‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 9 sur 35 · SCENE DE FAMILLE — FUITE · texte numérisé non relu

SCENE DE FAMILLE — FUITE

Je fus plusieurs jours sans descendre ; la vue de Thérèse ranimait toute ma colère. La jeunesse esttrop inexpérimentée pour ne pas être extrême dans ses jugements. Depuis que je savais la vérité, je plaçais, dans ma pensée, Thérèse au-dessous de la dernière prostituée, et je m'indignais de ne pas la mépriser encore davantage.

Je souffrais trop d'ailleurs pour lui chercher des excuses; elle avait détruit mes espérances d'une année entière, elle m'ôtait à la fois la confiance et le courage pour l'avenir !

Car, maintenant, je n'avais plus de désir, plus de but ! toutes les exaltations qui m'avaient soutenu depuis tant de mois n'étaient plus que d'amères folies; les souve-

nirs de cet amour timide et contenu me faisaient rougir; mes longues hésitations, mes craintes, mes douleurs même, tout était devenu ridicule; je n'étais point un amant trahi, mais un écolier niais, qui s'était fait dupe lui-môme.

Ce douloureux mécompte me fit regarder un instant l'habit de prêtre avec moins de dégoût; je compris qu'il pouvait être sage à certains hommes de prendre de suite le deuil de la vie et de joindre les mains sur le cœur, pour se préserver de tristes blessures. Mais ces doutes durèrent peu; il y avait en moi trop de besoin d'expansion et de mouvement, pour songer longtemps à m'agenouiller sur le monde terrestre comme sur une tombe. Repoussée dans son premier élan, mon âme se retourna d'un autre côté. Cette soif d'émotion et de bonheur que l'amour avait rompue, elle demanda à l'étude de l'assouvir.

Je ne quittais plus les livres; j'en cherchais de toutes parts; je m'en entourais, comme d'un rempart contre la vie. Cependant, j'avais beau faire, celle-ci bourdonnait alentour, pareille à la mouche de Luther, et mon cœur en était sourdement troublé. Je m'efforçais d'oublier le passé, et à chaque instant une fleur fanée que je trouvais dans mes livres, un nom trop connu gravé d'une main distraite sur une table de sapin, quelques vers commencés sur une feuille volante, venaient me le rappeler malgré moi !

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J'évitais de rencontrer Thérèse et de lui parler; mais le son de sa voix, le bruit de ses pas dans ie corridor, la rapide apparition de sa coiffe blanche sous les tilleuls du jardin, suffisaient pour me faire pâlir et trembler. Étrange victoire qui ne se possédait point elle-même et craignait toujours !

Thérèse n'avait point été sans remarquer mon changement à son égard , et elle s'était efforcée d'en connaître la cause; mais je m'enfermai dans un silence de dédain. Elle devina sans doute que j'avais tout découvert, car elle baissa la tête humiliée et ne renouvela plus ses questions.

Depuis quelque temps, du reste, sa gaieté avait complètement disparu. Pâle et souffrante, elle travaillait dans un coin plus reculé de la cuisine et avec une persévérance machinale et désespérée. La maison était redevenue muette comme autrefois ; plus de ris ni de chant ! ma mère avait repris son calme monotone, mon père son inflexibilité. Quant à Laurent, ses regards se levaient moins souvent que jamais, et ses lèvres minces ne s'ouvraient plus que pour un reproche ou une dénonciation.

J'avais d'abord voulu ne point remarquer la tristesse de Thérèse; mais insensiblement je m'en préoccupai ; j'aurais voulu en deviner la cause et pouvoir y porter remède sans qu'elle le sût, j'avais encore l'orgueil de ma rancune.

Un soir que j'étais descendu au jardin , je m'oubliai derrière la charmille qui bordait l'allée de tilleuls ; je fus arraché à ma rêverie par un bruit de pas et de feuilles froissées; deux personnes s'avançaient dans l'allée en parlant vivement, quoiqu'assez bas; je reconnus la voix de Thérèse et celle de Laurent.

— Il faut que cela soit, disait mon frère d'un ton dur et irrité ; j'ai parlé à Julien, ii doit te demander en mariage à mon père dès demain ; la noce se fera à la lin du mois : tu sais comme moi que l'on ne peut s'y prendre trop tôt.

