‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 31 sur 58 · II · texte numérisé non relu

II

lement, des omithorhynques, des opossums, des kan- | partie du globe... Oh! que d'études à faire sur celte guroos; on y trouve pointant des cygnes, niais ils j terre d'horreur et de consolation à la fois i... L'on sont noirs, et vous n'en trouvez île noirs sur aucune | a cru longtemps que les débordements dévastateurs

Nouvelle- II ollaxbe : Cvgne noir cl Casoar.

qui envahissaient parfois les plateaux les plus élevés étaient le produit de marées extraordinaires occasionnées par une mer intérieure, et l'on se fondait, pour cette supposition, sur le non-succès des voya-

geurs à la recherche de l'embouchure rivières. Aujourd'hui le doute n'existe p breux courants d'eau ont été découvert à une grande distance; mais il n'en e

de quelques lus; de norns et remontés st pas moins

certain i.

vastes es roulent J enfin un l'époque

[ue l'intérieur de la Nouvelle-Hollande a de paces inondés, où les rivières et les torrents eurs flots diversement nuancés, et s'ouvrent passage après une lutte terrible, surtout à des pluies et des tempêtes.

M. Oxley est jusqu'à ce jour l'explorateur qui a donné à la science géographique les plus précieux documents sur ces phénomènes méditerranéens ; c'est depuis ses savantes excursions que les montagnes Bleues, au delà desquelles les Anglais ont déjà des

établissements utiles, ne sont plus des sommets infranchissables et meurtriers.

Venons maintenant à Sidney; mais ne vous attendez pas à une description détaillée de la ville. Vous croiriez vous promener dans les belles et larges rues de Bordeaux ou de Marseille. Des façades charmantes, des péristyles pleins d'élégance et de goût, des hôtels, des palais, des hôpitaux admirables; puis, dans les rues et sur les places publiques, des femmes mises avec luxe, des tournures parisiennes, de beaux et riches uniformes, des chevaux magnifiques, des équipages somptueux. Vous êtes à Paris, vous habitez Londres, vous n'avez pas quitté l'Europe.

Rétrogradons de quelques années, mais de peu d'années seulement, car ici tout est prodige.

Des bandes de voleurs dévastaient les rues de Londres; des fdles dépravées infestaient les carrefours, les places publiques et les promenades ; des brigands armés pillaient et égorgeaient les voyageurs sur les grandes routes ; des escrocs, des fripons avec leur infâme code écrit, se glissaient dans les familles et y jetaient bientôt l'épouvante et le deuil ; et les potences étaient de stériles enseignements, et les prisons gorgées de malfaiteurs devenaient insuffisantes à la sûreté des citoyens...

Tout à coup une pensée grande, noble, généreuse, fermente dans une tête ; elle germe, elle se fait jour, elle éclate, et des paroles comme celles que je vais vous dire sont accueillies avec transport par l'Angleterre reconnaissante :

Là-bas, là-bas, près de l'antipode de la Grande- Bretagne, le plus hardi navigateur des temps anciens et modernes a trouvé une terre féconde, un ciel généreux; eh bien, je vous demande ce ciel et cette terre pour les misérables que la loi frappe ici sans les corriger ; je vous les demande aussi en faveur de ceux que la justice a rendus dangereux pour la société.

Là-bas, vivent des hordes sauvages et inhospitalières; jetez autour d'elles ces cœurs avilis, dont la clémence des hommes, n'a pas encore désespéré ; créez un code redoutable sous lequel ils seront forcés de courber la tête, et envoyez avec ces courages malheureusement éprouvés les volontés d'autres hommes énergiques qui ne reculeront, au profil de tous, devant aucun sanglant sacrifice ; que ceux à qui vous aurez fait grâce ici, pour leur donner le pouvoir d'aller régénérer un sol abrupt, ne trouvent plus ni pardon ni miséricorde pour de nouvelles fautes ; que de ce sol que votre générosité leur abandonnera d'abord comme un bienfait, plus tard comme une récompense, poussent à l'air les richesses européennes dont nous voulons doter cette nouvelle et féconde patrie; qu'enfin, après le temps des épreuves, chaque déporté, riche des produits qu'il aura acquis par son travail, puisse revoir la métropole, où sa présence alors sera sans danger, car l'habitude de ce travail l'aura rendu à la probité, car un long exil aura fait renaître en son âme le saint amour de son pays, dont nul homme n'est jamais déshérité.

Un cri d'admiration retentit dans les Trois-Royaumes-Unis, les prisons se dégorgèrent, les potences furent plus rarement dressées aux regards de la populace avide, les rues et les carrefours de Londres n'exhalèrent plus de fétides émanations, les chaises de poste voyagèrent la nuit sans escorte, et l'on respira plus librement dans les familles.

Mais aussi de ce jour seulement pointèrent sur la Tamise étonnée les mâts de quelques vaisseaux pré-

parés pour de longues traversées, et plus tard ils levèrent l'ancre, lestés de vagabonds, de malfaiteurs, de brigands, de filles perdues, sur lesquels pesaient des bras de fer impitoyables.

L'Atlantique fut traversée du Nord au Sud, le cap Ilorn doublé; de l'est à l'ouest le vaste océan Pacifique, sillonné, vit les baleiniers de toutes les nations saluer avec respect les grands vaisseaux réformateurs; et après quelques mois de voyage, l'ancre anglaise tombait de nouveau dans une rade belle, large, parfumée, en face d'une riche végétation, en présence d'une nature d'hommes dont nul voyageur n'avait encore soupçonné l'existence.

Mais à Côté de là s'était montrée du large une crique profonde ; on l'interrogea. On crut d'abord trouver une rivière, et Cook le premier s'y était laissé prendre. N'importe, un superbe port se déployait aux yeux avec une majesté imposante, et tout au bout un bassin spacieux et tranquille, pour la sécurité des navires. Là aussi une côte bizarrement accidentée disait tout le parti que la naissante colonie pourrait tirer de ses caprices. On se reposa. Les naturels, épouvantés, se sauvèrent dans les bois ; les déportés descendirent et marchèrent enfin sur un sol paisible ; on leur dit de bâtir des cabanes pour se garantir des feux du jour et des froids de la nuit; ils obéirent à la nécessité, et ce fut le premier jour de la plus belle, de la plus riche, de la plus puissante colonie du monde.

Qui donc a élevé ces riches et somptueux hôtels ? Des coupables que les lois anglaises avaient frappés de réprobation. Qui donc a tracé ces jardins magnifiques rappelant si bien les plus beaux parcs de l'Europe? Des voleurs chassés de la métropole, à qui la nécessité et peut-être le remords ont donné du génie. Qui est chargé, dans ce pays tout exceptionnel, de réprimer, de prévenir et de châtier les délits des escrocs? Des vagabonds qui ont compris enfin que la société est l'harmonie.

Il y a à Sidney des écoles publiques où l'austérité des mœurs est prêchée par des bouches jeunes et fraîches; eh bien, ces bouches faisaient entendre naguère, au pays d'où on les a exilées, des paroles honteuses dont le souvenir s'efface dans de nouveaux et saints devoirs. Partout ici un contraste perpétuel entre la vie passée et la vie présente; partout une lutte chaque jour entre le vice qui avait courbé et la vertu qui redresse, et d'où celle-ci sort presque toujours victorieuse. On dirait qu'un nouveau baptême a régénéré celte population de bandits et de filles éhontées; on dirait qu'il y a divorce éternel entre les deux natures européenne et hollandaise : ce sont les deux extrémités d'un diamètre.

Mais la corruption n'est pas toujours vaincue, elle marche toujours la tête haute en dépit des châtiments et des supplices.

Le coupable incorrigible ne croit plus à l'efficacité des paroles du coupable qui lui prêche le repentir: il s'irrite au contraire des leçons de morale tombées de lèvres jadis impures, et rien, en effet, ne doit être plus poignant pour un cœur avili que le retour au bien de celui qui a été de moilié dans ses hontes et dans ses crimes. Aussi, qu'a fait le législateur? Il a placé au milieu de ces hommes chassés de leur patrie d'autres hommes à la conscience droite, à la vigilance active, à l'honneur intact, qui, dès leur arrivée dans la nouvelle colonie, ont eu le droit de parler haut et de lancer de terribles anathèmes contre les redoutables ennemis du repos public ; vous voyez à Sidney, occupant les principaux emplois, distribu-

teurs des grâces, régulateurs intègres de chaque propriété, des magistrats, des militaires, des législateurs, des ingénieurs, des astronomes, montrant à tous que les arts et les sciences sont frères de l'industrie, et que la vraie gloire d'un peuple est sa prospérité.

Je vous dirai plus tard quelques-uns des noms si recommandantes auxquels la colonie de Sidney doit une partie de son éclat. Aujourd'hui, je suis dans l'admiration de tout ce qui trappe mes regards, et j'ai peine à comprendre lant de prodiges opérés en si peu d'années.

J'ai dit autre part : livrer une colonie aux Anglais, c'est signer sa ruine. Je n'étais pas illogique avec mes paroles d'aujourd'hui. Tout pays qui a subi longtemps un pouvoir ne change pas de maître sans une certaine irritation, sans une certaine honte, car c'est le changement surtout qui prouve la servitude. Aussi vaut-il toujours mieux la môme chaîne aux pieds ou au cou, alors même que l'anneau est vieux et rouillé, qu'un fer nouveau et poli. Lorsqu'une colonie change

de maître, c'est-à-dire de lois, il est impossible que dominateurs et vaincus, maîtres et valets, ne nourrissent pas les uns contre les autres une antipathie, une haine que le temps peut bien affaiblir, mais qu'il n'a jamais la force de détruire. Il y aurait un grand livre à faire sur cette vérité, que je ne crois pas qu'on ait dite avant moi; on le publiera un jour.

Mais ici, au port Jackson, le cas n'est point applicable ; l'Angleterre a découvert le pays, l'Angleterre s'en est emparée par le droit des nations et de la force; elle y a jeté des hommes à elle, des mœurs à elle, un code à elle; l'Angleterre n'a point eu de rivale à combattre et à soumettre ; elle avait les coudées franches à sou arrivée, car un seul coup de fusil tiré par elle mettait en fuite les hordes sauvages qu'elle dépossédait. L'Angleterre n'a rien eu à détruire pour édifier, elle a été maîtresse absolue dès le premier pas sur ce sol riche et puissant; l'Angleterredevait enrichir le monde d'une ville, d'une capitale, d'une colonie destinée sans doute à jouer un rôle important dans l'histoire générale des peuples.

Le port Jackson.

NOUVEL LE- HOLLANDE

Courses dans l'intérieur. — Duel entre tan sauvage et un serpent noir. Habitation de M. O.-vley.

Je vous dis, moi, que le bonheur est plus lourd à porter que l'infortune, et qu'il y a plus de véritables malades d'esprit dans l'opulence que dans la misère. Le malheur sans remède est celui qu'on brave avec le plus de courage. Les richesses sont, il est vrai, une puissante égide contre les tracasseries humaines; mais c'est par cela même que vous possédez le remède en vos mains que vous avez tout à craindre qu'il ne vous échappe. Et puis encore rien n'est ambitieux comme la prospérité; de là, la soif des grandeurs; rien n'est humble comme la détresse; de là, la résignation, qui est une vertu, et toute vertu soulage.

Les premières pages de ma relation sur celte terre curieuse-vous ont sans doute appris que là aussi l'Europe civilisée était représentée dignement, et qu'il ne tenait qu'au voyageur de se croire à Londres ou a Paris. Eh bien, les joies du premier regard sont effacées, elles me pèsent, elles m'obsèdent, et je me les reproche comme une faiblesse. Il est des cas où le mouvement est le repos. Ne suis-je donc venu si loin que pour m'assoupir sur les coussins soyeux de nos salons parfumés, et n'ai-je bravé tant de climats meurtriers, n'ai-je affronté tant de périls, que pour tourner sans cesse autour du cercle étroit dans lequel se sont essayés mes premiers pas dans la vie?

Allons donc ! le monde est un livre immense dont il est imprudent de tourner une page sans aller jusqu'au bout. Est-ce que vous vous plaisez aux émotion d'un drame dont vous ne connaîtrez jamais le dénoûmentV

Le but est tout ce que nos vœux cherchent à l'horizon. La monotonie, c'est la satiété; la variété, c'est le plaisir.

Ainsi pensé-je, moi, esprit à part, exception malheureuse, qui ne me plais que dans les difficultés de la roule, qui n'ai jamais calculé de péril qu'alors que tout retour était impossible sans combat. Voyageurs, essayez de ma méthode, et je vous réponds que vous aurez des souvenirs pour réchauffer votre vieillesse.

Lorsqu'on veut bien voir, il faut étudier les choses et les hommes de près, de très-près; la silhouette et la masse des objets ne les rappellent qu'imparfaitement, et si vous me dites que malgré leur distance incommensurable les étoiles n'ont plus rien de caché pour nous de leur course dans l'espace, je vous répondrai, moi, que la nature de ces corps nous est peutêtre inconnue, et que, puisque nous ne pouvons aller à eux, l'œil de la science a été contraint de les rapprocher de nous à l'aide du télescope, pour arriver à toute certitude.

Au surplus, l'occasion qui se présentait de nouveau à mon impatience était trop favorable; la cité européenne ne m'intéressait plus qu'à demi, puisque, à quelques pas de là, les vastes forêts m'offraient leur solitude, et les déserts leur mystérieux silence. M. Oxley, qui, comme ingénieur et comme savant, avait déjà fait plusieurs courses dans l'intérieur de la Nouvelle-Hollande, et chez qui j'avais été accueilli avec une grande cordialité, m'offrit de me conduire jusqu'à une de ses habitations, jetées à cent cinquante milles de Sidney et voisine du torrent de Kinkham, dont les dévastations sont si redoutables. J'acceptai avec empressement, et accompagné de M. Demestre, né, je crois, en Bretagne, et naturalisé Anglais, ainsi que de deux autres officiers supérieurs de la garnison, nous nous préparâmes à l'excursion projetée.

Quand les Anglais font une politesse, elleesl complète dans ses minutieux détails : je n'eus à m'occuper de rien. Une belle calèche à deux chevaux reçut M. Oxley et les deux officiers; moi, je me plaçai à côté de M. Demestre dans un élégant tilbury.

La journée était magnifique, la roule large et unie; les émanations des forêts qui la bordent nous arrivaient fraîches et suaves, et mon ardente curiosité ne laissait pas un moment de répit à l'infatigable complaisance de M. Demestre, qui avait déjà vingt fois traversé ce pays, l'oint de ruisseaux au bord de la route, et ce-

pendant partout une végétation vigoureuse et imposante; de temps à autre, une nuée de perroquets verts et bariolés, de perruches et de cacatois, répondaient au roulement sourd de nos voitures par des cris aigus, étourdissants, tandis que plus prés nous entendions parfois le plaintif soupir du kauguroo, qui, d'un seul bond, franchissait sur ses longues pattes de derrière les haies les plus élevées... A la bonne heure! me voici encore une lois loin de toute civilisation.

Mais le jour glisse à travers les arbres de la forêt réveillée; les objets se dessinent, non plus comme des fantômes, enfants d'une imagination indécise, mais tels que l'œil doit les voir quand la brume ou les ténèbres se dissipent. J'ai toujours été tiède à un plaisir ordinaire, j'ai toujours été sans émotion aux faibles catastrophes. De la joie et de la tristesse à pleins bords, un amour jusqu'au délire, une amitié jusqu'à la fièvre, des tempêtes, des ouragans, des naufrages) voilà la vie que le ciel m'a faite, et je dors au bruit qui réveille le inonde.

Je voulais du désert, de son calme éternel, de sa séculaire solitude, quand après six heures d'un trot allongé, j'aperçus, dorées déjà par un soleil chaud et brillant, des maisons bâties à l'européenne. i\i. Deîneslre s'attendait à un cri de joie, lorsqu'il n'entendit qu'un soupir de regret.

