LV
EN MER
.Tristesse. — Ile Pilstard. — Ile Rose.
De tous les fléaux qui pèsent sur la pauvre humanité, le plus mortel, et le plus corrosif sans doute, c'est la tristesse, si horrible, si poignante à celui qui succombe.
Lorsque ce sentiment (car c'en est un) vous prend à l'âme, c'est le clou rougi qui pénètre et déchire les chairs, c'est l'ongle aigu qui creuse; et si, pour essayer un remède, vous jeu'/ une plainte au dehors, celle-ci meurt sans écho. Hélas ! ce ne sont pas les gémissements qui vous rendront à la vie calme et paisible; au contraire, ils viendront en aide au mal. Ce qui tue dans les commotions, ce n'est ni le rauquement du tigre, ni le roulement du tonnerre, ni le mugissement de la vague écumeuse, ni la voix terrible de la cataracte ; ce qui tue, c'est la griffe qui ouvre la plaie, c'est l'éclair qui se tait dans l'espace, c'est la gueule de la lame qui absorbe et engloutit, c'est le remou qui étouffe le dernier soupir; ce qui tue, c'est le silence, et la tristesse est toujours silencieuse. Hélas! ce mal est un mal d'autant plus formidable qu'il porte en lui un découragement qui épuise la vigueur sans la soumettre à l'épreuve, qui énerve et glace à la fois, et ne vous laisse de forces viriles (jue pour souffrir.
La colère peut èlre un plaisir, la vengeance une ivresse, toutes les passions des hommes une consolation, la tristesse est toujours une douleur ; elle vous abandonne à la merci des tiraillements les plus horribles, et vous prive de toutes les plus douces consolations des nobles cœurs ; elle trouve l'enfance sans grâce, la beauté sans prestige, les eaux sans limpidité, les fleurs sans parfum, le ciel sans azur, la tendresse maternelle sans magie. La nature entière n'a qu'une teinte pour la tristesse; elle n'a qu'une seule et monotone musique en présence de laquelle vous vous traînez, faible, endolori, comme si vous échappiez aux étreintes d'un dévorant cauchemar. La tristesse est en soi, je le sais, et pourtant elle se fait jour à travers tous les pores, elle se répand sur tout ce qui vous entoure ; mais elle effleure les surfaces sans les pénétrer, et vous êtes d'autant plus malheureux que dans cette crise fatale nulle consolaLion ne vous est offerte, nulle pitié ne vous est acquise : « C'est un fou, c'est un maniaque, dit-on de toutes parts ; la maladie s'en ira comme elle est venue. » La lièvre aussi passe, et en attendant elle vous brûle, elle vous torture. On plaint celui qu'elle maîtrise , plaignez donc aussi celui que la tristesse a saisi dans ses étaux dentelés.
J'écris ces lignes au moment où mon âme devrait, je le comprends, s'ouvrir à l'espérance, qui est une joie ; le vent souffle régulier, la mer est belle, j'ai fait les trois quarts de ma longue course, j'ai échappé à mille dangers, tout semble me présager un retour prochain. Eh bien! ce qui pour les hommes dont je suis entouré est un espoir, presque une certitude, est pour moi seul un présage funeste, une catastrophe.
Hier, j'étais le plus joyeux de nous tous ; hier, je vivais autant dans l'avenir que dans le passé; hier, je jetais mes folies au vent, cl le matelot insouciant me portait envie; aujourd'hui, me voilà sombre, taciturne, presque méchant, car la tristesse, qui eA
venue à moi sans ma volonté, m'a violemment saisi à la gorge. La tristesse et la véritable bonlé sont incompatibles; comme personne ne la plaint, elle ne plaint personne, et l'homme bon est l'homme charitable.
Je viens de quitter un pays où cette maladie de l'âme est inconnue. La joie est à Wahoo dans les jeux, dans les occupations les plus frivoles, dans les querelles, peut-être aussi dans le sommeil. Oh! je me sentis heureux, plein de force et de vie, au sein de celte population d'enfants comprenant que le plaisir est un bienfait qu'il ne faut jamais laisser échapper. Je me rappelle tous les incidents de mes promenades, de mes courses, de mes excursions; Anourouron, Lahéna, sont là comme deux sœurs aimées, là, sous mes yeux, comme deux souvenirs consolants, comme deux porls tranquilles après les tempêtes de l'âge et des passions... Et pourtant Lahéna et Anourouron me fatiguent, m'importunent ; je m'en veux de penser encore à leurs fraîches allées, à leurs cases si paisibles, à leurs habitants si hospitaliers. J'en suis à comprendre comment j'ai pu me plaire sur ces deux terres fécondes, riantes et fortunées, et je m'irrite contre mon bonheur passé, comme si j'avais perdu quelque chose à être heureux. Pourquoi suis-je devenu méchant? Mon âme s'est-elle flétrie sans cause? Non, je suis Iriste, voilà tout, et qui me sourit m'outrage. Oh! si vous étiez triste comme moi, je le serais bien inoins, je vous jure. Oui, j'ai complété les trois quarts de mes pénibles courses à travers toutes les régions ; je me suis promené sur des terrains arides, sur des gazons frais, sur des cônes brûlants; j'ai étudié et décrit des mœurs sauvages et des natures bienfaisantes; j'ai lutté contre mille privations, contre mille périls se renouvelant sans cesse; j'ai vu disparaître pour toujours dans les eaux quelques-uns de mes plus chauds compagnons de voyage, et un grand nombre de mes plus braves et de mes plus chers matelots; maintenant je louche presque du pied celle Europe à qui cependant j'avais cru adresser un adieu éternel; j'arrive, il ne me reste plus que six à huit mille lieues à franchir, et la tristesse s'est glissée dans mes veines, et la tristesse, rongeuse comme une désaffection, vient de me saisir pour m' abandonner quand il plaira à Dieu, car Dieu seul est puissant pour combattre et vaincre cette puissance rivale, contre laquelle s'épuiseraient en vain les efforts les plus héroïques des hommes.
Ah ! c'est que plus on approche du but désiré, plus on craint de ne pouvoir l'atteindre; c'est qu'on se retrempe aux obstacles, c'est que l'énergie naît des difficultés, et qu'alors qu'on a vaincu toute barrière difficile, on tremble de se voir arrêter dans sa course parle galet delà route ou le ruisseau qui la traverse. La tristesse ne liait guère dans le péril; elle ne visite que l'homme assoupi ou désœuvré...
Et puis encore, vous avez laissé là-bas, au jour de voire départ, une patrie, des amis dévoués, des frères pleins de tendresse, une mère tout amour... Qui vous dit, hélas! que vous retrouverez au retour cette patrie, ces amis, ces frères, cette mère? Qui vous assure que leur affection ne s'est point affaiblie dans l'éloi-
gnenient, que d'aulres affeclions n'ont pas remplacé celles que vous gardez toujours clans votre sein ? Qui peut vous apprendre que l'infortune n'a pas frappé tout ce que vous avez aimé, tout ce que vous aimez encore?
Et ces déchirements d'un pays que vous avez quitté fort et puissant, qui viendra vous dire qu'ils ont cessé leur marche, que les vieilles gloires ne sont pas flétries, que le trône les a protégées, que les haines ne les ont point souillées de, leur souffle impur?
Mais une seule de ces pensées peut imprimer sur voire Iront la tristesse et le découragement; une seule de ces sombres pensées peut décolorer les riants tableaux au milieu desquels vous vous êtes si souvent trouvé jeté; et quand toutes, comme des fantômes, viennent se ruer à la fois dans votre esprit terrifié, où saisir la force de les combattre et de les dompter? . Je vous l'ai dit, la tristesse est mortelle.
Et pourtant, on rit autour de moi ; le navire sur les eaux unies glisse hardiment, poussé par une brise ronde et régulière; il n'y a plus de malades dans les batteries joyeuses, il y a des chants sur le pont, et de la mer à courir... Eli bien ! encore, c'est tout cela réuni qui redouble cette tristesse à laquelle je succombe.
Si, là ou là, il y avait des ennemis à combattre, des roches aiguës à éviter, un peuple à étudier, des recherches à faire, oh! alors peut-être, contraint par le sentiment du devoir ou la violence des événements et des choses, je lutterais avec profit contre le mal intime qui me dévore. Mais rien, rien que la monotonie 'd'une navigation sans colère, sans incidents, sans péripétie, sans dénoûment tragique. Dieu ! que le bonheur est lourd à porlcr! Silence! Terre! terre devant nous ! Tout le monde est là, accoudé sur le bastingage, les yeux à l'horizon, luttant d'ardeur à qui saluera le premier la roche, la plaine ou le mont dont l'Océan fatigue incessamment le pied isolé. Est-ce une île nouvelle que les feuv sous-marins ont soulevée? Est-ce une terre habitée par des peuplades farouches , un sol généreux où les naturels exercent les pieux devoirs de l'hospitalité? Eh! que m'importe! la tristesse s'est plongée dans mon âme ; ce qui occupe, ce qui amuse, ce qui intéresse les autres me trouve sans émotion, et c'est à peine si j'interroge l'horizon qui se rétrécit... Ne vous ai-je pas appris déjà que Dieu seul était le dominateur de la tristesse!
Terre ! crie le matelot en vi^ie ; chacun se place à son poste; je me place au mien, car j'ai aussi un devoir à remplir; mais ce devoir, auquel je me livrais hier encore avec tant d'ardeur, il me pèse maintenant; ce n'est plus un délassement, un plaisir, c'est un fardeau sous lequel je succombe. J'aurais voulu qu'on m'eût laissé dans mon état de torpeur, presque d'anéantissement.
Ce que l'on fait avec dégoût on le fait toujours mal. A tous les jeux, à tous les travaux, à toutes les fêtes, il faut que l'esprit et le cœur soient de la partie ; toute impulsion vient de là. Quand il s'échappe de la joie au dehors, c'est que l'âme est trop pleine pour la garder, et ce n'est, hélas' que pour la tristesse que nous trouvons en nous de l'espace. Elle se loge dans dans tous les recoins de nous-mêmes. Plus il y en a, moins elle s'échappe; c'est le corps du malheureux mis à la torture dans un cachot étroit, ses efforts secouent les murs de sa prison sans les élargir.
Cependant je dois me soumettre aussi à la règle qui m'est tracée, et, comme l'esclave à la tâche, je m'incline sous le fouet et la verge de fer.
Un petit point d'abord imperceptible se dresse là-
bas sur les eaux, et monte verticalement ainsi que le ferait le grand mât d'un navire; à ses côtés, une seconde pyramide apparaît, puis unetroisièmeà peu près de la même hauteur... C'est peut-êlre une escadrequi croise au sein du vaste Océan. Non, c'est à coup sûr une flotte immense, car voilà de nouveaux mâts qui grimpent à la surfare, et se placent en cercle autour d'un masse imposante, comme le feraient vingt vaisseaux autour du vaisseau amiral dont ils attendraient les ordres.
La brise souffle fraîche; nous approchons de nos amis; nous saurons probablement des nouvelles de notre patrie absente depuis si longtemps, et voilà que chez moi le sentiment qui me brise les membres semble s'amoindrir. Mais l'illusion est de courte durée, la joie est fugitive; le vautour ne quitte pas ainsi sa proie , et la tristesse reprend toute son énergique puissance.
Cène sont plus des navires à la mer, ce sont des roches aiguës jetées là par la main de Dieu dans un accès de poétique humeur. Figurez-vous un gigantesque cirque formé d'aiguilles colossales, taillées comme le ferait un sculpteur qui dresserait un obélisque sur un monolithe, toutes debout, telles que des soldats à leur poste d'honneur, prêts à défendre leur drapeau. Au centre est unemasse compacte, pointe aiguë, cellelà, mais onduleuse, et formant l'exacte silhouette d'un berceau avec sa tète enlevée, son oreille arrondi, ses pieds qui descendent par une pente douce, et ses flancs bordés et inclinés à pic. On fait plus que de regarder, on admire. Nous approchons encore, et nous pouvons étudier tous les plus petits délails de cet admirable caprice de la nature.
L'Ile, c'est Pilstard; je vous l'ai dit, un grand berceau. Les clochers pointus sont des pyramides élancées de roches dont la base noirâtre est sans cesse battue des flots, et dont la cime, refuge éternel de myriades d'oiseaux voyageurs, garde une teinte blanche qui de loin complète l'illusion, figurant à merveille le jeu des hautes voiles d'un navire. Chacune de ces roches a plus de trois cents pieds d'élévation, plusieurs en ont le double, et l'île entière est protégée par cette escadre granitique qui dit aux assaillants de se tenir au large, car un navire a toujours tort de venir se heurter contre leurs arêtes en forte saillie, dont le courroux des tempêtes n'a pu même user les aspérités.
