SOUTENU! S
ney, elle voulut d'abord affecter le dédain; mais les coups se renouvelèrent régulièrement. Tous les noms furent successivement traduits au tribunal du juge mystérieux. Pas un acte reprochable n'était commis, pas un ridicule ne pouvait se produire, sans être discuté ou constaté le lendemain. La pluie d'épigrammcs arrivait à jour fixe, comme les marées d'équinoxe, sans que l'on eût aucun moyen de s'en garantir. Avant que l'on eût répondu à une attaque, une autre y succédait. Caché derrière son nuage, le journaliste ressemblait au vaillant Ulysse, envoyant successivement une flèche à chaque prétendant de Pénélope. Le journal arrivait chez Vatard, encore humide d'impression, se répandait de là dans toute la ville, comme emporté par un coup de vent, et une heure après, les nobles ne pouvaient sortir sans trouver aux mains de tous les passants la feuille fatale, et sans voir tout le monde sourire à leur rencontre. Poussés à bout, ils voulurent faire saisir la presse et le journaliste ; mais tous deux ne travaillaient que la nuit et changeaient sans cesse de domicile.
« Vous chercherez en vain, leur écrivait Volney; nous avons un talisman qui nous rend plus forts que le fer, plus rapides que l'air, plus subtils que la flamme : l'amour de la liberté ! »
Fatigué pourtant de poursuites toujours plus pressantes, le jeune écrivain résolut de s'y dérober en allant s'établir au milieu même du camp ennemi. Il fit
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emporter sa presse au château de Maurepas, sur la route de Fougères, et ce fut de là désormais que partirent les pamphlets dans lesquels il livrait les privilégiés à la risée publique. Désespérant d'imposer silence à un pareil ennemi, la noblesse se décida à lui répondre. Un abbé Lemaistre publia, à cet effet, un factum écrit en mauvais français et bardé de citations en latin estropié. VolneyUui répliqua dès le lendemain, dans un article où, proposant de le faire porter comme pensionnaire sur la liste des états, à raison de deux sous par barbarisme, il prouva que sa pension irait à deux mille livres. Le défenseur de la noblesse, couvert de ridicule, reçut le nom d'abbé à deux sous, et n'osa plus donner signe de vie. Mais ce n'était point seulement la Sentinelle du Peuple qui tournait en moquerie les prétentions des gentilshommes : la satire était descendue sur la place publique. Les ramoneurs de Rennes, vêtus de toges grotesques, parodiaient les décisions des états et les condamnaient au feu. Le journal de Volney publia même les arrêts de la cour des Ramoneurs, revus, corrigés et considérablement augmentés par l'ironique rédacteur. Ces polémiques amères n'avaient fait qu'augmenter l'audace d'une part, et de l'autre la haine. Les nobles les plus influents, tels que MM. de Boishùe, de Tremergat, de Botherel et de Kératry, cherchaient à exciter les classes inférieures contre la jeunesse de Rennes, qui avait embrassé la
cause du tiers. L'exaspération était extrême des deux côtés, et une collision semblait imminente. Le 25 janvier 1789, je m'étais rendu, comme d'habitude, vers le soir, au café de l'Union avec Benoist. Nous y trouvâmes Moreau, entouré d'une quarantaine déjeunes gens qui paraissaient fort animés. Au milieu d'eux était un sergent de royal-marine, arrivé à Rennes depuis peu, et qui s'était déjà fait remarquer par son esprit liant et ses opinions patriotiques; on l'appelait Bernadotte. Au moment où nous entrâmes, il parlait vivement.
— Oui, disait-il, je l'ai entendu de mes oreilles, chez le capitaine : ils étaient là plusieurs gentilshommes, et ils répétaient qu'ils en auraient fini avant deux jours avec la canaille des écoles.
— Et c'est pour cela, interrompit Moreau, que le peuple est convoqué demain au champ Montmorin. Les billets de convocation ont été faits dans la salle môme des états ; les gentilshommes enverront leurs laquais et leurs porteurs, qui nous chercheront querelle au moindre prétexte, et nous assommeront pour gagner leurs gages.
— Nous avons tous chez nous une épée et une paire de pistolets, dit un des assistants, qui s'appelait Omnès.
— Et que gagnerons-nous à nous en servir contre des valets, répliqua Moreau; attendons les maîtres! Que personne n'aille au champ Montmorin : ils en seront pour leurs frais de guet-apens.
— Songeons d'ailleurs, ajouta Benoist, qu'avec leurs
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gens et leurs affidés, ils sont dix fois plus nombreux que nous. S'ils veulent la bataille, on ne la leur refusera pas, mais il faut au moins qu'ils en aient les horions.
— Ajoute, pour ceux qui sont pressés, reprit Moreau, qu'ils n'auront pas longtemps à attendre.
— Qui te fait penser?...
Pardieu, ce que je vois. Ne coudoie-t-on pas à
chaque coin de rue quelque bande à' épées de fer1 ? Tous les mangeurs de sarrasin sont arrivés de leurs villages avec l'habit aurore et le cadogan neuf pour boire gratis à la table du président. Leur nombre finira par les enhardir. Quelque beau jour, après dîner, les meneurs leur persuaderont qu'ils sont des héros, et nous les verrons arriver la rapière au poing.