— Eli quoi! vous ne vous sentez pas heureux?

— Pas le moins du monde.

— Vous aimez pourtant les contrastes.

— Ceci est un désenchantement.

— Pourquoi? L'Europe à l'antipode de l'Europe est une merveille, ce me semble... Soyez tranquille, au surplus, le revers de la page, est là aussi.

Nous voici arrivés, nous sommes à la Nouvelle-Liverpool.

Les deux équipages s'étaient arrêtés à la porte d'une assez belle auberge où M. Oxley commanda noire déjeuner; puis il écrivit quelques lignes et envoya un convict vers un vaste édifice bâti au bord de la rivière du roi George, avec ordre de faire diligence. La place que le convict avait à traverser est immense, et le lieu vers lequel il se dirigeait est un magnifique hôpital d'où arriva un instant après, au grand galop, sur un cheval anglais pur sang, M. Lazzaretto, chirurgien en chef de la ville, gai, heureux de notre visite, amusant, grand causeur, grand mangeur surtout, racontant les mille aventures de sa vie, les mille dangers de ses courses, avec une vivacité, avec un style pittoresque de l'effet le plus étourdissant. M. Lazzaretto avait parcouru en amateur tous les empires et royaumes du monde, il avait traversé toutes les mers, étudié presque tous les archipels, et il se sentait heureux d'avoir là à son côté un homme attentif, avide, qui ne perdait rien de ses narrations si variées, si simples et si instructives à la fois.

M. Lazzaretto et moi nous nous liâmes, dès ce jour, d'une amitié sincère, et jevous laisse à penser si notre joie fut vive, si nos embrassements furent fraternels, lorsqu'à quelques années de là, par un beau soir d'automne, nous nous trouvâmes face à face à Paris, sur la terrasse des Feuillants.

— J'ai dansé avec ce monsieur sous le pont Neuf, dit-il à une dame à laquelle il donnait le bras; permettez-moi d'être à lui le reste de la journée... C'en est l'ait, me dit-il encore tristement en me quittant le soir, je suis las, j'ai assez de mes voyages, je deviens casanier, je repars après demain pour la Cochinchine, mais après cela, je me repose.

— Bon voyage, mon ami; je ne désespère pas de vous revoir dans le Thibet et sur l'Himalaya.

— Je vous y donne rendez-vous.

L'amitié n'est bien comprise que par ceux qui ont voyagé longtemps côte à côte, qui ont partagé les mêmes fatigues et couru les mêmes dangers.

Pendant qu'on attelait, mes compagnons de voyage me firent parcourir la ville, composée de deux cent cinquante ou trois cents maisons, situées autour de la place, propres et bien bâties. La rivière Georges, qui la baigne, est profonde et large; ses bords sont élevés, et l'on n'y descend, à côté de l'hôpital, que par un vaste escalier en bois de plus de trente marches. Elle peut avoir ici vingt-cinq pieds de profondeur. Liverpool ne mérite pas d'autres détails.

Il fallut partir.

— Ah! vous aimez une terre primitive, me dit il. Demestre ; préparez votre admiration. Les chevaux s'élancèrent, nous dimes adieu de la main à M. Lazzaretto, etnousnous engouffrâmes dans les bois. Uuel spectacle, bon Dieu ! quelle imposante majesté ! quel silence solennel! quelle végétation robuste, vigoureuse, variée!... Dans le Brésil et dans les Moluques, vous ne pénétrez au sein des forêts qui les révêtent qu'à l'aide de la hache ou de la flamme, et en foulant aux pieds les couches épaisses de feuilles mortes et de branches abattues par les orages, sous lesquelles vous entendez bruire et glisser les monstrueux serpents qui y ont établi leur empire.

Ici, les dômes de verdure sont à une hauteur incommensurable, et à peine, au pied de ces gigantesques eucalyptus qui parent le sol, apercevez-vous çà et là quelque touffe élevée d'un pied au plus, où repose, toujours éveillé, toujours prêta donner la mort à tout ce qui respire, le terrible serpent noir, plus redoutable mille fois que le lion et l'hyène d'Afrique ou le tigre affamé du Bengale. Mais entre ces arbres, distancés presque partout, comme pour favoriser les audacieuses incursions des voyageurs, un gazon frais et vert vous dit de pousser plus loin vos recherches scientifiques.

J'avais déjà vu le Brésil et ses forêts vierges, les Moluques et ses dômes flottants de verdure, la presqu'île Péron et ses plateaux désolés; j'avais été témoin de ces calmes imposants de l'océan Pacifique où se dessinent les lames creuses, comme les profondes vallées des Pyrénées et des Alpes ; j'avais subi les rafales écrasantes qui s'échappent du canal de Mozambique et vous poussent souvent avec rage jusqu'aux glaces australes... eh bien, ces graves phénomènes avaient disparu ou s'effaçaient petit à petit de ma mémoire. Le tumulte des flots tourbillonnes par les ouragans ne vaut pas le silence solennel qui vous entoure ici, alors que les roues de nos équipages cessent d'écraser le gazon et que les chevaux font une halte inattendue : on croit assister au premier jour de la création. Jene disais pas une parole, mon cœur battait fort, ma poitrine était haletante, mes regards avides plongeaient dans l'immensité de ces forêts éternelles, et ne s'arrêtaient que sur un lointain vaporeux, envahi sans relâche par le gigantesque eucalyptus, auprès duquel le magique parasol du pin de Norfolk étendait ses bras velus et protecteurs. Écoutez, écoutez!... Rien à vos pieds, rien au-dessus de vous, rien sur vos têtes; le feuillage est trop haut pour que le bruit, du vent qui glisse au sommet arrive jusqu'à vous... Maintenant, faites entendre la détonation d'une arme à feu; c'est une saturnale de sorcières, c'est un chaos de voix, de sifflements et de cris à fendre la tôle; c'est le roulement d'une cascade, c'est le réveil d'une nuée de bêtes fauves... Desessains innombrables de perruches et de perroquets gris, verts, jaunes, poussent des cris

assourdissants que les échos répercutent au loin et qui réveillent leurs frères effrayés; les hautes branches des géants séculaires, heurtées en tous sens, gémissent, se brisent et tombent. La monstrueuse fourmi à la piqûre acre et profonde s'agite et perce son nid colossal, tandis que, non !o;n de vous, frappé pour la première fois de stupeur, le serpent noir déroule ses anneaux gélatineux, ouvre sa gueule hideuse, où dort encore le venin mortel, et parcourt d'un seul jet un vaste espace, ainsi que le ferait une flèche lancée par une main robuste... Oh ! tout cela lient du pi'odige! tout cela est si grave, si imposant, si sublime, qu'on n'ose pas, alors que le silence est de retour, demander une seconde épreuve... car on n'aime à sentir que ce que l'on peut décrire, et les langues sont impuissantes à faire comprendre de tels phénomènes. Mes compagnons de voyage étaient heureux de mon admiration; moi, je demeurais stupéfait, anéanti, je respirais à peine. Cependant un nouvel et terrible

épisode, parfaitement en harmonie avec les profondes émotions qui m'agitaient, vint ajouter un nouveau retlet à ce que cette scène imposante avait déjà de grandeur et de majesté.

A la détonation de notre arme, un déporté de Liverpool qui était venu jusqu'ici sans doute pour échapper à quelque correction, et que la faim tourmentait peut-être dans ces solitudes, hâta sa marche, nous atteignit et nous demanda humblement l'aumône. Nous lui jetâmes quelques petites pièces de monnaie, et tandis qu'il se baissait pour les ramasser en nous remerciant par un regard plein de reconnaissance et de joie, un bruissement se fit entendre, une touffe de gazon s'agita au pied d'un arbre, et, rapide comme un dard, un serpent noir s'en échappa, mordit en passant le malheureux déporté au-dessous du genou, et disparut au loin.

— Pitié!... oh! pitié!... s'écria l'infortuné, qui avait détaché sa culture; au nom du ciel, un rasoir,

. Le sauvage agite ses bras et fail tourner le serpent. (Page 506.

un couteau, un sabre ! Sans perdre une minute, M. Demestre lui jeta un rasoir de sa trousse ; le déporté s'en saisit, se coupa, avec un courage surprenant, un énorme morceau de chair qui tomba sur le gazon, et se dirigea, en poussant d'affreux gémissemmts, vers la Nouvelle- Liverpool.

— 11 mourra à cent pas de là, me dit M. Demestie; c'est un cadavre pour l'opossum.

Nous nous remîmes en route et nous finies six lieues encore, d'un seul élan, toujours au milieu de ces forêts éternelles, sans que l'aspect en fût modifié. La calèche de M. Oxley s'arrêta enfin, nous la rejoignîmes, et deux domestiques nous préparèrent à diner, après avoir frappé de leurs longues gaules les touffes d'arbustes les plus rapprochées de nous.

A un petit quart de lieue de là, le jour arrivait plus vif et plus dégagé sur le sol.

— De cette clairière, me dit M. Oxley, on aperçoit les montagnes Bleues.

■ — Oh! dès lors j'y vais, car j'ai hâte de saluer ces chaînes si mystérieuses qui ont lassé tant de courage et vaincu la constance de tant d'explorateurs.

— Prenez garde! veillez autour de vous! reprit M. Oxley; les sauvages viennent quelquefois jusqu'ici, et, si vous ne craignez pas leurs sagaies, redoutez du

Livp,. 59.

moins les attaques du serpent noir; vous savez aujourd'hui ce que c'est qu'un tel ennemi.

J'avais passé mes jambes et mes cuisses dans une espèce de pantalon en tôle assez grossièrement façonné, mais qui pouvait me garantir des morsures des serpents; je m'étais muni d'un briquet, d'un pistolet et d'une baguette de fusil en fer, arme redoutable qui brise d'un seul coup les anneaux des reptiles et les arrête au milieu de leur rapide élan. A peine avais-je fait une centaine de pas que je vis s'approcher de moi, d'un air pileux et craintif, un sauvage absolument nu, tenant dans sa main une demi-douzaine de sagaies et un casse-tête grossièrement façonné. Je tirai mon sabre et lui fis signe de ne pas approcher; mais lui, triste et souffrant, me donna à comprendre par ses gestes qu'il tombait d'inanition et qu'il me demandait quelque nourriture. Je lui ordonnai de ne pas bouger et je retournai auprès de nies compagnons de voyages; je pris dans une serviette quelques débris de volaille, deux côtelettes, un gros morceau de pain, et me remis en route.

Ces malheureux, aussi difformes que les naturels de la presqu'île Pérou, s'échappent parfois des profondes solitudes où ils se sont relégués, et viennent jusqu'au port Jackson, audacieux et nus, se rire de la

civilisation, qui les entoure sans les séduire. Les Anglais, insouciants à leurs visites, les laissent, au sein d'épouvantables orgies, se livrer, dans les rues et sur les places publiques, des combats où le sang coule à (lots.

La race de ces hommes s'éteint petit à petit; encore une vingtaine d'années et la partie est de la Nouvelle- Hollande en sera tout à fait dépeuplée.

Je rejoignis bientôt le malheureux, à qui je montrai les richesses que je lui apportais, mais je le vis, l'œil animé, les muscles en mouvement, me faire signe de ne pas bouger, de ne pas faire de bruit, et de regarder l'endroit qu'il m'indiquait avec le bout aigu d'une de ses sagaies.

— Hisso, hisso, me disait-il tout bas, hisso ! et ses dents craquaient, et on eût dit un soldat impatient de combattre.

J'avais déjà appris que cemothisso signifiait serpent noir. Je jetai les yeux sur l'endroit désigné, et je vis en effet, étendu sur le tronc d'un magnifique eucalyptus, déraciné sans doute par la foudre, un énorme serpent noir dont une partie du corps passait sous une bande d'écorce soulevée. Je tirai mon sabre, et, à tout hasard, je jetai du petit plomb dans le canon de mon pistolet. Mais le sauvage, devinant mon intention, me fit comprendre que tous mes préparatifs étaient en pure perte, et que, si je voulais le laisser faire, il tuerail le hisso. Je ne demandais pas mieux, car, franchement, j'allais battre en retraite. Cependant, rassuré par l'immobilité du reptile, qui dormait au soleil, et, vivement piqué par la curiosité, je restai encore. Le sauvage me demandait pourtant quelque chose et trépignait comme s'il eût marché sur un sol brûlant. Je lui montrai un couteau, un canif, ma baguette de fusil, mon pistolet, que je me serais bien gardé de lui abandonner... rien ne lui convenait. Enfin, il toucha du diiigtmacravate, jeluipréseiitaimon mouchoir, etil me fit entendre que c'était cela dont il avait besoin. 11 s'en saisit avec empressement, me fit signe dem'éloigner de quelques pas encore, ce à quoi je consentis de grand cœur, et je me tins en haleine, lecœur palpitant, les yeux fixes et la baguette de fusil à la main. Lui, le sauvage, enveloppa ses doigts et une partie de son poignet à l'aide du mouchoir, essaya le jeu de ses doigts et de son poignet, tourna sur ses talons, s'accroupit à demi, et s'avança avec la plus grande prudence vers le redoutable hisso. Je crus un instant que c'en était, fait du sauvage; son audace et son sang-froid me donnaient la fièvre... Arrivé près du tronc renversé, le naturel se couche, s'allonge, avance contre l'ennemi qu'il allait combattre, le saisit fortement par la queue et se relève. Le serpent se redresse à son tour, mais retenu par la couche d'écorce sous laquelle il s'était à demi réfugié, il se replie. Le naturel avait prévu tous ses mouvements, il recule en serrant toujours sa victime, et dès qu'elle s'est dégagée de l'écorce, dès qu'elle va s'élancer, mordre et tuer, mon intrépide sauvage agite ses bras et fait tourner le serpent comme s'il faisait tournoyer une fronde. J'étais dans la stupeur, immobile et fasciné. Le sauvage trépignait toujours et poussait des hurlements pareils à ceux d'une hyène qui vient de s'emparer d'un élan. Après avoir fait tournoyer le reptile pendant deux ou trois minutes au moins, et surtout après avoir remarqué que sa résistance à obéir au mouvement de rotation était anéantie, le sauvage s'approcha de l'eucalyptus abattu, et, par un dernier et vigoureux effort, il frappa la tète du serpent, qui resta élendu sur la place.

— Il est mort? dis-je avec un geste en rapport avec

mes paroles. Le naturel me fit signe que non et que l'ennemi ne tarderait pas à se redresser s'il ne se hâtait de lui trancher la tète. Là-dessus, il me demanda mon couteau ou mon sabre, je lui donnai le couteau; il s'approcha du reptile, posa son talon sur la tète, et en trois coups il la sépara du tronc.

J'étais dans la stupeur d'une audace à laquelle rien ne peut être comparé, quand on songe que toute blessure du serpent noir est mortelle.

Cependant le sauvage, fier de son triomphe, plus fier peut-être encore de mon admiration , se mit à danser, à trépigner, à rire et à hurler enmêmetemps; il gambadait autour de sa victime, il la poussait du pied et l'insultait en feignant d'en être mordu, tandis que moi, adossé à un arbre, je cherchais à saisir les grotesques poses de cet être si bizarre et si courageux. Cette étrange scène si chaude, si dramatique, durait depuis près d'une demi-heure, mais le dénoûment en fut inattendu.

Le sauvage continua ses gambades joyeuses; ilcourut de nouveau vers le serpent, le saisit de ses deux mains, le passa comme une cravate autour de son cou, revint, se rapprocha de moi, me sourit d'une façon hideuse en brandissant ses sagaies, s'empara de la serviette et des provisions qu'elle renfermait, prit le couteau qui avait achevé l'ouvrage, le leva, le jeta en l'air, le ressaisit, hurla de nouveau, bondit d'arbre en arbre plus vigoureusement que jamais, s'éloigna, revint encore, prit sa course et disparut pour toujours dans le fond des bois, me laissant pour toute récompense de ma générosité la tête du reptile, dont il n'avait que faire.

