TROUBLES A L OCCASION DU PARLEMENT
Quelque réduction que le mémoire de mon habile parrain eût apportée à la somme qui m'était due, j'éprouvai en la recevant une joie mêlée de fierté. Ma place était enfin conquise dans le monde, j'avais désormais mon utilité et mon prix.
Cette espèce d'avènement à l'existence pratique me donna plus de confiance en moi-même. Quelques mois après, le départ successif de deux commis força M. Dumery à me faire passer des magasins au comptoir, et à augmenter ma rétribution mensuelle. Je devenais chaque jour nécessaire, et par suite plus libre et plus heureux.
Jusqu'alors je m'étais tenu à l'écart, n'osant fréquenter les jeunes gens de mon âge, de peur que mon indigence ne me devînt une cause d'humiliation. Je
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commençais à ne plus repousser leurs avances, et bientôt je les connus tous.
Nous nous réunissions ordinairement le soir, dans un ancien cabaret qui avait récemment changé sa touffe de gui contre le nom de Café de V Union, C'était le lieu du rendez-vous des commis-marchands, des clercs de procureur et des étudiants en droit. On y buvait peu (moins par tempérance que par pauvreté), mais en revanche on y parlait beaucoup des affaires du jour, qui commençaient à prendre une gravité singulière.
Les débats entre la cour et les parlements menaçaient de recommencer avec plus de violence que jamais. La noblesse, qui depuis Riehelieu se trouvait trop faible pour résister à la royauté, s'était habituée à s'armer contre elle de l'intérêt général. C'était au nom de cet intérêt, et pour empêcher le prélèvement de nouveaux impôts, que les parlements avaient déjà plusieurs fois bravé la rigueur de la cour; aussi le peuple faisait-il cause commune avec eux.
En Bretagne surtout, la résistance des magistrats devait exciter une ardente sympathie, car ils ne défendaient pas seulement les finances de la province, mais ses franchises. Le vieil esprit breton était encore d'autant plus vivant partout, qu'il avait été entretenu par les privilèges de tout genre qu'avait laissés Louis XII au duché en le réunissant à la France. L'intérêt était donc d'accord avec le préjugé national, et, en aidant le
parlement à lutter contre les ministres, on obéissait à la fois à l'instinct et au calcul.
Le peuple d'ailleurs sentait alors, en Bretagne comme partout, cette fièvre de malaise et ce besoin de changement qui précèdent toujours les révolutions. Il y avait dans les esprits je ne sais quel désir de combat qui cherchait toutes les occasions de se satisfaire.
Par position et par penchant, les habitués du Café de V Union s'étaient naturellement déclarés pour le parlement, non que la jeunesse du tiers regardât cette cause comme la sienne; mais, en attendant que la véritable lutte commençât entre elle et les privilégiés, elle essayait ses forces et étudiait ses champs de bataille. Nous ne parlions pas d'autre chose chaque soir ; notre exaltation était aussi sincère que soutenue, et les discussions se prolongeaient souvent fort loin dans la nuit. Parmi les jeunes gens qui y prenaient part, beaucoup faisaient preuve d'éloquence ou de perspicacité, mais deux surtout se distinguaient dès lors entre tous les autres.
Le premier était un jeune étranger au sourire fin, au regard scrutateur et à l'accent incisif: nourri de la lecture des encyclopédistes, il demandait l'application de leurs principes et prouvait la nécessité d'une réforme avec une éloquence tour à tour brillante ou moqueuse. Panthéiste plutôt qu'incrédule, il enveloppait son scepticisme d'une poésie bruyante qui lui donnait
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je ne sais quelle étrange splendeur: son langage rappelait à la fois Sénèque et d'Alembert.