Nous voici presque en travers. Maintenant c'est le berceau qui nous occupe. Tous les rares voyageurs qui ont vu Pilstard disent que l'île est inhabitée, qu'elle est inhabitable, qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de source d'eau douce. Voilà cependant, ce me semble, un rideau de cocotiers au pied de la montagne ; je vois encore une verdure assez fraîche, des touffes assez vigoureuses, pour que je ne donne pas à l'eau du ciel, fort rare dans ces régions intertropicales, la puissance de les alimenter. Là aussi, plus haut, sur les flancs, je crois distinguer des sillons, et ces sillons ont tant de régularité, qu'on les dirait lia • ces par la main des hommes. Qui sait? peut-être que les voyageurs ont menti. Qui sait? peut-être que plus tard des rivières et des sources jaillissantes, qu'il serait curieux d'étudier, ont percé la croûte du sol. Mais le navire marche, et le soleil, qui descend à l'horizon, va bientôt effacer devant nous ce superhe panorama, dont mes regards ne peuvent s'arracher... Silence! silence ! car, pour hien voir, il faut parfois bien écouter. Silence! voyez là-bas, derrière un des clochers, un canot qui se meut, qui chemine... Non, c'est un rêve... oui, c'est une réalité... toutes les Ion-
gues-vues l'ont saisi, toutes les bouches le proclament : il y a un canot; le doute est impossible; le voilà qui met le cap sur nous et t'ait force de rames ; il est monté par trois hommes ; deux seulement nagent avec ardeur; le troisième, debout sur l'arrière, nous fait signe d'attendre ; il agite en l'air un morceau d'étoile blanche .. et la corvette suit sa route... 0 mon Dieu ! si je pouvais descendre à terre! J'en demande la permission au commandant : elle m'est refusée; il sait, lui, mieux que moi, s'il y a du danger à mettre en panne, et sa responsabilité est plus grande que la mienne. Eh! qu'importe le danger! qu'importe un péril plus menaçant encore! Il y a là une île qu'on dit inhabitable : un canot s'en détache; ce canot est monté par trois hommes qui viennent à nous, qui nous font peut-êlre des signaux de détresse, qui nous font à coup sûr des signaux d'amitié. Oh ! niellez en panne, et tendez la main à des amis; portons secours a des malheureux. Qui sait si ce ne sont pas des naufragés qui attendaient un navire sauveur? Oui sait depuis combien d'heures, depuis combien de jours, de mois, d'années, ils sont là, livrés peut-être aux angoisses de la faim et de la soif? Oui sait combien de temps e icore ils attendront l'occasion si heureuse, si inespérée qu'ils tentent de saisir9 ijui nous dit que ce ne sont pas les seuls débris échappes à une catastrophe horrible? Oh! que ne donnerais-je pas pour les voir de près, pour les entendre, pour leur serrer 1 1 main, et les arr cher à ce coin de terre si éloigné de tout continent, si tristement abandonné loin de tout archipel !
Mais je vous le répète, je ne commande pas la corvette, moi ; noire capitaine sait son devoir, et le navire court toujours.
Enfin nous mettons en panne, loin, bien loin de Pilstard la poétique, la mystérieuse, la regrettée; le soleil s'est caché, la nuit est venue; la pirogue ou le canot n'a pas osé, dans les ténèbres, poursuivre sa route aventureuse; il a cherché à regagner son ile, son refuge : nous le perdons de vue ; les clochers aigus disparaissent petit à petit sous le voile qui les couvre ; tout s'efface derrière nous ; le chemin nous est tracé et ouvert de l'avant ; nous orientons de nouveau, et nous saluons de nos regrets Pilstard l'inhabitable, d'où pourtant s'étaient détachés pour nous voir trois hommes, trois infortunés sans doute, qui nous demandaient appui et protection. Que Dieu leur soit en aide !
Celte lièvre lente qui me consumait et tuait chez moi jusqu'à l'espérance, céda enfin à une volonté au-dessus des volontés humaines, et je pris ma gaieté habituelle. Selon moi, le seul remède- véritablement efficace à la tristesse intime et profonde de l'âme est la tristesse de tout ce qui nous entoure. Manger à côté d'un affamé, c'est redoubler sa faim ; rire à côté de la douleur, c'est augmenter ses tiraillements, c'est insulter à la torture, et toute torture outrage et brûle.
Les travaux de chaque jour ne me trouvèrent plus si indolent, si rétif; tout mon avenir s'embellit de mes beaux jours passés; je tendais déjà la main âmes amis d'Europe, que je n'espérais plus revoir, et je rêvais de bonheur et de gloire.
J'en étais au premier pas de cette guérison miraculeuse, où la nostalgie jouait sans doute le rôle le plus corrosif, lorsque j'entendis frapper doucement contre les parois sonores de ma cabine.
— Est-ce vous, docteur?
— Oui.
— Entrez, je ne dors pas.
— Tant mieux, me voici.
— Comment! c'est toi, mon brave matelot!
— Oui, c'est moi, mille sabords! qui viens vous dire que je vous méprise.
— Assieds-toi, mon brave garçon.
— Non, je suis mieux debout, car je veux gesticuler à mon aise, et puis je pourrais défoncer ce coffre, oùsqu'il y a du vin, du rhum et de L'eau-de-vie.... N'est-ce pas qu'il y a encore de L' eau-de-vie?... Si je le défonçais, ce serait un grand malheur dont je ne me consolerais jamais.
— Eh bien ! reste debout et dis-moi pourquoi tu me méprises.
— Parce que vous êtes une poule mouillée, parce que vous avez manqué d'énergie : l'énergie, voyezvous, c'est un cabestan qui fait de la force par force, c'est une arme qu'il ne faut pas laisser tomber à terre ; sans ça vous êtes f...lambé.
— Tu t'es donc aperçu que le marasme m'avait saisi au cœur?
— Je ne sais pas si c'est ce gredin de M. Marasme ou un de ses cousins : mais pour ce qui est de la chose, c'est que vous étiez déjà maigre comme une demiration, jaune comme un s ipajou de Chinois et triste comme une batterie où la dyssenterie vient s'asseoir. Ça nous faisait tellement bisquer, voyez-vous, que ce matin j'en ai f ..iché une pile à Hugues, votre domestique, et que son frère, qui est venu à son secours, en a reçu les éclaboussures.
— Quel vaurien tu es !
— Oh ' ça, je ne d s pas non ; je vous aime trop, pour disputer là dessus avec vous; mais pour ce qui regarde votre spline, comme ils disent, il ne faut pas que ça recommence, si vous ne voulez pas que nous vous f ...ichions à l'eau.
— Quelle amitié !
— C'est la vraie, c'est la solide! Remarquez, du reste, que je ne jure plus
— Tu frises le juron un peu encore.
— Ah ! f. .ichtre, on ne guérit pas tout d'un coup.
Les B et les F sont dans la langue française et
surtout dans la langue du matelot.
— Aussi je te remercie déjà de tes efforts.
— Bravo! mais il ne s'agit pas de ça ; je venais, au nom de mes camarades, vous ordonner de nous visiter quelquefois sur le gaillard d'avant, pour écouter nos gaudrioles, les aventures de Marchais, celles de Chaumont et puis aussi les miennes. Votre tristesse, monsieur Arago, nous en donnait un tantinet à tous, et puisqu'il ne nous reste plus que quinze à dix-huit mille lieues à faire, il faut rire.
— Tu remercieras tes camarades.
— Ils étaient si chose de vous voir les joues creuses, les yeux morts et la parole fiévreuse, que moi-même je n'ai pas osé, depuis plus de quinze jours, venir vous demander seulement une demi-bouteille de vin; et pourtant c'est bien peu de chose.
— Tu as fait ton devoir.
— J'y ai manqué, monsieur : mon devoir eût été de vous en demander une entière.
— Mais, mon ami, ma cave se vide.
— Je ne le sais que de reste, f... ichtre! Plus on perd d'amis, plus on s'attache à ceux qui demeurent. Alors, monsieur Arago, je suis venu vous consoler et vous gronder à la fois ; rendez-moi la pareille : appelez moi ivrogne, et versez.
— Tu sais comment on ouvre le coffre ; essaye encore.
— Ce n'est pas plus difficile que ça, voyez. Une seule, n'est-ce pas?
— Oui.
— Deux? eh bien ! soit.
— Je t'ai dit une seule.
— Oh ! vous avez dit deux. Tenez, je vais le demander à Vial, qui est là-haut sur la grande hune; il doit avoir entendu. Merci. Cfé coquin! quel bonheur de naviguer avec des marins de votre espèce !
— J'en ai pourtant assez de la navigation.
— Laissez donc, vous dites ça à cause des jours de tristesse que vous venez de passer; mais je vous en préviens, si ça vous arrive encore, si nous vous voyons, sur le pont ou sur la dunette, la tête baissée, le iront pâle et les lèvres boudeuses, loi de gabier, foi de Petit, je ne viens plus vous demander une seule goutte de vin d'ici à la fin de la campagne... Vous verrez !
Quelques instants après, je remontai sur le pont et vis quatre des meilleurs lurons de l'équipage faisant la conversation avec mes deux flacons de vin, et je souris au tableau.
La bienfaisance ne serail-elle pas le plus puissant remède à opposer à la tristesse de l'âme?
Mais la corvetle poursuivait sa route, et, selon toute probabilité, notre première relâche sera à Otahili. Nous avions, en effet, le cap sur les îles de la Société, et nous saluions déjà de la main celte Pointe de Vénus si joyeusement visitée par Bougaiiiville. — Allons-y donc! le but n'est pas là encore ; mais le chemin parcouru nous donne des forces pour l'avenir. — Terre ! terre ! crie la vigie.
Nous consultons la carte : la carte est muette, et il n'y a pas de terre devant nous. La voilà pourtant, elle monte, elle se dessine maintenant ; nous faisons une découverte1. Oh ! si c'était une ile comme Bornéo, comme Sumatra, seulement comme Timor! si c'élait un archipel nouveau, une colonie comme on en rè vait une au quinzième siècle ! si c'était un continent échappé depuis peu du fond des abîmes ! La voilà !
La terre découverte se déploie dans toute sa majesté : elle a, ni plus ni moins, un quart de lieue de diamètre.
Et c'est pour cela que nous regardons notre découverte comme fort importante pour la marine. Un navire s'ouvre sur une terre vaste et féconde, mais les hommes y vivent ; le vaisseau se perd sur un rocher isolé; la mort plane sur tout l'équipage, et le rocher devient une tombe. L'ilot est entouré de récifs sur lesquels la vague se promène avec fracas; la cime est couronnée de quelques arbustes, et les lianes déchiquetés semblent vaincus par les ouragans océaniques. Un nombre considérable d'oiseaux pèlagiens viennent chercher un refuge sur cette terre isolée, et les navires voyageurs veilleront bien à ne pas la heurter dans leur route.
Quel nom donnerons-nous à notre découverte? Le nom est trouvé. Dose est la patronne de la femme courageuse qui achève avec nous ce long pèlerinage, cette jeune et vertueuse épouse dont tant de larmes ont accompagné le départ, dont tant de joies ont salué l'arrivée. Pauvre voyageuse! qui a survécu si peu de temps à l'épreuve qu'elle avait acceptée avec tant de dévouement!
L'île s'appellera ile Rose, et c'est en effet le nom qu'elle porte dans les nouvelles cartes marines...
Elle vient de s'effacer dans les flots; elle est seule, basse, désolée, sommet presque invisible de quelque montagne sous-marine dont le pied repose dans le centre de la terre. Tout a disparu, ainsi que l'arc-enciel solaire qui semblait auréoler notre frêle découverte l. Nous avons à notre gauche les archipels des Amis et de la Société, les îles Filgi, où vivent des peuplades farouches: nous cherchons un des nœuds du méridien magnétique -, et nous cinglons vers cette Nouvelle-Galles du Sud, sur laquelle se pavane l'Europe, mais dont l'intérieur sauvag.: est encore inconnu.
Quel puissant intérêt dans ces nouvelles études !
EN MER
K«»i*. — Pïinces.
fanioi'Si — ItïijaÎBs.
La souveraine clés mers.
Puisque c'est une race privilégiée, consacrons-lui un chapitre spécial. C'est bien le moins, lorsqu'on a
Voir les notes à la fin du volume.
de sévères pensées à jeter au dehors, qu'on le fasse avec politesse.
I ' Voir les notes à la fin du volume. — - Idem.
La courtoisie est une demi-vertu, et j'aurais embrassé de grand cœur ce noble ou ce* bâtard de noble qui, en menaçant un homme du peuple, lui dit :
— Prends garde, drôle, que je ne t'applique sur le dos vingt- cinq coups de ma canne à pomme d'or.
