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établi. Là, assis entre elles deux sur la jetée contre laquelle le Ilot venait rendre son dernier soupir, je leur pris les mains et leur fis entendre que dans peu de moments je serais loin d'elles. Leurs yeux me regardèrent sans tristesse, leur bouche n e sourit sans joie, et je les vis telles que je les avais toujours connues dès le jour de mon arrivée.
La première de mes attentions, en arrivant auprès d'elles, avait été pour l'aînée, qui pouvait avoir de treize à quatorze ans ; le lendemain, ce fut le tour de l'autre, moins âgée d'une année que sa sœur.
Eh bien! jamais entre elles n'éclata la moindre jalousie, jamais entre elles n'eut lieu la plus légère discussion pour les cadeaux que je faisais acceptera l'une et à l'autre. La jalousie est un sentiment inconnu à Laliéna : toutes les passions y ont leur charme sans y avoir leur délire, et Lame n'y est torturée par aucun remords. Si par hasard je m'asseyais à côté de Bahi, Béharah me faisait signe que j'étais fort bien à la place que j'avais choisie, et la jolie fille arrangeait elle-même la natte soyeuse qui me protégeait contre l'humidité. Ainsi faisait sa sœur lorsque mon humeur capricieuse m'appelait auprès de Béharah , qiu ne gardait que la moitié des bagatelles par lesquelles je reconnaissais tant de soins.
Lahéna serait incomprise en Europe.
Cependant j'avais encore un croquis à achever ; je remerciai une dernière fois mes deux naïves compagnes de leur complaisance de chaque jour, et je leur dis que je voulais être seul. Elles se levèrent, me sourirent encore et reprirent d'un pas calme le chemin de leur case isolée, où le sommeil sans doute ne tarda pas à s'emparer d'elles, et à leur faire oublier le lendemain le souvenir de mon passage dans leur demeure silencieuse.
J'entendais les chants des matelots qui viraient au cabestan pour déraper ; adossé au tronc filandreux d'un cocotier du rivage, je dessinais les dernières - cases de la suave Lahéna, lorsque, me retournant à un léger bruit, j'aperçus mon fidèle Petit qui s'approchait de moi à pas de loup.
— Comment! encore ici?
- — Encore et toujours. Je reste, je vais me marier.
— Tu es fou.
— - C'est possible ; mais ça me va assez cette folie , je suis fou de repos , fou de bonheur ; Lahéna me plaît , je cargue les voiles, je laisse tomber l'ancre et je mouille.
— Sais-tu que ce serait déserter?
— Oui, je le sais.
— Sais-tu que ce serait une bien méchante action?
— Je ne sais pas cela.
— Je te l'apprends, moi, entends-tu ? et si lu me fais quelques nouvelles observations, je te saisis au collet, je te traîne dans une pirogue et je te recommande à M. Lamarche.
— Vous me feriez rire si j'en avais la moindre envie. Votre pogne n'est pas assez robuste, et ce n'est pas une charpente comme la mienne qu'on peut faire naviguer de la sorte. Ça, voyez-vous, c'est un troisponts, c'est la Safnte-Triniié espagnole 1 ; il faut un ouragan pour le démâter, et vous soufflez petite brise... Si vous n'étiez pas M. Arago, je vous démolirais comme une méchante pinque, et je ferais de vous ce que Marchais fait habituellement de moi ;
1 Le plus gros vaisseau de guerre qui ait été construit.
mais je vous aime, je vous respecte, et vous retournerez intact à bord .
— Avec toi.
— Non, tout seul, sans escorte.
— Nous verrons.
— C'est tout vu, je reste.
— Comment, ici, dans un pays sauvage?
— Un pays de cocagne, monsieur ; un pays comme il n'y en a pas d'autre au monde : de l'ava à pleines mains, on s'y soûle gratis; des patates plein le chapeau, toujours gratis; puis d'autres choses que je ne veux pas vous dire, encore gratis.
— Ouoi donc ?
— De superbes princesses qui vous aiment, qui raffolent de vous, qui vous dorlotent dans des hamacs comme si vous alliez au roulis.
— Ah ! tu as vu des princesses ?
— Une seule, monsieur Arago, mais fameuse; quels bossoirs !
— Tu es amoureux, loi, Petit?
— Amoureux que j'en ai le cœur gros, que je méprise la corvette, que je la foule aux pieds, que je lui crache dessus et que je lui dis adieu pour toujours. C'est la première fois depuis l'âge de neuf ans que j'ai entendu une voix de femme me dire qu'un m'aimait. C'est la première fois qu'on m'a dorloté; je reste à Lahéna. Vlà qui' l'ancre est à pic; bonsoir, monsieur Arago ; permettez-moi de vous donner ma bénédiction, permettez-moi de vous serrer la main, de frotter, selon l'habitude du pays, mon vilain nez contre le vôtre, et bon voyage. Comptez plus rarement vos chemises, et pensez quelquefois au brave Petit, qui vous aime tant, et qui veut enfin reposer sa tête de carotte sur un plancher solide.
— Je n'ai pas la force, mon garçon, de t'adresser de nouvelles prières; mais, en vérité, tu fais là une bien grande sottise. Au surplus, ce n'est pas seulement toi que je plains, c'est encore Marchais, ton inséparable, ton ami si dévoué.
— Ah bah! il trouvera un autre derrière pour ses souliers ; et puis il commençait vraiment à taper trop fort, ça m'en dégoûtait; c'est égal, dites-lui, je vous prie, que je penserai à lui toute la vie, et que je lui recommande Hugues, qui a tout ce qu'il faut pour me remplacer à merveille.
— Décidément, tu ne veux pas venir?
— Décidément.
— Adieu donc, Petit ; tiens, voici un chapeau, une cravate ; garde-les en souvenir de mon amitié pour toi. Adieu, j'entends le coup de sifflet du maître, il est temps que je parle. Lncore une fois, adieu, et je te promets, en arrivant en France, de donner de les nouvelles à ton vieux père.
— Mon vieux père, dites-vous? à mon vieux père que je ne verrai plus ! Ah ! monsieur Arago, vous avez frappé juste ; c'est fini, je ne déserte plus. Adieu ava, adieu patates, adieu princesses ; je retourne avec vous, avec Hugues, avec Marchais; je reprends le collier de douleur ; vieux père m'attend peut-être làbas, il n'y aura pas de ma faute si je ne l'embrasse pas encore. Vogue la galère, hisse le foc et borde la brigantine. En route.
Jugez si Lahéna est un lieu de délices, puisqu'il avait tenté mon matelot Petit, et qu'il n'a fallu rien moins que le nom de son père pour lui l'aire quitter ce paradis terrestre, dont le souvenir nous poursuit avec tant d'amour.
' Wahoo.
ILES SANDWICH
Marini. — Le bandit do la troupe de Pujol. Tamahamali.
Supplices. — Encore
Si c'est une belle chose pour tout observateur studieux qu'une navigation dont les relâches sont fréquentes, en revanche les courtes traversées, comme celles que nous faisons depuis quoique temps, fatiguent les matelots et lasseraient presque leur constance. Mais heureusement que les îles Sandwich offrent aussi à l'équipage» des plaisirs faciles, des amusements variés, des atterrissages peu dangereux, et qu'au total les courses, dans ces latitudes peu élevées, sont beaucoup inoins écrasantes que celles qu'on est souvent forcé de faire sous des zones glacées et turbulentes.
Ici, en effet, partout ou presque partout, des ombrages délicieux, luttant avec bonheur contre les atteintes d'un soleil ardent ; et, le soir et le matin, une brise de mer venant rendre aux muscles endoloris leur sève et leur énergie naturelles.
Voici Wahoo qui se dresse dune part, tandis que, de l'autre, à peine Mowhée vient de se plonger dans les flots. Lahéna ressuscitera-t-elle chez sa voisine, ou ne retrouverons-nous nulle part cette suave béatitude qu'on aspire par tous les pores dans ce délicieux coin de terre que nous venons de quitter? Le ciel n'a-t-il épuisé ses bienfaits sur une petite île que pour appauvrir tout ce qui l'environne? Nous le saurons bientôt, car déjà à notre droite pointent des cases, un établissement, une cité, une capitale.
Partout, à Wahoo, la côte se dessine avec les bizarreries que nous avons déjà remarquées à Owhyée, mais d'une façon plus mesquine. On comprend, au premier coup d'œil, que les volcans qui ont vomi à l'air celte île antique ont secoué les flots avec plus de difficulté que ne l'a fait le terrible Mowna Kaah, père menaçant et dominateur de tout l'archipel.
Il y a à Wahoo des criques profondes, des cônes bizarres, des rochers à pic, d'autres roches pelées ou revêtues de verdure, s'allongeant ainsi que des tigres élancés sur leur proie ; il y a aussi des masses de laves sur lesquelles la vague écumeuse vient amortir sa rage ; il y a encore des plateaux élevés, des terres fertiles, des murailles de bitume déchirées; mais quand on arrive d'Owhyée, quand surtout on s'est promené sur l'océan de laves qui touche àKoïaï,tout ce qu'on voit ici est grêle, petit, mesquin, et le sourire vous vient aux lèvres, sourire de dédain et de plaisir à la fois. Cependant chacun est à son poste ; Anourourou se déploie dans toute sa majesté. Nous laissons tomber l'ancre en face de la ville ; le matelot se croise les bras, s'assied sur la drôme ou s'aceoude aux bastingages, jette un œil indifférent sur la côte, et s'étonne qu'on entreprenne d'aussi longues campagnes pour étudier des pays où le vin et les liqueurs enivrantes sont à peine connus.
Nous, moins difficiles, étudions avant de décrire, comprenons avant d'expliquer, et ne nous laissons pas séduire par une première impression. Il faut bien revoir pour assurer avoir bien vu.
Quatre cent cinquante-cinq cases, deux belles bâtisses en bois servant de comptoir aux Américains établis à Wahoo, un palais de chaume, demeure du gouverneur, Kraïmoukou cadet ; une place publique fort spacieuse, bien ouverte, quelques sentiers assez
régulièrement tracés formant des rues, et une jolie maison en maçonnerie à un rez-de-chaussée et à un étage, blanche au dehors, propre au dedans, avec toiture en tuiles, surmontée d'un élégant pigeonnier autour duquel voltigent sans cesse une quarantaine de tendres ramiers, voilà Anourourou.
La maison qui brille là, comme Sirius au ciel, est la propriété d'un industrieux Espagnol nommé Marini, établi aux Sandwich depuis trois ans, possesseur de superbes plantations que personne ne lui envie, et cherchant à doter ce magnifique archipel de richesses européennes incomprises jusqu'à ce jour. Marini n'a point l'orgueil castillan ; on devine que sa vie a passé par de rudes épreuves'; son langage, sans êtrevcelui d'un homme du grand monde, est toujours correct et ne manque pas d'élégance. Il a à peine trente ans, ses traits sont vivement accentués, quelques rides même se dessinent sur son front sans le creuser, et ses yeux ont un mélange singulier de souffrance et de fierté qu'on chercherait vainement à définir. Est-ce l'exil qui l'a poussé à Wahoo? Est-ce un crime qui l'y a conduit? Y a-t-il eu, dans sa résolution si bien arrêtée, tristesse ou curiosité, désespoir ou flétrissure? C'est ce que je ne cherchai pas d'abord à connaître et que j'appris plus tard ; mais à coup sûr il y a eu immense sacrifice accepté, et, à ce compte-là, Francisco Marini avait droit à tous nos égards, à toute notre affection.
Chaque matin, dès que j'étais descendu à terre, Marini recevait ma prière visite ; il était Catalan, moi Roussillonnais; nous parlions la même langue, nous étions, pour ainsi dire, compatriotes II avait apprivoisé des pigeons, et ils étaient tellement dociles au petit coup de sifflet qu'il leur avait appris à connaître, que, dès que l'ordre était parti, ces charmants oiseaux voyageurs se précipitaient vers lui à tire-d'aile, se perchaient sur sa tête, sur ses épaules, sur ses bras, et l'entouraient d'un réseau mobile et impénétrable. La joie de la jolie famille une fois satisfaite, et son obéissance récompensée par quelques poignées de grain, un second coup de sifflet donnait campe, aux dociles élèves, et la maison redevenait calme et silencieuse.
— Le temps est beau, me dit un soir Marini; voulez-vous prendre mon bras et m'accompagner à mes plantations?
— Volontiers, sehor; c'est un plaisir dont je vous remercie d'avance.
' — Oh ! ne vous attendez pas à des merveilles ; ici la besogne se fait lentement, parce que les ressources et la bonne volonté manquent ; mais le sol est si fertile, qu'il m'épargne encore bien des fatigues.
— A quoi vous serviront ces produits, puisque vous m'avez dit vous même que votre projet était de mourir à Wahoo ?
— A quoi? je ne sais. A qui? Hélas! c'est pour ces braves gens que vous voyez courir çà et là, s'ils veulent comprendre enfin tout l'avenir que je leur prépare.
— C'est une philanthropie fort honorable.
— Que voulez-vous, il faut faire du bien aux boni-
mes, quelque mal qu'ils nous lassent ou nous aient l'ait.
— Pauvre exilé ! vous êtes malheureux.
— Vous voyez que non, puisque vous m'aimez et que je souris.
Une grosse larme roula sur les joues amaigries de l'Espagnol, et je teignis de ne pas m'en apercevoir, de peur de l'affliger encore. Il s'aperçut de ma discré- . tion et continua d'une voix faible :
— Vous êtes généreux ; vous me plaignez alors même que je vous donne l'assurance que rien ne manque à mon bonheur présent.
— Il me fait trembler pour vos jours passés ! — ■ Peut-être vous dirai-je mon histoire.
— Je ne vous la demande pas, seîior.
- Raison de plus pour que je vous la conte; mais ce sera dans quelques jouis, la veille de votre départ, car si je prononçais un mot, un seul mot, si j'articulais un seul nom, vous me luiriez comme on fuit un reptile.
— Oh ! alors, senor Marini, j'insiste, ne fût-ce que pour vous prouver que je vous suis acquis à jamais. Le repentir nous vient du ciel, le remords est une expiation.
— Ne vous avancez pas tant, de peur d'avoir trop à reculer. Eh bien! poursuivit-il avec un sentiment extrême de violence, y a-t-il longtemps que vous n'avez visité votre pays, non pas la France, mais le Iîoussillon?
— Il y a peu d'années.
— Avez-vous quelques notions des dernières guerres que l'Empire a portées en Espagne, depuis le l'erthus jusqu'à Barcelone?
— J'en connais les principaux et les plus dramatiques épisodes.
— Le nom de Pujol est donc arrivé jusqu'à vous?
— Oui, certes, et je sais aussi comment ce chef a été lâchement livré par les Français, ses ennemis, et lâchement assassiné par les Espagnols, ses amis.
— Cela suffit; vous saurez mon histoire.
— Vous connaîtriez donc Pujol, vous aussi?
— Beaucoup.
— Où l'avez- vous vu?
— Partout : en France, en Espagne, dans la plaine, sur la cime des Pyrénées, dans la paix, dans la guerre, au milieu des Batailles, du carnage, de la dévastation. Pujol était un grand coquin, niais Pujol ne devait pas être livré.
