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étoffes de palma-christi; et la reine lui présenta, enfermées dans une petile boite, deux magnifiques perles pêchéesàPah,undes plus beaux mouillages deWahoo.
Vous comprenez le bonheur du Gascon, et vous savez s'il en faut davantage pour faire un grand homme. Depuis cette époque, un remède infaillible contre les coliques est un suc de gazon frais, délayé dans de l'eau : essayez-en. Riche de-ses étoffes et de ses curiosités, plus riche encore de ses deux admirables perles, Rives ne voulut pas s'arrêter en si beau chemin, et résolut de profiter de sa bonne fortune. Avec la permission du prince et sous la promesse formelle d'un prochain retour, il partit, deux mois après, pour Canton, afin de vendre ses perles et d'acheter des médicaments. Muni de ces nouveaux trésors, il revint exercer sa profession à Owhyée; et, toujours souple et rampant, courtisan adroit et rusé, menteur et fripon, il suivait la cour dans toute ses évolutions, hormis quand elle allait combattre : Rives avait trop besoin de repos.
Le vieillard Young, dont je vous parlerai plus tard, m'avait raconté cette histoire; Rives, à qui j'en demandai la confirmation, n'y trouva que fort peu de chose à retoucher; mais il me pria de ne pas la publier à mon retour en Uurope, ce que je lui promis avec une bonne foi que mieux que personne il pouvait apprécier. Je lui dois de si curieux délails sur l'archipel des Sandwich, que je ne suis pas homme à l'affliger par une indiscrétion peu délicate. Au surplus, il y a peu de temps encore, M. Rives accompa-
gna en Europe, en qualité d'interprète, Riouiïou et sa femme venant implorer la protection du roi d'Angleterre, qui leur fut refusée. Riouriou mourut à Londres, il y a peu d'années. Kao-Onoéh suivit de près son mari. Rives revint à Rordeaux, repartit, deux ans après, en qualité de subrécargue, sur un navire marchand qui, après avoir touché aux Sandwich, devait aller chercher des pelleteries sur la côte nord-ouest d'Amérique. Son voyage l'ut heureux et très-lucratif, elle Gascon tatoué, riche aujourd'hui, mais ingrat envers ses deux chastes tiers d'Owhyée, plein des beaux souvenirs de ses campagnes aventureuses, promène son oisiveté dans les larges rues et les quinconces admirables de la plus belle ville de Erance. Il lira ces pages (s'il a appris à lire depuis que je l'ai quitté), et je me flatte qu'il voudra bien se souvenir du pauvre aveugle dont il a conquis l'amitié si loin de sa patrie.
Je vous avais dit quelques-uns des faits el gestes de la vie présente de lUves. Ne vous devais-je pas, historien exact, les incidents principaux de sa vie passée? Que si vous m'en blâmez, souvenez-vous que la reconnaissance a ses devoirs, que le Rordelais nous avait fait un grand nombre de promesses dont, à son grand regret tans doute, il ne put tenir une seule, et que, par compensation, je dois, moi, être fidèle à toutes celles que j'ai faites à mes lecteurs, dès le jour de mon départ.
Tout petit qu'il est, Rives méritait la place qu'il occupe dans l'histoire de mes voyages.
ILES SANDWICH
Course avec Petit à l'océan de laves. — Taouroé. — Morokini. — Movtliéc. !<aliéua. — l'ai-aïUs terrestre.
La veille même de notre départ tant désiré par nous tous, je voulus essayer encore une course au milieu des blocs de lave vomie par le Mowna-Kaah, afin de m'assurer si en effet, comme me l'avait dit M. Young, l'œil y chercherait en vain la plus légère tache de verdure. Sur les flancs du Vésuve germent encore quelques arbustes assez vigoureux; l'Etna voit tout près de sa cime des racines pleines de sève, poussant à l'air des feuilles riantes, jusqu'à ce qu'une colère du sol qui les porte les brûle ou les étouffe. Les voyageurs parlent des richesses botaniques qui ceignent le penchant rapide de l'Hécla ; et les cônes embrasés des Amériques ne sont pas plus meurtries pour la puissante végétation qui grimpe de leur pied et va parfois couronner leur tète au-dessus des nuages. De là pourtant s'échappent des embrasements autrement sérieux que ceux qui ont englouti Herculanuin et Pompèia ; mais aussi s'éloignent de là les prudents Indiens, qui ont bâti leurs villes sur des monts et dans des vallées que Dieu seul a la puissance d'ebranler. N'avais-je pas également trouvé, moi, à deux pas de Tînian, le mont Aguigan paré, comme en un jour de fêle, des riches productions végétales des pays tropicaux? Seypan et Anataxan s'enorgueillissent également de leur verdure éternelle, et je nie demande si, seul peut-être parmi ces menaçants ennemis du repos des hommes, le Mowna-Kaah envahissait et pétrifiait tout sur son passage.
