LX1II
NOUVELLE-HOLLANDE
Yingt-quntrc heures d'un roi zéhuiuais.
11 y a là, au sud à peu près de la Nouvelle-Hollande, non loin de la terre de Van-Diémen, vers les glaces polaires, une île petite, boisée, montagneuse, sauvage à l'intérieur, farouche sur les côtes, une ile servant parfois de point de relâche aux navires baleiniers fatigués de leurs longues excursions, mais dont ils feraient bien de s'éloigner comme d'un re-
paire de brigands contre lesquels toutes les nations civilisées devraient lancer leur colère afin d'anéantir ses anthropophages habitants, que rien n'a pu encore corriger de leur insatiable ardeur de rapine, de massacres et de chair humaine. Cette île de malheur, de deuil et de désespoir, c'est la Nouvelle- Zélande.
. . . Leurs demeures se dressent là, sur la plage. (Page 52G
Là, point de sécurité pour le matelot qui descend à terre afin de renouveler son eau épuisée ; là, point de quiétude pour le savant explorateur, qui ne peut s'éloigner du rivage. La mort est dans les paroles rassurantes du naturel hypocrite, elle est dans ses témoignages d'affection, elle est dans ses caresses.
Le Nouveau-Zélandais se déclare dès l'âge de trois ans l'ennemi mortel de tout étranger qui osera fouler sa terre inhospitalière. Quand il vous épargne un jour, n'en faites point honneur à sa générosité, mais soyez sûr que vous auriez été immolé s'il n'avait pas eu à craindre de sanglantes représailles. Il n'y a pas de saison où cette Nouvelle-Zélande de malheur ne soit le théâtre de quelque horrible massacre; il n'y
en a pas où l'Europe ne retentisse de scènes de dévastation et do meurtre; et pourtant l'Europe insouciante laisse faire; elle s'émeut un jour, elle lance un méprisant et ridicule anathème contre les cannibales de ces mers de l'Australasie, elle engage ses pauvres voyageurs à beaucoup de prudence, à une grande circonspection, et tout est dit et fait, et les Nouveaux-Zélandais, impunis, continuent leur œuvre de sang.
L'Kurope civilisée a bien autre chose à faire, ma foi, que de songer à ses enfants exilés au profit du commerce et de la science; les Zélandais sont trop loin de nous, nous n'avons pas la vue assez perçante, et c'est tout au plus si nous la laissons tomber à nos
pieds, tant nous nous concentrons dans notre insolent égoïsme,
Mais ces hommes de là-bas sont-ils donc assez forts pour lutter contre une volonté de châtiments qui viendrait de nous? Ont-ils hérissé leurs plateaux de batteries formidables? Ont-ils élevé de redoutables citadelles? Possèdent-ils des armées expérimentées, des généraux habiles? Non, ces hommes féroces n'ont que du courage, ou plutôt de la cruauté.
Ils sont comme l'hyène d'Afrique, comme le tigre de Nubie.
Leurs demeures se dressent là, sur la plage. Dès qu'un vavire vient mouiller dans une de leurs rades, les indigènes sortent en foule de leurs cases de joncs, de tissus et d'écorces d'arbres, ils se jettent dans des pirogues, se rendent à bord, sautent, dansent, sourient et proposent des échanges, ils fraternisent, vous jurent amitié et vous invitent à leurs fêles. L'équipage, enchanté, descend à terre, s'endort, et ne se réveille plus. Puis vient le pillage du navire, et les Nouveaux-Zélandais le coulent bas et se trouvent possesseurs d'armes meurtrières à opposer aux nôtres, et chaque jour le triomphe de la civilisation et de l'humanité devient plus périlleux. Que servent, hélas ! de sages et énergiques prédications? Depuis bien longtemps déjà on a écrit ces choses avec de sanglants caractères, et ces choses si impies n'en ont pas moins leur cours, et la Nouvelle-Zélande n'en est pas moins la plus puissante nation du globe, puisque nulle autre n'ose s'attaquer à elle. Que faudrait-il pourtant afin de la soumettre?
Deux bricks de guerre, six canons, des fusils, de la poudre et trois compagnies de voltigeurs. Vous qui gouvernez, et qui de votre caisse royale versez généreusement cent écus (je dis beaucoup) dans la triste demeure de la veuve du matelot égorgé aux terres australes en travaillant à la prospérité de votre pays, dites un mot, un seul, proposez une expédition d'anéantissement contre cette terre lointaine que je vous signale, demandez des hommes de bonne volonté, et vous les verrez accourir et s'enrôler avec courage, en criant : Vive la sainte-alliance des peuples!
Qu'arriver a-t-il alors? Que là-bas, si près de l'antipode de Paris, les navires explorateurs et les baleiniers de tous les pays, qui ont besoin de repos, trouveront au sein de ces mers orageuses, et sous ce ciel glacé témoin de tant de désastres, un abri tranquille contre le courroux des éléments et contre celui des hommes, plus à redouter encore. Mais, je le répète, il y a neuf mille lieues d'un bout à l'autre du diamètre de la terre, et la voix et le bronze ne franchissent cette distance que par soubresauts; on s'arrêterait en route, car toute tiédeur est inconstante et craint la fatigue : c'est bien assez des ennemis de chaque jour qui vous poursuivent dans vos ménages princiers; demeurez clos et insouciants chez vous, et laissez faire à l'anthropophagie. Les détails de ses bilieux repas occupent vos soirées, et vous avez raison de vous plaire aux drames qui hurlent et éclatent à l'antipode de vos jardins et de vos palais.
Faisons de l'histoire, puisque la morale n'est pas comprise.
Chaque village de la Nouvelle-Zélande a un chef ou deux, à qui l'on obéit aveuglément. S'il veut qu'on fasse grâce, on fait grâce ; s'il veut qu'on tue, on tue; une fois sur mille on fait grâce au prisonnier à la Nouvelle-Zélande. Les chefs de chaque village, avant de devenir chefs, doivent donner des preuves de courage et d'adresse. De plus, ils ont à subir des tatouages horribles sans témoigner la moindre dou-
leur, sans grimacer, sans froncer le sourcil. A l'aide d'un os aigu de poisson, on creuse (on creuse!...) de profondes rigoles sur le front de celui qui se sent digne de commander, on les fait avec une régularité extrême, on les enjolive, on dessine, toujours profonds, des ornements et des vignettes du meilleur goût. Quand le front est tout déchiré, quand il n'est plus qu'une plaie, quand la figure, le corps et le sol sont ensanglantés, on jette un peu d'eau là-dessus, puis une sorte de mastic noir qui empêche la peau de se rejoindre, qui garantit l'éternelle existence des sillons, et si l'homme a été ferme, s'il a souri aux déchirements de l'instrument aigu , il est proclamé sous-chef d'abord. Puis les opérateurs continuent leur œuvre, ils ouvrent la pommette, ils y tracent des cercles, des ondulations pour leur donner un pendant sur l'autre côté; ils s'adressent ensuite au nez, qu'ils couvrent de bigarrures, ils trouent les joues, le menton, le dessous des lèvres, ainsi que le dessus, et enfin ils plongent leur os jusque sur la peau qui protège les yeux. Oh! alors, pourvu que le martyr, qui rougirait de se croire martyr, ait familièrement causé avec ses voisins pendant le labourage de sa face, dont on ne devine plus aucune forme, il est proclamé chef omnipotent de la bourgade, il commande aux autres, et il a la meilleure part d'un festin de chairs palpitantes. Tant que le mastic est entre les rigoles, la figure humaine n'a plus rien d'humain; sitôt qu'il tombe et que les bouffissures s'affaissent, les dessins se montrent plus nets, et j'ai presque honte d'avouer que je me suis senti plein d'admiration pour le décorateur et pour le patient.
Cet homme, ce chef, ce roi que j'ai dessiné au port Jackson, que j'ai suivi, étudié dans sa vie nomade de vingt-quatre heures, celui de qui je tiens, par M. Wolstoncraft, les détails que je vous donne, m'a toujours étonné et souvent effrayé. Il s'était aperçu que je suivais ses pas, et quoiqu'il en parût irès-laché aux premiers moments, il ne s'en inquiéta plus dans la suite, et se conduisit comme si je n'étais pas près de lui. Au surplus, je me hâte d'ajouter qu'il était entièrement nu, armé seulement d'un magnifique casse-tête en silex, emmanché de la façon la plus solide, et d'une autre, pierre grise pendue à ses flancs et taillée en forme de spatule, et que moi, qui savais ce que j'avais à redouter de sa mauvaise humeur et de sa colère, je tenais cachés sous mon habit deux excellents pistolets et un bon poignard; ce n'était pas trop, je vous l'atteste, pour imposer à un gaillard si admirablement charpenté etd'une taille de cinq pieds dix à onze pouces.