Lorsqu'on abandonnait un instant les discussions générales pour de plus intimes causeries, et que chacun racontait ses projets favoris, il parlait de longs voyages rêvés depuis son enfance et s'exaltait à la pensée de l'Orient. Son nom, était, je crois, Chasseloup, mais ses amis ne le connaissaient que sous celui de Volney. Le second héros de nos réunions était le jeune Moreau, renommé déjà pour son sang-froid dans le péril, la justesse de son coup d'œil et son heureuse humeur. L'influence qu'il s'était acquise parmi ses compagnons l'avait fait choisir pour prévôt de l'école de droit. Il exerçait, à ce titre, une sorte de magistrature d'honneur sur tous les étudiants ; c'était lui qui jugeait les querelles, essayait de les apaiser ou autorisait le duel, en donnant à chaque combattant sa part de champ et de soleil. Assisté de son chancelier et de son greffier, il dirigeait les délibérations de l'école, défendait ses privilèges, mettait aux voix l'expulsion des étudiants qui avaient pu forfaire à l'honneur. Son autorité s'étendait également sur le théâtre, où il avait droit à douze places et où il décidait du rejet ou de l'acceptation des acteurs. Chaque débutant lui devait, en conséquence, une visite solennelle qui avait lieu dans la salle du droit et en présence de tous les élèves. Simple de goûts, généreux, dévoué, Moreau était
chéri de ses compagnons, et sa volonté, au moment de l'action, eût été souveraine. Décidé à soutenir la cause parlementaire dans le débat qui se préparait, il était sûr de faire descendre au premier signal, sur la place publique, toute la jeunesse de Rennes et de la trouver prête à lui obéir.
Je passais habituellement mes soirées au Café de l'Union, avec un jeune commis-marchand nommé Benoist, dont j'avais fait connaissance depuis peu. Rien ne frappait, chez lui, au premier abord; son esprit, d'une droiture incontestable, avait peu de vivacité; son courage était sans éclat, quoique sûr, et sa parole plus judicieuse qu'élevée. On ne lui connaissait point de vices, seulement ses qualités avaient quelque chose de terne et d'uniforme. C'était, au premier coup d'œil, une personnalité pour ainsi dire négative, ce qu'on appelle un homme médiocre; mais, à l'usage, on reconnaissait vite la valeur de cette nature régulière et tempérée. A défaut d'initiative, elle avait je ne sais quelle faculté d'appropriation qui l'enrichissait de tout ce que les autres avaient découvert d'utile et de beau. Tandis que les plus doués n'ont pour règle que leur propre intelligence, lui, il avait les lumières de tous ceux qui l'entouraient. C'était le bon sens même; il ne trouvait pas les idées, mais il les triait, si je puis m 'expliquer ainsi, et il était rare que son choix ne fût point la vérité. Aussi, chacune de ses actions semblait-elle an-
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noncer un homme vulgaire, et sa vie entière un esprit supérieur. Je l'avais aimé dès que je l'avais connu; notre liaison ne tarda pas à devenir intime, et nous prîmes l'habitude de passer ensemble tout le temps dont nous pouvions disposer.
On étaitalors au mois de mai 1788: là cour semblait s'êlrc décidée à vaincre la résistance du parlement de Rennes à tout prix : M. Bertrand de Molleville avait été nommé intendant, et M. le comte de Thiard, gouverneur. Tous deux arrivaient à Rennes, chargés, disait-on, de faire exécuter les ordres du roi par lettrescloses; l'inquiétude était extrême dans tous les esprits.
Le parlement, la noblesse et les commissions permanentes des États avaient protesté d'avance contre toute mesure illégale.
« — Lorsque les ennemis de la chose publique, s'était écrié le fougeux comte de Botherel, semblent avoir formé dessein de rompre le lien qui unit le souverain aux peuples, ce serait manquer à l'honneur que de ne point réclamer contre toute atteinte portée à la constitution nationale. »
Cependant, des troupes arrivaient chaque jour; un mystère menaçant entourait tous les actes du gouverneur et de l'intendant. Le 10 août, le parlement se rassembla au palais, dès le point du jour. Tous les magistrats étaient à leur poste, revêtus de leurs robes écar-
lates et fourrées d'hermine ; le président, M. Le Merdy de Catuëlan, déclara la séance ouverte.
Tout à coup un bruit de fifres et de tambours se fait entendre, des huissiers accourent en criant que M. de Thiard monte le grand escalier avec des soldats, des laquais et des pages.
— Fermez les portes, dit le président d'un ton calme ; greffier, ordonnez que M. le gouverneur vous remette ses lettres de créance.
Le greffier obéit, mais il rentre bientôt en annonçant que M. le comte n'a d'autre lettre que l'ordre du roi d'entrer de gré ou de force dans la grand'chambre. Il avertit en même temps la cour que le peuple entoure le palais, et que les soldats ont peine à le maintenir.
— Le parlement ne veut point de révolte, s'écrie M. de Catuëlan; huissiers, ouvrez les portes.
Les portes sont ouvertes à deux battants , et M. le comte de Thiard paraît avec M. de Molleville et ses officiers, le chapeau à la main. A cet aspect, le parlement se couvre.
M. de Thiard, promenant ses regards autour de lui, demande où est la place des envoyés du roi.
— Vos lettres de créance, d'abord, répond le pre- . mier président.