La journée était brûlante, la mer calme, nulle brise à la surface, et je me réjouissais presque, tant je me plais à me trouver en présence de tous mes
ennemis à la fois. J'aime bien mieux un choc terrible que mille petites secousses, et je crains plus la lassitude que le péril.
Mon fidèle Petit, me voyant partir dans une pirogue, sauta dedans sans que je m'en fusse aperçu; il s'assit paisiblement à mes côtés, me lendit sa main de fer, et dit aux naturels chargés de me conduire : Au large! comme s'ils avaient dû le comprendre; mais Petit était descendu sans permission, et l'aspirant de quart, l'ayant vu, l'appela d'une voix menaçante, et lui ordonna de remonter à bord.
— C'est M. Arago qui m'a bêlé, dit le matelot effronté, demandez-le-lui : n'est-ce pas monsieur Arago, que vous ne pouvez pas aller louvoyer tout seul parmi les récifs de ces montagnes?
— Non certainement, mais...
— Ah! vous voyez bien, monsieur Rérard, je ne vous faisais aucune colle, et ce n'est pas vous que je voudrais enfoncer.
Rérard, la joie du navire, ne trouva rien à répliquera l'éloquence de Petit ; il comprit le bienveillant coup d'œil que je lui jetai à la dérobée, et sourit amicalement au matelot dévoué, dont il avait deviné les généreuses intentions.
Nous démarrâmes.
- Voyons, quel est ton projet en m' accompagnant à terre? dis-je à mon drôle.
— Si vous ne le devinez pas, il est inutile que je vous le narre.
— Tu veux te soûler encore une fois avec de l'ava.
- J'avoue que si ce bonheur m'arrive, j'en renier-
cierai saint Jacques, votre patron; mais celte raison n'est qu'en serre-file; la première à son poste, c'est que vous êtes un vrai conscrit, un vrai Parisien, que vous ne savez pas nager, et que dès lors vous ne devez pas naviguer seul avec ces crapauds, qui vous laisseraient vous noyer comme un boulet de trentesix. Moi, je nage pour deux quand un ami tombe à l'eau.
— Dis-tu vrai, mon brave?
— Tenez, si vous me faites l'affront d'en douter, je prends ce criquet d'aviron qui est sous mes pieds et qu'on appelle bêtement ici pagaie, je me pose sur ce banc, je lais le moulinet et j'ouvre le crâne à tous les hommes cuivrés, ousque vous leur avez encore f. .. des tas de boxeurs et de cors de chasse sur toutes les joues.
— Allons, je te crois; calme-toi, brutal.
— Un brutal qui fait le plongeon pour sauver un ami vaut mille fois mieux qu'un tendre mirliflor qui ne mouillerait pas tant seulement le bout de sa botte,
pour vous épargner vingt gorgées d'eau de mer, qui ne ressemble guère à du rhum.
— Va, je te connais, je sais ce que tu vaux.
— Vous le savez si peu que, pour vous punir de ne l'avoir pas dit tout à l'heure, je vous condamne à l'unanimité à me bassiner le gosier, en arrivant à terre, de deux doigts de ce vin que vous avez l'air de cacher derrière votre album.
— Soit, deux doigts de vin, j'accepte.
— Et moi aussi, les deux doigts l'un sur l'autre, point couchés comme des faichiens, debout, mille sabords ! C'est convenu ; vous ne vous en dédirez pas ou vous en payerez quatre... Prononcé derechef à l'unanimité. Gré coquin! -si Marchais était là! C'est qu'il vous aime bien aussi; et hier soir, il m'a administré, quelque part ousqu'il a l'habitude de me parler avec son chausson ferré, une si violente secousse, que je me suis étendu sur la droine, pour avoir voulu parier que je vous aimais plus que lui.