Ce chef s'appelait Bahabé, selon le dire d'un valet zélandais de M. Wolstoncraft qui nous avait servi d'interprète dans les diverses questions que nous lui adressâmes. Ce chef était renommé parmi les siens pour ses brigandages et ses assassinats. On le disait à haute voix à Sidney, on le croyait, on en était sûr, et Taliabé parcourait paisiblement les belles rues de la cité, où l'on ne faisait presque point attention à lui. Un navire anglais s'en était chargé; la curiosité seule l'avait, disait-il, engagé à entreprendre ce petit voyage, et il attendait le départ d'un autre navire pour s'en retourner dans son pays : c'était peut-être une visite d'inspection pour des projets de conquête. La première fois que je me trouvai en face de cet homme aux formes athlétiques, à la démarebe de souverain, au regard de vautour, je m'arrêtai frappé de stupéfaction. Je crois qu'il s'en aperçut, car il me sembla remarquer en lui un sourire d'iro-
nie et un léger mouvement d'épaules par lequel on exprime partout le mépris. Je le suivis pourtant à une vingtaine de pas de distance, et je l'éludiai avec une de ces attentions religieuses qui ne laissent rien à faire à l'imagination. La morale aussi peut s'apprécier au compas.
11 sortit de la ville, je l'accompagnai encore, et dans la crainte qu'il ne s'aperçût de mon assiduité, j'ouvris mon calepin pour lui laisser croire que j'étais occupé à dessiner, et non à épier ses démarches.
Il y avait là, sous une belle allée de chênes verts, une petite maisonnette charmante , close par une haie, derrière laquelle se pavanaient plusieurs coqs au milieu de leur docile sérail. Le Zélandais monta sur un banc après s'être emparé de deux pierres, visa un des volatiles, l'abattit du premier coup, sépara ou plutôt brisa de ses doigts nerveux deux planches de la haie, s'introduisit dans l'enclos, s'empara de la victime et sortit comme s'il avait fait la chose du monde la plus simple et la plus naturelle.
La tuerie, l'effraction et le vol achevés, le Zélandais s'achemina tranquillement vers une allée voisine que bordait la route, s'accroupit contre un tronc, pluma à demi le coq si traîtreusement mis à mort, et le mangea tout cru. Cela fait, il essaya de s'endormir; mais quelques instants après, ayant entendu un léger grignotement près de lui, il tourna la tête du côté d'où venait le bruit, vit un énorme rat qui cherchait sa pâture, détacha de ses flancs le casse-tête en forme de spatule, le lança d'un bras vigoureux contre l'animal rongeur et le tua sur la place. Puis il se leva, flaira sa seconde victime et la rejeta derrière lui à une très-grande distance.
J'avais cru remarquer que le chef tatoué, avant de dévorer le coq dont il ne restait plus que les dépouilles, avait prononcé quelques paroles à voix basse, ainsi qu'avant de jeter le gros rat ; mais je ne puis l'affirmer. A quel dieu de sang de pareils hommes pourraient-ils adresser leurs prières , et ces prières mêmes, les feraient-ils dans un autre moment que celui d'un pillage ou d'un massacre? Jusque-là les allures du roi sauvage avaient été lentes, mesurées, graves ; il y eut ici un moment d irrésolution, après lequel, levant fièrement la tête et tournant deux ou trois fois ses talons, de chaque main il saisit un casse-tête, les frappa l'un contre l'autre à plusieurs reprises, poussa une sorte de grognement sourd et prolongé, et se mit à marcher à grands pas vers un petit bois encore à peu près vierge jeté au sud de Sidney ; il y pénétra, s'adossa un instant après contre un arbre et essaya de dormir, ce que je soupçonnai en lui voyant fermer les yeux.
Je m'approchai alors d'assez près pour le dessiner; mais j'en étais à peine à moitié de mon travail qu'il rouvrit les yeux comme s'il s'était senti violemment heurté; il m'aperçut, fronça le sourcil et vint à moi d'un air décidé.
J'eus un moment de frayeur; mais je l'attendis pourtant en posant ma main droite sur la crosse d'un de mes pistolets de poche, tout prêt à répondre à son attaque ou même à la prévenir.
Je crois qu'il s'aperçut de ma défiance, car il posa ses armes à terre à quatre pieds de moi, se plaça en souriant à mon côté, s'appuya avec familiarité sur mon épaule, et nie fit signe de lui montrer mon travail.
J'ouvris l'album, je lui fis voir des paysages qu'il ne comprit pas (c'était peut-être la faute de l'artiste), des figures au crayon dont il n'eut pas l'air de savoir
ce qu'elles représentaient, mais il poussa une exclamation de plaisir et d'ironie très-facile à expliquer dès qu'il eut aperçu une figure coloriée d'un naturel de la Nouvel le-Calles du Sud, qu'il regarda longtemps avec des yeux où se peignaient le mépris et le dégoût. Pour me remercier de mon obligeance, il se plaça immobile devant moi en paraissant m'inviter à achever mon travail commencé. Je n'eus garde de laisser échapper une si favorable occasion, et à force de regarder sa tète si horriblement balafrée, je vous jure que je lui trouvai le caractère le plus énergique. Quand il s'aperçut que j'avais fini, le roi alla reprendre à terre ses deux casse-tèle, et sans me dire un seul =mot, sans me faire un seul geste, il s enfonça dans les bois, ne se donnant pas même Ja peine de regarder derrière lui pour s'assurer si je le suivais.
Je le suivis pourtant; mais à peine eus-je fait quelques centaines de pas que je commençai à me repentir de mon imprudence : aux brusques mouvements qu'il fit en m'apercevant, je m'arrêtai tout court et me tins sur la défensive. Avec de pareils promeneurs il y a toujours péril à attaquer, car si vous manquez votre premier coup, ils ne manquent jamais ceux qu'ils portent, eux, et vous devez vous estimer fort heureux si vous en êtes quitte pour la fracture de quelque membre.
En arrivant en ma présence, le Zélandais, offensé de ma ténacité, qu'il aurait pu tout aussi bien prendre pour une courtoisie, m'adressa une harangue, fort énergique sans doute, pendant laquelle ses doigts se crispaient, ses dents claquaient avec violence, mais je ne compris à tout ce flux de paroles rien, sinon que je lui ferais grand plaisir de le laisser seul.
J'aime fort les bonnes et élégantes manières; celles du roi zélandais me touchèrent profondément, et je me mis en devoir de prouver par une prompte retraite que je les avais parfaitement appréciées.
J'aurais pu, certes, me montrer rebelle à celte prière que je regardais comme un ordre, car mes pistolets et mon poignard étaient d'assez sûres sauvegardes ; mais, vainqueur ou vaincu, je n'aurais rien appris par cette lutte : je rebroussai donc chemin comme un poltron que je n'étais point.
Cependant, honteux de mon obéissance, je résolus de revenir sur mes pas, de pénétrer de nouveau dans la forêt, de m'y promener, et, si je rencontrais le farouche Zélandais, de faire peu d'attention à fui et de poursuivre ma route. A tout événement, je visitai l'amorce de mes pistolets; puis, selon mon habitude, après m'ètre donné du cœur par quelques injurieuses paroles que je m'adressai à haute voix, je me mis en marche. Au bout d'une demi-heure je vis en effet le roi debout, encore adossé contre un magnifique casuarina, et mâchant avec ardeur la chair sanguinolente d'un petit animal que je ne reconnus point, et qu'il avait sans doute tué d'un coup de pierre. 11 poussa un second grognement plus retentissant que le premier, rejeta loin de lui les restes de son hideux repas et se dirigea hardiment de mon côté. Il fit halte, je lui adressai quelques paroles qu'il devait prendre pour des témoignages d'amitié, tant je mis de douceur à les prononcer ; mais comme le colosse sauvage n'en tenait nul compte et qu'il prenait en m'approchant une attitude menaçante, je saisis un de mes pistolets et lui (is signe de s'arrêter. A la vue de mon arme, il s'arrêta en effet, me regarda d'un œil féroce, articula quelques sons brefs et éclatants, posa à ses pieds son magnifique casse-tête emmanché, me montra le second taillé en spatule, et nie donna
SOUVKNir.S D'UX AVKUGLK.
