‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 14 sur 35 · ÉVÉNEMENTS DES 26 ET 27 JANVIER · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENTS DES 26 ET 27 JANVIER

Dans leurs discussions avec la cour, les parlements avaient unanimement demandé la réunion des états généraux, comme le seul remède aux maux qui accablaient

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la France. Ils espéraient que ces états raffermiraient leur autorité, consacreraient leurs droits et les mettraient à même de résister plus sûrement à la royauté ; mais ils ne réfléchirent pas qu'ils fournissaient, en même temps, aux prétentions de la bourgeoisie l'occasion de se produire. L'événement ne tarda pas à prouver l'imprudence de leur demande. A peine la convocation des états généraux fut-elle connue, que le tiers annonça tout haut ses projets de réforme. Ce fut le 29 décembre 1788 que les états de Bretagne se trouvèrent réunis à Rennes. On y voyait neuf cents gentilshommes, une trentaine d'ecclésiastiques, et quarante-deux députés du tiers. Avant de prendre part aux délibérations, ceux-ci demandèrent à exposer leurs réclamations, dont les principales étaient le vote par tête et l'égalité de l'impôt pour tous les ordres. La noblesse repoussa cette demande. Elle connaissait déjà les audacieuses exigences de la bourgeoisie, et s'était rassemblée quelques jours auparavant pour convenir de la réponse qu'elle y ferait. C'était à cette occasion qu'un gentilhomme avait dit :

« De quoi se plaint le tiers ? ne lui avons-nous pas bâti des hôpitaux? »

Cependant les plus sages avaient exprimé des craintes. Le tiers était nombreux, et si on lui refusait tout, il pourrait avoir recours à la révolte.

— Dans ce cas, s'était écrié un membre de la commission intermédiaire de Nantes, l'histoire nous enseigne

notre devoir. Je lisais ce matin que, du temps de Philippe le Bel, ces gens-là ayant fait les rebelles, nous autres nous montâmes à cheval, et quand nous en eûmes sabré un millier, le reste redevint docile.

Ces forfanteries de la noblesse avaient été répétées ; elles n'avaient fait qu'irriter la roture et l'affermir dans ses résolutions. Enfin, le 9 arriva un arrêt du conseil qui ordonnait de dissoudre les états. Les députés du tiers obéirent; mais les gentilshommes s'assemblèrent pour signer l'engagement de ne jamais faire partie d'une réunion où leurs privilèges seraient méconnus, sous peine d'être regardés comme traitres et déshonorés. Le tiers, de son côté, convoqua les communautés. De part et d'autre s'imprimaient des mémoires où l'on échangeait des injures, des provocations, et l'animosité des deux partis s'en accroissait. Mais pendant que la noblesse allait partout, semant les promesses, les menaces, et s'épuisant en secrètes intrigues, le tiers avait recours à un moyen d'influence dont on ne devait pas tarder à sentir le pouvoir. Un journal, la Sentinelle du Peuple, parut. Ce fut ce jeune homme, déjà remarqué par les habitués du Café de l'Union pour sa verve et sa logique railleuse, Volney, qui, le premier, essaya ainsi la périodicité du pamphlet.

a Amis et citoyens, disait-il dans son introduction, vous saurez que, doté par la grâce de Dieu d'un petit revenu honnête, je puis vivre en bon gentilhomme, c'est-

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à-dire sans travailler ; mais puisque chacun de vous travaille, je me crois, en conscience, obligé de mettre aussi la main à l'œuvre. Tandis que l'un laboure mon champ, que l'autre fait mon pain, que celui-ci me fabrique une étoffe, que celui-là va me chercher du café en Amérique, je me suis demandé comment je pourrais me rendre utile; et songeant qu'il court par ce temps des malintentionnés, je me suis dit : Je serai sentinelle, la sentinelle du peuple, et c'est moi qui crierai de loin à chacun : haro ! ou qui vive ! »

Et entrant immédiatement en fonction, il signalait, dans le même numéro, les manœuvres des gentilshommes, et faisait justice de leurs menaces.

« Les nobles ne sont pas dix mille, observait-il en terminant ; mais quand ils seraient deux fois davantage, nous serions encore cent contre un, et rien qu'à leur jeter nos bonnets, nous pourrions les étouffer. »

Dans une autre feuille, raillant les Tourangeaux, qui, à l'instigation de leurs chanoines, avaient refusé la taxe des réverbères, il s'écriait :

« Béni soit le bon Dieu de nous avoir donné le soleil sans prendre d'avis, car s'il eût consulté une assemblée de notables, il y eût eu au moins cent trois voix contre trente-sept pour ne point avoir de soleil ! »

La noblesse éprouva, à l'apparition de la Sentinelle du Peuple, un dépit étonné. Ne pouvant deviner d'où lui venaient ces soufflets sans main, comme les appelait Voli. 9.

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