— Je n'en ai point.
— Alors, votre entrée ici étant un acte de violence, la cour déclare ne pouvoir plus délibérer.
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— Arrêtez, monsieur le président ! s'écrie le comte ; voici pour vous, pour messieurs de la cour, pour M. le greffier en chef, trois lettres de cachet distinctes qui vous défendent de désemparer, sous peine de désobéissance au roi. Voici, en outre, des commissions, ordonnances et lettrespatentes que je vais lire, requérante!, le procureur général de conclure à leur enregistrement pur etsimplc.
— L'usage ne permet point que je prenne de conclusions en présence des gens du roi, répondit le procureur général.
— Alors je passerai outre , et j'ordonne, au nom de Sa Majesté, à M. le greffier en chef, d'enregistrer les pièces à mesure qu'elles vont lui être remises.
A ces mots, M. de Thiard commence la lecture des différents ordres du roi, et après l'avoir achevée :
— Messieurs, dit-il, au nom de Sa Majesté, je déclare la séance rompue, et je vous ordonne de vous retirer.
— Et moi, répond le premier président, je déclare, au nom de la cour, qu'elle ne peut reconnaître ces lois nouvelles.
Mais pendant que ceci se passait à l'intérieur, une scène bien autrement animée avait lieu au dehors.
En apprenant que les troupes venaient occuper le palais, la population entière était accourue ; les jeunes gens des comptoirs, des études et des écoles, Morcauà leur tête, s'étaient élancés jusqu'au péristyle du palais, où ils lurent sur le point de saisir MM. de Molleville et .1 8
de Thiard , avant leur entrée dans la grand'ehambre. Des troupes, sorties des Cordeliers, les avaient dégagés à grand'peine; mais les cris de : Vive le parlement ! mort aux traîtres! retentissaient jusque dans l'escalier intérieur. Le régiment de Rohan-Montbazon arriva enfin , et força la foule à quitter la salle basse du palais, sans pouvoir toutefois la refouler plus loin.
Ce fut dans ce moment que les membres du parlement, forcés par MM. de Molleville et de Thiard à lever la séance, parurent au haut du perron.
A leur aspect, des vivats s'élevèrent de tous côtés. M. de Catuëlan fit signe de la main ; aussitôt tout se tut ; les rangs s'ouvrirent, et l'assemblée, son président en tête, passa lentement au milieu de la foule muette.
Ils venaient de disparaître, lorsqu'un mouvement se fit à la porte du palais. Des troupes venaient d'entourer le perron, une chaise armoriée parut.
— C'est Bertrand de Molleville ! s'écrièrent mille voix ; haro aux traîtres ! mort à l'oppresseur !
A ces mots, les jeunes gens se précipitent ; les soldats veulent résister, le flot de la foule les emporte et les disperse; les pierres volent sur la chaise de l'intendant, qui se brise ; lui-même tombe frappé au front. En vain M. de Thiard, que rien n'effraye, se montre à découvert, cherche à parler et à rallier les soldats; il est lui-même atteint à l'épaule.
Cependant le bruit de la mêlée arrive jusqu'aux postes
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les plus voisins; le chevalier Blondel de Xonainville accourt à la tète d'une compagnie ; Moreau se jette à sa rencontre; les soldats croisent la baïonnette; le sang va couler, lorsque l'officier s'avance vers les jeunes gens, lève les bras, et laissant tomber son épée :
— Pas de sang ! s'écrie-t-il, je suis citoyen comme vous... Soldats, halte!
— Bravo ! bravo ! l'officier ! répètent mille voix. On l'embrasse, on l'enlève, on l'emporte en triomphe, lorsque quelques pierres lancées au hasard l'atteignent.
— Arrêtez ! s'écrie Moreau, c'est notre ami.
A l'instant les pierres cessent de voler, et les applaudissements recommencent.
Mais les soldats, qui ne» comprennent rien à cet enthousiasme subit, et qui croient qu'on enlève leur officier, renversent tout pour le reprendre. Le combat allait encore s'engager, si M. le comte de Véry, V^l. de Pont-Farcy, et l'échevin Robinet n'avaient apaisé le tumulte, en renvoyant les troupes à leurs casernes, et en invitant la population à se retirer.