à comprendre qu'il voulait l'échanger contre mon pistolet. Je répondis de mon mieux à sa proposition; e lui dis d'une façon fort intelligible que j'acceptais et comme il approchait encore pour le
rechange
conclure, je déchargeai le coup en l'air. A cette aclion toute de prudence et non de peur, mon perfide sauvage parut se récrier, gambada d'une manière menaçante, rompit le traité et s'éloigna pour ressaisir le
A l'aspect de mes armes, le Zélandais s'arrêta. (l'âge 328.
grand casse-tèlelaisséà terre. Je m'étais attendue tout cela; j'avais saisi mon second pistolet, et de crainte qu'il
ne le prit pour le premier, dont il n'avait en ce moment rien à redouter, je les lui montrai tous les
Bientôt quelques huttes cri écorces frappèrent nos regards, (l'âge 528.)
deux, bien déterminé, au moindre signal d'attaque, à faire feu sur la poitrine du monarque ciselé. Tout régicide, là-bas, mérite bien de l'humanité. A l'aspect de mes armes et à l'attitude décidée que j'avais prise, le Zélandais s'arrêta de nouveau, me sourit aussi gracieusement qu'il le put, ce qui, entre nous, ne fut pas fort attrayant, abandonna encore son arme principale, me présenta la pierre polie et bleue, et entama une seconde fois le marché rompu. J'acceptai son offre, il me donna d'abord son casse-téte, je lui
remis ensuite l'arme, alors peu dangereuse, et, presque côte à côte, comme deux amis d'enfance, nous nous enfonçâmes dans le bois.
bientôt quelques huttes en écorces frappèrent nos nous y allâmes : elles étaient abandonnées et formaient sans doute le village de quelque tribu vagabonde d'indigènes. Ce silence, celle solitude, parurent fort contrarier le Zélandais, qui en témoigna son dépit en enfonçant ces misérables demeures à coups de pied et de casse-tête. Je le laissai faire, car
regards
le dégât pouvait aisément se réparer en moins d'une heure ; l'édification d'un village ne coûte pas plus que cela dans ce pays.
Mais un bruit que je n'entendis pas d'abord fixa l'attention de mon fougueux compagnon de voyage, auprès duquel j'étais retenu par un double sentiment d'orgueil et de curiosité. 11 me fit signe de le suivre, il s'élança d'un pas rapide, et nous nous trouvâmes bientôt près d'un second village, plus étendu que le premier, où les huttes étaient au nombre de vingttrois, dont une quatre fois plus vaste que les autres, et haute de sept à huit pieds.
Le Zélandais se cacha derrière un arbre, je l'imitai ; et déjà fâché de m'être imprudemment aventuré dans une recherche si téméraire, j'attendis pourtant de cette embuscade le résultat, des espérances du chef cannibale, dont les projets m'étaient assez clairement démontrés.
Des sauvages parurent bientôt au nombre de vingtdeux, tous gesticulant et parlant à haute voix, tous dans un état d'agitation extrême. Ils s'accroupirent, sans doute pour délibérer ; ils parlèrent alors l'un après l'autre, et le Nouveau-Zélandais, les couvant de son œil fauve, allait s'élancer, quand un second bruit arriva jusqu'à nous.
Le chef se cacha encore, moi je fis quelques pas en arrière afin de me préparer plus aisément à la retraite que je méditais, mais sans néanmoins perdre de vue les cases des naturels. Eux aussi s'étaient levés au bruit que les échos leur avaient apporté, et tous renouvelèrent les préparatifs de combat dont j'avais été témoin au nord de Sidney, lors de ma dernière course avec Petit et Marchais. Le bruit approchait, et déjà le sol tremblait sous les pas de la horde sauvage. Elle arriva, se plaça bravement en face des huttes, et commença à agiter ses casse-tête et ses sagaies.
La lutte allait commencer, le sang allait couler, les côtes et les crânes allaient être brisés... Tout à coup
le Nouveau-Zélandais, dont les narines ouvertes et les rapides aspirations disaient l'ardente colère, s'élança connue un tigre, poussa un cri formidable, se rua sur la horde étonnée, abattit un des combattants et s'arrêta.
Tout avait disparu, tout était devenu silencieux et solennel autour de la bourgade.
11 y avait deux minutes à peine deux armées étaient là en effervescence, prêtes à se déchirer, à se détruire; maintenant deux hommes seuls, un debout, terrible, cruel, féroce, l'autre à terre, se tordant sous la douleur et rendant le dernier soupir.
Je m'élançai, je pris la fuite, je n'assistai pas au dégoûtant repas qui se fit sur le champ de bataille. Le soir, je me rendis chez M. Wolstoncraft pour lui raconter mes aventures de la journée, et je commençais mon récit en nous mettant à table, lorsque le roi zélandais se présenta , me reconnut et me tendit la main ; je relirai la mienne.
— ■ Ne recevez donc pas cet anthropophage, dis-je au négociant, c'est un brigand !
— Je le sais bien.
— Il vient de tuer un homme.
— Je m'en doute ; un indigène ?
— Oui.
— Il aurait bien fait de les tuer tous, il nous aurait épargné bien des ennuis et bien des dégoûts.
— Et voilà les principes que vous proclamez ici?
— Je voudrais bien savoir si en Europe on a cessé de traquer les loups dans les forêts.
— Mais ici ce sont des hommes.
— Ce sont des hyènes, il ne leur manque que la force de ces animaux. Si un naturel de la Nouvelle- Galles du Sud vous trouve endormi, il vous tuera. Celui-ci du moins attaque des gens éveillés qui peuvent se défendre. Dinons.
Le Zélandais fut invité à s'asseoir et refusa. Il était tout à fait repu.
. .. Maintenant, deux hommes seuls... (Page 5"29.
Livr,. ?tï
Phénomènes météorologiques.
NOUVELLE-HOLLANDE
Campsin austral. — Voyages de M. Oxley dans l'intérieur de la IVouvelle-ftalles du Sud.
Pérou, si logique d'ordinaire dans la solution de ses divers problèmes météorologiques, qu'il a étudiés avec une profonde science dans son voyage aux terres australes, me parait s'appuyer sur des bases bien fragiles pour constater la contradiction qui règne ici, sur certains phénomènes célestes, avec les effets remarqués en d'autres climats.
Dans sa conviction intime que tout, sur la terre de Cumberland, est contraire aux lois connues et consacrées par tous les pays du monde, il s'étonne, par exemple, que les vents d'ouest et de nord-ouest, qui soufflent ici une partie de l'année avec une grande régularité, ne soient pas imprégnés d'une haute température, et il ne peut expliquer cette singularité qu'à l'aide d'une théorie formulée d'avance, mais, par malheur, fausse en tout point quant à l'application à en faire aux caractères typographiques du pays qui nous occupe. Si la Nouvelle-Galles du Sud n'était pas une terre à part, les vents d'ouest devraient être froids, puisque, avant d'arriver à Sidney et sur la côte, ils viennent de traverser les montagnes Bleues, qui devraient les avoir notablement rafraîchis.
Ainsi s'exprime à peu près M. Péron.
Ne dirait-on pas, en vérité, que la chaîne des plateaux dont il parle a, comme les Alpes, les Pyrénées et les Andes d'Amérique, des cimes neigeuses, des glaciers éternels, et que son étendue en largeur doit donner le temps au souffle qui les visite et les balaye de se vêtir de frimas? Qui ne croirait, à entendre le savant et zélé naturaliste-physicien, que ces montagnes Bleues, dont on a parlé si diversement dans les premières relations des voyages en ces contrées découvertes par l'intrépide Cook, n'ont été longtemps inaccessibles, infranchissables, que par le chaos des avalanches qui s'engouffraient dans les profondeurs des vallons, après être descendues de la haute région des nuages? Ilélas ! les cimes qu'on a vues trôner sur le monde pendant un grand nombre d'années ont dû courber leur orgueilleuse tète depuis que la science les a mesurées de son œil classificateur, et si le géant n'est pas devenu pygmée, du moins le Chimborazo s'est-il incliné en face de l'Illimanie, le Canigou et le Pic du Midi devant la Maladetta et la Malahita, le Pic des Açores à côté de celui de Ténériffe, le Mont-Blanc en présence du Mont-Rose; et il n'y a pas jusqu'à l'Himalaya qui ne se soit affaissé, humble vassal, pour rendre hommage au nouveau pic du Thibet, que le condor seul bat de son aile infatigable.