— Je pense comme vous.
— Alors vous m'entendrez.
Le senor Marini, jusque-là si calme, si froid, avait pris pendant ce court entretien des poses si hardies, ses paroles étaient sorties si rapides, si énergiquemenl accentuées, que je jugeai dès lors qu'il avait joué un rôle quelconque dans cette longue série d'escarmouches, de Batailles, d'attaques de convois, de marches et contre-marches, dont la fière Catalogne avait longtemps été le théâtre. Mon impatience s'accrut de cette demi-confidence déjà si intime; mais j'attendis tout du bon vouloir de l'Espagnol, à qui je portais, sans trop me l'expliquer, un si puissant intérêt. Le mystère est un vif aiguillon qui vous attire, loin de vous faire fuir.
Cependant ces causeries familières nous conduisirent Bientôt jusqu'au Bord d'une petite rivière suivant toutes les sinuosités du pied de la colline verte qui forme le fond du croissant au centre duquel s'élève Anourourou.
— Ici commencent mes propriétés, me dit don Francisco ; vous entrez dans mes domaines.
— Voici sans doute le château, lui rèpondis-je en lui désignant une case Basse, située à l'autre Bord du Irais et rapide courant d'eau.
— Vous avez deviné ; mais ne vous en moquez pas trop; il ne faut jamais juger que comparativement, et dans ce cas vous serez forcé de convenir que votre marquis de Caraba s n'était pas plus opulent que moi.
Douze ou quinze cents pieds de vigne déjà en rapport tapissaient les lianes du coteau ; quelques figuiers maigres et souffreteux s'élevaient çà et là, et plusieurs vigoureux grenadiers pointaient à travers les liaies servant de cadre à la Belle vigne que M. Marini avait déjà trouvée ici, plantée également par un Espagnol de Malaga, depuis peu de temps rentré dans sa patrie, et qu'il avait sauvée presque miraculeusement de l'apathie des naturels. Je mangeai du raisin cueilli sur le cep; il était excellent, et ce fut avec un sentiment de religieuse reconnaissance impossible à exprimer que j'approchai le premier grain de mes lèvres; je me crus de retour dans mon pays natal! Un Espagnol était là, un homme qui parlait ma langue, un homme de ma couleur, vêtu comme moi; sous mes pieds une vigne, à mes côtés les arBustes protecteurs de nos plantations roussillonnaises; une cabane au milieu pour compléter l'illusion. Je m'écriai, je bondis, mon cœur battit avec violence, mes genoux fléchirent, je respirais à peine; je tournai la tète pour mieux savourer la Brise de mer, tout s'effaça; Anourourou chassa ma patrie, et vous ne sauriez comprendre coniBien ce réveil fut triste et plein d'amertume.
— Ces clioses-là m'arrivent souvent, me dit Marini en me serrant affectueusement la main ; ces clioseslà vont droit à l'âme et s'y plongent profondément; ces clioses-là tuent, et voilà pourquoi je n'ai plus longtemps à vivre encore.
— Ah! pardon de vous avoir affligé; pardon, et continuons nos courses dans vos domaines.
— Vous avez raison, senor, de vouloir marcher encore ; on pense trop dans l'inaction et le silence ; rien n'est mortel comme le recueillement : tout penseur s'use vite.
Don Francisco me montra, errant sur une grasse prairie fort Bien arrosée, un troupeau de vingt-trois bœufs qui n'étaient pas encore toute sa fortune. Il savait bien (pie les Américains établis Jx WaBoo lui en voulaient de son industrie et clés leçons d'économie rurale dont il commençait à faire sentir le prix aux insulaires ; il n'ignorait pas non plus que sur un caprice, sur un simple soupçon,. Riouriou, aussi slupide que Tamahamah était grand et noble, pouvait le priver de ses richesses et même de sa liberté; mais il continuait avec zèle son œuvre de régénération, et il disait toujours :
— Qui sait si dans l'avenir on ne parlera pas de moi avec amour et reconnaissance ?
A quelques jours delà, en descendant sur la plage, je vis accourir à moi don Francisco, qui nie saisit par le Bras d'une manière convulsive, et me dit d'un ton résolu :
— Venez, senor, toute usurpation m'est odieuse, mais surtout celle qu'on doit à l'hypocrisie.
— Mon Dieu! qu'avez-vous fait et qu'avez-vous à craindre?
— Ce que j'ai fait? le ciel et moi nous le savons; ce que j'ai à craindre? votre mépris.
— Le malheur plaide pour vous, voire cause est déjà gagnée.
— Hélas ! ce qui devrait me consoler me torture. J'ai beau vouloir effacer de ma mémoire le souvenir de m 's jeunes années, tous les efforls que je tente l'y gravent plus profondément. Ici, loin de ma patrie, loin de toute civilisation, occupé à faire du bien à tout ce qui m'entoure, j'espérais trouver quelque remède à mon mal; soins inutiles, vœux superflus: dès qu'un navire pointe à l'horizon et cingle vers cette île, au lieu d'accourir, de saluer et de tendre la main à des hommes de mon pays (car à huit mille lieues du sol natal, tout Européen est un concitoyen), je me tiens à l'écart, je me cache, et ce n'est que lorsqu'on vient me chercher que je me montre, la tristesse au front et le deuil à l'âme. Vous, sefïor, quand je vous ai entendu avec cet accent saccadé, abrupte et quelque peu impertinent, je me suis dit que vous deviez
être du midi de la France. Vous êtes plus encore ; nos deux provinces se donnent la main, faisons de même; et, puisqu'un si curieux hasard nous rapproche, venez dans ma demeure, déjeunons et écoulez-moi. Vous aurez peut-être un jour occasion de parler de l'Espagnol établi à Wahoo, je vous y autorise; mais je ne veux pas qu'un autre vous apprenne ce que vous ne devez savoir que de moi seul.
— Vous avez beau chercher à m'effrayer, je parie que votre conscience alarmée est votre juge le plus sévère.
— C'est possible ; écoutez donc. Je suis né à Malaro; mon père était l'exécuteur des arrêts criminels.
Don Francisco baissa les yeux et garda un moment le silence.
.. Que tu acceptes sans hésiter cette cravate de lin suspendue à cette brandie d'arbre. (Page 265.)
— Les armées françaises entrèrent à Girolle, à Figuères, à Barcelone ; vous savez comment elles s'emparèrent du Mont-Jouy ; la rage des Espagnols devint bientôt ce que deviennent toutes les passions des hommes quand la honte des défaites humilie leur vanité nationale, et. vous savez aussi bien que moi si la vanité espagnole est gravée dans l'âme des Catalans. Mon père continuait ses terribles fonctions, et j'étais destiné à lui succéder, quoique chez nous la loi soit moins sévère à cet égard qu'en France. Bien résolu à m' affranchir de cette tâche horrible, je m'échappai un jour de Mataro, et, de bourg en bourg, de venda en vendu, de rocher en rocher, je passai la frontière, et je me réfugiai à Banyuls-del-Mar.
— Dans ma province ! à peu de lieues de mon village !
— Oui, sendr. J'y appris bientôt que mon père avait été fusillé, que des massacres se commettaient journellement dans les villes et sur les routes publiques; je sus que de hardies guérillas s'organisaient pour combattre la domination française, que nul n'acceptait chez nous qu'avec une extrême, répugnance. Je
mendiai mon pain â Banyuls, et je couchais toute la nuit dans une espèce de grange appartenant à un brave propriétaire nommé Douzans.
— Je le connais, je le connais.
— Un matin, lassé de celle vie de misère, je nie sauvai avec six pièces de deux liards dans la poche d'une demi-culotte, un gros morceau de pain dans ma besace, une poignée de radis et un gros bâton noueux. Dans le Boussillon on est hospitalier; on ne vous donne pas toujours du pain dans les villages, mais on vous en jette; il y a brusquerie, brutalité et humanité à la fois. Je vécus, hélas! Dieu sait comme.
L'Espagne se déroula bientôt sous mes pieds; j'y rentrai tout d'un élan, et je me décidai à me présenter â la première guérilla dont j'entendrais le bruit desescopettes. J'allais à travers bois de pins et montagnes, buvant de l'eau, mangeant rarement et attendant la nuit pour voler une pomme, une figue, un oignon, quand je trouvais à voler. Une fois, je m'endormis adossé à un arbre ; lorsque je me réveillai, je me vis en présence d'une douzaine d'hommes armés jusqu'aux dents, portant en bandoulière une couver-
lure de laine et chaussés d'espardillas. Ils déjeunaient gaiement, et je ne craignis pas de demander ma pari des mets qu'on roulait sur l'herbe.
— Tu le vois, me dit le chef de la troupe sans répondre à ma question, je n'ai pas voulu le réveiller,
afin que lu pusses mieux jouir du cadeau que je te prépare...
Je tremblai à celte voix, sefior Arago ; elle vibrait comme un tintement funèbre de cloche.
— Que voulez-vous de moi? dis-je en balbutiant.
Supplices sandwicliicns : La s(rangulatior), (Page 267.)
— Que tu ôtes de ton cou ce morceau de cuir qui le va mal, qui peut te blesser, et que tu acceptes sans
hésiter cette cravate de lin suspendue à celte branche d'arbre. Allons, debout, et dis un Patrr, si ça t'amuse.
Supplices sandwichiens : I/ossommemeiit. (Page 267.)
Qu'ai-je fait, sefior?
Va toujours.
Mais je suis un pauvre mendiant.
Livr. 34
— Tu es un espion.
— Miséricorde !
— Que venais-tu faire dans ces montagnes?
— J'arrive de Banyuls-del-Mar; je suis Espagnol, né à Malaro : je cherchais une guérilla pour m'enrôlcr.
— Tu as donc du courage?
— ■ Pas trop, mais on dit que ça s'apprend.
— Nous allons te mettre à l'épreuve; vite, essaye toi-même cette corde, et je me charge de te lancer.
On m'entourait déjà, malgré mes prières et mes larmes, quand un bruit de pas se fit entendre. Un homme de cinq pieds dix pouces au moins se présente.
■ — Alerte ! camarades, dit-il , le convoi passe à huit heures du matin ; trois cents hommes d'escorte, douze chariots, trente-six mulets, deux cent mille francs.
— La capture sera bonne, reprit le petit homme à qui l'on s'adressait plus particulièrement; achevons notre ouvrage, et en route.
J'étais à genoux, on me saisit; le nouveau venu se retourne, baisse les yeux, m'aperçoit, et me tendant la main :
— Toi ici, Francisco? je ne t'attendais pas; sois le bienvenu, et embrasse-moi.
— Comment ! tu connais ce drôle, Massol ?
— Certainement. Figurez-vous, compagrveros, que j'étais condamné à être pendu à Mataro; vous savez tous pourquoi, et certains moines aussi; le cachot était noir, fétide ; ce polisson que vous voyez là vint pour le nettoyer, et, par humanité sans doute, il laissa tomber à mes pieds une lime et une scie toute mignonne : je m'en emparai, et le lendemain j'étais libre.
— A la santé de la nouvelle recrue !
— Ce n'est pas tout : savez-vous de qui m'a sauvé le nino ? Des mains de son père, de son propre père.
— Encore un coup à sa santé !
— Vous comprenez, senor Arago, que la fatale cravate ne reçut pas la victime innocente, et que je suivis mes camarades dans leurs terribles et sanglantes expéditions.
— Eli bien ! ne croyiez-vous pas défendre l'indépendance de votre patrie?
— Oui, mais par quels moyens, avec quels hommes et avec quelles armes! un stylet au lieu d'un sabre, des assassins au lieu de soldats.
— Leur chef?
— Pujol.
Ce nom formidable porte avec lui son anathème.
— Le suivîtes-vous quand les armées françaises l'employèrent à leur profit?
— Toujours.
— Ainsi vous avez été soldat de sa petite armée?
— Non, brigand de sa bande; et pourtant, senor, Dieu m'entend, je n'ai jamais frappé un ennemi désarmé, et j'en ai épargné beaucoup qui pouvaient se défendre.
— Je vous crois, Marini.
— Merci, merci; mais permettez que j'achève. Pujol fut arrêté et livré ; ses plus fidèles amis voulurent le suivre, presque tous furent pendus ; j'échappai encore, quoiqu'un regard de Pujol, traîné, mutilé, déchiré dans les rues, m'eût reconnu, et que sa bouche m'eût souri au milieu de ses tortures. Je repris le chemin des montagnes; je parcourus les Pyrénées jusqu'à Bayonne, et, remontant jusqu'à Bordeaux, je m'embarquai dans ce port sur un navire hollandais qui allait faire la pêche de la baleine. Ce navire toucha à Owhyée; je demandai mon débarquement, on me l'accorda; Tamahamah me prit en affection: il vint ici pour soumettre un rebelle; je lui fus d'un
utile secours, et je reçus de lui les moyens de bâtir cette maison où j'ai le bonheur de vous ouvrir mon âme. Maintenant reviendrez-vous encore?
— Tous les jours.
— Vous ne m'avez donc pas déshérité de votre estime?
— Il y avait un seul honnête homme dans l'armée de Pujoi : c'était vous.
Notre relâche à Wahoose prolongea encore, caries vivres arrivaient difficilement, selon les logiques prévisionsde Petit. Bives ne nous procura ni un porc, m une poule , ni le plus chétif poussin. Kraïmoukou cadet , sans cesse sous l'influence des liqueurs, mettait à nous servir une indolence fatigante, et l'Espagnol Marini usait en vain de toute son influence pour qu'on nous satisfit sans retard. Efforts inutiles : nous dûmes attendre quelques jours encore.
— ■ Savez-vous bien, me dit don Francisco en me serrant cordialement la main, le soir de sa pénible et douloureuse confidence; savez-vous bien, senor Yago, que votre présence ici me gène maintenant? il me semble qu'en entrant chez nous, vous devez fouiller du regard sous mes vêtements pour vous assurer qu'il n'y a pas quelque poignard caché.
— Je vous jure, Marini, que si vous continuez à me parler de ce passé si terrible pour vos souvenirs, si plein de regrets, si bien effacé par tant de sacrifices, je ne viendrai plus vous voir.
— Allons, je me relève à mes propres yeux, puisque vous m'aimez toujours, occupons-nous donc de ce qui se passe à Wahoo; et dites-moi si je puis vous être bon à quelque chose.
— Accompagnez-moi chez Kraïmoukou.
— Chez cet ivrogne?
— Silence ! un gouverneur : cela pourrait vous être funeste.
— Oh ! parlons-en à notre aise, c'est un misérable; il y a longtemps que Tamahamah l'aurait fait jeter à la mer ; mais Biouriou pardonne aisément chez les autres les turpitudes et les vices dont parfois à son tour il ne rougit pas de se salir.
— Et Tamahamah luttait-il contre l'ava, qu'on dit si capiteux?
