U8 SOUVENIRS
recueillements rêveurs, en prières et en lectures, car j'ai trouvé ici beaucoup de beaux livres que je ne connaissais pas; il en est trois ou quatre surtout, dont je vous envoie les titres à la fin de ma lettre, et que je ne puis me lasser de relire. Quand je les ai finis, je les laisse quelques jours, en priant Dieu de me les faire oublier, afin que je puisse les recommencer avec le même enchantement.
» Oh! que nous devons remercier le ciel, monsieur Baptiste, d'être nés dans un temps où les bonnes paroles ne peuvent être prononcées sans être entendues de tous et sans rester à jamais ! Maintenant, ceux qui ont reçu la royauté de l'intelligence ne donnent plus à la tombe que leurs corps; leur génie reste pour l'enseignement et la consolation des hommes; il passe en eux, pour ainsi dire ; il devient quelque chose de la vie humaine ! Autrefois, ces consolateurs d'âmes ne faisaient que paraître comme des lueurs; aujourd'hui, chacun d'eux est une nouvelle étoile, ajoutée pour jamais au ciel de l'intelligence.
» Vous ne sauriez croire, monsieur Baptiste, combien j'aime Dieu, lorsque je viens de lire quelque bon livre. Il pouvait nous faire semblables à la brute, attachée par tous ses appétits à la terre ; il ne nous y a mis que les deux pieds ! Tl nous a donné le désir, allant vers l'inconnu; des douleurs préférables aux plus belles joies, des espérances qui consolent de toutes les réalités !
d'un bas-breton 149
L'instinct nous suffisait pour prendre place dans sa création ; il a voulu que nous eussions la pensée, et il nous a permis l'accès de ce monde invisible qui sert de vestibule à son paradis. Oh ! quand je serais le plus malheureux et le plus abandonné des êtres, je le remercierais encore à deux genoux de pouvoir souffrir comme un homme, c'est-k-dire en me souvenant du passé et en rêvant à l'avenir.
» J'entends parler ici, depuis quelque temps, de troubles publics et de discussions entre ceux qui sont chargés de nous gouverner; on rassemble, dit-on, les états généraux... Je m'inquiète peu de tous ces bruits; pour moi, oiseau de paix, on m'a reçu dans l'arche, j'ai mis ma tête sous mon aile, je puis dormir, bercé aux vagues du déluge, et quand les cataractes du ciel seront fermées, on m'enverra peut-être voir si les eaux décroissent et chercher le rameau de salut ! Mais je pense à vous, qui êtes exposé là-bas à toutes les chances du désastre ! Qui vous défendra si l'on vous attaque? qui vous consolera si vous êtes frappé?
» Une seule idée me rassure : c'est que, dans ces grand combats, les petits se sauvent d'ordinaire plus sûrement. Qui sait, d'ailleurs, si mon inquiétude n'exagère point le danger? Que vous importe, après tout, les querelles entre ceux qui gouvernent nos intérêts temporels ? Dieu vous a fait la grâce de naître comme Thysope, dans l'humilité. Quand les foudres se croisent et se combat-
tent sur les montagnes, le pâtre qui paît son troupeau au fond de la vallée n'y prend point garde.
» Adieu, monsieur Baptiste, je prie Dieu pour vous soir et matin ; votre souvenir ne m'a point quitté un seul jour, et souvent, quand je me promène sous nos grands arbres, j'ai tressailli en croyant vous voir tourner la barrière et venir vers moi... Hélas ! je ne dois plus sans doute vous retrouver sur la terre, et cette pensée est la seule amertume que Dieu mette dans mes joies. Tâchons de vivre, du moins, de manière à nous retrouver ailleurs, quand noire chair sera retournée à la poussière (Toù elle est sortie.
» Paix et bénédiction de Dieu, à vous maintenant et
toujours.
» 7 Joseph, notice. »