SÉJOUR AU PRESBYTÈRE — LE CURE ET LE VICAIRE
Coëtmieu est situé entre Lamballe et Saint-Brieuc. Nous nous y rendîmes à pied de cette dernière ville.
Le paysan qui me servait de guide, après m'avoir fait traverser le bourg, composé d'une vingtaine de maisons, puis le cimetière, dans lequel je remarquai deux pruniers chargés de fruits, dont je pris note, me conduisit au presbytère, dont la porte n'était fermée qu'avec une ficelle nouée à un clou. Nous entrâmes en appelant, mais il n'y avait personne. Cependant je tombais de fatigue et de besoin; je le dis à mon guide.
— Qu'à cela ne tienne, me répondit-il, nous sommes chez un chrétien.
En parlant ainsi, il leva le panier qui recouvrait le pain de seigle posé sur la mée1 , poussa la coulisse de celle-ci et en tira une jatte de lait, que nous partageâmes.
1 Espèce de pétrin formé par une couverture à coulisse, et dans lequel on ramasse le lait et le beurre.
Nous achevions de manger quand le recteur parut sur le seuil ; il ne montra aucun étonnement à notre aspect.
— Bon appétit, mes gars! s'écria-t-il d'une voix joyeuse.
Le paysan se leva.
— La porte était ouverte et l'enfant avait faim, dit-il simplement.
— Ce qu'on trouve ici appartient à tout le monde, répondit le prêtre du même ton.
Et s'approchant de moi avec un air riant, il passa la main sur mes cheveux. Mon guide me nomma alors et remit la lettre de mon père.
Après l'avoir lue , le bon curé m'embrassa et me fît beaucoup de questions sur ma mère, dont il était un peu parent, puis sur mes frères, qu'il n'avait point vus depuis leur baptême et qu'il croyait encore tout petits. La vieille servante arriva sur ces entrefaites; il me présenta à elle. Catherine gronda beaucoup de ce qu'on ne l'eût point appelée. Elle avait servi autrefois à Guingamp, et me demanda des nouvelles de vingt personnes mortes depuis dix ans et que je n'avais jamais connues. Elle trouva que je ressemblais à mon père, s'extasia de me voir si fort, et me força à recommencer une seconde jatte de lait, en m'assurant qu'à mon âge on avait toujours faim.
Elle me conduisit ensuite elle-même, avec le recteur, dans une petite chambre que je devais occuper.
Elle ressemblait à toutes celles du presbytère : on y voyait une petite table de chêne, deux chaises de paille, un lit à rideaux de serge et un bénitier de faïence suspendu au chevet; mais j'avais vécu jusqu'alors en communauté avec mes frères, dans une mansarde où nous étions quatre à nous disputer un escabeau; avoir une chambre, une table, une chaise, devait donc me sembler une inappréciable richesse ; c'était devenir quelque chose : au lieu d'être, comme naguère, une sorte de fraction sans valeur dans la famille, je me trouvais une personne; j'avais mon coin, et par conséquent mes droits !
Après m'avoir montré ma chambre, le recteur m'interrogea sur mes études, et reconnut bientôt que je ne savais rien. Il n'en montra ni surprise ni mauvaise humeur. C'était un homme simple, qui estimait la science à sa juste valeur. Il me dit, toutefois, qu'il faudrait réparer le temps perdu, régla, pour l'avenir, la distribution de mes heures, et me donna congé pour trois jours.
Je descendis ensuite avec lui au jardin du presbytère, qui ressemblait à tous les courtils de Bretagne à cette époque. On y voyait des légumes communs, quelques sillons de lin, de vieux pommiers, au pied desquels bourdonnaient deux ou trois ruches, des poiriers et des pruniers sauvages, à demi étouffés par les sureaux. Ça et là fleurissaient des vicliers simples, des
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pavots et des églantines ; le tout était enclos d'une haie d'aubépines, clans laquelle on entendait le merle siffler. Près de la maison se trouvait un puits entouré de vignes ; un peu plus loin, une cabane enfouie dans les noisetiers et de laquelle s'exhalait une douce odeur d'étable. Le bon recteur me montra tout en détail.
Du jardin nous passâmes dans le cimetière, du cimetière dans la vallée. La campagne était fleurissante, et les oiseaux commençaient à faire leurs nids ; tous les buissons chantaient.
