‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 10 sur 35 · ARRIVÉE A RENNES · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A RENNES

Tant que j'avais été en route mon courage s'était soutenu : chaque pas m'él oignait de Guingamp et de tout ce qui m'avait fait souffrir jusqu'alors; je sentais pour la première fois la joie d'une chaîne brisée; j'étais fier de ma résolution.

Les difficultés mômes du chemin entretenaient mon courage ; c'était une première épreuve de ma force, et je tenais à ce qu'elle me fût favorable; j'avais besoin de me prouver à moi-même ce dont j'étais capable.

Je n'avais d'ailleurs qu'une seule préoccupation : échapper aux poursuites de mon père ! Il avait fallu éviter les grandes routes, en marchant le long des blés, chercher un gîte chaque soir dans les fermes écartées, tourner les villes et traverser vite les hameaux;

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ces soins avaient absorbé toutes mes pensées; mais une fois arrivé à Rennes, je sentis mon courage s'envoler. II n'y avait plus de but à atteindre : j'y étais; il ne s'agissait plus de vaincre des obstacles prévus, de supporter la soif, la fatigue et la faim : c'était aux hommes maintenant que j'allais avoir affaire!... je les connaissais assez déjà peur les redouter.

Puis les marches forcées, le manque de sommeil, les agitations de la fuite avaient épuisé mes forces. Je fus pris, en arrivant, d'une sorte de langueur qui se communiqua du corps à l'âme, et je passai une partie de la nuit dans un découragement agité impossible à exprimer.

Le lendemain je sortis de bonne heure. J'éprcuvais un besoin d'air et de mouvement, j'étouffais dans la chambre obscure qui m'avait été donnée. On eût dit que mes pensées, retenues dans cet étroit espace, s'agitaient avec plus de tumulte et de douleur. Je voulais en vain les repousser, elles me revenaient toujours, comme ces mouches importunes qui, une fois entrées dans votre tourbillon, vous poursuivent sans relâche.'

Je marchais au hasard dans la ville, regardant ce qui m'entourait avec un étonnement curieux. J'étais frappé de la largeur des rues, de la hauteur des maisons. En arrivant à la place du Palais, je demeurai immobile d'admiration.

Mais bientôt ce sentiment fit place à une tristesse

effrayée. La grandeur de tout ce qui était autour de moi m'écrasait; je me sentais encore plus misérable et plus abandonné, dans ces larges rues, devant ces riches hôtels. Je cherchai une ruelle obscure qui ressemblât à celle de Guingamp, et où je pusse marcher plus à l'aise, elle me conduisit à une nouvelle place où je trouvai un second palais.

Cependant la matinée s'avançait; c'était un dimanche, et les cloches sonnaient aux églises. Les rues, d'abord désertes, se remplirent de gens parés qui se rendaient aux offices, ou qui s'arrêtaient, par groupes, et causaient en riant. Il y avait partout un air d'harmonie et d'habitude qui me rappelait avec plus de vivacité mon isolement. Je me sentais doublement isolé au milieu de cette foule endimanchée; j'avais honte de mes habits poudreux, de ma tournure étrangère. Il me semblait que tous les yeux se détournaient vers moi avec raillerie.

Je voulus regagner l'auberge; mais je me trompai de chemin et j'arrivai à une promenade isolée où je m'assis.

Ce que j'avais éprouvé depuis quelques jours avait épuisé mes forces. J'étais arrivé à un de ces instants où le cœur trop plein déborde à la plus légère secousse, je cachai ma tête dans mes mains et je me mis à sangloter.

J'avais sans doute besoin de cette crise pour re-

prendre courage, car une fois soulagé des larmes que j'avais retenues, je sentis l'énergie et la sérénité me revenir.

Je ne pouvais, du reste, délibérer plus longtemps ; mes ressources étaient épuisées. Mais comment me présenter à M. Dumery, sans qu'il fût averti? Quelle serait sa première impression, à l'annonce de ma fuite? Ne devais-je pas craindre qu'il écoutât ma justification avec un esprit prévenu? Étais-je sûr de conserver en moi assez de hardiesse et de sang-froid pour la bien donner? Je me décidai à lui écrire d'abord, pour lui tout expliquer.