Toutes les races de rois ont eu leurs périodes de grandeur et de décadence; l'homme est dégénéré, et le lion même rugit souvent aujourd'hui sans déchirer : les montagnes Bleues n'ont pas échappé à la règle générale, elles se sont soumises de force à cette loi de dépression et de décadence qui régit le monde, et l'on va bjen s'étonner quand je dirai avec vérité, à ceux de mes lecteurs encore dans l'incertitude, qu'en général cette chaîne de plateaux, courant à peu près du nord au sud, a rarement plus de six cents mètres de hauteur, et que les cimes les plus élevées n'en ont que neuf cents.
Faut-il s'étonner, d'après cela, que les vents qui les traversent ne portent pas le caractère que Péron,
dans sa logique, voudrait leur donner, surtout si l'on se rappelle que Sidney est située par 56° de latitude? Tout édifice dont la base n'est pas solide s'écroule tôt ou tard, et Péron s'est trompé, non parce qu'il a été illogique, mais parce qu'il est parti d'un principe évidemment faux. Les démentis donnés par les faits à M. Péron sont constatés dans toutes les relations scientifiques ; lui-môme les cite en toute humilité clans son mémorable ouvrage, et nous aurions peine à croire aux terribles phénomènes qui se déroulent à nos yeux s'ils ne nous étaient certifiés par les voyageurs le plus en garde contre l' exagération.
Citons le plus exact d'eux tous :
« Dans le mois de février 1791, dit Collins, la plupart des torrents et des ruisseaux étaient à sec ; on fut obligé de creuser le lit de la rivière de Sidney, qui pouvait à peine fournir aux besoins de la ville .. Le 10 et le 11, la chaleur devint si forte, qu'à Sidney- Town le thermomètre à l'ombre s'éleva jusqu'à 10a° de Fahrenheit (32° A de Béaumur) ; à Bos-Hill, la chaleur fut tellement excessive que des milliers de grandes chauves-souris en périrent. Dans quelques parties du port, la terre était couverte de différentes espèces d'oiseaux, les uns déjà suffoqués, et les autres réduits aux abois par la chaleur; plusieurs tombaient morts en volant Les sources qui n'étaient pas encore taries furent tellement infectées par le grand nombre de ces oiseaux et des chauves-souris qui, venus pour s'y désaltérer, avaient expiré sur leurs bords, que l'eau, pendant plusieurs jours, en fut corrompue. Le vent soufflait alors du nord-ouest, et il fit beaucoup de mal aux jardins, consumant tout ce qui se trouvait devant lui. Les personnes que des affaires indispensables appelaient au dehors, déclarèrent qu'il était impossible de tenir pendant cinq minutes la face tournée du côté d'où venait ce vent. »
a Novembre 1791.
« L'excessive chaleur, durant ce mois, rendit beaucoup de monde malade. Le 4, un convict qui, sans avoir la tête couverte, attendait M. Withe dans le passage de sa maison à sa cuisine, fut frappé d'un coup de soleil qui le priva presque aussitôt de la parole, du mouvement, et, en moins de vingt-quatre heures, de la vie. Le thermomètre, à midi de ce jour-là, se soutenait à 95° 0 F. (28° 0 R.), et le vent était au nordouest.
« A cette même époque, notre eau se trouvait nonseulement altérée, mais encore tellement réduite par l'évaporation, que le gouverneur donna l'ordre qu'aucun navire ne pût en faire au ruisseau de la ville, et, en outre, pour remédier ensuite à ce mal, autant du moins que l'état de la colonie pouvait le permettre, il arrêta que toutes pierres de taille employées à la construction des édifices publics ou particuliers seraient prises dans le lit du ruisseau, de manière à former des espèces de citernes capables de conserver une assez grande quantité d'eau pour en fournir un supplément aux citoyens durant la saison chaude. »
« Décembre 1791.
« La température; durant ce mois, fut très-forte ; le 5, la chaleur fut étouffante; le veut soufflait avec violence du nord-ouest. La contrée, comme pour ajouler à l'ardeur dévorante de l'atmosphère, était en feu de toutes parts. A Sidney, l'herbe et les broussailles qui se trouvaient derrière la colline de l'ouest de la crique avaient pris feu, et l'incendie, excité parle vent chaud qui soufflait avec force, se propageait rapidement et dévorait tout avec une incroyable furie. Déjà une maison était brûlée ; toute la crête du coteau était couverte de flammes qui menaçaient la ville d'une entière destruction. Heureusement les efforts réunis de la garnison et des habitants parvinrent à arrêter les progrès de cette terrible conflagration. La crainte du danger avait contraint tous les individus à sortir de leurs maisons : à peine on pouvait respirer, la chaleur était insupportable, la végétation souffrait beaucoup, les feuilles de la plupart des plantes potagères étaient réduites en poudre, et le thermomètre à l'ombre se soutenait à 104° 0 F. (52° 2 R.). A Paramata, à Tangabée, la chaleur n'était pas moins excessive; tout le pays était pareillement en feu, et quelques habitations devinrent la proie des flammes. Pendant ce jour d'alarmes, le tonnerre se fit entendre à diverses reprises dans le lointain, et sur le soir, il tomba quelque pluie qui rafraîchit un peu l'atmosphère.
« L'action de ce vent redoutable se fit sentir jusqu'à la hauteur de l'île Maria, et par conséquent à plus de 250 lieues de distance du port Jackson ; car, à la même époque où le vent du nord-ouest dévastait ainsi la colonie anglaise, le navire américain the Eope éprouvait aux environs de l'île Maria une horrible tempête excitée par ce même vent. Le temps était sombre, pesant, et très-chaud. L'atmosphère paraissait comme remplie d'une épaisse fumée. »
« Août 1794.
« Le vent brûlant de terre nous visita le 25 pour la première fois dans cette saison, soufflant jusqu'au soir avec beaucoup de violence ; alors il fut remplacé, comme il arrivait ordinairement après ces jours si chauds, par le vent du sud. »
Comme on le voit, il y a ici harmonie parfaite entre la terre et le ciel, et désaccord complet avec ce qui se passe en d'autres climats. Toutefois, sans accuser la véracité de Collins, ne serait-il pas possible de trouver d'autres causes plus probables que celles qu'il donne à ces incendies immenses qui plongeaient la colonie dans la terreur, et ne serait-on pas fondé à croire que, profitant du deuil et de l'effroi des habitants, des malfaiteurs ou des sauvages auraient mis eux-mêmes le feu aux plantations, espérant le pillage ou la liberté au milieu du désordre? Quoi qu'il en soit, on ne se persuade pas aisément que 52° 2 de Réaumur puissent incendier les arbres, et si cela a été bien constaté, c'est un argument de plus en faveur des hommes qui ont écrit de si étranges choses sur la Nouvelle-Galles du Sud.
Mais rapprochons-nous encore, et disons une excursion périlleuse entreprise par M. Oxley dans l'intérieur des terres par ordre de M. Macquarie, gouverneur de la contrée. L'habile officier de marine m'a communiqué plusieurs lettres qu'il adressait alors à M. Macquarie, et si je n'en publie que deux, c'est que je suis soumis aux exigences de mon livre, aux promesses que j'ai faites à mes lecteurs, à qui je dois d'autres précieux documents. Voici donc la relation de M. Oxley, que j'ai traduite sur les originaux :
LETTRE DE J. OXLEV, REVENANT DE SA PREMIERE EXPEDITION, AU GOUVERNEUR MACQUARIE.
« Bathurst, 50 août. 1817.
« Monsieur,
« J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence de mon arrivée à Rathurst hier soir, avec les personnes formant l'expédition de l'ouest, que Votre Excellence a jugé convenable de placer sous mes ordres.
« Votre Excellence est déjà informée de ce que j'ai fait jusqu'au 50 avril. Les bornes d'une lettre ne me permettent pas de m' étendre sur les détails de tout ce qui s'est passé pendant dix-neuf semaines, et comme j'aurai l'honneur de voir Votre Excellence dans quelques jours, j'espère qu'en attendant celle époque, elle aura la bonté d'accepter le récit sommaire que je lui offre ici.
