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LE CHATEAU DE LA HUNAUDAIE

Je me plaçai en tête de la troupe avec le commissaire, le procureur-syndic et le juge de paix qui les accompagnait. J'avais fort bien compris que l'invitation' du citoyen Morillon était un ordre et prouvait un reste de défiance; mais je lui avais dit la vérité; je n'avais rien à cacher, que pouvais-je craindre?

Ses soupçons ne tardèrent point, d'ailleurs, à se dissiper. J'avais déjà fait partie plusieurs fois de troupes envoyées à la poursuite des prêtres réfractaires, et je connaissais toutes les précautions exigées pour ces marches de nuit à travers la campagne ; je les indiquai au commissaire, qui en sentit sur-lechamp l'importance et n'en voulut négliger aucune. Sachant l'entrée principale du château gardée par des chiens qui eussent signalé notre approche, j'avais

d'abord fait prendre un sentier couvert et détourné qui devait nous conduire aux portes du jardin. J'étais insensiblement devenu un des chefs de l'expédition, et à mesure que j'y prenais plus de part, je m'y intéressais aussi davantage; j'en calculais les chances comme si j'en eusse été personnellement responsable; j'en attendais le succès avec inquiétude. J'ignorais quel en était au juste le but, mais je la savais faite dans l'intérêt de la République, et cela me suffisait. A une autre époque et pour une autre cause, j'aurais regretté d'y contribuer, je me serais inquiété peut-être de ceux que l'on allait surprendre, et j'aurais désiré les trouver avertis ; mais le besoin de sauver la patrie absorbait alors toute autre préoccupation; la pitié ne venait qu'après le combat. On sacrifiait le révolté à l'intérêt général, comme on s'y sacrifiait soimême. Les royalistes, d'ailleurs, n'étaient point seulement des adversaires politiques ; c'étaient des ennemis. La guerre contre eux semblait une légitime défense, car ils l'avaient commencée partout, à la frontière et à l'intérieur. Il ne s'agissait plus d'une opinion, mais d'un sentiment, et on les haïssait moins par esprit de parti que par instinct national.

Nous arrivâmes au château. Aucun bruit ne s'y faisait entendre, aucune lumière n'y brillait; tout semblait dormir. On s'occupa d'abord de placer des sentinelles à toutes les issues. Le plus profond silence

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avait été recommandé, et chacun tenait ses armes serrées contre lui.

Nous étions restés, le citoyen Morillon, le juge de paix et moi, à quelques pas d'une petite porte de jardin qui semblait condamnée, attendant que toutes les mesures eussent été prises, lorsque nous crûmes entendre marcher dans le fourré. Je fis signe de la main à mes compagnons , et nous nous effaçâmes derrière un angle de la muraille. Le bruit des pas se rapprochait toujours; enfin, le froissement des feuilles devint distinct, et bientôt un paysan parut à la lisière du taillis. Il regarda de tous côtés, comme pour s'assurer qu'il était seul; puis, s'avançant rapidement vers la petite porte, il se baissa pour chercher la serrure. Dans ce moment, je m'élançai et je le saisis par les deux bras ; il jeta un cri, mais le citoyen Morillon, qui était accouru, lui imposa silence en lui mettant un pistolet sur la poitrine. Nous nous emparâmes de la clef, qu'il tenait encore, et nous ouvrîmes sans difficulté la petite porte.

Nous allions entrer dans le jardin, lorsque le syndic revint avec une trentaine de gardes nationaux. Nous le mîmes au fait en peu de mots, et, après avoir reî'ermé derrière nous et laissé deux sentinelles, nous nous dirigeâmes vers le château. Arrivés au perron, nous trouvâmes la porte enlr'ouverte comme à dessein. Le paysan parut stupéfait.

— Maintenant, attention, dit le citoyen Morillon, afin que personne ne puisse échapper ! Une douzaine d'hommes autour du château, et feu sur tous ceux qui essayeront de fuir !

Ces dispositions prises, la lanterne sourde fut ouverte, et on alluma des torches. Alors, le profond silence qui avait été observé fut rompu à un signal donné, et les gardes nationaux se répandirent bruyamment dans le château.

Il y eut un moment d'inexprimable confusion. Le citoyen Morillon et le procureur-syndic couraient de chambre en chambre pour donner leurs ordres; on n'entendait que pas précipités et cliquetis d'armes; enfin, un cri de triomphe s'éleva, suivi de plusieurs autres cris pareils. Peu après, le juge de paix fut appelé; il monta, et je le suivis.

Je reconnus, en entrant, au milieu des gardes nationaux et des gendarmes, le citoyen de la Guyomarais, que j'avais vu plusieurs fois. Il était debout, appuyé à la cheminée, pâle, mais l'air hautain et dédaigneux. Près de lui se tenait une jeune femme presque nue, serrant dans ses bras deux petits enfants, dont elle semblait se voiler, et derrière eux, un vieillard aux pieds duquel on apercevait une épée brisée : c'étaient la citoj^enne la Guyomarais et Micaut de Mainville, son père. Plus loin, dans l'ombre, il y avait encore deux hommes, que je sus plus tard être un sieur Dampierre, et le précepteur

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des enfants. Le juge de paix allait commencer à les interroger, lorsque des cris de joie se firent entendre de nouveau; c'étaient trois autres prisonniers que l'on amenait. Les deux premiers furent reconnus sur-lechamp, l'un pour le médecin Taburet, l'autre pour un domestique de la maison ; quant au troisième, il déclara s'appeler Morel et être chirurgien. Le citoyen Morillon demanda alors à la Guyomarais si c'étaient là tous ses hôtes.

— Tous, répondit-il.

— Tu te trompes; il t'en reste au moins un autre, et le plus important.

— Qui donc?

— Tuffin de la Rouerie.

Le prisonnier tressaillit.

— Tu vois que nous sommes bien informés ; Tuffin est ici, et nous le trouverons, fallût-il pour cela mettre le feu au château.

— Faites, répondit froidement la Guyomarais.

Il y eut une pause. Le syndic et le citoyen Morillon causaient à voix basse; ils annoncèrent enfin qu'ils allaient continuer les perquisitions, pendant que le juge de paix interrogerait les prisonniers. Ils sortirent, en efTet, et l'information commença; mais elle durait à peine depuis quelques minutes, lorsque le commissaire rentra avec un portefeuille aux armes de la Guyomarais. Le juge de paix l'ouvrit et en tira une bague de

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