JE RENCONTRE LAUNAY — MON ARRESTATION
On venait d'entrer dans le mois de mars 1793 ; je regagnais Guingamp après une excursion qui m'avait conduit jusqu'à Nantes J'appris par hasard à Dinan qu'il y avait à vendre une partie de bois à la Hunaudaie. Des demandes m'avaient été faites de Port-Brieuc et de Vannes; je résolus de pousser jusqu'à la forêt, pour voir l'acquéreur de la dernière coupe. En passant à Lamballe, je descendis de cheval pour remettre quelques lettres au procureur-syndic. Je le trouvai causant avec un étranger, au milieu de commis qui expédiaient des écritures. Je le connaissais à peine, et j'allais prendre congé de lui après une courte conversation, lorsqu'un bruit de pas et de voix, parmi lesquelles je crus reconnaître celle de Launay, se fit entendre sur l'escalier. Presque au même instant la porte s'ouvrit, et le médecin, suivi tle deux sans-culottes en bonnet rouge, entra comme un orage.
— Eh bien ! dit-il en s'adressant au procureur, sans saluer personne, tu sais la nouvelle, citoyen? Les paysans ne sont point venus hier au marché de Saint-
d'un bas-bheton 263
Brieuc ! nous allons être pris par la famine ! Les fanatiques s'organisent partout ; avant la fin du mois ils viendront en armes pour nous égorger!...
II allait continuer, lorsque ses regards tombèrent sur moi ; il fit une exclamation de surprise.
— Comment ! toi ici, Baptiste? s'écria-t-il en changeant de ton subitement. Par quel hasard?... Est-ce que tu n'habites plus Guingamp?
Je voulus lui expliquer la cause de mon passage à Lamballe ; mais il ne m'écouta point.
— A propos, continua-t-il en me prenant la main, j'ai su que ton père était mort.
— En effet.
— Une grande perte, mon ami... une grande perte pour tout le monde... Après ça, le bonhomme était difficile à vivre, un peu dur, un peu avare, un peu aristocrate... Je n'en ai pas moins pris part à ton malheur. Mais j'ignorais que tu connusses notre brave syndic.
— Je n'ai point cet honneur.
— Vraiment? alors il faut que je te présente à lui; vous êtes faits l'un pour l'autre.
Et, sans attendre ma réponse, il cria mon nom au procureur.
— Je te garantis celui-là, citoyen, dit-il en me frappant sur l'épaule; un vrai républicain dès le berceau; il était toujours en querelle avec tout le monde... Te rappelles-tu, dis donc, Baptiste, quand ils voulaient
faire de toi un calottin?... Avec ça qu'il avait été élevé par un curé... Mais tout petit, il ne croyait ni à Dieu ni au diable; aussi n'ont-ils jamais pu l'abrutir par la superstition.
J'étais au supplice pendant cette ridicule apologie, que le syndic écoutait d'un air contraint; je voulus y couper court en avertissant Launay que j'étais pressé.
— Comment donc ! s'écria-t-il, nous ne nous séparerons pas ainsi, j'espère? Tu souperas avec moi.
— Je pars sur-le-champ.
— Mais la nuit va venir.
— Tout retard m'est impossible.
— Il s'agit donc d'une affaire importante?
— Oui.
— Où vas-tu?
— Pas loin d'ici.
— A Plancoët?
— Non... plus près... dans la forêt.
— A laHunaudaie?
— Justement.
— Est-ce que tu vas voir les Guyomarais?
— Non.
— Au fait, reprit-il sans m'écouter et en se tournant vers le syndic, ce sans-culotte-là connaît tous les aristocrates... Il a vécu avec eux; on l'a vu autrefois en habit de taffetas rose, le claque sous le bras et la hanche au vent, faire l'agréable avec les grandes dames
de Kerjean; il était des parties de chasse de Désilles, de Molien, de Limoëlan; peut-être même a-t-il vu là Tuflin de la Rouerie... En voilà un, par exemple, pour qui je graisserais une corde de bon cœur! C'est lui qui est l'âme du complot royaliste ; on n'entend répéter que son nom. Demandez aux paysans pourquoi ils refusent de payer l'impôt, ils vous répondront : « C'est M. de la Rouerie qui l'a défendu... » Pourquoi ils ne portent plus de grains aux marchés : « C'est M. de la Rouerie qui l'a dit... » Qui leur fait croire que dans trois mois les Prussiens seront à Paris? toujours M. de la Rouerie. Il est partout, il conduit tout, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'on ne le voit nulle part. Si on était fanatique, on croirait que c'est le diable, ma parole d'honneur ! Du reste, on le dit superbe homme : des yeux noirs et la jambe faite au tour... Mais il est impossible que tu ne l'aies jamais vu chez madame de Côatansecours.
— Cela est pourtant, répondis-je d'un ton sec.
— Puisque tu vas chez les Guyomarais , tu en entendras parler... Ils sont aussi de la bande, eux... avec leur beau-père, Micaut de Mainville.
Je voulus répéter que je ne me rendais point au château; mais Launay ne m'en laissa pas le temps.
— En tout cas, dit il, j'espère que nous irons un de ces jours dans leur gentilhommière, et que nous y fouillerons tout avec la baïonnette; d'autant qu'il court des