« Je continuai à suivre le cours de la rivière Lachlan, avec mes bateaux, jusqu'au 12 mai ; le pays descendait rapidement, jusqu'à ce que les eaux de la rivière, s'èlevant de niveau avec lui et se divisant en beaucoup de branches, nous présentèrent la terre inondée à l'ouest et au nord-ouest, et nous empêchèrent d'avancer davantage dans celle direction ; la rivière elle-même se perdit au milieu des marais : elle n'avait, jusqu'à cet endroit, reçu aucune autre augmentation d'eau d'aucun côté; mais, au contraire, elle se dissipait constamment en marécages et lagunes.
« L'impossibilité d'aller plus avant avec les bateaux étant évidente, je me déterminai, après une nuire délibération, à les haler hors de la rivière, et, nous dépouillant de tout ce qui ne nous était pas indispensable, à continuer notre route avec les chevaux chargés des provisions tirées des bateaux, et à nous diriger vers l'ouest, de manière à couper tout courant qui pourrait provenir des eaux divisées de la rivière Lachlan.
« Conformément à ce plan, je quittai la rivière le 17 mai, en me dirigeant dans l'ouest, vers le cap Northumberland, direction qui me semblait la plus propre au but que je me proposais. Je ne détaillerai pas ici les difficultés et les privations que nous éprouvâmes en traversant un pays nu et désolé, et qui ne nous offrit d'autre eau que celle que la pluie avait déposée dans les trous et les fentes de rochers. Je continuai à m'avancer ainsi jusqu'au 9 juin, époque où ayant perdu deux chevaux exténués de fatigue et de besoin, et voyant que les autres étaient dans un état déplorable, je changeai notre route vers le nord, le long d'une suite de collines élevées s'étendant dans cette direction, attendu qu'elles seules nous offraient le moyen de nous procurer de l'eau jusqu'au moment où nous pourrions rencontrer quelque courant. Je confinai à marcher de la sorte jusqu'au 25 juin, jour où nous rencontrâmes de nouveau une eau courante que nous eûmes d'abord quelque difficulté à reconnaître pour le Lachlan, car elle était plus large que la branche de celte rivière que nous quittâmes le 17 mai.
« Je n'hésitai pas un moment à suivre son cours, non que la nature du pays ou son apparence indiquât en aucune manière qu'elle deviendrait navigable, mais je ne voulais pas qu'il restât le moindre doute sur l'existence d'une rivière qui se serait jetée vers l'ouest dans la mer, entre les limites qui m'élaient indiquées dans mes instructions.
« Je continuai à suivre les bords de celte eau courante jusqu'au 9 juillet. Je trouvai qu'elle avait pris une direction vers l'ouest, et avait traversé un pays entièrement plat, nu au dernier point, et qui par mo-
ments élait évidemment toul à fait sous l'eau. Jusqu'à cet endroit, la rivière avait diminué par degrés et étendu ses eaux sur des lagunes stagnantes, sans recevoir aucune eau courante tributaire que nous connussions durant toute l'étendue de son cours. Les bords n'avaient pas plus de trois pieds de liant, et les inarques que nous voyions sur les buissons et les arbrisseaux indiquaient que quelquefois la rivière s'élevait de deux ou trois pieds de plus, et rendait tout le pays marécageux et entièrement inhabitable.
«Il devenait inutile d'avancer davantage vers l'ouest, dans le cas même où cela eût été possible, attendu qu'il n'y avait ni colline ni éminence déterre à la portée de notre vue, qui n'était bornée que par un horizon éloigné ;.nous ne voyions point de bois, à moins qu'on ne puisse donner ce nom à quelques petits arbres à gomme qui étaient sur le bord même des lagunes. L'eau, dans le lit du marais (nom qui convient maintenant), élait stagnante ; ce lit avait environ vingt pieds de large, et les tètes d'herbes qui y poussaient montraient qu'il pouvait avoir trois pieds de profondeur.
« Celte manière inattendue et vraiment singulière dont se termine une rivière que nous avions espéré avec raison devoir nous conduire à une conclusion bien différente, nous remplit des sensations les plus pénibles. Nous étions à plus de cinq cents milles dans l'ouest de Sidney et presque par sa latitude, et pour nous avancer si loin, nous avions éprouvé pendant dix semaines des fatigues continuelles. La partie la plus proche de la côte, vers le cap Bernoulli, si elle eût été accessible, était éloignée de plus de cent quatre-vingts milles. Nous avions démontré de manière à n'en pouvoir clouter qu'aucune rivière ne pouvait tomber dans la mer entre le cap Olway et le golfe de Spencer, du moins aucune rivière tirant ses eaux de la côte orientale, et que le pays situé par le parallèle de 54° de longitude S. et par le méridien de 147" 50' de longitude était inhabitable, et n'offrait aucun espoir de pouvoir un jour y former un établissement.
« Dès lors il devint de mon devoir de rendre les ressources qui nous restaient aussi utiles à la colonie que notre position nous le permettait. Ces ressources étaient bien diminuées : un accident qui était arrivé à un de nos bateaux, au moment où notre expédition partit, nous avait privés d'un tiers de nos provisions sèches, dont nous avions été dans le principe fournis pour dix-huit semaines seulement, et nous avions consôquemment vécu quelque temps avec une modique ration de deux quarts de farine par chaque homme par semaine. Retourner au dépôt par la même route que nous avions prise en venant eût été une chose aussi inutile qu'impossible ; et considérant sérieusement l'intention des instructions de Votre Excellence, je résolus, après une délibération très-mûre, de revenir par la route qui me semblait devoir être le plus conforme aux vues de Votre Excellence, si elle avait été témoin de notre situation actuelle.
« Remontant donc la rivière de Lachlan, je recommençai à l'observer depuis l'endroit où nous la reconnûmes le 25 juin, avec l'intention de suivre ses bords jusqu'à ce que sa liaison avec les marais, où nous la quittâmes le 17 mai, fût établie d'une manière évidente, et de déterminer si quelques courants d'eau avaient échappé à notre recherche. La liaison avec tous les points déterminés auparavant fut complélée entre le 19 juillet et le 5 août. Dans l'espace parcouru durant cet intervalle, la rivière s'était divisée en plusieurs branches et formait trois beaux lacs qui, avec un autre situé près de l'endroit où se termina notre
voyage dans l'ouest, étaient les seules pièces d'eau considérables que nous eussions vues jusqu'alors, et j'estimai que la rivière, depuis l'endroit où elle fut d'abord reconnue par M. Evans, avait parcouru, en comprenant tous ses détours, une étendue de plus de douze cents milles, longueur qui est sans exemple lorsqu'on considère que la rivière coule sans recevoir aucun auxiliaire, et que sa source primitive constitue toute la quantité d'eau qu'elle a dans cette étendue.
« En la traversant à cet endroit, mon intention était de me diriger dans le nord-est pour couper le pays, et pour déterminer, s'il était possible, la situation de la rivière Macquarie, qui, bien évidemment, n'avait jamais joint le Lachlan. Cette direction nous conduisit à travers un pays aussi mauvais qu'aucun de ceux que nous avions jusqu'alors traversés, et également dépourvu d'eau, dont le besoin personnel nous mit dans une grande détresse. Le 7 août, la scène commença à changer, et le pays prit un aspect bien différent. Nous quittions alors le voisinage du Lachlan, et nous avions passé au nord-est de la haute suite de collines qui, par ce parallèle, bornent la contrée située au nord de celte rivière.
« Le pays, au nord-ouest et au nord, était haut el ouvert avec une bonne terre forestière. Le 10, nous eûmes la satisfaction de rencontrer le premier courant d'eau se dirigeant vers le nord. Celte vue renouvela notre, espoir de rencontrer bientôt la rivière Macquarie, et nous continuâmes la même route en inclinant quelquefois vers l'est jusqu'au 19, en traversant une riche et belle contrée bien arrosée. Nous vîmes dans cet espace de temps neuf courants d'eau qui poussaient au milieu de riches vallées, et dont la direction était vers le nord; le pays de tous côlés était assez haut et ouvert, et généralement aussi beau qu'on peut se l'imaginer.
