‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 7 sur 35 · MORT DÉ M. DURAND · texte numérisé non relu

MORT DÉ M. DURAND

J'étais dans un de ces abattements, lorsqu'un soir la porte de mon cachot s'ouvrit ; le vieux recteur parut. Il entra avec précaution , comme s'il eût craint d'être aperçu, et s'avança vers le coin où j'étais accroupi; mais à peine m'eut-il envisagé qu'il laissa échapper une exclamation de surprise.

— Tu es malade, Baptiste? me demanda- t-il.

J'étais si écrasé, que je n'eus point le courage de répondre; je voyais et j'entendais tout, mais comme dans un rêve et sans force pour agir.

M. Durand me prit les mains ; mes regards rencontrèrent les siens, et une larme, la dernière peut-être qui restait dans mes yeux épuisés, coula le long de mes joues : le vieux recteur fut touché.

— Pauvre enfant, dit-il, tu t'ennuies bien, n'est-ce pas? mais pourquoi aussi résister?

Je tournai les yeux vers lui :

— Il faut donc mentir? lui dis-je.

Il haussa les épaules avec un soupir, et relevant ma tête d'un geste affectueux :

— Comme il est pâle... murmura-t-il ; cela devait être... ni soleil, ni liberté... et du pain seulement, comme un voleur... Je n'aurais pas dû permettre... Viens, Baptiste, viens avec moi...

Il m'avait pris par la main et m'entraînait vers la porte; mais je résistai.

Oh ! j'ai peur de sortir, monsieur Durand ! m'écriai-je.

Il s'arrêta stupéfait. Cette expression de crainte venant de moi le toucha plus que tout le reste ; il comprit combien il m'avait fallu souffrir, pour que ma fierté descendit si bas ; ses yeux se mouillèrent.

— Ne crains rien, dit-il, mon cher garçon, je prends

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tout sur moi; je ne serais pas un chrétien, si je te laissais mourir ici; viens, te dis-je.

Je me décidai à le suivre, et nous allions sortir, lorsque le vicaire se présenta. Il fit un geste d'étonnement à l'aspect du curé ; mais celui-ci ne lui laissa pas le temps de parler; comme tous les gens gens faibles, il sentait le besoin de retrancher sa timidité derrière une apparence d'audace.

— H y a assez longtemps qu'il est ici, dit-il d'un ton délibéré et en me prenant parla main,

— Je le pense comme vous, monsieur le recteur, répondit Bernard froidement.

— Il a besoin de soleil et d'exercice.

— Sans aucun doute.

— Descends, Baptiste, ajouta le vieux recteur, qui s'était préparé à combattre l'opposition du vicaire et que cette tranquillité déconcertait.

J'hésitai ; Bernard le remarqua.

— Pourquoi ne point obéir à M. le curé, dit-il; je suis heureux de voir qu'il ait mieux réussi que moi à vous dompter; car je ne doute pas que vous n'ayez rempli, vis-à-vis de lui, la condition à laquelle votre liberté était attachée?

Et se tournant vers le curé :

— Il vous a demandé à reprendre ses études ? M. Durand parut embarrassé.

— Il va le faire, répondit-il.

Mais la vue de Bernard m'avait rendu toutes mes rancunes ; je ne pus me résoudre à lui adresser la demande qu'il attendait.

— Vous le voyez, dit-il après un moment de silence ; son endurcissement est toujours le même; vous ne voudriez pas encourager une révolte aussi évidente.

— Promets de suivre désormais ses leçons, me dit le recteur avec hésitation.

Je baissai la tête d'un air sombre.

— Vous chercherez en vain à le toucher, monsieur le curé, reprit Bernard ; abandonnez-le à ses méchantes tentations.

Je serrai la main du vieillard, près de faiblir; cette étreinte le fit rougir.

— Non, dit-il avec effort, cela ne peut continuer ainsi; l'enfant y succomberait ; voyez comme il est souffrant.

