements... l'étranger cargue ses voiles... Fabré l’a atteint : nous sommes sauvês…. Dieu ! nous te rendons grâces.
Que de conjectures ne faisons-nous pas avant qu'ils entrent ! qu'ils sont lents à arriver! Enfin nous pouvons leur parler.
Le navire est une goëlette appartenant à un capitaine américain appelé Horn, qui est dans une île voisine, occupé de la pêche au phoque avec un bâtiment de quatre à cinq cents tonneaux. Le patron, qui nous communique ces détails, ne peut pas encore s'engager avec nous; mais il prie notre commandant de lui donner un officier qui partira avec lui et qui s’entendra avec son capitaine. M. Dubaud est nomme, et, quelque pénible et fatigant que doive être ce voyage, il recoit avec joie l'ordre qui lui est donné, et il part, Il a des instructions écrites, il parle fort
bien l'anglais, il a de l'esprit, il va plaider la cause du malheur : il réussira.
C'est maintenant que la chasse va être pour nous une occupation agréable. Nous ne ménageons plus la poudre : nous sommes riches, un navire esl là, et nous n'avons plus à trembler sur le sort de nos amis ; nous sommes d’une gaieté folle ; nous allons sur les récifs chercher quelques huitres, malheureusement remplies de trop de perles, et nous abandonnons les sinistres préparatifs commencés pour passer lhiver dans cet affreux pays. Encore quelques jours, et nous le quiltons….
En voilà déjà six que nous attendons Dubaud, et il ne parait ‘pas! Si lui-même avait fait naufrage! si.
Une voile parait à l'entrée de la baie; notre grand canot vole chercher des nouvelles. Ce n'est pas le navire que nous attendons ; celui-ci, battu par la tempêle au cap Horn, et contraint de rétrograder pour une voie d’eau qu'il était urgent de boucher, est venu chercher un refuge aux Malouines. Le capitaine a des formes aimables; ses passagers s’estiment heureux de nous avoir rencontrés, Nous envoyons nos ouvriers à leur bord ; les avaries sont réparées : à l'arrivée de enotre ami Dubaud, nous allons partir.
IL est bien singulier ce sentiment indéfinissable qui nous porte à regrelter un pays où nous avons éprouvé
tant de malheurs, Cette pauvre Uranie, couchée sur
les rochers, nous attendrit; ces débris de notre corvetle, que nous laissons disséminés sur la plage ; ces belles oies, veuves aujourd’hui de tant de compagnes; ces canards, ces plongeons, ces phoques et rrème ces | pingoins que nous avons si cruellement traités : | nous allons nous séparer de tout cela, sinon avec peine, du moins avec une sorte d'attendrissement. Ah! consolons-nous vite; nous reverrons une mère, une famille, des amis, une pairie.
Voilà Dubaud; sa mission est remplie avec talent et courage; mais il a fait inutilement un voyage pénible. Nous dédommageons de ses frais le capitaine Horn, et nous partons avec Je navire américain. Cest à Monte-Video qu'il s'engage aujourd'hui à nous conduire. Naguère nous étions très-contents de lui; maintenant il a déjà perdu de notre amitié et de notre considération; il profite de nos désastres; nous lui | achelons sa corvette : nous sommes chez nous. |
Avec quelle ardeur on vire au cabestan ! Les chants | du matelot n’ont plus rien de sinistre; les barres se | brisent sous les robustes poitrines ; l'ancre est à pic; | nous dérapons : nous voilà en route. L'Uranie montre | encore ses flanes déchirés; tous les regards la saluent | comme un vieil ami qu'on abandonne sur une terre lointaine; tous les cœurs se serrent aux soubresauls | meurtriers que Jui impose la houle. Nous côtoyons | l'ile aux Pingoins, déserte aujourd hui par nos massacres, el où aurait peut-être eu lieu, huit jours plus lard, quelque épouvantable festin de chair humaime. Nous voici à l'entrée de la rade; nous visitons du re- |
gard la roche fatale qui nous a si cruellement arrêlés au milieu de nos joies, et nous mettons le cap sur le Paraguay.