Je rejoignis mes compagnons de voyage, qui venaient déjà vers moi, je leur contai mon aventure, et en m'engageant à plus de circonspection à l'avenir, ils m'estimèrent heureux d'être quitte de mon imprudence, pour la perte d'un mouchoir, d'un couteau et des provisions de bouche dont j'avais déjà fait le sacrifice.

Les chevaux furent attelés, nous poursuivîmes notre chemin à travers la forêt toujours imposante, et dans tout le trajet nous ne vîmes que trois serpents devant nous, lesquels ne fuirent point à notre approche, mais ne cherchèrent pas non plus à nous attaquer.

L'habitation de M. Oxley est située sur le sommet d'un délicieux plateau dont le pied est planté d'arbres européens, mêlés à de grands végétaux indigènes, et formant par cet assemblage le plus curieux spectacle. C'est le casualina, qui mêle ses rameaux gracieux à la pomme colorée ; c'est le pin de Norfolk et ses rameaux chevelus, du milieu desquels tombent des grappes de raisin dont la vigne est plantée à côté de son tronc lisse et élégant ; c'est la poire se jouant au milieu des jeunes eucalyptus, protecteurs bienvenus des melons et des fraises qui poussent à leurs pieds; partout encore des fleurs odorantes dont le parfum s' exhale au loin; partout un jardin délicieux, tel qu'en rêvait le Tasse.

Après cette première inspection qui me jetait dans l'extase, j'entendis la voix de M. Demestre; on m'appelait pour souper. Ici encore, non-seulement l'aisance, mais le luxe, non-seulement la profusion, mais la prodigalité, et le gastronome s'accommoderait fort bien d'un exil où tant de distractions lui seraient offertes. A deux heures du matin, la maison était silencieuse, valets et maîtres dormaient d'un profond sommeil. A cinq heures, j'étais déjà debout et prêt à recommencer mes excursions.

M. Oxley m'entendit et me fit prier de passer dans son appartement.

— Je comprends votre impatiente curiosité, me dit-il; mais prenez garde; la curiosité est souvent fatale à celui qui ne sait pas la contenir. Vous voyez l'Europe autour de nous ; mais là aussi est la Nouvelle-Hollande, c'est-à-dire une terre sauvage, d'énormes fourmis dévorantes, des serpents qui donnent la mort, des torrents qui s'emparent de la campagne et entraînent tout sur leur passage. |£ La grêle tue dans ces climats exceptionnels, et le sauvage habitant des déserts tue aussi dès qu'il manque de vivres, qu'il se sent le plus fort et qu'il est sûr de l'impunité.

J'écoutais ces sages conseils; mais je n'en tins nul compte, tant le désir de voir me poussait à la recherche des choses inconnues. Aussi, dès le lendemain de mon arrivée chez M. Oxley, où tant de soins, de prévenances et de luxe m'avaient rappelé l'Europe et les brillants salons de Paris, je me décidai à une course dans l'intérieur des bois, séduit que je fus par tout ce qu'on m'en disait de magique et de merveilleux. Plusieurs des sauvages, à qui le généreux ingénieur donnait asile, la nuit, clans ses écuries et ses greniers, devaient me servir de guides; mais deux seuls furent fidèles à leurpromesse, et je me mis en route avec eux après que M. Oxley m'eut engagé à beaucoup de prudence et de circonspection.

NOUVELLE-HOLLANDE

Torrent de Kinkham. — Attaque «l'un nid de fourmis. — .Je franchis le torrent. — Solitudes. — Dcut déportés. — Inondation. — Jeux et exercices «les sauvages. — Retour à Sidney.

J'avais vu, de l'observatoire de l'habitation de M. Oxley, le lit du torrent de Kinkham; c'est de ce côté d'abord que je dirigeai mes pas, car c'est là surtout qu'on m'avait fortement invité à ne pas me rendre, puisque ce torrent est la limite tracée dans la colonie pour les courses des convicts.

Tout déporté qui le traverse est regardé comme déserteur et ennemi; quelques-uns d'entre eux, voulant se soustraire au châtiment qu'ils ont mérité, le franchissent en dépit des lois, se jettent dans les solitudes éternelles qui se trouvent au delà, vont à la recherche des hordes sauvages, dont ils partagent d'abord la misère; et plus tard, poussés par la vengeance et la faim, ils se mettent à la tète d'une expédition guerrière, ils se ruent avec des cris farouches sur les habitations sans défense, et mettent tout à feu et à sang. Aussi, le déporté convaincu d'avoir franchi le torrent de Kinkham esteondamné, par cela seul, à la peine de mort.

J'arrivai à son lit de roche après une heure de marche à travers quelques bois vierges et de belles et riches plantations dépendantes du château de M. Oxley. Parvenu là, je fis mine de vouloir pousser plus loin, mais mes deux guides épouvantés me donnèrent à comprendre qu'ils ne m'accompagneraient pas, que cela leur était défendu expressément, qu'on les tuerait s'ils allaient au delà, et que moi-même je m' exposais à de grands périls si j'exécutais mes projets. Il n'en fallut pas davantage pour me décider. Au surplus, je saisis cette occasion pour recommander aux voyageurs la règle invariable que je me suis tracée dans chacune de mes expéditions hasardeuses. Ce à quoi l'on doit d'abord s'attacher, c'est à se débarrasser le plus tôt possible des plus grandes difficultés. Ce n'est point le départ qui est à craindre, c'est le retour. Les premiers obstacles sont d'autant plus décourageants qu'on ne s'est pas encore façonné aux épreuves. Le découragement n'est mortel que lorsqu'à l'horizon se dressent les aspérités... Dès que l'élan vous a poussé au delà de l'obstacle principal, vous devez regarderie reste comme vaincu, et le souvenir de vos premiers succès vous vient en aide pour triompher avec profit de tous les autres accidents de la lutte. Le combat effraye moins que la bataille ; l'homme que la tempête accueille au jour de son départ est tout prêt aux rafales de ses traversées à venir.

Le torrent était là, sous mes pieds, d'une largeur de cent pas au plus, pavé de roches lisses, polies, attestant la rapidité et la fréqence des avalanches. Un léger filet d'eau, murmurant à peine à travers les rigoles et les anfractuosités des couches schisteuses, passait presque inaperçu, tandis que les bords du lit à pic, déchirés et creusés, disaient la violence des eaux descendant des montagnes. D'un côté, des terrains déjà déblayés et prêts à recevoir les richesses végétales de nos climats; de l'autre côté, une nature vierge, et des géants séculaires portant leurs têtes chevelues jusqu'à la région des nuages, qu'ils retenaient dans leur course.

Irai-je ou n'irai-je pas au delà du torrent? fut la première question que j'adressai. La seconde lut celle-ci : Qu'ai-je à gagner à braver le péril dont on m'a menacé?

La réponse à la seconde de ces deux questions fut la solution de la première, et le vague de mes craintes me détermina à l'entreprise. Si l'on m'avait dit que je serais attaqué par des sauvages, par des bêtes fauves, par des serpents noirs, à coup sûr je serais resté au rivage; mais reculer devant l'incertitude des dangers et peut-être devant des fantômes, voilà ce à quoi je ne pus me décider. Le torrent devait être franchi.

Je me disposais déjà à descendre la côte presque à pic, lorsque la clarté brillante d'un feu peu éloigné et une longue colonne de fumée noire montant en spirale frappèrent mes regards à peu de distance du lieu où j'avais fait halte. A la bonne heure ! m'écriai-je, comme pour me donner du courage; j'aime mieux cela, j'aime mieux le bruit que le silence, et les hommes que la solitude. Allons de ce côté.

Je me dirigeai donc vers le point lumineux grossissant à chaque instant, et je fus témoin là d'un spectacle que je n'oublierai de ma vie. Onze sauvages, parmi lesquels deux femmes seulement, maigres comme des squelettes, après avoir abattu des branches sèches en très-grande quantité et les avoir placées autour d'un monticule de trois pieds de haut et de quatre à peu près de diamètre , préparaient d'autres bois menu qu'ils tenaient en réserve pour alimenter la flamme. A mon aspect ils s'arrêtèrent tout court, se réunirent en un seul groupe et parurent délibérer sur le parti qu'ils avaient à prendre à mon égard. J'allais franchement à eux, bien certain que

ma confiance les flatterait. Je leur tendis la main. Ils me regardèrent d'un air stupide et m'adressèrent des paroles éclatantes auxquelles je n'avais garde de répondre, vous savez pourquoi. Je prononçai cependant

le nom de M.Oxley, fort connu dans le voisinage; ils le répétèrent à voix basse, semblèrent se calmer, et continuèrent leur opération commencée comme si je n'étais pas là. Le cercle de feu se rétrécissait, rapproché

... Le torrent était là, sous mes pieds. (Page

petit à petit du monticule à l'aide des sagaies et quelquefois même à l'aide des pieds et des mains des sauvages. Quand la flamme faiblissait, un nouveau secours lui était donné, et des cris rauques remplis-

saient les airs. Cependant on s'arrêta encore, trois sagaies lancées avec :me grande vigueur percèrent le monticule assiégé, et des crevasses faites par cette arme s'écbappèrent d'énormes fourmis que le feu ne

'V il ' ■ ■—£ -

Des myriades de perroquets, de cacatois, etc. (Page 510.-

tarda pas à faire rentrer dans leur gile. A chaque instant l'incendie se concentrait, et bientôt les sagaies n'eurent pas besoin d être lancées pour ouvrir la demeure souterraine des animaux dévastateurs auxquels on fait ici une guerre à outrance. Les casse-tête se joignaient aux sagaies, les longues branches de bois sec ajoutaient aussi à la destruction

de l'édifice, qui ne fut bientôt plus qu'un monceau de ruines, et le feu continuait toujours. Dès qu'il arriva au pied de la fourmilière, on l'entretint plus violent quejamais, et les sauvages satisfaits s'assirent paisiblement autour : une heure après l'œuvre fut accomplie.

La horde se leva, s'ouvrit une route jusqu'au tertre

renversé, en chassa an loin la terre calcinée, et s'empara d'une boule énorme de cadavres agglomérés formant une sorte de mastic noir, sur laquelle elle se jeta avec une gloutonnerie qui soulevait le cœur: je crus même un instant que ces malheureux affamés semblaient craindre que je ne leur demandasse ma part du hideux repas, et lorsque je m'éloignais de ce spectacle d'horreur, chacun des convives se hâta moins de dévorer sa pitance.

Hélas! telle est pourtant la principale nourriture de ces misérables sauvages de la Nouvelle-Hollande que la civilisation effraye, et qui traînent une si triste vie au milieu des immenses forêts que le ciel leur a données pour demeure. Après avoir été témoin de cette scène de dégoût et de pitié, je repris le chemin du torrent, dont je m'étais un peu éloigné, et je me décidai en route à ne plus délibérer en présence de l'obstacle. Ainsi, sans réflexion aucune, je me glissai le plus doucement possible jusqu'au lit du torrent,

que je traversai à pied sec, et je me trouvai bientôt à l'autre bord.

Là seulement, je m'arrêtai, inquiet, irrésolu, presque tremblant; mais ne vous hâtez pas de me condamner. Ne vous est-il donc jamais arrivé d'être étonné del'audace d'une résolution alors que le succès l'avait couronnée? Quand le péril est imaginaire, c'est avant l'épreuve que la peur vous saisit, vous abat, et le rire lui succède; mais quand le danger est réel, il arrive presque toujours que les hommes de cœur l'affrontent et qu'ils ne tremblent qu'après l'avoir soumis.

Les deux guides que M. Oxley m'avait donnés ne voulurent point, malgré mes offres et mes menaces, m'accompagner au delà du torrent, et me donnèrent à entendre que s'ils m'obéissaient on les meltrait à mort. A un pareil argument je n'avais rien à répondre, et je m'élançai seul. D'un autre côté, je l'ai dit, tout déporté convaincu d'avoir franchi le torrent

Le convict Aildns et sa famille. (Page 311.)

était, par ce seul fait, condamné à être pendu, car on en avait vu, à la tête de hordes sauvages, venir après les inondations, mais plus terribles qu'elles, se précipiter sur des habitations sans défense et répandre partout la dévastation et la mort. Je n'étais point déporté, la sévérité de la loi ne pouvait m'atleindiv, et je voulais voir.

Devant moi se dressait une vaste pleine de ga^on plantée d'eucalyptus du port le plus majestueux; elle était bordée par une colline boisée comme la plaine, silencieuse, solennelle comme le désert, de l'autre côté de laquelle serpentait une vallée profonde, ombragée aussi richement que le sol que je venais de parcourir. Je m'assis, et je me dis avec un sentiment d'orgueil qui a sa puérilité : Jamais, sansdoute, pied européen n'a foulé cette terre ignorée, jamais personne avant moi ne s'est livré ici à la méditation, au recueillement, à l'étude du magnifique tableau, aussi ancien que le monde, dont le cadre n'est nulle part, et dont les détails sont aussi curieux que la masse. Ce serait bien le cas de placer ici quelque triste et lugubre épisode taillé de manière à jeter sur moi l'intérêt de mes lecteurs; de dire, par exemple, qu'une bande farouche de sauvages me harcela de ses sagaies et de ses casse-tête, qu'un terrible serpent noir me menaça de sa dent meurtrière, et qu'un

essaim innombrable de fourmis rongeuses m'entoura de ses mille réseaux et me blessa de ses mille dards; puis un miracle serait venu à mon aide pour me rendre au monde. Mais je l'ai dit, je ne sais pas mentir en présence des faits, je les raconte tels que je les ai vus; je n'ai nullement besoin de recourir aux merveilles de la fable pour remplir la vie aventureuse que l'enfer ou le ciel a voulu me faire.

Et puis, d'ailleurs, lesangn'est pas toujours la tragédie; le drame qui émeut ou terrifie est souvent dans l'absence du drame, et l'aèronaute qui tombe du haut des airs intéresse et glace bien plus quand il tourbillonne dans l'espace que lorsque ses os ont été broyés par la chute. Ainsi donc rien de ce qui m'avait été prédit no m'arriva, et pourtant j'avais reçu des menaces de tous côtés. Si j'avais eu plus de cœur que je n'en eus en effet, j'aurais pu, par exemple, m'assurer d'où venait un certain bruitlointainque je supposais partir de l'autre côté de la colline sur laquelle je planais en ce moment. Ce bruit arrivait par intervalles à peu près égaux, par saccades tantôt faibles, tantôt en bruyantes modulations. Mais je n'osai point, et j'en suis encore réduit aux conjectures. Si j'avais eu plus de cœur, je me serais avancé jusqu'à un troisième plateau éloigné de moi d'une lieue au plus, et formant peut-être le premier ou le dernier

échelon de ces collines si riches que l'industrie anglaise saura bien atteindre et peupler. Mais, je l'avoue encore une fois, j'eus peur, et je restai en place au lieu d'avancer. Le jour marchai! ; un soleil éclatant pesait sur les hautes cimes des arbres, et il me semblait que je l'arrêterais dans sa course en m' arrêtant moi-même.

