‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 27 sur 35 · ACTE DE CHARITE · texte numérisé non relu

ACTE DE CHARITE

J'aime avec un amour de frère f .es rois d'Espagne, d'Angleterre, Et les émigrés réunis, Qui rendront la paix au pays; J'aime les juges qui, sans fautes, Condamneront les patriotes; Le fer chaud qui les marquera, Et le bourreau qui les pendra.

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Je relus deux fois ces vers platement féroces, cherchant à reconnaître l'écriture, qu'il me semblait avoir déjà vue ailleurs. Je les tenais encore à la main, lorsque je crus entendre du bruit dans l'escalier. Je prêtai l'oreille; on montait avec précaution. Je soufflai vivement ia lumière et je m'écartai du foyer, afin de ne pas être aperçu. Deux personnes s'arrêtèrent sur le palier; elles parlèrent bas quelques instants, puis j'entendis une clef s'introduire doucement dans la serrure; on la fit tourner deux ou trois fois, puis j'entendis redescendre. Je courus à la porte, je tirai le verrou et je voulus l'ouvrir; mais la porte résista. J'étais prisonnier. L'incertitude était désormais impossible et le danger évident. Ne pouvant forcer le verrou, mes hôtes m'avaient enfermé, afin d'empêcher au moins ma fuite. Ils délibéraient maintenant, sans doute, sur mon sort. Résolu à tenter tous les moyens de salut, je courais à la fenêtre qui donnait sur le verger, lorsqu'un murmure sourd frappa mon oreille. Étonné, je me penchai pour regarder à travers les vitres... Aussi loin que mon œil pouvait distinguer dans la nuit, je n'aperçus qu'un long flot de têtes mouvantes !... Toutes étaient nues, et l'on eût dit que cette foule, serrée et silencieuse, attendait, dans une attitude respectueuse, quelque auguste visiteur. La curiosité avait d'abord suspendu mon inquiétude; niais un mouvement se lit dans la foule, les rangs s'ouvrirent,

et j'aperçus Morel ; il parlait à chacun bas et avec action. Tout à coup, il désigna ma fenêtre ; toutes les têtes se levèrent. Je reculai vivement. Il était évidemment question de moi. Je me rappelai alors qu'il y avait une croisée à l'autre extrémité de la chambre. Je m'élançai pour l'ouvrir : elle donnait sur une cour obscure et écartée. Je penchai la tête au dehors; on n'entendait aucun bruit. Cette cour pouvait avoir une issue ; c'était, d'ailleurs, la seule voie de salut qui me fût ouverte. Je me décidai à y descendre. Le toit d'une étable, placée précisément sous la fenêtre, rendait le chemin aussi facile que sûr; je n'eus qu'à me laisser glisser jusqu'à terre. Mais une fois dans cette cour, il fallait en sortir : je me mis à chercher au milieu des ténèbres; je rencontrai enfin une porte entr'ouverte qui me conduisit dans un long corridor, puis dans un jardin. Arrivé là, un murmure de voix me frappa ; ii venait d'une grange en ruines, dans laquelle on apercevait de la lumière. Je m'approchai avec précaution et m 'appuyant au mur lézardé, en retenant mon haleine, j'essayai de jeter un regard dans l'intérieur : le spectacle étrange qui s'offrit alors à moi me retint immobile d'étonnement. Debout devant quelques planches façonnées en autel et recouvertes d'une toile grossière, un prêtre achevait le saint sacrifice de la messe, tandis qu'une foule recueillie Pécoutait à genoux. Cette foule, qui remplissait la grange, s'étendait

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encore bien loin au dehors, et c'était elle sans doute que j'avais vue dans le verger. Les hommes étaient sépares des femmes, comme dans le lieu saint, et les enfants tenaient le milieu. Je reconnus aux premiers - le maréchal qui avait fait tant d'efforts pour que je ne vinsse point à Locmora. Malgré le grand nombre des auditeurs, le silence était profond; on n'entendait que la voix confuse de l'officiant, interrompue, de loin en loin, par la voix plus claire de l'enfant chargé de lui répondre. Tout à coup, le prêtre, dont je n'avais pu apercevoir les traits jusqu'alors, se détourna pour prononcer Vite missa -st. J'eus peine à retenir un cri de surprise; j'avais reconnu Bernard ! Depuis mon départ de Coëtmieu, c'était la première fois que je le revoyais; mais le temps avait apporté peu de changement à cet impassible visage : c'était toujours ce même calme, dur et arrangé ; l'ambition trompée avait seulement creusé sur son front quelques plis nouveaux. Je savais que Bernard, après avoir successivement occupé plusieurs cures, venait d'être désigné pour l'une des plus importantes du diocèse, lorsque le serment avait été demandé. Les intérêts et les inclinations de l'ancien vicaire de Coëtmieu étaient également opposés à la nouvelle constitution du clergé; il refusa de s'y soumettre et ne négligea aucun moyen de soulever sa paroisse contre le nouvel ordre de choses. Signalé pour ses prédications incendiaires, il s'était vu forcé de