N'en croyez rien pourtant; je n'aurais pas embrassé ce faquin; seulement j'aurais souri à sa menace tout aristocratique. Les Montmorency, lesNoailles, avaient des façons plus courtoises, et ils ne se montraient tiers de leurs blasons que parce qu'ils y jetaient euxmêmes un nouvel éclat. Si l'impertinence est pardonnable, c'est seulement quand elle va du petit au grand, du faible au fort.
Je dis pardonnable: c'est avouer, par conséquent, qu'elle est toujours une faute.
Prendre un ton trop humble en parlant à qui domine, c'est se rapetisser sans grandir l'idole. Vous aurez beau avoir six pieds, vous paraîtrez mesquin si vous vous courbez.
L'égalité parfaite n'est point clans la position: elle n'est que dans les sentiments. Ne mesurez jamais la valeur des hommes à l'espace qu'ils occupent: vous seriez coupable de trop de sottises.
Remarquez encore que d'ordinaire la hauteur du langage est en raison inverse de la hauteur des principes. Cela est logique. Celui qui commande par la noblesse de ses procédés n'a pas besoin, pour être obéi, de l'insolence de ses paroles.
Je méprise l'insolent par nature; l'impertinent par calcul m'inspire le dégoût.
Que si vous trouvez dans ce chapitre, d'ailleurs si court, quelques expressions à brûle-pourpoint, ne m'en punissez pas avec trop de colère; la faute n'en est pas à moi seul.
Le vent de la mer a tout changé en moi, mœurs et habitudes. Demandez : j'étais un petit chérubin, un ange de douceur et débouté dans ma jeunesse; la marine m'a gâté ; j'ai pris des allures d'indépendance et de rudesse dont il faut tenir compte seulement à cet élément maudit, qui me promène depuis si longtemps et si rudement d'un climat à l'autre. Rester naïf et pur après tant d'épreuves était une tâche audessus de mes forces ; j'ai dû succomber.
Et puis encore, j'essayerais peut être quelque nouvel effort en faveur de ce qui aurait besoin d'indulgence et de pitié ; mais je veux avoir mon franc parler à l'égard de chefs, de rois, de tainors, de dominateurs, de despotes, c'est-à-dire d'êtres à part, d'hommes privilégiés, omnipotents, de demi-dieux, devant lesquels la foule passe agenouillée.
Permettez-moi donc de me placer aussi dans les exceptions et de me tenir debout en présence, de qui a l'habitude de baisser la tête pour entendre. Quand il le veut, le nain se met au niveau du géant.
La roule est belle et régulière ; les vents sont constants et d'une tiédeur mesurée; l'ennui règne à bord: que faire?
Ecrire. Mon titre est trouvé.
Les baleines, les marsouins, les souffleurs, les bonites et les dorades se taisent à la surface des eaux; aucun nuage aux flancs ténébreux, aux contours bizarres, ne vient nous visiter en passant et nous envoyer ses fraîches ondées; tout est dans un accord parfait, dans une harmonie assoupissante, et les mollusques phosphorescents eux-mêmes, qui naguère, pendant les nuits les plus sombres, éclairaient souvent l'espace comme des gerbes de feu, ont éteint leur pâle lumière pour ne pas troubler cette quiétude de la nature, qui énerve, glace, désespère. • Il faut lutter pourtant contre un ennemi si redou-
table ; il faut essayer de le vaincre pour ne pas en être écrasé. Que faire pour cela? Je vous l'ai dit : écrire.
0 Phéniciens ! c'est de nous surtout , pauvres enfants jetés en pâture aux flots océaniques , que. vous devez recevoir et accepter les plus suaves parfums; c'est nous qui devons vous dresser vos plus somptueux autels. La pensée ne serait rien si on ne pouvait la traduire, et c'est vous, inventeurs de cet art merveilleux
De peindre la parole et de parler aux yeux,
c'est vous qui avez rétréci ce monde immense, en rapprochant, à l'aide de vos caractères, peuples et amis séparés les uns des autres par le diamètre de la terre.
Ecrivons.'
Aussi bien n'ai-je pas tout dit encore sur certains hommes étudiés déjà au milieu de mes courses aventureuses et des périls les plus imminents. En toute chose, d'ailleurs, il faut conclure. J'ai les mœurs: tirons la conséquence. La comparaison m'y aidera; rien n'est bien jugé quand il l'est clans l'isolement.
Chez nous, Européens, qui vivons sur une terre privilégiée de civilisation et de progrès, qu'est-ce qu'un roi? Un roi est, à peu d'exceptions près, le fils d'un roi, et voilà tout.
Est-ce beaucoup? est-ce peu ? Là n'est pas la question, ou plutôt là est une question nouvelle que je ne veux pas résoudre.
Mais ce roi, ce fils de roi, et le fils de ce fils, en savent-ils plus, en sauront-ils plus que les autres hommes qui ne sont ni rois ni fils de rois ?
11 y a à parier mille contre un qu'ils en sauront moins, car ils auront eu moins de temps pour apprendre ; ou, si on leur a appris quelque chose, c'est précisément ce qu'il eût été sage et. prudent de leur laisser ignorer.
L'intelligence, ce rayon du ciel qui va à l'âme, frappe aussi sur l'âme des rois quand ils en ont une. Ce qui leur manque donc, ce n'est pas la lumière, mais bien les occasions de la répandre au dehors. Tant de gens autour d'eux, mais plutôt agenouillés que debout, sont sans cesse occupés de penser pour eux, qui ne daignent passe donner la peine de penser par eux-mêmes! Rien n'est commode comme une besogne faite.
Notez bien que je ne vous parle pas des rois entêtés, qui, en général, ne font que des sottises bien lourdes, bien dangereuses et presque toujours ineffaçables ; car ces rois, voyez-vous, sont comme certains animaux rétifs, d'autant plus emportés vers la droite ou la gauche, qu'on veut, à leur profit, les diriger vers le côté opposé. Pour moi, je ne sais pas encore si j'aimerais mieux un maître têtu qu'un maître bête, car j'avais oublié, de vous dire qu'un roi de notre pays est un maître. Vous le savez maintenant au^si bien que moi.
Mais dans un grand nombre de pays que j'ai parcourus et étudiés, il n'en est pas ainsi, mes frères. Un roi, c'est un chef, comme en Europe, et ce chef, c'est le plus fort, le plus grand, ou le plus intrépide, ouïe plus prudent, ou le plus intelligent et le plus sage. Ceci n'est pas un rêve, je vous 1 atteste ; ceci est une belle et bonne vérité qui a résisté et résistera longtemps encore à nos efforts pour l'étouffer.
Suivez-moi.
L'intérieur du Brésil a des chefs ; ces chefs commandent à des hommes réunis en bourgades, en villes, en camps, en masses mouvantes; ils ordonnent
les marches, les haltes ; ils décident de la paix et de la guerre; ils ont, dans les délibérations, la voix plus haute que les hommes de la même tribu, car, eux, ils ont passé par toutes les épreuves et en ont triomphé avec grandeur d'âme.
— Tu as, toi, l'ait une action d'éclat : ehhien ! viens ici, et que nous li acions sur ta ligure ou sur ton corps quelques lignes profondes qui, en creusant les chairs, diront ton courage. Si tu grimaces au moment de l'opération, si tes doigts se crispent, si tes dents se serrent, retire-toi ; tu n'es pas digne d'être chel' ; lu obéiras, puisque tu ne sais pas commander à la douleur, puisque tu lui cèdes et qu'elle te fait trembler. Un chef de l'aïkicés a plus de mille ciselures sur ses chairs, et pas une, même celles qui ont été faites sur les parties les plus délicates, ne l'a vu sourciller. Oh ! cet homme-là peut commander maintenant , et il commande en effet. Si chez nous il fallait être roi à force d'égratignures, quel bouleversement, grand Dieu! La douleur physique est comme le froid: la première décourage de toutes les autres.
Les Mondrucus et les Boulicoudos ne procèdent pas autrement que les l'aïkicés à la nomination de leurs chefs : c'est celui d'entre eux dont la case est le plus richement tapissée de crânes ennemis; c'est celui qui a le plus de chevelures dans son butin; c'est à celui-là qu'on se fait un devoir d'obéir. Je comprends à merveille les rois de cette sorte.
Voyez encore les Gaouehos, ces intrépides dompteurs de jaguars, ces maîtres de l'espace, qui, armés de leur terrible lacet et de leurs boules, s'enfoncent dans les solitudes des plaines et des forêts. Quel est leur chef? Ou ils n'en ont pas, ou ils ne se courbent que devant le plus agile, devant le plus intrépide, eux si insolemment debout et vaniteux en lace des Européens ou des hommes civilisés de l'Amérique, chez lesquels ils viennent vendre le produit de leur chasse miraculeuse.
Voyez, voyez, plus loin, partant de Rio-de-la-1'Iala jusqu'au détroit de Magellan, jusqu'à l'île de l'Ermite, ces minotaures fabuleux, toujours ou presque toujours à cheval, traversant les immenses pampas et faisant comme les Gaouehos, mais moins audacieusement, une guerre de chaque jour aux tigres, aux lions et aux autruches de leur pays encore inconnu. Demandez-leur quel est leur chef, demandezleur s'ils en ont un et à quelles conditions ils l'ont accepté ; ils vous diront :
— Notre chef, à nous, est celui qui ne tombe jamais du cheval, qui le guide le mieux de la voix et de l'éperon dans les déserts, où seuls nous pouvons vivre. Notre chef, à nous, c'est le plus habile nageur, c'est le plus fort d'entre les plus forts, c'est surtout le plus brave.
LesPatagons, cette race d'hommes formant sur la terre une race à part, mais que certains voyageurs ont eu le tort de représenter comme des géants de sept ou huit pieds, quoique ce soit en effet le peuple le plus grand du globe ; les Patagons, que n'ont pu corrompie ni tenter les mœurs efféminées de nos villes indolentes, suivent la régie commune des nations indomptées, et s'ils se donnent un chef dans une expédition hasardeuse, le choix tombe toujours sur celui qui ose dire et sait prouver qu'il est le plus courageux et le plus habile.
Courons du sud au nord de l'Amérique, allons d'un pôle à l'autre.
Ne vous a-t-on pas dit les chants de mort des Canadiens non civilisés, alors que, prisonniers et enchaînés, les vainqueurs procèdent par d'horribles
tortures à leurs vengeances si raffinées, pour la paix éternelle de leurs frètes dans les combats'.' Ceci n'esl pas la tradition douteuse, c'est l'histoire des temps modernes, c'est l'histoire des hommes d'aujourd'hui.
Que font les peuples farouches de la Cafrerie? Ce que font les nomades indigènes du Brésil. Si dans une rencontre un guerrier se distingue plus que le chef qu'on avait choisi, sa bravoure est pesée dans la balance, et quand le fléau penche de son coté, c'est lui qui, pour une expédition prochaine, sera à la tête des combattants. Les Cafres sont des hommes de rapine et de guerre; vous comprenez que si c'était un pa\s de science, le même usage y serait adopté, on nommerait chef le plus lettré.
Et si, en remontant l'Afrique vers son centre, vous visitez ces peuplades sauvages qui forment entre elles tant de nuances qu'on ne les dirait plus enfants de la même terre, que trouvez-vous toujoui s? La puissance entre les mains du plus éprouvé. Mais qui donne cette puissance? qui décide de la plus grande valeur de celui qu'on investit du pouvoir? Est-ce un seul individu? sont-ce plusieurs? Non, c'est la bourgade tout entière. Ce n'est le plus grand nombre qu'alors que tous ont dit leur opinion. Entre deux ou trois concurrents le choix est bientôt fait, et l'on n'en vient jamais aux mains pour nommer le chef. On s'assemble dans une plaine, chaque compétiteur se place sur un point différent, les partisans de l'un et de l'autre le suivent; celui qui l'emporte est reconnu, on lui obéit.
A la Nouvelle-Hollande, sur la terre de deuil nommée presqu'île Péron, je vous l'ai dit, je crois, les quinze ou dix-huit malheureux indigènes qui vinrent rôder autour de nos tentes semblaient obéir au plus âgé d'entre eux. Ne serait-il pas sage d'en conclure que c'était le plus prudent et le plus expérimenté?
Les rajahs qui régnent en vrais despotes sur les féroces habitants de Savu , de Solor, de Denka, de Dao, de Moitié et de Timor même, sont des courages éprouvés dans plus d'une bataille, quoique chez la plupart, grâce peut-être au contact de l'Europe, qui vient s'asseoir et trôner à leur côté, on trouve déjà une teinte de civilisation qui les appauvrit et qui leur enlève leur caractère primitif.
Certes, au respect que les anthropophages d'Ombay témoignaient au vieux rajah accroupi sous le multipliant où il s'était flatté de goûter à la tendreté de mes membres et de ceux de mes camarades, je ne fais nul doute que ce bras alors si grêle, et qui s'appuyasi gracieusement sur mon épaule, n'eût, au temps de sa vigueur, dépecé quelques ennemis ou voyageurs moins heureux que moi.