J'écrivais mes impressions : je disais que parmi les branches des arbres des myriades de perroquets, de cacatois, de perruches de toutes couleurs, voltigeaient et se jouaient loin de toute atteinte meurtrière : je disais aussi qu'à mes pieds, et parmi le gazon frais et riant , pointaient les petites feuilles et les gracieuses ètamines de mille jolies fleurs, les unes inodores, les autres parées de leur suave parfum ; celles-ci blanches ou roses, celles-là bleues ou diaprées, douces à fouler, charmantes à étudier... lorsqu'un bruit, plus prolongé que ceux qui m'avaient déjà privé de mon courage ordinaire, fixa mon attention. Une lourde secousse se fit bientôt entendre, plus sombre, plus rapprochée. A l'instant, je fus debout; je visitai, inquiet, l'amorce de mes deux pistolets, et je jetai un regard investigateur de tous côtés. Rien ne fixa mon attention : mais le haut feuillage bruit avec un fracas terrible: c'était la pluie, c'étaient des gouttes d'une grosseur prodigieuse qui traversaient les couches épaisses des eucalyptus. Le retentissement, c'était le tonnerre marchant à grands pas vers le lieu qui me servait d'asile. .

Les paroles menaçantes de M. Oxley retentirent bien plus fort à mes oreilles; je savais tout ce qu'on m'avait raconté de surprenant du torrent de Kinkliam envahissant les plaines de ses flots vagabonds, et je le voyais déjà se dressant devant moi, s'opposant à ma fuite et me punissant de ma témérité. Je me mis à courir de toute la force de mes jarrets, sans me soucier le moins du monde des monticules sur lesquels je posais un pied imprudent, et qui pouvaient fort bien être les nids meurtriers des fourmis dangereuses contre lesquelles la flamme seule a de la puissance. Eloigné de toute habitation protectrice, j'avais des ailes; en une heure, je lis le trajet que j'avais parcouru le matin en quatre fois plus de temps. L'ouragan grondait, l'éclair sillonnait la nue, la pluie tombait rapide et froide, les arbustes courbaient la tête, et, vaincu par la peur, j'arrivai sur les bords escarpés que j'avais si douloureusement franchis le matin. Je n'eus pas de peine à atteindre le lit, dont le filet d'eau était déjà prodigieusement grossi, mais que je traversai encore à pied sec. Arrivé sur l'autre bord, je m'arrêtai ; il me sembla que je n'avais plus d'obstacles à vaincre. Je tournai mes regards vers les lieux solitaires que je venais de quitter, et je fus honteux des craintes qui m'en éloignaient. La peur, dit-on, n'a ni jambes ni oreilles ; on assure qu'elle énerve, qu'elle paralyse, qu'elle tue toute sage résolution, qu'elle glace en un instant le sang dans les veines ; je vous proteste, moi, que la peur ne fait pas tous ces prodiges, et qu'elle donne aux jarrets une vigueur et une vélocité incomprises jusque-là.

Je m'estimai heureux, je vous l'avoue, que nul ne fût à mes côtés pour être témoin de mes angoisses ; et si je les avoue avec tant de franchise aujourd'hui, c'est que quelques années ont passé là-dessus, et que depuis lors j'ai acquis le droit de dire à haute voix sans rougir : Tel jour, j'ai été un poltron.

Le torrent grossissait toujours; ses ondes jaunâtres bouillonnaient sur les roches, mais je ne croyais plus déjà aux redoutables phénomènes dont mes compagnons de voyage avaient voulu m'effrayer. Toutefois je

renonçai à mon retour vers les solitudes, et je repris tristement le chemin qui devait me conduire chez M. Oxley, où l'on était sans doute fort inquiet de ma longue absence. J'avais fait quelques pas à peine dans un taillis assez épais, lorsqu'une douce voix de femme fixa mon attention ; je me dirigeai de ce côté avec empressement, et je me trouvai bientôt en face d'une petite maisonnette bâtie en bois entremêlé de terre glaise, et ayant pour toiture un triple rang d'écorces d'arbres fort bien liées les unes à côté des autres. Je m'approchai avec précaution; la porte était entrebâillée, je frappai un petit coup, et, remplie d'effroi, la maîtresse du logis s'avança.

— Grand dieu! s'écria-t-elle en anglais dès qu'elle m'eut aperçu, qui êles-vous? que voulez-vous?

— Rassurez-vous, madame, je suis un Français voyageur.

— Je parle aussi cette langue.

— Tant mieux ; l'orage m'a saisi dans ma course au delà du torrent, et comme la pluie tombe en abondance , je vous demande quelques instants d'hospitalité.

— Oh ! vous pouvez vous reposer, monsieur ; maintenant je n'ai plus peur.

Celte femme, belle, mais très-pâle, avait une trentaine d'années ; le haut de son corps était voilé seulement par une chemise d'homme boutonnée au col, et depuis les reins jusqu'à la cheville elle portait une jupe d'indienne, propre, et nouée par un ruban bleu. Ses bas et ses souliers attestaient un long service, et sa belle chevelure blonde était emprisonnée dans une gaze flétrie ; un collier de cheveux ornait son cou élégant; ses jolies petites mains se cachaient sous des gants usés, et des boucles d'or pendaient à ses oreilles. Au total, c'était la pauvreté, mais non la misère: c'était aussi la beauté, mais une beauté vaincue par la souffrance, et cet ensemble plein de grâce et de magie inspirait autant de respect que d'attendrissement. Dans un coin de l'appartement, composant toute la demeure isolée, se dressait un lit, bas, propre, avec un drap blanc et un oreiller, tandis qu'à terre deux couvertures de laine protégeaient deux enfants qui me regardaient avec de grands yeux bleus pleins d'une naïve expression de curiosité. Quelques assiettes de terre étaient posées sur une planche fixée au mur de l'habitation ; une brouette dormait auprès d'une malle et d'un grand vase en faïence gardant encore une partie des aliments préparés sans doute pour la journée. Deux chaises délabrées complétaient l'ameublement.

Dès que mon inspection fut achevée, je demandai pardon à la gracieuse dame de l'embarras que je lui causais, et la priai de me permettre d'embrasser ses jolis enfants, dont le plus âgé avait six ans et le plus jeune quatre tout au plus.

— Très-volontiers, monsieur, car ils sont fort sages.

— Alors, madame, vous me permettrez de leur offrir quelques bagatelles de mon pays.

— Ne le faites pas, ils seraient capables d'accepter.

— C'est pour cela que j'insiste.

— Ah! voilà bien de la bonté.

— Non, madame, c'est de l'intérêt.

— Je vois que vous ignorez de quel père ils sont les enfants.

— Je ne veux pas le savoir, surtout si leur confidence peut leur être nuisible.

— Faites donc, monsieur, et que le ciel vous en récompense!

ôll

Je fouillais dans nies poches, lorsqu'un bruit de pas précipités arriva jusqu'à moi.

— C'est lui! s'écria la femme.

— Qui, lui?

— Mon mari, Atkins.

Un homme blond, mais haut et fort, se présenta à la porte, qu'il ouvrit brusquement. A mon aspect, il s'arrêta stupéfait, fronça le sourcil, plongea son regard dans le mien, le tourna vers sa femme, et sa figure grave reprit le calme qu'elle avait perdu. A la bonne heure, dit-il; mais qui êtes-vous?

— Un Français voyageur arrivé depuis peu de jours à Sidney , et venu dans ces solitudes avec M. Oxley pour les étudier. J'achève ma promenade autour du monde.

— C'est bien. Avez-vous de l'argent?

Je feignis de n'avoir pas entendu la question.

— Avez-vous de l'argent? reprit-il avec plus de force.

— Je crois avoir quatre ou cinq piastres (out au plus dans ma bourse.

— Tant mieux.

— Pourquoi cela?

— Parce que vous les remporterez , et que je vous prouverai ainsi que j'ai renoncé à mon ancien métier.

— Vous, monsieur?

— Oui, moi. Vous voyez devant vous un voleur d'Amsterdam, de Londres et de Paris. Paris est la ville la plus commode du monde pour les industriels qui savent l'exploiter; Amsterdam vaut beaucoup moins ; mais Londres est détestable. Déjà riche de mes escroqueries, je voulus y continuer mon commerce... et me voici.

— Je ne croirai jamais...

— Vous avez tort. Ce n'est point par fanfaronnade que je vous dis ces choses, c'est parce qu'il ne faut pas plus voler l'estime des honnêtes gens que leur or. Mes aveux, d'ailleurs, sont la conséquence de mes fautes et de mon repentir. Tous mes camarades, ou presque tous, vous jureront qu'on les a injustement condamnés ; moi, je vous dirai, monsieur, que l'on m'a fait grâce en m'envoyant pendant dix ans ici. Je bénis mes juges et leur clémence, puisque sans eux je n'aurais pas connu cet ange de bonté que vous voyez là, qui me console de mes fatigues, qui adoucit l'amertume de mes remords, et qui m'a déjà donné ces deux pauvres petites créatures que vous avez la bonté de caresser.

— Combien y a-t-il de temps que vous êtes dans ce pays?

- Six ans ; encore quatre, et je reverrai ma patrie. Je travaille, monsieur, je travaille avec une ardeur infatigable, et je saurai bien profiter des bénéfices de notre code en faveur de ceux d'entre nous qui perdent sur cette terre les vices ou les crimes qui les y ont amenés.

— Ne voudriez-vous pas que je parlasse au gouverneur de notre rencontre si imprévue, de notre conversation si intime?

— Merci, merci ; ce que je désire, c'est que mon retour en Europe soit le prix d'un droit et non d'une faveur.

— C'est de la grandeur d'âme.

— C'est de la justice, voilà tout; j'ai été voleur pendant dix ans, il me faut dix ans d'expiation. N'estce pas, ma femme?

— Oui, mon ami.

— Et maintenant, monsieur, que l'orage est moins violent, partez, je vous le conseille; vous

voyez d'ici le château de M. Oxley, hâtez vos pas. Nous, délogeons vite, et emportons nos bagages.

— Pourquoi cette activité?

— Je vois que vous ne connaissez pas le torrent de Kinkham.

— Adieu donc, monsieur; mais j'ai promis une bgatelle à chacun de vos enfants ; souffrez que je m'exécute.

— Si vous avez promis, tenez votre parole ; mais point d'argent : on croirait peut-être que c'est un cadeau forcé.

Je donnai aux marmots un joli étui avec des aiguilles et du fil, un couteau, deux mouchoirs, un beau foulard que je portais au cou, et je repris le chemin de l'habitation de M. Oxley, après avoir affectueusement serré les mains aux pauvres exilés.

— Ah ! vous voilà, me dirent mes nouveaux amis en m'apercevant trempé jusqu'aux os; vous faites de jolies choses; j'ai envoyé six sauvages et quatre domestiques à votre recherche.

— Craigniez-vous donc qu'on ne m'arrêtât dans ces déserts?

— Je craignais pour vous, me dit M. Oxley, le torrent que vous me sembliez fort curieux d'étudier.

— J'en arrive, en effet.

— Vous ne l'avez pas franchi ?

— Oh ! j'ai été bien au delà.

— Eh bien ! mettons nous à table.

Il était quatre heures et demie. A six heures, le repas fut achevé.

— Maintenant, poursuivit mon généreux amphitryon, approchez-vous de la croisée ; jetez un regard sur la campagne.

Quel spectacle ! Plus de terres à nu, plus de végétation, plus de champs avec leurs richesses, plus de cabanes de proscrits; c'était un lac, une mer immense qui couvrait la cime des arbres nés dans les vallées.

— Que dites-vous du tableau?

— Je dis que tout ce qu'on voit ici est merveilleux, incroyable.

— Ce n'était pourtant qu'un orage de pluie.

— Il y en a donc de plus redoutables ?

— Avant votre départ, vous en verrez peut-être où la grêle joue un rôle important.

— Mais on doit fuir alors une terre aussi inhospitalière?

— Non pas ; l'on doit se mettre à l'abri du danger, et c'est ce que nous faisons quand nous sommes sages.

— Je serai sage à l'avenir.

La pluie cessa de tomber, et, après une partie de cartes, M. Oxley me pria de regarder de nouveau la campagne.

Les eaux se reliraient, comme poussées par une puissance surnaturelle ; une heure les avait élevées jusqu'aux hautes collines, une heure les enfermait dans leur lit. Chaque minute les refoulait vers les bas terrains voisins du rivage de la mer, et dès lors on eût dit que c'était la végétation qui montait pour ressaisir le sol envahi qu'on n'osait plus lui disputer.

— Eh quoi ! m'écriai-je, vous ne venez pas à mes côtés pour admirer un pareil tableau ?

— Nous en sommes rassasiés.

Le lendemain, au déjeuner, je parlai de ma singulière entrevue avec le déporté...

— Ah ! vous l'avez vu ? .

— Oui; quel est cet homme?

— Le coquin le mieux converti de la terre.

— Sans ironie?

— Sans ironie. Vous a-t-il dit que dans une des der-

nières inondations du torrent, il avait sauvé la vie, au péril de sesjours, à deux sauvages qui se noyaient?

— Non.

— Vous a-t-il dit que, lors d'une irruption de quelques convicts à la tète des naturels, il était venu, lui, se poster au-devant de ma porte, et que, secondé par mes valets, il parvint à metlre en fuite la horde sauvage, après s'être emparé de leur chef?

— Non.

— C'est qu'il cache toutes ses belles actions. Il n'y a pas de déporté ici qui travaille avec une ardeur égale à la sienne.

— Et sa femme ?

— Un ange de charité et de dévouement ; déportée ici pour immoralité, elle s'est régénérée en posant le pied sur cette terre.

— Le torrent les a chassés de leur habitation ; où vont-ils?

— S'abriter à une lieue d'ici, sur un terrain que je leur ai donné et dont je leur réserve les revenus. Us se réfugient aux jours des dévastations dans une jolie maison qu'ils ont bâtie sur une hauteur voisine, et s'ils ne viennent pas chez moi, c'est par discrétion. Atkins ne se doute pas de ce qui l'attend aujourd'hui.

— Qu'est-ce donc?

— La nouvelle de son élargissement et de celui de sa femme, que je lui apporte, et que j'ai ordre de ne lui donner que pour la fête de notre souverain.

— Il refusera.

— Il acceptera, car je lui parlerai de sa femme et de ses enfants qu'il aime avec passion. Tenez, je parie que c'est lui que j'entends, car mes chiens accourent sans aboyer.

Alkins" entra et salua avec respect; sa jolie femme nous fit une révérence honteuse, et, sans autre préambule, M. Oxley lui donna à lire la note du gouverneur. Le brave déporté se jeta à genoux, baisa le papier précieux, sur lequel tombaient de grosses larmes, et se releva pour embrasser sa femme et ses enfants.

— IN'est-ce pas que vous obéirez? lui dit M. Oxley.

— Hélas! suis-je assez honnête homme?

— Vous allez vous mettre à table avec nous.

— Votre présence et votre parole purifient. Quinze jours avant de quitter le port Jackson, je

vis s'embarquer , sur un beau trois-mâts de Plymouth, Atkins et sa famille, que le capitaine, par ordre supérieur, avait déjà pris sous sa protection immédiate.

Atkins doit être maintenant à Londres. S'il lit ces pages, il a verra que l'étranger avec lequel il a dîné à l'antipode de Paris ne l'a point oublié.

— Maintenant que vous avez vu quelques-uns de nos phénomènes terrestres et météorologiques, me dit M. Oxley le lendemain de celte journée si bien remplie, je ne veux pas que vous quittiez mon habitation sans connaître aussi un peu les hommes qui parcourent ces solitudes, et qui s'effacent petit à petit, surtout depuis que nos armes à feu les privent des ressources qu'ils se procuraient parfois avant noire conquête. Tout n'est pas gain dans la victoire de la civilisation, et les vaincus qui veulent rester libres de nos lois ont tout à redouter de leur résistance. Voyez, les sauvages habitants de ces contrées ne fréquentent presque plus les rivages de la mer où nous avons quelques établissements, aimant mieux la faim et la solitude des forêts qu'une nourriture abondante et les habitudes que nous voudrions leur donner; c'est une race d'êtres exceptionnels comme le sol qui les porte ; ils ne tiennent d'aucun peuple, et ils diffèrent

encore plus de leurs voisins que de tous les autres hommes. Quelles formes hideuses et mesquines ! Les singes leur sont infiniment supérieurs pour la grâce et l'intelligence. El toutefois, vous allez voir.

