‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 29 sur 35 · JOSEPH PART POUR SAINT-BRIEUC — LES BIENS DES ÉMIGRÉS SÉQUESTRÉS · texte numérisé non relu

JOSEPH PART POUR SAINT-BRIEUC — LES BIENS DES ÉMIGRÉS SÉQUESTRÉS

A partir du mois de juin 1791, la gravité des événements était allée toujours croissant. La fuite de Louis XV]

porta le dernier coup aux idées monarchiques, en prouvant aux plus incrédules l'impossibilité de concilier la royauté avec le mouvement révolutionnaire. L'effet de cette fuite avait été uniforme en Bretagne. « Le roi est parti, mais le véritable souverain, la nation, reste! » s'était écrié le procureur-syndic de la Loire-Inférieure. « La France sait maintenant que Louis XVI est son ennemi capital, » écrivait le club de Lorient à la Convention. À Nantes, tous les noms de rues qui rappelaient la monarchie furent supprimés. Cependant la noblesse et le clergé continuaient à fomenter la guerre civile; les plus hardis ou les plus imprudents entraient déjà en campagne. Il fallut envoyer des soldats pour surprendre, par une nuit d'orage, des gentilshommes qui s'étaient réunis, en armes, au château de Préclos. M. de la Lézardière avait paru vers Machecoul, à la tête de six cents insurgés, et vingt-six voiles anglaises, croisant à l'embouchure de la Loire, n'avaient regagné la pleine mer qu'à l'arrivée de Dumouriez, accouru pour empêcher un débarquement. La sourde hostilité des paysans contre le nouvel ordre de choses se manifestait, du reste, en toute occasion. Ceux d'entre eux qui s'étaient déclarés patriotes étaient maltraités, et, s'ils acceptaient l'écharpe municipale, leurs femmes les quittaient en emmenant leurs enfants. Les prêtres assermentés étaient insultés jusque sous le dais, et le sonneur de cloches lui-même refusait d'entendre leur

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office, à moins que l'ancien curé ne lui eût donné une dispense à cet effet. Ce n'était point tout : profitant du désordre général pour méconnaître leurs obligations, les fermiers refusaient les loyers des terres, et les domaniers la redevance du fonds, en feignant de regarder ces rentes comme des droits féodaux. La perception des impôts excitait partout des émeutes. On se battait à Pledran, à Plouguernevel, à Fouesnant. Les six cents millions d'assignats, émis et hypothéqués sur les biens de l'Église, perdaient déjà quatorze pour cent, encore n'avaient-ils cours que dans les villes. Le 10 août 1792 arriva, et la patrie fut proclamée en danger. Jusqu'alors, nos administrations locales avaient gardé certaines mesures avec le clergé et la noblesse ; on espérait toujours voir tomber cette première effervescence de colère; mais on comprit enfin que la tolérance l'excitait au lieu de l'amortir. En conséquence, les familles signalées pour leur esprit contre-révolutionnaire furent arrêtées; on somma les prêtres insoumis de prêter serment, et ceux qui refusèrent furent exportés en Espagne. Une vingtaine de journaux royalistes étaient répandus dans les villes et les campagnes; on les fit saisir. Restaient ces dangereuses correspondances, dans lesquelles les conspirateurs de l'intérieur et ceux du dehors s'encourageaieut réciproquement à la guerre. On eût pu les supprimer sans bruit ou en violer le secret, selon* les habitudes monarchiques, re-

nouvelées dans ces derniers temps; mais les patriotes avaient le sentiment de leur force et tenaient à combattre ouvertement; aussi préférèrent-ils une violence à une perfidie. On créa dans les moindres villes un comité de surveillance, chargé : 1° d'intercepter, dans les bureaux de poste, les paquets venant de l'étranger, à quelque personne qu'ils fussent adressés; 2° de saisir tout paquet venant de l'intérieur et adressé, sous quelque seing que ce fût, à des personnes suspectes, sauf à appeler celles-ci pour prendre connaissance des pièces en leur présence. Puis, le danger grandissant toujours, arrivèrent ces mesures, si difficiles à juger aujourd'hui, qui précédèrent et suivirent les massacres du 2i septembre. L'immense convulsion de 93 se faisait déjà pressentir; il fallait, à tout prix, que la France en sortit vivante. Ce n'était plus le moment des petites vertus ni des énergies vulgaires. Danton semblait avoir tracé à tous leurs devoirs quand il avait prononcé à la tribune ces paroles profondes et terribles : « Soyons, s'il le faut, en exécration à la postérité, mais sauvons la patrie ! »

J'étais retourné plusieurs fois voir Joseph, qui continuait à vivre tranquille dans sa retraite. J'espérais qu'il y serait oublié ; mais sa sérénité résignée irrita sans doute quelqu'un de ces esprits chagrins que le calme des autres blesse et qui haïssent quiconque leur parait heureux. Joseph fut dénoncé pour avoir conservé l'habi t

de sa communauté. Il répondit vainement qu'il n'en possédait point d'autres; on le comprit au nombre des prêtres que frappait le nouvel arrêté publié par le directoire du déparlement. Je le vis arriver un matin, un bâton à la main; il était abattu, mais sans colère.

— Je pars pour Saint-Brieuc, monsieur Baptiste, me dit-il; on m'a inscrit sur la liste des insermentés, et il . faut que j'aille habiter le chef-lieu du département; ceux qui sont les maîtres l'ont ordonné.

— Mais il faut réclamer! m'écriai-je; j'irai avec vous au chef-lieu, je verrai les directeurs.

— Xon, répondit-il doucement; ils commettraient une injustice peut-être en vous refusant; il vaut mieux qu'ils ignorent la vérité. Dieu ne demande compte que des erreurs volontaires. Vous pourriez, d'ailleurs, ' vous compromettre, et je ne me le pardonnerais jamais.