Avant d'entrer dans le Rio-de-la-Plata, nous perdons un de nos mâts, comme si nous devions être punis, dans le présent et dans l'avenir, de notre bonheur passé; mais nous naviguons toujours, et nous jetons l'ancre dans celte rivière américaine, aussi large que les nôtres sont longues, en attendant que le jour nous permette de chercher à l'horizon les clochers de la ville devant laquelle nous ferons probablement notre dernière halte.
Quelle nuit! bon Dieu ! Le temps étaitsombre, froid ; les nuages gris passaient sur nos têtes avec la rapidité de la flèche: tout à coup le vent s’abaisse, gronde, menace, tonne, éclate, et le terrible pampéro vomit sur nous sa rage et sa fureur; le sifflement des cordages, le roulement des vagues se confondent et font un chaos impénétrable du monde où nous sommes torturés.
Toutes les ancres s’édentent à de si violentes rafales; les mâts crient, la mer n’est plus qu'un lac de feu, tant sa phosphorescence est miraculeuse ; nous tourbillonnons dans un brasier, et lorsque l'éclair déchire les flancs où il s’est allumé, les flots pâlisssent, et l'enfer est au ciel...
Le pampéro passa; la foudre tomba trois fois autour du navire sans l’atteindre, et Le jour même, nous arrivâmes à Monte-Video.
— As-tu vu ça? dit Petit à Marchais.
— Non.
— As-{u entendu ?
— Non.
— Ils disent que c’est une rivière.
— Ils disent ce qu'ils veulent. Ge n'est pas naviguer, ça; ce n’est pas courir la mer. L'eau, le ciel, le feu, la terre, qui font cause commune pour nous enfoncer! Tiens, ça est injuste, ça est lâche; on ne se met pas ainsi cinq ou six Contre un ; nous ne sommes pas de calibre à résister : notre carcasse y restera.
— je suis moulu.
— Et moi brisé.
— Et pas une goutte de vin dans le coffre de M. Arago!
— C'est vrai, pas une-seule.
— Ah! ah! voici un canot! il apporte des vivres! du pain !
— Du pain! quel bonheur! à mon Dieu! du pain ! Dieu ! que la navigation est une belle chose !
— Du pain!
— Du pain!
Une heure après, huit matelots se tordaient sur le pont, torlurés par une indigeslion de pain, qu'ils n'avaient point avalé avec assez de sagesse,
Je mangeai du pain aussi, moi, du pain seul. Je n'ai fait de ma vie un plus délicieux repas.
PARAGUAY Monte-Video. — Le général Brayer. — ‘rois jaguars et le Gaoucho.
Que le cœur est à l'aise ! que le sang cireule frais et en liberté! quel jour de fète pour nous tous qui n'avions pas espéré un retour si prompt, une rejâche si sûre! Naguère sur une terre déserte, sans
cesse en présence de notre belle corvette ensablée, pleins de tristesse pour le présent, remplis d'effroi pour l'avenir, sans abri, presque sans nourriture, SOUS un ciel menaçant et glacé.
VOYAGE AUTOUR
Aujourd’hui, une rivière paisible sur laquelle se balance mollement le navire qui nous a tous arrachés à une mort affreuse, une cité devant nos yeux ravis, une civilisation, des hommes vêtus comme nous (mieux que nous, hélas!) des femmes élégamment parées, des navires dans la rade, mouillés presque contre les remparts qui protègent la ville, des édifices européens étalant aux yeux une architecture régulière, des tours hautes et solides, des clochers élancés, le commerce, les arts, l'industrie. Et, la nuit, comme pour remplacer le bruissement des vagues qui viennent de se taire, le roulement lointain de la cité réveillée par l’amoureuse mandoline, la sérénade moins discrète, la voix sonore des horloges s’interrogeant et se répondant, et le bruit monotone des chariots roulant sur les pavés et venant approvisionner les marchés. Puis encore, des lumières passant et repassant aux croisées; les oiseaux de nuil à l'aile lourde et paresseuse venant nous visiter et jetant un râle sinistre à l'aspect de nos mâts où siffle la brise...