Jevlui racontai, dans une longue lettre, les persécutions que l'on m'avait fait subir, pour me forcer à devenir prêtre; je lui avouai ma fuite, et je lui rappelai, en terminant, mon titre de filleul, pour qu'il me procurât les moyens de conquérir ma liberté par le travail.

Ma lettre envoyée, j'attendis avec une anxiété plus facile à comprendre qu'à exprimer.

La journée entière se passa sans réponse; enfin, le lendemain, une vieille domestique vint me chercher de la part de M. Dumery. Je la suivis en tremblant. Elle me conduisit à une maison de chétive apparence, et me fit entrer dans une grande pièce obscure, pleine de toiles empilées.

— Attendez, me dit-elle; monsieur était occupé avec un commettant, je vais savoir s'il peut vous recevoir. i. 7

Elle revint bientôt, et me dit de la suivre. Nous traversâmes plusieurs corridors encombrés de marchandises, et nous arrivâmes enfin à une sorte de magasin, au milieu duquel étaient suspendues deux énormes balances. La vieille domestique me montra, dans un coin, derrière un grillage de bois, un petit homme en veste tabac d'Espagne, presque enseveli dans un registre de comptabilité.

— C'est lui, me dit-elle.

Je fis machinalement quelques pas de ce côté ; mais un nuage flottait sur mes yeux, et mes jambes se dérobaient sous moi.

Cependant, le petit homme se redressa, et, relevant une visière de carton vert ajustée sur son bonnet de laine :

— Ah ! ah ! dit-il, c'est ce vaurien de Basse-Bretagne ; laissez-nous, Ursule.

La domestique sortit, et le vieux négociant se remit à calculer.

La brusquerie de cet accueil avait achevé de me déconcerter. Je sentis une sueur froide dans mes cheveux. Cependant, au bout de quelques minutes, M. Dumery ferma son grand- livre, essuya sa plume, rangea ses règles, et se tournant vers moi :

— J'ai reçu votre lettre, me dit-il rudement; je ne me rappelais, pardieu ! plus avoir un filleul à Guingamp, et j'avais aussi bien fait de l'oublier, à ce que

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je vois. Vous vous êtes donc sauvé de chez votre père, garnement que vous êtes? Et pourquoi cela?

— Je croyais avoir expliqué dans ma lettre... balbuliai-je.

— Oui, oui, elle est belle votre lettre !... de grandes phrases comme on en voit dans les livres... il paraît que vous êtes un philosophe, monsieur le drôle ; voilà pourquoi vous faites fi de la prêtrise. Mais savez-vous bien que c'est un des beaux états, un état qui ne demande point de capital, qui n'est exposé à aucune chance de commerce... que vous faut-il de plus?

— La liberté.

— Quoi! la liberté? Est-ce qu'on met les prêtres à la chaîne, par hasard? Qu'est-ce qui les empêche d'aller, de manger et de dormir à leur gré? Des gens qui n'ont à dire que leurs messes et leur bréviaire. S'ils ne sont pas libres, qu'est-ce que je suis donc, moi, qui me lève à quatre heures et qui travaille jusqu'au soir, à auner de la toile ou à vérifier des factures ? Du reste, si vous avez cru trouver en moi un de ces parrains qu'on exploite, son extrait de baptême en main, vous vous êtes trompé, mon petit. Je ne vous ai pas envoyé chercher parce que vous êtes mon filleul, mais parce que vous appartenez à une maison avec laquelle je fais des affaires. Aussi, vais-je écrire à votre père pour qu'il ne soit pas inquiet, et après demain vous repartirez pour Guingamp par la patache.

Je reculai en tressaillant.

— Jamais ! m'écriai-je.

Il haussa les épaules.

— Nous avons des garçons de magasin vigoureux, et l'on emploiera la force s'il est nécessaire.

, — Inutilement, monsieur, car je ne retournerai pas à Guingamp, dussé-je me jeter par-dessus le premier pont que l'on passera.

— A votre aise, répondit M. Dumery en prenant une prise de tabac; une fois expédiée, je ne réponds plus de la marchandise.

Et comme il s'aperçut d'un mouvement d'indignation que je ne pus retenir :

— Ah ! ah ! vous ne vous attendiez pas à cela, mon filleul, continua-t-il en ricanant; vous espériez m'attendrir ?

