‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 26 sur 35 · UNE NUIT DANS UNE FERME BRETONNE — UNE ANCIENNE CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

UNE NUIT DANS UNE FERME BRETONNE — UNE ANCIENNE CONNAISSANCE

Malheureusement, la plupart des prêtres réfractaires étaient loin d'avoir conservé pour ceux qui s'étaient soumis au serment le même esprit de charité que Joseph. Non content de blâmer ce qu'ils appelaient leur apostasie, ils exhortaient les fidèles à les chasser des paroisses et à les traiter comme des profanateurs et des impies. Dans la plupart des communes, les prêtres constitutionnels avaient été repoussés ; là où on les souffrait, l'église était déserte, le presbytère délaissé. Les enfants mêmes fuyaient à l'aspect du nouveau curé, en criant :

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— C'est le jureur !

Il ne trouvait personne qui voulût lui parler, lui vendre ni le servir; on eût dit un de ces maudits auxquels les sociétés antiques interdisaient l'eau et le feu. Quant aux assermentés, la persécution leur avait donné une sainteté nouvelle et une invincible puissance. Ce n'étaient plus seulement des prêtres, mais des martyrs. Entendre une de leurs messes, se confesser à eux, recevoir de leurs mains le viatique, suffisait pour le salut; il y en avait même, comme M. de Cormaux, qui faisaient des miracles; aussi regardait-on comme un honneur et une bénédiction de les cacher. Chaque paroisse avait au moins un de ces proscrits, qui, de leurs retraites, exerçaient une royauté absolue sur les âmes. A eux seuls appartenait le droit de lier ou de délier sur la terre. On leur amenait de plusieurs lieues, et au milieu de la nuit, des enfants à baptiser, des mourants à bénir; tout mariage qu'ils n'avaient pas consacré était impur. Chassés des églises, ils dressaient un autel dans les bruyères, au fond des bois ou sur la grande mer; alors, des enfants de chœur allaient de ferme en ferme, le bâton de houx à la main ; ils frappaient au petit volet de chêne, en disant à demi-voix :

— Demain... à minuit... dans tel carrefour, sur telle colline ou près de tel écueil.

Et le lendemain, femmes, enfants, vieillards, tous étaient au lieu indiqué, la tête nue et le chapelet à la I. 13

main. Irritées par ces résistances, quelques administrations essayèrent la répression, d'autres fermèrent les yeux; l'indulgence et la sévérité demeurèrent également impuissantes. On eut alors recours à la violence : il fut ordonné « que toutes les églises et chapelles autres que les églises paroissiales seraient fermées dans les vingt-quatre heures; que tous les prêtres insermentés demeureraient en état d'arrestation; que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses enfants par le prêtre constitutionnel, recourrait aux insoumis, serait déféré à l'accusateur public1. » Les choses en étaient là , lorsqu'une aventure ^singulière me fit retrouver un homme que je n'avais point revu depuis mon enfance. J'étais devenu le fondé de pouvoirs d'un M. Kerneau, de Paris, qui avait acquis depuis quelques années, dans notre département, des propriétés considérables. Parmi celles-ci se trouvait Locmora, ancien manoir depuis longtemps converti en ferme, et situé en Pleneuf. Je ne l'avais visité qu'une seule fois, lorsqu'un renouvellement de bail me força à m'y ren-ire. Je pris un passe-port pour mon garçon de magasin Michel et pour moi, car le grand nombre de suspects avait rendu la police des routes fort sévère. Je laissai Michel à Saint-Brieuc et je continuai seul vers Pleneuf. Le mois de décembre allait finir; le ciel était bru-

1 Arrêté du département du Finistère, 2 juillet 1791.

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mcux, le vent froid, les routes défoncées par des pluies récentes, et j'avais peine à faire sortir mon char-àbancs des fondrières que je rencontrais à chaque pas. Pour comble d'ennui, mon cheval se blessa en chemin; il fallut chercher un maréchal dans le prochain village. Pendant qu'il remplaçait le fer perdu, je lui demandai si j'étais encore loin de Locmora.

— Vous allez à Locmora? me demanda-t-il en levant la tête.

Je répondis affirmativement ; il eut l'air contrarié.

— Vous n'y trouverez point d'auberge, dit-il.

— Je le sais; mais je me rends à la ferme.

— Il n'est pas sûr que Morel vous reçoive.

