PROMENADE — JOSE TU LE M AIT HE D ÉCOLE
La paroisse de Coëtmieu est arrosée par deux ruisseaux: le Gouessan, qui la sépare d'Andel, et l'Évran, qui la sépare d'Hillion. J'aimais surtout celui-ci, à cause de ses rives vertes, de ses haies touffues, et je passais toutes les heures dont je pouvais disposer dans les prairies qui entourent le moulin de la Perche.
Je trouvais là, en abondance, tout ce qui fait un enfant riche et heureux : des nids, des papillons, des fleurs ; c'était ma terre promise ! J'en revenais le soir chargé de corbeilles de joncs tressés, de couronnes de marguerites et de baguettes de noisetiers à écorce sculptée.
J'emportais d'habitude, pour ces excursions, un gros livre qui me servait à dessécher des papillons et des fleurettes. C'était un Plutarque dont M. Durand , qui n'avait pourtant jamais lu Molière, s'était longtemps servi pour mettre ses rabats. Un soir, pressé par l'heure, je laissai le volume sur l'herbe, et je ne m'aperçus de
mon oubli qu'à mon arrivé au presbytère. Il était trop tard pour retourner le chercher ; mais, le lendemain, je me levai avec le soleil et je courus à la vallée.
En arrivant près du massif de bouleaux où je l'avais oublié, j'aperçus un homme assis et tenant à la main un livre qu'il lisait avec attention ; c'était mon Plutarquc ! Je m'avançai, un peu inquiet. Le lecteur leva la tête; mes regards, fixés sur le volume qu'il tenait, lui indiquèrent, sans doute, le motif de mon arrivée.
— Vous cherchez ce livre? me demanda-t-il; je l'ai aperçu là en passant, et, comme j'avais le temps, je me suis mis à le parcourir. Cela est bien beau, mon jeune maître, et vous êtes heureux d'avoir de pareilles histoires à lire.
En parlant ainsi, il se leva et me tendit le volume avec une sorte de regret. Je fis alors attention à son costume, que je n'avais point remarqué auparavant. C'était, à peu de chose près , celui des paysans d'Yffiniac; mais la cravate blanche, les cheveux ras sur le devant à la manière des cloarecs, la longue éeritoire de basane sortant de la poche entr'ouverte, et les trois volumes qu'il tenait sous le bras, réunis par une courroie, ne laissaient aucun doute sur sa profession. Je reconnus un de ces maîtres d'école nomades qui allaient, alors, de ferme en ferme apprendre aux enfants le catéchisme, les prières latines et la croix de Dieu.
Joseph (c'était son nom), venait des Ponts-Neufs et se rendait à une métairie de Goëtmieu. C'était mon chemin pour revenir au presbytère ; nous fîmes route ensemble, en causant.
Ce qu'il venait de lire, dans mon Plutarque, l'avait singulièrement frappé ; il ne me parla point d'autre chose. C'était, autant qu'il m'en souvient, la vie de Thésée. Il me raconta longuement comment le fils d'Etra avait tué des monstres et puni des brigands à l'exemple de Pol de Guignolé et d'Ifflam, d'heureuse mémoire. Je n'oserai même affirmer qu'il ne fit point du héros grec un saint breton. Quant à moi, j'en demeurai persuadé. Plaçant, par un jeu d'imagination que tout le monde a éprouvé, la scène extraordinaire qu'il me racontait dans les lieux qui m'étaient connus, je me mis à chercher Crommyon, Mégare, Hermione, entre Andel et l'Evran. L'espoir de connaître d'autres histoires aussi belles, sans avoir la fatigue de les lire, me fit proposer à Joseph de lui prêter mon gros livre. Je prévenais son plus cher désir; il brûlait de me le demander et n'avait osé. Nou6 convînmes de nous retrouver le surlendemain au moulin de la Perche. Joseph devait me rapporter le livre et me raconter ce qu'il y aurait lu.
En arrivant, deux jours après, au rendez-vous, je trouvai le maître d'école qui m'avait précédé. Il n'avait pu achever le volume, car il lisait avec amour
(ainsi que tous ceux qui lisent avec ignorance), et par conséquent lentement : il me pria de le lui laisser encore et me raconta, pour que je prisse patience, les histoires de Romulus, de Lycurgue et de Numa.
Sa lecture avait été si attentive, si passionnée, qu'il me fit ces récits avec les pensées et presque avec les mots de Plutarque. Sa voix s'élevait, son accent prenait une sorte de noblesse solennelle ; on eût dit un rapsode racontant la vie de quelque héros aimé, et mêlant aux vulgarités de l'improvisateur les subites et passagères inspirations du génie.