— C'est la volonté de son père, observa le vicaire.

— Son père ne peut vouloir qu'on le tue.

— Son père a dit qu'il fallait en l'aire un prêtre, à tout prix ; vous étiez là, monsieur le recteur.

— Eh bien, qu'on ne le torture pas sous mes yeux, alors ! s'écria le vieillard.

— J'avais tâché de l'éloigner de vous, observa Bernard avec le même calme.

M. Durand parut incertain un instant; mais ses regards s'arrêtèrent sur moi et la pitié l'emporta.

— C'est impossible, reprit-il, je ne puis permettre

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que l'on fasse mourir cet enfant; je ne le veux pas.

— C'est à moi qu'il a été confié, observa sèchement Bernard.

Le curé tressaillit; le jeune prêtre venait, sans y songer, de toucher une plaie mal guérie.

— En effet, répliqua-t-il d'une voix émue , vous avez réussi à me l'arracher. Il en a été de cet enfant comme de tout le reste; vous vous êtes mis à ma place... car vous héritez de moi d'avance.

Le vicaire fit un geste d'impatience.

— Monsieur le curé , interrompit-il , songez que nous ne sommes point seuls.,.

Mais le cœur du vieillard, longtemps trop plein, venait de déborder, et l'amertume en sortait à flots.

— Qu'importe qu'on m'entende, continua-t-il ; il y a trop longtemps que je souffre sans le dire, il faut que je me soulage à la fin ! Depuis huit ans que vous êtes ici, vous avez profité de chacune de mes infirmités pour usurper successivement tous mes droits. Maintenant, vous êtes le véritable recteur de Coëtmieu, et je n'en suis plus que le vicaire. C'est vous qui prêchez les grands jours, vous qui confessez les gentilshommes et qui baptisez leurs enfants; vous m'avez ôté jusqu'au plaisir de soulager les pauvres en vous chargeant de distribuer les aumônes. Je vous ai tout cédé par affection d'abord, puis, par amour de la paix, et vous avez réussi à faire prendre mon indul-

gence pour de l'incapacité. Grâce à vous, je ne suis plus aux yeux de tous qu'un vieillard en enfance dont la vie embarrasse ; on m'attend mourir !

— Je n'ai pas mérité ces reproches, monsieur le curé, dit Bernard toujours impassible ; mais quelque douloureux qu'ils soient, je ne manquerai point au respect que je vous dois en y répondant ; je les accepte comme une épreuve que Dieu m'envoie et je n'y vois qu'un emportement excusé par l'âge.

Le recteur sourit amèrement.

— Oui, oui, dit-il avec une colère mêlée de tristesse ; affecte de l'humilité dans tes paroles... tu as toujours été ainsi, Bernard ; aux gens que tu as frappés, tu ne manques jamais de dire que tu leur pardonnes ! Mais il y a trop longtemps que je te connais pour être trompé par ces beaux semblants ; parce que j'ai gardé le silence, tu crois que je n'ai pas pris garde à tes manœuvres depuis que tu es ici.

— Je n'ai rien fait qui ne fût pour l'avantage de la religion, observa le vicaire.

M. Durand lit un geste d'indignation.

— Ainsi, dit-il d'une voix qui s'animait de plus en plus , c'est pour l'avantage de la religion que vous avez persécuté tout ce que je protégeais, privé des derniers sacrements ceux auxquels je les avais promis? c'est pour l'avantage de la religion que vous avez dénoncé ma tolérance à l'évêché ?

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— Moi! s'écria Bernard.

— J'en ai la preuve.

Bernard baissa la tête avec confusion.

— Et l'homme que vous avez persécuté ainsi, continua M. Durand, l'homme que vous vous êtes efforcé de faire passer pour un imbécile ou un mauvais prêtre, est le même qui vous a pris dans la fosse où votre mère vous avait abandonné, qui vous a nourri de son pain, habillé de ses épargnes, qui vous a donné cette influence dont vous abusez maintenant contre lui !