— Je me charge de les recevoir, dit Omnès. Aussi bien, je suis fatigué de leur insolence. Les rues ne sont pas assez larges pour eux et leurs épées. D'où viennentils donc pour être si fiers? Ne sortent-ils pas, comme nous, de la fange d'Adam? Il est temps que le plus grand nombre ne soit point sacrifié au plus petit. Le monde est à tous. Tant que je vivrai, je demanderai cette égalité des droits; je combattrai pour elle; je ferai de cette cause ma vie, et je veux que mon histoire soit tout entière dans mon nom : Omnes, omnibus. Un sourire général accueillit celte boutade.
i On donnait ce nom aux gentilshommes pauvres, qui venaient aux états avec des épées sans ornements et à poignée d'acier.
— Vous aurez fort à faire, monsieur, si vous persistez dans votre généreuse mission, dit Volney, qui, assis à l'écart, avait jusqu'alors gardé le silence. Le privilège a toujours été regardé, en France, comme un droit, et l'égalité comme une exception. Voulez-vous avoir, pour exemple, un échantillon de la justice qui préside à l'établissement des impôts? Voici un extrait des rôles de la capiiatùm de Rennes pour cette année même. A ces mots, le jeune homme chercha dans son portefeuille une note, sur laquelle il lut :
« Le marquis de Rosuyvien, pour lui et ses domestiques, 27 livres 18 sous.
» Desvarennes, perruquier-baigneur, sans biensfonds, 30 livres.
» Mademoiselle de Rosuyvien, tenant maison, avec porteurs, 9 livres.
» La demoiselle Bourgueil, tailleuse, 18 livres.
» Mademoiselle Dubreuil de la Monneraie, tenant maison, 1 livre 16 sous.
» La Doucin, marchande d'herbes, 3 livres 2 sous.
» Un domestique de gentilhomme, 30 sous.
» Un domestique de roturier, 3 livres. »
— Je comprends, observa Moreau, que ces messieurs tiennent à un tel état de choses. Jusqu'à présent, nous n'avons existé que pour eux; ils nous ont eu à l'étable, buvant notre lait d'abord, puis vendant notre peau.
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Mais le peuple se lasse de ne servir qu'à faire des fromages ol des souliers à messieurs de la noblesse; il faudra bien qu'ils s'habituent à se suffire. Nous avons fait pendant dix siècles le métier de vers à soie, qui vivent pour filer une bobine à leurs maîtres, et meurent complaisamment pour la laisser dévider. C'est assez d'abnégation chrétienne comme cela! La force et le droit sont pour nous; ayons de la prudence, le succès est certain.
On causa encore quelque temps sur ce ton, et nous nous séparâmes, en convenant de ne point aller au champ Montmorin. La réunion annoncée eut lieu le lendemain, à l'endroit indiqué; mais, au grand désappointement des meneurs, aucun bourgeois n'y parut. L'assemblée se trouva composée de six à huit cents laquais, porteurs ou cochers, parmi lesquels on remarquait surtout ceux de M. de Rératry. Ils étaient conduits par Dominique Lelandais, attaché au service de la commission des canaux. Celui-ci les harangua; il paria de la nécessité des états généraux, qui devaient, selon lui, diminuer le prix du pain et augmenter les gages des domestiques; il accusa le tiers d'empêcher tout ce bien par ses prétentions, et finit en proposant de se rendre au palais. L'assemblée entière applaudit et se précipita à sa suite, en criant : Vive la noblexel le pain à quatre sous! La cour reçut ces étranges pétitionnaires, et promit de faire droit à leur demande. Ils
allaient se retirer, lorsque Dominique aperçut à la porte du café de l'Union une douzaine d'étudiants qui regardaient.
— Haro! haro! s'écria-t-il, ce sont des bazochiens. Aussitôt il s'élance avec sa meute; les jeunes gens
veulent se mettre en défense; mais les laquais s'arment de bûches qui venaient d'être déchargées devant les Cordeliers, et assomment tout ce qu'ils rencontrent. Aux cris qui s'élèvent, les gentilshommes sortent du palais et applaudissent; M. le marquis de Tremergat encourage ses gens du geste. Un garde de ville veut saisir un valet qui venait d'abattre un étudiant à ses pieds; le marquis court au garde, le pistolet à la main, et le force à se retirer. Ainsi soutenus, Dominique et les siens se répandent dans les rues, attaquent tous les bourgeois qu'ils rencontrent, et les poursuivent jusque dans les maisons. Cependant, le bruit de cet odieux guetapens ne tarda pas à se répandre. Moreau, averti, accourt, suivi de quelques amis. J'arrivais au même instant avec Benoist. A notre aspect, les gentilshommes cessèrent d'exciter les valets ; plusieurs feignirent même de s'entremettre. Un de ceux qui avaient le plus applaudi les assassins, voyant un jeune homme, appelé Louazon, qui se défendait avec peine contre deux porteurs, voulut le secourir.