— En effet, répondis-je, je croyais que vous auriez consenti à faire pour moi autant que pour un étranger. Je ne venais vous demander ni secours ni faveur , mais du travail; eût-il fallu labourer la terre avec mes ongles et ne manger que du pain de cornouaille !, j'aurais accepté avec joie.

— Vraiment, dit le vieux négociant qui était devenu attentif; vous tenez donc bien à ne pas retourner chez votre père?

1 Pain d'orsc très-grossier.

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— Je vendrais mon sang goutte à goutte pour me suffire à moi-même, monsieur !

— Et savez-vous quelque chose ?

— Un peu de latin.

— Non, je vous demande quelque chose d'utile...

— Je suis tourneur.

— Gela peut servir ; mais connaissez-vous l'arithmétique ?

— Mon père m'a souvent chargé de ses recouvrements.

— Et la comptabilité ?

— Je sais passer un article au grand-livre.

— C'est quelque chose... l'écriture... elle est bonne, à ce qu'il me semble.

Il chercha la lettre sur son bureau.

— Oui, reprit-il en l'examinant, une bonne coulée d'expédition.

Il ôta son garde-vue et se mit à se frotter le front, en ayant l'air de réfléchir. Je commençai à avoir un peu d'espérance.

— Certainement, reprit-il enfin, je ne demanderais pas mieux que de vous sauver du séminaire... puisque vous n'avez pas de vocation... et que vous savez l'arithmétique... Mais le père ne cédera jamais... dès qu'il vous saura ici, il viendra vous chercher lui-même.

— Je m'enfuirai de nouveau, répondis-je; je quitterai la Bretagne, la France s'il le faut ; j'ai de la force, de la santé et du courage ; je trouverai bien peut-être quel-

qu'un dans le monde, qui, pour tout mon temps et tout mon travail, consentira à me nourrir.

Le vieux négociant jeta son bonnet sur le bureau d'un air résolu.

— Écoute, Baptiste, dit-il en changeant subitement de ton, tu m'intéresses... Après tout, un parrain se doit à son filleul ; ce que tu iras chercher plus loin, je te l'offre ici, mon garçon ; tu seras nourri, logé; Ursule te blanchira, et pour tout cela, je ne te demande que de la bonne volonté. Pendant le jour, tu feras des emballages avec les garçons, tu iras aux recouvrements, et le soir, pour te distraire, tu m'aideras à dépouiller le journal. Quant à ton père, nous faisons ensemble assez d'affaires pour qu'il prenne en considération ce que je lui dirai. Cela te convient-il, voyons?

— Cela me convient.

— Alors, c'est une chose convenue ; es-tu à jeun?

— Oui.

— Tant pis, car nous avons déjeuné; mais tu en dîneras mieux. Comme c'est dimanche aujourd'hui , tu auras congé. Descends seulement au grand magasin et, en t'amusant, aide Jérôme à ranger les deux mille peaux que nous avons reçues hier; va, mon fieu, nous nous reverrons à table.

Je descendis au magasin, où je trouvai un grand garçon portant une queue et des culottes de pane : lorsque e lui eus dit que je venais l'aider, il éclata d'un rire bête.

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— Tiens, tiens ! dit-il, le bourgeois vient donc de vous gager ?

— Que vous importe ! répondis-je brusquement.

— Ah! bien, vous ne devez pas lui coûter bien cher, continua Jérôme, en m'examinant des pieds à la tête. C'est-y pour finir votre croissance que vous entrez en condition?

— Faites-moi grâce de vos observations , interrompisse irrité, et dites-moi ce qu'il faut faire.

— Jl faut porter ça au bout du magasin.

Il me montrait un ballot énorme ; je fis un effort pour le rouler; mais je ne pus même le déranger de place. Jérôme éclata de rire.

— Excusez, dit-il, en v'ià un gentilhomme de mansarde, qui sera utile pour tenir l'aiguille d'emballage et couper la ficelle.

Je jetai mon chapeau à terre, et m'avançant le poing fermé vers le grand garçon de magasin , qui recula surpris :

— Écoute, lui dis-je d'un ton bref, je suis venu ici pour travailler et non pour écouter tes sottises. Si tu es un bœuf, tant mieux pour toi ; traîne ta charge et laisse les autres faire selon leurs forces. Je ne te demande ni services ni complaisance ; mais je t'avertis que je ne souffrirai non plus ni injures, ni mauvais traitements.