— Tu es donc convenu du contraire?
Young. (Page 258.)
— Le moyen de faire autrement quand l'ami Marchais n'est pas pieds nus !
— Si vous n'aviez pas tous les deux un cœur si excellent, vous seriez à pendre.
— Ça veut dire que si nous n'étions pas de braves matelots, nous serions de la canaille. Ce n'est pas malin à trouver. Vous vous rouillez, monsieur Arago, et si vous continuez à garder un savant comme Hugues à votre service, je crains bien que vous n'arriviez en France tout à fait de son calibre.
— Gare ! voilà que nous accostons.
— Comme ils vous manœuvrent ça, ces gabiers ! Voyez, voyez comme la pirogue tourne; la lame la prend de bout en bout. Va maintenant! nous voilà sur la plage.
Les Sandwichiens, à qui nous avions promis une récompense, nous accompagnèrent dans cette écrasante excursion, au milieu du redoutable chaos qui nous environnait de toutes parts. C'est à épuiser le courage des plus intrépides , c'est à lasser la constance des plus patients et des plus studieux. Vous jureriez que vous marchez sur une mer pétrifiée, dont vous croyez entendre les soupirs sous vos pieds ; et lorsque d'un seul élan vous vous flattez d'atteindre la nappe noire et polie que vous voyez là-haut à quel-
ques mètres de distance, un ravin profond et à pic s'oppose à votre course et vous force à un immense détour qui se joue de votre zèle, et de vos efforts ; là, une vaste mer se dresse comme un rempart et vous dit : « Tu n'iras pas plus loin. »
J'allais, en effet, revenir sur mes pas, quand l'un des Sandwichiens qui nous accompagnaient me montra du doigt un lieu plus sauvage encore que tout ce que nous avions vu, et me fit entendre que je serais content d'avoir poussé jusque-là.
— Allons, courage ! dis-je à Petit, qui soufflait comme un buffle aux abois ; nous arrivons : courage !
— Je suis nu-pieds, monsieur Arago, et ces coquins de rochers me brûlent.
— Je n'y avais pas songé, mon garçon : pardonnemoi de t'avoir laissé venir.
— Est-ce que je me plains? est-ce que je boude? Si vous allez là-haut, j'irai, et ne vous gênez pas pour moi; je ne suis pas fâché non plus de me promener là-dessus : c'est cocasse tout de même et plus fameux que les galets qui poussent à Bourbon. Satané de Hugues ! je donnerais la moitié de ma chique pour qu'il fût là ; ça nous distrairait un peu.
Cependant nous étions arrivés à l'endroit indiqué par le Sandwichien, et, en effet, il nous montrait un
spectacle fort curieux. C'est une grotte immense, longue de plus de cent pas, perforée à la voûte, presque à distances égales, par de petites embrasures qu'on dirait faites par la main des hommes. A l'entrée de ce souterrain gisaient deux crânes et quatre tibias, et lorsque nous voulûmes les prendre pour mieux les étudier, le Sandwichien épouvanté nous cria tabou, et bondit à dix pas en arrière.
— Sont-ils cruches avec leur tabou! dit Petit en souriant de dédain; si on les croyait, leurs femmes seraient tabou, ainsi que leur ava.
Aussi, sans s'occuper le moins du monde de la frayeur de notre guide, Petit saisit un des crânes et lui appliqua un vigoureux baiser.
- Tu étais peut-être un brave homme, dit-il un instant après d'un ton recueilli ; reste là, mon ami, et pardonne-moi ce que je viens de faire.
Le Sandwichien avait pris la fuite.
— Irons-nous plus loin? dis-je à mon compagnon.
— Ce serait une sottise; entrons dans ce souterrain, ajouta-t-il, sachons où il mènera, et quand nous n'y verrons plus, nous rétrograderons.