— Oh ! lui, c'était l'homme le plus sobre de son archipel; et si les peuples auxquels il commandait n'avaient pas goûté avant son règne à cette liqueur si dangereuse qui abrutit et brûle, je vous suis'caution qu'il serait arrivé malheur à celui qui le premier l'eût l'ait connaître aux Sandwich. Tenez, voici un exemple entre mille :
Un jour, Riouriou se présenta ivre à l'entrée du palais de son père; celui-ci s'opposa à ce qu'il lût reçu; mais Riouriou étant tombé en s'accroupissant pour franchir le seuil de la porte, Tamahamuh poussa du pied l'ivrogne jusque sur la plage, le laissa pendant quelques heures exposé aux atteintes d'un soleil dévorant, et prononça d'une voix terrible le mot tabou, comme pour menacer de sa vengeance quiconque viendrait abriter le corps de son fils.
— Cela est beau sans doute; mais franchement, senor Marini, n'êtes-vous pas un peu prévenu en faveur de Tamahamah? Votre ardente amitié pour lui ne le pare-t-elle pas de trop de vertus, ou méritel-il en effet tout, le bien qu'on m'en a déjà dit à Owhyée?
— J'ignore ce qu'on a pu vous rapporter sur ce prince généreux, mais je vous jure, senor, que le roi qui vient de mourir élait véritablement un grand roi.
Je montrai alors à Marini toutes les notes que Rives et M. Young m'avaient données, et l'Espagnol m'as-
sura que Tamahamah était encore bien au-dessus des éloges qu'on m'en avait faits.
— Ce qui le distinguait à mes yeux, poursuivit l'Espagnol, ce n'était pas tant la bravoure qu'il déployait dans les batailles (j'ai vu en Catalogne un homme qui pouvait lui être comparé), mais plus encore ses doux, et nobles procédés envers ses femmes, et surtout sa brûlante passion pour sa favorite, que vous avez dû voir ta Koïaï. Cet amour, senor, allait jusqu'à l'idolâtrie. Quiconque eût déplu à la reine aurait sur-le-champ couru risque de la vie, et les supplices les plus horribles seraient devenus les sanglants auxiliaires de la tendresse blessée de Tamahamah.
Un Sandwichien de Wahoo s'étanl un jour permis de cracber dans la calebasse de la princesse, il fut soumis à deux secousses de strangulation, auxquelles il n'a survécu que parce que la reine elle-même implora en cachette sa grâce auprès de l'exécuteur.
— Comment s'exécute ce châtiment?
— Deux poteaux sont plantés en terre à hauteur d'homme ; le patient, debout et le dos appuyé contre un poteau, a le cou serré dans un nœud coulant; un autre homme, choisi parmi les plus vigoureux des assistants, saisit les deux bouts d'appui, il donne deux, trois, et quelquefois même quatre secousses, qui rarement laissent vivre le coupable.
— Cela me semble assez mal imaginé. Tranche-ton aussi la tête aux condamnés à mort?
— Non, mais on la leur écrase. Dès qu'un malheureux est destiné à subir cet affreux châtiment, deux ou trois chefs s'emparent de lui, le lient sur le dos à une planche qu'ils posent à terre; cette planche ne va que jusqu'à la nuque et laisse la tête libre; celle-ci repose au moment de l'exécution sur une pierre tabou, et, tandis qu'un guerrier lient fortement les pieds du patient serrés dans ses mains, un coup de massue appliqué sur le front termine le supplice.
— Voilà de la sauvagerie qui m'épouvante. Est-ce que de pareilles exécutions sont fréquentes?
— Il y en a deux à peu près par année dans tout l'archipel.
— A la bonne heure.
— Au surplus, continua Marini, enchanté de me voir accueillir ses documents si exacts , quoique à vrai dire ce peuple soit sans religion, puisqu'il
n'existe chez lui aucun culte public, ces abominables sacrifices sont presque toujours ordonnés par le grand prêtre, qui rarement fait grâce. Tout outrage au roi, à la reine, au chef des moraïs, est puni de mort. Api'és cela, il y a les mutilations des doigts et les yeux crevés pour des fautes moins graves.
— Oui, j'ai vu Korrani, et vous comprenez que je ne puis partager votre enthousiasme pour Tamahamah.
— Eh! senor, songez qua Taniahama commençait à peine à régner paisiblement. N'eût-il fait qu'abolir les sacrifices humains, en dépit des usages établis, il aurait bien mérité de l'humanité tout entière Ce monarque me consultait souvent, et c'était principalement sur le code pénitentiaire, qu'il voulait mettre en vigueur dans ses États, qu'il cherchait à s'éclairer de mon expérience européenne. S'il eût vécu deux ans encore, les îles Sandwich n'auraient eu de rivales dans aucun océan, et son pouvoir eût appris ce que c'est que le commerce, ce que sont les arts et l'industrie.
— Je sais comment on enterre les -morts, ditesmoi comment se font les mariages?
— Il me semble qu'il est logique de partir de plus loin. L'enfant naît sans sage-femme, ou plutôt il y en a douze ou quinze autour de la femme qui va accoucher. L'enfant venu au monde est trempé dans l'eau
•de la mer, mais sans que rien l'ordonne ; 1 usage le veut ainsi. A douze ans, les jeunes filles peuvent devenir mères ; on épouse ici autant de femmes qu'on peut en nourrir. On se rend dans une case ; on fait cadeau au père ou à la mère de quelques brasses d'étoffe, et tout est dit.
— Le frère, a le droit d'épouser la sœur, si je me guide sur Riouriou ; y aurait-il privilège pour lui seul ?
— Point ; on n'est aux Sandwich ni frère ni sœur, on est homme ou femme.
— Dieu ! que Tamahamah avait de choses utiles a compléter !
— Oh ! là-dessus vous seriez vaincu par ma doctrine; il ne m'est pas encore prouvé que les mariages entre frères et sœurs soient irrationnels.
— Senor Marini, vous devenez Sandwichien.
— Ne vous l'ai-je pas dit?
LU
ILES SANDWICH
Wahoo. — Visite au gouverneur. — Course»» au volcan <l Anonrouroii. — Jeux, divertissements.
Je l'ai dit, je crois, le palais de goëmon de la première dignité d'Anourourou est situé en face de la rade et de l'ouverture du poil. C'est une case un peu plus grande et beaucoup mieux construite que les autres ; la toiture en dos d âne est une charpente formée par de petits soliveaux étroitement liés entre eux à l'aide de cordes de bananiers, et admirablement recouverte de cinq ou six couches superposées de feuilles de palmistes formant des dessins très-originaux. Les angles de la demeure à demi princière sont en saillies arrondies comme ceux des temples de Kayakokooah et du tombeau du grand monarque; la porte d'entrée c<t tellement basse, qu'on ne peut y pénétrer qu'en se mettant à genoux. Ne voudrait-on pas dire, par hasard, que tout homme qui met le pied dans une demeure royale doit se courber jusqu'à terre pour y
être admis? Qui saii? les pensées des grands sont quelquefois si mesquines !
M. Marini et moi nous nous présentâmes sans cérémonie. A notre aspect, les princesses monstres se soulevèrent à moitié, et les jeunes et jolies esclaves, qui balançaient leurs élégants èvantails de plumes autour d'elles, vinrent spontanément les agiter sur nos têtes, en disant : Macana, macana (faites-nous un présent), et en nous offrant tout ce qu'elles possédaient. Les fringantes vierges étaient absolument nues.
Quand à Kraïmoukou cadet, il nous regarda d'un air hébété, laissa péniblement tomber avec sa bave écumeuse quelques paroles, et nous fit signe de nous coucher auprès de lui.
— Gardez-vous-en bien, me dit Marini-, ses nausées vont au cœur.
— Bah! bail! je me risque à demi; je ne veux pas le mécontenter. Celle hideuse nature est curieuse à étudier.
— Oui, de loin.
— Je me tiendrai sur la défensive.
Je m'assis donc sur un .las immense de nattes élastiques; mais j'eus soin de placer entre la lète du gouverneur et la mienne une de ces calebasses énormes dans lesquelles princes et princesses, rois et reines, crachaient fréquemment sur des couches de fleurs en débris. Kraïmoukou achevait à peine de cuver son vin, et sentail déjà le besoin de recommencer ses copieuses libations de chaque heure. J'eus le temps de jeter autour de moi un regard observateur. Le mur du palais était un véritable arsenal : fusils, pistolets, sabres, sagaies, crics, arcs, flèches, casse-
tèles, bâches, se trouvaient là suspendus, pèle-méle, les uns presque au sommet de l'édifice, les autres traînant sur le sol. Nulle part je n'avais remarqué un si grand luxe de nattes; il y en avait plus de quinze à terre les unes sur les autres, occupant toute la longueur de l'appartement; on en voyait des rouleaux immenses bariolés de mille couleurs1. Les quatre épouses de Kraïmoukou, cachées dans cinq cents brasses au moins de pagnes légers, causaient à voix basse pour ne pas être entendues de Marini, qui parlait fort bien leur langue; deux officiers debout, coiffés du casque pittoresque, cherchaient à se prévaloir de leur taille de six pieds, et posaient perpendiculairement devant moi, tandis que les charmantes créatures qu'on dédaignait dans un coin, et qu'on repoussait quelquefois du pied, souriaient malicieusement de
Jeux sandwichiens : La boule. (Page 270
mon intention à étudier les dessins dont, leurs corps juvéniles étaient tatoués.
— Savez-vous que nous n'avons pas le bonheur de plaire à ces dames? me dit Marini, qui écoutait les princesses causant toujours à voix basse.
- Je vous jure, senor, que je ne suis pas en reste avec elles.
— Elles viennent de se dire tout bas qu'elles vous trouvent fort laid.
— Sans vanité aucune, si leur figure est ici un type de beauté, je dois vraiment leur paraître horrible. Eh bien ! je gage que je me fais aimer d'elles en moins d'une demi-heure.
— Comment ferez-vous?
— J'escamoterai.
— Oh ! si vous savez escamoter, vous deviendrez admirable.
— Dites-leur d'être attentives, et envoyez-moi une de ces jam-rosas qui sont à votre côté, je vais la faire disparaître, el vous y serez pris aussi, vous, tout Européen que vous êtes.
Marini pria ces nobles et ravissantes créatures de
bien ouvrir les yeux, il me jeta la petite pomme, que je saisis de la main droite, et elle disparut au grand étonnemenl de toute la chambrée, qui sembla sortir de sa torpeur éternelle.
— Encore, encore, dis-je à l'Espagnol, et puis une troisième, et puis une quatrième.
Cela fait, les fruits s'en allèrent voltiger, tantôt en ellipse, tantôt en rond, ensuite en gerbe, à droite, à gauche, sur la lète, par devant, par derrière, lentement, rapidement, à ma volonté, de telle sorte que lorsque je m'arrêtai, je vis tout le monde, hommes et femmes, le cou tendu, la bouche ouverte, pleins d'admiration pour un si utile et si merveilleux lalent.
Après ce premier exercice, qui me valut la précieuse permission de cracher dans une calebasse, et la faveur autrement inappréciable d'un frottement vigoureux de nez avec la favorite huileuse de Kraïmoukou, je tirai de ma poche deux ou trois boîtes à double fond, je coupai et j'ajustai, sans qu'il y parût, un ruban, je traversai sans douleur ma joue et mes mains à l'aide d'un fil d'archal, je déployai enfin toute mon
adresse, et j'obtins en échange un beau casse-tète, deux nattes superbes, plus de cinquante brasses de pagnes de palma-christi, et les jeunes filles reçurent l'ordre de porter cela où je voudrais. Politesse gracieuse et délicate, comme un Sandwïchien sait en faire, alors même qu'il ne s'en doute pas.
— Vous aviez raison, me dit Mariai, presque aussi étonné que les bons Anourouriens, mais moins bêtement qu'eux : ils sont dans l'ivresse.
— Le patron, surtout, y est complètement, ce me semble.
- Sans raillerie, ils vous comparent à Dieu.
Jeux sandwichiens : Le jeu de l'A. (l'âge 271.
— Auquel? à ceux dont ils enlaidissent leurs moraïs ?
— Non, vraiment, ils vous trouvent adorable. Demandez ce que vous voudrez, on n'a plus rien maintenant à vous refuser ici.
— Alors, je vais leur demander la permission de
me retirer, car ce gros bouffi de gouverneur me dégoûte souverainement avec ses continuelles libations. Est-ce la joie qui le met dans cet étal ?
— Cet élat, senor, est celui dans lequel seul il puisse vivre, et dans lequel nous aimons mieux le voir. S'il n'était pas toujours ivre, il serait méchant.
Jeux sandwichiens : La corde. (Page 271.)
Nous quittâmes le palais; mais les monstres amphibies nous firent promettre de revenir, et je m'acheminai vers la maison de Marini, où l'on m'avait accordé un gile si tranquille, escorté des deux intéressantes filles qui m'apportaient les cadeaux princiers en se racontant les merveilles dont je les avais fait jouir. Je les remerciai en leur montrant le tour du ruban coupé et rajusté ; elles l'apprirent et l'exécutèrent fort bien en peu d'instants, et en me quittant
elles bondirent comme des biches échappées au filet du chasseur. Pauvres enfants, qu'il faut peu de chose pour jeter de la joie dans vos âmes !
La journée était belle, point trop brûlante, car la brise de mer soufflait avec violence. Pour mettre à profit le temps qui me restait, je m'acheminai vers le volcan éteint, qui, sur la droite d'Anourourou, se dessine en gigantesque pain de sucre d'une grande régularité ; chemin fai«ant, je trouvai mon ami Gau-
dichaud qui suivait la mémo roule, et, bras dessus bras dessous, nous nous encourageâmes dans notre entreprise, car, afin d'abréger la longueur du trajet, nous venions d'arrêter que nous grimperions le côté le plus rapide.
Telle était la réputatiçn d'homme merveilleux que je m'étais acquise à Anourourou, que, de la grande place de la capitale où s'agitait la foule joyeuse, un grand nombre de garçons et de filles se jetèrent sur nos pas et voulurent nous accompagner jusqu'au sommet du cratère.
Le pied du mont est défendu par d'énormes blocs de lave que les cendres n'ont pas revêtus ; mais à quelques mètres de hauteur, la pente devient de difficile accès, car les cendres, par couches immenses, glissent sous les pieds et vous entraînent. Cependant, à mesure qu'on gravit, le sol devient plus ferme ; mais on ne trouve là presque aucun arbuste pour vous venir en aide, ou si vous en saisissez un levant sa tète épineuse, vous avez à craindre qu'il ne cède sous le poids et ne. vous occasionne une chute extrêmement dangereuse, car elle ne s'arrêterait qu'à la barrière de roches volcaniques qui forme un cirque au pied du mont.
Gaudichaud et moi nous escaladions toujours assez loin l'un de l'autre et nous nous interrogions souvent, afin de nous donner du courage. La fatigue nous épuisait, nous allions avec une lenteur irritante, tantôt accroupis, plus fréquemment ventre à terre, et fâches déjà d'avoir commencé l'œuvre périlleuse. Pour ma part, j'avoue que j'en étais à maudire ma témérité, et je suis convaincu que mon camarade, dont je regardais de temps à autre la figure ruisselante et blême, ne maudissait pas moins que moi notre fatale résolulion. Nous eûmes un moment de halte, pendant lequel la voix de Gaudichaud, arrivant souffreteuse jusqu'à mon oreille, me. lit entendre quelques syllabes mêlées de soupirs, qu'à mon tour je répétais en écho fidèle.