— Va-t'en, lâche ! lui dit le courageux jeune homme, j'aime mieux mourir que te devoir la vie!
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Nous arrivâmes heureusement à temps pour le dégager. M. de Montboucher el deux autres nobles étrangers au complot, qui s'étaient efforcés, dès le commencement, d'apaiser le tumulte, nous aidèrent à disperser les laquais. Comme on le devine, notre indignation était au comble. Une requête fut adressée sur-le-champ au procureur général de Chenille, une autre au grand prévôt de Mélesse , pour demander l'arrestation des coupables, et spécialement du sieur Vignon, confiseur de la noblesse, connu pour avoir convoqué et soudoyé les laquais. Des députés se rendirent, en outre, à Saint-Malo et à Nantes pour demander du secours. Nous nous portâmes, avec Moreau, aux magasins où étaient déposées les armes de la milice, nous les enlevâmes, et l'École de droit prit l'aspect d'un camp. La nuit se passa dans ces préparatifs de résistance. Le lendemain, 27, nous apprîmes que la cour venait de faire suspendre les informations judiciaires commencées au siège de police. Les juges ne pouvaient nous déclarer plus positivement qu'ils faisaient cause commune avec nos assassins. Moreau envoya avertir M. de Thiard que, puisque la protection des lois nous était refusée, nous saurions nous proléger par les armes. Une partie de la journée s'était écoulée dans ces démarches; vers une heure, on vint nous avertir qu'un jeune ouvrier qui nous quittait avait été frappé à coups de couteau par les laquais, devant le palais et aux yeux de la mare-
chaussée, qui avait laissé faire. Nous descendîmes pour parlerai! grand prévôt; mais à peine eûmes-nous paru sur la place, qu'une trentaine de gentilshommes sortirent des Cordeliers, l'épée à la main. Nous nous étions arrêtés; ils vinrent de notre coté avec des provocations et des injures. Les dames nobles étaient aux fenêtres et nous montraient au doigt ironiquement.
— Que chacun fasse son devoir ! dit Moreau en se tournant vers nous.
Les épées furent tirées, les pistolets armés, et nous attendîmes. Un gentilhomme s'élança à notre rencontre, nous appelant lâches et nous criant d'avancer.
— Retirez-vous, monsieur de Boishùe, dit Moreau avec calme; votre mère est là, au balcon; ne nous forcez pas à vous tuer sous ses yeux.
— Feu ! feu! s'écriaunevoix parmi les gentilshommes.
— Feu ! répéta Moreau.
Vingt coups partirent en même temps des deux côtés : MM. de Saint-Rivel et de Boishûe tombèrent. Un cri de rage s'éleva dans les rangs de la noblesse. Ils jetèrent leurs pistolets, fondirent sur nous l'épée à la main, et la mêlée devint générale. Cependant, ceux des deux partis qui se trouvaient dispersés dans la ville ne tardèrent pas à être avertis et à accourir. Partout où des gentilshommes et des jeunes gens se rencontraient, une lutte partielle s'établissait, de sorte que l'on combattit bientôt sur toutes les places et dans
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toutes les rues. Pendant ce temps, le tocsin sonnait pour appeler les bourgeois à rétablir la paix. On ne voyait de tous côtés que parents effrayés cherchant leurs fils, et gardes de ville ramenant des blessés. Le combat ne cessa qu'avec le jour. Les bourgeois passèrent la nuit dans les salles de l'hôtel de ville, où ils reçurent l'annonce de secours arrivant de Hédé, de Saint-Malo, de Lorient et de Nantes. Dans cette dernière ville, la plupart des commis avaient abandonné leurs comptoirs pour prendre les armes, déclarant infâme quiconque, en leur absence, solliciterait leurs places, et protestant d'avance contre tout tribunal qui les déclarerait séditieux. De son côté, la noblesse se préparait à une vigoureuse résistance : quatre cents gentilshommes s'étaient enfermés dans le cloître des Cordeliers, avec des lits, des vivres, des munitions et des armes. Les banquettes des états avaient été brisées pour faire des barricades, et les assiégés déclarèrent qu'ils s'enseveliraient sous les ruines de leur forteresse. M. de Thiard, qui, dans tous ces débats, avait montré son courage habituel, se porta intermédiaire entre les deux partis. Les jeunes gens exigeaient, avant tout, l'évacuation des Cordeliers.
— Qu'ils viennent s'en emparer, répondirent lièrement les gentilshommes.
— Ils viendront, dit M. de Thiard.
— Il faudrait une armée pour nous chasser d'ici.
— Ils auront une armée.
— Où est-elle?
— En voici l 'avant-garde.
Un bruit de clairons venait, en effet, de se faire entendre au loin; il s'approcha, et bientôt une longue file de chariots parut sur la place du palais. Ils étaient chargés de jeunes gens armés de piques ou de haches d'abordage, et portant tous à la boutonnière un ruban aux couleurs du tiers : c'étaient les patriotes de Nantes qui arrivaient. Les gentilshommes devinrent sérieux; ils demandèrent jusqu'au lendemain pour réfléchir; mais le lendemain, quand on se présenta aux Cordeliers, tous avaient disparu.