Tout cela, je vous jure, nous tenait en extase sur le pont, tout cela nous reportait avec bonheur vers ce passé lointain dont nous avions eu si souvent à nous plaindre, tout cela nous faisait presque bénir le naufrage qui, sans un miracle du ciel, nous aurait tous engloutis.
L'insolence dans le bonheur est chose si naturelle, que nous nous racontions d'un ton méprisant les divers épisodes de notre pénible campagne, dont nous avions manqué être les victimes, comme des jeux d'enfants qui ne devaient plus rester dans notre mémoire. Les vivres, qui nous avaient parfois fait défaut, nous paraissaient d'une nécessité si peu absolue, que nous osions vanter la chair huileuse des pingoins et les membres fétides des vautours tuës et dévorés aux Malouines. Il y avait là, pour nos besoins du lendemain, du pain délicieux, des viandes succulentes, et les longues privations centuplaient pour nous les jouissances qui nous attendaient.
Aussi le jour nous surprit-il dans ces douces ecauseries d'amis ayant porté la peine ensemble, ayant entendu côte à côte les hurlements de la tempête, ayant visité, sans se quitter un seul instant, tous les pays du monde. Groyez-moi, la joie de l’arrivée serait beaucoup moins grande si la route avait été belle, si le ciel s'était toujours montré d'azur.
Cependant les hauts remparts et les flèches des églises commencèrent à se dorer, les jalousies des maisons s'ouvrirent les unes après les autres, comme si on eût voulu nous voir plus à l'aise, et Les bateaux se détachèrent de la plage pour nous apporter des fruits, des légumes, et surtout du pain, dont nous étions privés depuis plus de six mois. La gloutonnerie vainquit la prudence ; dix à douze matelots faillirent périr à ce premier repas, et si le docteur n’y avait mis bon ordre par une sévérité à laquelle nous fûmes forcés de nous soumettre, il serait encore arrivé de grands malheurs à bord, tant le pain chaud qu'on nous apportait nous parut délicieux, tant nous mimes de voracité à nous en rassasier.
Le soleil était sur l'horizon depuis une heure au plus, et déjà la ville cessait de nous occuper. L'inconstance des hommes se reflète sans doute de celle de l'élément qui le porte. Dès que le matelot est embarqué, il jure, il fait rage contre l'état qu'il a embrassé, et à peine est-il dans le port qu'il redemande à haute voix, avec jurons, les tempêtes contre lesquelles il aime tant à mesurer ses forces.
Pauvres de nous ! la campagne qui entoure Monte- Video est si triste, si égale, si plane, si aride, que
DU MONDE. 363 sans les silhouettes des édifices de la ville, et cinq ou six arbres au plus, à de grandes distances les uns des autres, les navires auraient bien de la peine à voir, dans une clarté douteuse, où commence la terre, où finit la mer. Cela est triste à voir, combien cela doit être triste à parcourir, alors surtout que le soleil pèse sur vous ou que le redoutable pampéro mugit à travers les broussailles, tourmente et fatigue l’espace de mille tourbillons de poussière !
— Décidément, disaient quelques matelots, mieux vaut encore notre mer querelleuse, qui nous permet d'avancer, que cette mer de sable où, pour faire quatre pas en avant, il faut toujours en faire au moins un en arrière.
Dans un espace de plus de six lieues de diamètre, les terres qui entourent Monte-Video sont si régulièrement ondulées, qu'on dirait que la mer les a quittées depuis peu de siècles, et elles sont en même temps si basses, qu'on croirait qu’elle va les ressaisir à sa première irritation.