— Tiens, tiens, ça se révolte, dit Jérôme en ricanant ; a-t-on jamais vu un avorton qui veut faire sa tête...

— Cela est moins drôle que de voir un lâche imbécile faire le plaisant.

— Gamin ! s'écria Jérôme en levant la main. Je saisis un couteau d'emballeur.

— Frappe, lui dis-je, je rendrai coup pour coup.

Il parut déconcerté, balbutia quelques injures et reprit son travail en grommelant. Mais je l'avais effrayé, et, à partir de cet instant, je n'eus à souffrir de lui ni injure ni menace.

Cet homme était une véritable personnification de la force brutale. Impitoyable pour les faibles qui acceptaient sa tyrannie, il se déconcertait à la moindre résistance que l'intelligence lui opposait, et se montrait sans énergie pour la combattre. Du reste, aussi incapable d'indépendance que de générosité, parce que le sens moral lui manquait, il devenait l'esclave de quiconque refusait résolument de l'accepter pour tyran. Il me fut bientôt aussi dévoué que je l'avais trouvé ennemi au premier instant. C'était un cheval sauvage auquel il fallait faire sentir le mors, mais qui, une fois dompté, obéissait sans répugnance.

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DM NEGOCIANT D AVANT LA REVOLUTION

La vie que je menais chez mon parrain était la plus dure et la plus laborieuse qu'il se pût concevoir. Uniquement occupé de ses affaires, M. Dumery forçait les autres à s'en occuper aussi exclusivement que lui. Il plaçait tout son orgueil dans la balance de compte de chaque mois, son luxe domestique dans le nombre de pièces envahies par les marchandises.

Que lui importait, en effet, l'élégance, la commodité? pour lui la vie était l'accessoire; le commerce, la chose importante ! rusé dans les détails d'une affaire, mais loyal dans l'ensemble, il était de relations sûres quoique tracassières. Sa probité, ainsi qu'il le disait lui-même, était une probité en gros; il ne s'écartait jamais de sa droiture habituelle que dans les petites choses, et comme s'il eût seulement voulu constater qu'il n'était pas honnête homme par manque d'adresse. Il faisait passer volontiers dans un payement quelques écus rognés, mais on eût pu lui confier un million sans reçu.

Il en était de même de son avarice, plus minutieuse i. 7.

que profonde. Il discutait un compte pour en rabattre six deniers et prêtait vingt mille francs sans intérêts à un correspondant gêné. Tour à tour timide et hardi dans ses entreprises, niant sa fortune ou en tirant vanité, tout chez lui semblait caprice au premier abord, tout paraissait calcul à en juger par le résultat. C'était, en un mot, un de ces vieux négociants dont l'espèce a disparu, qui se levaient avant le jour, déjeunaient de pain et de cresson, allaient à la Bourse en sabots et laissaient en mourant un million quitte de toute créance. Hommes de projets suivis et de féconde ténacité, qui, du fond de leurs obscurs comptoirs, surent fonder des colonies , créer une marine et établir un commerce qui embrassait tout le monde.

Quelque pénible que fût ma position chez M. Dumery, je m'y étais résigné. La froideur des étrangers ne blesse point comme celle des parents ; elle ne viole aucun droit, ne détruit aucune espérance : on peut en souffrir, mais non s'en indigner; pour la supporter il n'y a point de sentiment à détruire en nous, ce n'est qu'une habitude à prendre.

J'étais d'ailleurs débarrassé de toute crainte relativement aux projets de mon père; il avait répondu à M. Dumery que je pouvais rester où je voudrais et qu'il ne s'occupait plus de moi.

Un esclave eût éprouvé moins de joie en recevant la nouvelle de son aiïranchissement; je n'avais jamais

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demandé que ma famille me fût un secours, j'étais trop heureux qu'elle consentît à m'abandonner !

Un jour que j'étais occupé avec Jérôme à marquer des ballots, M. Dumery entra.

— Il y a ici quelqu'un de ton pays qui veut te voir, me dit-il.

— N'est-ce pas mon père? demandai-je en pâlissant.

— Non, c'est un médecin.

— M. Launay ?

—Moi-même, dit le docteur en entrant ; où diable es-tu fourré? je te cherche depuis une heure dans ces catacombes de toiles et de cuir; viens donc m'enibrasser.

Je l'embrassai et nous nous assîmes sur un ballot.