Je lui laissai mon volume et nous convînmes d'un nouveau rendez-vous.
Ceux-ci se multiplièrent au point que je ne passai bientôt plus un seul jour sans voir Joseph. Après Plutarque, je lui avais prêté le Petit Carême de Massillon, et après le Petit Carême, Robinson Crusoé. La bibliothèque entière de M. Durand, composée d'une quarantaine de volumes dépareillés, passa ainsi successivement entre ses mains, et lorsqu'elle fut épuisée il la recommença.
Je continuais du reste à lui demander compte de ses lectures, et je trouvais un plaisir indicible à l'entendre me les redire ; en passant par lui, la pensée de l'auteur perdait ses développements scientifiques ou trop élevés, il l'appropriait à mon intelligence. La nourriture intellectuelle m'arrivait ainsi, après avoir subi i. 2.
une première préparation, comme la nourriture corporelle à l'enfant qui n'a point encore quitté le sein de sa mère.
L'esprit de Joseph était crédule, on pouvait même le croire simple, au premier aspect ; mais, en l'observant davantage, on reconnaissait facilement qu'il n'était qu'ingénu. S'il ignorait beaucoup de choses vulgaires, il était, en revanche, capable de comprendre les plus sublimes. Sa naïveté même lui tenait lieu de profondeur. Il y avait dans cette nature une force d'homme et une probité d'enfant. Joseph ne reculait devant aucune conséquence des principes qu'il avait admis ; il croyait à la logique comme aune religion, et un paradoxe lui semblait un sacrilège. Quant à l'imagination, il l'avait mobile et féconde, il entrelaçait avec un admirable instinct ses sensations à ses souvenirs, et donnait à tous ses récits une sorte de personnalité remuante.
Gomme la plupart de ses pareils, il avait d'abord voulu devenir prêtre ; mais ses parents étaient morts, les ressources lui avaient manqué, et il s'était vu forcé d'interrompre ses études à peine commencées. La perte de cette espérance, coupée en sa fleur, avait jeté une sorte de tendre affliction sur sa jeunesse ; aussi sa parole ne manquait-elle point parfois d'attendrissement. Je m'arrête sur ces détails, parce qu'ils se rattachent pour moi à des réminiscences d'une inexprimable douceur, et que je compte au nombre des heures
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les plus heureuses de ma vie celles que je passai alors avec le jeune maître d'école.
Nous nous donnions chaque jour rendez-vous au pied d'un calvaire de carrefour, ou au croissant de quelque clairière, et une fois réunis, celui qui avait le plus de temps conduisait l'autre, en causant, par les sentiers détournés. Souvent, quand rien ne nous pressait, nous nous couchions sous les sureaux, au bord de quelque prairie, et là, au murmure de l'eau parmi les cressons, et au gazouillement des oiseaux dans les feuilles, Joseph me racontait ses pensées et ses projets ; il me chantait les derniers sônes qu'il avait composés, ou me répétait les vieilles légendes du pays ; car Joseph était un conteur renommé dans les fileries1. Il n'y avait point, dans tout le canton, un lieu auquel il ne pût rattacher une tradition antique, pas une croix de meurtre sur le bord du chemin, pas un menhir debout dans la lande déserte, sur lesquels il ne pût raconter une histoire touchante ou terrible.
Un soir que nous revenions ensemble de VAile des haies, je m'arrêtai, fatigué, au versant de la colline, et je m'assis aux pieds d'un Peulvan, qui semblait indiquer les limites de la terre labourable, et séparait brusquement la bruyère des épis. Mon compagnon vint prendre place à mes côtés.
1 Nom donné aux veillées qui ont lieu les soirs d'hiver, dnns les étables où les femmes se réunissent pour hier nu fuseau.
— Il y a cent ans, dit-il, que personne n'eût osé s'asseoir comme nous, adossé à cette pierre.
— C'est un chandelier de Comicanets1? demandai-je.
— C'est une pierre bornale ; mais vous connaissez certainement son histoire, tout le monde la sait dans le canton.
Je répondis que je n'en avais jamais entendu parler; il consentit à me la raconter.
