H SOUVENIRS
deuil entourée^ de ces mois : Dùm spiro, sprro; un guidon, sur lequel était brodé un sacré-cœur au milieu d'une couronne blanche ; enfin, quelques lettres adressées à un sieur Gasselin. La bague était semblable à celles que portaient les émigrés de Dudresnay, comme symbole de leurs espérances, et nous savions tous que le sacré-cœur était le drapeau mystique adopté par les royalistes bretons. Quant aux lettres, elles se rapportaient évidemment à l'insurrection, mais elles n'en parlaient qu'en termes couverts et dans une langue convenue, dont il eût fallu avoir la clef. L'important était de savoir quel était ce Gasselin, auquel on semblait rendre compte des préparatifs, comme à un chef. Les questions adressées successivement aux prisonniers, sur ce personnage inconnu, n'ayant amené aucun éclaircissement, je me hasardai à rappeler le paysan arrêté à la porte du jardin. Le citoyen Morillon ordonna de le faire monter sur-le-champ.
A sa vue, la Guyomarais pâlit ; mais le paysan et lui échangèrent un regard qui parut le rassurer.
Le commissaire lui demanda s'il connaissait cet homme.
— C'est mon jardinier, répondit-il.
— Son nom?
— Etienne.
— Que faisait-il hors du château à cette heure?
— Je l'ignore.
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Le juge de paix s'adressa alors à Etienne.
— D'où venais-tu?
— De la forêt.
— Pourquoi y étais-tu allé?
— Pour cueillir du trèfle à cinq feuilles.
— A minuit?...
— C'est à minuit qu'il faut chercher les louwus qui donnent la force.
Le citoyen Morillon regarda le syndic avec étonnement,
— De pareilles superstitions existent-elles vraiment dans vos campagnes? demanda-t-il.
— Elles existent; mais je serais curieux de voir le trèfle à cinq feuilles que ce vaurien a cueilli; si je ne me trompe, nous y trouverons de curieux renseignements. Qu'on le fouille avec soin !
On le fouilla sans rien découvrir.
— Voyons , reprit le syndic, tu n'espères pas nous faire accroire que tu étais sorti pour chercher le lonzou dans les carrefours ? Tu n'es pas un lutteur, et nous ne sommes, d'ailleurs, ni au premier quartier de la lune ni au vendredi.
— Aussi n'ai-je point trouvé ce que je voulais, répondit Etienne en jetant un regard d'intelligence à la Guyomarais; les louzous sont fées, et devinent quand on les cherche; ils étaient tous rentrés dans la terre jusqu'à l'autre lune.
— Et personne ici ne te savait sorti?
— Personne.
— Ainsi, c'est toi qui avais laissé la porte du château ouverte, pour rentrer?
— Non; je n'habite pas le château.
— Où demeures- tu?
— Dans le grand pavillon du jardin.
— Seul?
— Avec ma femme.
— Qu'on la fasse venir, dit vivement le citoyen Morillon, et que l'on fouille partout chez cet homme.
Une douzaine de gardes nationaux allaient sortir pour exécuter son ordre, quand le syndic rentra, en conduisant par la main une femme presque nue. A son aspect, Etienne recula.
— Catherine ! s'écria-t-il.
Celle-ci leva la tête, poussa un cri, et cacha son visage dans ses deux mains.
— Nous venons de la trouver en haut, dit le procureur.
— En haut! répéta le jardinier.
— Dans la chambre verte, couchée au fond de la ruelle.
Le paysan poussa une sourde exclamation et devint pâle; il s'avança vers Catherine les poings fermés.
— Que faisais-tu là, malheureuse? balbutia-t-il ; réponds, que faisais-tu là?
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Mais, au lieu de répondre, la jeune femme tomba à genoux en sanglotant; il lui saisit les deux mains et la releva d'un seul mouvement, droite et tremblante devant lui.
— Grâce ! Etienne, murmura-t-elle.
Le paysan la laissa retomber, et son regard se tourna étincelant vers le groupe des prisonniers, sans que je pusse distinguer à qui il s'adressait.
— Ainsi, c'est vrai, dit-il; voilà pourquoi la porte était ouverte... Ah ! je comprends tout, maintenant!... Tandis que je passais les nuits à courir les chemins, exposé aux balles des bleus, il y en avait d'autres ici qui étaient heureux et qui riaient de moi. J'avais donné mon sang, on me prenait encore mon honneur, et plus je montrais de fidélité, plus on me rendait de trahison !
Il porta ses deux poings à son front avec une expression de désespoir et de rage impossible à rendre. La Guyomarais fit un pas vers lui.
— Les apparences vous abusent, Etienne, dit-il; plus tard on vous expliquera...
Le paysan sourit amèrement.
— Non, répondit-il, j'en sais assez. On a cru que l'on pouvait tout me prendre sans crainte, parce que j'étais un pauvre ouvrier... Mais il ne faut pas jouer avec la douleur des plus petits que soi, monsieur Gabriel; une fourmi peut faire mourir un chêne !
Et se tournant brusquement vers le citoyen Morillon :
— Vous cherchez le marquis, dit-il; je sais où il est, moi, et je vous le dirai.
Il y eut un mouvement général de joie parmi nous, de terreur parmi les prisonniers. La Guyomarais voulut s'élancer vers le jardinier; on le retint.