Le roi de Guébé, ce capitan-sapajou si leste, si oseur, si bavard, si intrépide, sous la parole duquel ses sujets courbent si humblement la tête; ce hideux prince, que Petit, regardait avec tant de bonheur, 11 était-il pas le plus intrépide de tant d'hommes intrépides? Ne comprenait-il pas le commandement? Avait-il l'air seulement de prendre avis de ses ministres? Ne leur imposait-il pas, silence d'un mot, d'un geste, d'un regard, sans se soucier le moins du monde de leur déplaire ou de les humilier? Si jamais prince m'a donné une idée exacte du pouvoir absolu, c'est bien cet effronté chef de forbans, balayant avec ses belles caracores les mers des Moluques, et allant peut-être étaler son insolence sous les canons et le pavillon des comptoirs européens. Non, ce n'est ni le hasard ni la naissance qui l'ont nommé chef de Guébé; non, il ne se maintient pas à son poste à l'aide de ses ancêtres, à moins que ces ancêtres
n'aient toujours été connue lui. S'il règne, s'il gouverne, s'il fait à son gré trancher des tètes ou jeter des hommes et des jeunes tilles à la mer, si ou lui ohéil, eu un mot, c'est qu'il est sans doute, ainsi qu'il nous l'a prouvé, le plus intelligent de tous; c'est que, dans les occasions périlleuses, il est le premier à son poste, et paye de sa personne aussi hravement et plus bravement" que ceux qui l'ont nommé et le maintiennent leur capilan.
Je n'ai vu ni à Waigiou ni à Rawack aucun chef, aucun tamor, aucun rajah, aucun capitan.
A Rawack, il ne doit y avoir de concurrence que pour l'asservissement; l'intelligence est du luxe pour qui n'aspire qu'à obéir. Le premier indigène de ces contrées qui s'avisera d'avoir une idée saine de morale et qui essayera de la faire comprendre, sera traité de fou et châtié, ou déclaré Dieu et adoré à genoux. Hélas! l'époque de la métamorphose de ce groupe d'îles ne se devinait même pas dans les siècles à venir.
Que vous dirai-je des Carolins, dont j'aime tant à parler, et sur lesquels mes souvenirs se reposent avec amour? C'est ici surtout que mon système trouve une exacte application. Tout tamor est un homme supérieur; il n'est point tamor s'il n'est pas tatoué des pieds à la tête; il n'est point tatoué, s'il n'a guidé un pros mieux que ses frères au milieu des brisants, s'il ne sait pas le cours des étoiles, si sa lorce et son habileté ont été trouvées en délaut dans diverses circonstances.
Le tamor des Garolines a sur le corps des dessins gracieux qui ont du le faire souffrir sans doute, mais inoins pourtant que ne doivent le faire ceux des Nouveaux-Zélandais et des sauvages brésiliens; tandis que chez ceux-ci ces dessins extérieurs attestent des cruautés et des massacres, chez les Carolins, ce manteau si élégant est une annale vivante qui dira tous les bienfaits, le savoir, l'adresse, la force, l'intelligence. A la bonne heure, de pareilles archives.
Les Sandwich me viennent encore en aide. Ici, comme dans tous les archipels déjà parcourus, c'est la lorce qui gouverne. Mais l'Europe s'est montrée sur ces hautes terres, où le bois de sandal est une productive spéculation. Grâce aux navires voyageurs de nos contiées, les premières institutions s'effacent, et le souvenir même de Tamahamah ne restera que gravé sur les dos, les bras et les poitrines de ses sujets oublieux et dégradés.
Ainsi donc, quand vous avez dit tamor, chef ou rajah, vous avez signalé le plus capable. Le mot est l'éloge, le titre est la qualité.
Faudra-l-il que l'Europe avance ou recule pour arriver au point où en sont les peuples sauvages? Est-ce en elfet reculer ou avancer que de s'affranchir d'une loi qui blesse la raison?
On répond à cela : La loi existe, vous devez la respecter et courber la tête. Eh ! qui vous parle de se ruer dessus et de la briser? Je dis seulement qu'elle me semble absurde, et qu'elle me le semble davantage depuis que j'ai étudié les usages et les mœurs de tous les peuples de la terre.
Tout ceci, est-ce de la philosophie? Non, certes, c'est de l'histoire; ce ne sont point des faits douteux,
et je n'écris que pour les constater ; dès qu'il s'agit de voyages surtout,, le doute, c'est l'erreur. Je complète donc.
Selon ma pensée, plus on entre dans la civilisation, moins les rois me semblent dignes d'être rois. Le droit divin est une belle chose que je ne. comprends pas, et qu'on aurait bien de la peine à me faire comprendre, car je suis rétif à la logique de certaines gens. A la bonne heure, le droit de succession. Ce sont là de ces principes que la plus épaisse intelligence peut saisir. Vous êtes un homme de génie, et vous régnez, n'importe par quel code; votre fils est un sot, et vous remplace à votre mort ou à votre abdication. Qui osera dire que cela n'est ni sage ni rationnel? Quelques esprits, faux peut-être, et il y en a tant dans le monde, en me comptant ou sans me compter!
Mais s'il est vrai, comme j'ai eu l'impertinence de l'avancer, que plus vous entrez dans la civilisation, plus vous trouvez de rois efféminés, est-il vrai aussi que plus vous vous en éloignez, plus vous rencontrez des rois forts, intrépides, indomptés? les faits sont là pour constater celte vérité. Ce qui fait les rois en Europe, c'est la paresse des autres hommes; ce qui les défait, c'est leur colère. Or, la colère étant un état anormal, il est aisé d'expliquer pourquoi les révolutions qui sapent les trônes sont très-rares, quoique depuis l'invention de nos monarchies on puisse en constater un assez bon nombre. Je vous conte des billevesées peut-être; je vous dis là de ces sophismes tellement absurdes, qu'ils vous font lever les épaules de pitié et de mépris Que voulez-vous! c'est le résultat de mes longues courses, de mes stériles études, de mes infructueuses recherches, et probablement aus^ de ce soleil de plomb qui pèse sur ma tète. Les circonstances seules sont comptables de ma déraison. Allez-vous châtier, à Bicètre ou à Charenton,le. fou qui blesse ou tue?
Ce serait de la cruauté et non de la justice, et les lois de cette civilisation que vous aimez tant veulent la justice pour tous.
Quand l'aigle plane au ciel, l'espace se fait libre pour laisser toute son indépendance à son royal dominateur; quand la baleine parcourt son empire, tous ses sujets lui ouvrent un large passage pour ne pas gêner ses mouvements de colosse; quand le lion rugit dans le désert, tous ses sujets se taisent et se courbent en signe d'esclavage ; quand le boa sillonne de ses anneaux immenses la forêt ténébreuse, les victimes dont il se repait beuglent et tombent déjà vaincus par la frayeur. On dirait vraiment, à voir cet ordre immuable de choses, que la terre n'a été peuplée que pour le délassement de quelques êtres qui ne sont forts que parce que les faibles n'ont pas osé se réunir pour les combattre.
La force, de tout temps et dans tous les pays, a presque toujours été orgueilleuse et brutale. C'est que la force aime à essayer, afin de se donner la victoire, et le fort qui s'essaye écrase le faible. Les lois de la pesanteur ne reçoivent nulle part un démenti
J'ai dit, en commençant ce chapitre, qu'en toute chose il faut conclure. Ne suis-je pas conséquent avec mes principes?
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L Vil
EN MER
Ouel est le plus lieau j<a>s du monde?
Ou m'a souvent posé plusieurs questions fort difficiles à résoudre, par cela surtout que chacun les résoudrait à sa manière, selon ses humeurs, ses caprices, ses passions. Il n'y a guère que les vérités mathématiques qui ne trouvent point de contradicteurs, et encore la logique lutle-t-elle parfois avec assez de bonheur pour en rendre quelques-unes obscures ou douleuses.
Quel est, selon vous, m'a-t-on demandé, le plus beau pays du monde?
Puis, par extension : Quel lieu de la terre préféreriez-vous habiter?
— Oh ! messieurs, vous n'avez pas réfléchi.
Allez inviter le Lapon à venir à Paris, vantez-lui la beauté de nos édifices, le luxe, les plaisirs de celte capitale du monde, et vous verrez ce que vous répondra le chasseur de castors.
Ne m'est-il pas arrivé de présenter un tableau délicieux de ma patrie à des hommes habitant un sol marâtre, et de voir sourire de pitié, à la proposition d'une émigration chez nous, des infortunés poursuivis par toutes les privations et les misères?
— 11 y a des gens fort riches dans mon pa\s, disais-je un jour aux heureux habitants de Lahéna.
— Dînent-ils deux fois? me répondit-on.
- — Non, mais ils dînent mieux.
— Cela n'est pas possible ; vous vous moquez de nous.
Pour des hommes, en effet, qui n'ont que trèspeu de mets à opposer à leur appétit, et qui n'en connaissent pas d'autres, le luxe de la table doit être incompris.
— Venez chez nous, disais-je une autre fois à un de ces bons et généreux Carolins dont je vous ai tant parlé ; notre pays est si riche, que vous ne fatiguerez plus votre vie à la recherche d'une nourriture qui vous est si souvent disputée par le courroux de l'Océan.
- — Avez-vous beaucoup de cocotiers ? me répondit celui à qui je m'adressais.
- — Nous n'en avons pas un seul.
— Pauvres malheureux, que je vous plains! Ainsi de chaque peuple, ainsi presque de chaque
individu. La vie est sympathique au sol qui nous a vus naître; la vie de l'homme mûr et de la vieillesse est façonnée d'après la vie de l'enfance, et il en esl des goûts et des habitudes comme des affections, dont on craint tant de changer. J'ai entendu un jour un petit enfant à qui l'on offrait, pour le désennuyer, la lecture d'un livre qu'il ne connaissait pas :
— Non, non, j'aime mieux Telémaque, que je sais presque par cœur.
Il court ça et là une trivialité, une jocrisserie qui pourtant, à mon sens, ne manque pas de raison : Que je suis heureux de ne pas aimer les épinards, car si je les aimais j'en mangerais, et je ne peux pas les souffrir. Je n'ose presque pas vous dire que cette stupidité me parait pleine de logique dans le sens exact et sévère du mot, et je n'oserais non plus vous traduire ma pensée, parce que je ne serais pas là pour l'appliquer à votre réponse.
Livr. 37
Eh, bon Dieu ! Fonlenelle n'a-t-il pas dit qu'il esl des bêtises qu'un homme d'esprit achèterait fort cher ?
Je gage que si j'avais proposé à un Malais de Timor devenir en Europe, il se fût empressé de me demander si les crics se trempaient mieux chez nous que chez eux, et s'il y avait au moins, pour le déterminer, beaucoup de crocodiles dans nos mers et dans nos rivières.
Quant au farouche Ombayen, il aurait voulu savoir, avant de me suivre, si le sang d'un Français avait plus de saveur que le sang d'un compatriote, et si nos crânes étaient des coupes plus solides que ceux de leurs amis.
N'avons-nous pas vu les sauvages naturels de la presqu'île Péron, épouvantés de notre arrivée, tremblants à notre approche, nous ordonner avec menaces de fuir, et craindre plus que la mort que nous ne vinssions les arracher à leur sol inhospitalier?
Voltaire a dit :
Plus je vis l'étranger, plus j'aimai ma pairie.
Voltaire n'avait pas voyagé; mais il savait que toutes les affections se logent dans le cœur, et que les yeux ne sont que le miroir qui reflète ces affeclions ou ces sympathies.
Sans contredit, il y a sur notre planète des terres fortunées pour lesquelles la brise est parfumée et le ciel tout amour. Là, des ruisseaux pétillants qui glissent frais et limpides ; ici, des prairies émaillées ; là, des fruits délicieux pesant sur des arbres au feuillage élégant, qui vous protègent de leurs mobiles toitures; à vos pieds, un sol que la colère des volcans n'ébranle jamais ; sur la tête, des myriades d'oiseaux aux plus riches couleurs vous berçant doucement dans un concert de cris gais ou plaintifs et toujours variés ; autour de vous, des essaims nombreux d'insectes ailés, d'inconstants et joyeux papillons vous frôlant de leurs ailes diaphanes, comme pour saluer votre bienvenue; partout, en un mot, la variété de la terre, embellie encore par le murmure des eaux et les émanations balsamiques de l'air.
Oh ! allons habiter ce ravissant et suave Eldorado, auquel nul autre séjour ne peut être comparé ; vite, vite, hâtons-nous, voguons vers le Brésil, vers cette terre privilégiée dont Alvarès Cabrai a doté le monde ancien.