— Il le faudra bien.

Le maréchal me regarda en dessous.

— Vous êtes peut-être son maître? demanda-t-il.

— A peu près; je suis le receveur.

— Ah! bien! Alors, vous venez de Saint -

Brieuc?

— Oui ; mais finissons-en... je suis pressé.

Le maréchal ne partageait pas sans doute mon impatience, car il semblait prendre à tâche de prolonger mon attente. Il examina l'un après l'autre les quatre pieds de ma monture, et trouva quelque chose à faire à chacun. Je perdis enfin patience et je retirai la bride des mains de son garçon, en lui déclarant que je voulais partir.

— Vous feriez mieux de coucher ici, me dit-il ; les routes ne sont point sûres la nuit.

Je montai dans mon char-à-bancs sans écouter.

— Le chemin le plus court est à travers la bruyère? lui demandai-je.

— Oui, me répondit-il; mais si vous ne le connaissez point, vous vous égarerez.

— Alors je prendrai le chemin creux ; il conduit tout droit à la ferme?

— Tout droit, répéta-t-il avec une sorte de regret.

Je partis sans en entendre davantage. Les observations de cet homme m'avaient pourtant fait quelque impression. La nuit devenait profonde, et les assassinats n'étaient point rares dans le pays; je résolus de presser le pas de ma monture. Je marchais depuis quelque temps, lorsque j'aperçus tout à coup, dans l'ombre, une troupe de gens devant moi. Au bruit que fit mon cheval, ils se retournèrent et se jetèrent de côté avec une sorte de frayeur. Je passai vivement; mais à peine avais-je fait deux cents pas, que je rencontrai une seconde troupe, puis une troisième. En traversant le carrefour, j'en distinguai plusieurs autres qui arrivaient de différents côtés; toutes semblaient suivre le même chemin que moi et tendre au même but. L'étonnement que j'avais d'abord éprouvé ne tarda pas à se changer en inquiétude : où allaient ces gens et pourquoi se rassemblaient-ils? La route qu'ils suivaient

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semblait devoir les conduire à Locmora. Je me rappelai alors que le fermier Morel m'avait été signalé, dans les informations que j'avais prises sur sa solvabilité, comme un paysan riche, infiuent et ennemi de la révolution. Je commençai à comprendre les instances du maréchal pour me retenir au village, et à me repentir de n'y avoir point cédé. J'hésitai un instant à continuer; mais déjà les toits pointus du manoir se dessinaient dans l'ombre; si près du but, j'eus honte de reculer, et je me décidai à frapper à la porte de Morel. Ce fut lui qui vint ouvrir. Il me reconnut et recula de surprise.

— Vous! si tard, mon maître! s'écria-t-il.

— J'ai été arrêté par les mauvais chemins, répondis-je. Je viens faire le bail.

Il balbutia une phrase de remercîment.

— Mon cheval est blessé, ajoutai-je, et moi, le brouillard m;a glacé ; as-tu place pour nous deux cette nuit?

— Le manoir est ouvert au maître, répondit le paysan avec contrainte.

Je vis que mon arrivée le dérangeait; mais en me décidant à entrer, j'avais compris qu'il fallait surtout ne montrer aucune crainte. Je suivis donc Morel, après avoir confié mon char-à-bancs à un garçon. La fermière, qui avait été avertie de mon arrivée, vint me complimenter.

— Il est malheureux que notre maître ne nous ait point avertis, dit-elle d'un ton embarrassé; nous aurions tout préparé pour le recevoir.

— Je ne veux rien, répondis-je, qu'une flambée d'ajonc et un lit de balle pour la nuit.

— C'est que l'on dort mal dans cette pièce, observa la paysanne; il y a de la gêne et du bruit.

— Donnez-m'en une autre, répondis-je avec indifférence.

Le fermier et la femme se regardèrent.

— Il y a la salle aux huches, dit celle-ci d'un ton hésitant.

Je me la fis indiquer; c'était une chambre écartée, qui n'avait de sortie que sur le rez-de-chaussée, occupé par le fermier; je ne fis pourtant aucune objection.

— Va pour la salle aux huches, repris-je, à condition qu'il n'y ait dans celles-ci ni lin ni fruit mûr, car je ne puis en supporter l'odeur.

La fermière parut désappointée.