« Il y a de cela plusieurs siècles, me dit-il ; on voyait encore souvent des miracles, et l'on ne parlait point ici la langue du haut pays. Cette pierre n'était point au bord de la lande, comme vous la voyez maintenant, mais plus bas dans la terre labourable, qu'elle séparait en deux parties inégales. La plus petite appartenait à un homme appelé Ivon, dont la cabane se trouvait ici près sur la bruyère; l'autre, comprenant presque tout le coteau, était cultivée par Claude Perrin, de la paroisse de Trégénest.
Si le pauvre eût envié le riche, les chrétiens auraient soupiré, en disant: — C'est la misère qui le fait pécher. Toutefois, ils l'eussent compris; mais ce fut le riche qui envia le pauvre. Voyez la folie humaine !
Claude récoltait une gerbe, quand son voisin cueillait un épi ; ses greniers étaient combles, lorsque la femme d'Ivon remplissait son tablie: ; et cependant il jeta un regard de jalousie sur ce coin de terre où Dieu
i Pour l'explication de tous ces mois : croix de meurtre, menhir , yev.lvan, chandelier de Cornicanets, voyez les Derniers Bretons.
avait mis le pain du pauvre. Il le haïssait d'être son voisin, comme s'il ne fallait pas toujours en avoir un, puisqu'il n'y a que Dieu qui ait tout!
Perrin chercha longtemps les moyens de prendre pour lui seul le coteau entier. Il eût bien voulu trouver un tort à Ivon ; malheureusement celui-ci était un homme de paix, priant soir et matin, travaillant sans se plaindre, et soignant sa femme, qui avait été belle, et qui maintenant se mourait. Le courage lui tenait lieu de. richesse, la patience de bonheur! Claude l'entendait chaque jour conduire son maigre attelage dans les sillons, en chantant des noëls; tandis que lui, qui était riche et sans malades au foyer, il ne pouvait chanter, tant il est vrai que la joie ne vient qu'aux bons cœurs !
L'envie du fermier de Trégénest s'en augmentait de plus en plus ; son avarice, d'ailleurs, allait croissant avec l'âge : il ne pensait qu'au champ du voisin ; il y rêvait: toute son âme était attachée à ce morceau de terre, qui ne pouvait être à lui.
Il avait bien consulté des avocats, et leur avait fait lire ses titres, pour savoir si la loi ne lui donnerait pas les moyens de voler Ivon; mais les avocats lui avaient dit : — Il faut y renoncer, bonhomme.
Alors la rage le prit.
— Puisque les gens de robe n'y peuvent rien, dit-il, il n'y a plus que le démon pourm'aider.
Il y avait alors à Landelieu un carrefour hanté ;
Claude Perrin se décida à y aller, au coup de minuit. En arrivant, il trouva sous le vieux chêne un homme vêtu d'un manteau rouge et qui avait une plume noire. Cet homme lui dit :
— Claude, je sais ce qui t'amène.
— Qu'est-ce donc? demanda l'avare.
— Tu viens demander les moyens de prendre le champ d'Ivon pour l'ajouter au tien.
Claude commença à trembler, car il comprit qu'il était devant le roi du mal.
— Je ferai selon tes désirs, continua l'homme rouge, mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est que tu ne pourras défaire ce que tu auras fait. Claude accepta.
— Eh bien, reprit le démon, va demain, pendant la nuit, arracher la pierre bornale qui sépare tes sillons de ceux de ton voisin, et plante-la sur la lisière de la lande : les bruyères sont longues et les épis mûrs, on
' ne s'apercevra de rien; seulement, quand le jour de la moisson sera venu et qu'Ivon arrivera avec sa faucille, renvoie-le, en disant que tout le blé t'appartient. Les gens de justice chercheront la pierre bornale, pour savoir la vérité ; et comme on la trouvera en dehors des terres labourables, ils décideront que celles-ci sont à toi et les bruyères à ton voisin.
À ces mots, le démon disparut. Claude Perrin re-
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tourna chez lui, et, dès la nuit suivante, comme il lui avait été recommandé, il déplaça la pierre bornale sans être vu de personne. Quelques jours après, lorsque Ivon voulut moissonner, il s'y opposa, en prétendant que la moisson lui appartenait. Les gens du roi furent appelés pour décider. Ils trouvèrent la pierre bornale sur la limite des terres labourables, et déclarèrent en conséquence que celles-ci appartenaient tout entières à Claude Perrin.
Ivon, dépouillé de ce que son père lui avait laissé , ne montra ni colère ni désespoir. Il enterra sa femme, que l'arrêt des juges avait fait mourir; remercia Dieu de ne point lui avoir donné d'enfants pour partager sa misère; coupa dans les landes un bâton de genêt, et disparut sur la route déserte.