M. Oxley fil entendre un coup de sifflet, et je vis sortir d'un hangar un sauvage absolument nu, armé de plusieurs sagaies, de deux casse-tète courbés comme nos sabres de hussard, et d'une pelite bâche propre à manier d'une seule main. Cet homme vint à nous; c'était un chef, un roi, tout ce que vous voudrez; il commandait à d'autres hommes taillés comme lui, brutes comme lui, farouebes comme lui. Pourquoi-commandait-il? Je ne sais, et M. Oxley n'en savait pas plus que moi. On lui dit quelques mots, on lui fit quelques signes, et il disparut en courant et en laissant là ses armes, qui auraient pu s'opposer à la rapidité de ses mouvements. Au bout d'une demiheure il fut de retour avec cinq de ses sujels les plus dégoûtants, bien qu'ils le fussent moins' encore que la jeune fille qui les accompagnait, et dont les mamelles fouettaient le bas-ventre.

Je ne me suis pas engagé à vous montrer toujours les filles sautillantes d'Anourourou ou les suaves dormeuses de Lahéna.

— Vous allez être témoin d'un spectacle curieux, me dit M. Oxley; tenez, voici un eucalyptus fort élevé, fort droit et fort lisse ; les bras ne peuvent le saisir, tant son diamètre est grand; pensez-vous qu'un de ces hommes, en cinq ou six minutes, soit capable d'en atteindre la cime?

— Cela me parait incroyable.

— Eh bien ! cela est.

— Quand je l'aurai vu, j'en douterai encore.

— Aussi, n'ai-je été convaincu, moi, qu'après la centième épreuve.

M. Oxley fit venir à ses côtés un de ces naturels, le plus jeune en apparence ; il lui montra un mouchoir qu'il déposa à terre en lui disant qu'il lui appartiendrait si dans cinq minutes l'arbre était escaladé. Le sauvage poussa un cri de joie, se jeta à terre, se releva, saisit la petite hache dont je vous ai parlé, se plaça contre le tronc de l'eucalyptus, le mesura de l'œil avec une sorte de dédain, poussa un nouveau cri et se mit à l'œuvre. En trois coups, une entaille fut pratiquée à deux pieds du sol, entaille à peine suffisante pour servir à l'orteil de point d'appui. Une seconde entaille, plus haute de deux pieds, fut faite de la même manière, et, après avoir gravi ces deux échelons, le sauvage, par un coup vigoureux, planta la hache dans le tronc de l'arbre au-dessus de sa"tête. Placé verticalement, il allongea le bras droit, saisit le manche de l'instrument comme point d'appui, se hissa, se cramponna, se colla, pour ainsi dire, à l'aide des plis et des aspérités de son ventre et de sa poitrine, ainsi que le ferait un lézard ou un limaçon, se tint de la sorte suspendu, pratiqua de nouvelles entailles pareilles aux premières, y fixa d'abord un pied, puis l'autre, replanta la petite hache, s'élança de nouveau, et tout cela avec plus de rapidité peutêtre que je ne vous le raconte, monta, toujours collé, toujours identifié à l'arbre, et en atteignit les hautes branches à l'aide des même moyens, en quatre minutes et demie.

— Allons, me dit M. Oxley, il y a mis de L'amourpropre. Pourrez-vous traduire, expliquer, faire comprendre ce que vous comprenez à peine après l'avoir vu?

— Je l'essayerai.

— On ne vous croira pas.

— J'inviterai les incrédules à entreprendre le voyage; cela seul en vaut la peine.

— Voyez maintenant descendre cet homme, poursuivit M. Oxley, et touchez ensuite sa poitrine.

Un nouveau coup de sifflet retentit; le sauvage se plaça debout contre le tronc, se laissa glisser, tenant toujours la tête penchée à droite ou à gauche, en s'arrètant par intervalle comme pour amortir l'àcrelé du frottement, et en un instant il fut auprès de nous. Je joignis un mouchoir à celui qu'il venait de gagner, et le naturel bondit comme un chevreuil. La peau de sa rude poitrine ne portait aucune empreinte de déchirure. Les autres sauvages nous demandèrent si nous voulions qu'ils nous montrassent également leur adresse.

— Ne les gâtons pas, me dit M. Oxley, à moins

que vous ne veuillez vous convaincre que la femme n'est pas moins leste et moins habile que l'homme.

— Deux épreuves, en effet, ne sont pas de trop pour que je croie avoir vu.

La femme monta donc aussi, et en six minutes moins quelques secondes l'opération fut achevée.

— N'est-ce pas que tout cela est phénoménal? me dit M. Oxley.

Les curieuses expériences une fois terminées, l'Anglais, qui comprenait si bien les lois de la politesse et de l'hospitalité, me proposa d'assister à un exercice fort amusant, mais précédant presque toujours ou quelque rixe sanglante ou quelque duel à mort.

— Je vous ferai grâce du dénoùment, me dit-il; mais le prélude vous distraira.

Une ligne fut tracée à terre ; les jouteurs, côte à

Le sauvage planla la hache dans le trrînc de l'arbre au-dessus de sa tête, (l'âge 512.

côte, se placèrent au-dessus, et, armés de leurs petits casse-tête recourbés, ils imitèrent un combat en frappant doucement les armes les unes contre les autres. Puis, à un signal donné par M. Oxley, le premier sauvage en tête de la ligne poussa un grand cri, se baissa, et lança au loin en l'air son casse-tête peint en rouge. L'arme ne monta qu'après avoir parcouru une certaine dislance avec un mouvement de rotation fort rapide, et quand elle fut parvenue à sa plus grande hauteur, elle revint sur ses pas, ainsi que rétrograde sur le tapis d'un billard une bille touchée d'une certaine manière, ainsi que le fait un cerceau que l'on jette au loin et qui rétrograde vers la main qui a su le lancer. Mais, dans ces deux derniers cas, la résistance du sol ou du tapis fait comprendre la manœuvre, tandis que j'ai vainement essayé de me l'expliquer dans l'espace avec le casse-tête. Ce sont là de ces jeux bizarres qu'on voit sans chercher à les définir, et je vous assure que j'y acquis en peu de jours une si grande habileté, que nul sauvage du pays n'aurait été de force à lutter avec moi. Livr. 40.

Dès qu'une rixe a lieu, dès qu'un duel a été proposé et accepté, les deux adversaires font ce que je viens de vous dire, et celui des deux qui ramène le plus près de la ligne tracée à terre le casse-tête courbé, a l'avantage du premier coup. Cela équivaut au pile ou face de nos cartels.

Au surplus, je vous parlerai plus en détail, une autre fois, des mœurs farouches de ces hommes hideux à voir, hideux à étudier, et fuyant toute civilisation comme vous fuiriez, vous, toute terre d'anthropophagie.

Cependant l'inspection de M. Oxley étant achevée, le départ fut ordonné, et nous parcourûmes de nouveau ces imposantes solitudes sur lesquelles brilleront peut-être un jour d'industrieuses et grandes cités. Arrivés à Liverpool, nous finies halte, et je me rendis à l'hôpital pour serrer de nouveau la main au docteur Lazzaretto et lui demander des nouvelles du déporté mordu après notre premier départ de cette ville. Le joyeux docteur me retint quelques instants et me fit visiter l'établissement confié à ses soins.

Tout y était propre, tout y respirait l'aisance. La santé devait venir souvent visiter l'hôpital de la Nouvelle-Liverpool.

— A propos, dis-je à M. Lazaretto, ne pourriezvous me donner des nouvelles d'un malheureux déporté mordu par un serpent noir il y a cinq jours?

— Mais s'il a été mordu par un serpent noir, il est mort ; je n'ai pu encore en sauver aucun ici. Le venin de ce reptile a une activité telle, qu'en deux minutes un homme toinhe comme frappé de la foudre, et ce qu'il y a de plus terrihle à penser, c'est que le serpent noir n'attend pas qu'on le provoque pour mordre ; il attaque tout ce qui respire, et tout ce qui respire est son ennemi. On m'a assuré que les naturels possèdent un remède efficace contre ce redoutable venin, mais je ne le crois pas; jusqu'à présent mes recherches et mes investigations ont été sans résultat à cet égard. Peut-être le serpent noir ne veut-il pas de la chair huileuse de ces sauvages.

— Savez-vous, lui dis-je, que cet homme dont je veux vous parler montra un grand courage?

— Comment?

— Il se fil sauter un énorme morceau de chair à l'aide d'un rasoir.

— Attendez. C'est celui-là? Eh bien! il n'est pas mort : c'est le seul qui jusqu'à présent ait résisté à la dent du reptile.

— ■ Il est guéri?

— Venez.

Nous entrâmes clans le jardin, qui s'étend depuis l'édifice jusqu'à la rivière du roi Georges!

Accoudé à un arhre et comme plongé dans" la méditation, le déporté était là, taciturne, sombre, regardant couler l'eau. Je le reconnus et j'allai à lui.

— Bonjour, lui dis-je d'une voix que je tâchai de rendre caressante.

— Allez-vous-en au diable! me répondit-il d'un ton farouche et en me regardant avec des yeux étincelants.

M. Lazzaretto m'entraîna et me dit :

— Voilà tout ce que j'ai obtenu jusqu'ici ; ce n'est pas un beau résultat. Cet homme est fou.

Nous rejoignîmes nos camarades, qui allaient se mettre à table, et, après un repas dont la gaieté de M. Lazzaretto fit une partie des frais, nous remontâmes en voiture et rentrâmes à minuit à Sidney.

En une heure, nous changeâmes d'hémisphère ; en une heure, nous nous assîmes sur les deux extrémités d'un immense diamètre : d'une part, l'abrutissement, clans ce qu'il a de plus abject; de l'autre, la civilisation clans ce qu'elle a de plus noble et de plus consolant.

NOUVELLE-HOLLANDE

95oMirs «les sauvages. — Duels. — Mariages. — dialantcries de l'époux, — Férocité «les

naturels. — l.eiir mort.

J'ai parfaitement compris la sauvagerie des naturels de la presqu'île Pérou, parce que là, sur cette terre de misère et de mort dont je vous ai tant parlé, il n'y a rien clans les airs ni clans les eaux qui puisse même laisser l'espérance d'une journée sans travail, sans fatigue, sans douleur. Tout être vivant a besoin de nourriture : eh bien ! sur cette presqu'île de malheur, de désespoir, l'infortuné que l'enfer y a jeté dans sa colère, doit être rude, farouche, acre, comme tout ce qui l'entoure et le cercle.

Il n'y a près de là ni fertilité, ni ruisseaux, ni bourgades, ni villes, ni civilisalion, et tout y est incompris, excepté la soif et la famine. Mais ici, près du port Jackson, sur une terre magnifiquement parée, sous un ciel généreux, quoique fantasque, en présence du luxe et des bienfaits d'une grande et noble cité, ce que nul ne saurait expliquer, c'est l'existence des hordes sauvages qui vivent et hurlent dans les bois et sur les montagnes sans que rien de ce qui fait chez nous la vie commode et heureuse ait jamais pu les tenter.

Est-ce habitude, paresse, soif de toute indépendance, qui jette ces êtres si étranges clans les vastes solitudes? Est-ce la longue habitude du vagabondage qui leur a fait regarder en mépris les utiles demeures que nous nous bâtissons? ou voudraient-ils, avec leur stupide dédain, nous convaincre qu'ils se croient nos égaux, sinon nos maîtres?

Ce triste problème, résolu seulement par quelques milliers d'individus, fera reculer tout esprit penseur, toute saine philosophie : c'est la civilisalion vaincue et méprisée, les privations préférées à l'abondance; c'est la douleur l'emportant sur tout bien-être, et foulant aux pieds le remède moral offert à toules les

misères du corps et de l'âme. L'idiotisme et la folie ne procéderaient pas autrement. C'est qu'en effet, à voir ces charpentes osseuses, anguleuses, disloquées, ces bras, ces jambes, ces épaules étiques, ces fronts déprimés, rétrécis, ces yeux petits et sans animation, ce nez aussi large que la bouche, cette bouche mordant les oreilles, et ces pieds et ces mains si larges et si plats, on devine aisément que rien de ce qui approche de l'intelligence ne peut se loger par là, et que l'on a presque tort d'appeler hommes de pareilles machines mouvantes. Le mandrill, le jocko, '1.' orang-outang, marchent aussi sur deux pieds; ils sont autrement hommes que ceux qui passent là orgueilleusement à mes côtés, sans seulement détourner la tête pour me voir.

On permet à ces sauvages de venir à Sidney; on les autorise, je ne sais pourquoi, à se promener dans la ville nus, absolument nus, ainsi que leurs femmes, encore plus hideuses que leurs frères et leurs maris, s'il est possible. Les uns et les autres entrent dans les habitations, présentent quelquefois une peau de kanguroo ou de serpent, tendent la main, reçoivent en échange deux ou trois verres d'eau-de-vie, puis voilà qu'une sanglante saturnale commence. Les vapeurs se sont emparées du cerveau, ch'S cris éclatants remplissent les airs, des chants farouches s'échappent de poitrines haletantes, des contorsions frénétiques ont lieu, des trépignements fiévreux frappent le sol, deux athlètes se présentent, ils se crachent des injures à la face, ils se heurtent de leurs bras, de leurs épaules, de leurs fronts, ils échangent une bave veidàlre, mousseuse, et, arméb de leurs cassetèle, ils se placent sur la même ligne, ils le lancent à l'air comme je vous l'ai dit lors de ma course au tor-

rent de Kinkham, et celui des deux combattants qui le ramène plus près de la ligne tracée est proclamé vainqueur; Alors le vaincu, sans autre façon, se pose en face de son ennemi, courbe la tète, étudie, en levant un peu les yeux, les mouvements de son adversaire, dont le bras tient l'arme fatale prêle à tombe)', cherchant à tromper l' attention de celui qui veut lui ouvrir le crâne. Si le coup est porté dans le vide, c'est au tour du premier à se soumettre à l'épreuve, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'un des deux tombe mort sur le sol.

Après le duel, les hommes et les femmes s'emparent du cadavre, le chargent sur leurs épaules, l'emportent, vont le jeter loin de la ville, ou dans les ilôts, mi dans une fosse de deux pieds de profondeur, sur laquelle frères et sœurs frappent du pied pour niveler la terre. Il n'y a là, pour le présent, ni larmes, ni prières, ni émotion. Il n'y a là, pour l'avenir, ni deuil, ni tristesse, ni désespoir. Tout souvenir est mort. La terre a tout recouvert, tout effacé. Un homme a disparu de la peuplade : c'est tout. Quel est donc le but des Anglais en permettant, en encourageant, en excitant quelquefois ces hideuses luttes?

Font-ils de ces hommes ce qu'on fait des chiens hargneux? Veulent-ils, dans leur insouciance coupable, en laisser éteindre la race? Veulent-ils qu'ils se détruisent les uns les autres? Je comprends leur mépris, je m'explique leur dégoût ; mais l'humanité n'a-t-elle pas aussi ses devoirs, et de pareils tableaux devraient-ils enfin être offerts au milieu d'une cité belle, florissante et policée?

Je dînais un jour chez une des familles les plus riches et les plus considérées du pays. Au dessert, un signal fut donné par le maître de la maison, deux valets descendirent, emportant avec eux une bouteille de rhum, et, un instant après, un horrible tumulte éclata dans une cour voisine Les dames se levèrent, prirent place à une croisée et m'invitèrent à profiter de l'occasion qui m'était si galamment offerte; je les suivis doue, et deux combats, pareils à celui que je viens de vous conter, eurent lieu sans que le cœur de ces dames en fût ému le moins du monde, sans que leur Iront rougît des hideuses nudités de ces horribles bêtes fauves qu'on venait d'enivrer. C'était une des réjouissances de la soirée, c'était un divertissement qu'on m'avait gracieusement préparé.

