‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 30 sur 58 · LVII · texte numérisé non relu

LVII

NOUVELLE-HOLLANDE

Terre de Cumlterland. — Nouvelle-Galles du Sud. — Grain. — Sidney-Cow. — Pays exceptionnels.

Colonisation.

La brise soufflait rondelette, trois quarts largue; toutes nos voiles portaient; nous filions hardiment nos dix nœuds; nous sentions déjà que nous nous rapprochions de pays moins brûlants, et, si les courants de la veille ne nous avaient pas été contraires, nous devions, selon toute probabilité, voir la terre de la Nouvelle-Hollande avant le coucher du soleil. Nos jeunes élèves de marine savaient trop bien la valeur de leurs observations pour que nous fussions endoute sur le résultat promis, et nos regards avides el curieux cherchaient déjà à l'horizon cette terre si intéressante, si riche et si âpre à la l'ois, dont on raconte tant de merveilles en Europe.

Il faut peu de jours en mer pour s'apercevoir qu'on change de zone, et quoique nulle végétation ne vienne à votre aide, la nature des flots, la couleur de l'atmosphère, le passage des oiseaux voyageurs, vous indiquent les différences. L'élude de la mer n'est pas moins révélatrice de ces variations; et de temps à autre, en avançant vers des latitudes plus élevées, nous découvrions, pareil à un îlot noir et pelé que le caprice de la lame recouvrait ou laissait à nu, le dos immense de quelque baleine vagabonde, venue jusquelà pour se reposer sans doute de ses combats de chaque jour avec les tempêtes polaires.

Les montres marines avaient dit vrai. Devant nous, déchirant un brouillard assez épais, une terre se déploie, s'élargit comme pour tout envahir, se lève et monte, se colore et devient tranchée, afin que nous puissions en étudier tous les trésors et toutes les pauvretés à la fois. C'est la Nouvelle-Hollande, c'est la terre deCumberland, terre poétique par ses mystères intérieurs, terre précieuse par ses bienfaits présents et sa fortune à venir, terre grande et féconde, car elle a servi naguère à la solutiond'un problème moral vainement cherché jusque-là.

Oh ! ne laissons passer devant nous sans le disséquer aucun de ces plateaux dont les pieds nus plongent dans la mer, et dont les têtes, tantôt chauves, tantôt couronnées d'une belle végétation, forment déjà ces bizarres contrastes que nous nous attendons à voir à chaque pas. C'est qu'ici tout est étude, même l'uniformité; c'est qu'ici tout est phénomène, même le nature!; ce n'est point l'Europe, ce n'est point l'Asie; l'Afrique et l'Amérique n'ont pas un roc, n'ont pas un arbuste, n'ont pasunefeuillesemblable à ceux qu'on trouve à la Nouvelle-Hollande, continent sans pareil, disent les Anglais, et ils ont raison.

C'est un monde à part que celui devant lequel nous glissons avec une rapidité désespérante pour notre curiosité. Là, des végétaux vigoureux étendant au loin leurs bras gigantesques dont nous n'avons trouvé la silhouette sur aucun continent, dans aucun archipel; ici, des arbustes capricieux inconnus à nos naturalistes; plus près de nous, des racines grimpantes imitant les sinuosités onduleuses d'un serpent se chauffant au soleil; et puis, à l'air, des oiseaux aux cris bizarres, aux plumages bariolés, harmonieux ou discordants; et puis encore des criques taillées d'une façon étrange, au fond desquelles les eaux poussent un mugissement que vous croyez n'avoir entendu dans aucune partie du globe. L'œil et l'imagination sont

en extase perpétuelle, le pinceau échappe des mains, tant il craint de mal traduire les fantastiques prodiges d'un esprit en démence.

