‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 6 sur 35 · ON VEUT ME FAIRE PRETRE — LUTTE CONTRE LE VICAIRE · texte numérisé non relu

ON VEUT ME FAIRE PRETRE — LUTTE CONTRE LE VICAIRE

L'été s'écoula sans amener aucun changement dans ma situation. Enfin, vers le commencement de l'automne, mon père arriva inopinément à Coëtmieu. J'é-

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tais absent lorsqu'il se présenta au presbytère; mais en rentrant, le soir, je me trouvai face à face avec lui.

Je fus si frappé que je ne pensai point à l'embrasser; il n'y prit point garde.

— Nous parlions de vous, me dit-il froidement en me montrant le curé et le vicaire qui étaient présents. Ces messieurs se plaignent de votre travail et de votre conduite.

— Baptiste est un bon enfant, s'empressa d'observer M. Durand; il a seulement besoin de se calmer.

— D'autant, ajouta Bernard, qu'il lui faudra plus d'instruction et de gravité qu'à un autre.

— Vos deux sœurs ont prononcé leurs vœux, reprit mon père; votre frère aîné héritera de mes tanneries; François vient d'être placé dans la ferme générale ; il ne reste donc plus que vous à pourvoir. Je suis venu ici pour que nous puissions nous entendre à cet égard.

Je me sentis saisi d'un étonnement mêlé d'appréhension. Jusqu'alors la pensée d'une profession ne m'était jamais venue sérieusement; je les avais désirées toutes successivement, mais comme on désire dans l'enfance, pour leurs privilèges bien plus que pour elles-mêmes; l'annonce de mon père méprit donc au dépourvu.

Le vieux recteur s'aperçut de mon inquiétude.

— Voyons, Baptiste, dit-il, n'aie pas peur, mon garçon ; ton père veut ton bonheur en te choisissant

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un état ; tâche seulement d'écouter ses raisons et de te montrer sage. As-tu un goût prononcé pouf quelque chose ?

Je gardai le silence. Je sentais des répugnances, mais point de goûts arrêtés.

— J'avais songé à vous placer dans la marine, reprit mon père, mais j'ai pris des informations ; il serait trop difficile de vous faire recevoir parmi les gardes de pavillons; ces places sont réservées aux cadets qui ont des protections; les mômes raisons m'ont empêché de songer à l'état militaire, où vous n'obtiendriez jamais un grade convenable; reste donc la finance ou la magistrature. Mais, dans les deux cas, il faut dépenser beaucoup, soit pour donner un cautionnement, soit pour acheter une charge; or, je me suis imposé de grands sacrifices pour vos sœurs et pour vos frères. Vous êtes le cadet, il n'est point juste que je fasse pour vous autant que pour les autres. Je veux donc que votre établissement me coûte peu, et pour cela il faut que vous choisissiez l'état ecclésiastique.

A ces mots, je sentis un frisson me parcourir, et je ne pus retenir une exclamation douloureuse ; mon père feignit de n'y point prendre garde.

— Comme je désire ne point contrarier vos inclinations, ajouta-t-il tranquillement, je vous laisse le choix de l'habit que vous devez porter. Soyez prêtre ou moine, à votre fantaisie. Je vous engage pourtant à

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préférer le clergé séculier. Nous avons des parents aux évêchés de Dol et de Tréguier ; vous serez vicaire dès que vous aurez l'âge, et si plus tard vous ne pouvez obtenir une paroisse au concours, vous obtiendrez une cure de pleine collection. J'ai pris des renseignements, et je sais que peu de professions vous offriraient encore autant d'avantages. Il y a, en Tréguier, dix cures rapportant de quatre mille livres à cent louis ; c'est ce qu'on appelle les paroisses d'abbé, et vous pouvez espérer d'en avoir une, car votre oncle a été autrefois recteur dePommerit-Jaudy. En supposant même que vous n'y pussiez arriver, il y a encore, en Saint-Brieuc, six ou sept cures montant à mille écus. Vous voyez que je suis au courant de tout, et que je ne vous jette pas dans une carrière sans avenir.

Pendant tout le temps que mon père avait parlé, j'étais resté immobile et muet. On eût dit que j'écoutais attentivement ses calculs, mais une seule pensée me dominait, un seul mot résonnait à mon oreille : — 11 faut prendre l'état ecclésiastique !

Toutes les répugnances que cet état m'avait inspirées jusqu'alors se réveillèrent à la fois, et il me sembla que c'était la mort que l'on m'annonçait. Ma tête se troubla; la peur m'ôta toute honte; je tendis les mains vers mon père en criant grâce et fondant en larmes.