Cette manifestation de l'opinion avait été trop éclatante pour ne pas faire comprendre aux envoyés du roi toutes les difficultés de leur mission. Aussi M. le comte de Thiard, qui avait fait preuve dans cette journée d'une fermeté que nous avions admirée nous-mêmes, songeat-il à employer des mesures énergiques. Il demanda des munitions et de la cavalerie. Mais, à la nouvelle
qu'ils allaient à Rennes pour combattre leurs compatriotes, tous les Bretons qui servaient dans les régiments appelés s'assemblèrent ; les officiers donnèrent leur démission, et les soldats refusèrent de marcher; il fallut les laisser en arrière.
Le reste des troupes arriva. M. de Thiard en avertit la commission intermédiaire ; elle refusa tout ce qui était nécessaire pour le casernement; le gouverneur fut obligé de loger les nouveaux venus aux Cordeliers et au palais.
Les embarras devenaient de plus en plus sérieux. Déjà les élèves en droit, conseillés par leur prévôt, s'étaient refusés à tout serment, après avoir adressé aux autres universités une protestation, avec prière d'imiter leur exemple. La haine contre le gouverneur et M. de Molleville était générale; elle s'exprimait par tous les moyens. Une rue qui portait le prénom de ce dernier, rue Bertrand, fut publiquement débaptisée, et reçut un écriteau sur lequel on lisait rue du Tartufe. Les rixes entre les soldats et les citoyens se renouvelaient chaque jour. L'esprit de résistance ne s'était point seulement répandu dans les écoles et les comptoirs, il avait gagné les couvents de religieux et jusqu'aux communautés de femmes, que M. de Thiard avait menacé de faire évacuer pour loger les nouvelles troupes. J'en citerai une preuve entre mille.
Un moine quêteur sortait de la maison des Capucins,
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suivi d'un enfant qui portait habituellement sa besace, lorsqu'un dragon, du régiment d'Orléans, l'apostropha en termes injurieux. Le frère continua sa route sans répondre; mais, enhardi par ce silence, le dragon courut après lui, et, enfonçant de force son casque pardessus le capuchon du moine :
— Cré Dieu ! le joli soldat! s'écria-t-il en éclatant de rire.
— Il me manque pour cela quelque chose, dit le capucin tranquillement.
— Quoi donc?
— Une épée.
— Qu'à cela ne tienne ! s'écrièrent les dragons qui suivaient.
Et l'un d'eux ceignit son espadon au révérend père. A peine celui-ci l'eut-il au côté, qu'il rejeta en arrière casque et capuchon; puis, dégainant d'une main prompte :
— Voyons, dit-il en s'adressant à son agresseur, si tu es aussi brave qu'insolent : en garde, dragon!...
Le soldat voulut plaisanter, mais il fallut se défendre, et il tomba bientôt.
Alors, le moine rejeta l'épée à côté du blessé, et, se tournant vers les dragons stupéfaits :
— Emportez votre ami, messieurs, dit-il, je prierai peur sa guérison.
Puis, ramenant le capuchon sur son visage, qui était i. 8.
demeuré impassible, il fit signe à l'enfant qui portait la besace, et s'éloigna lentement avec lui.
De leur côté, les membres du parlement continuaient à s'assembler malgré les ordres de M. de Thiard. Celui-ci fit garder les portes du palais, mais les magistrats s'assignèrent alors un autre lieu de rendez-vous. Le gouverneur résolut de mettre fin à cette résistance, en se servant des lettres de cacbet qu'il avait contre les plus influents.
M. Philippe de Tronjoly, lieutenant-colonel de la milice bourgeoise, reçut, en conséquence, l'ordre de rassembler son bataillon, pour assurer l'exécution des mesures ordonnées par le roi; il refusa de marcher. Le grand prévôt, M. de Melesse, fut alors sommé, par le gouverneur, d'arrêter les magistrats désignés : il s'excusa en offrant sa démission.
— Vous ferez votre devoir, monsieur, ou vous mourrez à la Bastille ! s'écria le comte de Thiard exaspéré.
Et l'ordre de rassembler les troupes fut aussitôt donné.
Cependant, par suite de ses relations avec plusieurs officiers, Moreau était tenu au courant de tout ce qui se préparait. Il apprit, le soir du 1er juin, que l'on devait arrêter, dans la nuit même, plusieurs membres du parlement; tous furent en conséquence avertis.
Ils résolurent aussitôt de se réunir, afin de délibérer sur ce qu'ils devaient faire. Le palais leur étant interdit, M. de Cuillé offrit son hôtel. On l'avait cerné, mais
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es magistrats persécutés y pénétrèrent, les uns en costume, les autres en chenille; quelques-uns furent obligés d'entrer par les fenêtres.