En général, les premiers plans du paysage, depuis que la côte s'est offerte à nous, sontpelés, nus, âpres et zigzagues par quelquerigole d'une végétation souffreteuse. Le second plan se pare de plus de richesses; c'est déjà de l'opulence. Mais clans le lointain se dressent quelques plateaux imposants sur lesquels le faste de la nature est étalé avec une indécente profusion...

Quel pays à étudier! que nos heures vont passer lentes et rapides! Le jour baisse, la nuit nous couvre de ses voiles, les mornes de la côte se dessinent en masses noirâtres sur un horizon violacé, et çà et là des feux brillants et superposés vous disent que ces déserts, où nulle habitation ne s'est encore montrée à nos regards, ont cependant leurs sauvages visiteurs el leurs hordes nomades. La terre, le ciel, les eaux, les hommes, tout va nous occuper, tout va s'emparer de nous dans celte Nouvelle-Galles du Sud que nous allons bientôt fouler du pied.

Mais là-bas un feu plus éclatant que les autres projette jusqu'à nous ses rayons périodiques. Le fanal protecteur se montre, s'efface par intervalles égaux, et ici commence la solution de la grande question morale proposée à l'Angleterre et résolue par elle seule. Encore quelques heures, et le pavillon français flottera dans la rivière de Sidney; encore quelques heures, et nous entendrons des voix amies, et nous retrouverons l'Europe à l'antipode de l'Europe.

Nous savions que l'entrée du port était étroite, que des brisants à la pointe nord la rendent quelquefois dangereuse, que les courants par un vent peu frais pouvaient nous drosser, et la corvette dut se tenir prudemment au large et attendre le lever du soleil. Dès qu'il parut sur l'horizon, la brise garda le silence; puis, par de timides bouffées, elle essayait de nous remorquer jusqu'au port. Nous avancions si peu, si peu, que nous eûmes bientôt à craindre qu'une nuit nouvelle ne vint, encore nous visiter au large. Hélas ! nous n'étions pas au bout de l'épreuve, et autour de ce pays si riche en phénomènes, tout doit être terrible, solennel, inattendu, incompréhensible. La joie pourtant régnait à bord. Tout à coup la brise se tait, les voiles coiffent les mâts, la flamme papillonnante retombe immobile comme un long serpent sans vie, le disque du soleil se blafarde, semble s'élargir el jeler autour de lui des rayons coupés comme les éclairs qui sillonnent la nue. A terre, tout est calme, silencieux, mais la verdure prend une teinte douteuse; on dirait qu'elle est voilée d'un réseau farineux et qu'elle attend une catastrophe, tandis que sur la mer, naguère bondissante, de petits jets phosphorescents montent et pétillent ainsi que le ferait l'eau d'un vase qui commence à bouillir. C'est du repos, si vous voulez, mais le repos de la masse et un mouvement fiévreux de tous les détails; on voit çà et là bondir, comme s'ils étaient poursuivis par un ennemi vorace, de petits poissons qui montent, tourbillonnent, et retombent comme frappés de vertige. A l'air, vous voyez les oiseaux à tire-d'aile

prendre Ions la même direction, passer sur la corvette avec des cris sinistres, et gagner la côle, où tout s'effaçait, alors que le jour commençait à paraître à peine. Chacun de nous, attentif à de si tristes présages, interrogeait tous les points de l'horizon, et cherchait à deviner d'où partirait la rafale meurtrière, car l'ouragan était prédit, quoique le baromètre gardât encore le silence. Le ciel était pur, l'air tempéré ; pourtant, de nos fronts découverts tombait une sueur brûlante, et nos corps, agités par des commotions électriques, se mouvaient par saccades irrégulières et multipliées. Les matelots veillaient et se tenaient prêts au premier signal. Vial, Marchais, Barthe, Lévèque, Chaumont et Petit levaient leurs regards intrépides vers la flèche des mâts, qu'ils devinaient qu'on allait caler; et ce dernier surtout, si dramatique au moment du danger, disait entre ses dents: u Ah! gredin! ah! drôle! tu veux nous faire peur, chien ! nous t'attendons ; pèse sur nous, si ça t'amuse, je te réponds de m' amuser plus que toi. Qu'estce que tu fais donc là-haut avec tes zigzags de feu? Envoie-nous ça, et je te dirai merci quand j'en aurai le temps. » Marchais, passant à côté de lui au moment de la harangue, lui appliqua ce que vous savez* où vous savez, et Petit, sans détourner la tête, dit : « Vlà que ça commence, alerte ! »