Nous y pénétrâmes en effet ; depuis l'ouverture jusqu'à la sortie, il est haut de sept à huit pieds, large de quatre à cinq, et partout en dedans le sol est uni et sans saillie Arrivés à l'autre extrémité, nous vîmes le Mowna-Kaah, dont la tète nous avait été cachée par une roche avancée, se dresser devant nous comme un spectre menaçant ; sa crête était bifurquèe ; une immense tache blanche indiquait la région des neiges éternelles ; et de là jusqu'à sa base, plongeant dans les eaux de la rade, nulle plante ne se montre, nul insecte ne bruit, nul reptile ne se traîne: partout la mort et le néant.
Une vue de Lai
(Page 258.
— J'en ai assez, me dit en soupirant Petit, devenu aussi rouge que ses cheveux; fichons le champ; je ne m'en suis pas vanté jusqu'ici, mais vous seriez le premier à me gronder plus tard si je vous le cachais encore: voyez, mes pieds sont crevassés ; c'est tout au plus si je pourrai arriver.
— Je le porterai un peu, mon ami.
Petit s'arrêta ; de grosses larmes tombèrent sur ses joues.
— Monsieur Arago, souvenez-vous des mots que vous venez de prononcer là; ils m'ont fait du bien, voyez-vous, pour plus de cent ans, et si maintenant vous me refusez encore mes services, je suis capable de vous démolir ; je m'entendrai là-dessus avec Marchais.
Mon Dieu ! qui viendra me donner des nouvelles de mon brave matelot !
Epuisés par une course torréfiante, nous arrivâmes au rivage avant le coucher du soleil; et comme nous ne devions mettre à la voile que le lendemain, nous couchâmes à terre.
Livp. 55.
— Ne le gène pas, dis-je à Petit; bois, lu as besoin de te rafraîchir.
— Boire quoi?
— Mes deux bouteilles de vin.
— 11 y a longtemps qu'elles sont vidées.
— Tu les as distribuées aux Sandwiehiens?
— Monsieur Arago, je vois bien que vous m'en voulez toujours.
Nous quittâmes enfin le triste mouillage de Koïaï, au grand regret de M. Rives, qui nous promit toujours de nous faire livrer à Mowhée les poules et les cochons donnés en échange de nos vêtements et de notre linge, et qu'on nous refusa pourtant le plus gracieusement du monde en dépit du bon à livrer dont nous nous étions munis par prudence, mais que nous voulions d'abord repousser par discrétion.
Au surplus, Petit avait eu raison, à Owhyée, en jugeant Ilivcs homme de peu de bonne foi. Le Gascon nous avait donné certains papieis et certains signes en échange desquels on devait nous fournir plusieurs cochons et deux ou trois douzaines de poules ; mais
nul personnage de L'île ne connaissait le citoyen de Bordeaux ; le gouverneur seul de Lahéna l'avait entrevu sous ses jambes à Kayakakooah ; il ne comprenait pas le sens de ses billets, et il ajoutait que cet étranger n'avait à Mowhée ni le plus petit oiseau ni le plus exigu quadrupède du inonde. Mon brave matelot, à qui je dis d'une voix bonteuse notre mésaventure, s'appliqua de sa droite un vigoureux soufflet sur la joue, s'arracha une poignée de cheveux et grinça les dents comme un homme frappé d'une condamnation injuste et flétrissante.
— Qu'as-tu donc, et pourquoi cette rage?
— Oh! mille sabords ! je suis capable de faire une seconde fois le tour du monde pour caresser l'omoplate osseuse du pékin.
— Mais c'est là un bien petit malheur.
— Un petit malheur, dites vous! Et ne voyez-vous pas d'ici le sapajou se f... de nous? Voilà le hic, voilà le mal, voilà la plaie.
— A qui dira-t-il cela?
— A lui-même, l'esturgeon, et c'est mille fois trop. Comme vous vous êles fait blouser!
— Que veux-tu ! par bonté de cœur.
— Par bêtise... Ah! dame, le mot est lâché ; par pure bêtise. Et vous lui crachiez vos chemises, vos mouchoirs, vos pantalons ; imbécile que vous étiez ! Je ne lui aurais pas f. .. seulement un bouton de guêtre. Enfin, c'est accompli ; mais ça ne lui portera pas bpnhéur. Je méprise maintenant son ava, qui, à tout compter, ne vaut pas le pelit verre du rhum que vous allez m'offrir.
— A condition que tu le boiras à la santé de Rives. Petit me planta là, et je ne le revis plus de la
journée.