— Eh bien! me disait-il, c'est dur, n'est-ce pas?
— Je ne sais pas si c'est dur, mais c'est cruellement rapide.
— Tellement que je n'ose pas regarder derrière moi.
— Ni moi non plus.
— Oh ! si je pouvais rétrograder!
— Mais voyez donc comme ces coquins moulent facilement!
— Ce sont des écureuils.
- Mieux que cela, des lézards ; ils se fichent de nous à qui mieux mieux.
— Us ont beau jeu pour cela ; mais ils seraient charmants s'ils voulaient nous aider.
— Ou ne se donne pas la main ici comme à une promenade; n'importe, je vais essayer de leur demander ce service.
Les Sandwichiens nous comprirent à merveille, et ils furent surpris de nous voir en appeler à leur prestesse et à leur légèreté. Us se glissèrent derrière nous, nous poussèrent de leurs mains, de leur tête, de leurs épaules, et nous atteignîmes enfin le sommet. Gaudichaud, rendu là-haut avant moi, s'était assis à demi épuisé, et je n'arrivai que pour lui prêter secours, car il se trouva mal et perdit connaissance. Après une demi-heure d'inquiétude, je vis mon ami ressaisir ses forces, et nous nous promîmes bien de chercher, pour descendre, une pente un peu moins rapide. A nos côtés, les bons Sandwichiens échangeaient des regards moqueurs, el je suis bien sûr que nous aurions beau-
coup perdu dans leur estime si je n'avais résolu de reprendre le rang qui m'appartenait, en faisant quelques tours d'escamotage.
Jamais, à coup sûr, Comte, Bosco ou Conus n'a travaillé devant un public plus curieux et plus ébahi, ni sur un théâtre aussi élevé et aussi solide.
Le paysage qui se déroulait à nos yeux était triste et sévère. Au pied du mont, une rivière pareille à un ruban bleu serpentant sur une robe verte; un peu plus loin, les cases d'Anourourou et la maison blanche de Marini assise sur un monticule ; à droite et à gauche, des plaines unies, des plateaux réguliers; à l'horizon, un pic neigeux l, et, pour raviver tout cela, des touffes de palmiers, des cocotiers et des allées désertes de palma-christi ; le reste, nu, abandonné à la stérilité par l'insouciance des habitants d'Anourourou. Quant au volcan qui s'est dressé près de la capitale, on dirait qu'il a pris naissance à une demi-lieue de là, que les feux souterrains, n'ayant pas eu la force de percer la dure enveloppe qui les retenait captifs, ont agi horizontalement dans une ligne directe, et que trouvant enfin une issue sur l'endroit où pèse le cône rapide, ils se sont élancés et ont cessé dès lors leurs ravages mystérieux et profonds.
San s nous perdre un instant de vue, les Sandwichiens nous accompagnèrent au retour comme ils l'avaient fait au départ, et nous arrivâmes pêle-mêle sur la place publique, où on se livrait avec une ardeur incroyable à des jeux dont il faut bien que je vous parle, puisqu'ils remplissent les trois quarts de la vie si aclive de ces braves gens.
Ues paris de cocos, de régimes de bananes, de pastèques, de brasses d'étoffes, avaient lieu dans chaque exercice, et il est vrai de cire que la justice la plus sévère distribuait seule l'enjeu du vainqueur.
Ici, c'étaient des hommes placés en rond autour d'une grande boule de pierre unie et graissée, sur laquelle chaque jouteur, à son tour, s'élançait en essayant de s'y maintenir en équilibre, d'abord sur les deux pieds, pendant l'espace d'une minute à peu près, mesurée par un homme happant régulièrement de petit s coups de baguette sur une planche creuse pour marquer le temps. Au batteur tout pari était sévèrement défendu, afin qu'on ne pût pas même suspecter sa bonne foi dans le plus ou moins de rapidité imprimée à sa baguette. Les deux premiers vainqueurs, à ce jeu qui faisait si grotesquement culbuter la plus grande partie des parieurs, devaient, s'ils ne consentaient point à partager les enjeux, lutter entre eux, mais sur un seul pied; et celui qui, après trois épreuves consécutives, se tenait debout pendant un plus grand nombre de coups de baguette, s'emparait de la masse, et se hâtait d'aller offrir quelque chose au batteur sur la planche creuse, lequel acceptait après un rude frottement de nez.
Les femmes étaient exclues de cet exercice, fort divertissant, je vous l'atteste; et quand j'eus demandé la permission d'entrer en lice, il y eut un si grand éclat de rire et tant de cris joyeux, que peu s'en fallut que je ne reculasse devant l'épreuve. Cependant je m'élançai , comptant sur mon adresse assez bien reconnue, et il ne m'en coûte pas d'avouer que de tous les jouteurs je fus sans conteste le plus maladroit et le plus lourdement jeté sur le gazon. Ces braves gens se montrèrent si heureux de m'avoir vaincu, leur orgueil les rendit si gais, que je reconnus qu'il y aurait eu de la cruauté à l'emporter sur eux. Une défaite rapporte quelquefois beaucoup plus
1 Voir les notes à la tin du volume.
qu'une victoire. Quant à moi, j'en fus quitte pour une douzaine d'hameçons que je distribuai çà et là, et deux couteaux que je présentai à un de ces heureux insulaires qui s'était t'ait une entorse en glissant sur la pierre. Ici, donner c'est acquérir; l'ingratitude n'est pas comprise à Wahoo, et pour un bienfait vous en recevez mille.
Un autre jeu fort intéressant, et auquel les habitants d'Anourourou déploient une adresse qui tient du prodige, consiste à faire franchir dans un sentier poli, sous des cerceaux de fil d'arcbal placés à deux pieds l'un de l'autre, un grand espace à un fuseau, dont le bout qui est en avant et part le premier est ferré. Des juges échelonnés sur la route indiquent le cerceau où le fuseau a cessé de courir dans la direction voulue, et le vainqueur est celui qui fait franchir à l'instrument un plus grand nombre de petites portes étroites qu'on ne peut attaquer qu'en se courbant jusqu'à terre. Quelques-uns de ces fuseaux, faits en bois de sandal, sont courbes, et alors la ligne à parcourir est courbe aussi à une certaine dislance, et j'ai vu un de ces projectiles lancé avec tant d'adresse par un jeune lutteur de treize ou quatorze ans, qu'il parcourut sous les cerceaux un quart de cercle au moins sans la plus légère déviation et sans avoir besoin de l'irrégularité du sol. Ici encore j'entrai en lice, et ma défaite, que les jouteurs eurent la délicatesse et la modestie de croire volontaire, les dota de deux ou trois étuis et d'une belle paire de ciseaux qu'on joua au même exercice, et qui furent gagnés par le drôle de treize ou quatorze ans.
Il est un troisième jeu fort curieux à voir et pour l'exécution duquel il faut une grande adresse d'équilibriste. Essayons de nous faire comprendre. Deux hommes ou deux femmes , et le plus souvent une femme et un homme de la même taille, se placent debout en face l'un de l'autre d'abord pied contre pied et les deux mains superposées sur le front, la paume en debors. Les deux jouteurs échangent dans cette posture deux ou trois coups de tète ou plutôt deux ou trois coups de mains, puisque le bout est protégé par elles; puis ils s'éloignent de plusieurs pouces, prononcent à demi-voix quelques paroles, et à une syllabe articulée plus haut, ils se laissent aller l'un vers l'autre sans que les pieds bougent, et front sur front, de telle sorte que les deux individus forment déjà un À extrêmement peu ouvert. A l'aide d'un mouvement de reins assez prononcé, on se redresse et on continue de parler à voix basse sans que les mains quittent jamais le front. On s'éloigne encore, on retombe, l'A devient plus ouvert, et l'on continue ainsi jusqu'à une assez grande distance, en se laissant aller en avant comme deux béliers en lutte. Mais, pour que les pieds ne puissent en glissant nuire à l'adresse des jouteurs, deux grosses pierres sont placées derrière les talons comme point de résistance.
J'ai vu deux jeunes habitants d'Anourourou former ainsi entre eux, front sur front, un angle excessivement obtus, et se redresser pourtant à l'aide d'un mouvement de reins vigoureusement articulé, qui décuplait la force des deux adroits et robustes lutteurs. Le dessin pourra, au reste, donner une idée plus exacte de ce genre fort original de divertissement, auquel je prenais un très-grand plaisir.
Je vous défie de vous arrêter froid et sans le plus vif intérêt en face de cet homme aux formes athlétiques, posé debout sur une grande pierre, dont une partie en talus lui sert de point d'appui, qui va se laisser tomber de tout son poids en se cramponnant
des deux mains sur une corde tendue, sans que ses reins plient, sans que sa tête cesse d'être redressée, sans que ses jarrets se courbent, sans que ses pieds changent de place. C'est là un des jeux les plus curieux des Sandwichiens; c'est un de ceux qui donnent le plus de force el d'élasticité aux membres. Éionnezvous après cela de trouver dans cet archipel des natures puissantes capables de lutter contre la lave des volcans toujours piête à les dévorer, contre la turbulence des Ilots toujours prêts à les engloutir. Nous sommes des pygniées à côté de ce peuple géant.
Mais si ces délassements, ces distractions d'un peuple qui comprend si bien le plaisir, sont curieux à voir, il en est d'autres bien autrement merveilleux à observer ( t qui vous pénétrent de la plus vive admiration : je veux parler des luttes sérieuses de l'Océan contre ces natures bizarres, que des années de graves observations ne vous dévoileraient qu'imparfaitement. Ici, que la brise de mer souffle violente et par rafales, dès que la houle écumeuse se rue avec fracas contre la chaîne de brisants qui barricade le port, il faut suivre cet essaim de jeunes femmes à la démarche fière, à la tête levée, au regard plein d'animation, s'acheminant d'un pas ferme vers la solide barrière que la nature a opposée au courroux des flots. Les voilà, ces filles si bien façonnées pour d'autres jeux, debout sur les rocs envahis, se regardant avec le sourire sur les lèvres, les unes portant sur leurs épaules la petite planche nommée paba dont je vous ai déjà parlé; les autres, armées seulement de leur courage, piétinant d'impatience , comme pour se plaindre de la tiédeur de l'ouragan ou de la mollesse de la vague. Celle-ci se dresse de toute sa hauteur; accourue du large, elle monte, bondit, ouvre sa gueule prête à tout dévorer, et la jeune fille d'Anourourou, loin de s'effrayer de la colère impuissante de l'Océan, s'élance à son tour sous la voûte marine, incapable de la faire reculer, et te montre bientôt victorieuse loin du lieu qu'elle a quitté, luttant, avec son élégance et sa grâce accoutumées, contre la fureur des éléments déchaînés. Celles, moins audacieuses ou moins habiles, qui ont cherché un appui sur la paba, deviennent, en pleine mer, plus intrépides, et nagent quelquefois fort avant, assises ou couchées sur leur lit plat et à la surface si bien taillée en carène, avec le bec assez légèrement relevé pour que la vue ne se fatigue pas à le chercher.
C'est un spectacle étourdissant, je vous l'atteste, que celui dont je vous parle et dont j'aimais tant à jouir; c'est un merveilleux tableau que celte nier moutonneuse et bruyante sur laquelle jouent, ainsi qu'on le ferait dans un pré, des femmes gracieuses, pleines de santé et de vie, comme si elles étaient lasses de leur bonheur, comme si elles voulaient fatiguer la constance du ciel qui les protège.
Dès que la nuit arrive ou dès que le plaisir de la nage les a satisfaites, les ardentes naïades se réunissent sur une seule ligne, et heureuses d'avoir vaincu, elles se livrent à la lame voyageuse, qui vient les rejeter sur la plage.
A quoi bon vous dire encore les émotions de l'Européen témoin stupéfait de tant de prodiges? En serez-vous plus avides de voyages? En aimerez-vous moins vos fades allées et les joies écrasanles de vos cités enfumées? Est-ce comprendre les explorations que de les lire? Croyez-moi, ô mes amis casaniers, croyez-moi, la vie est dans le mouvement; hâtezvous : la façon dont je vous conte ces choses-là est si tiède, si décolorée! Allez visiter Lahéna et Anourourou, puisque le ciel n'a pas éteint votre vue, et
revenez, si vous en avez le courage, dire au pauvre aveugle qu'il a bien vu jadis, que ses souvenirs sont fidèles, et que la civilisation, en pénétrant dans les pays qu'il a autrefois parcourus, ne les a pas encore
déshérités de leur beau ciel, de leurs dômes si frais de verdure, de leurs hospitalières demeures, et de la bonté de leurs mœurs primitives. J'aime toujours ce que j'ai tant aimé une fois.
lui ILES SANDWICH
Wahoo. — Polit et moi. — Course à la pêcherie de perles «le Pah-ah.
Comment expliquer les deux contrastes qui viennent de frapper mes regards, quand on les comprend à peine? Vous avez vu les naturels d'Owhyée, en tout semblables aux volcans qui mugissent sous leurs pieds et sur leurs tètes, toujours prêts à s'élancer, à la moindre menace de la catastrophe.
A deux pas de là, Mowhée, calme et presque endormie, des hommes, des femmes, des enfants, laissant doucement glisser la vie, sans songer au jour qui vient de mourir, sans s'occuper de celui qui va naître, nonchalamment étendus sous leurs éternels parasols de verdure, et respirant à l'aise la brise de mer qui ne leur fait jamais défaut. Et maintenant encore, à deux pas de Mowhée, une île, Wahoo, peuplée de Sandwichiens d'une autre nature, d'une autre humeur, ou plulôt d'une race d'hommes donnant un perpétuel démenti, par leurs mouvements, aux êlres qui les entourent. A Mowhée, le bonheur, c'e^t le repos ; à Wahoo, il n'est que dans l'activité; là-bas, on sourit quand on clôt la paupière ; ici, quand on l'ouvre après le sommeil ; d'une part, toute marche semble une tâche lourde et pénible; de l'autre, toute course devient un amusement. Le bruit du canon ferait tomber en défaillance les habitants de Lahéna ; ceux d'Anourourou l'écouter aient avec délices ; le chant, la danse, sont inconnus au premier village ; au second, la parole est une musique, la danse une marche. 11 y a deux mille lieues entre les deux îles ; il y en a plus encore entre Mowhée et (Jwhyée ; mais la cause de ces différences, qui en indiquera l'origine? Depuis quand existent donc ces illogiques contrastes, faisant mentir toutes les hypothèses, imposant silence à toutes les théories? On dirait vraiment que si, par exception, la principale île des Sandwich a nourri dans son sein quelques hommes au caractère joyeux, à l'humeur pacifique, quelques femmes âpres aux plaisirs bruyants ou au repos du corps et de l'âme, tous se sont élancés un beau jour au milieu des flots, les uns pour habiter Lahéna la suave, la douce, la solitaire; les autres pour peupler Anourourou, la vive, l'enjouée, l'heureuse aussi comme sa voisine, mais avec une couleur plus tranchée.