Le capitaine non plus ne s'y trompa point, et ces brèves paroles retentirent:» Ferme les sabords, ferme les écoutilles. amène et cargue toutes les voiles! laisse porter!... »

11 était temps. L'espace fut envahi en un clin d'œil. Autour du soleil obscurci, que vous auriez pris pour une lune à son lever au milieu d'épais brouillards, se dressaient des masses bizarres ; des nuages dessinaient mille fantasques contours; ils se ruaient les uns sur les autres, se confondaient, se brisaient et se séparaient en rugissant ; la foudre se jouait dans leurs flancs ténébreux et lançait au loin ses mille langues enflammées, propageant à l'horizon un embrasement général; c'était un fracas pareil à celui de mille cascades dévorantes, des gerbes en feu, des batteries sans cesse en activité, des détonations à ébranler le monde...

Et le navire fuyait appuyé sur les flots par le souffle le plus impétueux, et des torrents d'une pluie pressée criblaient le matelot attaché à sa manœuvre, et l'ouragan nous dépassait pour aller plus loin porter ses ravages.

Toute la journée et toute la nuit nous nous vîmes forcés de fuir la côte hospitalière, où une heure plus tard nous aurions trouvé un salutaire abri. Aujourd'hui nous avons soixante lieues à faire encore avant de saluer de nouveau le fanal indicateur. Ainsi la mer a ses caprices, ainsi partout la déception à côté de l'espérance et du bonheur.

Cependant une heureuse navigation nous promit bientôt la relâche tant désirée; nous cinglâmes de nouveau vers le port Jackson, et rien ne s'opposa plus désormais à l'achèvement des travaux auxquels nous nous consacrions depuis si longtemps. Disons d'abord l'effet général, plus tard les détails ne nous échapperont pas. L'impression du moment est celle que doit choisir l'écrivain qui veut faire partager ses émotions, et il y a toujours quelque chose de faux clans les relations écrites au milieu des méditations du cabinet.

Je vous ai dit une terre triste, décrépite, dévastée, la partie ouest de la Nouvelle-Hollande; voici sur le même continent un sol riche, fort et puissant, que la main des hommes a interrogé avec un succès

vraiment miraculeux, et destiné tôt ou tard à assurer la fortune de tous ceux qui viendront y asseoir leurs espérances.

Oh ! quand après une longue et douloureuse traversée, le navigateur se trouve, pour ainsi dire, en face d'un ciel bleu et paisible, d'une terre jeune et riche, il croit sortir d'un rêve douloureux, et il semble plus orgueilleusement encore délier les éléments qu'il vient de soumettre.

La petite île Campbell est le point de terre le plus rapproché de l'antipode de Paris. Après elle, c'est la Nouvelle-Zélande, puis Van Diemen, puis la Nouvelle- Hollande, protectrice naturelle de cet archipel appelé Océanie. Six mille lieues vous séparent de votre patrie; n'importe, le cœur vous bat comme si vous revoyiez, après un long exil, le clocher de votre village, le toit attristé de votre vieille mère. La nuit, des feux distancés comme les signaux guerriers des antiques Écossais sur leurs montagnes si poétiques, et allumés sur les lianes de la côte coupée d'anses profondes, vous disent que vous allez fouler une terre vierge, que vous allez vivre avec des sauvages. Le soleil se lève, et avec lui toutes les riantes idées qui rafraîchissent la tète et font battre le cœur. Voici l'Europe, voici mon pays, mes compatriotes, mes amis, mes frères sans doute!... J'ai rêvé une absence.