Mais quoique notre joie fût vive de quitter le sol menaçant du Mowna-Kaah, dont la cime alors se perdait dans un ciel douteux, nous nous rappelâmes avec attendrissement que près de ses flancs noircis, dans une maison isolée, nous avions laissé quelquesunes de nos affections les plus douces : deux jeunes vierges, un vieillard à demi couché dans une tombe.
M. Young nous serra la main avec un regard qui voulait dire : Adieu pour toujours! ses intéressantes filles pleurèrent en nous embrassant; liiouriou jeta au loin ses habits de colonel et de général pour adopter le costume moins gênant de ses sujets; Louis Kraïmoukou-Pilt nous salua en homme qui se serait moqué de nous ; les guerriers, le peuple et les princesses sur le rivage, les uns debout, la plus grande partie couchés dans d'immenses pagnes, nous virent tous avec assez d'insouciance lever l'ancre, entendirent sans nulle émotion les chants mesurés de nos matelots, et la corvette, jetant ses voiles au venl, reprit sa course aventureuse, laissa derrière elle un long sillage, et cingla vers de nouveaux pays.
Il est impossible que près d'un sol aussi tourmenté que celui d'Owhyée, il ne s'échappe point, de temps à autre, des profondeurs de la mer, quelque roche aiguë, quelque morne bitumineux qui atteste dans les abimes le feux des volcans, joue également un rôle destructeur et créateur à la fois. Les grandes colères ont du retentissement, et Naples n'est pas assez loin du Vésuve que ses habitants ne se promènent avec frayeur dans Herculanuin et Pompéia, englouties et ressuscitées.
La géologie a ses lois éternelles, et nous avions déjà trop étudié l'aspect de la principale île de cet archipel pour ne pas chercher ça et là, près de nous ou loin de nous, quelques débris isolés du Mowna-Kaah.
Taouroé se leva devant la corvette, rougeâtre sur les flancs, noire à sa base, cuivrée à sa cime; Taouroé, île de roche, crénelée, dentelée, à pic, en arêtes aigués , pareille à un mur décrépit de lave ciselée par les siècles.
Qui donc a touché ce sol sans verdure? Qui donc a essayé l'escalade de ces remparts formidables sur lesquels le flot rugit et se brise avec violence? Personne. Et cependant des récifs dangereux et prolongés entourent Taouroé, comme si le rocher avait à redouter la conquête de 1 homme, comme s'ils avaient voulu défendre contre toute avidité les richesses qu'il cache peut-être dans ses flancs. Taouroé sera éternellement déserte, car la vie y est impossible.
La brise nous poussait toujours avec la même constance, et après Taouroé se leva, plus aigu, mais moins rapide, le cône à teinte verte nommé Morikini, du sommet duquel s'élançait à l'air une colonne onduleuse d'une fumée noirâtre. Nous devions croire à l'existence d'un volcan en activité ; mais les pilotes sandwichiens que nous avions pris à bord nous firent entendre que cette petite île était habitée, que le côté est représentait un aspect assez riant, et qu'on y voyait de fort jolis bouquets de cocotiers et de palmachristi, au pied desquels élaient bâties de fort jolies cabanes : c'était une colonie de pêcheurs.
Morikini glissa bientôt derrière nous, et Mowhée, l'imposante Mowhée, se leva du scindes eaux et étala à nos regards sa tête de lave et ses flancs déchirés. Dans les anfractuosités de quelques rochers qui semblaient suspendus, pointaient des touffes légères de verdure ; et tandis que ses pieds de lave étaient pelés et mornes, sur sa tête assez régulière une crête parsemée d'arbustes d'une certaine vigueur, semblait recevoir sa sève des nuages visiteurs qu'elle déchire et retient au passage.
Partout ici des brisants entourant l'île, partout des récifs à fleur d'eau forçant les navires à manœuvrer avec la plus grande prudence, et nul doute que de fréquentes catastrophes ne signalassent ces dangers à la marine, si le ciel de ces climats ne se montrait sans cesse riant et doux, comme un contraste avec la terre orageuse qu'il n'a cependant pas la force de vivifier.