Je m'étais vite accoutumé à la soutane de mon guide. Je lui répondis bientôt sans embarras; puis, passant de la crainte à l'extrême confiance, selon l'habitude des enfants, je me mis à lui faire part de toutes mes pensées et lui raconter jusqu'à mes espiègleries. Le bon recteur semblait prendre plaisir à mes confidences; il m'y encourageait môme par ses rires et ses questions, lorsqu'il s'arrêta subitement. Je levai les yeux; un autre prêtre venait de se montrer au bout du sentier et s'avançait vers nous.
— Tais-toi, me dit le vieux curé d'une voix contrainte; c'est mon vicaire. Ne dis rien devant lui... il n'aime point les bavardages d'enfant.
Dans ce moment le jeune prêtre nous rejoignit. C'était un homme d'environ trente ans , dont le teint était pâle, les yeux caves et les lèvres très-minr es. Il salua le recteur avec humilité; celui-ci me présenta en
me nommant. Le vicaire tourna sur moi un regard si aigu, qu'il me fit mal.
— A-t-il fait sa première communion? demanda-t-il.
— Je ne m'en suis point encore informé, répondit le vieux curé, en rougissant un peu.
Je déclarai que je ne l'avais pas faite.
— Et quel âge avez-vous?
— Douze ans.
— Il n'a sans doute reçu aucune instruction religieuse, continua le jeune prêtre en se tournant vers le recteur.
— Je le crois un peu en retard, répondit celui-ci. Le vicaire haussa les épaules, et après un moment
de silence :
— Je me chargerai de préparer l'enfant à la sainte table, dit-il, si vous le permettez.
Et le recteur ayant répondu par un signe afûrmatif :
— Nous commencerons demain, ajouta-t-il, en se retournant vers moi.
Je regardai le vieux curé pour lui rappeler les trois jours de congé qu'il m'avait promis; mais il ne comprit point ou ne voulut point comprendre mon regard.
Je ne tardai pas de m'expliquer la gêne que M. Durand avait laissé voir à l'apparition de son vicaire.
Abandonné dès sa naissance par des parents qu'il ne connut jamais, Bernard avait été élevé par le vieux prêtre, qui espérait trouver dans cette adoption quel-
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ques-unes des douceurs défendues de la paternité. Mais le sort avait mal servi ses désirs : loin de se montrer reconnaissant, le jeune homme sembla lui en vouloir d'être son obligé. C'était un de ces superbes que le bienfait ne touche point, parce qu'il les humilie ; race de Satan, qui ne peut vous pardonner d'avoir été fort, fût-ce pour la secourir !
Bernard, d'ailleurs, n'était point un être de la même nature que le curé. Il y avait un abîme entre l'intelligence naïve de celui-ci et la finesse tortueuse de l'autre. Durand n'avait jamais franchi, même dans ses aspirations de jeunesse, les bornes du probable et du facile. Un peu d'habitude, assez de foi et beaucoup de bonté, lui avaient donné le cœur d'un prêtre; mais il avait accepté le dogme plutôt qu'il ne l'avait étudié. Chez lui, et à son insu même, le sens pratique mitigeait la croyance et l'appropriait à la vie réelle. Bernard, au contraire, avait sondé les moindres replis de la doctrine catholique ; il avait aiguisé son esprit à toutes les arguties du séminaire, et s'était enfermé dans les principes de l'Église comme dans une cuirasse d'acier. Sa foi n'avait rien d'ardent; mais c'était quelque chose d'immuable. Les syllogismes de l'école coulaient dans ses veines au lieu de sang; il n'y avait point de cœur chez lui, mais un dogme.
Et cependant, ce fanatique à froid était miné par une passion invincible ! au plus profond de son âme double,
se cachait une ambition sans frein, parce qu'elle était sans espérances probables ! Il y avait du Sixte-Quint dans ce bâtard villageois qui marchait aussi les regards baissés, cherchant à terre les clefs de la puissance et de la richesse.
Devenu vicaire de son bienfaiteur depuis quelques années, il n'avait point tardé à prendre seul toute l'autorité. Cela s'était fait sans querelle et par une sorte de fatalité mystérieuse. A partir du jour où il avait paru au presbytère, le vieux curé avait senti près de lui une supériorité malveillante qui l'observait, et, réduit à l'impuissance par cette obsession invisible, il avait forcément accepté la domination du vicaire.
Une fois ce premier pas gagné , Bernard étendit son action au dehors. Bientôt rien ne se fit dans la paroisse sans qu'il y eût part; mais il sut conserver à cette participation l'apparence de la charité, en se faisant demander comme service ce qu'il désirait le plus lui-môme. Retranché dans une pieuse impassibilité, il saisissait toutes les occasions d'être utile , sans vouloir accepter aucune expression de reconnaissance. Il avait observé sans doute que les remercîments reçus, amenaient, pour le pauvre l'oubli, pour le riche la familiarité ; il voulait les maintenir ses obligés, afin de les avoir dans sa dépendance.