Au surplus, si l'aspect d'Owhyée vous étonne d'abord et vous glace d'épouvante, si la vue de Mowhée vous afflige au premier coup d'oeil et vous réjouit plus tard en face de Lahéna, la situation riante d'Anourourou, encadrée dans de belles collines médiocrement élevées et laissant aux regards de petites échappées ouvertes à un lointain vaporeux, vous force à vous mettre de moitié dans les plaisirs de cette île fortunée, où naguère encore eut lieu, comme à Mowhée, une sanglante bataille, de laquelle sortit vainqueur le grand Tamahamah.
Anourourou est plus qu'un village, plus qu'une ville ; c'est une capitale. Il y a là des huttes, des cabanes, des hangars, des temples, trois ou quatre maisons européennes, deux comptoirs américains, une plaine unie, émaillée, deux larges et profondes ri-
vières, l'une au nord, l'autre au sud; un volcan éteint, jaune et rapide comme une meule de blé, un ciel d'azur, une rade large, sûre, spacieuse, et une barre avec une belle ouverture par laquelle les na\ires menacés peuvent se mettre à couvert de toute bourrasque, de toute tempête, dans un port tranquille et abrité. Le mouillage de Wahoo se nomme Dali ; on laisse tomber l'ancre à quatre encablures de la ville et à deux de la chaîne de brisants dont je vous ai parlé.
Les pointes en forme de croissant de Liahi et de Laïloa ne garantissent que faiblement la haie des vents les plus fréquents dans ces contrées intertropicales; mais comme la sortie est facile, comme l'entrée du port l'est également, le mouillage de Wahoo sera toujours regardé comme le plus attrayant de tout l'archipel.
Par suite de l'apathie qui fait le fond du caractère sandwichien, on doit- s'attendre à trouver à Wahoo une grande partie du sol inculte et d'un rapport à peu près nul. Ainsi en est-il. Peu de cultures, des plantations négligées, des champs abandonnés à la générosité seule de la terre, point de limites d'une propriété à l'autre, point de lois protectrices pour la garantie du possesseur, et tout cela encore aux portes mêmes de la ville, tout cela adossé, pour ainsi dire, aux cabanes; car l'insouciance des habitants est telle, qu'ils ne veulent point aller chercher au loin ce qu'ils peuvent trouver sous leurs pas. Les courses et le travail voleraient trop d'heures au plaisir, et c'est le plaisir seul qui fait leur vie. Dans Anourourou, sur les places publiques de celte joyeuse cité, vous trouvez à chaque instant du jour une foule assez compacte de gens allant à droite et à gauche, rien que pour aller; des hommes forts et lestes jouant à des tours d'adresse; de jeunes filles courant après vous pour vous inviter à je ne sais plus quelles distractions du pays; des guerriers avec leurs casques originaux, parés comme en un jour de fête ; et tout cela plein de force et de sève, le sourire à la bouche, l'ardeur à l'œil, la souplesse dans les membres. La population entière d'Anourourou est sans cesse à la veille d'un événement imprévu ; on dirait qu'elle sort à peine d'une catastrophe récente, et si l'on ne l' étudiait pas avec attention, on serait tenté de la supposer dans l'anxiété de quelque sinistre désastre.
Loin de là pourtant : cette turbulence qui la tient en haleine est dans les mœurs, dans les usages, dans le sang de ce peuple à part. Il est bon, généreux, attentif, hospitalier, mais parleur, questionneur, indiscret. Vous êtes accueilli dans chaque case avec un empressement qui va jusqu'à la violence ; mais une fois là, vous devez vous attendre à un flux de paroles dont un roulement de tambour peut seul vous donner une idée exacte. Le naturel de Wahoo veut tout apprendre, tout savoir; je dis plus, il sait tout, et il demande à chacun la confirmation de ce qu'il sait déjà. Le parler est pour lui d'une nécessité absolue;
sa langue esl en activité, soit qu'il se trouve avec vous, soit qu'il se promène seul : on jurerait qu'il en a plusieurs. Il vous demandera comment s'appelle un boulon, comment on le fait el à quoi il sert; il vous voit coiffé d'un chapeau, et il comprend certes pourquoi on le place sur la tête : eh bien , à Anourourou, chaque individu vous demandera le nom du chapeau ; et quand il aura achevé sa longue série de questions, il les recommencera, comme s'il avait oublié tout ce que vous venez de lui dire. La vie des naturels de Wahoo esl une lièvre perpétuelle.
Mais ce qu'il y a de bizarre et de curieux dans tout cela, c'est que les chefs, qui, en certaines occasions, savent établir tant de diiférence entre eux et le peuple, se mêlent ici à la foule, rient, chantent, cabriolent avec tous, et proposent des paris d'hameçons,
de clous, de cocos, de brasses d'étoffes, aux jeux intéressants que je vous ai déjà fait connaître. Le gouverneur d'Anourourou surtout, frère de Kraïmoukou, ivre dès le matin avec l'ava, ivre à midi, le soir et la nuit avec l'ava, el qui, par parenthèse, voulut aussi se taire baptiser par notre abbé, était le plus ardent des joueurs et des parieurs, el dans ses zigzags perpétuels sur' la plage ou sur la pelouse, il tombait cent fois, et ne parvenait à se tenir debout quelques instants sur ses pieds qu'à l'aide de cinq ou six esclaves, dont l'un armé d'un vaste parasol chinois, et un autre d'un éventail de plumes, protégeaient le colosse abruti contre les insectes et les rayons d'un soleil trop ardent.
Que de fois, en dépit de ma volonté opposée, je me suis vu forcé d'accepter un pari de ce hideux Silène,
La réconciliation eut lieu. (Page 277.)
avec lequel il y avait profit à perdre, afin de ne pas trop l'irriter, en l'appauvrissant, contre ses sujets dociles, sur lesquels il taisait souvent tomber les effets de sa colère toujours dangereuse et souvent fatale!
Le gouverneur d'Anourourou est le seul véritable fléau dé l'île. Il est chrétien aujourd'hui: peut-être coi nprendra-t-il enfin que la continence est une demi-vertu.
Je suis de ceux que l'uniformité des plaisirs fatigue, et si j'aime les contrastes dans la nature, je les aime encore plus dans les sentiments ou les passions. Il y a tant de joies à Anourourou qu'elles me débordèrent un beau jour et que je résolus de m'en affranchi, ne fût-ce que pour quelques heures.
Un matin donc que de légers nuages voilaient le ciel, je me levai avant le soleil, je descendis à terre, muni d'une ample provision de petits objets d'échange, et, m'acheminant à tout hasard vers l'intérieur de l'île, j'allai à la recherche des aventures. Ai-je besoin de vous dire que Petit portait mon bagage?
A peine les habitants réveillés d'Anourourou nous virent-ils nous éloigner' de la ville que, dans le but Livr. 55.
tout bienveillant de nous être agréables, plus encore que poussés par un désir d'intérêt et de curiosité, ils se mireotde la partie et nous servirent en même temps d'escorte et de guides. Je savais qu'à trois ou quatre lieues de la capitale, à l'embouchure d'une rivière fort large, on péchait des perles ; c'est de ce côté-là que je portai mes pas. De temps à autre j'amusais mes compagnons de course par mes jongleries, et Petit, de fort bonne humeur avec de semblables camarades, leur disait sans se soucier d'être compris :
— C'est un luron celui-là ; s'il le voulait, il nous avalerait tous ainsi que des goujons. Et comme les Sandwichiens riaient fort des paroles inutiles du matelot :
— Vous le voyez, monsieur Arago, continuait-il, ils me comprennent à merveille : ça ferait d'excellents gabiers.
Cependant je prononçai au plus grand Sandwichien de noire escorte le mot pah-uh! il me fit entendre qu'il savait fort bien ce que je voulais lui dire, et il se mit fièrement en tête pour nous guider. La gaieté de ces braves gens était si franche, si bruyante, que
je résolus de leur prouver ma confiance en leur livrant tous les objets dont je m'étais muni et qui pesaient déjà sur le dos do Petit. Je leur abandonnai aussi mon fusil, deux pistolets, mon sabre, mes provisions de boucbe, et je ne pourrais vous dire combien la bande joyeuse se. trouva flattée de mon procédé tout politique. 0 voyageurs ! ne vous faites que rarement précéder par les menaces et l'artillerie. La meilleure sauvegarde des explorateurs est presque toujours la confiance et la bonne foi. Vous pouvez être dupes et dévalisés sans doute; mais c'est là le seul danger à peu près que vous ayez à courir.
— C'est égal, me dit Petit en grommelant, je ue peux pas m'empêcher de vous dire, monsieur Arago, que vous venez de faire une lourde bêtise.
— En quoi donc?
— On donne à gardera tout le monde les munitions de guerre, mais on ne se défait jamais de ses provisions de boucbe. Le vin, l'eau-de-vie, c'est trop tentant; une faiblesse est bientôt faite.
— Laisse donc, ma confiance nous rapportera quelque cbose.
— Elle ne vous rapportera pas deux bouteilles au lieu d'une.
Cependant nous avancions toujours à travers quelques bouquets assez touffus de bois de sandal et des plaines incultes qu'il serait aisé d'embellir, et de temps à autre les naturels nous priaient de nous détourner de notre chemin pour aller frapper du pied quelques légers monticules recouverts de galets, dernière demeure d'un ami ou dam frère. J'avais toutes les peines du monde à obtenir de mon coquin de matelot ces singuliers témoignages de regret, et il est difficile de se faire une idée exacte de la bouffonnerie du drôle à exécuter les piétinements qu'on lui demandait avec instances.
Les habitants d'Anourourou, tout entiers à la vie animée et turbulente qui les galvanise, ne veulent pas même auprès d'eux un seul des objets qui pourraient porter quelque atteinte à cette folie de chaque jour, que j'avais tant de peine à comprendre.
Après une marche assez monotone de deux heures, nous arrivâmes à un groupe de cabanes élevées dans une espèce de cirque bordé de roches volcaniques, entre lesquelles croissent, élégants et vigoureux, quelques cocotiers dominant d'autres grands végétaux pleins de sève. Nous fîmes halte, et tandis que les naturels, assis sous les arbres, essayaient la répétition des tours d'escamotage qu'ils m'avaient vu faire, j'entrai dans une cabane déserte et je me reposai à côté de Petit; mais, dans la crainte d'être vaincu par le sommeil et de ne pouvoir exécuter ma course en une seule journée, je me levai bientôt et retournai vers mes heureux compagnons de route. Le matelot, qui ne perdait, presque jamais de vue le sac des provisions, s'en approcha tout doucement, et, après avoir visité les bouteilles :
— Ce sont des farceurs, me dit-il du ton de cetfe colère qui le possédait quand mon pauvre domestique Hugues se trouvait par hasard à mes côtés.
— Quoi donc?
— Ces gredins, ces misérables, ce sont des voleurs !
— Qu'ont-ils fait?
— Ils ont vidé à demi une bouteille de vin, et, pour nous tromper, ils ont achevé de la remplir avec de l'eau. Qu'est-ce que je vous disais pourtant !
— Peut-être cs-lu clans l'erreur.
-~ Dans l'erreur, moi ! allons donc, je m'y connais,
je n'ai pas la berlue; le vin est pâle comme la mort : l'eau fait cet effet sur tout le monde.
— Je te dis que tu te trompes,
— Si vous ne voulez pas vous en rapporter à mes yeux, rapportez-vous-en à mon gosier, qui ne peut pas se tromper, lui. Jugez-en.
Petit avala une demi-gorgée du vin baptisé et la rejeta avec dégoût. Je fus convaincu à cette épreuve.
— Eh bien, reprit-il, me croirez-vous maintenant?
— Il n'y a plus moyen de douter.
— Oh ! si je connaissais l'ivrogne !
— Je te défends de bouger.
— C'est cela, il faut se laisser égorger sans taper sur rien ; il faut se laisser boire le sang et dire encore merci. Ils n'ont pas avalé la poudre, les scélérats; ils n'ont pas avalé, la lame du sabre, mais le vin ! Oh ! tenez, je les méprise maintenant autant que je les estimais. C'est fini, en arrivant à bord, je conte ça à Marchais; nous faisons une descente à leur Anourourourourou, et gare dessous !
Cependant le chef de la troupe, c'est-à-dire le plus grand de tous, témoin de la bruyante querelle que me faisait Petit, se leva du milieu de ses compagnons et vint nous en demander la cause. J'eus beau ordonner à Petit de se taire, de garder un silence généreux, le sacripant fit tant, par ses ge>tes et ses menaces, qu'il parvint à expliquer fort nettement la cause de sa mauvaise humeur ou plutôt de sa rage.
A cette confidence, le chef irrité poussa un cri aigu, auquel répondirent tous les Sandwichiens en se levant, et nous fûmes ici témoins d'une scène fort plaisante d'abord, mais qui se termina bientôt d'une manière assez dramatique.
Placé au centre d'un cercle de quatorze hommes, auxquels il venait d'imposer silence, le chef, qui s'appelait Kroukini, se mit à les haranguer d'une façon fort sévère, en se frappant de temps à autre avec une extrême violence la tète et la poitrine. Cela fait, if s'approcha de chacun d'eux, se fit respirer sur la bouche, et dès qu'il paraissait convaincu de l'innocence de celui qui se trouvait soumis à l'épreuve, il lui serrait affectueusement la main, et deux nez se frottaient vigoureusement l'un contre l'autre. Au neuvième, il s'arrêta tout à coup après la bouffée ordinaire, fit recommencer le Sandwicbien, articula hautement et brièvement quelques sons aigus, appela auprès de lui chaque individu de la troupe pour appuyer sa certitude, et quand ils se furent montrés d'accord sur sa culpabilité, l'individu désigné sortit des rangs, entra dans le cercle, baissa la tête et se croisa les bras, tandis que les autres, piétinant et bourdonnant une chanson à trois notes, sans accord ni mesure, se mirent à tourner, d'abord avec lenteur, et enfin avec une extrême rapidité, tantôt de gauche à droite, tantôt de droite à gauche.
Espérant que ce serait là la seule punition infligée au coupable, je rentrai dans ma case avec Petit, qui disait qu'à ce prix il n'était pas malaisé d'avaler cinq ou six bouteilles de vin. Mais il y avait à peine un quart d'heure que j'y étais entré que des cris violents arrivèrent jusqu'à moi. Je me levai brusquement, je sortis, et je vis le malheureux Sandwichien, le dos courbé, recevant les coups énergiques et multipliés de ses camarades, armés d'arêtes de cocotiers, et tournant toujours autour de la pauvre victime, meurtrie et déchirée. Je m'élançai aussitôt, et, franchissant le cercle étroit, je me plaçai à côté du coupable, j'élevai ma main droite sur sa tète et m'écriai : Tabou! tabou !
Aussitôt et comme par enchantement, tout le monde
VOYAGE AUTOTJIi DU MONDE.
s'arrêta, les arêtes tombèrent, le calme se rétablit, et le malheureux, se jetant à genoux, souleva mon pied droit, le plaça sur sa tète, voulant par là m'apprendre que désormais il était mon esclave.
— Eh bien, me dit Petit, ce sont de bons enfants, peut-être même un peu trop bons.
