‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 12 sur 35 · LETTRE DE JOSEPH · texte numérisé non relu

LETTRE DE JOSEPH

J'avais pris une part active à toutes les manifestations contre M. de Thiard, sans que mon parrain y mît obstacle ; son caractère, ses habitudes et les intérêts de son commerce, le faisaient tenir plus qu'aucun autre aux privilèges de la province , et ce qui pouvait y porter atteinte excitait naturellement son animadversion.

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Comme tous les égoïstes, il n'aimait l'ordre qu'à son profit, et quoique trop prudent pour se mêler à une lutte dangereuse, il se réjouissait de voir d'autres la hasarder.

Ma participation à la révolte avait d'ailleurs pour lui un double avantage; elle le recommandait aux parlementaires sans l'exposer vis-à-vis de l'autorité. A celleci, il pouvait dire qu'il me désavouait; à ceux-là, qu'il m'avait laissé faire. Dans un cas, j'avais l'air d'avoir agi sous son influence, et pour ainsi dire comme son remplaçant; dans l'autre, d'avoir obéi à ma seule inspiration. Quoi qu'il arrivât, je ne devais donc point le compromettre et je pouvais lui faire honneur.

Il le sentit, et, feignant de rien voir, il me laissa une liberté entière.

J'en profitai pour me délivrer de certaines servitudes que je m'étais laissé imposer précédemment. J'étais maintenant assez connu pour trouver sans peine, chez un autre négociant, un emploi plus lucratif que le mien ; mon parrain le savait, et il comprit que, pour me conserver, il fallait m'accorder en indépendance ce qu'il me refusait en profits. En conséquence, mon travail se régularisa, et, le bureau fermé, je pus, comme les autres commis, disposer de mes heures.

J'en profitai pour reprendre mes études interrompues et leur donner une meilleure direction. Avant mon arrivée à Rennes, j'ignorais même les noms de la

plupart des écrivains fameux. Je voulus les connaître tous.

Cette lecture fut d'abord pour moi une sorte d'orgie; je m'y livrai avec une passion furieuse et insensée. Rien m'avait préparé à cette initiation au monde de l'intelligence et de l'art. Je voyais s'ouvrir tant d'horizons nouveaux, je sentais s'exhaler tant de parfums inconnus, qu'au premier instant ma raison chancela. Tout ce qui m'avait occupé jusqu'alors fut oublié; je passais à lire les nuits entières et une partie des journées. L'existence réelle était pour moi comme un rêve. J'accomplissais mes devoirs par habitude et presque sans m'en apercevoir; je ne commençais à vivre qu'au moment où je me retrouvais seul avec mes livres. Ce monde de fictions était devenu à mes yeux le monde véritable; c'était là qu'étaient désormais mes désirs, mes intérêts et mes affections.

La maladie put seule arrêter cette espèce de délire et ramener mon esprit à plus de tempérance. Jusqu'alors il s'était enivré à toutes les sources, presque sans préférence ; rendu plus délicat par la satiété, il commença enfin à choisir.

Je sentis se calmer en même temps les agitations intérieures qu'avait produites en moi l'écho de tant d'idées nouvelles; elles prirent chacune leur place, élevèrent la voix à leur tour; au tumulte succéda le chœur, et je pus prendre possession de mon âme. Du reste, cette

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espèce d'interrègne du sens pratique, loin de me rendre indifférent aux débats politiques qui agitaient alors la France, eut, au contraire, pour résultat de m'y intéresser plus vivement. Jusqu'alors, je m'en étais occupé par imitation, ou tout au plus par instinct; je commençai enfin à en voir la source et le but.

Le dix-huitième siècle tout entier avait été employé à prouver théoriquement que la liberté dans le devoir et l'égalité devant la loi étaient le droit de tous les hommes. On ne pouvait douter que la démonstration, arrivée à l'état d'évidence, ne devînt bientôt une application. Mes penchants et mes impressions devaient me faire incliner plus qu'aucun autre vers la réforme d'une société dans laquelle j'avais déjà tant souffert; aussi tous mes vœux se tournèrent-ils vers son accomplissement, et, quelque faible que fût mon secours, je me jurai à moi-môme de l'aider en toute occasion, selon ma force et la longueur de mon bras.

J'étais entièrement occupé de ces espérances, et tout entier aux États généraux qui allaient se réunir, lorsque je reçus sur ces entrefaites une lettre de Joseph.

Après avoir longtemps ignoré ce que j'étais devenu, il venait d'apprendre, par Launay, que j'habitais Rennes. Sa lettre contrastait si étrangement avec les préoccupations qui nous agitaient tous alors, qu'elle m'étonna et m'attendrit. La voici; elle fera comprendre mieux que toutes mes paroles ce qu'était

cette âme si heureusement venue à la vie et si facile à satisfaire.

« Je viens enfin d'avoir votre adresse, cher monsieur Baptiste ; celui qui me l'a donnée ne m'a pas dit son nom; mais c'est un grand monsieur jaune qui cause beaucoup et aime à vous parler de vos défauts. Je rappelle cela ici pour que vous puissiez le reconnaître, et non pour médire.

)> Il m'a assuré que vous demeuriez à Rennes, chez votre parrain; mais quand je lui ai demandé si vous étiez heureux, il m'a répondu en me disant ce que vous gagniez. Je voudrais bien savoir, pourtant, si vous prenez la vie à l'aise, cher pauvre monsieur, car pour ce qui est de l'argent, je sais que vous n'y tenez guère ; vous êtes né la main ouverte , comme on dit. Mais avez-vous là-bas une belle campagne pour vous promener, de bons livres à lire, un ami avec qui vous puissiez causer de choses qui ont besoin de sortir du cœur?

» Comme je voudrais vous voir ici ! Vous auriez tout cela, et bien autre chose encore ; vous pourriez vous promener dans de grandes allées de chênes, tapissées de petites fleurs, au bord d'une mer aussi tranquille qu'une fontaine, et devant un horizon si doux et si triste, que je pleure quelquefois en le regardant.

» Mais vous allez me demander sans doute où je suis et ce que je fais, car je ne vous l'ai point encore dit...

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Je suis au couvent de Saint-François, à Morlaix, où je fais mon noviciat pour être moine.

» Cela va bien vous étonner, vous qui deviez me croire au séminaire; mais on m'a offert d'entrer ici, et j'ai compris tout de suite que c'était ma place. Dans six mois j'aurai prononcé mes vœux; il ne me restera plus rien à désirer. Semblable à ce saint du désert, auquel les oiseaux du ciel apportaient un pain à l'heure dite, je recevrai sans m'en inquiéter la nourriture de chaque jour; l'existence terrestre ne m'occupera plus, je vivrai sans calcul, sans prudence, comme les enfants qui passent leurs journées à cueillir des fleurs, et leurs soirées à compter les étoiles.

» Quand je songe à cela, j'éprouve des saisissements de félicité; puis la crainte me vient qu'une vie si heureuse ne puisse être innocente. Je consulte de plus vieux que moi, pour savoir si mon bonheur n'est point un péché ; mais ils me disent tous d'en jouir sans peur, que c'est la bénédiction de Dieu qui descend ainsi en flots de joie dans mon cœur.

» J'habite, au levant de l'abbaye, une cellule que l'on a blanchie à neuf quand j'y suis entré, si bien qu'en me réveillant je nage dans le soleil. Sous mes fenêtres s'étendent les charmilles du jardin, où j'entends les petits oiseaux chanter leur joyeux alléluia, tandis que la brise de mer m'apporte des odeurs de genêt !

» C'est là que je passe presque tout mon temps en

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