Après la fête on emporta deux cadavres, et le thé fut servi au milieu des éclats de rire de l'assemblée. Si les femmes ne se provoquent pas, ainsi que les hommes, à ces duels meurtriers, c'est qu'elles n'ont pas souvent la permission de boire des liqueurs spiritueuses, car, victimes dociles de la volonté de leurs maris, elles ne reçoivent que ce que ceux-ci veulent bien leur aumôner, et la tendresse de ces brutes ne va jamais jusqu'au sacrifice d'une goutte de rhum ou d'un morceau de viande dont les chiens mêmes ne voudraient pas. Quand 1 homme est repu, sa femme prend timidement sa chétive part. Malheur à elle si elle acceptait ce que vient offrir la générosité européenne! Elle ne le refuse pas, mais elle le garde pour le donner à son mari ou à son frère, et celui-ci ne daigne seulement pas la remercier par un mot ou par un sourire; chacun a cru faire son devoir. C'est le lion qui s'est donné sa part, c'est le tigre qui se vautre dans le sang dont il ne veut plus, et dont pourtant il défend l'approche à tout rival.

Le sauvage de la Nouvelle-Galles du Sud est la personnification du créthnsme, de la lâcheté, de la bas-

sesse et de la férocité réunis. Dans l'intérieur des terres, il se nourrit de larves, d'insectes, de fourmis, de serpents et de quelques kanguroos blessés ; jugez donc de sa joie lorsque, sous le hangar où on l'abrite, on lui apporte quelques aliments capables d'apaiser la faim de chaque jour! Voir accroupis, autour d'un gros morceau de viande sanguinolente, huit ou dix sauvages de ces contrées, c'est le spectacle le plus triste, le plus douloureux et le plus effrayant que l'on puisse imaginer. Vous entendez, au milieu des craquements de dents et des reniflements sonores, un grognement perpétuel, semblable à celui d'une meute de loups affamés à qui les chasseurs veulent disputer leur proie. Vous croiriez entendre le glouglou fétide de ces égouts putréfiants dans lesquels s'engouffrent les immondices d'un charnier qu'on purifie, .le vous l'ai dit, les femmes ont les restes, les os, quand les os et les restes ne sont pas emportés par ces bêtes fauves, cruelles et voraces.

Ainsi, vous le voyez, tout est gracieux, suave, touchant, dans les mœurs et les habitudes de ce peuple qui n'est point un peuple, de ces hommes qui ne sont point des hommes.

Je vous les ai montrés accroupis à leurs festins ; assistez maintenant au mariage ; d'autres tableaux viendront après.

L'épouse était jeune, disait-on, c'est possible; mais je ne crois pas qu'il y ait jamais chez eux de la jeunesse, car on est laid, hideux, décrépit en naissant. Ses larges mamelles flottaient sur son ventre, et je ne sais si elle avait des bras, des cuisses et des jambes; cependant cela doit être, quoique j'eusse bien de la peine à les apercevoir. C'était, au surplus, la reine adorée de la bande, composée d'une vingtaine d'individus, et la gracieuseté de ses élégantes manières, parfaitement harmoniée avec les doux contours de ses formes physiques, pouvait se comparer aux mouvements d'un de ces sales animaux à longues soies que vous voyez se vautrer si amoureusement dans les bourbeuses basses-cours de nos fermiers bas-bretons. Que de rivalité elle avait dû allumer dans le sein du troupeau d'esclaves empressés autour d'elle ! Eh bien! le marié était, mieux, beaucoup mieux, sans comparaison. Une tête monstrueuse, des yeux percés avec une vrille, mais inégaux, les cbeveux collés en mèches avec je ne sais quel puant mastic, un nez plus large que vous ne pouvez l'imaginer,Une bouche dont je n'ose pas vous dire la colossale dimension, des dents d'un vert magnifique, un torse velu, chètif, osseux, zigzagué de plaies, de coutures; des bras décharnés, des pieds et des mains hors de toute proportion, et tout cela répandant au loin un délicieux parfum de bouc ou de bête fauve, propre à donner la plus haute idée de la galante coquetterie du futur enorgueilli dé tant d'avantages. La troupe hurlante se tenait assise ou couchée dans un hangar abandonné aux insectes dévorants du pays. Elle se leva à un signal donné par le plus âgé d'entre eux, sans doute le père de la fiancée, et prit le chemin d'une petite crique située derrière le magnifique jardin du gouverneur de Sidney. Je l'accompagnai sans y être invité, mais je soupçonnais trop le genre de bonheur qui m'attendait, pour ne pas braver îa chaleur du jour et l'ennui de la route. On ne peut d'ailleurs trop se hâter de jouir de semblables tableaux, dont on craindrait de perdre le plus petit détail.

La horde joyeuse et farouche s'arrêta sur une pelouse où se dressaient quelques gracieux casuarinas. Elle fit halte à un cri éclatant du vieillard dont je

vous ai parlé, et, après un repos de plusieurs minutes, le superbe fiancé se leva, prit par la main sa timide beauté, la plaça debout devant lui au milieu du cercle formé par ses camarades agenouillés, et

grommela quelques sons gutturaux qui devaient être sans doute, pour l'épouse, des garanties d'un bonheur à venir. Cela fait, l'époux s'agita violemment, cracha sur la figure de l'heureuse fille adorée (je suis fidèle

. . . Alors le vaincu se pose en face de son ennemi, courbe la tète. (Page 515.)

dans mon récit) ; puis, avec le pouce et l'index de sa main droite, il prit de la poudre rouge dans une petite vessie, en traça quelques larges raies sur le front, le nez et jusqu'au nombril de celle qu'il allait posséder, et continua son manège à l'aide d'un nouveau

crachat et d'une poudre blanche, zébrant ainsi sa chaste moitié. Celle-ci, toute glorieuse, fit le tour de l'assemblée et se montra vaniteusement parée de ses plus beaux ornements.

Il y eut encore un moment de silence et de médita-

Il frappa dessus un grand coup de pierre. (Page 317.

lion. C'était bien le moins que l'admiration fit jeter au dehors quelques paroles dites à voix basse au voisin; peut-être était-ce un sentiment général de jalousie qu'on avait en vain tenté d'étouffer. Qui le sait? qui le saura jamais?

Jusque-là le hideux avait seul joué son rôle, et ma

tâche d'observateur n'était que triste et nauséabonde ; mais ces nobles hommes ne s'arrêtent pas en si beau chemin dès qu'ils ont pris leur élan de galanterie.

A un troisième signal, l'époux se mit à piétiner, tout le monde en fit autant, excepté moi, honteuse-

mont chassé de la tète; puis les deux époux, en se tenant par la main, s'éloignèrent de quelques pas et se placèrent à côté du tronc d'un casuarina, la femme adossée à la tige, l'homme en face. Celui-ci tira d'une sorte de sac un petit morceau de bois rouge, de la grosseur et de la longueur du petit doigt, prit une pierre polie, épaisse de deux pouces et large de quatre ou cinq; il appuya la belle tête de sa reine sur l'arbre, appliqua le petit bâton sur ses deux dents incisives supérieures, le retint entre le pouce et l'index de la main gauche, comme s'il eût voulu planter un clou, et, de la droite, avec une vigueur qui faisait honneur à sa courtoisie, il frappa dessus un grand coup de pierre, et sa femme se trouva embellie de deux dents de moins.

La bouche fut remplie de sang ; mais la courageuse vierge ne poussa pas un seul cri, ne donna pas le moindre signe de souffrance ; tout cela fut ravissant, plein de magie.

On n'était encore que fiancé. Le mariage se conclut quelques instants après, sans alcôve, sans rideaux, sans mystère, et je m'échappai avant que la horde sauvage s'aperçût de mon départ, avant qu'elle eût fait la moindre attention à ma présence.

Je vous ai dit la noce, il faut bien que je vous dise l'accouchement et la naissance. Tous les degrés de la vie de ces êtres ont besoin d'être décrits par le voyageur qui a compris sa mission.

Dès que le mariage a été consommé, la femme est la propriété du mari, mais non pas uniquement du mari seul en ce qui concerne l'union intime. Ce sont là des formalités secondaires dont le tendre époux ne s'occupe point, c'est une tâche à remplir qui lui devient lourde à porter, et il n'est pas rare qu'après la célébration du mariage, les deux conjoints, comme on dit chez nous, ne se rapprochent que pour satisfaire à d'autres conditions, imposées cette fois par des lois dont nul ne peut s'affranchir. Si, par exemple.

Cn jette le tout dans la fosse. (Page 318.

on a tué une bête fauve, un kanguroo, un ornithorhynque, eh bien ! c'est la femme qui a le privilège exclusif de porter la victime sur ses épaules. Pour peu qu'elle fasse mine de se plaindre, le cher époux a la faculté de lui administrer, quelque bon coup de casse-tête sur les reins, et il faut bien que la femme se courbe devant de pareils arguments. A la vérité, c'est l'époux seul qui peut frapper ; les autres, amis ou amants, faisant paitie de l'escorte, doivent s'en abstenir; mais ne vous mettez pas en peine, le devoir est rempli avec une rigueur édifiante, et pas n'est besoin d'en appeler à l'obligeance d'un suppléant pour que la femme marche, plie et tombe accablée sous le lourd fardeau.

Qu'elle en ait deux à (rainer avec elle, que la brutalité ait obtenu les bénéfices d'un amour pur et sacré, c'est-à-dire que la jeune femme soit enceinte et que l'époque de ses couches approche, c'est encore là ce dont on ne doit point s'occuper sérieusement.

La grossesse est la conséquence naturelle du mariage, la femme savait bien que cela pouvait arriver ; dès lors elle a accepté toutes les conditions de son nouvel état. Croyait-elle jouir seulement des avantages de l'union? Se flattait elle que le revers de la

médaille ne lui serait jamais offert, et qu'on se ferait assez galant pour lui cracher tous les jours à la figure, pour la barioler, pour l'embellir, et qu'on aurait la complaisance de lui abattre des dents de temps à autre? Allons donc! on a beau faire, il y a de l'humanité partout, et chacun a ses jours de tristesse dans la vie, même la femme enceinte des sauvages naturels de la Nouvelle-Galles du Sud.

Mais le jour arrive pourtant où la douleur force la horde à faire halle. On s'arrête, car enfin i lue faut pas qu'une race d'hommes privilégiée disparaisse de la terre par sa propre volonté ; on s'arrête, une femme va devenir mère, et le surlendemain de ces heures de douleur elle verra ses devoirs doubler et sa tâche devenir autrement pénible. Dans les expéditions guerrières, à travers les bois et les montagnes, c'est encore elle qui portera pour d'autres les cadavres des animaux servant de pâture et dont elle aura la plus petite part, les sagaies et les casse-tête de son mari, et l'enfant dont le père lui est parfaitement inconnu. Heureuse créature ! Je parle de la mère.

Enfin, des cris de douleur se font entendre, on s'arrête sur un lit de galets ou de roches ; en quelques moments on pourrait atteindre une pelousse où la tor-

ture serait moins acre ; mais on est là, on y reste ; ce qui va se passer ne regarde qu'une personne, il n'est ni logique, ni humain que tous se déplacent en sa laveur.

Je ne dois pas cependant, historien infidèle, enlaidir le tableau et jeter trop d'odieux sur les hommes que j'étudie si minutieusement afin de vous les faire connaître, vénérer et bénir.

Il* sont là, debout d'abord, s'assurant par leurs regards que la douleur triomphe de la force et du courage; puis, dès qu'ils sont bien convaincus parles ois déchirants, ils s'accroupissent autour de la victime, frappent des mains, trépignent contre les galets, poussent à l'air des cris éclalants, et se persuadent ainsi que la femme ne souffre pas puisqu'ils ne peuvent plus l'entendre.

Là se bornent leurs fonctions, et si elles ne sont pas trop lourdes à exercer, du moins est-il juste d'avouer qu'ils les remplissent avec un zèle et une charité au-dessus de tout éloge.

Un enfant est là, sur la terre; si, près du lit de douleur, nulle rivière protectrice ne coule, nulle anse n'offre son salutaire abri, on emporte la petite créature, ef on attend, pour la tremper dans les eaux, que la chose soit aisée. Dès que l'étang, le marais ou le torrent s'est^ offert, l'enfant y est plongé à plusieurs reprises et le voilà déclaré homme, c'est-à-dire qu'il compte dès lors seulement parmi la horde et qu'il touchera sa pâture dès que la mère aura cessé de le nourrir.

Mais celle-ci a-t-elle la même cruauté que le reste de la Iroupe, et ses entrailles sont-elles muettes aux cris et aux souffrances de son enfant? Non, et je trace ce mot-là avec bonheur.

La tendresse maternelle de ces femmes si infortunées peut se comparer à tout ce qu'ont de plus ebaud, de plus violent, les passions humaines. Ce sont des soins de tous les instants, des inquiétudes, des larmes de tous les jours, de toutes les nuits.

Si un cri d'attaque retenlil sur la tête de la horde farouche surprise dans son sommeil, et que des ennemis affamés se ruent selon leur habitude contre des hommes sans défense, avant de saisir ses armes, la mère s'empare de son enfant, le suspend sur son dos à l'aide d'une peau de kanguroo dont elle s'est fait une sorte de havre-sac, et soyez convaincu alors qu'elle ne recevra de blessures qu'en face.

Mais si dans la sanglante mêlée son enfant est tué, oh I alors, il faut des victimes à sa rage ; oh ! alors, il y aura du sang et des cadavres autour d'elle ; la lionne à qui l'on vient d'arracher ses petits n'est pas plus terrible, l'hyène ne se vautre pas avec plus de plaisir sur les débris de ses victimes.

C'est la fureur dans ce qu'elle a de plus effrayant, c'est la férocité dans ce qu'elle a de plus terrible, "c'est aussi le délire dans ce qu'il a de plus noble et de plus généreux, et il est rare qu'après avoir perdu son nourrisson dans une mêlée, on ne retrouve pas après le carnage deux cadavres couchés, l'un protégeant l'au- Ire contre la dent des bêtes fauves ou celle du vainqueur.

Je vous ai dit la grêle charpente de cette race d'hommes, et vous avez dû en conclure que ce qui les distingue ce n'est point la force physique. Eh bien! les besoins de la vie, contre lesquels ils sont forcés de lutter sans cesse, leur ont donné pour certains exercices une puissance qu'on serait loin de leur supposer. Les Sandwichiens ne sont peut-être pas plus adroits qu'eux à lancer leurs sagaies, et j'ai vu

ici deux sauvages à peine âgés de quinze ou seize ans, excilés par l'appât d'un mouchoir que j'avais promis au vainqueur, viser contre le tronc d'un arbre situé à plus trente pas de distance, l'atteindre presque toujours, et y laisser de profondes traces de la rapidité du dard. Une autre fois, dans le jardin de M. Mackintosch, un des officiers les plus distingués de la garnison de Sidne'y, j'ai vu quelques sauvages, renommés pour leur adresse, s'essayer à faire passer leurs sagaies dans un trou, de deux pouces de diamètre, percé à une planche fixée à terre, approcher constamment du but, et l'un d'eux même, après un certain nombre d'épreuves, parvint à faire traverser le trou de bout en bout à son arme lancée à vingtcinq pas de distance. Leur adresse à se servir de leur casse-tète est merveilleuse aussi ; ils le jettent en l'air à une hauteur prodigieuse, ils lui font l'aire mille curieuses évolutions, et, placés fort loin l'un de l'autre, deux jouteurs se renvoient leurs armes circulaires comme nous le faisons, nous, avec des volants et à l'aide de nos raquettes. Intrépides à la course, féroces dans les combats, surtout dès qu'une liqueur enivrante s'est emparée de leur cerveau, ils n'ont aucune énergie contre les Européens, qui les dominent, et que cependant ils ont l'air de dédaigner. Ainsi que je vous l'ai dit, de près surtout, craignez d'attaquer un de ces sauvages s'il est armé de son casse-tête et surtout de son casse-tète recourbé; mais si vous vous trouvez en présence de quatre ou cinq de ces individus désarmés et disposés à vous combattre, ne fuyez pas, allez à eux; d'un coup de poing, vous êtes sûr de renverser celui que vous pourrez atteindre, et il ne serait pas surprenant que le choc fit tomber son voisin. J'ai essayé ma force un jour contre trois des plus vigoureux jeunes hommes d'une bande de ces naturels, et je n'eus pas grand'peine à les jeter lous trois à terre, quoiqu'on ne m'ait jamais cité pour un bien vigoureux athlète.