— Jésus ! Jésus ! mais Dieu ne me pardonnera jamais détromper comme ça un homme, monsieur Laurent... Je ne puis point me marier à Julien sans tout lui dire.

— Folle, est-ce qu'il t'épouserait alors... tu ne comprends donc pas que si je te marie , c'est pour cacher ton état...

— Mais c'est faire le malheur de ce pauvre garçon, outre le mien. Je ne pourrai pas le tromper, lui, il saura bien que mon enfant ne lui appartient pas... et alors, s'il a du cœur, il me tuera.

— Ne crains rien, ne suis-je point là?.. S'il soupçonne quelque chose, je lui parlerai... je lui ferai comprendre qu'il a tout avantage à être raisonnable ; tu sais ce que je t'ai dit? Je ferai en sorte qu'on renvoie Jean Durier, et alors Julien aura la place de contre-mail. "C, mais il faut pour tout cela que tu ne fasses point la sotte

comme maintenant; que tu ne pleures pas, que tu aies l'air contente de te marier et que tu le dises à Julien.

— Je ne pourrai jamais, jamais, monsieur Laurent... non, je vous le promettrais que ce serait mentir... A l'autel, voyez-vous, j'aurais peur du bon Dieu, et quand il faudrait dire : oui! à Julien, je lui dirais : non! Ayez pitié de moi.

— Mais, malheureuse, comment veux-tu faire alors? songe donc... si l'on découvrait... tu n'aurais qu'à t'aller jeter à la rivière.

— Eh bien! j'irais, monsieur Laurent; j'irais... ce serait moins dur que de porter du déshonneur à un pauvre homme qui ne m'a jamais fait de mal.

— Et moi, songes-tu à ma position? quel scandale !

— Je me tairai ; on ne saura jamais que c'est vous.

— On le devinera... qui veux-tu que l'on soupçonne ici... mon frère Baptiste?... si on l'accusait, tu dirais bien vite, avec ton adresse ordinaire, que ce n'est point lui.

— Mon Dieu, je ne pense pas le laisser soupçonner pourtant...

— Tu vois donc bien alors qu'on saurait la vérité. Quand un enfant n'a point de père connu, on le cherche, on le découvre... tandis qu'en te mariant tout peut se cacher... môme à ton mari.... c'est le seul moyen de sortir de peine, et si tu ne veux pas y consentir, rappelle-toi que tout est rompu entre nous.

— Mon Dieu, mon Dieu !

— Que je t'abandonne !

— Monsieur Laurent, ne dites pas cela.

— Et que jeté fais chasser de la maison.

— Ah! est-ce possible?...

— Réfléchis bien : ce soir tu me diras ce que tu auras décidé.

A ces mots il quitta brusquement la jeune fille.

Celle-ci était tombée sur un banc la tête dans ses mains et étouffant ses sanglots. Je n'avais pas perdu un seul mot de cette conversation qui m'avait ému tour à tour d'indignation et de pitié. Curieux de tout entendre jusqu'au bout, je m'étais contenu ; mais j'allais me montrer lorsque Laurent se retira brusquement. Je le laissai partir, sûr de le retrouver, et je courus à Thérèse. Elle jeta un cri de frayeur en me voyant paraître derrière la charmille.

— Taisez-vous, lui dis-je avec émotion, taisez-vous, ne craignez rien.

— Oh ! vous avez tout entendu, monsieur Baptiste.

— Heureusement pour vous, car je vous protégerai.

— Vous?

— Oui, moi, Thérèse. On ne vous forcera point à épouser Julien, ce serait indigne...

— N'est-ce pas, monsieur Baptiste ?

— C'est à celui qui vous a perdue de réparer sa faute. Il faudra bien qu'il y consente.