Cependant, les remords ne tardèrent pas à saisir le richard de Trégénest. Depuis qu'il était maître de tout le coteau, il ne pouvait goûter une heure de repos. Ce champ d'Ivon, qui l'avait tant tourmenté lorsqu'il ne lui appartenait pas, le tourmentait encore davantage depuis qu'il le possédait. Il trouvait un goût de mort au pain récolté dans ces sillons volés; il lui semblait, quand il passait contre, que la pierre bornale allait parler pour l'accuser.
Il vécut ainsi sous le poids de son repentir et dans la terreur du jugement de Dieu, jusqu'à ce qu'il mourût un jour, subitement, sans confession.
Or, Claude avait un fils aussi généreux et aussi charitable de cœur qu'il était, lui, avare et dur. Olivier passait sa vie à assister les mourants, à soulager les pauvres, et à parler de Dieu aux petits enfants. Soupçonnant son père d'avoir fait le mal, il tâchait de racheter son âme par le bien qu'il accomplissait en son intention.
Un jour qu'il revenait de quelque bonne œuvre, la nuit le prit dans les chemins abandonnés. Aucune étoile ne brillait au firmament; le vent soufflait à travers les vieux chênes, et les ruisseaux débordés jetaient des murmures tristes dans la vallée. Le cheval d'Olivier suivait un chemin creux, où l'eau coulait comme dans le lit d'une rivière. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la croix de Saint-Gleu.
Là, Olivier aperçut un homme étendu sur les marches du calvaire; il était immobible et faisait entendre un râle d'agonie. Le fils de Claude descendit de cheval et s'approcha.
— Que faites-vous là, pauvre homme? demanda-t-il. Le mendiant ne répondit rien. Olivier prit ses mains ,
elles étaient froides ; il toucha son front, il le trouva brûlant. Tirant aussitôt une gourde de pèlerin qu'il portait toujours, il l'approcha des lèvres de l'inconnu, il lui fit boire un peu de vin de feu , qui le ranima. Il ouvrit alors les yeux, aperçut Olivier et voulut parler; mais deux mots seulement purent sortir de sa bouche :
— J'ai froid ! j'ai faim !
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Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond des entrailles.
— Est-ce vrai, dit-il, que dans un pays chrétien une créature de Dieu puisse mourir faute d'un toit et d'un morceau de pain?
Et en parlant ainsi, il sentait les larmes qui lui montaient du cœur sous les paupières.
— Pauvre homme, reprit-il, un peu de courage, et bientôt vous n'aurez plus ni faim, ni froid !
En même temps il le souleva dans ses bras, le posa sur le cou de son cheval, puis il monta derrière lui, et continua sa route.
Il y avait déjà longtemps qu'ils marchaient. Ils venaient de dépasser les bruyères du coteau; ils allaient atteindre la terre labourable, lorsque le cheval s'arrêta tout à coup avec un hennissement d'effroi. Olivier leva les yeux...
Un fantôme, vêtu seulement de son linceul, était debout près de la pierre bornale, qu'il cherchait à arracher avec des gémissements ; mais à ces gémissements répondait un rire terrible, venant on ne sait d'où, car on ne voyait personne !
— Laisse-moi la remettre à sa place, disait le spectre en pleurant.
— Non, répondait l'invisible ; tu as promis de ne point défaire ce que tu aurais fait.
— Mais je brûlerai tant que la terre usurpée n'aura point été rendue au pauvre !
— Et tu ne peux pas la lui rendre, observa la voix ironique, car tu es mort !...
— Quand donc alors serai-je sauvé?
— Jamais !
Le fantôme se tordit les mains.
— Ivon! Ivon!... s'écria-t-il, viens reprendre tonbien. A cet appel, le mendiant se dressa sur le cheval.
— Me voici, Claude Perrin, dit-il ; restitue-moi ce que tu m'as dérobé, et je prie Dieu qu'il te fasse miséricorde.
A ces mots, deux grands cris retentirent dans la nuit ; le spectre se retourna, et Olivier reconnut son père !
Le lendemain, le notaire de Trégénest rédigeait un acte par lequel le mendiant Ivon était déclaré légataire de tous les biens d'Olivier Perrin , qui entrait en religion .»
J'ai voulu conserver ici cette tradition de la Pierre Bornale, parce qu'elle donne une idée de la manière dont racontait Joseph, et des opinions qui lui étaient familières.
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