Vous savez comment naissent, vivent et se marient ces êtres de malheur, qui ont tant de ressemblance avec les naturels de la presqu'île Pérou, et qui diffèrent tant de toutes les autres races. Il faut bien que vous sachiez aussi comment ils meurent, pour que le tableau soit complet. Hélas ! j'aurai tout dit en quelques lignes, et la tâche de l'historien n'est pas plus longue que difficile à remplir.

Dès qu'un homme a rendu le dernier soupir, ses amis, ses parents, ses frères, son père et sa mère aussi, se groupent autour du cadavre, le tâtent tour à tour, pour se bien assurer que tout secours devient inutile; et, cela fait, sans douleur, du moins sans larmes, chacun vaque à ses fonctions : celui-ci, à l'aide de son casse-tête, de ses sagaies et de ses ongles, creuse la terre ; celui-là va chercher de petites branches d'arbres; un troisième arrache du sol des herbes et du gazon, et tous retournent auprès du cadavre. On lui dresse un lit à l'aide des dépouilles dont je viens de vous parler, on l'étend dessus, on l'entoure à demi de feuilles et d'herbes, on le lie à l'aide de cordes ou de lambeaux de peau, on place à ses côtés ses casse-tête et ses sagaies, on jette le tout dans la fosse, qu'on recouvre de terre, et sur laquelle la troupe bondit afin de niveler le terrain, et rien ne reste de l'homme absent, pas même le souvenir.

De ce que l'on devient après la mort, ces braves gens ne s'en sont jamais occupés, et, s'ils ont une religion, ce dont je doute fort, elle ne leur enseigne et ne leur prescrit rien à cet égard. C'est bien assez des travaux et des préoccupations de leur vie.

Quelques philosophes , étudiant les mœurs des

hommes dans les rêves de leur imagination, n'ont pas craint d'avancer, oubliant qu'une trop vive lumière éblouit au lieu d'éclairer, que tout peuple primitif avait un dieu, et que ce n'était qu'en avançant dans la civilisation que le doute commençait à surgir. Les naturels de la Nouvelle-Galles du Sud don-

nent un éclatant démenti à cette opinion, que de récents voyages avaient déjà beaucoup ébranlée. Pour deviner et se faire un dieu, il faut supposer à l'homme une certaine intelligence, et le peuple dont je vous parle a tout juste l'instinct de la brute. Je crains encore de l'ennoblir.

M. Field.

NOUVELLE-HOLLANDE

Description do Sidney. — Fêtes européennes. — Itlareliais, Petit et moi dans les forêts. — Combat de sauvages.

J'ai visité des pays entièrement sauvages-, j'ai vu aussi des îles où la civilisation, tour à tour dominatrice et vaincue, offrait un bizarre contraste à l'admiration et la laissait dans le doute sur l'issue de la querelle que le temps ne faisait qu'envenimer.

11 n'en est pas de même ici, le sauvage se coudoie tous les jours avec l'homme des cités, et chacun reste libre de ses actions comme de ses pensées.

Est-ce un bienfait pour les uns et pour les autres? .e ne le crois pas ; et si jamais la violence des missionnaires a dû être pardonnée, c'est alors surtout qu'il s'agit d'arracher à toutes les misères, à tous les abrutissements, des malheureux, des hommes farouches à qui les barreaux d'une prison vaudraient mille fois mieux que l'indépendance au sein des bois et des montagnes.

Je dis encore que, dût-on employer la rigueur des châtiments, il serait sage, il serait moral de fermer l'entrée de Sidney à ceux de ces naturels qui s'y présenteraient sans vêtements, car c'est un spectacle vraiment hideux que celui de tant d'hommes et de femmes absolument nus au milieu d'une population façonnée sans doute à de pareils tableaux, mais auxquels les jeunes filles européennes ne s'habituent pas, à coup sûr, sans un profond sentiment de dégoût.

Puisque la faim chasse des déserts ces hordes féroces, lâchez encore que la main qui leur donne la nourriture leur impose aussi des devoirs de reconnaissance.

Le gouverneur de la colonie n'aurait qu'un mot à dire pour obtenir le résultat moral dont on semble fort peu s'inquiéter. Il n'y a pas de sauvage à qui tout citoyen de Sidney refusât un morceau d'étoffe pour voiler ses reins/et il n'est pas d'ailleurs un seul de ces êtres isolés et si à plaindre, qui ne pût se procurer, avant de pénétrer dans la ville, un lambeau de peau de kanguroo dont l'usage lui serait prescrit avec ' sévérité.

Je comprends que, pour des hommes taillés de la sorte, pour ces êtres à part, auxquels l'immensité des solitudes sembleencore mesquine etrétrécie, tout vêtement est un obstacle et même un fardeau. A l'audace de quiconque ne veut ni un mur pour s'abriter contre l'intempérie des climats, ni un asile pour se protéger contre les bêtes fauves et les serpents, hôtes inhospitaliers des forêts, il faut cependant des barrières capables d'amortir l'ardeur des vagabondages. Aussi leur donnerais-je toute latitude à cet égard loin de la ville, mais je serais inflexible envers celui qui y pénétrerait vêtu seulement de ses sagaies et de ses casse-têle.

Pendant un séjour d'une semaine que je fis clans la délicieuse maison de campagne de M. Eield, dont le souvenir m'est si précieux, je voulus essayer de vêtir le chef d'une bande de malheureux indigènes

qui vinrent rôder comme des dogues affamés autour de l'habitation, et je le couvris d'une ceinture faite à l'aide d'une vieille chemise, et d'un habit encore assez confortable que je passai moi-même au farouche naturel, qui ne se prêta qu'en grommelant à ma charitable complaisance. 11 n'y eut pas de folies et de gambades que ne fissent ses camarades en voyant ainsi accoutré celui dont le corps n'avait jamais été souillé par aucun vêtement; et cependant, plus reconnaissant que je n'aurais dû le soupçonner, celui-ci revint quatre jours après, l'habit tout en lambeaux, en m'oflrant avec une certaine joie la tête d'un ennemi qu'il avait tranchée dans sa dernière excursion.

Je dus paraître ingrat et ridicule à cet homme en refusant avec dégoût sa hideuse et sanglante offrande. M. Field s'amusa beaucoup de ma générosité toute candide, et m'assura que la reconnaissance de pareils êtres ne se trahissait jamais que par de semblables cadeaux.

Au reste, dans cette délicieuse habitation bâtie à l'européenne et parfaitement entourée de jardins, où s'élevaient, seuls, les arbres de nos pays, le rîoble planleur avait fait construire un vaste hangar au profit des naturels, qui s'y rendaient en foule aux approches des temps orageux ; il m'a assuré que, si près de la ville, on ne devait rien craindre de la férocité native de ces hommes, et que jamais il n'avait eu à leur reprocher le moindre vol.

Explique qui pourra de telles singularités. De la maison de plaisance de M. Field à la ville, il n'y a guère qu'une lieue de distance, qu'on parcourt sur une route large, bordée d'arbres d'une hauteur prodigieuse. Partout ici l'eucalyptus plane sur ses voisins et sert de refuge aux 'myriades d'oiseaux criards que l'instinct de leur conservation pousse au milieu de leurs tètes hautes et chevelues. Je faisais souvent cette promenade délicieuse ; mais mon devoir me retenant un jour à la ville, je profitai de quelques heures de latitude pour en étudier l'aspect principal du milieu de la rade, où je me fis transporter par un canot de sauvage fait à l'aide d'un tronc d'arbre. J'aurais pu, certes, utiliser une embarcation du bord, mais je n'aime pas à faire comme tout le monde.

Sidney-Cow, capitale du comté de Cumberland, est assise en partie sur une plaine et en partie sur une douce colline dominant le côté sud de la rivière, de telle sorte qu'elle se présente en amphithéâtre circulaire et offre un coup d'œil ravissant Les principaux édifices se dessinent d'une manière originale, bizarre et grandiose, sur les anciens bâtiments en bois, qui disparaissent petit à petit, remplacés par d'élégantes et solides maisons en pierre de taille, ornées de coquettes sculptures, et parées de balcoussv.elles, légers, et d'un goût vraiment remarquable. On dirait que les plus suaves habitations de nos parcs royaux ont été

copiés par les architectes venus à Sidney au profit de la fashion anglaise, qui peut bien se croire ici à quelques milles de Londres.

D'abord se dresse, à gauche, imposant et dominateur, le palais du gouvernement, sagement ordonné,

avec ses larges croisées où L'air circule en liberté, cl paré, sur ses deux ailes, d'une végétation puissante, qui lui donne un air de jeunesse lout à fait joyeux. Sa vaste cour et son péristyle sont un ornement et une protection à la fois. Derrière celte demeure magnifique,

. En m'offrant avec une certaine joie la tête d'un ennemi. (Page 519.)

dont les appartements sont très-riebement décorés, s'étend un parc délicieusement planté des plus riches productions végétales des deux hémisphères. Après le parc s'étend un jardin anglais où vous voyez, se

jouant parmi les arbustes, les cygnes noirs si gracieux, si coquets, si pleins d'élégance, et qu'on ne retrouve dans aucun autre pays du monde. Auprès de lui, le kanguroo, appuyé sur ses deux longues

^ygne noir de la Nouvelle-Hollande. — Cygne blanc d'Europe.

pattes de derrière et sur sa queue, dont il se sert comme d'un solide trépied, franchit les haies d'un seul bond, sans les effleurer, en appelant à lui d'un cri plaintif ses petits sans force, qu'il abrite dans sa poche protectrice. Et ces charmilles odorantes, d'où s'exhalent les plus suaves parfums, et où brillent, ri-

vales généreuses, les plus belles fleurs des plus heureux climats; puis, sur un plan plus éloigné, s'offre aux regards une magnifique caserne bâtie en pierre et en briques, étalant sa longue file d'ouvertures bien ordonnées; tandis que, presque à côté, par l'effet de la perspective, on admire une immense colonnade

sous laquelle se promènent de pauvres malades qui cherchent à ressaisir la vie prés de leur échapper.

C'est surtout à l'édification de ce magnifique hôpital qu'on a apporté les soins les plus attentifs et les plus généreux. Tournez encore vos regards vars la gauche

en franchissant un grand espace occupé par de charmanies habitations semées, pour ainsi dire, au milieu des riants bosquets; vous vous arrêtez en face d'une grande bâtisse en briques, légèrement circulaire, servant d'écurie, et pouvant au besoin être armée et ap-

NuuvLLLii-HoLLANDE : Sidney.

propriée à la défense de la ville. Si maintenant vous vous lournez vers l'entrée du port, vous vous arrêtez en présence d'un fanal élevé, d'une construction élégante, solide et noble, disant leur route aux navires

Pliare de Sidney.

voyageurs par des feux éclatants paraissant et s'effaçant à intervalles égaux, afin qu'on ne puisse pas les confondre avec les feux allumés sur les montagnes voisines par les naturels sauvages qui y ont établi leur bivouac.

Revenez, je vous prie, près du débarcadère pavoisé do tant de flammes onduleuses : devant vous encore Livr. 41

se montre un édifice grave, carré et sans ornements, c'est le temple des prières ; en deçà s'élèvent de riches magasins servant d'entrepôt aux marchandises, tandis que de l'autre côté de l'anse se pavane, dans des eaux toujours limpides, un solide quai avec ses anneaux de fer, ses grues, ses machines et ses larges dalles, auprès desquelles les navires de toutes dimensions peuvent être abattus en carène sans le moindre danger. Un grand nombre d'autres édifices publics et de maisons particulières embellissent encore ce paysage vraiment magnifique, et nul ne croirait que cette ville, déjà si belle, si florissante, est à peine l'ouvrage de quelques années.

Dans le quartier neuf, les rues sont larges, alignées, mais non pavées avec soin, ce qui, au temps des pluies, les rend d'un abord difficile et désagréable. Quant au vieux quartier, bâti sur le penchant rapide d'un coteau, le piéton seul peut se promener dans les sentiers qui régnent auprès des maisons, et il est aisé de prévoir qu'avant peu de temps il sera détruit, si l'on ne cherche à niveler le terrain, ce qui, en certains endroits, nécessiterait un travail et des soins infinis.

Mais, dans le quartier de la fasbion, du luxe dans les rues, du luxe aussi dans les grandes maisons, de légers tilburys qui traversent les places publiques, de beaux équipages qui les sillonnent avec rapidité, des chevaux, des courses, des apprêts de chasses générales, auxquelles on nous invite avec la plus franche cordialité; on est si empressé à nous plaire, qu'il ne tiendrait qu'à nous de croire que notre présence a tout ravivé. Les banquiers et les négociants luttent entre eux de politesse avec les plus honorables planteurs pour nous faire assistera des repas somplueux, à des soirées pleines de goût et d'élégance : c'est pour

nous une fête de chaque jour-, un plaisir de chaque heure.

Là, M. Wolstoncraft, riche négociant; ici, M. Pep'er, capitaine du port; d'une autre part, M. Field, rivalisent d'empressement et font les honneurs de leurs réunions avec une aisance et une aménité qui prouvent leur usage du grand monde. M. Macquarie, gouverneur de ces possessions, veut avoir son tour, et la gaieté la plus franche règne à ses délicieux soupers ; les officiers de la garnison ne sont pas en reste, et les toasts à notre heureuse arrivée, à notre heureux retour, sont coupés par des couplets improvisés, par des chansons joyeuses, et toutes sortes de vins coulent à flots pressés, et les flacons pleins, faisant le tour de la table, arrivent vides à leur poste, et les paroles se croisent, et les santés se multiplient, la déraison se met de la fête, les langues s'empâtent, les yeux regardent sans voir ou voient double, des sons inarticulés se heurtent au milieu de l'orgie qui a levé la tète, les cristaux sont brisés, les tables renversées et avec elles les verres, les plats, les fruits, les liqueurs et les convives : tous tombent ivres morts sur le carreau, tous, excepté moi, à qui un pareil bonheur ou un pareil malheur n'est jamais arrivé.

Le lendemain matin, chacun se releva de sa couche solide, on se serra la main sans honte, parce que la gaieté avait présidé aux libations, et l'on se promit une revanche qu'on prit une seconde fois, une troisième, puis une quatrième, et que l'on clôtura pourtant la veille de notre départ.

Tout cela est bien gai, bien amusant, bien curieux sans doute à six mille lieues de sa patrie ; mais que tout cela est mesquin et prosaïque en présence des vastes et solennelles forêts dont la ville est environnée, en présence des hordes farouches qui les traversent et dont il faut bien que je vous parle encore !

Puisque les hommes et les choses se croisent ici à chaque pas, permettez-moi de les imiter dans mes récits ; ce n'est pas moi qui ai fait ces contrastes auxquels je suis forcé de me soumettre. Et d'abord, un nouveau coup d'oeil sur la végétation puissante qui entoure Sidney.