— Que signifient ces folies? dit-il d'une voix séVére,

— Ne me forcez point à devenir prêtre, m'écriai-je, mon père; je ne le puis, je ne le puis.

— Hélas ! je m'en doutais, murmura M. Durand avec un geste désolé.

Je m'étais jeté à genoux et je sanglotais. Le vieux recteur voulut étendre la main pour me relever, mais Bernard le retint; Bernard et mon père étaient restés impassibles.

— Relevez-vous, monsieur, me dit celui-ci, et n'espérez pas que je cède à un ridicule caprice; vous êtes bon comédien, pour votre âge; malheureusement je ne croit point aux larmes.

Je me levai indigné.

— A partir de demain, continua mon père, vous prendrez l'habit de cloarec.

— Je ne le porterai pas! m'écriai-je.

Mon père leva la tête, étonné; c'était la première fois qu'un de ses fils osait lui résister ouvertement. Il me montra la porte : je soriis'avec des sanglots de douleur et de rage et j'allai me réfugier au fond du jardin.

Mais je réfléchis tout à coup que mon sort se décidait pendant que je me désolais ainsi. Désireux de savoir ce que je pouvais avoir àjcraindre ou à espérer, je revins sur mes pas jusqu'à la porte du parloir, contre laquelle j'appuyai l'oreille, afin d'entendre ce qui se disait.

Mon père discutait avec Bernard les moyens de me

faire céder, tandis que le vieux recteur présentait timidement, de loin en loin, quelques objections en ma faveur. Après un assez long entretien, il fut décidé que le vicaire se chargerait de me dompter, et mon père lui donna carte blanche à cet égard.

— J'ai arrangé mes affaires pour qu'il soit prêtre, dit-il en terminant, faites qu'il le devienne; je n'en demande pas davantage.

Il annonça ensuite qu'il allait repartir; le curé voulut me faire appeler.

— C'est inutile, dit mon père ; il pleurerait encore , et il faudrait le gronder; je préfère ne point le voir.

J'avais bien prévu, d'après l'engagement pris par Bernard vis-à-vis de mon père, qu'une lutte difficile allait s'établir entre le vicaire et moi ; elle commença quelques jours après.

Après m'avoir taillé les cheveux à la manière des cloarecs, on voulut me faire prendre la demi-soutane qu'ilsavaient l'habitude deporterjem'y refusai; mais le lendemain, en me réveillant, je ne trouvai point d'autre habit; il fallut donc revêtir, malgré moi, cette triste livrée.

Je ne saurais dire combien je m'en sentis malheureux et humilié. Lorsque je voulus sortir, les enfants du bourg , étonnés de cette métamorphose, s'arrêtèrent à ma vue; les femmes elles-mêmes vinrent sur les seuils pour me regarder; j'entendais dire de toutes parts :

— Venez voir Baptiste ; Baptiste est habillé en cloarec ; Baptiste veut devenir prêtre !

Ces mots retentissaient à mon oreille comme une malédiction ironique. Je courus me cacher dans le bois, et là, pris d'une crise de désespoir, je me roulai sur l'herbe en déchirant mes vêtements.

Mais, hélas ! que pouvaient ces colères d'enfant contre la volonté de deux hommes inflexibles? Le vicaire punit mon peu de respect pour la demi-soutane de trois jours de captivité.

Ces punitions se renouvelèrentfréquemmentet furent suivies d'autres plus humiliantes ou plus cruelles : une guerre incessante s'établit entre Bernard et moi. Ce fut à qui se montrerait le plus ingénieux en désobéissances ou en répressions.

Je finis pourtant par lasser la froide patience du vicaire, et il résolut de briser ma résistance. Ma chambre fut transformée en cachot; on grilla la fenêtre; on garnit la porte de verrous; une cruche d'eau et un pain de seigle furent déposés dans un coin ; je ne vis plus la campagne ; je n'entendis plus de voix humaines, et Bernard me déclara que cet isolement durerait jusqu'à que je demandasse moi-même à reprendre mes études.

Je résistai d'abord à l'ennui de toutes les forces de mon orgueil. Je fis la revue de mes souvenirs; je bâtis des mondes d'espérances ; je dépensai enfin toutes les

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ressources de mon imagination à égayer ma prison ; niais, malgré mes efforts, je succombai bientôt à l'atmosphère écrasante de la solitude !

J'essayerais en vain de dire ce que je souffris pendant ces trente-trois joui s de captivité ! je finis moi-même par n'avoir plus une conscience exacte de ce qui se passait dans mon âme. C'était comme un chaos douloureux, une sorte de roulis de désespoir et d'indignation auquel succédaient des défaillances morales encore plus horribles peut-être.

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