Si nous n'avions été forcés par notre devoir, nous serions restés à bord de la Physicienne (c'est ainsi que nous avions baptisé notre nouveau navire); mais Lamarche, qui avait été envoyé à terre pour saluer le brave général Letor, nous rapporta tant et de si intéressantes nouvelles d'Europe, que nous n'eûmes point de repos, et que chacun de nous fit ses préparatifs pour aller à la curée qui nous était offerte.
Nous attendions dans une immense salle que le consul français vint nous prendre pour nous présenter au gouverneur, quand entra, le front haut, la démarche fière, le regard allier, un personnage sur lequel nos yeux se portèrent avec le plus vif intérêt.
— C'est un Français, dis-je à Lamarche assez bas pour être entendu à quelques pas.
— Qu'est-ce qui vous le fait supposer? répondit l'inconnu en s’avançant vers moi d'un pas noble et grave.
— Je supposais, alors, monsieur, ce dont je suis certain maintenant.
— Vous n'avez pas répondu à ma première question.
— C’est que vous devez être habitué à entendre ce que je voulais dire.
— Le malheur gravé sur le front, n'est-ce pas ?
— Oui, le malheur et la dignité.
— Vous paraissez avoir beaucoup souffert aussi, vous ?
— Un voyage autour du monde, un naufrage, les angoisses de la faim, la perte de notre corvette; mais nous voici presque arrivés au ferme de nos fatigues,
— J'ai étè plus rudement frappé que vous, messieurs, et sans avoir tant couru, mon corps a plus souffert. Les tortures morales écrasent vite : c'est la lame qui use le fourreau. L'exil, messieurs, est un tourment de toutes les heures.
— Vous êtes donc un exilé?
— Je suis le général Brayer.
Et moi, l'ami de votre fils, m'écriai-je en lui serrant la main.
Après nos troubles politiques, les braves généraux Brayer et Fraissinet se virent obligés de quitter leur patrie, et ce fut à Monte-Video qu'ils se retirèrent pour échapper à un jugement dont ils avaient quelque raison de redouter les suites.
L'époque était féconde en holocaustes.
Le général Brayer nous donna des nouvelles récentes de la France; il nous apprit l'assassinat du duc de Berri, tué le jour même de notre naufrage sur les Malouines, et il nous fit part des espérances qu'il nour-
rissait de revoir bientôt sa palrie, où, en effet, il ne tarda pas à rentrer.
Le général Letor nous reçut avec une bienveillance toute particulière ; nous lui demandämes sa protection pour les gens de l'équipage de La Paz, que nous avions été forcés de ramener au Paraguay, et toutes promesses nous furent faites par lui pour le prochain approvisonnement de notre navire.
La ville de Monte-Video est petite, mais propre, aérée, coquette. Toutes ses rues sont tirées au cordeau et courent nord et sud et est et ouest. Des balcons élégants embellissent presque toutes les maisons, et nous trouvons dans celles où nous sommes accueillis cette politesse cérémonieuse qui ressemble un peu à l'étiquette, mais qui n’est une sorte d’apparat que pour ceux qui sont étrangers aux mœurs un
peu fières de la nation espagnole.
Au surplus, certains usages de la mère-patrie se gardent ici avec un respect qu'on dirait de la tendresse plutôt que de l'habitude. La sieste s’y fait avec une ponctualité des plus régulières, et le costume espagnol n'y subit aucune modification, pas même celles que la différence du climat aurait pu nécessiter.
J'ai hâte d'ajouter que tout ce que la belle Andalouse a de magie dans le maintien, d'effronterie dans le regard, de suave désinvolture dans la démarche, de dangereuses perfidies dans le sourire, se trouve ici chez les jeunes femmes avec un luxe de raffinement auquel doivent succomber tous les étrangers. Jugez de ce que durent éprouver de pauvres naufragés qui depuis sept mois au moins n'avaient pas vu figure humaine !