— Mais vous aimez votre village, Joseph; vous ne sauriez vivre autre part.

— Un chrétien doit savoir vivre partout, monsieur Baptiste. Je serai libre, d'ailleurs, pourvu que je réponde tous les matins à l'appel et que je ne m'éloigne pas au delà d'une demi-lieue de la ville. A cette distance, on peut encore s'asseoir sur l'herbe et entendre les oiseaux.

— Oui, repris-je; mais les ordres deviendront plusr sévères; peut-être se vengera-t-on sur vous, pauvres innocents, du crime des misérables qui poussent les

paroisses à la révolte. Votre prison, large maintenant, deviendra étroite! Vous ne savez pas quels volcans grondent sous nos pieds, Joseph ! Nous touchons à des jours où les hommes de paix comme vous ressembleront aux premiers chrétiens, jetés sans armes au milieu des gladiateurs et des lions du cirque. Croyez-moi, laissez-nous seuls vider notre différend, et allez prier à l'écart pour que Dieu protège la bonne cause. Je puis vous procurer les moyens de quitter la France, et je m'engage à ce que rien ne vous manque à l'étranger. — Rien que le pays, monsieur Baptiste, dit Joseph en secouant la tête. Ah ! qu'importent les dangers que l'on court quand on aime ! Proposez donc à un homme d'abandonner ceux qui lui sont chers, parce qu'ils souffrent et que leur mal peut se communiquer ! Oh ! merci de vos offres ; mais je sens que ma place est ici. Quand je ne ferais, au milieu de la bataille, que me tenir à genoux et les mains jointes, mon exemple donnerait peut-être à quelque mourant l'idée de prier; il consolerait quelque désespéré ! Demander asile aux Anglais, ce serait injurier mon pays et dire qu'un chrétien ne peut plus y vivre. Si la plupart des honnêtes gens ont peur et s'en vont ainsi, monsieur Baptiste, que deviendront les courageux qui restent et les méchants qui attendent? Oh! non, non; je suis bien peu de chose ; mais les plus faibles et les plus ignorants servent quelquefois aux desseins de Dieu.

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Je pris les mains du moine avec une admiration attendrie.

— Vous êtes meilleur patriote que nous tous, Joseph, lui dis-je ; allez donc, puisque vous le voulez, et que Dieu vous garde ! Mais, quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous avez ici un ami.

Nous nous embrassâmes tendrement, et il partit. Je ne devais, hélas ! le revoir que longtemps après, comme on le verra par la suite de ce récit. Ce fut vers cette époque que des agents révolutionnaires, sans caractère et sans mission précise, commencèrent à parcourir notre province. Ils arrivaient de Paris, de Nantes ou de Rennes avec des lettres de recommandation, se présentaient aux clubs, qu'ils abusaient par leurs discours, et passaient le reste du temps au café, où. les plus chauds républicains venaient s'enivrer avec eux. Il était rare que leur présence n'amenât point quelques troubles ou quelques collisions entre les pouvoirs constitués. L'un d'eux, Royou-Guermeur, fut môme arrêté à Quimper, par ordre du directoire, et emprisonné comme suspect. Plusieurs de ces agents s'arrêtèrent à Guingamp pour y activer la marche des idées; mais je n'en vis qu'un seul, qui m'était adressé par un ancien compagnon de comptoir; il se nommait Pinard. Je compris, dès les premiers mots échangés, que nous ne pourrions nous entendre; je le lui dis, et nous nous quittâmes assez mécontents l'un de l'autre. Pinard tlei. 15

meura trois jours dans notre ville, et je sus bientôt que je ne m'étais point trompé clans le jugement que j'avais porté de lui. C'était un de ces hommes qui flétrissent tout ce qu'ils touchent, que l'on a honte de trouver du parti de la vérité. La loi qui ordonnait le séquestre et la mise en vente des biens d'émigrés commença à être exécutée en Bretagne dès le mois de septembre 1793. Ce fut une suite de lugubres scènes. La plupart des gentilshommes avaient fui à l'étranger ou fomentaient la révolte à l'intérieur; il n'y avait plus dans les châteaux que des femmes et des enfanls. On vint leur déclarer que leurs biens étaient mis som la main de la nation, ainsi parlait la loi dans son éloquence sauvage. On inventoria, sous leurs yeux, les meubles, les bibliothèques, les bijoux. Quelques femmes furent laissées gardiennes du tout, à la charge de ne rien détourner; à d'autres on donna l'ordre de sortir sous le plus bref délai. Dans ce dernier cas, il fallait que les filles prissent leurs vieux pères sous le bras, les mères leurs enfants, et, sur le seuil, un commissaire, tenant l'arrêté départemental à la main, leur délivrait ce que l'on donnait en aumône à la famille chassée : c'était un lit, douze chaises, une armoire; à chaque enfant, trois chemises et son berceau! Quant aux moyens de vivre, l'administration devait régler plus tard ce que l'on accorderait à chacun sur les revenus de ses propriétés saisies. Et si, près de voir se fermer derrière lui

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les portes de sa propre demeure, quelque \ieux gentilhomme demandait amèrement aux commissaires où il trouverait un abri sûr pour ses derniers jours, ceux-ci montraient en souriant l'arbre de la liberté récemment planté devant le seuil du manoir confisqué par la nation. La révolution avait, en effet, atteint ses dernières conséquences. Traitée en ennemie par toute l'Europe monarchique, la France avait accepté cette hostilité en se faisant une constitution et des intérêts politiques à part. La République venait d'être proclamée; la mort du roi suivit de près. Une fois engagé dans cette route, la pente était fatale, et il fallait la suivre.

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