— Mais vous ne m'aviez pas dit que là aussi vivait un peuple abâtardi, sans cesse agité par des commotions politiques ; vous m'aviez caché que là aussi l'esclave abruti, courbé sous le fouet noueux, ne pouvait, sans péril pour ses jours, dire, même à demivoix, le nom de sa patrie absente; vous ne m'aviez pas appris que de hideux serpents, de monstrueux lézards, venaient, hôtes incommodes et dangereux, visiter souvent votre domicile, et vous épouvanter de leur cri funèbre et de leur dent envenimée. Il fallait me révéler tout cela au moment du départ, je me serais bien gardé de quitter ma ville natale et de sillonner l'Atlantique à travers tant de périls, et de m'en aller à plus de deux mille lieues de mes amis et de ma famille. Vile, vile encore, rendons-nous sur
le purl et partons avec une illusion détruite. Je vous réponds, moi, que si, sur cette terre d'épreuve et de l'aligne, vous voulez le bonheur des élus, vous mourrez avec le regret d'avoir cherché l'impossible. Mais si le calme et la richesse du sol brésilien, si la fraîcheur de ses nuits etla douce chaleur de ses soirées, n'ont pas assez de magie pour vous retenir, si vous demandez une vie moins monotone, plus turbulente, plus incidentée, quittez le Brésil, et suivez-moi au cap de Bonne-Espérance, à l'extrémité méridionale de l'Afrique toute sauvage.
Là encore, une ville délicieuse, des promenades charmantes, de superbes allées dans un jardin public, d'où vous pouvez entendre, sans en être épouvantés, le glapissement de l'hyène hypocrite et haletante, et le rauquementdu tigre, mêlés aux ténébreux rugissements du lion, dont vous êtes séparés par de solides et épaisses murailles ; là encore se presse, dans des foudres monstrueux, le délicieux vin de Constance, dont l'Europe est si avide; et tandis que, de votre riant balcon, vous suivez de l'œil les voiles éclatantes du navire voyageur qui vous cherchait aussi, lui, pour vous fuir plus tard, afin d'entrer dans un nouveau monde, vous entendez à vos pieds, dans la rue silencieuse, les claquements si curieux de la langue cafre qui chaule le bonheur sous le sarrau de l'esclave; et votre oreille tinte bientôt aussi aux grognements sourds du hideux Hottenlot, qui rit le premier de son crétinisme et de son avilissement.
Savez-vous bien que tout ce que je vous dis là est fort curieux à voir et à observer, surtout lorsque, après l'élude, vous pouvez tout à votre aise, dans des appartements meublés à l'européenne, vous reposer doucement de vos légères fatigues, et vous croire encore au sein des peuples les plus civilisés du monde?
— ■ Oui, vous avez raison maintenant ; partons pour Table-Bay : là est le bonheur, puisque là seulement sont le calme, le repos et la variété à la fois. Mais gare! gare! à présent; le ciel se couvre, des flots d'une poussière tourmentée tourbillonnent dans tous les sens, le feuillage des arbres frémit, la Croupe-du- Lion s'est effacée sous un quadruple réseau de vapeurs brûlantes, la Têle-du-Diable vomit des flocons fantasliquesqui se ruent, comme des escadrons ailés, sur le sommet delà montagnedelaTable;/«««/^<? est mise, tout se voile, tout se tait un moment... et puis vient le chaos avec ses désordres, la tempête avec ses mugissements, l'ouragan avec ses écrasantes rafales, et les I lunes noueux, arrachés du sol pour être vomis çà et là, et les toits enlevés, et les maisons saccagées, et les buffles écrasés sous des ruines, et des ravins comblés, et les mornes aplatis, et la mer refoulée, et les cadavres mutilés des navires étendus sur la plage crevassée.
Le météore a passé : le lion et le tigre ressaisissent leur fureur vaincue, l'hyène se lève péniblement de sa couche d'ossements rouges de sang, l'Océan rentre dans son lit, les habitants respirent à l'aise, et la ville se repeuple en attendant une nouvelle secousse, une nouvelle catastrophe. Voulez-vous choisir le cap de Bonne-Espérance pour votre demeure habituelle? — Non, il y a trop de misère et de deuil à ia fois : j'aime mieux une ville moins riante, une rade moins visitée, des esclaves moins soumis, des chants moins bizarres. L'ouragan est un port trop incommode; sa brutalité est trop vorace. Quand le sol tremble sous ses atteintes, comment voulez-vous que les hommes se rassurent? Laissez-moi fuir la ville du Cap; ce n'est pas là mon pays de prédilection.
Je vous ai dit les riants paysages de l'Ile de Erance et les sauvages aspects de Bourbon; vous connaissez les mœurs douces et hospitalières de ces généreux créoles, pour qui la vie orientale serait encore un fardeau ; je vous les ai montrés sous leurs varangues à sveltes colonniles de bois peint en vert, ousous leurs tendres allées de lataniers et de bananiers, pensifs, attristés, rêveurs, inaccessibles à tout bonheur trop violent, écrasés sous la peine la plus légère, se plaçant à demi assoupis au balancement régulier du palanquin, au chant de l'esclave en sueur. Voulez- vous de Bourbon et de l'Ile de Erance avec leurs productions équatoriales et leurs demeures européennes? Il y a là cette variété que vous cherchez et qui vous plaît tant.
Eh ! ne vous ai-je pas dit aussi le terrible raz-demarée qui gronde, menace et tue? Ne vous ai-je pas fait entendre les roulements de la foudre, moins bruyants, moins désastreux que ceux de l'ouragan, qui s'empare de tout, brise et mutile tout, joue avec tout, et couvre tout d'un voile funèbre ?
Oh! je le vois, vous n'acceptez pas ces deux colonies, et vous désirez plutôt retourner à votre pays, moins calme et moins agité. Rétrogradons.
Peut-être eussiez-vous préféré vous arrêter à Gibraltar, avec ses bouches béantes de bronze, ses habitants si énervés, son mont si aride?
ftst-ee que vous seriez tentés par les Baléares, jadis indomptées, aujourd'hui esclaves abruties, où, sous de belles allées d'orangers, la paresse respire et s'endort? ou par Ténériffe aux pavés de lave, aux murailles de lave, aux remparts de lave, à la population dévotement libertine, qui prie et se vend à la fois, et vit si tristement près de son pic neigeux et de son volcan éternel?
Non, sans doute; si vous avez des désirs de bonheur, vous ne les assouvirez pas au milieu de la mollesse et de la dépravation; vous ne les accomplirez pas loin de toute civilisation, sous le froc de moines et de religieux de tous ordres, chaussés ou déchaussés, la léte rasée ou les cheveux longs, crasseux et plats, qui absolvent volontiers le crime lorsqu'il se courbe, et lancent l'anathème contre la philosophie qui se redresse. Tout ce qui lient à l'Afrique est sauvage, ignorant ou corrompu, quoique les îles soumises à l'Espagne soient un archipel africain.
Je ne vous parle point de la Nouvelle-Galles du Sud, où une ville européenne s'est élevée sur le sol fertile occupé naguère par des huttes sauvages, cité grande et belle où les vices et le crime se sont purifiés, où les arts ont un culte, et les sciences de fervents apôtres. C'est un ravissant spectacle, sans doute, que celui de ces palais, de ces riantes demeures, de ces vastes hôpitaux, de ces admirables jardins, qui sont venus à l'antipode de la mère patrie révéler les lumières fécondes de la civilisation à des peuplades farouches qui n'ont voulu ni la comprendre ni l'accepter. Je ne vous en parle pas encore, car là aussi, il y a des déserts, des pluies, des serpents noirs, les plus dangereux des reptiles, ceux-là seuls qui osent attaquer et poursuivre l'homme.
Est-ce que vous seriez tentés de vous arrêter à la Nouvelle-Zélande, pays indompté, où le massacre est un jeu et l'anthropophagie un délassement?
L île Campbell, terre la plus rapprochée de l'antipode de Paris, n'offre rien de curieux à voir et à étudier, si ce n'est les énormes montagnes de glaces que les ouragans polaires poussent jusque dans des zones moins tourmentées.
Le cap lloin aura-l-il vos préférences et votre
amour, lui qui chasse au loin les navires explorateurs et qui ne reçoit la visite que des tourmentes australes? Ne fuiriez-vous pas comme nous au plus vile les îles Malouines, dont le sol froid et tourbeux n'a pu nourrir aucun végétal et où peuvent vivre seuls les phoques et les pingouins, dont je vous dirai plus tard l'existence si curieuse?
Est-ce le Paraguay qui sourira à vos désirs ; le Paraguay avec ses plaines immenses, ses myriades de chevaux sauvages domplés par les Caouchos, qui, eux, n'ont été domptés par aucun peuple; le Paraguay, où le jaguar fait entendre ses rauquements funèbres, et où se promène, insatiable comme l'incendie, le bruyant et dévastateur pampero, qui a rasé tant d'édifices et brisé tant de navires?
Encore une fois, non, ce ne sont pas là des pays pour lesquels on renonce à une patrie.
J'ai fait passer devant vos regards effrayés les mornes solitudes de la presqu'île Pérou, la triste et froide stérilité des îles d'irck-llatigs. . et de Doore, et les dunes de sable et de grès des terres désolées d'Endracht et d'Edels; ce n'est pas là bien certainement que vous essayeriez d'établir votre domicile, à moins pourtant qu'une torture de tous les jours ou une lente agonie au milieu des déchirantes convulsions de la soif ne fût nécessaire à votre esprit malade.
Peut-être serez-vous tentés par l'aspect de Solor, de Kéra et de Simao, où les boas monstrueux se jouent à l'air, immenses balanciers suspendus aux hautes branches par quelques anneaux de leur queue vigoureuse, ou sifflent et s'élancent à travers les bois et les bruyères, rapides comme les flèches des Malais. Qui sait ? les hommes sont si bizarres dans leurs caprices ! N'a-t-on pas vu naguère deux Anglais, riches, heureux, jeunes, pleins d'avenir, instruits et honorés, s'élancer dans un canot, et se livrer au courant du Niagara et tourbillonner avec l'effrayante cataracte, pour s'assurer si, en effet, le gouffre n'épargnait personne? Un sage géologue d'Edimbourg ne s est-il pas fait descendre, il y a peu d'années, dans le cratère de l'Etna, d'où il n'a plus reparu à la surface? Pourquoi le boa ne serait-il pas, pour quelques-uns, un visiteur bien reçu, alors que les Malais bâtissent leurs cases à Solor, à Kéra ou à Simao, et que leur vie v coule heureuse jusqu'à une. vieillesse avancée?
Timor vous épouvante, et je me flatte que vous détournerez les yeux et votre pensée d'Ombay la sanglante, où l'anthropophagie est peut-être une religion. Diely avec ses bois infestés de reptiles, Koupang avec ses mœurs farouches, Batouguédé avec ses cônes noirâtres, creux et sonores, n'ont laissé dans votre âme aucune image assez riante pour que vous les regrettiez, et je ne pense pas qu'Amboine, où la dyssenterie a si cruellement établi sa puissance, ou Obie, que j'oubliais parce qu'elle est oubliée au milieu de l'Océan, ou Boulaboula, autour de laquelle le Ilot passe et repasse en fugitif, du Pissang, que la végétation seule envahit, conviennent à vos goûts. (Je qu'il vous faut, ce que vous cherchez, ce que vous voulez, c'est une terre de repos et d'amour. Oh! alors, fuyez vite tous ces pays que je vous signale : le deuil et la mort les environnent.
La rade de Rawack a beau refléter, paisible, un ciel d'azur, ce n'est pas là ce qui pourra combler vos vœux ; respirer n'est pas vivre, et le soleil qui brûle et torréfie n'est plus un astre bienfaisant.
Certes, les habitants si hospitaliers, si généreux des Carolines, sont déjà vos amis; mais leurs îles sont tristes, unies, monotones; il n'y a là ni émotions fortes, ni péripéties qui ravivent, ni catastrophes qui
déchirent; le bonheur tiède y est d'une uniformité à laquelle on doit être façonné dès l'enfance ; sans cela nul de vous ne pourraitle supporter et il deviendrait, un véritable supplice.