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— Ah! Jésus! monsieur Baptiste, combien vous êtes bon !... tâchez seulement que je ne sois pas forcée de me marier... qu'il ne m'abandonne pas surtout... pauvre fille que je suis. Car je l'aime tant, monsieur Baptiste... si vous saviez... je voudrais aller en enfer pour lui gagner le paradis. Il n'a qu'à dire ce qu'il vêtît... je ferai tout... s'il faut partir, je partirai... j'irai à la campagne avant qu'on sache rien... j'élèverai mon enfant sans dire à personne qui est son père... tout ce que je demande, c'est que M. Laurent vienne quelquefois l'embrasser en cachette... De le voir, ça me donnera du courage et de la joie pour vivre...

J'étais touché jusqu'aux larmes.

— Quoi ! dis-je, vous ne demandez rien de plus pour votre réputation, pour votre vie perdues à jamais?

— S'il peut être heureux, répondit-elle en soupirant.

— Mais vous, Thérèse, que deviendrez-vous? n'estil pas obligé d'être votre protecteur, puisqu'il vous a mise dans l'impossibilité d'en accepter un autre ? Il veut vous donner à Julien, mais c'est lui qui doit être votre mari.

Thérèse me regarda.

— Oh! c'est impossible, dit-elle, une pauvre ouvrière comme moi... qui n'ai rien au monde, qui ne porte ni soie, ni dentelles, qui ne sais pas lire... devenir la femme de M. Laurent,., y pensez-vous?... lui,

y» SOUVENIRS

qui pourrait épouser une demoiselle noble, peutêtre... Oh ! c'est impossible, monDieu ! c'est impossible ! Et cependant ses yeux fixés sur les miens brillaient d'une vague espérance. On sentait qu'elle eût voulu croire.

— Qu'importe tout le reste, quand on aime? lui dis-je.

Elle baissa les yeux et secoua la tête.

— Quel homme aimerait assez pour cela? murmura -t— elle en soupirant.

Je pris ses mains dans les miennes.

— Il y en a un, Thérèse, répondis-je d'une voix émue... il eût tout sacrifié pour vous, lui; il vous aimait depuis longtemps sans rien dire... et pour devenir votre mari il se fût fait artisan comme vous.

— Mon Dieu, est-ce vrai? s'écria-t-elle.

— C'est la vérité, Thérèse... Ah! si vous l'aviez deviné... nous ne serions pas maintenant deux malheureux.

Elle joignit les mains, et levant vers moi ses yeux noyés de larmes :

— Au nom du bon Dieu, ne dites pas cela, Baptiste ! s'écria-t-elle... il ne me manquait plus que ce malheur... Est-ce bien possible, ce que vous dites... pourquoi ne l'ai-je point su? Ah ! c'eût été une bénédiction pour moi de vous aimer... Mais vous aviez l'air de me fuir ; tandis que M. Laurent me cherchait partout, lui.

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Il me disait des choses si douces à entendre... j'ai été longtemps sans savoir si je l'aimais... car j'avais peur... mais il a paru triste... il a pleuré... alors j'ai eu pitié et il est devenu tout pour moi.

— Et il faut aussi que vous soyez tout pour lui, désormais Thérèse. Puisque je n'ai pu moi-même vous faire heureuse, je tâcherai du moins d'y aider; je verrai mon frère.

— Ah ! prenez garde, monsieur Baptiste, s'il allait se fâcher.

— Ne craignez rien, je lui parlerai doucement... mais, quoi qu'il arrive, je l'empêcherai de vous abandonner.

Elle me prit la main et la baisa. Dans ce moment, nous entendîmes la voix de ma mère qui appelait Thérèse.

— On vient, lui dis-je, passez derrière la charmille pour avoir le temps d'essuyer vos yeux. Il ne faut point d'ailleurs qu'on nous voie ensemble. Bon courage, à demain.

Quand j'avais promis à Thérèse devoir mon frère, j'avais obéi à un sentiment de pitié et d'indignation; mais en me retrouvant seul, je pensai avec quelque inquiétude a mon engagement. Ce que je venais d'apprendre m'avait rendu Laurent trop odieux pour que je ne craignisse point d'oublier toute prudence lorsqu'il faudrait lui parler de Thérèse. Cependant je m'y étais engagé. Une inclination naturelle à mon âge me