« Nous ne doutions plus que ces courants ne se jetassent dans la Macquarie, et notre principal souhait était de voir cette rivière avant qu'elle reçût cet aliment. Le 19, nous eûmes l'agrément de rencontrer une nouvelle rivière arrosant un fort beau pays, cl que j'aurais eu bien du plaisir à supposer être celle que nous cherchions. Le hasard nous conduisit le. long de ce courant pendant environ un mille; nous fûmes alors surpris de le voir se joindre avec une rivière venant du sud, d'une largeur et d'une grandeur telles, que nous ne pouvions douter qu'elle ne fût cette rivière que nous avions si longtemps cherchée avec anxiété. Dans le triste état de nos ressources, nous ne pûmes résisler à la tentation que nous offrit un si beau pays, de rester deux jours à la jonction de ces deux rivières, pour examiner ses environs dans toute l'étendue possible.
« Nos observations augmentèrent la satisfaction que nous avions d'abord éprouvée. Aussi loin que notre vue pouvait s'étendre, et de tous côlés, nous apercevions un pays riche et piltoresque, d'une grande étendue, produisant en grande quantité la pierre, à chaux, l'ardoise, le bon bois de construction, et toutes les ressources enfin que l'on peut désirer dans un terrain non cultivé.
« Il n'existe point de meilleur sol, attendu qu'une belle rivière, de première grandeur, procure le moyen de transporter au loin les productions. A l'endroit où nous quittâmes cette rivière, son cours se dirigeait vers le nord, et nous nous trouvions alors au nord du parallèle du port Stéphens, car nous étions par 52° 52' 45" de latitude S. et par 148° 52' de longitude E.
« 11 me sembla que la rivière de Macquarie avait pris une direction nord-nord-ouest depuis Bathurst,
et qu'elle devait avoir reçu d'immenses accroissements d'eau dans son cours depuis cet établissement. Nous vîmes cette rivière à une époque bien propre à nous faire juger exactement de son importance lorsqu'elle n'était ni élevée au-dessus de sa hauteur ordinaire par des débordements, ni resserrée dans ses limites naturelles par les sécheresses d'été. On pourra se former une idée de sa grandeur après qu'elle a reçu les courants d'eau que nous avions traversés, outre ceux qu'elle est susceptible de recevoir encore de l'est (qui, d'après la hardiesse et la bailleur du pays, doivent être, ce me semble, au moins en aussi grand nombre que ceux qui viennent du sud), quand on saura qu'à cet endroit elle surpassait en largeur et en profondeur apparente le llawkesbury à Windsor, et que beaucoup de ses bras étaient plus grands et plus étendus que celui que l'on admire sur le fleuve Népeau, depuis le Warrangamba jusqu'aux plaines Ému.
« Résolus de nous tenir aussi près que possible de la rivière pendant le reste de notre roule vers Ratluirst, et tâchant de déterminer au moins dans l'ouest quelles sont les eaux qui s'y jettent, nous continuâmes le 22 à la remonter entre le point de départ et Bathurst; nous traversâmes les sources d'une foule d'eaux courantes, qui toutes se jetaient dans la Macquarie; deux de ces courants étaient presque aussi larges que cette rivière elle-même à Bathurst. Le pays d'où toutes ces eaux tirent leur source était monta gueux et irrégulier, et paraissait également l'être sur la côte orientale de la Macquarie.
« Telle était la physionomie du pays jusque dans le voisinage immédiat, de Bathurst ; mais à l'ouest de celle étendue de montagnes, la terre était couverte de collines peu élevées, et produisant de l'herbe, ainsi que de belles vallées arrosées par des ruisseaux prenant leur source sur le côté occidental des montagnes qui, dans le côté oriental, jettent leurs eaux directement dans la Macquarie. Ces courants, situés sur le côté occidental, me semblèrent se joindre à celui que j'avais pris au premier abord pour la Macquarie, et se jeter, lorsqu'ils se sont joints, dans cette rivière au point oi'i nous la découvrîmes d'abord le 10 courant. Nous arrivâmes hier soir ici, sans qu'aucun homme faisant partie de l'expédition eût éprouvé le moindre accident depuis notre départ, après avoir parcouru , depuis Bathurst, un espace d'environ mille milles entre les parallèles de 54° 50' S. et de 52" S., et entre les méridiens de 149° 29' 50" E. et de 145" 50' E.
« Ma lettre, datée du 22 juin dernier, a fait connaître à Voire Excellence les grandes espérances que m'avait fait concevoir l'apparence de la rivière Macquarie, à l'égard de la manière dont elle se termine; je m'attendais à la voir se jeter dans des eaux intérieures ou s'étendre jusqu'à la côte. Quand j'écrivis celte lettre à Votre Excellence, je ne prévoyais certainement pas que quelques jours de plus nous conduiraient à son extrémité navigable.
« Le 28 juin, ayant tracé son cours, sans la plus petite diminution ou addition, à environ soixante-dix milles dans le nord-nord-ouest, une petite brise soufflant sur la rivière, celle-ci déborda; et, quoique nous en fussions à environ trois milles de distances, le pays était tellement plat que bientôt le terrain où nous nous trouvions fut couvert d'eau. Nous avions, quelques jours auparavant, voyagé sur une terre si basse, que nos hommes qui étaient dans les bateaux, trouvant le pays submergé, avancèrent lentement; circonstance qui me mit à même de leur envoyer l'ordre
de retourner au poste que nous avions quitté le malin, où le terrain était un peu plus élevé. Ce poste n'étant nullement sûr, il fut décidé que les chevaux, avec les provisions, regagneraient la dernière terre élevée que nous avions quittée, et qui élait à seize milles de dislance. Comme il me paraissait que la masse d'eau de la rivière était trop importante pour être beaucoup diminuée par le seul débordement de ses eaux, je résolus de prendre le grand bateau et de tâcher, à l'aide de cette embarcation, de découvrir le point où elles se déchargeaient.
« Le 2 juillet, je descendis la rivière dans le canol, et dans le cours de la journée je fis environ trente milles vers le nord-nord-ouest. Pendant une étendue de dix milles, nous ne vîmes, à strictement parler, aucune terre, car le débordement faisait du pays environnant une véritable mer. Les bords de la rivière étaient encombrés de bois de construction, et beaucoup d'espaces étendus que nous voyions étaient nonseulement couverts de roseaux ordinaires, mais encore d'arbres très-forts. Le 5 juillet, le principal canal èlait très-resserré, mais très-profond, et sur les bords il y avait depuis douze jusqu'à dix-huit pouces d'eau. Le courant conserva pendant environ vingt milles la même direction que la veille; ensuite nous perdîmes de vue la terre et les arbres; le canal de la rivière tournait à travers les roseaux, parmi lesquels l'eau avait environ trois pieds de profondeur. 11 continua de la sorte pendant environ quatre milles, lorsque, sans aucun changement ultérieur dans la largeur, la profondeur et la rapidité du courant d'eau, et au moment où j'espérais vivement entrer dans le lac depuis longtemps désiré, il éluda lout à coup notre plus longue poursuite, en s'étendant de toutes parts, du nord-ouest au nord-est, sur la plaine de roseaux qui nous entourait. La rivière variait de profondeur depuis plus de vingt pieds jusqu'à moins de cinq pieds, et coulait sur un fond de vase bleue tenace; le courant avait presque la même rapidité qu'à l'endroit où l'eau était resserrée entre les bords de la rivière. Ce point de jonction avec les eaux intérieures, c'est-àdire le lieu précis où la Macquarie cesse d'avoir la forme d'une rivière, est situé par 50° 45' de latitude S., et par 146° 10' de longitude E.
« Assurer positivement que nous étions sur le bord du lac ou de la mer dans laquelle cette grande masse d'eau se décharge, pourrait avec raison être regardé comme une conclusion qui n'est basée que sur des conjectures ; mais si l'on peut hasarder, d'après les apparences actuelles, une opinion que notre route postérieure tendit plus fortement à confirmer, j'ai l'entière confiance que nous étions dans le voisinage immédiat d'une mer intérieure, très-probablement peu profonde et diminuant par degrés, ou comblée par les immenses dépôts des eaux qui s'y jettent du haut des terres élevées qui, sur ce singulier continent, semblent ne pas s'étendre au delà de quelques centaines de milles des côtes maritimes, attendu qu'à l'ouesl de ces étendues de terre qui servent de bornes (et qui, d'après les observations que j'ai été à même de faire, me paraissent parallèles à la direction de la côte), il est impossible de découvrir une seule colline ou autre éminence sur cet espace qui semble n'avoir point de limites, excepté ces points isolés, sur lesquels nous restâmes jusqu'au 28 juillet. Les rocs et les pierres qui s'y trouvent sont d'une espèce distincte de ceux que l'on voit sur les ranges l dont nous avons parlé plus haut.