.le craindrais pour vous les belles Mariannes, les mœurs bienveillantes de ces nobles et vigoureux Tchamorres que le sang espagnol n'a pu abâtardir; je vous verrais, ainsi queje l'étais moi-même à Guham, prêt à vous reposer pour toujours des fatigues et des vanités de la vieille Europe. Voilant le côté hideux du tableau, je ne vous ai pas fait traverser à mes côtés Assan, Toupoungan, Maria-del-Pilar, Ilumata, lieux terribles, habités par la lèpre, qui prend toutes les formes pour vous saisir, vous briser, vous dissoudre. Oh ! sans la lèpre, Guham et ses rideaux de cocotiers, Guham et ses bois odoriférants vous retiendraient au milieu de vos courses, et, retirés sous la case paisible, vous vous ririez parfois de la colère des volcans, inhabiles à vous frapper au milieu de vos joies si pures et de vos naïves amours. Et pourtant, à Guham, la tête mollement appuyée sur les genoux d'une nouvelle Mariquitta, si la jeune fille a façonné des cœurs à l'image du sien, vous seriez encore poursuivis par les regrets, pour peu que vous vous fussiez reposés pendant quelques jours sous les liantes plantations de Lahéna la suave, ou au sein de l'ardente population d'Anourourou la vive, la turbulente. Vous cherchez un coin de terre où vous puissiez vivre et mourir sans faligue, sans inquiétude, sans tempêtes politiques ou tempêtes de l'âme? Je vous l'ai signalé. Ne craignez aucun obstacle pour vos passions, on ne refuse rien à Lahéna, parce qu'on sait qu'un refus affligerait, et que toute affliction est incomprise sur ce délicieux coin de terre, où toute volonté, est exaucée par le ciel et par les hommes.
Prenez-y garde, pourtant, Wahoo a plus d'attraits encore ; et, dans tous les cas, si le calme de la première de ces îles engourdissait un peu vos sens, eh bien! vous pourriez en quelques heures leur rendre leur souplesse et leur énergie au milieu de cette population si active, si gaiement tracassière que je vous ai présentée. De ces deux séjours, prenez celui que vous voudrez, ou plutôt laissez faire au hasard, et si vous n'habitez pas le sol le plus riche du monde, du moins livrez-vous au sein du peuple le plus heureux de la terre.
Mais dire adieu à la civilisation, au pays où les arts et, les sciences ont leurs autels; mais ne plus revoir ces superbes monuments de nos années de triomphes et de gloire; mais ne plus entrer dans l'arène ouverte à toutes les ambitions, à toutes les intelligences ; ne plus couronner son front d'aucune palme, ne plus sentir battre son cœur aux mots si doux de patrie et de liberté, alors que jeune encore la vie circule active dans les veines, alors que tout s'agite, se meut autour de vous pour de nouvelles conquêtes morales ou industrielles qui dotent u i siècle !
Oh! tout cela ne peut se perdre dans les délices des Capoues modernes; tout cela est trop magique et trop puissant pour qu'on ait jamais le lâche courage de n'y prendre aucune part, ou par ses efforts, ou par son enthousiasme. Il y a de la gloire pour qui applaudit à la gloire.
Quel est Je plus beau pays du monde? est donc encore une question mal posée, et par conséquent impossible à résoudre. Voici des plaines, des torrents, des cascades , des forêts, des montagnes. Qu'aimez-vous mieux? Choisissez. Voici un climat brûlant, un sol tempéré, un ciel de glace, une mer sans cesse tourmentée; voyez, que préférez-vous? Etes-vous Lapon,
Espagnol, Papou, Mariannais, Zélandais? Apprenezle-moi, si vous voulez que je prévienne votre réponse. L'inconstance des hommes est sans puissance contre les exigences des climats en harmonie avec la nature du sang qui coule dans leurs veines, et il est des nécessités qu'il faut subir, quelque volonté qu'on témoigne d'abord de les secouer.
Croyez-moi, nous sommes encore moins esclaves de nos passions que de l'habitude ; l'habitude est notre plus inséparable amie et notre ennemie la plus constante; l'habitude est une seconde existence que nous recevons comme la première sans que nous ayons le pouvoir de nous y opposer.
Pour bien saisir ces vérités, que je traduis ici entre mille autres qui se croisent et se heurtent en ce moment dans ma tête, il faudrait que vous eussiez voyagé comme moi. Vous êtes resté stationnaire ? Oh ! aloi's prenez mes paroles comme un fait accompli, vous êtes inhabile à me combattre et à me vaincre. Qu'est-ce que je vous demande? Ce que votre esprit paresseux est dans l'usage d'accorder. Ne vous êtesvous pas interdit toute lutte avec la réflexion? Voyager c'est penser, et vous ne quittez pas votre fauteuil.
On ne voyage pas seulement pour courir le monde. En visitant chaque jour des pays nouveaux, le corps peut être immobile alors que la tête embrasse tout l'univers; celui-ci interroge les ressorts de l'architec-
ture de l'homme, celui-là le siège de ses appétits, un troisième fouille dans l'histoire des âges et se bâtit un monde nouveau sur le monde englouti par les siècles. L'un étudie la philosophie des peuples pour se faire une loi selon la raison; l'autre, plus audacieux, va arracher les secrets de Dieu sur le trône même où il siège au milieu de ses globes de feu, dont la couleur, la marche et la grandeur ne sont plus pour lui un mystère. Ceux-là voyagent aussi, et leur course est longue et laborieuse, je vous jure.
Hélas! l'aveugle seul devrait reposer sa vie sous les bananiers de Lahéna! car c'est un terrible tourment, voyez-vous, que celui de l'homme de progrès et d'ambition, qui sent que tout marche et grandit autour de lui quand lui seul est stationnaire, et qui ne peut faire un pas sans tomber dans l'abîme ou se broyer le front contre un obstacle.
L'aveugle est le valet de son valet, l'esclave de son chien, le jouet de tout le monde. A son aspect, l'amitié meurt, la tendresse s'en va, et le mot pitié se pose seul sur les lèvres et dans le cœur.
L'aveugle ne devrait avoir ni amis, ni frères, ni mère... alors peut-être aurait-il assez de raison et de logique pour sentir que l'inutile est partout un vice, et que toul vice est un mensonge dans l'harmonie du monde.
Quelle est la patrie de l'aveugle?
La tombe.
EN MER
Poncntai-s. — Levantins.
.l'aurai des partisans et des contradicteurs; c'est le lot de quiconque émet hautement son opinion. Vais-
je allumer des querelles? je ne le crois pas. Vais-je faire naître des discussions? cela est certain. Quand
Leva 11 1 i n .
l'amour-propre est en jeu, il devient fort difficile que l'irritation ne fermente pas dans une forte poitrine, et l'on sait si le matelot est de nature inflam-
mable, quoique vivant au milieu des eaux. Il y a vingt questions à résoudre à côté de celle que je vais poser. Que vaut-il mieux : entreprendre un long
voyage avec un équipage homogène, ou avec des matelots de caractères opposés? Vous qui êles plus habiles et plus expérimentés que moi, prononcez, faites un livre là-dessus ; ce sera, je vous le jure, un livre fort utile à consulter, un livre qui aura cours dans toutes les parties du monde ; car le matelot n'est, à proprement parler, d'aucun pays, ou plutôt il est de tous.
Eli bien ! je me trompe dès mon début. Le matelot, le vrai malelot n'est pas seulement d'un royaume, d'une province, d'une ville, il est d'un bourg, il appartient à telle famille, il est Ois de tel père. La généalogie du matelot comme je le comprends est pour son bien-être présent un brevet honorable ou un titre de réprobation; son parchemin à lui, c'est le nom de son village, c'est le nom de son frère ou de son père; et cela est si vrai, qu'en parlant de sa maison (car c'est une noble maison que celle d'un excellent matelot), il ne manque jamais dans ses narrations de
se dire, à l'exemple des héros d'Homère, fds de Surcou ff, ou frère de Bavaslro, ou cousin et neveu de Paul et de Thomas.
Le matelot se pare de toutes les gloires de son père, et il s'écrie en parlant de lui : « En v'ià un qui en a filé des rubans de queue! En v'ià un qui a mordu dans du cuir salé! » Et le bonnet du conteur ne couvre plus sa tète, et dans ses yeux ardents roulent de chaudes larmes. Ainsi le vrai, le plus beau patrimoine du matelot, ce sont les services de son père.
Quels sont les meilleurs matelots? quelle est la navigation qui convient le mieux aux uns et aux autres? En général, un matelot de dix-neuf à trente ans vaut il plus ou moins qu'un matelot de trente à quarante-cinq?
Je vous assure que ces simples questions ont une haute portée, et que celui qui les résoudrait logiquement aurait rendu un grand service à la marine.
J'entends à ma droite un vieux capitaine me dire
Pimentai.
que nulle de ces questions ne fait plus doute, et que tout vieux marin sait à quoi s'en tenir. J'ai à ma gauche un jeune officier qui se rit de mon ignorance et me prouve par A -+- B que j'enfonce une perte ouverte.
Le premier s'est prononcé en faveur des Ponentais, le second a donné la victoire aux Levantins.
Vous voyez donc bien que, puisque vous n'êtes pas d'accord vous-mêmes, un grand nombre d'autres peuvent ne pas l'être aussi et que le problème reste encore à résoudre. Et d'abord doit-on choisir un marin pour juger un marin? Au premier coup d'œil cela semble tout naturel : c'est un peintre qui juge un tableau, c'est un architecte qui juge un monument, c'est un bottier qui apprécie une chaussure. Et pourtant, en y réfléchissant un peu, on serait tenté de croire que ce qui vous avait paru au premier coup d'œil tout clairement résolu, est réellement illogique. Vous allez vous prononcer entre un matelot de Brest et un matelot de Toulon.
— D'où êtes-vous?
— De Brest.
— Taisez-vous, je vous défie d'être pur de toute prévention. J'en dis autant à vous, capitaine des ports de la Méditerranée. Nul ne doit être juge dans sa propre cause. Mais alors que faire? Prendrez-vous pour arbitre un citoyen de Paris ou d'Orléans? Pourquoi pas, si ce citoyen échappé aux travaux du cabinet, aux boues des rues, aux querelles des cochers, aux bateaux qui remontent la Seine ou à ceux qui la descendent jusqu'à Bouen, a parcouru les mers, étudié les climats et les hommes; ses habitudes d'observation le rendent sans qu'il s'en doute observateur; lui aussi est peintre, et il court d'autant moins de danger de se tromper qu'il n'a nul penchant à flatter, nulle passion à satisfaire. Ce n'est pas ma cause que je plaide ici, c'est celle des matelots en général; je consens à la perdre pourvu que vous vous donniez la peine de la gagner. Il est souvent ridicule d'avoir raison pour soi seul. Jetez vos rayons au large et faites que chacun s'en éclaire.
Je suis incapable de manœuvrer une yole, et cependant j'ai fait le tour du monde. A vingt ans à peine j'avais sillonné la Méditerranée dans tous les
sens sur le brick l'Adonis', commandé par le brave capitaine Lebas, et c'est à grand'peine si j'ose monter sur une barre de perroquet, ce que j'ai néanmoins tenté une fois, et il m'en souvient. Les opérations les plus simples à l'effet d'orienter un navire, c'est tout au juste si je les comprends ; jamais je n'ai essayé de prendre un ris ou dé carguer une brigantine. Je défie un seul de mes compagnons de voyage d'assurer et de soutenir devant moi qu'il m'ait aperçu à cheval sur le beaupré. Nul ne vous soutiendrait que je sache amarrer fortement une drisse, ni que je sois capable de faire le plus simple des quinze ou vingt nœuds que tout matelot sait par cœur et les yeux fermés. C'est tout au plus si, au moment d'une bourrasque, on aurait daigné me mettre une corde à la main pour la larguer au coup de sifilet convenu, ou si, sur la dunette, j'ai su tenir adroitement le loch, incertain même, en l'écrivant, de l'orthographe du mot: eh bien ! en dépit de ces concessions, que je vous fais aussi larges que possible et auxquelles je vous permets de donner plus de latitude encore, en dépit de cette ignorance de la marine que je puis avouer sans honte, je maintiens que l'homme qui passe quelques années sur un navire bariolé de marins de tous pays, est plus capable de les juger, alors qu'il s'est donné la peine d'observer, que l'officier même, en présence duquel ils se travestissent assez souvent.
Telle mer convient à tel équipage, telle navigation convient à tel autre, c'est là un point qu'on n'a nul besoin de débattre. Tout capitaine qui fera un long voyage dans la Méditerranée, au milieu des Archipels, dans le Bosphore, sur les côtes d'Afrique, préférera, soyez-en sûr, le matelot levantin au matelot du nord ou de l'ouest. Cette turbulence rétrécie des lames, cette diversité de position si fréquente qui a fait dire aux vieux loups de mer que la Méditerranée était un plat à barbe dans lequel on ne pouvait virer de bord sans avoir le beaupré à terre, cette nature végétale qui s'élève des côtes et lui rappelle sans cesse son pays, cette température à peu près égale à laquelle il est habitué, son costume chéri, qu'il retrouve si fréquemment, son idiome même, dont un grand nombre de mots ont tant d'analogie avec ce parler bref, rapide, énergique, dont il fait son idole, tout cela lui laisse croire qu'il n'est qu'à deux pas de sa famille, qu'il peut la revoir du bord, qu'il n'a qu'à élever la voix pour s'en faire entendre, et que s'il a quelques sous dans sa poche, il peut entrer joyeux dans le cabaret qu'il a quitté la veille.