— Que conclus-tu de tout ceci? lui demandai-je.
— Qu'ils ont des bras bien vigoureux.
— C'est tout?
— Je ne vois pas autre chose.
— Et que le vol chez eux est sévèrement puni.
— Ah ! oui, le vol du vin.
— Tous les vols.
— Si l'on pouvait taper sur ce polisson de Rives avec la même rudesse!
— A l'entendre, on te croirait méchant.
— Vous savez bien que je suis un vrai mouton; mais ce marsouin-là nous a trop indignement enfoncés. Au reste, monsieur Arago, vous êtes, vous, dansces deux affaires, le plus coupable de tous.
— Comment me prouveras-tu cela?
— Ce n'est pas difficile. N'avez-vous pas voulu faire le gentil avec les deux tendres épouses cuivrées du farceur de Bordeaux ? Et comme le nain savail fort bien ce qui lui reviendrait de vos (amabilités, il a pris la chose comme il convenait, et avec elle il a pris aussi les chemises, les pantalons, les mouchoirs que vous lui présentiez par paris à la préfecture, ainsi que dit Hugues en latin. En second lieu, si vous aviez donné à garder à ce pauvre Sandwichien deux petUs harils d'eau filtrée, au lieu de deux bouteilles de vin, pas une goutte n'aurait manqué à l'appel. On tutoie la liqueur rouge, on respecte le liquide de canard. Tenez, moi, qui nie pique, Dieu merci, de probité et de vertus de toute espèce, eh bien, je ne répondrais pas de vous rendre intact un flacon de schnick, quand même vous m'ordonneriez de me tenir de lui à longueur de deux gaffes.
— Oh ! tu es un franc ivrogne, et je ne serais pas' assez niais de l'exposer à la tentation.
— Vous feriez fort mal, vous ne me rendriez pas justice, car, foi d'homme..., j'y succomberais.
Cependant nous nous étions remis en marche; je remarquai que le voleur de mon vin avait humblement pris la queue de la caravane, et que personne ne lui adressait plus la parole.
— Va, dis-je à Petit, va lui tenir compagnie et tâche de le consoler.
— Oui, je vas lui faire de la morale, lui apprendre que lorsqu'on a entamé une bouteille, faut l'achever, et que si on l'a puni si rudement, c'est parce qu'il s'était permis de baptiser le nectar.
— Petit, tu mourras dans rimpénitence finale.
— Là-dessus, monsieur Arago, je suis enchanté de me trouver parfaitement d'accord avec vous.
Nous arrivâmes enfin à l'embouchure de la rivière où se faisait, avec assez d insouciance, la pêche des huîtres; mais comme les cabanes de rétablissement se trouvaient sur la rive opposée, il fallut traverser la rivière de Pah-ah. Or, je vous lai dit, je ne sais pas nager, et il n'y avait malheureusement près de nous aucune pirogue.
— Vous voilà pincé, monsieur, me dit mon matelot, ça vous apprendra à ne pas apprendre.
J'expliquai au chef de mes joyeux camarades le motif de ma résistance; mais aussitôt, grimpant sur un arbre, il en détacha une assez forte branche, la descendit, la prit par un bout, plaça à lautre extrémité un de ses amis grand et vigoureux, m'invita à
m'accrocher au milieu, et me donna à entendre que je n'avais rien à craindre.
— Courage donc, me disait Petit ; vous verrez qu'avec un peu de bonne volonté vous saurez un jour quelque chose; risquez-vous, et puis ne suis-je pas là, moi?
Enhardi par la confiance de mon drôle, je me déshabillai donc et saisis presque en tremblant la branche solide, tandis cpie, faisant un seul paquet de mes vêlements, un des Sandwichiens les plaça sur sa tète et s'élança dans la rivière. Je délibérais encore, lorsque Petit, qui était derrière moi, me heurta violemment de l'épaule, me fit faire un plongeon et me dit en riant :
— Enfoncé ! il n'y a que le premier pas qui coûte ; barbotez maintenant, l'eau est salée en diable... c'est égal, tapez donc du pied !... Dieu que vous êtes mollasse! on nage comme on marche, ça s'apprend tout seul. Si vous pouviez regarder, vous verriez connue c'est beau : nous avons l'air d'une bande de marsouins poursuivis par des requins. Dessinez-vous donc, monsieur Arago, ça fera un tableau magnifique !
J'entendais à peine les railleries de Petit, tant je tremblais dans ma peau que les forces ne vinssent à manquer à mes hardis et intelligents nageurs; mais de pareils hommes sont façonnés à de plus étonnants prodiges, et avant d'atteindre la rive opposée je pus reprendre courage et ni'aider un peu, afin de les sou lager.
— A la bonne heure! s'écria le brave matelot, qui ne me perdait pas de l'œil, voilà que vous faites des progrès! on dirait une grenouille; vous y prenez goût, tant mieux : c'est si bêle de ne savoir pas nager ! autant vaut n'aimer ni le vin ni l'eau-de-vie ; ça vous corrigera, j'espère, de vos trois vilains défauts.
Nous avions pris pied, et j'avoue que j'en fus enchanté, car il y a une horrible fatigue à naviguer d'une manière si incommode. Ni mes effets ni mon calepin n'avaient reçu la plus petite goutte d'eau, et l'on peut dire qu'à l'égal des Carolins, les naturels des Sandwich étonnent par leur admirable adresse à se jouer de la fureur des vagues de la mer.
Le village de l'ah-ah est composé do huit cabanes où se reposent le soir, de leurs fatigues quotidiennes, douze habiles plongeurs. A un quart de lieue à peu près au large, et dans une circonscription d'une lieue au plus, ils plongent une trentaine de lois en un jour par douze, quinze ou vingt brasses, fouillent les roches madréporiques , remontent avec quelques huîtres qu'il leur est défendu d'ouvrir, et les envoient ensuite au gouverneur de Wahoo, qui les visite et en adresse les richesses à Owhyée.
La qualité de ces perles de Pah-ah est rarement supérieure; elles sont en général faiblement teintées de bleu; mais on en trouve parfois d'une eau extrêmement pure, et il est certain que le produit de cette pêche pourrait devenir considérable si on la faisail d'une façon plus commode et plus active. Quelques beaux cocotiers, deux plantations assez étendues de choux caraïbes, une large allée de palma-elnisti, un champ de pastèques : voilà la colonie.
Après un frugal repas, où furent consommés par mes camarades, Petit et moi, les restes déjà fort entamés de nos provisions; après avoir reconnu, par plusieurs largesses fort peu coûteuses, les politesses des bons pêcheurs, j'ordonnai le départ. Mais les Sandwichiens n'avaient pas encore épuisé leurs forces, ils se mirent à danser, comme si le soleil se fût voilé pour eux, comme s'ils se fussent éveillés depuis un
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moment il' un sommeil tranquille, et je ne saurais vous dire quel plaisir j'éprouvai à les voir jouer au cheval fondu. Je me mis de la paitie en me rappelant mes jeux de collège, et pouitant je me gardais bien d'imiter mes lurons jusqu'au bout, car, échelonnés verticalement à la rivière, après avoir franchi le dernier dos, le sauteur tombait dans l'eau et venait rapidement gagner le rivage.
— Encore un bonheur que vous avez à regretter, me disait Petit ; si une catastrophe vous arrive un jour, je ne suis pas sûr d'être assez fort pour nous sauver tous deux.
— Sais-tu bien, Petit, que ce que tu me dis là est un grand témoignage d'amitié?
— Voyez-vous, monsieur Arago, si vous doutiez le moins du monde de la mienne, je vous aplatirais comme une morue.
— Donne-moi ta main.
— Oh ! ma main ! ma tète ! mon cœur ! tout est à vous; tenez, vous m'ordonneriez dans un moment de colère de boire une bouteille de bordeaux ou un verre de cognac, que je crois, foi d'homme, que je me risquerais.
- Je te connais et je ne doute pas de ta sincérité.
— C'est comme ça.
La pirogue de l'établissement nous porta de l'autre côté de la rivière, nous retournâmes à Anourourou par une route plus longue, mais aussi plus variée. Nous longeâmes le rivage, où sont élevées çà et là plusieurs cabanes où vivent, à l'exemple des habitants de Lahéna, quelques familles heureuses, et mms arrivâmes le soir aux premières maisons de la capitale.
J'appelai près de moi tous mes compagnons, si gais, si pleins de bouté; je plaçai à terre autant de lots qu'il y avait d'individus, et, commençant par le chef de la troupe, je lui dis qu'il n'avait plus qu'à choisir. Celui-ci prit le tas contenant des hameçons, une petite scie et une lime; le second chobit deux couteaux et un rasoir; le troisième s'élança sur une chemise rayée de matelot; les autres s'emparèrent du reste, selon leur caprice, et quand vint le tour du Sandwichien voleur, il saisit timidement sa part et la porta au chef, qui l'accepta sans hésiter. Je voulus lui faire observer que ce serait m'aïfliger, mais ses camarades me firent entendre que là-dessus leur loi était précise, et qu'il ne pouvait agir autrement Je me soumis donc, à mon grand regret; mais le lendemain sur la plage je retrouvai l'homme fustigé, qui me tendit la main et me dit que rien ne s'opposait plus désormais à mes générosités à son égard. Je lui lis cadeau d'un mouchoir, et il bondit avec une joie semblable à celle qu'avaient montrée la veille les braves gens qui s'étaient offerts avec tant de désintéressement à m'accompagner à la pêcherie de Pah-ah.
Cependant, pour ne rien perdre de ce qui pourrait offrir quelques détails curieux et intéressants, je refusai d aller rejoindre Marini, qui m'attendait, et je me rendis sur la place publique, sans cesse battue et visitée par les heureux naturels de ce lieu de délices C'étaient des cris de joie à réjouir l'âme; c'étaient des sau's, des gambades, des danses sans convulsions, comme celles d'Atoaï, mais avec des sourires et des caresses. Ici, l'on jouait au cerceau; là, on jouait à la boule ; plus loin, à l'équilibre; tandis que les femmes, plus réveillées encore par une brise du large qui aidait le flot à monter, se dirigeaient joyeuses vers les récifs du port.
Et pourtant il y avait par là aussi sur les physionomies quelque chose de gêné, d'emprunté que je
n'avais pas remarqué jusqu'alors. Que s'élail-il donc passé ?
Mon coquin de matelot, que je trouvai adossé à une cabane, se chargea de me l'expliquer.
— Que fais-tu là, avec cet air pileux?
— Je me repose.
— Tu viens de courir?
— Non, je viens de me battre, ou plutôt je viens d'être battu...
— Pourquoi donc?
— Est-ce que je le sais? Us étaient d'abord quinze ou vingt qui m'entouraient, qui me pressaient, mais sans me faire aucun mal ; moi j'ai donné une torgnole au plus hardi, au meilleur voilier; alors le drôle, qui avait six pieds au moins, m'a saboulé d'une façon si sterling, que j'ai prison cinq ou six minutes une quinzaine de billets de parterre, et que ma chemise n'est plus une chemise, ni mon pantalon un pantalon. Il n'y a que mon nez qui y ait gagné quelque chose ; voyez, on dirait (pie j'en ai quatre au moins ; il me fait l'effet d'une patate première qualité. Ce ne devrait pas être permis de taper comme ça; on est dur, c'est vrai, on est façonné à la douleur; mais un marteau ne devrait tomber que sur une enclume...
— Viens, mon garçon, je vais me faire raconter le motif de cette rixe, et je parie d'avance que tu as tort.
— Je n'ai jamais eu tort, moi; ils m'ont cerclé, j'ai souqué, et gare dessous ! les plus voisins disaient : Assez!
— Je le savais bien que tu avais fait des tiennes : n'importe, viens toujours.
— C'est difficile ce que vous me demandez là; je ne peux pas bouger; je suis moulu, aplati, quoi; et si je ne pleure pas, c'est que je n'ai de larmes que quand on me fait mal au cœur.
— Tiens, me voici assis à ton côté; compte-moi l'affaire franchement, en vrai matelot.
— C'est court. Vous rappelez-vous, monsieur Arago, un certain sermon que je prononçai à Guham aux imbéciles habitants d'Agagna, à qui je parvins à faire avaler quelques farces de saints, de martyrs, de vierges et autres apôtres !
— Oui. Eh bien?
— N'est-ce pas que j'étais magnifique et pour le moins vingt l'ois plus beau que l'abbé de Quélen, qui, soit dit en public, est fort, laid?
— Je m'en souviens.
— Et moi aussi, car j'y gagnai de quoi me soûler pour deux mois au moins. Eh bien, tout fier de mon truc et de la grâce de ma parole, j'ai voulu essayer tout à l'heure ici la même cérémonie; je me suis hissé sur une cabane avariée, j'ai prêché, j'ai montré à ce peuple cuivré les belles images de la Mère de Dieu, dont le cœur était percé de sept ou huit pointes de gaffes, ainsi que des rosaires bénits par Son Altesse impériale monsieur le pape; plus, un tas de vaudevillistes figurant pas mal les douze apôtres se soûlant à table. Eh bien, vous le croirez à peine, ces marsouins ne m'ont pas compris, et, au lieu de me donner en échange des nattes et de l'ava, ils m'ont largué deux ou trois bordées de coups d'aviron à cinq feuilles, et j'ai coulé bas, j'ai sombré via tout.
— J'étais bien sûr que tu avais cherché querelle à ces braves gens.
— C'est ça, parce que j'ai essayé de les convertir
— Mais, mon garçon, ils ne comprennent pas la langue.
— Ce sont dos pèkins, je parlais pourtant bon fran-
çais
leur parler mauvais sandwi-
— Il valait mieux chien.
- Le moyen, je vous le demande ! il y a de quoi se démembrer la mâchoire à essayer leur plus petite syllabe ; si Marchais avait navigué dans mes eau.r, nous aurions brisé les leurs... Saisissez-vous, monsieur Ara go ?
— Oui, oui, lu seras toujours un drôle et un querelleur; mais viens, je veux te rapatrier avec eux.
— Que j'amène mon pavillon en face de ces gabares !
— Obéis, tais-toi, ou je te conduis à bord.
Petit se leva tout endolori; nous traversâmes la place publique, et, à ma vue, les bons naturels s'empressèi eut autour de nous. Tous parlaient à la fois avec des gestes multipliés; ils voulaient sans doute me faire entendre qu'ils avaient été provoqués, et me donnaient à l'envi des témoignages d'affection que je comprenais
à merveille. Le plus grand surtout, le marteau de Petit, luttait de zèle et de prévenances.
— Le voilà, dit mon matelot; voyez, monsieur, s'il est permis d'avoir un poing de cette force; il abattrait un grand mât.
— Sa figure pourtant est bien douce.
— Je vous assure que ses mains ne le sont pas.
— Allons, dis- je à Petit, il te donne un noble exemple ; il me demande la permission de frotter son nez contre le tien ; accepte, et je te promets une demibouteille de vin en arrivant à bord.
— Monsieur Arago, ça vaut deux bouteilles comme un liard.
— Tu les auras.
— Alors, qu'il frotte.
