TUFFIN DE LA ROUERIE
Les villes de la Bretagne, à deux ou trois exceptions près, avaient accepté franchement les nécessités révolutionnaires; mais la haine des royalistes s'en accrut. L'insurrection était menaçante dans le Poitou, le Maine et l'Anjou. Le Morbihan, la Loire-Inférieure s'agitaient sourdement; le Finistère, plus tranquille, grâce à l'ha-
bileté de ses administrateurs, donnait cependant des inquiétudes. Quant aux départements d'Ille-et- Vilaine et des Côtes-du-Nord, c'était là que se trouvait le foyer même de la conspiration. On en désignait les chefs, sans avoir de preuves, pourtant : c'étaient les Picot de Limoëlan, les Dubuat, les Molien, les Loquet de Granville, les Desilles, les Guyomarais, et, par-dessus tout, le sieur Tuf fin de la Rouerie, promoteur et lien de ce grand complot. Cet homme, auquel il ne manqua que de mourir un peu plus tard pour jouer, en Bretagne, le même rôle que Charrette en Vendée, avait été d'abord officier des gardes-françaises. Amoureux de l'imprévu, fécond en expédients, corrompu et romanesque à la fois, il avait menacé un instant de finir comme de Rancé, après avoir vécu comme Faublas. Il allait prononcer ses vœux de trappiste, lorsque je ne sais quel vent lui apporta les bruits de la guerre d'Amérique. Il dépouilla aussitôt sa robe de moine, laissa pousser ses cheveux, et alla combattre les Anglais sous le nom du colonel Armand. Accueilli en France, à son retour, par des acclamations, il reçut officiellement du ministre l'ordre de ne point paraître à la cour, et officieusement le conseil d'user modestement de sa disgrâce. Plus tard , en 1787, il fut envoyé par la noblesse bretonne pour réclamer la conservation des privilèges de la province, et eut encore la gloire d'une persécution : on l'enferma à la Bastille ; mais ses velléités révolutionnaires s'éva-
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nouirent le jour où les droits de la noblesse furent mis en question. Il avait protesté à Rennes et à Saint-Brieuc contre les prétentions du tiers ; dès que ces prétentions furent devenues des lois, il songea à la révolte et commença à la préparer dans son château de la Rouerie. Rien ne manquait à Tuffin pour devenir chef de parti ; il ne possédait pas seulement toutes les qualités, mais, ce qui est aussi rare peut-être , tous les vices nécessaires pour jouer ce rôle. Audacieux, adroit, trop mobile pour tomber dans de longs découragements, il avait cette impressionnabilité pour ainsi dire volontaire, qui permet tour à tour l'exaltation et le calcul, la bonne foi et la dissimulation. Longtemps occupé d'intrigues de femmes, il avait appris à serpenter habilement entre les amours-propres; on pouvait le surprendre, jamais le déconcerter. Doué, enfin, d'un courage que l'on citait dans une noblesse où le courage était la plus vulgaire des vertus, il était capable d'exécuter tout ce qu'il osait concevoir. Orgueilleux, du reste, et capable d'une mauvaise action lorsqu'elle le conduisait au but, mais patient comme tous les hommes de cour, gai comme tous les voluptueux, il pouvait braver la faim, la soif, la fatigue et le froid sans se plaindre ni s'abattre. Dès la fin de 1791, Tuffin de la Rouerie avait créé, dans les principales villes de Bretagne, des comités royalistes, et avait commencé à recruter des combattants. Attaqué dans son château vers
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la fin du mois de mai 1792, il s'était échappé par miracle et avait déterminé une première insurrection, qui n'eut d'autre résultat que de faire monter sur l'échafaud Elliot et Malœuvre, ses complices. Depuis lors, il parcourut la Bretagne, toujours poursuivi, mais fuyant de château en château, de chaumière en chaumière, ravivant les colères ou les douleurs, semant les promesses, servant de lien aux haines isolées, et laissant partout, sur son passage, comme une traînée de guerre civile, à laquelle il se réservait de mettre le feu quand il en serait temps. Or, l'heure propice était évidemment venue. Nous avons déjà dit dans quel péril se trouvait placée la République. Le mois de février 1793 venait de finir, et les discordes qui agitaient la Convention avaient pris une violence alarmante. Soutenus par les sections et la Commune, les Jacobins accusaient la Gironde monarchique; la Gironde leur renvoyait l'accusation, en les traitant d'anarchistes, de sorte que, ballottés entre ces récriminations contraires, les patriotes des départements cherchaient en vain à démêler la vérité. Cependant l'influence de quelques hommes éminents et un instinct inné de modération faisaient pencher la plupart des républicains bretons vers le parti girondin. L'administration du Finistère surtout s'était hardiment prononcée en sa faveur. Dès le mois d'octobre 1792, elle avait envoyé une adresse pour sommer les quarante-huit sections de laisser aux