Toutefois, en s'avançant vers l'ouest, la lave s'abaisse par une pente légère, la végétation lève la tête, le paysage se dessine sous des couleurs plus gaies, la plage se revêt d'une éclatante parure, les cocotiers promènent dans les airs leurs palmes élégantes, les rimas étalent leurs larges feuilles, les palma-christi, le mûrier-papier et une foule d'autres végétaux des tropiques, unissant leurs bras entrelacés, projettent de toute part une ombre bienfaisante et protectrice. On se sent l'âme à l'aise à l'aspect de ce paysage embelli encore, par les sauvages plateaux qui l'entourent et le dominent. Mais c'est lorsque vous avez laissé tomber l'ancre à deux encablures de terre, sur un fond de roches et en face du village de Lahéna, que toute la majesté du sol se déploie à l'œil, comme pour vous dédommager de l'horrible stérilité qui venait d'épouvanter vos regards. Ainsi, Mowhée est divisée en deux parts bien distinctes et bien tranchées: d'un côté, la mort, de l'autre, la vie ; ici, le roc et le bilume, là, une terre végétale puissante, une verdure éternelle; au sud et à l'est, le deuil et le silence; à l'ouest et au nord, le mouvement et la joie. La nature, bizarre et capricieuse, a jeté une montagne inculte et rigide au-dessus des eaux; et, par un noble sentiment de regret et de repentir, elle s'est laissée aller à une pensée plus généreuse, pour consoler par un
sourire l'homme que tant de misères devaient épouvanter.
Une maison en pierre assez proprement bâtie, dans le goût de celle de M. Young à Owhyée, s'élève à la droite du village et se trouve garantie des rayons du soleil par une touffe d'arbres vigoureux, au feuillage varié, au-dessus desquels plane la tète chevelue des sveltes cocotiers ; un solide rempart en maçonnerie protège cette demeure royale contre les rares tempêtes de la baie, tandis qu'à deux pas de là une plage unie et riante permet toute latitude à la laine écumeuse de s'étendre et de se développer avec majesté. C'est dans la maison de pierre que nos instruments astronomiques furent descendus, et tandis que les officiers et les élèves comptaient dévotement les oscillations du pendule, tandis que, heure par heure, ils comparaient la hauteur exacte de plusieurs thermomètres et enrichissaient les registres du bord d'observations nautiques dont je ne veux pas appauvrir votre mémoire, moi, prêt à étudier le sol et les hommes, je me jetais dans l'île et courais après des émotions plus futiles sans doute, mais aussi plus intimes et plus variées.
Je ne trouve rien de plus mortel que la monotonie. Lahéna est un jardin; Lahéna, puur le paresseux qui ne voudrait que se laisser aller doucement à vivre, est ce paradis terrestre dont les livres saints nous ont fait de si délicieuses descriptions. Mais ici, mieux que là-bas, vous n'avez pas d'arbres ou de fruits qu'on vous défende, vous n'avez pas de cabane qui vous refuse son ombre et ses nattes moelleuses, pas de voix séductrice qui vous punisse plus tard de vous être abandonné à sa mélodie, pas de colère à redouter pour une audace, pas de fatigue que celle donnée par un sommeil paisible, pas d'insectes dangereux dans les demeures, pas de reptiles dans les campagnes ouvertes, et partout sur votre tête un large et gracieux parasol de verdure bruissant à l'haleine vagabonde d'un vent tout imprégné d'émanations balsamiques. Lahéna est le plus beau séjour du monde.
Les maisons sont séparées les unes des autres par de petits sentiers unis comme une glace, bordés de papyrus, de jam-rosas, de palma-christi et d'une foule d'autres végétaux aux folioles découpées , aux tioncs lisses ou raboteux,. tortueux ou élancés, formant à chaque pas un contraste admirable. A côté de chaque maison est un carré profond de deux, trois et quelquefois de quatre pieds, sans cesse frais et propre, où croissent les plantes utiles à la nourriture de l'homme. Ce sont les ignames, les douces patates, les choux caraïbes, nommés ici taro, poussant au loin leurs larges feuilles sans soin et sans culture. Ces carrés, défendus sur les bords part une petite haie d'arêtes de palmistes ou seulement par un léger monticule de terre glaise, sont une fortune impérissable pour les heureux habitants de Lahéna.