Le vieux recteur était tout tremblant d'émotion et décolère ; Bernard, encore plus pâle que d'habitude et la tête basse, avait un air d'embarras haineux difficile à peindre ; il essaya pourtant quelques excuses que M. Durand interrompit aussitôt:

— Ne cherchez pas à vous disculper, dit-il ; j'ai vu clair dans vos intentions. Vous avez voulu me remplacer de mon vivant dans ma cure, afin de vous la mieux assurer après ma mort; peut-être même avez-vous espéré hâter celle-ci à force d'ennuis ! Ce n'était pas assez de m'ôter la confiance de mes paroissiens, de me rendre inutile ; vous avez envié jusqu'à mon bien-être intérieur, jusqu'à mes habitudes. Tout a été insensiblement changé par vous au presbytère : les meubles, l'heure du sommeil et des repas. Vous avez arraché les fleurs du jardin et les gravures de la muraille ; il

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n'y a pas jusqu'à cette bonne Marguerite, qui me servait depuis vingt ans, que vous n'ayez forcée à partir.

— Il eût été à désirer qu'elle partît plus tôt, monsieur le curé, dit Bernard avec une intention pénétrante.

Le vieillard tressaillit... Je le vis rougir, puis devenir pâle... ses mains se fermèrent comme par un mouvement de douleur et de colère.

— Malheureux! balbutia-t-il, malheureux.,, un secret de confession ! Ah ! tu es un lâche et un ingrat, Bernard ; nos Bretons ont raison de dire que l'enfant né dans le crime s'en ressent toujours : tu as le cœur d'un bâtard!...

Ce mot fît sur le vicaire l'effet d'un coup qui l'eût blessé ; il se redressa subitement, tous les muscles de son visage frémirent et ses yeux lancèrent des éclairs ; mais cette expression terrible ne fit pour ainsi dire que passer sur ses traits et s'éteignit aussitôt : on eût dit un de ces rayons de lumière qui fendent un instant le nuage.

Quant au vieux recteur , l'emportement auquel il s'était abandonné, contre son habitude, l'avait bouleversé. Il s'assit suffoqué et essaya d'entr'ouvrir sa soutane d'une main convulsive ; mais la force lui manqua: il voulut parler, ses paroles étaient inintelligibles. Nous nous empressâmes de l'emporter dans sa chambre, et je courus moi-même chercher un médecin ; mais lorsque je revins au pu aree celui-ci,

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M. Durand était déjà à l'agonie. L'officier de santé nous déclara que la goutte avait remonté vers l'estomac et qu'il n'y avait plus aucun espoir.

Je passai toute la nuit près du vieux recteur, dans des angoisses poignantes. Dès qu'il connut l'arrêt du médecin. Bernard fit tranquillement tout préparer pour le moment suprême. Vers le matin, des cierges lurent apportés autour du i il ; on laissa entrer tout le monde, et le vicaire commença la prière des agonisants.

Je ne sais si M. Durand pouvait voir et comprendre ce qui se passait autour de lui; quant à moi, rna douleur était inexprimable. Deux ou trois fois des sanglots m'échappèrent, ce qui m'attira une sévère réprimande de la part du vicaire, dont je troublais les litanies.

Enlin, vers neuf heures, le vieux recteur mourut; les ensevelisseurs, qui attendaient en bas, entrèrent presque aussitôt, et on m'obligea à me retirer.

Je passai une partie du jour dans un véritable désespoir. Je m'accusais d'avoir été la cause du débat qui avait tué le vieux curé et je me trouvais, en quelque sorte, responsable de sa mort. Les souvenirs de sa bonté me revenaient, entourés de cet attendrissement et de ce charme qu'une perte récente répand sur toutes choses. Je m'exaltais dans ma douleur, comme si ma loyauté y eût été intéressée.