portait d'ailleurs à accepter ce rôle de protecteur donné par le hasard. C'était la première fois que je me trouvais ainsi mêlé à quelque chose de grave et en mesure d'être utile. Jusqu'alors ma position dans le monde avait été celle d'un enfant; je trouvais un devoir d'homme à remplir, et mon cœur en éprouvait un naïf orgueil. Mais comment rester calme en parlant à mon frère? comment le faire rougir de son projet sans le hlesser?... Étais-je sûr de n'oublier aucune de mes raisons et de pouvoir le forcer à les comprendre? Ne m'échapperait-il point, comme d'habitude , à travers les lieux communs, et en répondant à ce que je ne dirais pas. Car je connaissais cette tactique des méchants vulgaires qui leur assure une victoire apparente en vous réduisant au silence de la colère ou du mépris. Après beaucoup d'hésitation et de pourparler avec moi-même, je me décidai enfin à écrire.

Je ne puis dire au juste ce qu'était cette lettre , meilleure sans doute d'intention que de forme ; mais je l'écrivis avec une grande émotion et un profond sentiment de justice. Après l'avoir relue, je crus fermement que mon frère serait persuadé. Je montai furtivement à son bureau et je la déposai sur sa table de travail.

J'espérais bien le voir arriver dans ma mansarde le lendemain de bonne heure. J'entendis monteren effet et l'on frappa à ma porte; j'allai ouvrir, c'était mon père !

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Il tenait ma lettre à la main; je ne pus retenir un geste de surprise.

— Je vois que vous reconnaissez vos chefs-d'œuvre, monsieur, me dit-il ; c'est vous qui avez écrit cela ?

— C'est moi, répondis-je, mais...

— Vous ne pouvez comprendre comment elle se trouve entre mes mains, n'est-ce pas? Hier soir j'ai eu besoin d'une facture que votre frère avait oublié de me remettre, je suis entré chez lui et j'ai trouvé cette lettre sur son bureau... heureusement qu'il ne l'avait point encore lue.

— Heureusement? répétai-je sans comprendre... Mon père replia la lettre et croisa les bras.

— Il paraît, monsieur, reprit-il, que ce n'est point assez- pour vous de résister à mes volontés, vous excitez les autres à la révolte ; vous voulez le déshonneur de votre famille...

— Moi?...

— N'engagez-vous point Laurent, dans cette lettre, à épouser Thérèse?

Je baissai les yeux avec embarras.

— C'est maintenant un devoir pour lui, répondis-je à demi- voix.

— Et qui vous a établi juge, monsieur, des devoirs de votre frère aîné? êtes-vous devenu le chef de la famille? quel droit avez-vous d'ordonner ici?

— Je n'ordonne point, mon père; je donne un conseil, i. C.

— Oui, celui de nous rendre ridicules et méprisables par un mariage honteux... et cela au nom de l'honneur!... car vous avez osé écrire ce mot dans votre lettre !... et savez-vous , monsieur, si mon honneur à moi n'est pas aussi engagé; si je n'ai pas arrêté un mariage pour votre frère?... Mais cette malheureuse vous intéresse sans doute à plus d'un titre et vous avez vos raisons pour vouloir qu'elle entre dans la famille.

— Mon père !... m'écriai-je indigné.

Il fit un geste pour m'imposer silence.

— Assez, monsieur, dit-il d'un accent bref ; votre calcul, quel qu'il soit, aura été trompé, car vous ne reverrez plus cette fille... je l'ai chassée.

— Chassée ! répétai-je.

Il me regarda avec menace.

— Devais-je attendre votre autorisation, monsieur?

— Non, non, mon père, vous êtes le maître, je ne le sais que trop ; mais vous ne pouvez abandonner Thérèse , maintenant moins que jamais ; que va-t-elle devenir, elle et son enfant?...

• — Silence, monsieur, s'écria-t-il... Voici quelqu'un ! On montait en effet rapidement l'escalier, on appelait mon père ; il ouvrit la porte et le contre-maître Jean Durier s'élança dans la mansarde hors de lui.

— Ah ! monsieur... monsieur, s'écria-t-il... je vous avais bien averti qu'elle ferait un malheur...

— Que veux-tu dire?

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— Elle est morte , monsieur !

— Qui, morte? demandai-je éperdu.

— Mademoiselle Thérèse.

Je jetai un cri et je cherchai le mur pour m'appuyer.