L'inconstance du Levantin est d'ailleurs devenue proverbiale ; et s'il se plaît tant dans la navigation méditerranéenne, c'est, je vous le répète, que du haut du mât il est rare qu'il n'aperçoive pas à l'horizon une terre à peu de chose près semblable à celle où se rattachent tous ses souvenirs d'enfance. Le matelot levantin depuis Nice jusqu'en deçà de Marseille crie et jure dès qu'il se réveille jusqu'au moment où il s'assoupit. Dans ses rêves il jure encore, car les rêves ne sont guère que le reflet de la vie réelle. Il jure dans la colère et dans le calme, il jure en vous remerciant du service que vous venez de lui rendre, et il jure sur le refus dont vous venez de l'affliger. L'amitié que vous promettra un matelot de Toulouse formulera par un serrement de main ou un grand coup de poing sur l'épaule escorté d'un terrible juron. Il jure et fait rage quand sa pitance est grêle et qu'il se voit condamné à la demi-ration, il jure et fait rage si les vivres sont abondants et le vin d'excellente qualité ; on dirait que son existence est une colère
permanente. Eh ! bon Dieu, il est gai, il est heureux, et il jure plus vigoureusement que jamais en apercevant sur le rivage qu'il va atteindre sa mère ou sa zentille dulcinée, qu'il aborde avec un gros et sonore juron. Le Levantin né sourd-muet devine ce langage, et il jure lui aussi entre ses lèvres et dans sa poitrine.
A vingt pas de distance, vous pouvez aisément et fidèlement traduire le langage animé du Levantin. Il a deux parlers, lui: la parole et le geste; il craint de ne pas vivre assez, il double ses heures, il a hâte de finir ce qu'il commence parce qu'il a autre chose à faire. S'il parle d'un homme à cheval, d'un escadron au galop, vous entendez le bruit des coursiers; s'il est question d'une bourrasque, vous voyez les flots écumeux se ruer sur la plage ; vous ne perdrez pas une seule qualité, une seule protubérance de la belle qu'il courtise; s'il a fait une excellente ribote, vous êtes aviné avec lui; s'il rame,- vous entendez le bruissement des avirons absents, et quand il dit que dans un pu«ilat il a eu l'œil poché ou le nez écrasé, soyez sûr qu'il va devenir victime involontaire de sa narration.
Le matelot levantin est sobre par excellence : de l'ail, du biscuit, une tranche de bœuf, voilà ce qu'il aime, et vous lui rendez le plus signalé des services en lui permettant de temps à autre de se préparer une matelote ou une bouillabeysse nationale.
Le Levantin est bavard, vaniteux, rancunier; si pour une manœuvre difficile vous donnez la préférence à un Ponentais, soyez convaincu qu'il y aura, tôt ou tard, pour ce fait seul, pugilat entre les deux champions. Ce qu'il vante surtout en lui, c'est la qualité qu'il ne possède pas, persuadé qu'on a déjà distingué celles par où il brille.
— Tune sauras donc jamais serrer une voile?
— C'est moi que ze la serre le mieux du bord.
— Tu ne vaux pas un sou à la barre.
— Z'y vaux un million de milliards.
Le Ponentais vous dit tout simplement, quand vous lui demandez son pays : Je suis de Brest, de lîochefort ou de la Rochelle, tandis que le Levantin tire vanité de sa patrie.
— Qu'es-tu?
— Matelot.
— De quel pays?
— De la Seyne ou de Toulon.
— En France?
— Non, en Provence.
La Provence est en effet un sol à part, elle a des mœurs à part, des habitudes qui lui sont propres, et s'il importe peu à un marin de Brest qu'on le croie méridional, le méridional de Toulon ou de Marseille se trouvera presque offensé qu'on puisse se méprendre sur le lieu de sa naissance.
Est-ce là une noble vanité ou un orgueil ridicule? Ce n'est pas à moi de résoudre la question.
Un jour que, dans un gros temps, un Ponentais tenait le gouvernail d'une main assurée, et que l'officier de quart le complimentait, un de nos matelots levantins haussait les épaules en pitié et lançait des regards de fureur contre celui qu'on avait l'air de lui préférer.
— Pourquoi cette colère et ces gestes? lui dit l'officier.
— Parce que.
— Tu n'as pas une meilleure raison à me donner?
— C'est la bonne. C'est h plus bonne, la plus meilleure.
— J'en demande pointant une autre.
VOYAGE AUTO Uli DU MONDE
29ii
— C'est vrai, vous faites là des mamours à ce gabier, et il vous fait des embardées qu'on ne sait seulement pas où est la route.
■ — C'est que la lame est haute.
— Et quand elle le serait comme dix montagnes, on ouvre l'œil et on pique droit. Si z'étais à la barre, se me sargerais de mettre le beaupré dans le trou d'une aiguille.
— Place-toi à la barre, je veux connaître ton savoirfaire.
— À la bonne heure, je vous estime.
Le Toulonnais prit le gouvernail d'une main robuste ; mais, l'expérience lui manquant, les embardées étaient immenses.
— Eh bien ! lui dit son rival, ce trou d'aiguille, tu ne le trouves guère.
— Ze le serche, lui répondit le Levantin sans se déconcerter.
Le mol est devenu traditionnel.
Le matelot ponentais se dislingue du levantin par son flegme et son, mutisme. Je ne vous dirai pas qu'il est pins brave que l'autre, mais je crois qu'il l'est plus longtemps. Le premier, c'est le salpêtre qui pétille, éclate et tombe; l'autre, le flot de lave qui envahit et brûle; le Toulonnais se lasse vite ; le Breton, moins bouillant, a une colère de plus longue durée. Ceci n'est, quant aux travaux du bord, que pour les cas exceptionnels. Dans les jours paisibles comme dans ceux où les menaces de la mer sont vives, quoique sans tourmente, le matelot des côtes ouest de la France fait son devoir en homme qui sait que c'est là son métier, que la tâche ne lui est pas tant imposée par ses chefs que par sa propre conscience, et, s'il pense au salaire, il est capable de redoubler d'ardeur afin de prouver que ce salaire même est bien gagné, bien conquis.
Lui, par exemple, quand il jure, c'est qu'on a blessé son orgueil de marin; quand il jette à l'air ses énergiques paroles, qui ne disent quelque chose que par la violence avec laquelle elles bondissent, c'est qu'une manœuvre a èlé gauchement exécutée et qu'il a honte d'avoir si mal compris, si mal secondé les ordres donnés. Le juron du Ponentais est comme une sorte de réprobation de sa conduite, c'est un reproche brutal qu'il s'adresse, et pour peu que vous feigniez d'être de son avis, il va appliquer sur sa propre joue un vigoureux soufflet. Ne craignez pas que le Levantin en agisse de même : si la sose va mal, c'est le voisin qui recevra l'atout, et son poing fera l'office du marteau.
Les amateurs des bouchons des ports de Brest, de Bochefort ou de la Bochelle ne se grisent ni plus ni moins que ceux de Toulon, de Marseille ou delaSeyne; seulement, comme ils portent mieux la voile, car leurs vins ne sont pas aussi capiteux que ceux du Midi, on les croirait plus disposés à hanter des cabarets, cause première et fatale de la décrépitude précoce des marins de tous les pays.
Au surplus, l'économie n'est la vertu dominante d'aucune des deux espèces dont j'esquisse le caractère, et j'ai entendu Lèvêque, un des plus habiles contremaîtres de notre bord, répondre à un homme qui lui demandait si sa bourse était bien garnie : « J'ai vingt-quatre bouteilles, » voulant dire qu'il avait douze francs et que la bouteille de vin se vendait cinquante centimes. Ces hommes-là comptent par bouteilles, litres, chopines, comme on compte chez nous par francs, sous et deniers. Ce Lévèque était un type aussi curieux peut-être que l'élit et Marchais,
mais âpre comme une étrille cl taciturne comme un chartreux. Je vous le lerai connaître un jour.
Quand une querelle s'engage entre Bretons et Normands, il est possible qu'il n'y ait point rixe ; j'en dis autant des luttes entre nos matelots méditerranéens; mais si de gros mots sont échangés entre Toulonnais et Bretons, oh! soyez sûr alors que le combat sera long et rude; placez-vous à l'écart des deux champions, car les éclaboussures vont au large et elles font plus que taches simples sur les habits. Pour des gens taillés de la sorte, pour des charpentes soudées de bitumes, pour de semblables natures toutes cimentées de goudron, un œil poché est une caresse, un nez aplati est une croquignole, une mâchoire ébranlée est un léger coup de vent qui ne chavirerait pas la plus petite yole. Mais quand ils y vont tout de bon; quand il y a injure grave à laver' et qu'ils se mesurent en présence de témoins qui font cercle en se croisant les bras, quand ils ont déposé leur veste sur un buisson, de peur que l'humidité ou la poussière ne la détériore; quand ils ont retroussé leurs manches, craché deux fois dans leurs battoirs de fer et rejeté leur chique, oh! c'est un roulement de coups de poings à démâter une frégate, c'est une cascade qui s'engoulfre dans de profonds souterrains, c'est une nuée de blanchisseuses actives à leur besogne, c'est le retentissement de deux chevaux au galop; onne sait pas au jusle qui reçoit et qui donne; le sang jailli), les vêtements volent en lambeaux, les cheveux flottent en l'air, la sueur et l'écume se font jour à travers les pores, et, au milieu de tout cela, pas un cri, pas un juron, pas une plainte, pas un soupir qui accuse la douleur. Enfin un homme tombe... tout est fini... Est-ce lui qu'on entoure ? Non. D'abord le vainqueur pour les félicitations, plus tard le vaincu pour les doléances,
Je vous ai dit la petite lutte; mais il n'est pas rare qu'après ce combat particulier, une bataille générale n'ait lieu; bataille rangée, mêlée terrible, sanglante, acharnement infernal contre lequel une population entière s'arme vainement, et presque toujours terminé par des jugements et des condamnations capitales. Que d'autres vous les racontent; moi, je reviens à ma théorie pour l'appuyer, en dépit des tristes exemples que j'ai cités.
Les discussions de bord entre Ponentais et Levantins roulent presque toujours sur les fatigues et les dangers des diverses navigations auxquelles chacun d'eux est le plus souvent exposé. D'après le premier, les Océans offrent des périls infiniment plus grands que la Méditerranée, et il raconte à ce sujet, dans le seul but d'humilier son rival, des choses à peu près vraisemblables. S il parle de la hauteur des laines, il ne manque jamais de faire le raisonnement suivant, qui semblerait tout d'abord fort logique :
— (Ju'est-ce que la Méditerranée? Vous le savez, un plat à barbe, un simple plat à barbe; or donc, ce susdit plat à barbe étant trois mille fois plus petit que le bassin où nous naviguons, il s'ensuit toutnaturelment que cette mer où vous barbotez, c'est absolument un coup de poing donné par un criquet de mousse qui joue, à côté d'une giftle administrée par Marchais en colère; ça ne se compare pas, ça n'esl pas de la même famille; un petit verre d'eau douce ne peut se mesurer avec un baril d'eau-de-vie, une yole se brise en miette contre un trois-ponts, et votre Méditerranée est un crachat de notre Océan.
Aces belles phrases jetées sur le gaillard d'avant, où la logique des mots est si précise, le Levantin commence par se mordre les lèvres, puis il mâche son tabac avec plus de vivacité que de coutume; il roule ses
deux ardentes prunelles, se gratte le iront, salive cinq ou six fois, et, posé sur ses hanches et se croisant les bras comme Spartacus, il répond (je vous fais grâce des jurons d'usage) :
— Sais-tu bien, mon petit ami, que tu blagues à merveille, et que, si on t'écoulait, la Méditerranée ne serait bonne qu'à porter des puces dans des coquilles de noix? Eh bien, ze te dis, moi, matelot de Toulon, que ton Oc céan est un hipproprotrame qui n'est bon qu'à remplir de la place. 11 fait du bruit, c'est vrai, mais voilà tout. 11 crie, il se gonfle comme un ballon, il se fuit des bosses comme un sameau, il s'agite comme un phoque, comme un éléphant de mer; mais il y a toujoui s de l'eau devant soi et on peut filer ses nœuds pendant tiois mois sans rien craindre. Tout colosse n'écrase pas, et il y a des petits animaux plus danzereux que les plus grands. La Méditerranée, vois-tu, c'est un chacal, c'est un petit tigre qui.mord et qui déchire; ses lames sont courtes, mais razeuses en diable; c'est une poêle, z'en conviens, auprès de votre immense marmite d'Oc-céan; mais l'eau qui bout dans une poêle ne tarde pas à s'échapper et le poisson s'y roussit tout deniême. Nous n'avons pas comme vous de longs rubans de queue à suivre, et quand le vent souffle à décorner des bœufs, à faire plier le pouce en dehors, nous sommes touzours en alerte et l'œil au bossoir, caria terre est là, devant, derrière, à côté, paitout, et... enfoncé! voilà.