Monte-Video est encore pour nous une relâche sur
.. On dirait qu’elles ne vont à l’église que pour tenter la sainteté des élus. (Page 364.)
laquelle nos souvenirs se reposeront avec le plus de bonheur. Si les églises de cette demi-capitale n'ont pas le luxe et la majesté de celles d'Espagne, je puis vous assurer que les fidèles qui les fréquentent se distinguent dans la manière vraiment merveilleuse dont ils savent tuer les heures de calme et de recueillement qui leur sont imposées. Nulle part au monde mains plus petites, plus élégantes, plus déliées, n'agitèrent plus gracieux éventails; ce sont des passes en avant, en profil, donnant de l'air à la gorge, à la joue; ce sont des voltiges sans cesse renouvelées, proposant ou acceptant un rendez-vous du dévot amant caché derrière un pilier gothique, et venu là pour adorer un autre dieu que celui qui pare le maitre-autel. À peine (et ceci sans exagération aucune) entend-on la voix glapissante du prêtre qui psalmodie une oraison, tant le bruissement de l'ivoire contre l'ivoire, de l’ébène contre l’ébène réveille les échos assoupis sous la voûte sainte. Si l'on était médisant, on dirait que les jeunes femmes de Monte-Video ne vont à l'église que pour tenter la sainteté des élus, bien sûres qu’elles sont de la faiblesse des pauvres mortels.
Monte-Video appartient aux Portugais, et il est
pourtant vrai de dire que c’est une ville espagnole, car tout s’y est imprégné de ce peuple, mœurs, costumes et langages.
S'il y aici moins de bigotisme qu'en Espagne, c’est qu'on y rencontre aussi beaucoup moins de prêtres, de moines, de capucins, toute proportion gardée d'ailleurs. Les processions, les cérémonies religieuses, les dévotes mascarades y ont lieu avec moins de luxe, et j'ai trouvé que le respect du peuple pour tout habit ecclésiastique n'avait point ce caractère d'idiotisme et de servilité qu’on remarque chez les citoyens de la mère-patrie. C'est qu'il y a loin de là-bas ici; c’est que lorsque le pampéro souffle dans la rivière, les navires courent grand risque de sombrer ou d'être vomis en débris sur la plage; c'est qu'aussi le pays dont nous parlons est sans cesse agité par des commotions politiques, et que le calme va mieux aux hommes de paix et de quiétude que les tourmentes auxquelles 1ls sont souvent forcés de prendre part malgré eux-mêmes Le commerce est nul à Monte- Video, les arts et les sciences n'y comptent guère de fervents apôtres : sous ce rapport, le Brésil est parfaitement représenté aux bords de la Plata.
Sur les deux rives de cet immense fleuve, presque
VOYAGE
aussi large que nos rivières sont longues, ont êté bàties, à peu près en face l’une de l'autre, deux villes rivales qui peuvent bien se donner la main comme de bonnes voisines, mais qui gardent entre elles une rancune, une jalousie dont il faut que tôt ou tard la plus faible soit écrasée. Buénos-Ayres est beaucoup plus grande que Monte-Video : jumelles espagnoles, la première n’a pas changé de maitre, la seconde est maintenant sous la domination portugo-brésilienne, et de là cette colère méprisante des enfants ibériens, qui veulent bien se déchirer entre eux par des guerres intestines, mais qui ne comprennent pas la domination étrangère. En cela encore l'Espagne se reflète bien plus à Buénos-Ayres qu'à Monte-Video.
La ville est protégée du côté de la rivière par des remparts assez solides, deux fortins et ce quon nomme la citadelle. Du côté de terre elle est beaucoup moins bien défendue, et il ne faudrait pas de grands efforts stratégiques pour s’en emparer. Hélas!
on garde de pareilles conquêtes par vanité, comme un vieux vêtement dans une armoire ; mais de quelle utilité peuvent-elles être aux vainqueurs ?
Je crois, moi, que le roi d'Espagne s’est enrichi de cette perte, et qu'il a pu sans regrets compter une ville de moins sur le sol américain. Le soleil se couche maintenant sur ses Etats.