A gauche, en entrant dans la rivière Sidney, un fanal, d'une élégance extrême et d'une solidité à défier le frottement du temps, vous apprend que la belle architecture est connue et fêtée dans ces climats... Vous avancez, et de tous côtés vos yeux surpris, émerveillés, contemplent de fraîches plantations, de vastes jardins avec leurs pavillons et leurs allées de platanes ou de pins d'Italie. Du sein de ces masses colossales de verdure sortent comme par enchantement des bâtisses élégantes, coquettes, des maisons comme nos châteaux de plaisance, des châteaux comme nos palais; et puis encore, si vous interrogez à l'aide de votre longue-vue les sentiers de ces sites enchanteurs, vous découvrez, assises sous un chêne vert , adossées à un élégant meuble de campagne, quelques personnes heureuses et parées, se livrant au plaisir de la leclure ou aux charmes d'une conversation familière, tandis que tout près de là une troupe joyeuse de bambins, vêtus comme si l'on avait choisi pour eux, à Paris, les modes de la veille, jouent ainsi qu'ils le feraient dans les monotones et régulières allées des Tuileries ou du Luxembourg. Paris est ici, mais Paris rajeuni et endimanché, Paris avec le mois de mai et un ciel bleu.

Lorsque Cook, le plus intrépide, le plus naïf, le plus vrai, le plus consciencieux des navigateurs, eut découvert cette partie est de la Nouvelle-Hollande, si opposée en tout à toute la partie ouest, il se sentit heureux de trouver une rade aussi belle, aussi sûre que celle qu'il appela Bolany-Bay. Mais, plus tard, après la découverte de la rivière qui aujourd'hui baigne Sidney, la baie botanique perdit de sa magnificence, et le port où l'on croit encore en Europe que sont envoyés les déportés de la Orande-Brelagne, ne fut plus qu'une vaste rade abandonnée aux naturels, et où l'on a élevé depuis deux fabriques assez mesquines de drap et de chapeaux. Cependant l'habitude, cette despote impérieuse, conserve encore chez nous ses privilèges, et l'on dit toujours en Europe : l'établissement de Bolany-Bay.

Excepté ce qu'on a depuis peu emprunté à nos climats, ici tout est au pays et rien qu'au pays. On dirait même que les nuages, en passant sur cette terre

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si vaste et si diversement dotée, changent de nature I plaques de glace, larges souvent comme la main, et et de destination. Quand il grêle, ce ne sont ni des tombant avec la rapidité d'une pierre lancée par un grains ronds, ni carrés, ni polygonaux; ce sont des | bras robuste. Après un orage, vous trouvez parfois

Nouvelle-Hollande : 1,'Ornithorliynque.

dans les troncs des arbres, incrustés à un ou deux pouces de profondeur, plusieurs de ces-terribles projectiles contre lesquels les plus solides toitures sont des sauvegardes à peine suffisantes. Là encore une

chaleur de 32 degrés Réaumur a quelquefois mis le feu aux arbustes desséchés de la campagne, et, comme on ne trouverait pas dans toute cette partie du continent un seul morceau de calcaire, le hasard a

Nobvkli.e-Holi.ande : L'Opossum ou Phalanger,

voulu que des rivières mises à sec par quelque commotion terrestre laissassent sur le sol des couches immenses de coquillages qui, broyés, forment un ciment des plus solides.

Ici la nature humaine e-t particulière au pays, et

n'a pas la plus légère ressemblance avec les individus de toute autre région. La Nouvelle-Zélande, si voisine, produit une race forte, belliqueuse, admirable dans sa structure. Ici, hommes et femmes sont à peine au-dessus des singes. Ici encore, mais ici seu-

VOYAGE AUTO Ull DU MON DU.

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