— Rappelle-toi ce que tu as promis sur ta part de paradis! s'écria-t-il.
Le paysan secoua la tête avec une résolution farouche, et jetant un regard en dessous vers Catherine :
— Il y en avait une autre aussi qui avait promis sur sa part de paradis, répondit-il ; mais on lui a fait oublier ses promesses, et ce ne sont pas les bleus. Les bleus ne m'ont jamais causé de mal; c'est un de ceux à qui j'avais donné toute ma vie... Que Dieu lui pardonne, puisqu'il est Dieu; mais moi, je me vengerai, et, aussi vrai que je suis un chrétien, je mettrai sa tête sur le billot.
— Et tu y mettras en même temps celle des autres, malheureux ! s'écria la Guyomarais.
Etienne tressaillit.
— Viens, dit vivement le commissaire, qui s'aperçut de son hésitation; la République punit les traîtres, mais elle sait pardonner à ses fils égarés.
Le paysan parut balancer.
— Ne veux-tu donc pas être vengé? ajouta Morillon à demi-voix.
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Il se redressa brusquement.
— Venez, dit-il.
Et s'avançant d'un pas ferme vers la porte, il descendit l'escalier, puis le perron. Nous le suivions avec une curiosité mêlée de crainte et d'espoir. Il nous fit traverser le jardin, ouvrit une sorte de poterne, longea quelques minutes le mur extérieur, et s'arrêta enfin à une encoignure solitaire, sous un jeune cerisier. Alors, il se tourna de notre côté, et se découvrant :
— Celui que vous cherchez est sous nos pieds, dit-il.
Nous reculâmes avec une exclamation de surprise.
— Que veux-tu dire? s'écria Morillon ; le sieur ïuffin de la Rouerie?...
— Est mort depuis le 30 janvier.
Il y eut un moment de désappointement, puis d'incrédulité. Le commissaire du pouvoir exécutif, surtout, ne pouvait se faire à l'idée que tant de précautions n'eussent conduit qu'à trouver un cadavre, et que la mort lui enlevât ainsi les découvertes qu'il avait espérées. Il voulut douter, mais Etienne lui donna des preuves auxquelles il fut forcé de se rendre. Nous apprîmes alors qu'on avait caché la mort de la Rouerie, afin de ne pas jeter le découragement parmi les royalistes. En se faisant secrètement les exécuteurs testamentaires de son complot, les Guyomarais continuaient
à agir en apparence sous son inspiration. On eût dit que ce grand conspirateur avait laissé, au lieu où il avait succombé, quelque chose de son souflle et de sa puissance; du fond de sa tombe il faisait encore la guerre à la République. Son nom seul suffisait pour tout remuer , tout conduire , et cette armée , qui avait un mort pour chef, se préparait silencieusement de toutes parts, n'attendant déjà plus que le signal. C'était à la Hunaudaie même, où il s'était réfugié sous le nom de Gasselin, que la Rouerie avait été atteint de la maladie à laquelle il avait succombé.
— C'était un homme à ne jamais mourir, nous dit Etienne; mais depuis plus d'une année il n'avait guère vécu que dans les carrières abandonnées, buvant l'eau du Douves, mangeant du pain noir et couchant sur le gravier. La fièvre le prit ici tout d'un coup, et presque aussitôt il iomba dans le délire. C'est moi qui le gardais; il se croyait au milieu de la bataille; il criait toujours: Tuez les bleus!... tuez!... tuez!... Ils tremblaient tous au château, car si l'on était venu alors de Lamballe pour faire une perquisition, il les eût perdus. Cela dura trois jours et trois nuits ; enfin, quand on vit, le dernier soir, qu'il agonisait, M. de la Guyomarais fit creuser une fosse d'avance; on l'y porta encore chaud, avec tous ses papiers; je replaçai moi-même le gazon, pour qu'on ne se doutât de rien, et le lende-
main, les enfants du fermier étaient là, assis dessus, à faire des chapelets de marguerites.
— Et tu dis qu'on a enterré avec lui des papiers ? demanda Morillon.
— Ils sont enfermés dans une boîte de verre.
— Au pied de cet arbre?
— Au pied de cet arbre.
— Alors, qu'on apporte ce qu'il faut pour y creuser. On courut chercher des pioches et des pelles. Le
jardinier dirigea lui-même le travail. Après avoir enlevé quelques terres, on sentit de la résistance ; il recommanda alors d'avancer plus doucement. Une masse confuse commençait déjà à paraître, on la dégagea avec précaution ; les lambeaux de linceul furent écartés, et l'on reconnut un cadavre. La boîte de verre dont avait parlé le paysan fut trouvée à ses pieds. Le citoyen Morillon se retira à l'écart avec le juge de paix et le syndic, pour prendre connaissance de ce qu'elle contenait, nous les vîmes bientôt revenir.
— Victoire ! s'écria Morillon ; ces papiers sont les rôles de l'insurrection projetée et la correspondance secrète de la Rouerie avec les corps d'émigrés réunis dans les îles anglaises1. Maintenant, citoyens, la patrie n'a plus rien à craindre. Mort aux traîtres ! et vive la République !
1 Jersey et Guernesey.