Peu de temps avant notre arrivée à Monte-Video, il s'était passé dans la ville même un fait assez dramatique, consacré aujourd'hui par un tableau admirablement peint, dû à la palette d'un des meilleurs vitriers du pays, et décorant une petite auberge de la rue San-Salvador.
Trois jaguars voyageant de compagnie arrivèrent pendant la nuit aux portes ouvertes de la cité, et les franchirent sans que les sentinelles criassent Qui vive! et leur demandassent leurs passe-ports ; loin de là, elles se barricadèrent dans leurs corps de garde et ne donnèrent l'alerte que lorsque les trois importuns vi-
.. Par un cri retentissant il appelle à lui l'attention du jaguar. (Page 566.)
siteurs se furent élancès au centre de la ville assoupie. Ils erraient çà et là, cherchant pâture, quand aux premiers cris furent réveillées quelques personnes en appelant d’autres au secours. Parmi celles-ci se trou vait un intrépide Gaoucho, qui se mit sur-le-champ à la tête de la foule armée de fourches, de bâtons, de broches et de piques, et se dirigea vers le lieu où il supposait que s'étaient réfugiées les bêtes féroces. Dans les rues étroites, le cheval et le lacet étaient devenus inutiles ; mais le brave indigène, habitué à ne pas fuir en présence de tels adversaires, demande un fusil, qu'on s'empresse de lui donner, et le voilà, en avant de tous, appelant à grands cris les redoutables tigres. :
La terreur était partout grandie encore par les exagérations de la multitude enfermée dans les demeures; les uns avaient vu passer une demi-douzaine de tigres trainant dans leur gueule des lambeaux de cadavres ensanglantés ; d'autres en avaient complé une vingtaine grimpant le long des murs : c'était une éruption générale, une attaque méditèe par ces maitres du désert pour s'emparer de la ville; c'était une punition infligée aux Gaouchos, qui leur font une guerre de chaque jour. Aussi ces mille imprécations volaient-elles déjà de bouche en bouche contre ces
impies vainqueurs de bêtes féroces, coupables d’avoir occasionné de si terribles réprésailles. Il ne s'agissait de rien moins que de les lapider, de les brûler vifs… et pendant ce temps, le brave Gaoucho, agile comme le cerf, intrépide comme le lion, demandait de tous côtés où était le péril. Deux des jaguars avaient pénétré dans la citadelle et s'étaient élancés dans la campagne par un rempart peu élevé, tandis que le troisième, traqué de passage en passage, cherchait une victime assurée. Le Gaoucho arrive. À son aspect, les plus courageux des habitants armés ouvrent leurs rangs avecempressement ; les plus timides reprennent courage... Voilà le tigre et son ennemi en présence. Tous deux se regardent d’une prunelle ardente, tous deux prêts à s'attaquer, à se défendre comme deux adversaires qui se sont longtemps cherchés. Le tigre, furieux et rusé, s’accroupit; le Gaoucho marche vers lui un genou à terre, il appuie son arme sur l'épaule, il va faire feu. une porte s'ouvre, la bête féroce s’élance, et déjà sous ses ongles de fer une femme, une mére, a le sein déchiré. Elle venait de se réveiller, portant son enfant dans ses bras; elle veut fuir, d'un bond elle est saisie, et, se livrant seule en pâture à la bête furieuse, elle avait précipité son enfant derrière son lit...
L'effroi était dans toutes les âmes, mais le Gaoucho s'était élancé aussi comme un dard ; il se place terrible et haletant sur la porte même de la maison, et par un cri retentissant il appelle à lui l'attention du jaguar, dont la gueule béante allait ouvrir une poitrine. La bête, surprise, s'arrête, elle rauque sourdement, elle s’indigne qu’on ose l’attaquer, elle ride la peau de ses lèvres rudes et poilues, elle étale à l'air ses dents aiguës et tranchantes, et le Gaoucho, calme alors, ose détacher du fusil sa main droite pour faire signe à la foule effrayée que l'ennemi lui appartient. La femme, presque morte et dont le sang coulait par cinq ou six plaies, dit enfin au Gaoucho d'une voix presque éteinte :
— Tuez-moi, tuez-moi, mais sauvez mon enfant.