Entrez dans une cabane, vous y trouverez des jeunes filles enchantées de votre visite et ne comprenant absolument rien aux mœurs des pays civilisés. A côté d'elles, aussi ignorantes, les mères frappent avec un battoir ciselé, sur une planche polie, l'écorce malléable du mûrier papier, dont elles font de fines étoffes au milieu desquelles elles reposent légèrement abritées, tandis que sur le seuil les pères interrogent de l'œil les richesses escaladant l'enclos qu'ils ont creusé, et remuent parfois la terre et les eaux à l'aide d'un long bâton de bois rouge ou de sandal.
Je ne vous dirai pas tout ce que Lahéna offre de
curieux et de magique à l'étranger qui vient la visiter ; je ne vous dirai pas le charme que l'on goûte à ces promenades solitaires du malin et du soir, alors que des myriades de joyeux oiseaux se jouent à travers les branches des arbres, et viennent, heureux et rassurés, vous battre de leur aile rapide ; je ne vous peindrai pas la gracieuseté de cette population de jeunes filles, âpres au bonheur qui les berce sans les fatiguer, et vous invitant par les manières les plus innocentes à ne pas abandonner un pays auquel nul autre ne peut être comparé. Non, je n'achève pas le tableau que j'ai commencé, afin de ne pas laisser le regret éveillé dans votre âme, puisqu'il vous faut faire un si violent effort pour vous arracher à vos habitudes si mortelles, à votre pays si pauvre et si décoloré!
Oh ! si vous l'aviez vue, Lahéna ! si vous l'aviez vue, je ne vous dirais point ce qu'elle est, car, bien certainement, vous ne l'auriez pas oubliée, et je craindrais de vous en présenter une esquisse aussi imparfaite.
Les habitants de ce coin de la terre n'ont compris qu'une chose depuis qu'il y a là une colonie, c'est que la vie qui leur a été donnée ne doit pas être gâtée par la fatigue. La fatigue pour eux, c'est le travail, c'est presque le mouvement. Ils ont là sous leurs mains tout ce qu'ils nomment le nécessaire : pourquoi iraient-ils au loin quêter le superflu? Chez nous, ce que nous nommons superflu est souvent une pauvreté ; nous demandons, nous cherchons, nous voulons le superflu du superflu, et nous ne sommes pas satisfaits encore. A Lahéna, l'opulence serait une plaie. Je disais à un des hommes les plus intelligents du pays qu'il y avait en Europe des individus fort riches.
— Dinent-ilsdeux fois? me répondit-il ; ont-ils plus souvent faim que les autres?
Que feraient du superflu les habitants de Lahéna? Rien, absolument rien; chaque dix ans peut-être un navire vient mouiller devant leur île, et les bagatelles qu'on leur apporte n'intéressent que leur curiosité. Vous faites fi de ce qu'ils appellent leur fortune ; ils regardent en pitié ce que vous nommez richesses ou ruxe. Les vêtements qui vous emprisonnent les mettent en colère contre ce qu'ils disent être une stupidité, un esclavage. Ils n'ont, eux, qu'une saison, une seule, elle est uniforme, éternelle; les tempêtes qui passent sur leurs cabanes sont des colères qui ne peuvent les atteindre ni les émouvoir; et s'ils ont des pirogues et des pagaies, c'est que parfois ils vont se promener sur les eaux pour que le mouvement des vagues de l'Océan réveille un peu le sang calme et tiède qui sommeille dans leurs veines.
Je n'ai pas vu de moraïs à Lahéna. Les hommes doivent y mourir pourtant . Cacherait-on avec soin les traces de ceux qui ont disparu, afin que la vie entière lui une pensée joyeuse, traversée seulement par une douleur rapide comme 1 éclair? Ou bien transporterait-on à Wahoo ou à Owhyée la vieillesse ou la souffrance pour mieux sentir ici la force et le bonheur?
J'y ai vu pourtant une fois couler les larmes, mais ces larmes encore n'étaient sans doute qu'un usage ; elles s'arrêtaient à volonté, et l'on eût dit que la tristesse devait aller de telle minute à telle minute, sans qu'il fût permis de la dépasser.