prendre la fuite, et il se cachait depuis plusieurs mois. Je connaissais tous ces détails, mais je pensais que Bernard avait dû chercher un refuge parmi ses anciennes ouailles, et j'étais loin de m'attendre à le rencontrer chez Morel. Cependant l'office était achevé et la foule ne se retirait point... Bernard, qui avait dépouillé ses habits d'officiant, s'était mis à genoux devant l'autel, et, la tête penchée sur ses mains, semblait se recueillir. Je compris qu'il préparait une prédication. En effet, après une assez longue pause, il se leva lentement, se retourna vers les paysans, qui levèrent la tête avec une attention avide, et commença d'une voix sombre. Il parla d'abord de la justice de Dieu, qui vengeait sur les enfants les crimes des pères, et envoyait, lorsque le règne de l'iniquité avait duré trop longtemps, les sept anges chargés de vider sur le monde les coupes pleines de sa colère. Passant ensuite au récit des plaies qui, par la permission du Tout-Puissant, avaient frappé la France, il rappela les prêtres chassés des paroisses, les églises fermées, les mourants privés des sacrements et tombant aux gouffres enflammés.

ce Et ce n'est point encore assez, chrétiens, ajouta-t-il, les patriotes n'ont pas achevé leur ouvrage; la révolution est comme le démon, qui dévore tout et n'est jamais rassasié. D'ici à peu de temps il faudra que vous donniez, à ceux qui sont les maîtres maintenant, le

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tiers de vos meubles, de vos troupeaux et de vos enfants! »

Et comme un long murmure d'indignation s'élevait :

« C'est à vous de voir, ajouta-t-il, si voulez défendre vos corps, vos biens et vos âmes, et si vous n'aimez pas mieux obéir à un roi qu'à douze cents brigands qui forment l'Assemblée nationale. »

Une clameur d'approbation s'éleva et alla grossissant de proche en proche. Bernard imposa silence de la main.

« Le jour de frapper les impies n'est pas encore venu, dit-il ; mais les pasteurs veillent pour leurs troupeaux. On fait débarquer pour vous, sur les côtes, de la poudre et des armes ; vos anciens maîtres viendront vous commander quand il en sera temps, et vous ferez un bûcher pour les patriotes avec leurs arbres de liberté. En attendant, chrétiens, cachez vos blés, refusez votre argent, menez vos bestiaux dans les bois, pour qu'on ne puisse vous les saisir; et surtout restez fidèles à la loi du Christ. Je suis forcé de partir demain pour une autre paroisse, et vous serez peut-être longtemps privés de prêtre. Plusieurs iront rendre compte à Dieu sans avoir pu se confesser ni recevoir le viatique; je vais donc vous administrer à tous ces derniers sacrements; mais repentez-vous, chrétiens, repentez-vous, car, pour la plupart, c'est ici le dernier jourd'absolution, etje tiens dans ma main leur salut ou leur damnation éternelle. »

A ces mots, prononcés avec un accent plein d'une sombre menace, Bernard prit sur l'autel le vase des saintes huiles et commença à extrémiser ceux qui se trouvaient le plus proche. C'était un spectacle à la fois imposant et terrible. Un indicible sentiment d'épouvante s'était emparé de la foule ; les femmes se courbaient jusqu'à terre et demandaient pardon à Dieu avec des sanglots, les hommes se frappaient la poitrine en pleurant. Seul impassible au milieu de cette terreur, Bernard continuait son ministère lugubre, et je le vis disparaître, à pas lents, au milieu de la foule agitée. Je n'ai pas besoin de dire qu'en découvrant le but de cette réunion, mes craintes s'étaient complètement dissipées. Tout s'expliquait maintenant, les sollicitations du maréchal, la rencontre des troupes de paysans, l'embarras du fermier et le soin qu'il avait pris de fermer ma porte. Complètement tranquillisé, je cherchai à tâtons la première cour, et nraidant du toit qui m'avait déjà servi à descendre, je regagnai ma chambre et je me couchai.

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