A1TRE D ECOLE — DEPART DE JOSEPH
On conçoit combien de tels récils devaient impressionner une imagination jeune et déjà ardente. Joseph me révélait tout le côté poétique de la vie et contrebalançait, par ses épanchements, les arides leçons du vicaire. Avec lui j'étudiais vraiment la morale, dont Bernard ne m'apprenait que le cérémonial ; c'était la science vivante rectifiant la science morte, l'homme succédant au programme.
Je n'ai pas besoin de dire combien le maître d'école m'était cher. Je me trouvais à l'âge où l'on aime de reconnaissance tous ceux qui veulent bien se courber à votre taille. L'affection de Joseph me grandissait; j'éta"is fier et étonné de le comprendre, de l'intéresser; je me sentais homme en causant avec lui.
Son amitié n'était pas moins sincère. Il me racontait tous ses ennuis et toutes ses inquiétudes.
Lemagizter de notre époque, logé et payé aux frais de la commune, secrétaire de la mairie, propriétaire le
plus souvent, et officier dans la garde rurale, ne peut donner qu'une idée bien inexacte de ce qu'était, en Bretagne, un maître d'école avant la Révolution. Les leçons de celui-ci ne se donnaient point dans un local commun; le professeur allait chercher ses élèves de cabane en cabane. Il les trouvait tantôt à l'étable, pilant les repousses d'ajonc ; tantôt dans le pré, coupant l'herbe nouvelle; tantôt aux champs, gardant les troupeaux. Tous deux s'asseyaient où ils s'étaient rencontrés, sur l'auge de pierre ou sur le fossé verdoyant ; les livres étaient ouverts, et les leçons se donnaient. Si l'heure du repas venait à sonner, le magister prenait place à table avec les hommes ; tandis que le tailleur, son naturel ennemi, ne mangeait que plus tard, à la table des femmes.
Tout le jour était employé ainsi à courir les fermes isolées , et le dernier dimanche de chaque mois , le maître d'école recevait cinq sous de chaque famille... c'était le prix invariable pour tout le pays !... Il y avait seulement , en outre, des cadeaux d'usage. A la tuerie des porcs et des génisses , le maître d'école emportait un quartier de viande salée et une aune de boudin ; à la récolte des ruches, il recevait un rayon de miel; aux rouïs de lin, trois poignées de filasse ; et à la moisson du blé, une mesure d'orge ou de seigle. Les fermiers riches ajoutaient, chaque année, une paire de sabots et quelques aunes de berlinge, lorsque la pièce
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revenait de chez le tisserand ; mais c'étaient des générosités rares et sur lesquelles on ne pouvait compter.
Les maîtres d'école menaient d'habitude vingt ou trente ans cette vie pauvre et laborieuse ; puis, les infirmités venant, ils prenaient le bissac de toile grise, le bâton blanc , et allaient mendier de porte en porte, jusqu'à ce que le seigneur ou le curé eût pitié d'eux et leur obtînt une place à l'hospice le plus voisin !
Joseph savait que tel était le sort qui l'attendait, s'il ne changeait point de position. Aussi n'avait-il point renoncé à ses premiers projets ; et, sans confier à personne ses espérances, il avait tout préparé pour leur accomplissement. Depuis bientôt dix ans qu'il était maître d'école, il avait épargné tous ses gains, vivant le plus souvent de pain noir et de cresson, qu'il cueillait le long des ruisseaux. Expliquer par quel miracle d'économie il avait pu ramasser ainsi la somme dont il avait besoin , c'est ce que nous laisserons à de plus habiles; toujours est-il qu'au bout de dix ans il se trouva riche d'environ quinze louis. Il avait calculé qu'il ne lui en fallait point davantage. Il m'annonça un soir qu'il partait le lendemain pour Saint-Brieuc, où une affaire l'appelait. Il fut cinq jours absent; lorsqu'il revint, la joie éclatait sur son visage.
— Tout est arrangé, me dit-il ; à la fin de la semaine je repars et je reprends mes études pour devenir prêtre.
— Est-ce possible ! m'écriai-je en reculant; vous êtesvûus décidé si vite?