— Morte ! répéta mon père en pâlissant.

— Oui, monsieur. Vous savez que je l'avais conduite hier soir à Begard pour vous obéir ; mais tout du long de la route... elle était comme folle... si bien que les gens s'arrêtaient pour nous voir passer et que j'ai été obligé de prendre à travers les champs... Enfin, arrivé chez Marguerite, je l'ai laissée plus tranquille... mais ce matin... quand je suis retourné pour la voir, elle s'était échappée pendant la nuit.

— Et on ne l'a pas retrouvée?

— Faites excuse , monsieur ; comme je sortais pour la chercher... les meuniers l'ont rapportée; ils l'avaient retirée ce matin de dessous leur écluse.

Je sentis que tout tournait autour de moi ; j'aurais voulu crier, et les cris s'arrêtaient sur mes lèvres, mes jambes fléchissaient; je tombai à genoux en balbutiant le nom de Thérèse et je m'évanouis.

Lorsque je revins à moi, je fus pris d'une fièvre violente et d'un déliie qui dura plusieurs jours. J'ignore ce qui se passa pendant cette crise; quand je repris connaissance, je me trouvai au lit; ma mère tricot;» it au chevet et plusieurs fioles étiquetées étaient rangées

sur une table. Tout ce qui s'était passé me revint à la mémoire, mais comme un souvenir lointain; la pensée de Thérèse me fit pourtant fondre en larmes; ma mère releva la tête.

— Pleurez, Baptiste, pleurez, mon fils, dit-elle avec une sorte de tranquillité, le médecin a assuré que cela vous soulagerait.

Je me tournai vers la ruelle sans répondre et me cachant le visage dans ma couverture, et je continuai à sangloter jusqu'à ce qu'un sommeil d'épuisement s'emparât de moi.

Je fus encore quelques jours avant d'entrer en pleine convalescence; mais, à mesure que le mal diminuait, je reprenais conscience de ma situation. Ma douleur se réveillait en môme temps que mes forces. Avec le souvenir distinct de ce qui avait eu lieu, me revinrent les indignations que j'avais déjà éprouvées. En me rappelant toutes les circonstances de ce drame domestique, dont le dénoûment avait été la mort de Thérèse, je ne trouvais partout qu'égoïsme et cruauté : je ne pouvais me faire à l'idée de revoir Laurent sans pouvoir l'appeler lâche et lui cracher au visage.

Je sentais d'un autre coté que ma rancune pour mon père touchait à la haine. Vivre avec les assassins de Thérèse me semblait d'ailleurs impossible et impie ! Je résolus de les fuir, de me faire moi-môme et volontairement orphelin, de chercher, loin de ma famille,

une servitude qui fût au moins volontaire et un pain plus noir qu'on ne pût me reprocher!

Celte pensée n'était point du reste nouvelle; elle s'était souvent présentée à moi, il ne fallait qu'une occasion pour me la faire exécuter. Une fois ma résolution prise, je songeai sérieusement à tout ce qui pouvait m'assurer le succès.

Je n'avais pour fortune que trois pièces de six livres ; mais , tout calcul fait, je trouvais que c'était assez pour me rendre de Guingamp à Rennes. J'avais choisi cette dernière ville pour but de mon voyage, un peu à cause de son éîoignement, qui devait me protéger contre les poursuites de mon père, et aussi parce que j'espérais y trouver un protecteur dans la personne de M. Dumery, mon parrain. Je ne l'avais jamais vu, mais je ne doutais pas qu'il ne prît intérêt à ma situation et qu'il ne me facilitât les moyens de vivre de mon travail.

J'étais complètement rétabli, on m'avait annoncé que je reprendrais mes études le lendemain; je résolus de partir le soir même, afin d'avoir de l'avance, en marchant toute la nuit, sur ceux qui voudraient me poursuivre.

Je pris donc mes trois pièces de six livres, un peu de pain, quelques fruits, et disant adieu du regard à cette triste maison où gisait, comme dans un tombeau, mon premier beau rêve, je partis les yeux baissés et le coeur serré.

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Mon voyage se fit sans accident; j'arrivais à Rennes huit jours après.

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