La réconciliation eut lieu; les excellents Sandwichiens se mirent de nouveau à danser en nous accompagnant, et il ne fut pas difficile de me convaincre que la générosité et l'oubli des injures sont les vertus qu'ils pratiquent avec le plus d'amour.
ILES SANDWICH
Walion. — Marchai* et Petit, — Commerce. — Pèche «te IJalii. — Bonne foi des naturels.
C'oii|» ri'wil gênerai. — Fucore Marini.
Depuis plusieurs jours Marchais était consigné à bord, je ne me rappelle plus pour quille faute; mais je parierais encore aujourd'hui beaucoup contre peu que c'était pour avoir aplati un ou deux de ses meilleurs camarades. Bref, le brave matelot n'était pas descendu à terre, e! comme le liquide était fort rare sur la corvette, comme nous avions encore d'immenses traversées à faire avant de pouvoir nous en procurer, elque la pauvreté, qui rend égoïste presqueaulantque l'opulence, faisait garder à chacun sa faible ration de vin et d'eau-de-vie, il s'ensuivait que l'intrépide Marchais n'avait pu encore, depuis notre arrivée, oublier une seule fois dans l'orgie ses longues fatigues et ses pénibles travaux de chaque jour. Petit, seul dans l'équipage, donnait parfois sa part à celui qu'il aimait tant, et Marchais ne l'acceptait que parce qu'il savait à merveille qu'il était en mesure de rendre tôt ou tard à son généreux ami, en coups de poing, ce que celuici lui avançait en boisson.
Mais, hélas! les rations étaient si mesquines, et la langue pavée de lave des deux vauriens était si peu sensible à la saveur du petit verre, que mieux eût valu souvent qu'on ne vînt pas, à l'aide d'un pareil appât, leur rappeler l'amertume de leur position et la misère toujours croissante de leur vie de bord.
Cela ne pouvait durer plus longtemps, pour peu que nous tinssions à conserver nos deux lurons. Marchais séchait sur pied comme une fleur sans rosée (c'est la première fois qu'on lecompaie à une fleur), et son frère en infortune penchait aussi la tète par sympathie.
Une faire, ô bon Dieu! dans une si fâcheuse position? Ce qu'on avait déjà fait plus de cinquante fois depuis notre départ de France : s'adresser à celui qui n'avait jamais entendu un de leurs soupirs sans y répondre par un serrement de main et autre chose... De ces deux bienfaits dont, je poursuivais mes excellentes canailles, le premier était le plus apprécié sans doute, mais je vous assure pourtant que le second avait une valeur immense.
Un matin donc que de la dunette je dessinais Anou-
ronron, je vis Petit appuyé sur le grand mât, qui me faisait signe d'aller à lui ; et moi, dont les ressources s'épuisaient, je feignais de ne pas le comprendre. L'un de nous devait à la (in se iasser à la manœuvre, et comme je vis bien que ce ne serait pas lui, j'aimai mieux en finir avec ce manège télégraphique et accoster le drôle.
— Voyons, que me veux-tu encore?
— Tenez, cela est infâme à vous; vous ne vous apercevez plus de rien maintenant; on aurait beau mourir à bord de faim et de soif, que c'est pour vous comme si l'on était plein jusqu'aux écubiers.
— Mais, coquin, ne t'ai-je pas trouvé hier encore ivre à terre ?
— Moi, oui, c'est vrai ; mais lui ! lui !... Est-ce qu'il est permis de se soûler tout seul ?
— 11 me semble (pie tu n'attends pas toujours ton camarade pour te donner ce plaisir.
— C'est encore vrai, et voilà ce qui me met en colère contre moi. J'ai des remords, parce que j'ai delà conscience; je veux me punir, me corriger.
— Tu ne te soûleras plus?
— ■ Quelle bêtise! je ne me soûlerai plus seul, voilà tout.
— Et c'est pour me faire cette confidence que tu m'as dérangé de mon travail?
— Oui, vous pouvez y compter à présent; vous êtes averti; ça doit vous suffire.
— A merveille I
— Mais une autre fois songez mieux à votre devoir, ou ça ne se passerait pas ainsi.
— • Je m'en souviendrai, vaurien.
Je laissai là le sacripant, lorsqu'un étau vigoureux, serrant mon poignet, me cloua à ma place.
— Doucement, j'ai deux mots à vous dire aussi..
— C'était donc un guet-apens, une conspiration?
— Possible, et puisque vous vous êtes laissé prendre, vous m'entendrez, moi, Marchais.
— Parle.
— M'y voici. Vous rappelez-vous, monsieur Arago, le jour où, amarré an gaillard d'avant, Lévêque
m'administra sur le dos vingt-cinq coups de garcelte?
— Oui, parce que tu avais rossé un de tes amis.
— Pas vrai, j'en avais rossé deux.
— Après.
— Après? J'en rossai .un troisième.
— Continue.
— Je vous entendis, ce jour-là, vous approcher de Lévèque et lui dire tout bas : Frappé doucement, et tu auras une bouteille de rhum.
— C'est vrai.
— Eh bien, Lévèque, qui comprenait la grandeur de la chose, fit ce que vous voulûtes, en dépit même de M. Lamarche, présent à l'action, et qui au total n'est pas si méchant qu'il s'en vante, et que vous attirâtes de l'autre bord pour.lui montrer un requin qui n'y était pas.
— Mais tout cela est passé depuis si longtemps...
— Tout cela ne passera jamais, monsieur, et Petit et moi, nous nous en souviendrons toute notre vie.
— Au-delà de toute la vie, acheva Petit.
— Soit, je vous en remercie; mais où voulez-vous en venir avec celte vieille histoire?
— Où? le voici. Quand on est bon une fois, il faut l'être longtemps, il faut l'être toujours ; sans cela on donnerait à croire que la bonté n'était qu'une lièvre.
— J'espère, drôles, vous avoir prouvé à tous deux...
— Attendez. C'est dans les heures fatales qu'il importe de prouver ce que l'on vaut, et l'heure fatale a sonné depuis bien des quarts d'heure. Mon corps est sec, ma poitrine brûlante; il n'y a plus moyen d'y tenir : je meurs, si vous ne m'humectez; la lampe a besoin d'huile, le torse a besoin de liqueur.. .
— Cela m'est impossible, tout à fait impossible; mon coffre est vide...
— Je le sais, dit Petit en soupirant.
— Et je ne dois recevoir quelques provisions que la veille de mon départ.
— D'ici là, on m'aura f à l'eau:
— Que puis-je faire pour empêcher ce malheur ?
— Prier M. Lamarche, qui, au total, vaut mieux que lui-même, de lever ma consigne, et de me permettre de descendre à terre avec mon bon ami Petit.
— Qu'y ferez-vous?
— Le commerce.
— Le commerce de quoi?
— De tout.
— Mais vous n'avez rien.
— Raison de plus. La misère est la maman de l'industrie ; nous trouverons. . .
— En cherchant querelle, en vous battant.
— Foi de gabiers, nous serons sages.
— Allons, je vais tout arranger pour cela.
— Monsieur Arago, recevez notre bénédiction. Mon jimi Lamarche entendit raison ; il se relâcha
en ma faveur de sa sévérité habituelle, et, bras dessus bras dessous, heureux et reconnaissants, Petit et Marchais descendirent à terre dans une pirogue, en me jurant encore qu'ils ne cherchaient querelle à personne.
Deux heures plus tard, je me fis descendre aussi pour une visite que j'avais promise à Marini, et le premier objet que j'aperçus étendu sur la plage, à gauche, ce fut Marchais, auprès duquel Petit, paisiblement assis, mâchait sa pincée de tabac. C'était le pendant fidèle de Marcus Sexlus pleurant sa fille sur son lit mortuaire.
Je courus à lui.
— Eh bien ?
— Eh bien ! plus personne : le voilà chou , carotte, drome, tronc d'arbre, tout ce que vous voudrez.
— Comment s'est-il soûlé ?
— Nous avons fait le commerce.
— Explique-toi.
— C'est facile. Nous n'avions rien, comme vous savez; mais vous nous aviez dit que ces braves gens avaient un bon cœur et de l'ava délicieux ; je connaissais la moitié de ces deux choses. Or, qu'ai-je imaginé? J'ai dit deux mots à Marchais, qui m'a compris : je lui ai lié les deux mains derrière le dos à l'aide de sa ceinture, et je l'ai conduit avec des bourrades (qu'il me rendra probablement plus lard) jusqu'à l'endroit que vous voyez. Là, il a un peu gigoté, un peu pleurniché, pour la chose de rire, et ces bons drôles sont venus; ils nous ont entourés avec pitié, ils nous ont demandé si nous avions besoin d'eux; je leur ai fait comprendre que Marchais avait soif, qu'on ne lui donnait rien à boire à bord depuis huit jours, et que s'ils étaient généreux, ils ne le laisseraient pas mourir ainsi. Là-dessus, l'ava est arrivé, filant huit ou dix nœuds... Et voilà Marchais.
— Pas mal imaginé. Et toi?
— Moi, je suis un héros, monsieur ; l'amitié a été plus forte que l'ivrognerie. Si j'avais fait comme mon ami, Dieu sait ce qui serait arrivé ; j'ai mieux aimé mettre en panne, et ouvrir l'œil au bossoir pour lui.
— Allons, tu es toujours un brave.
— Connu; mais j'aurai ma revanche, et pas trèstard. En attendant, comme le camarade en a assez, si on pouvait le ramener à bord de la corvette...
— Tu as raison ; va l'accompagner.
— Oh ! non ; j'ai mon commerce à faire aussi, moi, Tà-bas, sur la place publique.
Je fis jeter Marchais dans une pirogue ; je le confiai à quatre Sandwichiens qui m'étaient connus. Petit se mêla à la foule des joueurs qui encombraient la place, et moi, je me rendis chez Marini pour les renseignements que j'avais encore à recueillir, et qu'il m'avait promis avec tant de bienveillance
Si je ne vous ai point encore parlé du commerce des îles Sandwich, c'est qu'en vérité on ne fait rien ou presque rien ici pour mettre à profit les richesses immenses qu'on pourrait tirer d'une terre si variée et si féconde. Owhyée, sous ce rapport, n'offre guère de ressources aux spéculateurs; mais Atoïaï, Mowliée et Wahoo pourraient, en fort peu d'années, devenir de belles et florissantes colonies. Les Américains ne l'ignorent pas, eux qui, rivaux heureux des Anglais dans une grande partie du monde, savent si avantageusement s'établir partout où les profits sont à peu près certains. Il n'y a guère que la France qui n'ait presque jamais su tirer parti de ses possessions d'outre-mer, et qui regarde ses colonies comme une plaie.
Quatre Américains de Roston et de Philadelphie, dans leurs explorations commerciales au sein des océarrs, s'arrêtèrent un jour à Wahoo, et firent quelques excursions dans l'intérieur de Pile.
Ils y virent des forêts riches de bois de construction, de teinture et surtout de sandal, dont ils savaient que les Japonais et les Chinois façonnaient de jolis colifichets, et qu'ils achetaient fort cher. Leur plan fut bientôt arrêté, et depuis dix ans qu'ils l'ont mis à exécution, leur fortune s'est considérablement accrue, malgré les difficultés sans nombre que présentent toujours les premières bases d'un établissement à former.
Tamahamah laissa faire les Américains, espérant
trouver plus tard chez eux un appui contre l'ambition anglaise, qui convoitait déjà l'archipel tout entier, et, de son côté, la Grande-Bretagne laissa faire, bien convaincue qu'au moment opportun les comptoirs établis changeraient de maîtres, et que les dollars seraient remplacés par les guinées.
Dansées billes ardentes, remarquez bien que notre rôle, à nous, a toujours été celui d'observateur, et que nous avons eu l'air de dédaigner ce que nous savions bien qu'il eût été difficile d'empêcher. Ne me dites pas que je calomnie mon pays, car je vous montrerais la carte du monde pour soumettre votre incrédulité. Au surplus, on n'a pas fait à Wahoo ce qu'on aurait pu y faire. Ces trois petits comptoirs américains, qui pourraient s'occuper de commerce, ne s'occupent, à proprement parler, que de contrebande. Je ne vous dis pas que les profits soient moins grands, je vous dis seulement qu'ils sont moins honorables; et cela importe fort peu aux banquiers de Wahoo. Voici en quoi consiste toute leur industrie : ils ont, dans un des ports de la côte ouest d'Amérique, un correspondant ou deux, quiprofitent.de la belle saison pour mettre à la voile, chargés de pelleteries achetées à peu de frais; leurs navires cinglent vers le Japon, la Chine et le Bengale; ils font échelle à Wahoo avant de remonter vers le nord, laissant aux Sandwich des vivres, du vin, des liqueurs et quelques étoffes ; puis, complétant leur cargaison avec du bois de snndal, ils touchent à lédo, à Canton, à Makao, à Calcutta; ils courent les caravanes, emportant les riches pelleteries, et, gorgés de roupies, les navires voyageurs redescendent à Maurice, glissent devant le cap de Donne-Espérance, et regagnent leur pays pour recommencer ce trajet. parle cap Ilorn.
Mais le bois de sandal, que coûte-t-il aux Américains? Rien, c'est-à-dire peu de chose. Un de leurs navires est continuellement dans la rade de Pah. Dès que la cargaison est complète, il y a repos et calme aux comptoirs; sitôt que l'exportation s'est effectuée, les Américains vont faire une visite au gouverneur; ils lui offrent quelques douzaines de bouteilles de vin et d'eau-de-vie, ils le jettent à terre pour le ressaisir à son réveil et lui procurer les mêmes délassements. Pendant ce temps, des Sandwichiens, qui ne comprennent pas trop pourquoi on attache tant de prix à un certain bois inutile pour eux, sont expédiés dans les montagnes et abattent les forets; des femmes robustes chargent leurs épaules des dévastations trimestrielles, ou en forment des radeaux qui descendent le long des rivières; mais comme Tamahamah avait établi un droit sur ces denrées, que Riouriou l'a maintenu, qu'il deviendrait lourd à subir, et que les Américains veulent s'en affranchir de gré ou de force, ceux-ci, à l'approche de la nuit, où la caravane arrive sur la côte, réunissent, dans un large festin, les seconds et troisièmes chefs d'Anourourou, les grisent, comme ils l'ont fait de Kraïmoukou cadet; leur donnent pour les paris du lendemain quelques brasses de mauvaise toile bleue, et le brick en station plonge un peu plus sa coquille dans les eaux pour se délester quand les vieux amis viendront mouiller à contrebord. Tout ceci est mesquin, n'est-ce pas? tout ceci est petit et misérable ? Eh bien , ces misères, ces petitesses et ces mesquineries donnent des richesses. Tout cela fait ce qu'on nomme opulence et bonheur dans notre stupide Europe.
Je voudrais bien pouvoir vous dire que les Américains de Wahoo comprennent le commerce comme nos Laffitte, car ils nous recevaient avec une grande distinction ; mais la reconnaissance pour les procé-
dés a ses bornes, et je dois la vérité tout entière à mes lecteurs, puisque je la leur ai promise; que c'est un pacte de conscience entre eux et moi, et que c'est à ce prix seul que nous avons consenti à voyager de compagnie. La bonne foi est la meilleure sauvegarde de tous.