— Diable, me dit Launay, te voilà un homme... tu as maigri, par exemple... est-ce que tu n'es pas content de ta cuisine? Ton père m'avait averti, du reste. Il faut qu'il mange de la vache enragée, me répétait-il encore l'autre jour; aussi, je suis bien aise qu'il soit chez Dumery, il aura là plus de ballots à faire que de poulets à découper.

Le patron rougit.

— Je ne savais pas que ma table eût si mauvaise réputation à Guingamp, dit-il avec un sourire forcé.

— Au fait, ils ne peuvent en parler que par ouï-dire, papa Dumery, observa Launay, puisque vous n'invitez jamais à dîner.

Le vieux négociant, qui allait prendre une prise de

tabac, voulut répliquer; mais Launay ne lui en laissa pas le temps.

— Allons, ne nous fâchons pas, dit-il en prenant, malgré M. Dumery, une prise dans sa tabatière... on sait bien que vous êtes un peu avare, il n'y a pas de mal à ça ; tant mieux pour vous si vous ne dépensez, comme on le dit, que cent cinquante écus par an.

— Cent cinquante écus ! s'écria M. Dumery, j'ai dépensé cent louis l'an dernier, monsieur, et j'en dépenserai le triple cette année... si je veux...

— Pardieu! on sait que vous êtes millionnaire.

— Ça n'est pas vrai ! s'écria le vieux négociant.

— Bien, bien ! reprit le docteur en riant, ne vous fâchez pas... nous vous croirons aussi pauvre que vous voudrez ; mais que faites-vous de Baptiste? en êtes-vous content?

— Fort content.

— Il est un peu léger, un peu paresseux, mauvaise tête surtout... mais j'ai toujours dit qu'on en ferait quelque chose.

Et se tournant vers moi :

— Ainsi, mon garçon, tu prends goût au commerce... tu as raison, c'est le seul moyen de faire fortune maintenant... J'ai connu à l'école deux ou trois imbéciles qui ont pris ce parti et qui remuent l'argent à la pelle aujourd'hui... Un de vos confrères, entre autres, père Dumery, M. Durol... vous savez, un gros...

— Je sais, dit le vieux négociant en hochant la tête.

Ce Durol était précisément son irréconciliable ennemi; le docteur le devina sans doute, car il se mit à faire son éloge. Après en avoir dit tout le bien qu'il put inventer :

— Sa maison ne passe-t-elle point pour la plus sûre de Rennes? demanda-t-il.

M. Dumery haussa les épaules.

— Parmi les avocats et les médecins peut-être, répondit-il ironiquement.

— Elle fait, je crois, toutes les affaires de la place.

— Moitié moins que la mienne, monsieur.

— J'ai vu pourtant chez lui six ou huit employés.

— J'en occupe dix.

— Alors, c'est sa générosité qui me l'a fait croire riche.

— Sa générosité ! s'écria le vieux négociant qui le connaissait pour plus avare que lui-même. Il m'a fait rembourser le prix du papier sur lequel il me rendait un compte.

— Il donne du moins de bons appointements a ses commis.

— Qui vous l'a dit?

— Je connais un jeune garçon qui est chez lui depuis peu de temps, et qui, outre sa nourriture, reçoit dix livres par mois.

— Et vous appelez cela bien payer, s'écria le vieux

négociant... Je lui en donnerais le double, moi, et je ferais encore un bon marché...

— En vérité, dit Launay... Alors, Baptiste gagne ici vingt livres par mois?... Mais c'est une fortune cela, il doit vivre comme un cadet de grande famille.

Et se tournant vers moi :

— Je parie que tu fais des économies, sournois, ajouta-t-il en riant; sois franc... combien as-tu dans ton pot d'épargnes?

Mes regards rencontrèrent ceux de M. Dumery; je baissai les yeux, et il parut embarrassé.

— Il a fallu un apprentissage, répondit-il vaguement.

— Je comprends, il a y peu de temps qu'il est payé.

— Oui.

— N'importe, je suis bien aise de savoir ce qu'il gagne; j'en avertirai sa famille, car, ajouta-t-il en riant, tout le monde connaît si bien votre économie, papa Dumery, que l'on vous soupçonnait de le faire travailler seulement pour sa nourriture, comme un cheval de camion. Mais je dirai partout que vous le traitez en véritable parrain.