— Ne bougez pas! répond le Gaoucho.
Et se levant pour présenter plus de surface à la faim de la bête irritée, il se tient prêt; le tigre se précipite et tombe frappé dans son vol...
— Mort ! crie le Gaoucho, mort le picaro ! il ne déchirera plus personne. Qu'on secoure la mère.
I s’en alla tranquillement sans presque faire attention aux bénédictions de la foule qui l'avait accompagné, sans même vouloir garder la peau de sa victime. Qu'en aurait-il fait? elle ne portait pas écrit sur son cou que le tigre avait été tuë dans la ville au moment où il allait dévorer une femme, et l'intrépide Gaoucho ne livrait au marché que ceux qu'il avait vaincus à l’aide de son lacet, car eux, du moins, ne montraient de blessures que celles faites sous le ventre par le poignard.
Je vis un jour cet homme dans un café où il prenait un verre d’eau sucrée. Il était petit, maigre ; mais il avait dans le regard une telle vivacité, son gesteétait si rapide, sa parole si brève, qu'il devenait impossible à tout observateur attentif de douter de l'énergie de cette charpente osseuse, Il me raconta les mille dangers de sa vie agitée avec un choix d'expressions si pittoresques, qu’il était aisè de se convaincre que son langage il l'avait puisé dans les luttes fréquentes qu'il avait eues à soutenir. C'était de la sauvagerie, mais une sauvagerie empreinte de grandeur et de magnanimité; c'était la peinture fidèle des passions, c'était le portrait de l'âme.
Le départ pour la chasse, l'’âpre solitude du terrain à parcourir, lardeur et l'obéissance du coursier dompté, Le premier cride la bête féroce qu’on va combattre, l'espérance de la victoire, le duel et ses vicissitudes, le triomphe et ses joies, tout étail décrit avec un calme énergique qui vous remuait jusqu'au fond des entrailles,
— Mais, lui dis-je enfin quand il eut achevé sa trop brève narralion, vous avez eu peur pourtant lorsque pour la première fois vous vous êtes trouvé en présence du tigre ?
— C'est vrai, j'ai eu peur de le manquer.
— Etiez-vous seul?
— Seul.
— Votre père chassait-il aussi le tigre ?
— Mon père n’a pas eu de rivaux dans cet amusement.
— Est-ce un amusement pour vous ?
— Non, mais un besoin. On est né chasseur de tigres comme on est nè marchand de briques; nous avons une tâche à remplir, tant mieux pour celui d'entre nous qui s’en acquitte avec le plus de bonheur ou d'adresse.
— Jouissez-vous d’une grande réputation parmi vos camarades ?
— [ne m'appartient pas sans doute de parler de
moi d'une facon très-avantageuse, mais je suis sûr que si vous questionniez qui que ce soit dans la ville, on vous dirait de Luis Cabrera ce que je n’ose pas vous dire, moi.
— L'on m'a raconté votre admirable conduite lorsque trois jaguars sont entrés ici; il parait que vous êtes aussi exercé au fusil qu'au lacet?
— Oh! je ne pouvais pas manquer letigre, lafemme allait mourir; il est des occasions où le cœur vise mieux que l'œil,
— Savez-vous bien que ces paroles sont sublimes ? . — de ne m'en doutaispas, mais elles sont vraies : Je suis sûr que j'ai frappé la bête à l'endroit précis où J'ai visé. Pauvre femme !
— L'avez-vous revue ?
— Elle m'a cherché, etila bien fallu subir ses remerciements et sareconnaissance. Les ongles avaient profondément pénétré, le sang coulait en abondance, deux secondes de plus, et c'en était fait.