Je revenais d'une course assez fatigante, en compagnie de mon ami Guérin et du docteur Quoi, lorsque nous entendîmes, près de la première maison du village, des cris lamentables remplissant les airs. Nous nous dirigeâmes de ce côté, et nous trouvâmes
sur une pelouse de gazon uni une- douzaine de femmes accroupies autour d'une autre femme, la tête appuyée sur les genoux d'une d'entre elles, parlant, criant, et menaçant de la façon la plus énergique la pauvre malade. A notre aspect le tumulte cessa, les larmes furent essuyées, le calme le plus parfait se rétablit, et quand nous eûmes demandé le motif de ces bruyantes lamentations et de ces pressions si rudes, on nous donna à entendre que c'était pour chasser la maladie qui s'était logée dans le corps de la jeune souffrante. Le docteur s'approcha, tàta le pouls de la malade, opéra une abondante saignée, et la guérison devint certaine. Mais les cris recommencèrent à notre départ, et je ne serais pas surpris que le gazon pilé de M. Rives ne vînt bientôt à Lahéna porter un coup mortel à cette population si vivace et si vigoureuse.
La nuit, lorsque le calme de la terre se joint au
calme des eaux, lorsque la brise dort dans le feuillage et que sous les cabanes muettes s'assoupissent les heureux habitants de Lahéna, l'oreille attentive écoute le roulement lointain d'une cataracte qui, tombant d'une roche à pic, fait bouillonner ses eaux limpides, source première des richesses de ce lieu de délices.
Par une nuit magniiique, je me rendis vers cette chute d'eau; le bruit seul me guidait à travers les terres incultes qui, je vous l'ai déjà dit, cerclent les beaux jardins et les douces allées du village. Partout ici la plus triste stérilité, et la lune, qui m'inondait de ses pâles rayons, ne dessinait aucun jeu d'ombres fantastiques autour de moi; seulement, en tournant les regards vers la cime du mont gigantesque qui planait sur le mouillage, on voyait se refléter dans les flots sa masse noirâtre, pareille à un colosse marin assoupi.
Après une heure d'une marche lente et pensive, je
I, 'oreille attentive écoule le roulement lointain d'une cularacte. (Page 260.
me trouvai au pied du cirque où bouillonnent les eaux pour se répandre ensuite, calmes et pures , dans toutes les directions, et se réunir enfin en une seule branche, à quelques milliers de pas de Lahéna, pour se perdre clans les flots amers de l'Océan.
Le bonheur a donc aussi sa lassitude! Depuis huit jours seulement nous parcourons cette île, si tranquille, si disparate, calme de toute passion funeste, el voilà que nous n'entendons pas sans plaisir le canon du bord annonçant le départ. Que de folie dans le cœur humain !
Le grand canot aborde; il met le cap sur la corvette, on lui confie nos instruments, chacun de ces messieurs prend sa place, ils franchissent la barre qui protège Lahéna contre les lames poussées par la
rafale de mer; ils regardent derrière eux pas un
seul habitant n'est là pour leur dire adieu ; pas un seul n'était là pour nous voir arriver. Notre présence à Mowhée ne fut ni une joie ni une douleur, mais seulement une distraction. On y parlera de nous quelques jours encore, et puis tout s'effacera dans la quiétude de chaque heure. C'est un bien singulier
spectacle que celui qu'offre à l'observateur ce groupe de cent cases au plus, ayant pour abri une verdure éternelle et pour habitants des êtres éternellement calmes et heureux.
Un jour se leva pourtant où un gouverneur intrépide voulut ici secouer le joug du grand roi Tamahamah ; il y eut, du sang versé sur cette plaine si fertile; il y eut des supplices, des cris de rage, des râles de mourants, des vengeances, des mutilations et des cadavres !
Ce fut une éruption de. volcan, une tempête que le génie et le bras de Tamahainah apaisèrent en un jour. Quelle terre n'a pas ses secousses? quel ciel n'a pas ses orages ?
Ami de toute l'île, je m'étais pourtant plus intimement lié dans le pays avec une famille jeune et isolée, dont la cabane formait la limite du village et se trouvait adossée au mont volcanique qui protège et domine Lahéna. Le matin je lui avais dit adieu, et les deux gracieuses jeunes filles sauvages, dont j'avais reçu tant de témoignages d'amitié, me suivirent jusqu'à la maison blanche, où notre observatoire avait été