1 llange. Je connais peu la vraie signification de ce mol anglais.
SOUVENIUS D'UN AVEUGLE.
« J'espère que Votre Excellence croira que, bien convaincu de la haute importance de la question à résoudre sur la formation intérieure de celte grande contrée, j'ai pris le plus grand soin d'éloigner tout motif de conjecture, en faisant les observations Jes plus scrupuleuses sur la nature du pays. Quoique ces laits me prouvent que l'intérieur est couvert d'eau, cependant j'ai pensé qu'il était de mon devoir de ne négliger aucune mesure tendante d'une manière quelconque à éclaircir directement ce doute.
« Il était physiquement impossible de gagner le bord de ces eaux en faisant un circuit autour de la partie inondée du pays sur la côte sud-ouest de la rivière, car nous nous convainquîmes que c'était un marais privé de végétation, affectant une forme polygonale et n'offrant pas le moindre îlot vers lequel nous puissions nous diriger. D'après les observations faites durant ma première expédition, j'étais convaincu qu'il n'était point probable qu'il s'en trouvât dans cette direction. Il restait encore à explorer le pays inondé situé dans le nord-est ; et lorsque, le 7 juillet, je retournai aux tentes, que je trouvai dressées sur la terre haute ci-dessus mentionnée, et de laquelle nous pouvions voir les montagnes à la distance de quatre-vingts milles à l'est, le pays intermédiaire étant entièrement uni, M. Evans (mon lieutenant) fut envoyé en avant pour entreprendre cette opération.
« Le 18 juillet, M. Evans revint, n'ayant pas pu continuer sa route vers le nord-est pendant plus de deux journées ; il fut arrêté par des eaux coulant dans la direction du nord-est, au travers de roseaux élevés, et qui très-probablement étaient celles de la rivière Macquarie, attendu que durant son absence ce fleuve s'était élevé à une telle hauteur, qu'il nous entourait entièrement, et venait jusqu'à quelques toises de la tente. M. Evans s'avança ensuiie davantage vers l'est, et à une distance de cinquante milles de la rivière Macquarie, il en traversa une autre beaucoup plus large, mais moins profonde, se dirigeant vers le nord. Mais, poussant encore plus vers l'est, il alla presque jusqu'à la base des montagnes vues de la lente, et, retournant par une route plus méridionale, il trouva le pays un peu plus sec, quoique aussi peu élevé. Les instructions discrétionnaires qu'il a plu à Votre Excellence de me donner me laissant le choix de la route que je jugerais le plus convenable de suivre pour revenir au port Jackson, je résolus d'essayer de gagner la côte maritime en me dirigeant vers l'est et en m' avançant le long de la base, des monts dont j'ai déjà parlé, par lesquels j'espérais encore être conduit aux autres eaux intérieures que cette partie de la Nouvelle-Galles méridionale pouvait contenir.
« Nous quittâmes ce poste le 50 juillet ; nous étions par 50° 18' de latitude S. et par 1-47° 31' de longitude 15., et nous nous dirigions vers la côte. Le 8 août, nous arrivâmes à la haute suite de montagnes vers laquelle nous avions fait route. Etant à la pointe la plus élevée de cette chaîne, nous eûmes un horizon sans bornes. Depuis le sud-ouest jusqu'au nord, ce n'était qu'un pays uni, ressemblant à l'Océan par son étendue, mais sans qu'on pût distinguer de l'eau en aucune partie, tandis que les cimes les plus élevées de la chaîne des montagnes étaient en vue à la distance de plus de cent vingt milles.
« En parlant de ce point, conformément à la résolution que j'avais prise en quittant la rivière Macquarie, je me dirigeai vers le nord-est; mais, après avoir rencontré de nombreuses difficultés, parce que le pays était une immense lagune entremêlée de sable
mouvant, jusqu'au 20 août, et trouvant que j'étais entouré de marais, je fus, malgré moi, forcé de me diriger plus vers l'est, ayant prouvé par ma propre expérience que le pays ne pouvait être traversé sur aucun point s'ècartant de la chaîne de montagnes qui borne l'intérieur. Quoique des parties sèches de terre alluviale et unie s'étendent depuis leur base occidentale jusqu'à une distance que j'estime excéder cent cinquante milles, je suis convaincu que ces eaux couvrent l'inférieur du pays. Ayant dirigé notre roule plus vers l'est, nous ne lardâmes pas à nous trouver dans un pays d'une physionomie bien différente, et formant un contraste remarquable avec celui qui nous avait occupés si longtemps.
« Un grand nombre de beaux courants d'eau, se dirigeant vers le nord, arrosaient une riche et belle contrée, que nous parcourûmes jusqu'au 7 septembre, jour où nous traversâmes le méridien de Sidney et la terre la plus élevée qui soit connue dans la Nouvelle- Galles méridionale, nous trouvant alors par 51° de latitude S. ; ensuite nous fûmes considérablement embarrassés et retardés par de très-hautes montagnes. Le 20 septembre, nous gagnâmes le sommet le plus élevé de cette chaîne étendue, et là nous eûmes le plaisir de voir l'Océan à cinquante milles de distance. Le pays à nos pieds avait la forme d'une vallée triangulaire, dont la base s'étendait le long de la côte, depuis les Trols-Frères, dans le sud, jusqu'à la terre liante, situé au nord du cap Fumeux {Smoky cape). Nous eûmes de plus la satisfaction de trouver que nous étions près de la source d'une large rivière se dirigeant vers la mer. En descendant la montagne, nous suivîmes le cours de ce grand courant d'eau, augmenté par beaucoup d'autres qui venaient s'y joindre, jusqu'au 8 octobre, jour où nous arrivâmes sur le rivage situé près de l'entrée du port, où cette rivière venait se jeter. Nous avions traversé, depuis le 18 juillet, un pays d'environ cinq cents milles d'étendue de l'ouest à l'est.
« L'entrée de ce port est située par 31" 25' 45" de latitude S., et par 152° 51' 54" de longitude E., et avait déjà été remarquée par le capitaine Flindcrs ; mais la distance à laquelle il fut obligé de se tenir de la côte ne lui permit pas de découvrir que cette entrée était navigable. Notre plus grande attention fut donc dirigée vers ce point important; et quoique le manque de canot nous empêchât de déterminer complètement la profondeur du canal, cependant il parut qu'il y avait au moins trois brasses, à marée basse, et que le passage était sûr, quoique étroit, entre les sables mouvants des deux côtés. Ayant poussé mes remarques jusqu'à me convaincre qu'à l'aide de ce port le beau pays environnant les bords de la rivière pouvait être un jour utile à la colonie, je pris la liberté de le nommer port Macquarie, en l'honneur de Votre Excellence, qui la première encouragea cette expédition.
« Le 12 octobre, nous quittâmes le port Macquarie pour nous diriger vers Sidney, et quoique aucune carte ne puisse être plus soignée dans son esquisse et dans ses points principaux que celle du capitaine I linders, cependant nous ne tardâmes pas à éprouver combien peu l'on doit compter sur les meilleures caries marines pour l'indication de tous les passages et entrées qui se trouvent sur une longue étendue de pays. La distance à laquelle son bâtiment se tint ordinairement de cette partie de la côte que nous dûmes traverser, ne lui permit pas d'apercevoir des ouvertures qui, quoique de peu de conséquence sans doute pour la navigation, présentaient cependant les plus
graves difficultés aux voyageurs par terre, et don! j'aurais hésité à essayer le passage sans nul secours du côté de la mer, dans le cas où elles eussent été indiquées. Dans l'état actuel des choses, nous devons notre conservation et celle de nos chevaux à la rencontre d'un petit canot que la Providence nous fit découvrir sur le rivage, et que les hommes portèrent avec la plus grande gaieté sur leurs épaules pendant plus de quatre-vingt-dix milles, nous mettant ainsi à même de vaincre des obstacles que sans cela nous n'eussions jamais pu surmonter.