— Je n'ai jamais cessé d'y penser, me répondit- il. J'ai gagné, comme maître d'école, de quoi vivre de pain d'orge, là-bas, pendant trois ans; c'est le temps qu'il me faut pour achever mes classes et recevoir les ordres. Félicitez-moi, Baptiste, je ne vivrai plus comme un vagabond qui mange où il se trouve, et n'a à lui ni un foyer, ni un escabeau; je ne serai plus en butte aux méchancetés des tailleurs, qui vont me calomnier de métairie en métairie ; ni aux mépris du bedeau , qui croit savoir le latin parce qu'il chante les Vêpres. Ils auront du respect pour la soutane que je porterai, et je ne serai pas obligé de leur en vouloir, moi qui ne demande qu'à aimer tout le monde. Puis j'aurai mes heures à moi , du moins !... Je pourrai passer ma vie à lire , à prier Dieu et à penser aux choses saintes!... N'est-ce pas assez pour attendre patiemment sa dernière délivrance!...
Je ne savais que répondre, suspendu entre le désir de le voir heureux et le regret de son départ. J'aurais voulu trouver de bonnes raisons contre son projet, et je n'en voyais aucune.
— Êtes-vous sûr, lui dis-je au hasard, d'apprendre en trois ans lout ce qu'il faut pour être ordonné prêtre?
— Sûr, me répondit-il. J'étudie seul depuis longtemps; je me suis fait examiner par un prêtre de SainL-Brieuc
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qui connaissait mon père, et je l'ai adjuré, au nom du défunt, de me dire la vérité ; il m'a affirmé que dans trois ans, sauf les empêchements venant de Dieu, j'aurais la tonsure.
— Et quand vous serez prêtre, êtes-vous certain qu'on vous trouve une paroisse? le fils d'Abgral en Coëtmieu porte la soutane depuis deux ans, et il est encore à la charge de son père; M. Durand dit qu'il faut des protections à l'évêché pour être même vicaire.
— Aussi n'ai-je point l'espoir de le devenir; mais tant d'autres vivent de leurs messes à douze sous et des cinq sous donnés pour assistance aux services usuels de la paroisse. J'apprendrai des sermons que j'irai prêcher, pendant le carême, dans les grandes paroisses, et je ferai, après, une quête selon l'usage ; en Plouagat-Guéran et en Louargat, elle peut produire ainsi jusqu'à quarante écus ; le Gorrec de Ploujean , que j'ai vu à Saint-Brieuc, n'a point d'autres ressources, et il vit richement, car il a acheté une montre d'argent, un parapluie et la soutane de cadis pour les dimanches.
Qui sait d'ailleurs, ajoutait Joseph, que la joie rendait ambitieux; qui sait si un heureux hasard ne me rendra point titulaire d'une altaristie ou d'une chapelle? il y en a dont le revenu va jusqu'à sept cents livres! Que de bien l'on peut faire avec cette somme !... Alors, Baptiste , je pourrai vous recevoir chez moi ! comprenez-vous quel bonheur! J'aurai une maison planchéiée,
une vieille servante qui me filera une toile chaque année , et, de temps en temps, une barrique de vin de vingt-cinq écus pour boire avec les pauvres et les vrais amis ! Qu'une telle bénédiction m'arrive seulement pour mes derniers jours, Baptiste, et je croirai que Dieu a autant fait pour moi que pour lé curé de Bothoa, dont la paroisse vaut un évêché.
Le maître d'école m'entretint encore longtemps de ses espérances : je n'avais rien à y opposer; mais j'étais irrité qu'elles me parussent raisonnables. La douleur prend souvent l'expression de la colère.
Je reçus le surlendemain les adieux expansifs de Joseph avec une sorte de mécontentement maussade ; j'eus l'air de l'embrasser à contre-cœur et de le voir partir avec indifférence; mais, dès qu'il eut disparu, je fondis en larmes.
Son départ était, en effet, le plus grand malheur qui pût m'arriver. Avec lui je perdais l'intérêt de ma vie ; c'était la lumière qui disparaissait de mon horizon.
Par une bizarrerie que peut expliquer la logique de l'enfance, je pris en haine la carrière nouvelle que Joseph allait parcourir, uniquement parce qu'elle avait nécessité son départ, et contrarié, ainsi , mes affections. Liée au souvenir du premier chagrin de cœur que j'eusse ressenti, la prêtrise me devint odieuse. J'ignorais encore combien cette aversion contrarierait d'espérances et me causerait de soucis.
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L'absence de Joseph me livra à toutes les folles inspirations de la solitude. L'âme triste est comme un corps malade; ses goûls se dépravent, et le caprice la gouverne lyranniquement. N'ayant plus près de moi ia nature qui me convenait et dont les sympathies sollicitaient ma confiance, je rompis brusquement avec tout ce qui m'entourait et je me jetai dans une sorte de révolte morale. Le vicaire lui-même cessa d'obtenir l'obéissance muette à laquelle je l'avais accoutumé.