Mais si la réflexion faisait grandir mes regrets, elle

augmentait encore plus ma haine contre Bernard, cause première et volontaire de tout ce qui était arrivé. Regardant la révolte comme une sorte d'hommage dû à la mémoire de M. Durand, je me promis à moi-même de ne jamais me soumettre à l'autorité odieuse du vicaire ; et, quoi qu'il dût arriver, de ne cacher ni mon mépris ni mon aversion pour lui.

Bernard devina sans doute mes intentions, car, de retour de Dol, où il était allé solliciter la cure de Coëtmieu, qui lui fut accordée, il écrivit à ma famille de me venir reprendre, prétextant l'impossibilité de me soumettre à des études régulières.

Je n'avais point été averti de cette démarche, et mon père arriva au moment où je m'y attendais le moins. Il me communiqua la lettre de Bernard, en m'annonçant que j'allais repartir pour Guingamp et qu'il se chargerait désormais lui-môme de me morigéner.

J'étais trop las de ma lutte contre le vicaire de Coëtmieu pour ne pas désirer du repos : je regardai donc mon départ comme un hasard heureux qui me relevait de mon vœu de révolte et me permettait de finir la bataille, sans avoir l'air d'être vaincu.

Je répondis à mon père que la dureté du jeune prêtre avait seule causé mon obstination et que je ne refuserais point d'étudier sous un autre maître. Voulant ensuite faire ma retraite avec tous les honneurs de la guerre, je refusai de dire adieu à Bernard, et je quittai

le presbytère le front haut et le sourire sur les lèvres, comme un triomphateur.

Cette victoire pourtant n'était que fiction; je cédais, en réalité, bien plus qu'on ne m'accordait. Le changement de maître ne changeait rien à mon avenir; promettre d'étudier comme on le désirait, c'était consentir aux projets de mon père et accepter l'habit que je haïssais tant !

Rien de cela ne m'échappait; mais que faire? J'avais tenté la résistance, et mon courage s'y était brisé ! Les souffrances que j'avais endurées depuis quelque temps avaient d'ailleurs altéré la probité de mon caractère ; je commençais à douter de la ligne droite et à croire que le meilleur moyen d'échapper aux tyrannies était de les accepter en apparence. Il y avait enfin pour moi, dans ce retour au milieu de ma famille, la joie que donne tout changement dans les jeunes années. J'allais faire des connaissances nouvelles, recevoir des impressions différentes, vivre dans un monde que je ne connaissais pas. N'était-ce point assez pour me distraire de mes craintes?

En arrivant à Guingamp, je trouvai de grands changements. Il n'y avait plus à la maison que mon frère aîné Laurent. Mon père l'avait intéressé dans sa fabrique, ce qui lui donnait une grande importance à ses propres yeux. Favorisé par droit de naissance et sans qu'il eût jamais eutbesoin de mériterlapréférencequilui i. 4.

était accordée, il s'était accoutumé à se faire le centre de toutes choses et à croire que le monde avait été créé pour lui. Comme il n'avait point les passions de son âge, on prenait ses vices précoces pour des vertus.

Lorsque j'arrivai, il regarda ma demi-soutane en ricanant, et me demanda ironiquement pourquoi je portais ce sac à charbon.

— Pour que l'on puisse vous acheter des habits de soie et des souliers à boucles, lui répondis-je.

Il parut déconcerté et ne me plaisanta plus sur mon costume; mais je sentis dès lors, dans la maison, son influence malveillante. Il épiait toutes mes fautes pour les faire remarquer; c'était pis qu'un ennemi, c'était un envieux !

Et cependant il était tout dans la famille ; tout était à lui; tandis que moi, j'avais l'air d'un enfant étranger. Ee quoi donc pouvait-il m'en vouloir? de mon indépendance sans doute : il m'eût désiré à genoux et j'avais l'audace de lui parler debout !

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