Ce fut là, au bruit des armes et des clameurs qui retentissaient au dehors, que le parlement breton tint sa dernière séance. M. de Thiard lui envoya en vain deux fois le grand prévôt, qui se présenta seul, les larmes aux yeux, et finit par s'évanouir; au moment où il attendait la soumission du parlement, il vit entrer trois huissiers qui lui signifièrent, en parlant à sa personne, que la cour déclarait les lettres de cachet nulles, obreptices et subreptices, le sommait de retirer les troupes, et le dénonçait au roi comme coupable d'arbitraire et de félonie. Il apprit en même temps que le décret de prise de corps contre lui et M. de Molle-ville avait été mis en délibération et rejeté à une simple majorité de quatre voix *.
Les choses en étant à ce point, il pensa que la temporisation devenait dangereuse, et commanda de forcer l'hôtel de Cuillé.
Cet ordre était d'autant plus difficile à exécuter que la foule encombrait tous les passages. Sur le refus des officiers, le colonel du régiment de Rohan, M. d'Hervilly, sortit lui-même à la tête d'un détachement; mais à peine eut-il paru, que des cris s'élevèrent :
1 II y avait eu vingt-six voix contre vingt-deux.
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— Aux armes! mort, à d'HervilIy !
Au même instant un jeune homme lui arracha ses épaulettes, lui jeta une épée et le provoqua. Les gens du roi, envoyés par la cour, essayèrent de calmer la multitude.
— Que les soldats déchargent leurs armes! s'éeriat-on de tous côtés.
Les soldats obéissent; le tumulte s'apaise un instant, mais pour renaître bientôt avec plus de violence. Le colonel d'HervilIy veut parler, on l'insulte, on le pousse ; une pensionnaire, portant encore le costume de sa communauté, s'élance sur lui le pistolet à la main, et lui propose un combat singulier. Tout à coup on apprend que Bertrand de Molleville a quitté son hôtel de l'intendance pour se rendre chez le gouverneur. La foule se précipite de son côté ; on force le corps de garde ; la guérite de la sentinelle est mise en pièces, on culbute les cavaliers, on coupe les brides et les sangles des chevaux. Enfin, la cour, avertie que le tumulte est au comble, arrête de se séparer pour éviter une collision sanglante.
Le lendemain, MM. Le Merdy de Gatuëlan, de Cuillé, de Talhouet, de Rersalaùn, et un grand nombre d'autres, furent arrêtés et exilés dans leurs terres.
Mais M. de Thiard s'était trompé en croyant que la dispersion du parlement briserait toutes les résistances : à la nouvelle de ce qui venait d'avoir lieu, la noblesse
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entière jeta un cri d'indignation. Tous les corps constitués protestèrent publiquement. L'évêque de Rennes ordonna des prières pour détourner le fléau qui menaçait la Bretagne, et les commissions intermédiaires des États, dirigées par le comte de Botherel, signèrent un mémoire que douze députés furent chargés de présenter au roi.
Ils étaient partis depuis dix jours, lorsque l'on apprit leur emprisonnement à la Bastille. Cette nouvelle se répand aussitôt dans la ville; on veut douter d'abord, mais tout à coup des voitures pleines de femmes en deuil passent au galop de leurs chevaux; on reconnaît les épouses, les mères des députés; elles vont à Paris se jeter aux pieds du roi.
Mais ce n'était point assez de leurs prières, dix-huit nouveaux députés furent choisis et partirent le même jour : on les arrêta à Ponchartrain. Une troisième députation de cinquante membres fut envoyée avec ordre de persister dans toutes les protestations précédentes, de n'obtempérer à aucune des défenses qui pourraient lui être faites, et de ne céder quà la violence.
Désespérant de vaincre par la force une telle ténacité, la cour se décida à employer l'adresse. Les nouveaux députés parvinrent à Paris sans obstacles, mais, une fois arrivés, toutes les portes leur furent fermées. Leurs sollicitations à M. le duc de Penthièvre, gouverneur titulaire de la Bretagne, à MM. de Brienne et de
Villedeuil, pour obtenir audience du roi, restèrent inutiles ou sans réponses.
On les croyait découragés et prêts de retourner dans leur province, lorsqu'on les vit arriver un jour à Versailles, sans invitation, se jeter sur le passage du roi au moment où il se rendait à vêpres, et lui présenter leur mémoire.
Le roi le reçut, en prit lecture, et, quelques jours après, les députés détenus étaient remis en liberté, et es parlements rétablis !