J'ai parlé de perles pèchées à Pall-ah; mais il y a encore à la pointe Liahi une autre pêcherie, moins importante que la première, et de laquelle cependant on pourrait recueillir de grands avantages si on l'exploitait avec d'autres ressources et avec plus d'activité. Les hommes que le gouvernement de Tamahamah y employait étaient des coupables auxquels on infligeait ce châtiment pendant un certain nombre de jouis, de mois, d'années; selon la gravité de leur faute, ils étaient condamnés à plonger dix, douze, quiir/e, vingt, trente ou cent fois par jour, par un fond d'un certain nombre de brasses; et à charpie excursion sous-marine, ils étaient tenus de rapporter, sinon une ou plusieurs huîtres, du moins un galet, une herbe, un fucus, témoins irrécusables de leur visite au fond des eaux. Toutefois il y avait châtiment plus sévère pour le plongeur qui, après trois épreuves, ne revenait pas avec une huître au moins à la surface. Riouriou ne pense plus à Pah-ah ni à Liahi.
Vous diriez, à la vie que mènent les étrangers au milieu de cette population toujours debout, toujours haletante, que chaque acte de plaisir ou de joie est pour eux une affaire de commerce, tant il y a d'ardeur à saisir l'occasion favorable au passage. Et ne croyez pas au moins que cette âpretéqueje signale ail des conséquences telles que la bonne foi des trafiquants puisse être contestée; il n'en est point ainsi. Dans les amusements comme dans le négoce, on joue caries sur table; le filou serait puni par une réprobabalion générale; de sorte qu'il est exactement vrai de dire que tout bénéfice est une récompense plus encore qu'un bonheur. On croirait que les Carolines se reflètent sur les Sandwich.
Apprenez un tour de passe passe à un habitant d'Anourourou, il vous offrira, un instant après, quelque objet en échange de votre complaisance ; et si vous refusez par générosité, faites-lui bien comprendre que ce n'est ni par dédain, ni parce que ce que l'on vous offre est trop mesquin, car on aurait des injures et de la colère à vous jeter à la face. Après notre pénible ascension au volcan, Gaudiehaud et moi nous offrîmes plusieurs bagatelles à ceux des naturels qui nous avaient, dans notre trajet, hissés, pour ainsi dire, sur leurs épaules. Tons refusèrent avec dignité, disant que le service ne valait pas une récompense, et que plus tard peut-être ils se rendraient dignes de recevoir quelque chose. Un seul d'entre eux, nous ayant tendu la main, reçut un petit couteau et deux hameçons ; mais ses camarades s'en étant aperçus, ils forcèrent, le mendiant à une prompte restitution, et lui refusèrent la permission de nous accompagner jusqu'au port. C'est à l'aide des petits détails qu'on parvient à bien se rendre compte de la physionomie morale des hommes.
Aux châtiments publics ordonnés par les lois, il n'y a jamais foule à Anourourou, et Marini m'a assuré que, quoique en plein jour et au milieu d'une place publique, le coupable subissait parfois sa peine sans un seul spectateur pour le flétrir ou l'encourager de sa présence.
Les bois de construction qu'on trouve dans l'intérieur de tout l'archipel sont d'une qualité supérieure, et la plupart sont précieux pour la mâture. Les Américains de Wahoo le savent bien, ainsi que les Anglais
d'Owhyée et d'Atoïaï, car ils l'ont payer cher aux navires entamés par les avaries, les réparations qui leur sont nécessaires.
Quant au bois de teinture, le commerce en est infiniment négligé, et les insulaires ne s'en servent que pour les bizarres bariolages des étoffes et les couches dont ils prétendent embellir leurs ignobles idoles.
Je ne sais si les petits oiseaux dont les plumes rouges servaient à parer les chefs de Tamahamah ont émigré en d'autres climats, ou si la guerre qu'on leur a faite les a rendus plus rares ou plus sauvages ; toujours est-il qu'on ne voit presque plus de ces magnifiques vêtements dans tout l'archipel, et qu'on les vend maintenant fort cher aux étrangers. Jadis les manteaux, les casse-tête, les éventails, les casques, les étoffes de palma-christi , étaient de véritables objets de commerce, qui valaient aux naturels de la poudre, des fusils, des canons, des sabres, et beaucoup de bagatelles et curiosités européennes; aujourd'hui les musées sont trop bien approvisionnés de ces curieux ornements et armes, pour que nous attachions le même prix à leur possession. Notre indifférence n'aurait-elle pas découragé les habitants de cet archipel?
Au surplus, je dois à la vérité de dire que jusqu'à présent les Sandwichiens sont de tous les peuples de la terre le moins propre à tout commerce et à tout négoce. Ainsi que les bons Carolins, dont le souvenir me poursuit avec tant de bonheur, ils ont trop de loyauté dans l'âme, trop de désintéressement, peutêtre aussi trop peu d'ambition et de désirs à satisfaire. La coquetterie des femmes n'a besoin de rien emprunter au dehors, et nos belles étoffes sont sans aucun prix à leurs yeux. Elles trouvent sous leurs pieds et sous leurs mains tout ce qui chatouille leur vanité, des fleurs, des fruits, des os, de la verdure, et quand elles ne se jugent pas assez belles ainsi, elles couvrent leurs corps de dessins bizarres et capricieux qui ne laissent pas quelquefois d'avoir un certain charme.
Ici le mot superflu est inconnu, parce que le mot uauvreté y est incompris.
Et maintenant que conclure de l'aspect général de cet archipel? Comment formuler une opinion précise sur ces hommes si diversement taillés au moral et au physique? Y a-t-il dans tout cela un avenir de grandeur et de prospérité, ou les bras se lèveront-ils à la fois pour lutter contre une civilisation usurpatrice et la refouler au delà des mers? Rien dans le présent ne peut servir de règle pour la solution de questions aussi graves; rien ne peut indiquer la route à suivie pour donner à ces bons naturels des idées de progrès, qui exigent des éludes et un travail toujours lourd à qui a l'habitude non moins pesante du désœuvrement et de la paresse.
Et puis, que donnerez- vous, par exemple, aux heureux habitants de Lahéna en échange de leur fraîche nature, de leurs jours si sereins, de leurs nuits si suaves? N'aimeront-ils pas mieux votre abandon, votre oubli que votre visite, que vos funestes présents? Oh ! ne les réveillez pas! laissez-les à leur sommeil tranquille et pur, et que le voyageur trouve comme moi sous les doux ombrages des cocotiers et des palmachristi ces mêmes hommes si bienveillants, ces mêmes femmes si généreuses, que j'ai si bien étudiées, si bien comprises. Accepteront-ils aussi votre civilisalion Iracassière, ces joyeux indigènes d'Anourourou, à qui le ciel n'a sans doute donné tant de force et de vie qu'afm qu'ils pussent un jour se laisser doucement aller à la tombe, sans rien avoir pris des étrangers qui
viennent les visiter? Mais s'ils perdaient leurs jeux, leurs danses, leurs luttes avec leurs flots, leur acti vile de chaque heure, ils mourraient, et la mort pour eux c'est le sommeil, dont ils ne veulent pas, le sommeil, leur plus mortel ennemi !
Nous avons salué Atoïaï sans la visiter; c'est un regret qu'il faut que je dévore et que je joins à tant d'autres. C'est de là, en effet, que vinrent aux Mariannes les individus que nous a vous trouvés à Guh am, ces hommes à l'aspect si farouche et aux mœurs si douces, ces femmes aux allures guerrières, à la \oix retentissante, bacchantes frénétiques dans leurs joies. C'est donc encore un peuple à part, un peuple opposé à celui de Mowhée, à celui de Wahoo, mais plus rapproché de celui d'Owhyée, dont il est séparé par un plus grand espace. Que de bizarreries, que de contrastes dans le monde échappant à la logique, donnant un démenti éclatant à toutes les probabilités! C'est qu'aussi dans un pays comme celui dont je vous parle, il suffit d'un homme pour changer tous les hommes, il suffit de la parole seule d'un chef pour faire mouvoir et agir les niasses. Quand la volonté fait loi, où est la règle? Quand le caprice, si inconstant dans toutes les âmes, force les événements, sur quelles bases asseoir une conjecture? Tamahamah s'était retiré derrière un rempart d'hommes forts et de valeureux guerriers; Riouriou n'a pas même un ami sur lequel il puisse compter. Est-ce le climat qui a changé? Sont-ce les courages qui se sont ramollis, les bras qui se sont énervés? Non, un chef a remplacé un autre chef; un roi lâche succède à un roi belliqueux : voilà tout.
N 'aura is-je pas résolu le problème que je cherche? Oh! si, tandis qu'on s'occupe en Europe de tant et de si graves futilités, une généreuse ambition prenait au cœur nos rois, nos empereurs, nos autocrates, et qu'ils voulussent, dans un même besoin d'humanité, porter enfin un coup fatal, non aux paisibles habitants de quelques archipels où l'on impose sans trop de succès notre culte ou nos usages, mais aux farouches anthropophages de certaines contrées, et leur imposer le culte de l'ordre et de la paix; si, d'abord par la parole, plus tard par le fer et le bronze, on portait la mort et la dévastation dans certains pays où tout étranger sans défense est massacré et dévoré, nous n'aurions plus à pleurer tant de destruction, nos navires toucheraient sans crainte aux îles Filgi, à celles des Amis, au sol des Papous, à quelques îlots malais, à la Nouvelle-Zélande et à Ombay surtout, qui ne serait plus un lieu d'épouvante, une relâche funèbre, où la trahison et la mort sont le prix de la confiance et de la bonne foi.
Hélas! ma voix est si faible, nul ne s'approchera pour l'entendre, et les navires voyageurs se verront longtemps encore exposés aux horribles massacres de nos plus braves officiers et de nos plus intrépides matelots.
Et maintenant, c'estune lutte entre les Américains de Wahoo et les Anglais d'Atoïaï et d'Owhyée; c'est un démêlé particulier et mesquin, en attendant qu'il devienne une guerre sérieuse et générale. Ce qui arrivera, eh! bon Dieu! c'est facile à prévoir. Lorsqu'un établissement, formé à l'une des îles de cet archipel, offrira à l'avarice, à la cupidité ou à l'industrie une branche productive, ou une richesse nationale dans l'avenir, deux ou trois grands navires sortiront de Plymouth ou de la Tamise, franchiront bord à bord l'Atlantique, doubleront le cap Ilorn, comme pour une promenade amie ; puis, remontant vers le nord-ouest, ils viendront aux Sandwich, lais-
seront tomber l'ancre, ouvriront leurs sabords, hisseront leurs pavillons ornés du léopard, et le conimodore dira : Ceci est à moi, car je suis le plus fort.
Ainsi ont-ils déjà fait pour une grande partie des établissements des deux Indes; ainsi ont-ils fait pour notre belle et triste De de France; ainsi feront-ils tant que nous aurons la faiblesse de les laisse)' faire.
C'est qu'en vérité il est bien douloureux, pour tout homme qui porte dans son cœur l'amour de son pays, de passer cbétif et presque inconnu devant les archipels océaniques, lorsqu'on Europe le premier rôle, le plus beau, le plus glorieux, nous a si longtemps et si vainement été disputé. C'est qu'il y a là un deuil à briser l'âme, quand vous arrivez sur une terre à demi civilisée, dans une contrée presque sauvage, de prononcer à haute et intelligible voix le mot Français, et de le laisser retentir sans échos !
Ici les mots Anglais, Américain, Hollandais, Russe, sont connus; les deux nobles syllabes Français ne Tétaient pas.
Il n'y a de vrai soleil dans le monde que celui qui projette ses rayons sur toute la surface de la terre. Nul n'est grand et fort qui ne l'est que chez soi ; la voix la plus éclatante est celle qui porte le plus loin, et Ton ne croit guère à la gloire qui meurt dans son berceau.
Je le répète donc, de peur qu'on n'ait pas bien sai;T le sens de mes paroles, ce groupe d iles si bien placées pour servir d'échelle aux navires venant du cap Horn ou de la côte ouest d'Amérique, pour aller en Chine ou dans les Indes orientales, n'est maintenant qu'une relâche utile à certains approvisionnements ; mais quand l'industrie aura parle, il deviendra peut-être une des plus riches et des plus puissantes colonies du monde.
Nous nous sommes éloignés d'Owhyée comme d'un spectacle imposant, majestueux et terrible à la fois, qu'on serait au désespoir de n'avoir pas observé, alors qu'on en a mesuré toule la grandeur. Nous avons salué Mowhée comme on quitte un ami plein de bonheur, en adressant au ciel des vœux fervents pour que nulle colère des flots et des hommes ne vienne tuer tant d'ivresse et de calme ; puis nous dîmes adieu à Wahoo, le cœur serré, Tàme attristée et endolorie du tableau de cette population qui comprend la vie de plaisir, mais au milieu de laquelle la spéculation américaine est déjà venue jeter un voile sombre pour le présent, terrible peut-être dans l'avenir.
Je partis le dernier; je quittai Anourourou, prodigue envers les insulaires de la presque totalité de mes colifichets, et je versai bien de la reconnaissance dans les cœurs. 11 n'y avait pas dans cette capitale vingt individus qui n'eussent appris à prononcer mon nom.
En m'embarquant dans la pirogue qui devait me porter à bord, une main vigoureuse pressa la mienne.
— Adios, senor Arago, adios!
— Adios, Marini; mais parlons français pour que vous ne croyiez pas quitter en même temps un ami et une patrie.
— Vous êtes donc véritablement mon ami?
— Ne vous l'ai-je pas dit?
— Je pensais que la pitié seule...
— Vous m'avez assuré que parfois vous vous étiez senti consolé dans vos confidences.
— C'est vrai.
— La pitié blesse et ne console pas.
— • Darlerez-vous de moi après votre départ?
— Comptez y.
— Que direz-vous?
— Je dirai que j'ai vu à Wahoo un Espagnol né à Mataro, officier de la bande redoutable de l'ujol. un des hommes les plus braves, les plus sévères, les plus cruels de la Catalogne, qui a toujours nourri tant de courages. Je dirai que cet homme, poursuivi dès son enfance par la fatalité, s'est trouvé jelé, jeune encore, au milieu d'un essaim de bandits, dont le viol, le pillage et le meurtre étaient l'occupation de chaque jour. Mais j'ajouterai que cet homme, ce Francisco Marini, établi à Wahoo, une des îles Sandwich, m'a juré un jour dans un lieu désert, en invoquant le ciel, notre seul témoin, que ses mains étaient toujours restées pures du sang innocent.
— Vous ajouterez cela, senor?
— Je vous le promets.
— Eh bien ! vous direz la vérité. Adios, senor Arago ; pensez à moi si jamais vous revoyez votre imposant Canigou.
— Adios, senor Marini. Je penserai souvent et longtemps à vous.
L'Espagnol s'assit sur le rivage, et ne quitta la place que lorsque la nuit nous eut séparés pour toujours.
Pauvre exilé ! quel moraï garde aujourd'hui tes restes ! quelle hideuse statue pèse sur tes cendres !
Livi:. 26
SOUVENIRS IVUN AVEBG'LE.