— Notre maître aimera peut-être mieux coucher dans le magasin des avoines, dit-elle.

— Volontiers, si l'on peut y faire du feu.

— II n'y a point de cheminée.

— Alors, mettez-moi ailleurs; je crains le froid plus que tout le reste.

Morel et sa femme se regardèrent de nouveau. Je continuai à n'avoir point l'air de remarquer^leur embarras.

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— C'est qu'il n'y a pas d'autre endroit, balbutia la femme.

— Bah! répliquai-je en me détournant.

Et comme si je me ravisais tout à coup :

— Mais, j'y pense, la chambre du pignon? Ils tressaillirent tous deux.

— Il doit même s'y 'rou er justement un lit, car mon prédécesseur y couchak sou. ent.

— C'est vrai, répondirekt-ils.

— Voilà ce qu'il me faut; cond\Jsez-moi. Je fis un mouvement pour nu lever.

— Attendez, mon maître ! s'écr.ala fermière.

— Est-ce que la chambre n'est po.nt libre? demandai-je en les regardant.

— Pardonnez-moi; mais rien n'y est °n place... Restez ici un instant seulement... je vais tout préparer.

— Allez, dis-je en me rasseyant; mais surtout faites vite, car je tombe de sommeil.

La fermière sortit, et Morel ne tarda pas à la suivre. J'éprouvais de véritables inquiétudes. Il était clair pour moi que quelque chose d'extraordinaire se passait au manoir, et j'ignorais jusqu'à quel point je devais compter sur la loyauté du fermier de Locrnora. Sa bonne volonté pouvait d'ailleurs être inutile, s'il s'agissait d'une réunion d'insurgés, comme je commençais à le craindre. Je n'ignorais point la haine des paysans contre les patriotes, et je savais que mes opinions

étaient connues. Contre mon ordinaire, enfin, je me trouvais sans armes et dans un pays dont les détours ne m'étaient pas familiers. On comprend pourquoi j'avais tout fait pour ne passer la nuit ni dans la salle aux huches ni dans le magasin aux avoines, d'où la fuite eût été impossible. La chambre du pignon, qui aurait dû m'être offerte la première, puisque c'était la seule propre à recevoir un hôte, avait, au contraire, une entrée séparée que je connaissais, et des fenêtres donnant siu; la campagne. C'était une double chance de salut si mes craintes se trouvaient fondées. Cependant la fermière ne revenait pas; Morel était rentré plusieurs fois; je l'avais vu parler mystérieusement aux garçons de ferme, disparaître, puis revenir pour disparaître de nouveau. Toute la maison avait un air de trouble et d'attente. Les domestiques causaient bas, se jetaient des regards d'intelligence et marchaient sans sabots, pour faire moins de bruit. Enfin, pourtant, le fermier vint me chercher. Je le suivis avec un peu de battement de cœur ; il me conduisit à la chambre qui avait été préparée, me demanda si je ne désirais rien, et, sur ma réponse, se retira. Je fermai promptement la porte au verrou, et je promenai les yeux autour de moi avec anxiété. La chambre était faiblement éclairée par une seule lumière. J'en fis le tour, examinant tous les coins et soulevant tous les rideaux. Je m'assurai de nouveau qu'une des fenêtres donnait sur le verger;

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enfin, plus tranquille après celte revue, je m'approchai du foyer. Une souche entière y brûlait, rayonnant au loin la lumière et la chaleur. En toute autre occasion, je n'y aurais point pris garde; mais l'inquiétude tenait mon attention en éveil. Il était évident qu'un tel feu n'avait point été fait à mon intention, et qu'il était allumé longtemps avant mon arrivée. Je cherchais à m'expliquer cette circonstance, lorsque mes regards, en se promenant autour de moi, rencontrèrent un livre posé sur la cheminée. Il sortait à demi d'un de ces étuis de drap dans lesquels les notaires renfermaient alors l'exemplaire des Coutumes, qu'ils portaient toujours avec eux. Je remarquai, en le prenant, qu'il n'était point couvert de poussière, comme l'eût été un volume oublié là depuis longtemps, mais lisse et brillant. Je l'ouvris, pour regarder le titre : c'était une Semaine sainte, qui, à en juger par ses pages frangées et salies, devait servir depuis longtemps. Comme je le feuilletais au hasard, un papier en tomba ; je le ramassai, et j'y lus ce qui suit :

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