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députés de la droite une pleine liberté. « Songez, disait cette adresse, que la quatre-vingt-troisième portion de la République ne peut inspirer de terreur à une nation entière qui abhorre l'anarchie. Une seule ville ne fera point la loi à la France. Rappelez-vous à qui appartient la gloire de la journée du 10 août l. Que la Convention nationale puisse travailler dans le calme à la constitution qu'elle nous prépare ; si elle ne le trouve point au milieu de vous, il est d'autres villes qui sauront le lui procurer. » L'Europe presque entière menaçait, en outre, nos frontières, défendues par des volontaires sans souliers, qui ne savaient point charger leurs fusils. Les caisses publiques étaient vides, l'industrie détruite, le commerce anéanti. Il n'y avait pas jusqu'aux habitudes de famille qui ne fussent suspendues. Les administrateurs de nos villes, sans cesse menacés par l'émeute ou les royalistes des campagnes, ne voyaient plus ni leurs femmes ni leurs enfants; ils mangeaient et dormaient au lieu des conférences, ayant à leurs côtés les décrets de la Convention sous une paire de pistolets. Pendant que tout semble ainsi chanceler, le peuple ne craint pourtant ni ne désespère ! A chaque désastre, il oppose un courage plus grand. Toutes les
i Les fédérés bretons contribuèrent plus que personne au succès du 10 août. Leur conduite fut si brillante, que la section Saint- Marceau déclara qu'elle changerait de nom, et s'appellerait désormais section du Finistère.
côtes de la Bretagne étaient dégarnies de soldats, les forts en ruines et désarmés; il suffit d'un appel, et soudain six mille volontaires se présentent; mille ouvriers terrassiers accourent : on relève les épaulements, on porte à bras les canons sur la crête de nos rochers, on gratte le salpêtre aux parois des caves pour fabriquer de la poudre, on arrache les gouttières aux manoirs féodaux pour fondre des balles. Les femmes cousent des guêtres, qu'elles vont déposer sur l'autel de la patrie ; les enfants font de la charpie, les vieillards s'em oient dans les compagnies de vétérans et apprennent l'exercice. Tout se lève, tout travaille, tout se prépare enfin à soutenir la lutte qui va s'engager. Ce bouleversement général n'avait néanmoins point interrompu mon commerce, qui s'alimentait du désordre même. Je n'avais point de spéculation suivie; j'allais à la recherche des affaires comme les aventuriers du nouveau monde à la recherche des castors ou des nids d'abeilles. Toujours muni d'une centaine de louis, somme considérable alors, vu la rareté du numéraire, je profitais de toutes les occasions d'achat ou de vente qui se présentaient, traitant aujourd'hui à Tréguier pour un chargement de faïence prise aux Anglais; demain à Lorient, pour six mille paires de gants, confisqués je ne sais comment, et qui pourrissaient dans les magasins ; une autre fois, à Saint-Brieuc, pour un lot de vieux fers, auxquels on avait joint cent kilo-
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grammes de plain-chant sur parchemin. L'échange des assignats, dont la dépréciation n'était point uniforme sur tous les points, me procurait aussi quelques bénéfices. J'avais soin seulement de laisser toujours les subsistances en dehors des spéculations que je hasardais; le nom d'accapareur, jeté par quelque imprudent ou quelque envieux, eût suffi pour me perdre. Renonçant, en outre, aux gains faciles dont les confiscations et la misère publique offraient sans cesse l'occasion, je m'étais résigné à n'être qu'une sorte de colporteur, toujours en quête et en chemin, observant les besoins de chaque endroit pour y satisfaire, achetant ici ce qui manquait là, vendant aux riches, donnant aux pauvres, gagnant peu, en somme, sur chaque marché, mais renouvelant sans cesse mon capital. Cette activité commerciale ne nuisait en rien à mon zèle de citoyen : partout où j'arrivais, si un appel était fait aux patriotes, je laissais là toute autre affaire et j'allais m'offrir. Tel était alors le sentiment de confraternité, que l'on ne se regardait comme étranger nulle part. On n'appartenait pas à la garde civique de telle ou telle ville, mais à la République, et quand le rappel des patriotes battait, on y allait sans songer à autre chose. Je pus me trouver ainsi, par aventure, au combat de Fouesnant et à celui de Savenay, où je reçus une légère blessure.
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