« Il y a peu de jours encore, j'espérais avoir la satisfaction d'annoncer que nous étions de retour de notre expédition sans qu'aucun accident fût ai rivé aux; personnes qui en font partie; mais le caractère
des naturels qui habitent le long de la côte nord est tellement cruel et perfide, que toute notre prudence ne put empêcher un de nos hommes (William Blake) d'être grièvement blessé par eux. Cependant, grâce aux soins habiles du docteur Harris (qui nous a accompagnés comme volontaire, et duquel, dans cette occasion, ainsi que dans tout le cours de notre voyage, nous avons reçu des secours très -importants), j'espère que son rétablissement n'est plus douteux. »
Comme on le voit, le savant et courageux Oxley croit à l'existence possible d'une mer intérieure à la Nouvelle-Hollande; d'autres explorateurs géologues combattent cette opinion. A qui restera la victoire? Le temps seul en décidera.
NOUVELLE-HOLLANDE
A mon frère.
Huit ou dix jours après notre arrivée au port Jackson, j'écrivis à un de mes frères la lettre suivante, dans laquelle je ne parlais encore que de cette Europe australe qui nous présentait déjà tant de merveilles et nous offrait de si précieuses consolations. Un navire anglais partant de Sidney se chargea de ma missive. 11 alla d'abord en Chine, toucha à Chandernagor, mouilla à Calcutta, à Maurice, au cap de Bonne-Espérance, à Sainte-Hélène et à Plymouth, de sorte que ma lettre arriva à l'Observatoire de Paris onze mois après son départ, et qu'elle fut reçue à table par moi, qui la donnai de la main à la main à mon frère, lequel se hâta plaisamment de me rassurer sur l'état de ma santé.
Je retrouve ce dernier document sous ma main, et je le confie à mon livre, tel que je l'écrivis alors. Les deux circonstances dont je parle sont, je crois, assez exceptionnelles pour mériter la petite place qu'elles occuperont au milieu de tant de faits plus graves et plus importants.
« Mon cher frère,
« Il est minuit chez toi, il est près de midi dans le Heu d'où je t'écris ; tu sais cela parfaitement, toi qui lis si bien dans ce mouvement perpétuel de tous ces mondes, au milieu desquels celui que nous habitons joue un rôle si chétif et si merveilleux à la fois. Un navire anglais porte ma lettre; il te dira combien nous nous estimons heureux de toucher bientôt au terme de nos longues et périlleuses caravanes.
«Nous avons visité sans doute bien des pays curieux, mais nul ne me le paraît autant que celui-ci. Je crois, en vérité, que je rêve, et que Sidney-Cow est une cité française. Verrai-je autrement demain? Je l'ignore ; mais il faut bien que je te dise ce que je vois aujourd'hui et comment je le vois. . .
« On vient m'apprendre à l'instant que le navire qui devait mettre à la voile ce soir môme ne lèvera l'ancre que dans quelques jours. Eh bien, tant mieux, ma lettre sera plus longue ; je connais la vive amitié pour moi, et tu aimeras d'autant plus à m'entendre que je le parle de plus loin. Les affections grandissent par la distance; plus le soleil nous regarde obliquement, plus notre ombre prend de l'étendue. Je pourrais, si j'en avais le loisir, tirer de là une com-
paraison toute poétique ; mais tu es trop dans le positif pour ne pas me demander aulre chose, et tu ne tarderais pas d'ailleurs à me répondre que je pars d'un principe faux, puisque le soleil est plus près de nous l'hiver que l'été.
« Quoiqu'il en soit, mon ami, tu connais laviolence et la sincérité de mes sentiments de tendresse, et le diamètre de la terre a beau me séparer de toi, il me semble que tu es encore à mes côtés pour m'entendre et me donner la main.
« L'écrire, c'est te parler ; écoute :
« Je viens de faire une promenade ravissante au milieu de Paris et dans les environs ; mon cher ami, c'est à ne pas y croire. Les orangers des Tuileries embaumaient, les roses et les lilas du Luxembourg répandaient au loin de suaves émanations, et comme je voulais ce jour-là des émotions et des plaisirs do toute nature, je me suis fait emporler rapidement sous les somptueuses allées de Sanl-Cloud, où la brise se joue avec tant de liberté et où l'on sent la vie glisser par tous les pores.
« Au surplus, comme-une joie ne me semble complète que lorsqu'elle est partagée, je n'ai pas voulu faire seul ces courses ravissantes. De nouveaux amis que le ciel m'a donnés m'ont conduit comme par la main au milieu de ces promenades que je ne connaissais pas encore. C'est M. Peper, qu'on serait tenté de croire vaniteux, tant il étale de luxe dans sa demeure princière, si toutes ses attentions ne témoignaient de la plus cordiale et de la plus franche délicatesse; c'est M. Wolstoncraft, qui parle du commerce de tous les pays du monde en spéculateur, et qui ne recule pas devant les difficultés les plus ardues des sciences exactes; c'est M. Wilhe, dont le bon goût et l'élégance se dévoilent jusque dans les plus petits détails de ses politesses; c'est aussi M. Macquarie, gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, qui s'efface noblement en faveur de ses visiteurs et de ses convives ; c'est encore M. Oxley, savant explorateur, infatigable, intrépide alors qu'il s'agit de découvertes utiles, et M. Demestre, naturalisé Anglais, mais gardant du pays qui l'a vu naître les joviales et gracieuses manières.
« Et au milieu de tout cela, des dames pleines d'une exquise bonté, d'une bienveillance parfaite, et à qui nul art d'agrément ne semble étranger. Celle-
ci dessine, celle-là joue du piano, cette autre danse par coquetterie, une quatrième chante pour achever une séduction. Je n'ai quitté pendant une semaine ni les magnifiques salons de la chaussée d'Àntin ni les vastes appartements du faubourg Saint-Germain. Décidément, Paris est enchanteur, il fait oublier les riantes campagnes qui l'entourent, el tu conviendras avec moi qu'une fraîche guirlande de dames vaut mieux qu'une couronne de camélias.
« Cependant une excursion loin du tumulte de la grande cité fut consentie par nous tous, et ce qui m'a le plus surpris alors au milieu de mes extases, c'a été de trouver jetés, comme un enchantement* parmi les végétaux européens dont le port et la forme me sont si bien connus, ceux des climats les plus opposés et des terres les plus lointaines. Ainsi, le casuarina,etses folioles si sveltes.si légères, si dociles aux moindres vents, s'abrite sous un chêne vert quand gronde l'orage. Tout près de là, l'eucalyptus s'enorgueillit de sa taille gigantesque et courbe le front pour voir, bien au-dessous de lui, la cime aiguë du pin d'Italie, humilié d'un si offensant voisinage; et puis on se repose sous les bras chevelus du pin de Norfolk, qui s'étendent çà et là, immenses parasols, ainsi qu'un patriarche bénissant de sa main la foule prosternée.
« Ce n'est pas tout encore : des myriades d'oiseaux, que je ne soupçonnais point dans nos contrées, remplissaient les airs et les animaient de leurs cris écla-
tants ; des cygnes noirs nous invitaient à caresser leur soyeux plumage; des kanguroos s'élançaient au-dessus des haies comme pour insulter à la légèreté du cerf et du chevreuil ; l'ému glapissait ; l'ornithorynque, las de ses courses terrestres, se cachait au fond des eaux ; le vorace opossum cherchait une proie facile à dévorer, et l'on eût dit, en se voyant entouré de tant de merveilles, que l'arche de Noé venait d'ouvrir ses cahines pour repeupler la terre purifiée.
« Le soir du dernier jour de cette semaine si hien remplie, il y eut courses de chevaux, et jamais le Champ de Mars n'en vit de plus brillantes, jamais il n'en vit où, dans des loges décorées avec élégance, on eût souri à de plus gracieux visages, à de plus fraîches toilettes.
« Tout cela, mon ami, me fait admirer cette capitale des arts et de la civilisation, où toutes les gloires se donnent rendez-vous, où toutes les illustrations se heurtent, où tous les plaisirs débordent ; tout cela me rendait fou d'ivresse, de surprise, et rien n'eût manqué à mon honneur et si tu avais été là pour le partager.
« Je m'assoupis, accablé par tant de prodiges... et je me réveillai après quelques heures de repos; et, plus calme, plus réfléchi alors, je m'aperçus que ce n'était point la Nouvelle-Hollande que j'avais vue à Paris, mais bien Paris que j'avais retrouvé à la Nouvelle-Hollande. »
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— BRUCItOT
. le n'ai quitté ni les magnifiques salons de la chaussée d'Antin, ni les... (Page 556.)