Les environs de la ville ne sont pas très-riants, quoique assez bien cultivés. Quelques maisons de campagne cependant, bâties avec élégance et embellies de jardins, qu'enrichissent les arbres fruitiers d'Europe, fixent l'attention des voyageurs. Parmi les végétaux transplantés de nos climats, le pêcher et le chêne sont ceux qui ont donné les résultats les plus satisfaisants. Le premier produit des fruits excellents et y pousse sans efforts ; le second y devient aussi beau que dans nos plus belles contrées, et, si j'en crois notre, botaniste, il y acquiert même des qualités plus précieuses pour les constructions. Les autres arbres qui ombragent le sol sont le figuier, le poirier, le pommier, et l'oranger, tous utiles, tous offrant des garanties aux habitants dans les temps de disette.

Lorsque le soleil se couche et que l'observateur, placé sur un édifice élevé, tourne ses regards vers la campagne, il jouit d'un spectacle vraiment intéressant. Du milieu de ces forêts profondes, qui naguère n'avaient été foulées que par les pieds des sauvages, s'élancent, poussées par les vents, des colonnes immenses de fumée, au milieu desquelles brille une llamme vive qui éclaire au loin l'horizon. Toutes les nouvelles concessions ne sont défrichées que par le feu. D'abord, un vieux tronc résiste à ses atteintes ; fetit à petit son humide enveloppe se sèche, pétille, se carbonise et excite elle-même l'incendie ; les branches sont dévorées et font tomber avec elles les bran-

ches-voisines, qui communiquent bientôt la llamme aux végétaux les plus éloignés. Mais comme ces embrasements doivent se répéter très-souvent, et que le propriétaire d'un terrain est tenu de garantir les possessions adjacentes, il commence par faire circonscrire avec la hache l'espace qu'il veut cultiver. Parvenu à cette limite, le feu, ne trouvant plus d'aliment, s'arrête, meurt, et ses cendres bienfaisantes donnent la vie aux terres qu'il vient ainsi d'épurer.

J'avais déjà parcouru et assez bien étudié les côtés est, ouest et sud de Sidney, où j'avais trouvé partout une riche végétation souvent saccagée pour des plantations récentes; mais la partie nord m'était encore inconnue, et j'y résolus une excursion avec mon fidèle Petit, qui n'était pas descendu une seule fois à terre, pour cause de maladie.

— A la bonne heure ! me dit-il avant de quitter la corvette, vous n'oubliez pas vos vieux amis au bord du fossé. Tenez, je parie qu'une course à terre me fera du bien. Y a-t-il du vin par là ?

— Que t'importe?

— Il m'importe si fort, que s'il y en a, je ne pars point, de peur d'être tenté.

— Eh bien, sois tranquille; tu peux venir, il n'y en a pas.

— Vrai ?

— Très-vrai.

— Alors je reste ; une promenade sur terre me ferait mal ; le docteur m'a défendu toute fatigue.

— Adieu donc ; mais avec moi, mon brave, tu as tort de déguiser ta pensée, car lorsqu'il n'y a pas de vin dans un pays, j'en ai toujours quelques gouttes au service de ceux que j'aime.

— En ce cas. je me décide, monsieur Arago : cet imbécile de docteur ne sait ce qu'il dit. Parce que j'ai la fièvre, il m'ordonne du quinquina, comme si une bouteille de vin ou de rhum ne me ferait pas plus de bien.

— Le docteur est plus sage que moi ; mais je nie risque.

— C'est ça, et si vous m'en croyez, comme Marchais a été un bon garçon pendant ma maladie, vous , seriez bien gentil de l'emmener avec nous. On dit qu'ils sont bien méchants les sapajous de ce pays, et vous savez si Marchais a le poing dur.

— Parbleu, tu as raison, appelle ton camarade. Marchais accourut.

— M. Arago nous emmène tous deux à terre.

— M. Arago n'a qu'à commander, je suis là pour lui obéir.

— Je le sais, mon brave.

— Voulez-vous que j'aille f une pilé à Hugues,

Chaumont et Du verger? Voulez-vous que j'aille recevoir une raclée de Vial? Dites, et je suis prêt.

— Je dis que tu mourras dans l'inipénitence finale.

— Connu ! Mais quelle bonne idée avez-vous eue de me faire descendre à terre?

— C'est ton ami Petit qui me l'a suggérée.

— Toi, mon chéri ! c'est toi !... Toute bonne action mérite récompense.

El Petit se trouva à demi étendu sur la dronie par une gentillesse de Marchais.

— Mon garçon, tu sais que je ne suis pas encore bien rétabli, tu devrais y aller moins fort.

— C'est juste, je te revaudrai ça une autre fois; celle-ci ne compte pas.

Nous partîmes bien disposés à fouiller partout, niais décidés pourtant à rentrer dans la ville avant la nuit, car j'avais parlé du serpent noir, et mes deux

lurons jugèrent prudent comme moi de ne pas s'attaquer à un pareil adversaire.

— S'il avait, des bras, des cheveux, des poings et des épaules, à la bonne heure, me disait Marchais, mais des anneaux, des dents pointues comme des aiguilles et du venin ! Allons, allons donc, on a bien fait de l'appeler serpent, *ça veut dire méchant et traître. Si j'en trouve un, je l'écrase sous mon talon.

— Si tu en trouves un, tu feras voile-face.

— Je n'en sais rien, je verrai.

— Et moi j'espère que nous n'en verrons pas.

— Et moi je m'en bals l'œil.

Nous nous finies descendre de l'autre côté de la rade, beaucoup plus abrupt que les points opposés, et nous ne tardâmes pas à nous enfoncer clans les bois. Ici, comme ailleurs, un gazon frais et touffu s' étendant d'un arbre à l'autre ; on dirait des plantations ordonnées pour les méditations du sage ou pour des promenades joyeuses; et pourtant pas un ruisseau ne murmure, pas une source ne révèle la sève de ces géants séculaires qui pèsent sur le sol, l'ombragent et l'embellissent.

— Est-ce que ça durera longtemps comme ça? me dit Petit, dont les forces trahissaient le courage.

— Je n'en sais rien, ton ami Marchais te le dira mieux que moi.

— D'après les signes que j'aperçois, répondit Marchais, je suis sûr que ce bois va jusqu'au bout de la forêt.

— Tu le crois ?

— Je parie une bouteille de vin.

— Je ne veux pas.

Depuis deux heures nous avancions toujours et nous allions faire halte pour attaquer un poulet bien solidement amarré dans mon havresac, lorsque nous crûmes entendre un bruit lointain.

— Ce sont des chiens qui se battent, me dit Marchais.

— Ce sont des matelots qui se soûlent, répondit Petit.

— Ce sont des sauvages, répliquai-je, tenons-nous sur nos gardes.

— Alerte ! et une chique neuve, dit Marchais.

— Alerte ! et une bouteille pleine, riposta Petit ; quand on a faim, lien n'est bon comme de boire.

— Tu veux dire quand on a soif.'

— Je veux dire ce que j'ai dit. Là-dessus je ne puis faire erreur.

Nous nous assîmes sur l'Jierbe, et après un repas réglé par moi, nous reprimes la route interrompue, au grand mécontentement de Petit, qui grommelait tout bas contre l'ordonnance du docteur et contre ma sévérité inaccoutumée; mais le bruit qui avait frappé nos oreilles promettant à Marchais une occasion probable de rixe, il poussa son camarade par les épaules et nous arrivâmes une demi-heure après à une clairière où une vingtaine de naturels debout et fort agilés hurlaient à haute voix et semblaient délibérer sur une entreprise périlleuse.

— Ça se dit des hommes ! s'écria Marchais, ça ressemble comme deux gouttes de vin aux crapauds que nous avons vus à la presqu'île Pérou.

— C'est la même race.

— Au ventre près pourtant.

— Peut-être qu'ils n'ont pas déjeuné. Allons à eux.

— Oui, mais sois prudent.

— Monsieur Arago, vous me faites injure; la prudence, c'est mon faible.

— Je ne le sais que trop, drôle.

Les sauvages nous avaient entendus et cessèrent do

parler; ils se placèrent en rond, prirent conseil d'un des leurs qu'ils avaient entouré, laissèrent leurs armes à terre et vinrent nous rejoindre.

— Tiens, ils ont du cœur, dit Marchais mâchant plus vite son tabac entre ses gencives dépouillées. Ah! ils en veulent! Mon petit Petit, à bas ta veste, trousse ta manche et imile-moi.

— Us viennent en amis, soyez sages, gredins.

— Je le veux bien, mais s'ils bougent, s'ils portent la main plus haut que le coude, j'en aplatis vingt pour ma paît.

— Ils ne sont que dix-neuf.

— J'en aplatirai un deux fois, ça fera le compte. Ai rivés à six pas de nous, les indigènes firent halte,

et l'un d'eux nous adressa la parole, puis un second parla plus haut, puis un troisième qui n'en finissait pas. Mais Petit lui lit signe de se taire et il répondit :

— Vous êtes de fières buses de ne pas planter la vigne : tant que vous ne planterez pas de la vigne, vous ne récolterez pas de vin, et tant que vous ne récolterez pas de vin, vous ne saurez pas parler français. Voilà!

Après cette énergique harangue, bien comprise par les indigènes, ils nous tournèrent les talons et allèrent reprendre leurs armes.

— Il parait que tu les as beaucoup amusés, dit Marchais à Petit; si tu m'avais laissé faire, ils m'auraient mieux compris.

— Tu connais donc leur langue ?

— Je connais la langue universelle, c'est celle qu'on débite à coups de poing.

— Mais que font-ils là-bas?

— Tiens v'Ià qu'ils filent leur nœud ; naviguons dans les mêmes eaux.

En effet, nous suivîmes cette bande, et un quart d'heure après, nous en trouvâmes une seconde qui se rejoignit à la première avec de grands témoignages de satisfaction. Les nouveaux venus parlèrent de nous à leurs camarades, et après un moment de repos, ils continuèrent leur route vers le nord. J'avais grande envie de rétrograder, tant l'humeur querelleuse de Marchais me donnait de craintes, mais ma curiosité l'emporta et je suivis la'trace des naturels.

Us gravirent une petite colline où s'élevaient quelques misérables huttes faites avec des écorces d'arbres, et se postèrent en embuscade sur les principales hauteurs. Bientôt un cri général de la bande retentit dans les ajrsT'et un second cri lointain répondit à cel appel. /

Au même instant, les bras s'agitèrent, les sagaies furent mises en mouvement, les casse-tête voltigèrent et la horde farouche s'accroupit dans l'attente d'une sanglante action.

— Approcherons-nous? dis-je à mes compagnons de voyage.

-- Ça dépend de vous, répondit Petit.

— C'est une question et une réponse de capon, répliqua Marchais; il faut y aller, voilà, et si c'est nécessaire, nous nous mettrons de la partie.

— Eloigne-toi d'un seul pas, et je te jure que tu ne descendras plus à terre avec moi.

— Mai*, monsieur Arago, qu'est-ce que je risque? il ne me reste plus une seule dent.

— Il nous en reste à nous, gredin !

— Puisque je partais seul.

— Ne sommes-nous pas tes amis, et si tu t'engages, crois-tu que nous restions inactifs?

— Cette raison me décide, je n'en aplatirai que deux ou trois.

— Essaye-le et lu auras de mes nouvelles.

Nous gravîmes donc la colline, mais à quelques vingtaines de pas des naturels , qui ne tournaient même pas la tête de notre côté.

Dans le vallon formé par notre plateau et un plateau voisin, la horde opposée s'arrêta et dépêcha une femme aux ennemis. Arrivée à moitié chemin de la colline, elle poussa un cri et s'arrêta. Une femme de la première bande alla vers elle, et toutes deux, armées de casse-tête, se parlèrent à voix basse, poussèrent ensemble un nouveau cri, et les naturels de notre bord descendirent dans le vallon.

Les deux armées marchèrent l'une contre l'autre et s'arrêtèrent, séparées seulement de quelques mètres. Celle qui venait d'arriver avait quelques guerriers de plus, mais ils se retirèrent un instant après une sorte d'inspection, et chacun des sauvages put se choisir un adversaire.

D'abord des gambades, puis des cris farouches,

puis des coups frappés sur les armes, ce fut ensuite une mêlée générale.

— ■ C'est comme moi, dit Marchais, quand je crache dans mes mains avant d'aplatir, ça donne de la force et de l'énergie. Bon ! les voilà appareillés... Feu maintenant de tribord et bâbord ! En avant! Vive la République !

Le combat avait commencé.

Les sagaies lancées avec vigueur fendaient les airs, et nul combattant ne tombait.

Mais les champions s'approchèrent; ce fut alors un acharnement, une rage, une frénésie, un délire dignes de l'enfer. Les corps tombaient et se relevaient ressuscites par la vengeance ; le sang ruisselait, les crânes étaient ouverts, les côtes brisées, et les dents même jouaient un rôle de destruction dans cette horrible scène de carnage.

— Savez-vous que ce sont de vrais gabiers, de

Ce fut. alors un acharnement, une rage, une frénésie. (Page 525.)

francs lurons! s'écria Marchais, qui trépignait d'impatience. Ça s'appelle taper dur ; je les estime maintenant. Mais il y a un côté qui est enfoncé, il en reste

peu et ils ne bougent pas, ils nef pas le camp ; je

les estime plus que les autres. Ma foi, monsieur Arago, vous direz ce que vous voudrez, je vais leur prêter main-forte, ça me fend le cœur.

Marchais s'élança ; Petit le suivit en dégainant son sabre, et je me disposais à voler sur leurs pas, lorsque, par réflexion, tirant un pistolet de ma ceinture, je le déchargeai en l'air. Au même instant, le combat cessa, les guerriers se séparèrent , et à un second coup, ils s'enfuirent, chacun d'un côté opposé, au fond des bois.

— Faisons comme eux, dis-je à Marchais et à Relit, qui s'étaient aussi arrêtés au bruit de la détonation. Allons-nous-en, nous ne serions d'aucun secours aux blessés, et ce champ de bataille ne doit pas être chose curieuse à voir.

— C'en est fait, répliqua Marchais avec indignation, ils son! moins braves que je ne croyais; ce sont des

Hugues, puisqu'un coup de pistolet les fait si vite virer de bord.

— C'est égal, dit Petit, ça n'allait tout de même pas mal, et j'ai eu grand'pitié d'une femme qui s'est relevée deux fois et qui est tombée trois : c'était une lionne...

Notre retour s'effectua sans aucun autre incident, nous ne rencontrâmes sur notre chemin ni sauvage, ni serpent, et nous arrivâmes à Sidney avant le coucher du soleil. Sur le port, je trouvai M. Field et sa famille; je m'empressai d'aller les rejoindre, et je leur racontai le combat dont je venais d'être témoin.

— Vous voyez donc bien, me répondit le riche planteur, que nous n'avons pas besoin de chasser ces bêles fauves, elles se détruisent entre elles, et en peu de temps on n'en trouvera qu'au delà des montagnes Bleues.

Cependant , avant de faire embarquer mes deux braves matelots, je les présentai à M. et à Mme Field, qui leur firent un excellent accueil, car j'avais déjà

parlé tle leur amitié et de leur dévouement pour moi.

— Vous êtes deux braves garçons, il faut venir nous voir si vous descendez encore à terre.

— Nous n'y manquerons pas.

— J'ai de bonnes choses à vous offrir.

— Quoi donc, sans trop d'indiscrétion?

— Des pommes excellentes, des pèches sucrées et des oranges fort douces.

— Oh! ma foi, nous nous plaisons trop à bord, la (erre nous ennuie.

— J'ai aussi dans ma cave de bon vin de Bordeaux.

— Nous viendrons vous voir; M. Arago nous donnera votre adresse, et nous aimons trop... les honnêtes gens pour leur faire défaut.

Quelques jours après, Marchais et Petit, étendus à terre dans une des allées du jardin de M. Field, ne surent plus pendant quelques heures s'ils étaient en France ou à la Nouvelle-Hollande; faibles ce jour-là, ils avaient succombé à une attaque contre six bouteilles de Bordeaux.

Page 1