Z'ai connu un brick qui, par un mistral carabiné sur les côtes à'Ézypte, a fait une nuit, sans s'en apercevoir, trois lieues dans le sable. Que penses-tu de ça ?
— Tu dis que tu as vu un brick faire trois lieues dans le sable sans seulement s'en douter?
— Zel'ai dit et se le répèle.
— Je te crois, parce que tu le répètes. Où ça ?
— Sur les côtes à'Ezypte; c'était en 1809 ou 1814.
— L'année n'y fait rien.
— Si fait, si" fait! C'est le 4 mars ou le 14 octobre.
— Le jour n'y fait rien.
— Si l'ail ! si fait. Que réponds-tu à cela, loi?
— Je réponds que j'ai vu dans une des îles du grand Océan Pacifique une chose mille fois plus curieuse et plus extraordinaire.
— Une blague.
— Une vérité.
— Dis.
— Tu ne me croirais pas.
— C'est égal, dis touzours.
— Eh bien ! j'ai vu près de Wahoo un insulaire qui mangeait du lard et autres légumes avec l'oreille.
— Avec la bouche, qui allait sans doute jusqu'à l'oreille.
— Non, sans la bouche et avec l'oreille seule.
— Ah ça ! tu veux nous en conter?
— Comment, gredin, je le fais grâce de trois lieues cl tu ne veux pas me faire grâce dedeux pouces?
Et l'auditoire de rire, etmoi de transcrire ces querelles sans cesse renouvelées, car chaque matelot veut absolument avoir eu affaire à un ennemi plus redoutable ou avoir vu des choses plus étonnantes, de peur que sa propre gloire n'en soit amoindrie.
Devenons à la question première. Je pense donc que ce qu'il faut choisir de préférence pour les longs voyages, c'est un équipage hétérogène. Les sévères lois du bord suffisent pour arrêter toute colère qui s'échappe et punir tout quinteux agresseur. Mais parfois aussi il y a des révoltes complètes dans les navires, et le moyen le plus sûr de les prévenir et de les rendre impossi-
bles, c'est de diversifier un équipage. Comment être d'accord alors que tout le inonde a une manière de voir et de penser à soi? Or, dèsqu'il n'ya plus d'harmonie, il y a dénonciation, et l'autorité reprend ses droits.
Le code maritime est terrible, et je conviens qu'il doit l'être; tant de responsabilité pèse sur le capitaine! Le mauvais vouloir d'un seul homme peut causer la perte de tous, et la mer, qui se referme sur vous, garde religieusement ce dont elle s'empare. Aussi, n'est-ce pas à ce code redoutable que je veux toucher; mais les punitions pour des fautes légères sont-elles toujours logiquement ordonnées? Non, sans doute. Qu'est-ce qu'un matelot? Un être jeté dans ce inonde pour travailler et souffrir. Pour lui, jamais de repos certain, jamais de course tranquille. Le matelot a un .langage à lui, des manières à lui, une démarche qui lui est propre; s'il chemine debout et verticalement au sol, il tombe; il faut qu'il apprenne à boiter, à rouler comme un tonneau ou plutôt comme son navire; il est contraint d'aller au pas avec son brick ou sa corvelle, si je puis m'exprimer ainsi, sous peine de se briser une épaule ou de s'ouvrir le crâne contre un bordage; le matelot couche suspendu dans un ir orceau de toile heurtant sans cesse contre un autre qu'un troisième pousse, ballotté par un quatrième; le repos du matelot est un choc perpétuel. Dés que le voilà dans son lit balancé, le retentissement sonore du porte-voix, pareille à la trompette du jugement dernier, l'appelle sur le pont : car ce peut être aussi son heure dernière, celle qui vient de commencer. Il n'est pas encore sec de la bourrasque dont il n'a reçu qu'une partie, mais celle-ci charriait avec elle des vents impétueux, et il faut que le malheureux remonte pour grimper sur une vergue qui le promène en l'air entre deux eaux, celle de l'Océan et celle qui tombe du ciel; et lorsque, épuisé, moulu, brisé, il retourne à sa couche déserte, le tintement d'une cloche le ressaisit de nouveau pour lui dire que l'heure du repos est passée et que son poste est là-haut, sous la brise froide et mugissante. Merci d'un pareil métier! Laissez-moi cocher de fiacre, postillon, mineur ou geôlier; la profession de matelot (car il est dit- que c'en est une) m'épouvante et me glace; qu'on me ramène aux carrières !
Eh bien ! si un homme a commis la moindre faute, s'il a gauchement amarré une manœuvre, si le pied lui glisse et qu'il n'arrive pas assez vite à un bout de vergue, on le punit en le privant de sa faible ration devin, de son chètif verre d'eau-dé-vie, qu'il a coutume d'avaler, l'infortuné, en une demi-aspiration.
Des privations de vivres et de boissons aux matelots, cela est horrible, cruel; cela est injuste, cela est inhumain. Des coups de garcelte à un matelot! Non, mille fois non ! Déchirez ces deux feuilles du code; le matelot est un soldat; il est plus qu'un soldat, car il souffre davantage; utilement et autant que lui il sert sa pairie. Ne frappez donc pas plus le matelot que le soldat. Mettez le matelot indiscipliné aux fers, vous n'en manquez pas à bord; placez-le en faction sur les barres de perroquet ou de cacatois; mais je vous le répète, laissez-lui sa ration entière, car il a besoin de toutes ses forces pour faire mouvoir et pour faire manœuvrer cette lourde et mineuse machine qui vous porte en si peu de temps d'un bout du monde à l'autre.
N'est-ce pas, capitaines, que je parle comme un pékin? (Je me sers de votre langage.) N'est-ce pas que cela est bien ridicule à moi, citadin effréné, de défendre un pareil système? N'élevez pas tant la voix, mes-
seigneurs les loups de mer, comme on vous appelle, et comme vous aimez à vous faire appeler; une législation nouvelle surgira peut-être bientôt pour donner plus d'autorité à mes paroles; vous serez bien forcés alors de laisser au matelot le lard salé, le biscuit et l'eau-de-vie qui peuvent à peine soutenir sa misère.
A l'exemple du marin inhabile qui tient la barre d'une main mal assurée, je viens de faire une trop large embardée, par une digression qu'on me pardonnera, je pense. En parlant du matelot, c'est son intérêt qu'il faut d'abord envisager, c'est la plaie qui le ronge qu'il est nécessaire de montrer du doigt, afin qu'on la cicatrise. Cependant revenons un peu sur nos pas.
L'équipage de VUranie se composait d'éléments hétérogènes et même discordants. Nous avons eu des matelots anglais, nous en avons eu de catalans, forts, vigoureux, mais écrasés par la paresse; nous avonseu des Italiens pleins de bon vouloir, mais maladroits, incapables; c'étaient les exceptions de la corvette : la masse se composait de jeunes marins de Brest, delà Rochelle, de Rochefort et de Bordeaux, et d'un nombre plus grand de matelots toulonnais et provençaux.
Les maîtres étaient tous du port de Toulon. .Mais quels maîtres! l'élite des hommes forts de caractères et éprouvés dans mille circonstances.
Là, Bonnet, maître d'équipage, leste encore, quoique âgé de quarante-cinq ans, ayant fatigué la mer plus qu'il n'avait été fatigué par elle, révère pour les autres, parce qu'on l'avait été pour lui, mais juste envers tous, car la justice est dans le cœur de toutes les nobles âmes.
Là, maître Rolland, bloc de granit carré par la tète et par la base, laissant venir les événements, incapables de le briser, inhabiles à l'émouvoir, ne parlant jamais à hautevoix, ne donnant jamais une parole de trop, et contant ses aventures, ses naufrages, ses visites à tous les Océans, ses caravanes dans tous les déserts de l'Afrique, avec un air de paisible fanfaronnade qui lui allait à merveille ; car ce qu'il vantait en lui était en effet la qualité première de sou mérite. Maître Rolland, lors de notre naufrage, nourrit à lui seul, par sa chasse et ses courses nocturnes, tout l'équipage de l'Uranie, etaumoment où le navire s'enfonçait dans les flots, il mâchait paisiblement sa pincée de tabac, et nous disait du ton le plus flegmatique : « Moi seul ze ne mourrai pas, et vous, vous mourrez tous comme des siens. » Rolland n'a jamais compris qu'on ne pût pas dire indifféremment chien ou sien, et, par une étrange bizarrerie, il ne manquait jamais de nous répéter qu'il venait de suivre un clientier fort rocailleux, et qu'il avait aperçu un santier de bois magnifique. Changer la nature de maître Rolland, c'eût été renverser la grande pyramide de Cécrops.
Maître Rolland s'était trouvé à plus de vingt combats, et dans presque tous il avait reçu quelque estafilade.
— Zen veux à ce coquin de bronze, nous disait-il souvent, z'ai de la rancune contre lui; il ne m'a zamais épargné. A Ahéziras, pif! un coup de gaffe sur l'épaule, que zen souffre quand il fait humide, et il fait si souvent humide en mer! A Ouessant, pouf! un biscaïen qu'il m'a fraturé la zambe gausse; devant A Izerrr, pan ! un éclat de bois qu'il m'entame une
côte, à droite du brave commandant Collet; à Trafalgar, boum ! un baril qu'il saute et qu'il me zette la tête la première contre une caronade ; à la Pointre-à-Pitre, v'ian! un coup de sabre m'enlève le petit doigt de la main droite, que ze n'ai zamais pu le remplacer. C'est embêtant en diable de servir de cible aux ennemis !
— Ainsi, répondions-nous à Rolland, vous en avez donc assez du métier de marin?
— Assez? non; ze ne mourrai pas du tout, onze mourrai à mon poste, et mon poste est dans une batterie, à commander le feu de tribord et de bâbord, et à envoyer de belles et bonnes draze'es à l'ennemi. Une batterie, ce sera mon tombeau, à moins qu'on ne se batte plus, et alors ze donnerai ma démission.
A côté de ces deux hommes si intrépides, pivotait, grêle et vieux, maître Fouque, véritable loup de mer, animal amphibie, prêt à tout, infatigable, ardent, fidèle à son poste, faisant régulièrement son service, comme une antique horloge que le temps n'a pas rouillée, et voyageant sans doute pour la dernière fois afin d'apporter quelques écus à sa bonne ménagère, et de réaliser une petite économie pour acheter un terrain où il voulait, disait-il, ensevelir sa vieille mère centenaire, dont il ne parlait jamais qu'avec de grosses larmes.
Oublierai-je Ralthazar, ce maître calfat, qui, le jour de notre désastre, nous disait, la sonde à la main, en pensant à son devoir plutôt qu'à la catastrophe : « Douze pieds d'eau ; nous en avons encore pour une heure! »
Eh bien, autour de ces hommes de fer se trouvaient groupés d'autres hommes non moins durs, non moins intrépides, qu'un premier sifflet lançait au haut des mâts, qu'un sifflet nouveaujetail surlepont, et qu'une parole échappée au porte-voix faisait bondir, une minute après, à chaque extrémité des vergues.
Cet équipage, je vous l'ai dit, était composé de matelots de divers ports; mais, en général, Toulon en avait fait les frais.
Les désertions furent nombreuses, et plus d'une fois on se vit contraint de presser les navires de commerce, dont les hommes, je ne sais pour quel motif, refusaient d'entreprendre avec nous une si glorieuse campagne. La cause de ces mécontentements, je l'ignore, et, la saurais-jejenevousla dirais pas. Luis vint la mort, qui éclaircit les rangs, et à chaque cadavre qui passait parles sabords, Rolland, le maîtrecanonnier, comptait à haute voix : Dix, onze, douze! Cela était fort lugubre, je vous l'atteste.
Nous avons joué de malheur; la dyssenterie et le scorbut nous visitèrent avec trop de persévérance ; mais aussi, au milieu de tant de calamités, le courage ne faillit à personne, et le vénérable abbé de Quélen disait les prières des agonisants sur des hommes qui voyaient arriver leur dernière heure sans trembler. N'importe, le tableau était sombre: une batterie où râlent des mourants est chose douloureuse à parcourir, et rien n'est triste comme une bière qui marche : le silence et le bruit, l'immobilité éternelle etle mouvement !
Pourtant, malgré tout cela, il y a des gens qui refusent encore de s'aventurer sur les Ilots pour un voyage de circumnavigation. Pauvres tous! si vous saviez combien vous perdez à ne pas tenter l'entreprise !
Livp. 58.