Et se levant:

— Adieu, Baptiste, me dit-il, je te verrai avant de partir... Je vais habiter Lamballe, où j'ai acheté une propriété ; mais avant, je retournerai à Guingamp. Si tu veux envoyer un petit cadeau à ta mère ou à tes sœurs, maintenant que tu es riche, je m'en chargerai.

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Il m'embrassa encore et partit.

Je venais d'apprendre pour la première fois ce que valait mon travail et jusqu'à quel point mon parrain avait exploité mon abandon à son profit; je fus pourtant moins indigné de cette dernière découverte qu'agréablement surpris de l'autre. Rendu sérieux de bonne heure par la douleur, j'avais grandi sans qu'aucune révolution intellectuelle séparât mon enfance de ma jeunesse. Je ne m'étais point senti devenir homme; je fus à la fois étonné et heureux d'apprendre que j'avais une valeur dans la vie , et que je pouvais désormais me protéger seul.

Aucun lien de reconnaissance ni d'affection ne me retenait chez mon parrain; je résolus de chercher ailleurs une position plus fructueuse ou plus douce.

Mais M. Dumery avait sans doute prévu les réflexions que me ferait faire l'entretien du docteur ; il craignait d'autant plus de me perdre, qu'il eût difficilement trouvé, dans un autre, le môme zèle et la môme sûreté. Lorsque je montai le soir au bureau, je le trouvai achevant sa correspondance. Il releva la tôte à mon entrée.

— Ah! c'est toi, me dit-il; je t'attendais; l'expédition de Brest est-elle achevée?

— Complètement.

— Et les marchandises pour Redon?

— Sont emballées.

— Fort bien.

Je m'étais approché du pupitre pour faire le dépouillement du journal.

Le vieux négociant se leva et tourna quelque temps autour de moi; je compris qu'il avait quelque chose à me dire. Il parcourut une douzaine de fois le comptoir en long et en large et s'arrêta enfin tout court.

— A propos, dit-il, qu'est-ce que c'est donc que ce M. Launay qui est venu te voir aujourd'hui ?

— Un médecin de Guingamp.

— Il estamide ta famille ?

— Oui.

— Il ne sera jamais le mien... un bavard... qui n'entend rien aux affaires... citer la maison des Durol comme la plus sûre de notre place... des fripons qui feront banqueroute un de ces jours.

Je ne répondis rien... Il y eut une assez longue pause. Durnery fit encore une douzaine de tours dans le comptoir.

— A propos, reprit-il de nouveau, tu ne lui as rien répondu quand il a parlé de ces vingt livres par mois...

— J'ai pensé que c'était à vous, et non à moi de le détromper.

— C'était inutile.

Je le regardai avec étonnement.

— Vois-tu, mon garçon, dit-il en souriant, je voulais

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te faire une surprise ; mais ce bavard a dérangé mon projet : tu commences à ôtre au fait de notre commerce, tu as de la bonne volonté... puis, tu es mon filleul... je veux qu'à partir du premier janvier 1786 tu sois payé comme mes autres employés, voilà pourquoi j'ai laissé croire à ton brouillon de docteur que tu gagnais vingt livres par mois... tu les gagnes, mon lieu, et la preuve... c'est que je vais te payer ton trimestre, sauf les huit jours qui ne sont pas encore échus.

Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à cette conclusion; je remerciai mon parrain.

— Viens, me dit-il, j'ai là ce qu'il te faut.

Il me conduisit à son bureau, s'assit et prit une petite note mise à part.

— Voici ton compte : deux mois et trois semaines à vingt livres font cinquante-cinq livres ; je ne te déduis pas là-dessus ta nourriture, parce qu'avec un filleul on ne regarde point de si près... d'ailleurs l'usage est de la donner. Reste donc ta petite mansarde, que j'estime quatre livres par mois, seulement pour dire que je ne t'en fais pas cadeau ; ton blanchissage, trois livres; les menus frais, comme chandelle, cirage, etc., trois autres livres; et enfin deux livres pour Ursule, dont tu ne voudrais pas recevoir les services pour rien ; c'est donc un total de trente-trois livres, qui, déduites des cinquante-cinq, donne un reste de vingtdeux livres, que voici. Tu peux vérifier les opérations.

En parlant ainsi, M. Dumery me remit dans la main la note avec l'argent, se leva et sortit.

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