Je m'échappais dès le matin du presbytère pour courir dans les bois et gagner la mer, à travers les landes. J'éprouvais un besoin d'indépendance sauvage qui me semblait étrange à moi-même. Mille sensations nouvelles m'agitaient confusément. J'avais quinze ans, et bien que j'eusse vécu jusqu'alors dans une chaste ignorance, de vagues inspirations commençaient à s'éveiller en moi.
Tant que Joseph avait été là , il avait retardé cet éveil en occupant mon intelligence ; la curiosité de l'esprit avait absorbé pour ainsi dire celle des sens; mais, une fois seul , je me mis à interroger plus attentivement mes émotions; je les écoutai mieux et plus longtemps. Souvent, dans mes courses folles à travers les ravins , les dunes et les rochers, j'étais pris d'abattements subits, de tristesses ineffables qui me forçaient à m'étendrc sur la mousse. D'autres fois je m'arrêtais en entendant la voix d'une jeune paysanne chani. 3.
tant au seuil de la ferme; je prêtais l'oreille, saisi d'une inexplicable langueur, et je me sentais près de pleurer malgré moi.
Mais que de fois, surtout en revenant le soir le long des champs, je m'arrêtai derrière les noisetiers pour regarder les jeunes filles suivre le chemin creux! Quels battements de cœur, quand je les voyais pieds et bras nus, avec leurs jupons courts et les seins couverts d'une toile que leur marche entr'ouvrait, passer en riant, la faucille à la main et la tête chargée d'herbe fleurie !... Quelles étranges images traversaient alors ma pensée ! j'en avais honte, et cependant elles revenaient. Il y avait plus ; ces inexprimables angoisses, ces rêves sans nom, toute cette folie bizarre dont je me sentais possédé avait une sorte de charme mystérieux pour moi. Je ne pouvais la comprendre et je sentais l'impossibilité de demander à aucun autre qu'il me l'expliquât ; mais je l'aimais sans savoir pourquoi.
Du reste, la discipline établie au presbytère par Bernard m'était devenue plus odieuse que jamais. Les pratiques religieuses elles-mêmes, auxquelles je m'étais soumis jusqu'alors volontairement, me semblaient insupportables depuis qu'elles m'étaient rigoureusement imposées.
J'avais fait trois communions avec croyance et recueillement. Cette fuis, Pâques venu, Bernard me refusa l'absoldtion. J'en éprouvai plus do dépit que de
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douleur, et loin qu'il en résultât ehez moi un ferme propos d'amélioration, je m'enfonçai plus résolument dans ma révolte. Le vicaire m'avait habitué à répondre la basse messe qu'il disait tous les jours, je devins si inattentif et si inexact, qu'il se vit forcé de prendre un autre acolyte. Ce premier point gagné, j'osai davantage. Les offices du dimanche me fatiguaient par leur longueur; j'y manquai le plus souvent. Les douces réprimandes du bon recteur me faisaient repentir parfois de ces désordres et me ramenaient pour quelques jours ; mais, à la première punition du vicaire, je m'insurgeais de nouveau.
Joseph fit à cette époque un voyage à Coëtmieu, et je le revis. Il me parla longuement de ses études, de ses espérances qui allaient toujours croissant, il se réjouissait plus que jamais de la détermination qu'il avait prise.
— Mais quand vous serez prêtre, lui dis-je, vous ne pourrez aimer une femme ni l'épouser?
Le nouveau cloarec me regarda avec étonnement; il ne s'attendait pas sans doute à une telle objection de ma part ; il comprit que les instincts de l'homme s'éveillaient déjà chez l'enfant. Nous avions rougi tous deux : lui de souvenir, peut-être, moi d'ignorance.
— Je ne pourrai épouser une femme, il est vrai, me répondit-il ; mais en restant maître d'école je ne le pouvais davantage; la misère n'est pas un moindre em-
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pêchement que la prêtrise. L'amour, qui rend les riches heureux, est aux pauvres gens une source nouvelle d'affliction. Pour nous, le moyen de moins souffrir est de vivre le moins possible, et quand nos bras ne peuvent pas faire le nid assez doux pour une femme, il vaut mieux joindre les mains et regarder le ciel.
Cette résignation de Joseph me fit réfléchir; mais mon esprit était prévenu, et j'en tirai la conclusion que la prêtrise était le refuge des seuls misérables ; un liéau que l'on pouvait préférer à l'indigence, mais que l'on acceptait toujours par une dure nécessité.