Il ne tarda pas ainsi à dominer sans opposition, i^n subissant sa volonté on ne croyait pas lui obéir, mais
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seulement se montrer reconnaissant. On avait un prétexte de se laisser conduire» et c'était assez pour que toutes les paresses et toutes les lâchetés humaines concourussent à cette usurpation du pouvoir. Il est rare , en effet, que l'homme ne se trouve point heureux d'avoir un maître qui pense pour lui. Son indépendance est moins souvent de la dignité que de l'orgueil, et la plupart des esclaves ne se révoltent que parce qu'on voit leurs chaînes.
Dès le lendemain de mon arrivée , j'eus à supporter la tyrannie commune. Le vicaire s'empara de moi, sous prétexte de me préparer à ma première communion ; il m'enveloppa de sa surveillance continue et silencieuse; je devins son prisonnier.
Il y eut d'abord en moi quelques velléités de révolte; mais elles tombèrent aussitôt devant la patience glacée du jeune prêtre. Rien n'avait prise sur lui : cette âme ressemblait à l'acier poli; son égalité même constatait sa dureté. Trouvant moins de fatigue à obéir qu'à résister, je me résignai à la soumission.
Cependant, comme on ne peut dépenser dans l'enfance qu'une certaine somme d'attention et d'activité, je me dédommageais de mon zèle avec le jeune vicaire par ma négligence avec le vieux curé. Les écoliers ressemblent aux hommes ; le maître le plus indulgent est toujours le plus mal servi.
Malgré toute sa bonté, M. Durand finit par s'irriter
de ma paresse, et par le laisser voir; le jeune prêtre attendait ce moment : il proposa de lui éviter tout ennui en se chargeant seul de mon instruction. Le curé refusa d'abord ; mais Bernard renouvela sa demande ; il rappela au recteur son âge, ses habitudes, son asthme ; les amis communs s'entremirent. A chaque indisposition de M. Durand, à chaque impatience causée par ma paresse, les prières se renouvelaient; il n'y avait qu'une opinion sur l'obstination du curé et sur le dévouement du vicaire.
Enfin, de guerre lasse, M. Durand céda. Il me dit un jour, les larmes aux yeux :
— C'est décidé, Baptiste, je suis trop vieux pour être encore bon à quelque chose; Bernard vous donnera désormais vos leçons.
Cette nouvelle me saisit, non à cause du curé, dont je ne comprenais point la douleur, mais à cause de moi. Je pensais avec effroi à la discipline sévère que le jeune prêtre allait, m'infliger.
Je fus singulièrement surpris en le trouvant plus sérieux que difficile à satisfaire. Il se contenta d'exiger moins d'irrégularité dans mon travail et plus de calme pendant mes leçons; fermant du reste les yeux sur les négligences ou l'incapacité. Je compris plus tard qu'il ne m'avait retiré à M. Durand que pour se créer des relations avec ma famille, qui avait alors quelque importance, et s'assurer au besoin sa protection. Les véritables
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ambitieux savent qu'un grain de sable peut causer la chute ou la prévenir, et ils ne méprisent rien qu'après le succès.
Les deux premières années passèrent sans amener aucun événement qui m'ait laissé de souvenir.
Je ne menais point une vie malheureuse, mais triste. Bien que le vicaire se montrât plus traitable que je ne l'avais craint d'abord, ses leçons étaient pénibles à recevoir. Il y avait dans son enseignement quelque chose d'écrasant ; on se sentait comme dans une machine pneumatique : l'air ne vous arrivait que selon sa volonté et à doses mesurées; son savoir n'avait ni chaleur, ni lumière : il chargeait l'intelligence sans l'éclairer. On eût dit une de ces aurores d'hiver, couvertes de brumes étouffantes et auxquelles manque le soleil. Avec lui jamais une connaissance n'était une production naturelle de votre intelligence, il vous l'imposaitdurement comme un joug. La science entre ses mains se réduisait à un catéchisme dont il fallait apprendre les réponses ; chaque règle était un symbole de Nicée.
Nul doute qu'une telle éducation n'eût engourdi tous les ressorts d'un esprit déjà paresseux et complété mon abrutissement, si le hasard n'avait amené une utile diversion.