— Ami, je vous vénère et vous admire à l’égal d’un boulanger du Cap-de-Bonne-Espérance, qui, comme vous, est noble, humain, intrépide, et qui chasse les lions ainsi que vous chassez les tigres.
— Il est bien heureux! On dit que les lions de làbas sont autrement redoutables que nos jaguars. Je voudrais bien en essayer.
— Vous seriez vaincu si vous n'aviez que votre lacet.
— Bah! bah! nul n’en connait la puissance s'il ne sait le lancer. Nulle vigueur ne peut résister aux nœuds qui vous emprisonnent el au rapide mouvement qui suit la capture. Les masses seules sont Inattaquables avec notre arme, et le rhinocéros, l'hippopotame et l'éléphant sont les seuls quadrupèdes en présence desquels je consentisse à refuser le combat. Nos lions d'Amérique sont des biches que nous dédaignons, tandis que le jaguar est parfois, je vous l’atteste, un morceau fort dur à digérer. Le tigre du Bengale n’a pas des mouvements plus rapides, et, une chose qui vous surprendra fort et que je puis cependant vous garantir, c'est que lorsqu'ilest en l'air, lancé de toute l'élasticité de ses membres, le jaguar change de route et parvient, par ce mécanisme que vous n'expliquerez point, à éviter le lacet fatal. Un des derniers tigres que j'ai vaincus s'était posé presque ventre à terre sur le sol, mais sa tête et ses pattes de devant s’appuyaient sur une grosse pierre lisse; J'étais à dix pas de lui, faisant tournoyer mon arme; je cabre mon cheval, la bête furieuse s’élance visiblement à ma droite, et c’est à gauche de ma monture qu'elle passe. Son mouvement avait été si rapide, il le porta si loin et il l’étourdit tellement, que j'eus le temps de ressaisir mon lacet. Or, monsieur, je n'ai jamais manqué deux fois de suite mon adversaire. Je crois que c'est le plus gros jaguar qu'on ait tué dans le Paraguay.
— Votre père vous a-t-il donné des leçons?
— Qui, ici, dans un enclos, pour me montrer comment on devait manœuvrer ; mais dans le désert, personnene m'accompagne et ne m'a jamais accompagné. Ces choses, voyez-vous, ne s’apprennent pas; il faut avoir du sang rouge et chaud dans les veines, un bon cheval entre les jambes, un cœur qui ne balte pas trop vite et du calme. On a beau pourtant se bien cuirasser contre la peur au moment du départ, on n'est pas toujours maitre de se modérer, et le vrai courage ne vient souvent qu'au mornent du péril.
— Avez-vous tué le premier jaguar que vous avez chassé ? i
— Jamais je n’en ai pris un plus adroitement; il
VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 367 est vrai de dire aussi que mon père m'avait donnéson | des tigres aux environs de Paris, on y chasserait les cheval] favori, et que nulle bête au monde n'a plus | tigres. d'intelligence que cet ami, ce compagnon de toutes — Qui, sinous avions des Gaouchos.
mes courses. On im'offrirait trois mille piastres de Bep, que je ne le donnerais pas.
— Votre cheval s'appelle Bep?
— Oui, nous ne leur donnons qu'un nom d'une syllabe, afin que le commandement leur arrive plus vite et qu'ils ne puissent se méprendre sur nos ordres.
— Tout ce que vous dites est merveilleux.
— Tout ce que je vous dis est la chose du monde la plus simple et la plus naturelle. Si vous aviez
L'homme dont je je parle n'a jamais bu de vin, jamais d’eau-de-vie ou de rhum, jamais de liqueurs ; il ne mange jamais que des viandes rôties, des légumes bouillis ; ; mais il m'a assuré qu'il lui serait impossible de vivre une heure dans la journée sans avoir une cigarette à la bouche. Il fame aussi parfois quand il combat le jaguar, el vous fumez, vous, messieurs (je ne dis pas nous), quand vous allez à la chasse au lapin : vous voyez qu'il 5y a pas tant de différence qu'on le dit entre un Européen et un Gaoucho,